Olga

Суббота, 06 Ноябрь 2021 17:32

Fiodor Dostoïevski. Crime et Châtiment. Cinquième Partie

I

Le matin qui suivit l’explication, fatale pour lui, qu’il avait eue avec Dounia et Poulkhéria Alexandrovna, Piotr Pètrovitch se réveilla entièrement dégrisé. Si pénible que ce fût, il dut considérer comme un fait accompli ce qu’il imaginait, hier encore, n’être qu’un événement fantastique, en même temps réel et impossible. Le noir dragon de l’amour-propre blessé lui avait rongé le cœur toute la nuit. Au saut du lit, Piotr Pètrovitch alla se regarder dans le miroir. Il craignait qu’un épanchement de bile se fût produit pendant la nuit. Mais tout était dans l’ordre de ce côté et, après avoir examiné son visage noble, pâle et devenu un peu gras depuis quelque temps, Piotr Pètrovitch se consola pour un moment : décidément, il pouvait se procurer une autre fiancée et quelque chose de mieux encore qu’Avdotia Romanovna ! Mais il reprit aussitôt ses esprits et cracha énergiquement sur le côté, ce qui provoqua un sourire sarcastique chez son jeune ami Andreï Sèmionovitch Lébéziatnikov dont il partageait l’appartement. Piotr Pètrovitch remarqua ce sourire et en pris immédiatement note.

Il avait déjà pris note de beaucoup de choses, ces derniers temps, concernant Lébéziatnikov. Sa colère redoubla lorsque, soudain, il comprit qu’il avait eu tort d’informer Andreï Sèmionovitch des résultats de l’explication d’hier. C’était la deuxième faute qu’il avait commise la veille, à cause de son énervement, de son caractère expansif et de son agitation… Ensuite, pendant toute la matinée, les désagréments succédèrent aux désagréments. Même au Sénat, il eut des ennuis au sujet de l’affaire qui lui avait déjà donné tant de mal. Mais c’est l’attitude du propriétaire de l’appartement qu’il avait loué et transformé à son compte qui l’irritait le plus.

Ce propriétaire, un quelconque artisan allemand enrichi, ne voulait à aucun prix enfreindre le contrat et exigeait le paiement complet du dédit prévu dans celui-ci, malgré le fait que Piotr Pètrovitch lui rendait l’appartement remis à neuf. Au magasin de meubles aussi, le marchand ne voulait à aucun prix rembourser l’acompte versé pour le mobilier déjà acheté, mais qui n’avait même pas été transporté dans l’appartement. « Je ne vais quand même pas me marier à cause des meubles ! » pensait Piotr Pètrovitch en grinçant des dents, et en même temps, une pensée désespérée passa en un éclair dans son esprit. « Est-il vraiment possible que tout cela soit perdu et terminé ? Ne peut-on vraiment pas essayer encore une fois ? » La pensée de Dounétchka excita son cœur. Il goûta cette minute avec joie, et, de toute évidence, s’il avait pu anéantir Raskolnikov d’un mot, Piotr Pètrovitch aurait prononcé ce mot sur-le-champ.

« Ma faute réside aussi dans le fait que je ne lui ai jamais donné de l’argent, pensait-il tristement en revenant vers le minuscule logis de Lébéziatnikov. – Pourquoi suis-je donc devenu juif à ce point ? C’était un mauvais calcul, de toute façon ! Je voulais les garder quelque temps dans la misère pour qu’elles me considèrent après comme leur providence, et voilà qu’elles… Ouais !… Si je lui avais fait une dot de quinze cents roubles, par exemple, pour qu’elle puisse acheter des cadeaux, des écrins, des nécessaires de toilette, des petites choses en cornaline, des étoffes ou que sais-je, chez Knop ou au magasin anglais, alors, c’eût été beaucoup mieux… et elles auraient été plus solidement liées. Il ne leur aurait pas été si facile de me renvoyer ! Elles appartiennent à cette sorte de gens qui considèrent de leur devoir de rendre tous les cadeaux et l’argent en cas de rupture ; mais rendre n’aurait pas été si aisé et si agréable ! Et puis leur conscience se serait crispée à l’idée de chasser un homme qui a été si généreux et passablement délicat jusqu’alors !… Hum ! J’ai fait une gaffe ! » Et après avoir gémi encore une fois, Piotr Pètrovitch se traita d’imbécile – à part lui, bien entendu.
Arrivé à cette conclusion, il rentra chez lui, doublement furieux et irritable. Les apprêts du repas funéraire, chez Katerina Ivanovna, éveillèrent quelque peu sa curiosité, il en avait déjà entendu parler hier, il se rappelait vaguement qu’il avait même été invité ; mais ses propres soucis avaient accaparé son attention. Il se hâta de s’informer auprès de Mme Lippewechsel qui s’affairait autour de la table (Katerina Ivanovna était au cimetière) ; il apprit alors que le repas serait solennel, que presque tous les locataires étaient invités, même ceux que le défunt n’avait pas connus, même Andreï Sèmionovitch Lébéziatnikov avait été invité, malgré sa querelle avec Katerina Ivanovna, et que lui-même, Piotr Pètrovitch, était non seulement invité, mais attendu avec impatience, comme l’un des hôtes les plus importants.

Amalia Ivanovna avait été invitée avec beaucoup d’honneurs, malgré les discussions passées, et elle s’occupait maintenant activement du repas, ce qui lui était très agréable ; de plus, elle avait fait grande toilette : tous ses vêtements – quoiqu’ils fussent de deuil – étaient somptueux, neufs, ce n’étaient que soieries et brocards… elle était très fière. Toutes ces nouvelles et ces faits firent naître en Piotr Pètrovitch une idée soudaine, si bien qu’il pénétra dans sa chambre – c’est-à-dire la chambre d’Andreï Sèmionovitch Lébéziatnikov quelque peu pensif. Il avait encore appris, en effet, que Raskolnikov figurait parmi les invités.

Andreï Sèmionovitch était resté, pour quelque raison, toute la matinée chez lui. Piotr Pètrovitch avait, avec ce monsieur, des relations assez bizarres, mais en somme, naturelles jusqu’à un certain point : Piotr Pètrovitch le détestait et le méprisait sans limite, presque depuis le jour même où il s’installa chez lui, mais en même temps, aurait-on dit, il le craignait un peu. Il était descendu chez lui, à son arrivée à Petersbourg, non seulement à cause de sa ladrerie, – quoique ce fût néanmoins la principale cause – mais aussi pour une autre raison. Il avait déjà entendu parler en province d’Andreï Sèmionovitch, dont il avait été le tuteur, comme d’un jeune progressiste aux idées avancées et, même, on lui avait dit qu’il jouait un rôle considérable dans certains cercles très curieux et qui avaient déjà une réputation. Cette circonstance frappa Piotr Pètrovitch. Ces cercles puissants, omniscients, qui méprisaient et accusaient tout le monde, l’effrayaient depuis longtemps ; cette frayeur était, du reste, indéterminée. Il était évident qu’il n’avait pu, de lui-même, habitant la province, se faire une idée, même approximative, sur quelque chose de ce genre. Il avait entendu dire qu’il existait, à Petersbourg, certains progressistes, nihilistes, accusateurs, etc… mais il s’exagérait, comme beaucoup d’autres, le sens de ces appellations, et ce jusqu’à l’absurde.

Ce qui l’effrayait le plus, depuis quelques années, c’était une accusation, une dénonciation publique, et c’est cela qui nourrissait son inquiétude déjà exagérée, surtout lorsqu’il pensait à son projet de transférer son activité à Petersbourg. À cet égard il était, comme on dit, apeuré, comme il arrive aux petits enfants de l’être. Il y a quelques années déjà, il avait vu deux personnalités auxquelles il se raccrochait et qui le protégeaient, deux personnalités provinciales assez considérables, être cruellement et publiquement chargées. L’un des deux cas aurait pu lui causer de graves ennuis. Voilà pourquoi Piotr Pètrovitch avait décidé de faire une enquête dès son arrivée à Petersbourg, et, s’il le fallait, de prendre les devants et de chercher les bonnes grâces de « nos jeunes » sur Andreï Sèmionovitch et déjà, lors de sa visite chez Raskolnikov, il savait comment tourner certaines phrases qu’il n’avait pas inventées.

Évidemment, il avait pu rapidement discerner qu’Andreï Sèmionovitch était un homme fort banal et assez naïf. Mais cela n’entama pas sa conviction et ne le rassura nullement. S’il avait acquis la certitude que tous les progressistes étaient de pareils petits imbéciles, même alors son inquiétude ne se serait pas calmée. En somme, Piotr Pètrovitch n’avait que faire de toutes ces doctrines, de ces idées, de ces systèmes dont l’avait submergé Andreï Sèmionovitch. Il avait son propre but. Il voulait savoir au plus vite comment les choses se passaient chez eux, si ces gens étaient forts, s’il avait ou non quelque chose à craindre d’eux ; en somme ce qu’il voulait savoir, c’était si, dans tel ou tel cas, ceux-ci le dénonceraient publiquement, et, si cela se présentait, pour quelle raison précise cette dénonciation serait faite. Pour quels actes dénonçait-on les gens, en général, maintenant ?
Non content de cela, il voulait savoir s’il n’y avait pas une possibilité de s’entendre avec eux et de les rouler, s’ils étaient vraiment à craindre. Était-ce ou non à faire ? Était-il possible, par exemple, d’arranger une chose ou l’autre pour le bien de sa carrière, par leur intermédiaire, précisément. En un mot, il avait des centaines de questions qui demandaient une réponse.

Cet Andreï Sèmionovitch était un petit homme sec et scrofuleux, étonnamment blond, avec des favoris en forme de côtelette dont il était très fier ; il était employé quelque part. En outre, il souffrait presque continuellement des yeux. Il était de caractère assez mou, mais son discours était plein d’assurance et parfois d’outrecuidance, ce qui, pour sa malingre personne, semblait bien ridicule. Amalia Ivanovna le comptait, pourtant, parmi les locataires honorables, parce qu’il ne s’enivrait pas et qu’il payait régulièrement son loyer. Malgré toutes ces qualités, Andreï Sèmionovitch était vraiment un peu bête. Son adhésion au progrès et à « nos jeunes générations » pouvait être mise sur le compte de la passion : c’était un exemplaire de cette innombrable et diverse légion de freluquets, d’avortons débiles, de petits imbéciles à connaissances superficielles, qui s’attachent à l’idée à la mode, à l’idée la plus en vogue, pour l’avilir immédiatement, pour rendre caricatural tout ce qu’ils servent, parfois avec tant de sincérité.

Du reste, Lébéziatnikov, quoiqu’il fût très bonasse, commençait à très mal supporter son ancien tuteur, Piotr Pètrovitch. Le ressentiment grandit simultanément chez les deux hommes. Si simple d’esprit qu’était Andreï Sèmionovitch, il commençait néanmoins à discerner que Piotr Pètrovitch le trompait, qu’il le méprisait en secret et que ce n’était pas du tout l’homme qu’il avait pensé. Il essaya de lui exposer le système de Fourier et la théorie de Darwin, mais Piotr Pètrovitch s’était mis à l’écouter – surtout ces derniers temps – d’une façon vraiment trop sarcastique, et, dernièrement, son ancien tuteur l’avait même invectivé. Piotr Pètrovitch avait, en effet, commencé à comprendre que non seulement Lébéziatnikov était un petit freluquet un peu bête, qu’il était peut-être encore un petit menteur, qu’il n’avait probablement aucune relation importante dans son cercle même, et qu’il savait tout par ouï-dire. De plus, Piotr Pètrovitch remarqua qu’il ne connaissait même pas son métier de propagandiste, car il se trompait souvent, et qu’en tout cas, il ne pouvait être un redresseur de torts, un dénonciateur, un accusateur !

Remarquons en passant que Piotr Pètrovitch, au cours de cette semaine et demie, avait accepté avec plaisir (surtout au début) les compliments les plus insolites que lui faisait Andreï Sèmionovitch, c’est-à-dire qu’il ne protestait pas et qu’il le laissait déclarer que lui, Piotr Pètrovitch était prêt à contribuer à la très prochaine installation d’une nouvelle « commune » – c’est-à-dire d’un phalanstère – quelque part, rue Mechtchanskaïa ; ou bien, par exemple, à ne pas gêner Dounétchka s’il lui venait à l’esprit de prendre un amant, le premier mois de leur mariage ; ou bien à ne pas baptiser ses enfants, etc., etc. – toujours dans le même genre. Piotr Pètrovitch, à son habitude, ne protestait pas contre l’attribution qu’on lui faisait de ces qualités et permettait qu’on le flattât, même de cette façon, tellement toute flatterie lui était agréable.

Piotr Pètrovitch qui avait, le matin même, pour quelque raison, changé des coupons d’obligations, était assis près de la table et comptait les billets de banque. Andrei Sèmionovitch qui n’avait presque jamais d’argent, marchait dans la chambre et faisait semblant de regarder les liasses de billets avec indifférence et même avec dédain. Piotr Pètrovitch ne se serait jamais décidé à croire qu’Andrei Sèmionovitch pût, en effet, regarder cet argent avec indifférence ; celui-ci à son tour se disait avec amertume que Piotr Pètrovitch était bien capable de penser cela de lui et qu’en outre il était peut-être heureux d’avoir l’occasion d’agacer son jeune ami avec cet étalage de liasses qui lui rappelait sa médiocrité et la distance – apparente – qui existait entre eux.

Il le trouva, cette fois-ci, irritable et inattentif plus que de coutume, malgré le fait que lui, Andreï Sèmionovitch, s’était mis avec entrain à lui développer son thème favori au sujet de l’établissement d’une nouvelle « commune ». Les courtes remarques que lançait Piotr Pètrovitch dans les intervalles de ses calculs sur le boulier, avaient l’air de railleries des plus impolies. Mais l’« humanitaire » Andreï Sèmionovitch attribuait son humeur à la rupture avec Dounétchka et il brûlait d’envie de parler de cela : il avait quelque chose de progressiste à dire à ce sujet, quelque chose qui ferait partie de sa propagande, qui consolerait son honorable ami et qui contribuerait, sans aucun doute, à son développement.

– Qu’est-ce que ce repas funéraire que l’on prépare chez… la veuve ? demanda soudain Piotr Pètrovitch, interrompant Andreï Sèmionovitch à l’endroit le plus intéressant de son discours.

– Comme si vous ne le saviez pas ! Je vous ai déjà parlé hier à ce sujet et j’ai développé mes idées sur ces rites… Elle vous a invité aussi, m’a-t-on dit. Vous avez même parlé avec elle, hier…

– Je ne m’attendais nullement à ce que cette misérable sotte dépensât pour ce repas tout l’argent qu’elle a reçu de cet imbécile de… Raskolnikov. J’ai même été étonné de voir, en passant, des préparatifs…, des vins…, des invités… c’est infernal ! continua Piotr Pètrovitch, qui avait l’intention eût-on dit – de faire parler son jeune ami à ce sujet, et cela dans un certain but. – Comment ? Vous dites que je suis invité ? ajouta-t-il soudain en levant la tête. – Quand donc ? Je ne me souviens pas. Du reste, je n’irai pas. Qu’ai-je à faire là ? Je lui ai parlé hier en passant, de la possibilité pour elle, en tant que veuve d’un fonctionnaire dans la misère, de recevoir un subside immédiat équivalent à une année de traitement. Est-ce pour cela qu’elle m’invite ? hé ! hé !

– Je n’ai nullement l’intention d’y aller, dit Lébéziatnikov.

– Comment donc ! Vous l’avez battue de vos propres mains ! Je comprends que vous ayez honte, hé ! hé !

– Qui a battu ? Qui ? s’écria Lébéziatnikov en se troublant et en rougissant.

– Vous. Vous avez battu Katerina Ivanovna il y a un mois à peu près ! On me l’a dit hier… Ah, ces convictions !… Et le problème féminin, c’est ainsi que vous le concevez ? Hé ! hé ! hé !

Piotr Pètrovitch se mit de nouveau à faire claquer son boulier, comme s’il avait été consolé par ces paroles.

– Tout ça, ce sont des bêtises et des calomnies ! éclata Lébéziatnikov, qui craignait toujours qu’on lui rappelât cette histoire. – Et ce n’est pas du tout ainsi que tout cela s’est passé ! C’était autrement !… Vous avez mal compris ; ce sont des commérages ! Je m’étais simplement défendu. C’est elle qui s’est précipitée sur moi avec ses griffes… Elle m’a arraché tout un favori… Il est permis à tous de défendre sa propre personne, je suppose. En outre, je ne permettrai à quiconque d’user de la force à mon égard… Par principe. Car sinon, ce serait presque du despotisme. Alors, j’aurais dû rester sans mouvement devant elle ? Je n’ai fait que la repousser.

– Hé ! hé ! hé ! fit Loujine avec un sourire méchant, tout en continuant ses calculs.

– Vous m’ennuyez parce que vous êtes vous-même fâché et que vous enragez. C’est une bêtise qui n’a rien à faire avec le problème féminin ! Vous comprenez mal la chose ; à mon idée, puisque l’on admet que la femme est l’égale de l’homme en tout, même au point de vue de la force physique (ce que l’on affirme déjà,) alors il faut maintenir l’égalité dans ce domaine. Évidemment, je me suis dit, par après, que cette question devrait être écartée, car les bagarres devront cesser d’exister et les cas de querelles sont inconcevables dans la société future… et qu’il est évidemment étrange de chercher l’égalité dans les bagarres, je ne suis pas si bête… quoique, en somme, la bataille soit… c’est-à-dire qu’elle ne sera pas, mais que, jusqu’à présent, elle est encore… Ah, ça ! Que le diable l’emporte ! C’est de votre faute si je m’embrouille ! Je ne vais pas me rendre à l’invitation, mais ce n’est nullement à cause de cette histoire. Je n’irai pas par principe, pour ne pas participer à cet ignoble préjugé qu’est le repas funéraire ! Voilà ! Du reste, je pourrais y aller, mais seulement afin d’en rire un peu… Oui. C’est dommage qu’aucun pope n’y vienne. Je m’y serais certainement rendu.

– C’est-à-dire que vous vous proposiez de profiter de l’hospitalité et puis de cracher sur eux, ainsi que sur ceux qui vous ont invité. Est-ce ainsi ?

– Je ne comptais nullement cracher, mais protester. Mon but est utile. Je peux contribuer ici directement au « développement des gens » et à la propagande. Tout homme est tenu de développer son prochain, de faire de la propagande, et plus la manière est rude, mieux c’est. Je peux jeter la semence d’une idée… De cette idée sortira un fait. En somme, je ne les offenserai pas. Ils vont d’abord se froisser et ensuite ils verront que je leur fais du bien. On a bien accusé chez nous Terebieva (celle qui est à la commune maintenant) d’avoir écrit à son père et à sa mère, – lorsqu’elle est partie de chez elle et qu’elle s’est… donnée, – qu’elle ne voulait plus vivre parmi les préjugés et qu’elle allait contracter une union libre. Ils ont dit que c’était trop brutal vis-à-vis des parents, qu’elle aurait pu écrire de manière à les ménager. À mon avis, tout ça ce sont des bêtises, il ne faut nullement être moins vigoureux et, au contraire, il faut saisir l’occasion de protester. Enfin, vous avez Varenza qui a vécu sept ans avec son mari et qui, après, a abandonné ses deux enfants et a directement rompu avec son mari en lui écrivant une lettre : « J’ai compris que je ne pouvais pas être heureuse avec vous. Je ne vous pardonnerai jamais de m’avoir trompée en me cachant qu’il existe une autre organisation de la société : la commune. Je l’ai récemment appris d’un homme généreux auquel je me suis alors donnée ; je fonde une commune avec lui. Je vous le dis franchement, car je considère qu’il serait malhonnête de vous tromper. Faites votre vie comme vous l’entendez. N’espérez pas me persuader de revenir, vous êtes trop en retard. Je vous souhaite d’être heureux. » Voilà comment on écrit de pareilles lettres.

– Cette Terebieva est bien celle dont vous avez dit qu’elle en est à sa troisième union libre ?

– Non, à sa deuxième seulement, si l’on raisonne comme il faut. Et même si c’était la quatrième, la quinzième… tout ça, ce sont des bêtises ! Et si j’ai jamais regretté la mort de mes parents, c’est bien maintenant. J’ai même rêvé que s’ils étaient vivants, je leur aurais envoyé une fameuse protestation ! J’aurais arrangé les choses pour que ce fût possible… Je leur aurais montré ce que vaut « la branche coupée ». Je les aurais étonnés ! Vraiment, c’est dommage que je n’aie personne !

– Pour les étonner ? Hé ! hé ! Que ce soit comme vous l’entendez, l’interrompit Piotr Pètrovitch. Mais, dites-moi, vous connaissez la fille du défunt, cette petite maigrelette ? C’est bien vrai, ce qu’on en dit, n’est-ce pas ?

– Et alors ? À mon avis, je veux dire d’après ma conviction personnelle, précisément, c’est l’état le plus normal de la femme. Pourquoi pas ? Je veux dire :distinguons. Dans la société actuelle, cet état n’est évidemment pas tout à fait normal, parce qu’il résulte d’une contrainte, tandis que dans la société future il sera absolument normal, parce qu’il sera libre. D’ailleurs, elle avait déjà maintenant le droit de faire ce qu’elle a fait : elle avait souffert et cela constituait son fonds, pour ainsi dire, son capital dont elle pouvait disposer à son gré. Dans la société future, évidemment, les fonds ne seront pas nécessaires ; mais le rôle de la femme sera déterminé d’une autre façon, d’une façon harmonieuse et rationnelle. Quant à Sophia Sémionovna personnellement, je considère ses actes comme une protestation vigoureuse contre l’organisation de la société et je la respecte profondément pour cette raison ; je me réjouis même à son aspect !

– Et l’on m’a raconté que c’est vous qui l’avez fait expulser de l’appartement.

Lébéziatnikov explosa :

– C’est encore une calomnie ! hurla-t-il. Ce n’est pas du tout ainsi que les choses se sont passées ! Pas ainsi du tout ! Ce sont des mensonges de Katerina Ivanovna qui n’avait rien compris ! Je n’ai nullement poursuivi Sophia Sémionovna de mes instances ! Je n’ai fait que la développer ; j’étais désintéressé ; j’ai essayé de faire naître une protestation en elle… Faire naître la protestation : c’est tout ce que je voulais, et puis, Sophia Sémionovna ne pouvait quand même plus rester ici.

– Vous lui avez proposé de fonder une commune ?

– Vous plaisantez toujours, mais fort maladroitement, permettez-moi de vous le faire remarquer. Vous ne comprenez rien ! Il n’y a pas de tels rôles dans la commune. La commune s’organise, précisément, pour qu’il n’y ait pas de tels rôles. Dans la commune, ce rôle changera de signification ; ce qui est stupide maintenant deviendra intelligent alors ; ce qui n’est pas naturel dans les circonstances présentes deviendra absolument naturel dans la commune. Tout dépend des circonstances et du milieu. Tout n’est que milieu, l’homme n’est rien. Je suis toujours en bonne entente avec Sophia Sémionovna, ce qui vous prouvera qu’elle ne me prend nullement pour son ennemi ou pour son offenseur. Oui, j’essaye maintenant de la tenter par l’attrait de la commune. Tout dépend des circonstances et du milieu, mais seulement sur une toute autre base ! Pourquoi riez-vous ? Nous voulons fonder une commune, une commune spéciale sur des bases plus larges que les précédentes. Nous avons poussé nos convictions plus loin. Nous nions davantage ! Si Dobrolioubov était revenu à la vie, j’aurais bien su discuter avec lui ! Quant à Bèlinski, je l’aurais piétiné ! En attendant, je continue à développer Sophia Sémionovna. C’est une magnifique, une splendide nature !

– Et vous profitez de la splendide nature, n’est-ce pas ? hé ! hé !

– Non, non ! Oh, non ! Au contraire !

– Au contraire ? Hé ! hé ! hé ! Qu’est-ce que cela ?

– Mais croyez-moi ! Pour quelle raison vous l’aurais-je caché ? Je m’étonne au contraire de ce qu’elle soit d’une façon, dirait-on, voulue et timide, si sage et si pudique avec moi !

– Et vous la développez, évidemment ?… Hé ! hé ! Vous lui démontrez que sa pudeur est stupide ?

– Pas du tout ! Pas du tout ! Oh, combien grossièrement, combien bêtement, – excusez-moi, – vous comprenez le terme « développement » ! Vous n’entendez rien à rien ! Oh, mon Dieu, comme vous êtes… peu prêt ! Nous cherchons la liberté de la femme et vous avez toujours la même idée en tête… Sans parler du problème de la sagesse et de la pudeur féminines – qui sont des choses inutiles et des préjugés – je vous dirai que j’admets parfaitement la sagesse dans ses relations avec moi, car sa volonté et son droit sont tels. Évidemment si elle m’avait dit elle-même : « je veux t’avoir », je penserais que j’ai de la chance, parce que la jeune fille me plaît beaucoup ; mais maintenant, au moins, je peux dire que personne, jamais, ne l’a traitée avec plus de respect de sa dignité et de politesse que moi… j’attends et j’espère : c’est tout !

– Vous feriez mieux de lui offrir un présent. Je parie que vous n’y avez pas songé.

– Vous ne saisissez pas, je vous le répète ! Sa position est bien… hum, mais c’est une autre question, une tout autre question ! Vous la méprisez simplement, vous n’y voyez qu’un fait digne de mépris pour vous et, immédiatement, vous refusez de considérer cette jeune fille d’un point de vue humanitaire. Vous ne connaissez pas encore les possibilités de son caractère ! Je regrette seulement qu’elle ait cessé, ces derniers temps, de lire, et qu’elle ne m’emprunte plus de livres comme elle le faisait jadis. Il est aussi regrettable qu’étant donnés son énergie et sa détermination dans la prostration – qualités qu’elle a déjà prouvées – elle ait trop peu d’initiative, pour ainsi dire, d’indépendance, trop peu de « négation » pour se détacher entièrement de certains préjugés et de certaines… bêtises. Malgré cela, elle comprend fort bien certaines questions. Elle a magnifiquement compris par exemple, la question du baise-main, c’est-à-dire que l’homme offense la femme et affirme l’infériorité de cette dernière en lui baisant la main. Nous avons débattu cette question et je lui ai, immédiatement, transmis nos conclusions. Elle a aussi écouté avec attention lorsque je lui ai parlé des associations ouvrières en France. Maintenant, je lui explique la question de l’entrée libre dans les chambres de la société future.

– Qu’est-ce donc que cela ?

– On a débattu dernièrement la question de savoir si le membre d’une commune a le droit de pénétrer n’importe quand dans la chambre d’un autre membre, homme ou femme… et l’on a décidé qu’il a bien ce droit…

– Oui, et si celui-ci ou celle-là est occupé à satisfaire un besoin indispensable, hé ! hé !

Andreï Sémionovitch se fâcha.

– Vous dites toujours la même chose, vous parlez sans cesse des besoins ! s’écria-t-il haineusement. Ouais ! Je suis dépité et fâché de m’être laissé aller prématurément à parler de ces maudits besoins-là en exposant le système ! Que le diable les emporte ! C’est la pierre d’achoppement pour tous ceux de votre espèce, et le pire, c’est qu’ils vous jettent cette pierre avant de savoir de quoi il s’agit. Et ils pensent avoir raison ! Et ils en sont fiers ! Ouais ! J’ai affirmé plusieurs fois qu’il ne faut exposer cette question au néophyte qu’en dernier lieu, lorsqu’il est déjà développé et mis sur le bon chemin, mais dites-moi ce que vous trouvez de honteux et de méprisable dans le fait de nettoyer les égouts ! Je suis prêt, le premier, à curer n’importe quel égout ! Il n’y a aucun sacrifice là-dedans ! C’est simplement du travail, une activité noble et utile à la société, qui en vaut une autre et qui est bien plus élevée, par exemple, que l’activité de quelque Raphaël ou d’un Pouchkine, car elle est plus utile.

– Et plus noble, plus noble, hé ! hé !

– Qu’est-ce à dire, plus noble ? Je ne comprends pas une telle expression lorsqu’elle est employée pour caractériser une activité humaine. « Noble », « généreux » – tout ça, ce sont des bêtises, des non-sens, des vieux mots, des préjugés que je rejette ! Tout ce qui est utile à l’humanité est noble. Je ne connais qu’un seul mot : l’utile ! Riez tant que vous voudrez, mais c’est ainsi !

Piotr Pètrovitch riait fortement. Il avait achevé ses comptes et mis l’argent de côté. Pourtant une partie des billets de banque restait encore, dans un but indéfini, sur la table. La « question des égouts », malgré toute sa banalité, avait déjà plusieurs fois servi de prétexte à une discussion entre Piotr Pètrovitch et son jeune ami. Tout le ridicule consistait en ce que Andreï Sèmionovitch se fâchait vraiment. Quant à Loujine, il soulageait ainsi son cœur, et, pour l’instant, il avait une envie particulière d’agacer Lébéziatnikov.

– C’est votre insuccès d’hier qui vous rend si ennuyeux et énervant, éclata enfin ce dernier, qui, en général et malgré toute son « indépendance » et toutes ses « protestations », n’osait pas entrer en contradiction avec Piotr Pètrovitch et continuait toujours à lui témoigner, par habitude, quelque déférence.

– Dites-moi, commença Piotr Pètrovitch avec dépit et hauteur, pouvez-vous… ou, pour m’exprimer mieux, êtes-vous vraiment en termes assez familiers avec la jeune personne dont nous parlions, pour la prier de venir à l’instant, pour une minute, dans cette chambre ? Il semble bien qu’ils sont tous rentrés du cimetière, à présent… J’entends un remue-ménage… J’aurais besoin de la voir – cette personne, veux-je dire.

– Pourquoi donc ? demanda Lébéziatnikov très étonné.

– Pour ça ; j’en ai besoin. Je vais loger ailleurs un de ces jours et j’aurais voulu lui communiquer… Du reste, je vous prie d’être présent lors de l’explication. Oui, ce sera mieux ainsi. Sinon, vous pourriez vous imaginer Dieu sait quoi…

– Je ne m’imaginais rien du tout… J’ai posé cette question sans intention spéciale ; si vous avez à faire avec elle, rien n’est plus facile que de l’appeler. J’y vais de ce pas. Et je ne vous gênerai pas, soyez-en assuré.

Cinq minutes plus tard, Lébéziatnikov revint, en effet, avec Sonètchka. Celle-ci entra avec une mine extrêmement étonnée, et, comme d’habitude, fort intimidée. Elle devenait toujours fort timide dans de pareilles circonstances et elle craignait beaucoup les visages nouveaux et les nouvelles relations. Il en était ainsi depuis son enfance, et cela n’avait fait que s’accroître ces derniers temps… Piotr Pètrovitch la reçut avec « politesse et affabilité », mais avec une nuance de familiarité gaie qui convenait, à son avis, à un homme aussi honorable et posé que lui dans ses relations avec quelqu’un d’aussi jeune et – dans un certain sens – d’aussi intéressant qu’elle. Il se hâta de la rassurer et de la faire asseoir en face de lui. Sonia s’assit et jeta un coup d’œil autour d’elle, sur Lébéziatnikov, sur l’argent, puis, soudain, sur Piotr Pètrovitch, et alors elle ne le quitta plus des yeux. Lébéziatnikov se dirigea vers la porte. Piotr Pètrovitch se leva, invita du geste Sonia à rester assise, et arrêta Lébéziatnikov devant la porte.

– Ce Raskolnikov est-il là ? Est-il déjà arrivé ? demanda-t-il à mi-voix.

– Raskolnikov ? Oui, il est là. Eh bien ? Il est là… Il vient d’entrer, je l’ai vu. Et alors ?

– Eh bien ! je vous demanderai spécialement de rester ici et de ne pas me laisser seul avec cette… demoiselle. C’est une vétille, mais Dieu sait ce qu’on va en déduire. Je ne veux pas que Raskolnikov répète là-bas… Vous comprenez ce que je dis ?

– Je comprends ! Je comprends ! dit Lébéziatnikov en devinant tout à coup. Oui, vous avez raison… Évidemment, d’après ma conviction personnelle, vous allez un peu loin dans vos appréhensions, mais… vous avez quand même ce droit. Soit, je reste. Je me tiendrai près de la fenêtre, ainsi je ne vous dérangerai pas… À mon avis, vous avez le droit…

Piotr Pètrovitch revint au divan, s’installa en face de Sonia, la regarda attentivement et prit soudain un air important et même quelque peu sévère. « N’allez pas vous imaginer des choses, vous non plus, Mademoiselle. » Sonia se troubla définitivement.

– Tout d’abord, je vous prie de présenter mes excuses, Sophia Sémionovna, à votre très respectable mère. Est-ce ainsi ? Katerina Ivanovna remplace votre mère, n’est-ce pas ? commença Piotr Pètrovitch fort gravement, mais, en somme, assez aimablement. Il était visible qu’il avait les intentions les plus cordiales.

– Oui, c’est bien ainsi, c’est exact, elle remplace ma mère, se hâta de répondre Sonia.

– Alors, veuillez lui présenter mes excuses de ce que des circonstances ne dépendant pas de ma volonté m’empêchent de me rendre aux agapes… je veux dire au repas de funérailles, nonobstant son aimable invitation.

– Oui ; c’est bien, je le dirai tout de suite, dit Sonia en se levant rapidement.

– Ce n’est pas encore tout, l’arrêta Piotr Pètrovitch en souriant de sa simplicité et de son ignorance des convenances. Vous me connaissez bien peu, chère Sophia Sémionovna, si vous croyez que j’ai dérangé et prié de venir chez moi une personne telle que vous pour une raison de si peu d’importance et qui ne touche que moi. Mon but est tout autre.

Sonia se hâta de s’asseoir. Ses yeux glissèrent à nouveau sur les coupures grises et irisées qui étaient restées sur la table, mais elle en détourna rapidement le regard et le leva sur Piotr Pètrovitch : il lui sembla soudain qu’il était affreusement impoli, surtout pour elle, de regarder de l’argent qui ne lui appartenait pas. Elle arrêta ses yeux sur le lorgnon d’or que Piotr Pètrovitch tenait dans sa main gauche, et, en même temps, sur la chevalière massive, grande, très belle, garnie d’une pierre jaune, qui ornait son médius ; mais son regard les quitta bientôt et, ne sachant plus où se diriger, il se fixa enfin droit dans les yeux de Piotr Pètrovitch. Après avoir gardé un court silence, celui-ci continua d’un air plus important encore :

– J’ai eu l’occasion, hier, d’échanger quelques mots en passant avec la malheureuse Katerina Ivanovna. Il a suffi de deux mots pour que je puisse voir qu’elle est dans un état anormal, si l’on peut dire ainsi…

– Oui… anormal, se hâta d’approuver Sonia.

– Ou, pour dire plus simplement et plus justement, elle est dans un état maladif.

– Oui, plus simplement et plus juste… oui, elle est malade.

– Bon. Alors, j’aurais voulu, de mon côté, lui être utile d’une façon ou d’une autre, par sentiment humanitaire et, pour ainsi dire, par compassion, en prévision de son sort inévitablement malheureux. Je crois savoir que la subsistance de toute la très pauvre famille dépend de vous seule ?

– Permettez-moi de vous demander, dit tout à coup Sonia en se levant, ce que vous lui avez dit hier au sujet de la possibilité de recevoir une pension ? Parce qu’elle m’a dit que vous vous êtes chargé de lui faire obtenir sa pension. Est-ce vrai ?

– Pas du tout et dans un certain sens c’est même une absurdité. J’avais fait allusion à la possibilité d’obtenir un subside pour la veuve d’un fonctionnaire mort en fonction, dans le cas où elle aurait eu des protections. Mais je crois que votre défunt père n’avait, non seulement pas accompli le terme prescrit, mais qu’il avait même cessé d’occuper son emploi ces derniers temps. En un mot, s’il y a eu un espoir, il a été très éphémère, parce que, en somme, elle n’avait, dans cette circonstance, aucun droit à un subside, et même au contraire… Et elle s’attendait à recevoir une pension ? Hé ! hé ! Elle n’y va pas de main-morte !

– Oui, elle s’attendait… Parce qu’elle est naïve et bonne, et sa bonté lui fait tout croire et… et… et… elle est ainsi… Oui… excusez-moi, dit Sonia, et elle se leva pour partir.

– Permettez, ce n’est pas encore tout.

– Ah, ce n’est pas tout, bredouilla Sonia.

– Alors, asseyez-vous donc.

Sonia se troubla affreusement et se rassit pour la troisième fois.

– Voyant sa position, avec ses enfants en bas âge, j’aurais voulu – comme je l’ai déjà dit – lui être utile d’une façon ou d’une autre, dans la mesure de mes forces, comme on dit, et pas davantage. On pourrait, par exemple, organiser une souscription en sa faveur, ou, pour ainsi dire, une loterie… ou quelque chose de ce genre – comme font toujours dans ces cas-là les proches ou les gens qui, quoique étant étrangers, veulent quand même se rendre utiles. C’est cela que je voulais vous communiquer. Ce serait faisable.

– Oui, c’est bien… Dieu vous… bredouilla Sonia, regardant Piotr Pètrovitch d’un regard aigu.

– C’est faisable, mais… nous en parlerons plus tard… c’est-à-dire que l’on pourrait commencer déjà aujourd’hui. Nous nous verrons ce soir et nous jetterons les bases, pour ainsi dire. Passez par ici vers sept heures. J’espère qu’Andreï Sèmionovitch prendra part, lui aussi, avec nous… mais… il y a ici une circonstance qu’il faut mentionner préalablement et soigneusement. C’est pour cette raison que je vous ai dérangée, Sophia Sémionovna, en vous invitant à venir ici. À savoir, mon opinion est qu’il serait dangereux de mettre cet argent entre les mains de Katerina Ivanovna ; le repas d’aujourd’hui en est la preuve. Elle n’a, pour ainsi dire, pas une croûte de pain pour le lendemain… ou même pas de souliers, par exemple, elle manque de tout, et elle achète du rhum de la Jamaïque et même – je crois – du madère et du café. Je l’ai vu en passant. Demain, tout retombera sur vous, jusqu’au souci de la croûte de pain quotidien, et c’est stupide. Par conséquent, à mon avis personnel, la souscription doit être ainsi faite que la pauvre veuve n’en sache rien et que vous seule, par exemple, en soyez informée. Est-ce bien ainsi ?

– Je ne sais pas. C’est seulement aujourd’hui… cela n’arrive qu’une fois dans la vie… elle avait envie de faire honneur, de faire quelque chose à la mémoire… elle est très intelligente. Mais que ce soit comme vous l’entendez et je vous serai très, très… ils vous seront tous… et Dieu vous… et les orphelins…

Sonia n’acheva pas et se mit à pleurer.

– Bon. Alors, prenez-en note ; et maintenant, veuillez bien accepter en faveur des intérêts de votre parente, pour les premiers frais, une somme proportionnée à mes moyens. Je souhaite vivement que mon nom ne soit pas mentionné dans cette circonstance. Voici… ayant moi-même des charges et des soucis, je ne puis donner davantage.

Et Piotr Pètrovitch remit à Sonia un billet de dix roubles après l’avoir soigneusement déplié au préalable. Sonia le prit, rougit violemment, se leva d’un mouvement vif, bredouilla quelque chose et se mit à prendre congé. Piotr Pètrovitch la reconduisit pompeusement jusqu’à la porte. Elle s’échappa enfin, tout agitée, tout épuisée et rejoignit Katerina Ivanovna, extrêmement troublée.

Pendant toute cette scène, Andreï Sèmionovitch était resté tantôt debout près de la fenêtre, tantôt à se promener dans la chambre, ne voulant pas interrompre la conversation ; lorsque Sonia partit, il s’approcha immédiatement de Piotr Pètrovitch et lui tendit solennellement la main.

– J’ai tout entendu et j’ai tout vu, dit-il en appuyant spécialement sur ce dernier mot ; c’est noble… je voulais dire que c’est humanitaire ! Vous avez voulu vous soustraire à la reconnaissance, je l’ai vu ! Et quoique, je l’avoue, je ne puisse sympathiser par principe avec la bienfaisance privée, parce que, non seulement elle n’extirpe pas le mal radicalement, mais qu’au contraire elle le nourrit, néanmoins je dois avouer que j’ai suivi votre geste avec plaisir – oui, oui, cela me plaît.

– Mais c’est une petite chose, bredouilla Piotr Pètrovitch, agité, en regardant Lébéziatnikov, comme s’il cherchait à deviner quelque chose.

– Non, ce n’est pas une petite chose ! Un homme offensé et dépité comme vous par les événements d’hier, et capable, en même temps, de penser aux malheurs des autres – un tel homme… quoiqu’il commette une faute sociale par ses actes – est néanmoins… digne de respect ! Je n’attendais pas cela de vous, Piotr Pètrovitch, et ce d’autant plus que, d’après vos idées… ô comme vos idées vous gênent encore ! Comme votre échec d’hier, par exemple, vous agite, s’exclamait le brave Andreï Sèmionovitch qui se sentait, de nouveau, fort bien disposé envers Piotr Pètrovitch. – Et qu’avez-vous besoin, par exemple, de ce mariage, de ce mariage légitime, très honorable Piotr Pètrovitch ? Pourquoi recherchez-vous à tout prix cette légitimité dans le mariage ? Allons, battez-moi si vous voulez, mais je suis content qu’il n’ait pas réussi, que vous restiez libre, que vous ne soyez pas encore tout à fait perdu pour l’humanité… Vous voyez, j’ai exprimé ma pensée !

– C’est parce que je ne veux pas porter des cornes et élever les enfants des autres ; voilà pourquoi je n’ai que faire de l’union libre, dit Loujine pour répondre quelque chose.

Il semblait particulièrement préoccupé et était pensif.

– Des enfants ! Vous avez touché la question des enfants ? s’écria Andreï Sèmionovitch qui frissonna comme un cheval de bataille qui entend le son des trompettes de guerre. Les enfants constituent une question sociale, et une question de première importance, je suis d’accord ! mais cette question aura une autre solution. Certains nient totalement la nécessité de leur existence, comme ils nient d’ailleurs toute allusion à la famille. Nous parlerons des enfants plus tard, occupons-nous maintenant des cornes ! Je vous avoue que c’est mon point faible. Il est inimaginable que l’on trouve cette méchante expression de hussard, ce mot à la Pouchkine, dans le vocabulaire de l’avenir. Et puis, qu’est-ce que « les cornes » ? Quelle aberration ! Quelles cornes ? Pourquoi les cornes ? Quelles bêtises ! Au contraire, elles n’existeront pas dans l’union libre ! « Les cornes », c’est la conséquence logique du mariage légal, c’est son correctif, pour ainsi dire, une protestation ; par conséquent, elles ne sont pas humiliantes le moins du monde… Si jamais – supposons l’absurde – je me mariais légalement, je serais même heureux de porter vos cornes maudites ; je dirais alors à ma femme : « chère amie, jusqu’ici, je me suis contenté de t’aimer ; maintenant, je te respecte parce que tu as su protester ! ». Vous riez ? C’est parce que vous n’êtes pas en mesure de rompre avec les préjugés ! Que le diable m’emporte, je comprends fort bien en quoi consiste le désagrément lorsqu’on est trompé, dans un mariage légal ; mais ce n’est que la misérable conséquence d’un misérable fait où tous deux sont humiliés. Mais lorsque les cornes se mettent ouvertement, comme dans l’union libre, alors elles n’existent pas, elles sont inimaginables et perdent même le nom de cornes. Au contraire, votre femme vous démontre ainsi qu’elle vous respecte, en vous considérant comme incapable de vous opposer à son bonheur et en vous jugeant suffisamment développé pour ne pas chercher à vous venger sur elle, parce qu’elle a un nouveau mari. Que le diable m’emporte ! Je songe parfois que si jamais je me mariais (légalement ou librement, que m’importe), j’amènerais, je crois, un amant à ma femme, si elle tardait trop à en prendre un elle-même. « Chère amie, lui dirais-je, je t’aime, mais je veux encore que tu me respectes, – voici ! ». Est-ce que je parle bien ?
Piotr Pètrovitch faisait entendre des petits rires en écoutant, mais sans enthousiasme particulier. Il n’avait écouté que distraitement le discours de son jeune ami. Il était en train de combiner quelque chose, et Lébéziatnikov lui-même finit par le remarquer. Piotr Pètrovitch était agité, il se frottait les mains, devenait pensif par moment. Tout cela, Andreï Sèmionovitch se le rappela et en comprit la raison par la suite…

II

Il serait difficile d’indiquer exactement les causes qui avaient fait naître l’idée du repas de funérailles dans la tête déréglée de Katerina Ivanovna. Près de dix, des vingt et quelques roubles donnés par Raskolnikov pour l’enterrement de Marméladov, y furent engloutis. Peut-être Katerina Ivanovna considérait-elle comme son devoir vis-à-vis du défunt d’honorer « comme il faut » sa mémoire, pour que tous les locataires, et Amalia Ivanovna surtout, sachent qu’« il » était non seulement aussi bien qu’eux, mais peut-être beaucoup « mieux », et qu’en tout cas personne n’avait le droit de « le regarder de haut ». Peut-être était-ce la fierté des pauvres gens, si spéciale, qui avait eu la plus grande part dans sa décision, cette fierté qui pousse les pauvres, lors de certaines circonstances où les coutumes rendent un rite obligatoire, à bander leurs dernières énergies, à dépenser les derniers sous qu’ils avaient économisés, pour se permettre de n’être pas « autrement que les autres », pour ne pas être « mal jugés » par les autres. Il est très probable que Katerina Ivanovna avait eu envie, précisément dans cette occasion, alors qu’il semblait bien qu’elle fût totalement abandonnée, de montrer à tous ces « négligeables et méchants locataires » que non seulement « elle savait vivre et qu’elle savait recevoir », mais qu’elle n’était pas du tout faite pour le rôle qu’elle jouait, elle qui avait été élevée dans une maison honorable et on pourrait même dire « aristocratique », elle qui n’était nullement préparée à brosser le plancher et à lessiver la nuit des hardes d’enfants. Ces paroxysmes d’orgueil et de vanité visitent parfois les gens les plus miséreux et les plus apeurés et il arrive que cela se transforme, chez eux, en un désir irrité et irrésistible. En outre, Katerina Ivanovna n’était nullement apeurée : les circonstances pouvaient l’anéantir matériellement, mais elles ne pouvaient l’écraser moralement, c’est-à-dire l’apeurer et soumettre sa volonté. De plus, Sonètchka avait de bonnes raisons de dire que sa pensée se troublait. On ne pouvait encore l’affirmer positivement et définitivement, il est vrai, mais il était sûr que ces derniers temps, cette dernière année, sa pauvre tête avait trop souffert pour rester intacte. Une évolution poussée de la phtisie contribue aussi, disent les médecins, au dérèglement des facultés mentales.

Il n’y avait pas de vins nombreux et divers, pas plus que de madère : l’affirmation était exagérée ; mais il y avait quand même du vin. Il y avait du vodka, du rhum et du porto ; tout était de dernière qualité mais en quantité suffisante. En fait d’aliments, à part la koutia, il y avait trois ou quatre plats que l’on avait préparés dans la cuisine d’Amalia Ivanovna ; deux samovars étaient prêts pour le thé et le punch. C’est Katerina Ivanovna elle-même qui avait pris les dispositions pour les achats ; elle fut aidée par un colocataire, un misérable petit Polonais qui vivait, Dieu sait pourquoi, chez Mme Lippewechsel et qui s’était immédiatement offert pour faire les commissions de Katerina Ivanovna. La veille, il avait couru toute la journée, et toute la matinée de ce jour, comme un fou, la langue pendante, et visiblement soucieux de ce que son zèle fût remarqué. Il accourait chez Katerina Ivanovna pour la moindre chose, il était même allé la relancer jusqu’au bazar ; il l’appelait constamment « Madame la Lieutenante » ; enfin, elle en fut excédée, quoiqu’elle eût dit au début que, sans cet homme « serviable et généreux », elle aurait été complètement perdue. C’était dans le tempérament de Katerina Ivanovna de parer au plus vite le premier venu des qualités les plus éclatantes, de l’accabler sous un flot de louanges, jusqu’à le faire rougir, d’imaginer un tas de circonstances inexistantes à son avantage et de croire ensuite elle-même à leur réalité ; après quoi, elle se désillusionnait, elle couvrait de reproches et chassait celui qu’elle avait admiré un instant plus tôt. Elle était naturellement gaie, paisible, elle avait le rire facile, mais par suite de ses échecs et de ses malheurs, elle s’était mise à désirer avec tant de rage que tous vivent en paix et qu’ils ne puissent vivre autrement, que la plus légère dissonance dans la vie, que le moindre insuccès la mettaient tout de suite hors d’elle-même : elle passait alors des espoirs les plus élevés, des mirages les plus brillants au plus profond désespoir ; elle se mettait à maudire sa destinée, à casser tout ce qui lui tombait sous la main et à se cogner la tête au mur. Amalia Ivanovna se vit, du jour au lendemain, extraordinairement honorée et respectée par Katerina Ivanovna, sans doute uniquement à cause du repas de funérailles aux apprêts duquel Amalia Ivanovna avait décidé de participer de tout son cœur ; elle s’était chargée de servir la table, de procurer le linge, la vaisselle, etc. et de préparer les aliments dans sa cuisine. Katerina Ivanovna lui avait donné les pleins pouvoirs, se préparant elle-même à se rendre au cimetière. Tout fut magnifiquement fait : la table fut même servie assez proprement, bien que la vaisselle, les fourchettes, les couteaux, les tasses, les verres, fussent dépareillés, de modèles et de calibres différents. Tout cela provenait d’ailleurs des différents locataires. En revanche, tout fut prêt à l’heure et Amalia Ivanovna, sachant qu’elle avait fait sa besogne d’une façon excellente, reçut avec quelque orgueil ceux qui rentraient du cimetière. Elle s’était parée d’une coiffe, ornée de rubans de deuil, et d’une robe noire. Cette fierté, toute légitime qu’elle fût, ne plut pas à Katerina Ivanovna : « vraiment, c’est comme si on n’aurait pu servir la table sans Amalia Ivanovna ! » La coiffe avec ses rubans neufs lui déplut aussi : « ne serait-elle pas fière, cette stupide Allemande, parce qu’elle est la propriétaire et qu’elle a consenti, par charité, à aider de pauvres locataires ? Par charité ! Merci ! Chez le père de Katerina Ivanovna qui était colonel et presque gouverneur, la table était parfois servie pour quarante personnes, si bien qu’une quelconque Amalia Ivanovna ou, pour mieux dire, Ludwigovna, n’aurait pas même été admise à pénétrer dans la cuisine… ». Du reste, Katerina Ivanovna décida de ne pas exprimer ses sentiments pour l’instant, quoiqu’elle se dit qu’il fallait à tout prix, aujourd’hui même, remettre Amalia Ivanovna à sa place, sinon elle pourrait s’imaginer Dieu sait quoi. En attendant, elle se montra seulement froide avec elle. Un autre désagrément contribua aussi à irriter Katerina Ivanovna : aucun locataire ne fut présent à l’enterrement ; le petit Polonais fit exception : il fut seul à se rendre au cimetière. Par contre, l’heure du repas vit arriver les plus insignifiants et les plus pauvres d’entre les locataires, dont beaucoup étaient déjà gris ; de la racaille, en somme. Les plus âgés et les plus importants manquèrent tous, comme s’ils s’étaient entendus d’avance. Piotr Pètrovitch Loujine, le plus important des locataires, pouvait-on dire, était absent, et Katerina Ivanovna avait déclaré hier à qui voulait l’entendre, c’est-à-dire à Amalia Ivanovna, à Polètchka, à Sonia et au petit Polonais, que cet homme noble et généreux, pourvu de puissantes relations et d’une fortune considérable, ancien ami de feu son mari, qui avait été reçu dans la maison de son père – que cet homme avait promis de mettre tout en œuvre pour lui procurer une importante pension. Remarquons ici que si Katerina Ivanovna vantait la qualité et la fortune de ses relations, ce n’était nullement par intérêt ou par calcul ; elle faisait cela de grand cœur, pour le seul plaisir de louer et de donner ainsi plus de valeur à celui qu’elle louait. « Ce mauvais garnement » de Lébéziatnikov ne vint pas non plus, prenant sans doute exemple sur Loujine. À quoi pense-t-il donc ! On ne l’avait invité que par charité et parce qu’il partageait la chambre de Piotr Pètrovitch, étant son ami, et qu’il n’aurait pas été convenable de ne pas l’inviter. Une « dame du monde » avec sa fille, déjà âgée, ne vint pas non plus ; elle n’habitait que depuis deux semaines dans un des garnis d’Amalia Ivanovna, mais elle s’était déjà plainte deux fois du bruit et des cris qui lui parvenaient de la chambre des Marméladov, surtout quand le défunt rentrait ivre à la maison. Katerina Ivanovna était mise au courant de ces réclamations par Amalia Ivanovna, lorsqu’elle se querellait avec elle et était menacée d’être expulsée avec toute sa famille ; Amalia Ivanovna lui criait alors à gorge déployée « qu’elles dérangeaient d’honorables locataires dont elles n’arrivaient pas à la cheville ». Katerina Ivanovna tint à inviter cette dame « dont elle n’arrivait pas à la cheville » – d’autant plus que celle-ci se détournait hautainement quand elles se rencontraient – pour lui montrer que « les gens honorables et généreux agissent en oubliant les offenses » ; en outre, elle verrait que Katerina Ivanovna était habituée à une autre existence. Il fallait qu’elles s’expliquent à ce sujet ainsi qu’au sujet de la dignité de gouverneur dont allait être investi, au moment de sa mort, son défunt père ; elle devait faire remarquer ensuite indirectement que la dame avait tort de se détourner lors de leurs rencontres et que cette façon d’agir était stupide de sa part. Le gros lieutenant-colonel (en réalité, capitaine en second retraité) ne vint pas non plus, mais on apprit qu’il était ivre-mort depuis la veille au matin. En définitive, étaient présents : le petit Polonais, un méchant clerc boutonneux, muet comme une carpe, vêtu d’un frac vert et répandant une mauvaise odeur ; ensuite, un petit vieux sourd et presque aveugle qui, jadis, avait été employé dans un bureau de poste et qu’un inconnu entretenait, depuis des temps immémoriaux et Dieu sait pourquoi, chez Amalia Ivanovna. Un lieutenant de réserve, qui était, en fait, un employé d’intendance, arriva déjà ivre, avec un gros rire des plus impoli et, « imaginez-vous », sans gilet ! quelqu’un arriva et se mit directement à table sans même saluer Katerina Ivanovna ; enfin vint un personnage en robe de chambre, faute de vêtements, ce qui était à ce point inconvenant qu’Amalia Ivanovna et le petit Polonais, en joignant leurs efforts, l’éconduisirent. D’autre part, le petit Polonais amena deux compatriotes qui n’avaient jamais habité chez Amalia Ivanovna et que personne n’avait jamais vus dans l’appartement. Tout cela irrita considérablement Katerina Ivanovna. « Pour qui, en fin de compte, tous ces préparatifs avaient-ils été faits ? » On avait même installé les enfants autour du coffre dans le coin du fond, car il ne devait plus y avoir de place à la table qui occupait, du reste, presque toute la pièce. Les deux petits s’assirent sur le banc et Polètchka, en tant qu’aînée, devait les surveiller, leur donner à manger et les moucher « comme des enfants de naissance honorable ». En un mot, Katerina Ivanovna se crut obligée de recevoir ses invités avec une importance redoublée et même avec hauteur. Elle jeta un regard particulièrement sévère à certains de ceux-ci et les invita avec emphase à s’asseoir. Estimant, Dieu sait pourquoi qu’Amalia Ivanovna était responsable des abstentions, elle se mit à la traiter avec une extrême négligence, à tel point que celle-ci le remarqua immédiatement et en fut piquée au plus haut point. Un tel commencement ne présageait pas une bonne fin. Enfin, on fut installé. Raskolnikov entra presque en même temps que ceux qui revenaient de l’enterrement. Katerina Ivanovna fut extrêmement heureuse de son arrivée, tout d’abord parce qu’il était le seul « invité cultivé » et, comme on le savait déjà, qu’il s’apprêtait à occuper, dans deux ans, une chaire de professeur à l’université, ensuite parce qu’il s’excusa immédiatement et respectueusement de n’avoir pu, malgré tout son désir, venir à l’enterrement. Elle s’empara de lui, l’installa à sa gauche (à sa droite se trouvait Amalia Ivanovna) et, malgré la continuelle agitation et le mal qu’elle se donnait pour surveiller le service et pour veiller à ce que tout le monde ait sa part, malgré la toux douloureuse qui lui coupait à chaque instant la parole, la faisait suffoquer et qui semblait s’être exaspérée ces derniers jours, elle s’adressait continuellement à Raskolnikov et elle se hâtait de lui dire tous les sentiments qui s’étaient accumulés en elle et toute sa juste indignation à propos du repas de funérailles manqué. Son indignation était souvent remplacée par un rire des plus gai, des plus irrésistible, qui avait pour objet les invités, mais surtout la logeuse elle-même.

– C’est cette perruche qui est la cause de tout. Vous comprenez de qui je veux parler : d’elle, d’elle ! – Katerina Ivanovna lui montra la logeuse de la tête. – Regardez-la rouler les yeux, elle sent qu’on parle d’elle, elle ne peut comprendre, alors, elle roule les yeux. En voilà une chouette. – Elle rit, puis toussota. – Que veut-elle montrer avec sa coiffe ? – Elle toussa. – Avez-vous remarqué qu’elle désire que tout le monde pense qu’elle me protège et qu’elle me fait honneur en venant ? Je l’ai priée, comme une honnête femme, d’inviter du monde convenable et, particulièrement, les amis du défunt et regardez donc ce qu’elle m’a amené des paillasses ! Des épouvantails ! Regardez celui-ci avec son visage boutonneux : c’est une glaire sur deux jambes ! Et ces petits Polonais… – Elle rit, puis toussa. – Personne ne les a jamais vus ici… moi non plus ; allons, dites-moi pourquoi sont-ils venus ?… Ils sont assis dignement côte à côte. Pane, hé ! cria-t-elle subitement à l’un d’eux, – avez-vous pris des crêpes ? Prenez-en encore ! Buvez de la bière ! Ne voulez-vous pas du vodka ? Regardez, il a bondi et il fait des courbettes, regardez, regardez : ils sont sans doute affamés, les pauvres ! Ce n’est rien, qu’ils mangent ! Au moins, ils ne font pas de bruit… mais j’avoue, j’ai peur pour les couverts d’argent de la logeuse !… – Amalia Ivanovna ! dit-elle soudain à celle-ci, presque à haute voix, – si jamais les cuillers disparaissent, je n’en suis pas responsable, je vous en avertis ! – Elle rit, puis elle s’adressa de nouveau à Raskolnikov en lui montrant la logeuse de la tête, tout heureuse de sa plaisanterie : – Elle n’a pas compris, elle n’a pas compris ! Elle est assise la bouche ouverte, regardez : une chouette, une vraie chouette, une chouette avec des rubans neufs ! – Elle rit.
Ici son rire se transforma de nouveau en une toux douloureuse qui dura cinq minutes. Un peu de sang tacha le mouchoir, la sueur perla à son front. Sans mot dire, elle montra le sang à Raskolnikov et, reprenant avec peine son haleine, elle se mit immédiatement à chuchoter avec une extraordinaire animation ; des taches rouges lui avaient coloré les joues.

– Pensez que je lui ai confié la mission la plus délicate : inviter cette dame et sa fille, vous voyez de qui je veux parler ? Il fallait agir le plus finement, le plus habilement possible et elle a fait cela d’une telle façon que cette imbécile, cette nouvelle arrivée, cette hautaine créature, cette misérable provinciale, pour la seule raison qu’elle est une quelconque veuve de major, parce qu’elle est venue ici pour se procurer une pension et encombrer les antichambres administratives, qu’elle se teint les cheveux, se poudre et se farde (c’est connu)… malgré ses cinquante ans… eh bien, c’est cette femme qui a trouvé bon de ne pas venir et elle ne s’est même pas fait excuser, ce qu’exigeait la plus élémentaire politesse dans ce cas-là. Je ne comprends vraiment pas pourquoi Piotr Pètrovitch n’est pas venu non plus ? Mais où est Sonia ? Où est-elle partie ? Ah, la voilà, enfin ! Où as-tu été Sonia ? Il est étrange que tu sois si peu ponctuelle aux funérailles de ton père. Rodion Romanovitch, faites-lui place à côté de vous. Voici ta place, Sonètchka… que veux-tu ? Prends. Prends plutôt du poisson à la gelée. On va apporter les crêpes tout de suite. A-t-on servi les enfants ? Polètchka, avez-vous tout ce qu’il faut ? – Elle toussota. – C’est bien. Sois sage Lénia, et toi, Kolia, ne balance pas les jambes ; conduis-toi comme un enfant de bonne famille doit se conduire. Que dis-tu, Sonètchka ?

Sonia se hâta de lui faire part des excuses de Piotr Pètrovitch, en essayant de parler à voix haute pour que tout le monde pût entendre et en recherchant les expressions les plus choisies et les plus respectueuses, expressions qu’elle inventa ou qu’elle orna au nom de Piotr Pètrovitch. Elle ajouta que Piotr Pètrovitch avait particulièrement insisté pour qu’elle n’oubliât pas de dire qu’à la première possibilité il viendrait lui-même pour parler d’affaires seul à seul et convenir de ce qu’il fallait faire et entreprendre par la suite, etc…, etc…

Sonia savait que cela apaiserait Katerina Ivanovna, que cela la flatterait et surtout, que son orgueil serait satisfait. Elle s’assit près de Raskolnikov auquel elle fit un salut hâtif, et lui jeta un regard curieux. Le reste du temps, elle évita de le regarder et ne lui parla pas. Elle était même distraite quoiqu’elle ne quittât pas Katerina Ivanovna des yeux pour deviner ses désirs et lui être agréable. Ni elle ni Katerina Ivanovna n’étaient en deuil, faute de vêtements ; Sonia portait une robe brune, choisie pour sa teinte sombre ! Katerina Ivanovna avait mis son unique robe ; c’était une robe d’indienne, de couleur sombre, avec des rayures.

Katerina Ivanovna ne fit aucune difficulté pour accueillir le message de Piotr Pètrovitch comme quelque chose d’absolument normal. Après avoir écouté Sonia avec un air important, elle lui demanda comment se portait Piotr Pètrovitch. Ensuite, elle déclara presque à haute voix à Raskolnikov qu’en effet il aurait été bizarre, pour un homme posé, comme Piotr Pètrovitch, de tomber dans « une compagnie aussi invraisemblable », malgré tout son dévouement à la famille et son ancienne amitié avec son père.

– Voici la raison pour laquelle je vous suis spécialement reconnaissante, Rodion Romanovitch, de n’avoir pas fait fi de mon hospitalité, même dans de telles conditions – ajouta-t-elle presque à haute voix. Du reste, je suis sûre que ce n’est que votre amitié pour le défunt qui vous a incité à tenir parole.

Ensuite elle jeta un coup d’œil fier et digne à ses invités et demanda soudain, avec une sollicitude particulière, à haute voix, au petit vieillard sourd, s’il ne voulait plus de viande et si on lui avait donné du porto. Le petit vieux ne répondit pas et ne comprit d’abord ce qu’on lui demandait, quoique ses voisins lui eussent donné des coups de coude pour rire. Il regardait seulement autour de lui, la bouche ouverte, ce qui excita encore la gaieté générale.

– Regardez-moi ce butor ! Regardez, regardez ! Pourquoi l’a-t-on amené ? Quant à Piotr Pètrovitch, j’avais toujours eu confiance en lui, continua Katerina Ivanovna en s’adressant à Raskolnikov ; – et, évidemment, il ne ressemble pas…, dit-elle à voix haute et tranchante en se tournant vers Amalia Ivanovna, ce qui fit même peur à celle-ci – il ne ressemble pas à vos baudruches empanachées que l’on n’aurait pas acceptées à la cuisine de papa ; mon défunt mari leur aurait évidemment fait honneur en les recevant, ce qui n’aurait été dû qu’à son inépuisable bonté.

– Oui, il aimait boire ; oui vraiment, il buvait parfois ! cria tout à coup l’ancien employé d’intendance après avoir vidé son douzième verre.

– Feu mon mari avait, en effet, cette faiblesse, et tout le monde le sait, s’écria Katerina Ivanovna en se retournant vivement vers l’employé. Mais c’était un homme bon et généreux qui aimait et qui estimait ses proches ; ce qui était mal, c’est qu’il se confiait à toutes sortes de vicieux et Dieu sait avec qui il buvait ! Des gens qui ne valaient pas la semelle de ses souliers ! Imaginez-vous, Rodion Romanovitch, qu’on a trouvé un petit coq en pain d’épices dans sa poche : il rentrait ivre-mort et il avait pensé aux enfants.

– Un petit coq ? Vous avez dit : un pe-tit coq ? cria le monsieur de l’intendance.

Katerina Ivanovna ne daigna pas répondre. Elle devint pensive et soupira.

– Vous pensez sans doute, comme les autres, que j’étais trop sévère pour lui, continua-t-elle en s’adressant à Raskolnikov. Mais ce n’est pas ainsi du tout ! Il me respectait, il me respectait beaucoup ! C’était un homme très bon ! Et j’en avais tellement pitié, parfois. Il lui arrivait de rester assis dans un coin à me regarder et j’avais tellement envie alors de le caresser, d’être gentille avec lui, et puis je pensais : « si je le caresse, il va de nouveau se saouler » ; on ne pouvait le tenir qu’à force de sévérité.

– Oui, il se faisait secouer la tignasse, cela arriva plus d’une fois, beugla de nouveau l’employé d’intendance en se versant encore un verre de vodka dans le gosier.

– À certains imbéciles, il ne suffirait pas de secouer la tignasse, il faudrait leur donner du balai, pour bien faire. Je ne parle pas du défunt, maintenant, coupa Katerina Ivanovna.

Les taches rouges de ses joues devenaient de plus en plus marquées ; elle haletait. Elle était prête à commencer une querelle. Beaucoup riaient, beaucoup trouvaient cela très plaisant. On pressait l’employé d’intendance, on lui chuchotait quelque chose. On voulait, de toute évidence, les mettre aux prises.

– Permettez-moi de vous demander, médème, de quoi vous voulez parler, commença l’employé. Je veux dire… de qui parlez-vous ?… Bah, après tout, laissons ça ! Bêtises ! Une veuve ! Je pardonne… Parole !

Il s’envoya encore un verre de vodka.

Raskolnikov écoutait silencieusement et avec dégoût. Il ne mangeait que par politesse, touchant à peine aux morceaux que Katerina Ivanovna glissait constamment dans son assiette ; il avait peur de la froisser. Il observait Sonia avec attention. Celle-ci devenait de plus en plus inquiète et préoccupée ; elle pressentait aussi que le repas finirait mal et elle suivait avec effroi l’irritation croissante de Katerina Ivanovna. Elle savait, entre autres, qu’elle, Sonia, était la cause principale de ce que les dames nouvellement arrivées avaient reçu avec tant de mépris l’invitation de Katerina Ivanovna. Elle avait appris d’Amalia Ivanovna que la mère s’était même offusquée d’avoir été invitée et qu’elle avait demandé : « Comment aurait-elle pu faire asseoir sa fille à côté de cette demoiselle ? ». Sonia pressentait que Katerina Ivanovna était déjà informée de cela et savait qu’une offense qu’on lui aurait faite signifiait davantage pour sa belle-mère, qu’une offense faite à elle-même, à ses enfants, à son père, que c’était, en un mot, une offense mortelle, et qu’elle ne se tranquilliserait pas « avant d’avoir prouvé à ces baudruches, qu’elles étaient…, etc…, etc… ». Comme par un fait exprès, quelqu’un envoya à Sonia une assiette ornée de deux cœurs percés d’une flèche ! pétris en mie de pain noir. Katerina Ivanovna rougit violemment et remarqua tout de suite à haute voix que celui qui avait envoyé cela était « un baudet ivre ». Amalia Ivanovna qui pressentait aussi que quelque chose de désagréable allait arriver, et profondément blessée, en outre, par l’arrogance de Katerina Ivanovna, voulut dissiper l’atmosphère tendue en attirant ailleurs l’attention de la compagnie et par la même occasion relever son prestige. Elle se mit, tout à coup, à raconter qu’un de ses amis, Karl l’apothicaire, « avait pris un fiacre, la nuit, », et que « le cocher foulait le touer et que Karl le demandait peaucoup, peaucoup de ne pas lui touer et il pleurait et il mettait ses mains ensemple et il effrayé et la peur lui avait le cœur crevé ». Katerina Ivanovna, quoiqu’elle sourît, fit remarquer immédiatement qu’Amalia Ivanovna avait tort de vouloir déjà raconter des anecdotes en russe. Celle-ci se froissa encore davantage et objecta que son « Vater aus Berlin était un très important personne et qu’il afait touchours les mains tans tes poches ». Katerina Ivanovna, qui avait naturellement le rire prompt, ne résista pas et s’esclaffa, si bien qu’Amalia Ivanovna put à peine se maîtriser.

– En voilà une chouette ! chuchota tout de suite Katerina Ivanovna presque égayée à Raskolnikov. Elle a voulu dire qu’il gardait les mains en poche et l’on a compris qu’il les fourrait dans les poches des autres ! – Elle toussota. – Et avez-vous remarqué, Rodion Romanovitch, que tous ces étrangers qui habitent Petersbourg, c’est-à-dire surtout des Allemands, qui nous arrivent Dieu sait d’où, sont plus bêtes que nous ! Allons, convenez-en, peut-on raconter que Karl l’apothicaire « a crevé son cœur avec sa peur » et qu’au lieu de ligoter le cocher, « il mettait ses mains ensemple (le morveux !) et il pleurait et il peaucoup demandait ». Ah ! La chouette ! Le plus fort c’est qu’elle pense que c’est très touchant et ne soupçonne pas à quel point elle est bête ! À mon avis, cet employé ivre est beaucoup plus intelligent qu’elle ; au moins, voit-on que c’est un ivrogne, qu’il a noyé son esprit dans l’alcool, tandis que ceux-ci sont tellement cérémonieux, tellement sérieux… Regardez-la rouler les yeux. Elle enrage, elle enrage !

Elle rit et puis se mit à tousser.

Toute gaie, Katerina Ivanovna parla d’une foule de détails et, tout à coup, elle se mit à raconter comment, grâce à la pension qu’elle allait obtenir, elle ouvrirait dans sa ville natale de T… une institution pour jeunes filles de bonne famille. Raskolnikov n’avait pas encore appris cela par elle et Katerina Ivanovna entra tout de suite dans les descriptions les plus séduisantes. Le « bulletin d’éloges » (dont feu Marméladov avait parlé à Raskolnikov en lui expliquant, au débit de boissons, que sa femme, Katerina Ivanovna, à la fin de ses études à l’Institut, avait dansé parée d’un châle « devant le gouverneur et d’autres personnalités »), apparut Dieu sait comment, entre ses mains. Il se mit à circuler parmi les convives enivrés, ce à quoi Katerina Ivanovna ne s’opposa pas, parce qu’en effet, il y était indiqué en toutes lettres qu’elle était la fille d’un conseiller de cour et chevalier et que, par conséquent, elle était en effet, presque fille de colonel. Katerina Ivanovna, tout agitée, s’étendit sur les détails de la vie magnifique et paisible qu’elle mènerait à T… ; elle parla des professeurs de collège qu’elle inviterait à donner des leçons dans sa pension, d’un respectable vieillard, le Français Mangaux, qui lui avait appris le français à l’Institut et qui finissait ses jours à T… et qui consentirait à donner des leçons pour fort peu de chose. Elle en arriva alors à Sonia qui irait à T… avec Katerina Ivanovna et qui allait l’« aider en tout ». Mais ici quelqu’un s’esclaffa au bout de la table. Katerina Ivanovna essaya de faire semblant de n’avoir pas remarqué les rires qui fusèrent, haussa immédiatement la voix et se mit à vanter avec animation les « indiscutables aptitudes de Sophia Sémionovna à lui servir d’aide », à louer son humilité, sa patience, son esprit de sacrifice, sa noblesse et sa culture ; elle tapota sa joue et, se soulevant de sa chaise, l’embrassa ardemment deux fois. Sonia rougit violemment et Katerina Ivanovna fondit tout à coup en larmes, pensant, à part soi, « qu’elle était une sotte à caractère faible, qu’elle n’était que trop énervée déjà, qu’il était temps de terminer, et que, comme le repas était fini, on allait servir le thé ». À cet instant, Amalia Ivanovna, définitivement offusquée de ce qu’elle n’avait pas pris la moindre part à la conversation et qu’on ne l’écoutait même pas, se décida, soudain, à faire une dernière tentative et, avec une secrète angoisse, risqua, auprès de Katerina Ivanovna, une remarque extrêmement pratique et profondément pensée, sur le fait qu’il faudrait accorder une attention spéciale dans la future pension, au linge propre des demoiselles (die Wäsche) et qu’« il faudra nécessaire un brove dam (die Dame) avoir pour regarter après le linche », et encore, que « faire attention te cheunes demoiselles pas lire romans la nuit ». Katerina Ivanovna, qui était en effet énervée et extrêmement fatiguée et que le repas de funérailles commençait à excéder, coupa tout de suite la parole à Amalia Ivanovna en lui déclarant qu’elle « racontait des sornettes », qu’elle ne comprenait rien à rien, que die Wäsche incombait à l’économie et non à la directrice d’une honorable pension, qu’en ce qui concerne la lecture des romans, il n’était même pas convenable de soulever une pareille question, et que, par conséquent, elle la priait de se taire. Amalia Ivanovna devint toute rouge et, furieuse, remarqua qu’elle n’avait « que du bien voulu » et qu’elle avait « très beaucoup de bien voulu » et que « pour l’appartemente elle tepuis longtemps pas de geld payé avait ». Katerina Ivanovna la rabroua immédiatement en lui déclarant qu’elle mentait en disant qu’elle n’avait « que du bien voulu » parce que, hier, tandis que le défunt reposait encore sur la table, elle l’avait tourmentée au sujet du loyer. À ceci, Amalia Ivanovna répondit avec raison que « elle invite les autres tames et que les autres tames ne foulaient chamais fenir car les autres tames sont honoraples tames et qu’elles tans maison pas honoraple ne peuvent pas fenir ». Katerina Ivanovna lui fit tout de suite remarquer, qu’étant donné qu’elle était une moins que rien, elle ne pouvait juger de ce qu’est la vraie honorabilité. Amalia Ivanovna ne put supporter cela et déclara que son « Vater aus Berlin était très, très importante homme et tous les teux mains tans les poches marchait et il faisait touchours : pouf ! pouf ! » et pour mieux démontrer comment faisait son « Vater », Amalia Ivanovna se leva d’un bond, fourra ses mains en poche, gonfla les joues et se mit à émettre des sons indéterminés, pareils à « pouf-pouf », ce qui provoqua le rire général de tous les locataires qui l’excitaient en pressentant la bagarre. Mais c’en était trop et Katerina Ivanovna « déclara à la ronde » qu’Amalia Ivanovna n’avait peut-être jamais eu de « Vater » et qu’elle n’était sans doute qu’une Finlandaise de Petersbourg, une ivrognesse qui avait été probablement cuisinière quelque part ou peut-être même quelque chose de pire. Amalia Ivanovna devint rouge comme une écrevisse et hurla que peut-être Katerina Ivanovna « n’a chamais eu Vater, mais qu’elle afait Vater aus Berlin et il avait une frac comme ça long et il faisait touchours pouf, pouf, pouf ! ». Katerina Ivanovna remarqua avec mépris que ses origines à elle étaient connues de tous et qu’il était marqué en lettres d’imprimerie sur le bulletin d’éloges que son père était colonel ; tandis que le père d’Amalia Ivanovna (si seulement elle avait eu un père) était probablement un quelconque Finnois de Petersbourg, qu’il vendait sans doute du lait ; mais le plus probable était qu’elle n’avait pas de père du tout parce qu’on ne savait pas jusqu’ici comment on devait appeler Amalia Ivanovna : Ivanovna ou Ludwigovna ? Ici Amalia Ivanovna, à bout, asséna un coup de poing sur la table et se prit à hurler qu’elle était Amal-Ivan et non Ludwigovna, que son « Vater » s’appelait Johann – et était « Bürgermeister » et que le « Vater » de Katerina Ivanovna « chamais Bürgermeister n’était », Katerina Ivanovna se leva et d’une voix sévère et apparemment calme (quoiqu’elle fût toute pâle et haletante), remarqua que si elle osait mettre ne fût-ce qu’une fois encore son misérable « Vater » et son papa à elle sur le même pied, alors elle, Katerina Ivanovna, « lui arracherait sa coiffe et la piétinerait ». Entendant cela, Amalia Ivanovna se mit à courir à travers la chambre en criant aussi fort qu’elle le pouvait qu’elle était la maîtresse ici et que Katerina Ivanovna devait « à la minute, partir dehors » ; ensuite, elle se mit à ramasser précipitamment les cuillères d’argent de la table. Il y eut des cris et du bruit ; les enfants fondirent en larmes. Sonia se précipita vers Katerina Ivanovna pour la retenir, mais Amalia Ivanovna cria soudain quelque chose à propos de la carte jaune, et Katerina Ivanovna, repoussant Sonia, s’élança vers Amalia Ivanovna pour mettre sa menace à exécution. À cet instant la porte s’ouvrit et Piotr Pètrovitch Loujine apparut sur le seuil de la chambre. Il regardait la compagnie d’un regard sévère et attentif, Katerina Ivanovna se précipita vers lui.

III

– Piotr Pètrovitch ! s’exclama-t-elle, protégez-moi, vous au moins ! Persuadez cette stupide créature qu’elle n’a pas le droit d’agir ainsi avec une honorable dame dans la détresse, qu’il y a une justice… J’irai chez le général-gouverneur lui-même… Elle répondra de… En mémoire de l’hospitalité de mon père, protégez les orphelins…

– Permettez, Madame… Permettez ; permettez, Madame, se défendait Piotr Pètrovitch. Je n’ai jamais eu l’honneur de connaître votre père, comme vous le savez vous-même… permettez, Madame ! (Quelqu’un se mit à rire très haut). D’autre part, je ne suis pas disposé à intervenir dans vos querelles avec Amalia Ivanovna… je viens parce que j’ai à faire… et que je désire avoir une explication, immédiatement, avec votre belle-fille Sophia… Ivanovna… Est-ce ainsi ? Permettez-moi de passer…
Et Piotr Pètrovitch, contournant Katerina Ivanovna, s’avança vers le coin où se trouvait Sonia.

Katerina Ivanovna était restée sur place, comme pétrifiée. Elle ne parvenait pas à comprendre comment Piotr Pètrovitch avait pu renier l’hospitalité de son papa. Cette hospitalité, une fois qu’elle l’eut imaginée, elle y avait cru comme à un dogme. Le ton grave, sec, plein de menace et de mépris, qu’avait adopté Piotr Pètrovitch, l’avait aussi stupéfiée.

Tous, d’ailleurs, se turent peu à peu à son arrivée. En outre, cet homme d’affaires sérieux tranchait par trop sur le reste de la compagnie et il était visible qu’il venait pour une affaire grave, qu’une raison extraordinaire l’avait forcé à se mêler à une telle société et que, par conséquent, quelque chose allait arriver. Raskolnikov, qui était debout près de Sonia, se recula pour le laisser passer ; Piotr Pètrovitch sembla ne pas le remarquer du tout. Un moment après, Lébéziatnikov apparut à son tour sur le seuil ; il n’entra pas ; mais il s’arrêta, visiblement curieux, presque étonné ; il semblait que quelque chose restait incompréhensible pour lui.

– Excusez-moi de vous déranger, mais l’affaire est assez importante, déclara Piotr Pètrovitch sans s’adresser spécialement à personne. Je suis content de parler en public. Amalia Ivanovna, je vous prie, en votre qualité de propriétaire de l’appartement, de prêter une oreille attentive à ma conversation avec Sophia Ivanovna. Sophia Ivanovna, continua-t-il, s’adressant directement à Sonia, qui était extrêmement effrayée et troublée, – un billet de banque d’une valeur de cent roubles a disparu de ma table, dans la chambre de mon ami Andreï Sèmionovitch Lébéziatnikov, immédiatement à la suite de votre visite. Si vous savez, de quelque manière que ce soit, ce que ce billet est devenu et si vous nous dites où il se trouve à présent, je vous donne ma parole d’honneur – j’en prends tout le monde à témoin – que l’affaire restera sans suite. Dans le cas contraire, je serai contraint de prendre des mesures fort sévères et alors… prenez-vous en à vous-même.

Un silence absolu régnait dans la chambre. Même les pleurs des enfants s’étaient tus. Sonia était mortellement pâle ; elle regardait Loujine et ne pouvait rien répondre. Elle semblait ne pas comprendre encore. Quelques secondes passèrent.

– Alors ? demanda Piotr Pètrovitch en la regardant fixement.

– Je ne sais pas… j’ignore tout… prononça enfin Sonia d’une voix éteinte.

– Ah ? Vous ignorez tout ? redemanda Loujine et il se tut encore quelques secondes. Réfléchissez, Mademoiselle, reprit-il sévèrement, en continuant encore à l’exhorter. Réfléchissez-y ; je vous accorde quelques instants pour réfléchir. Veuillez observer que si je n’étais pas si sûr de ce que j’avance, je n’aurais pas risqué – étant donnée mon expérience – de vous accuser aussi formellement ; car j’aurais eu à répondre, dans un certain sens, de vous avoir accusée ainsi d’une façon calomnieuse ou erronée en public. Je le sais ! Ce matin, j’ai changé, pour des raisons personnelles, des obligations pour un montant de trois mille roubles. L’opération a été notée dans mon carnet. Arrivé chez moi, je me suis mis à compter l’argent – Andreï Sèmionovitch en est témoin – et, ayant compté deux mille trois cents roubles, je les ai mis dans mon portefeuille et le portefeuille dans la poche latérale de ma redingote. Il restait sur la table près de cinq cents roubles en billets de banque et, entre autres, trois billets de cent roubles. Alors vous êtes arrivée (sur ma demande) et vous avez été extrêmement troublée tout le temps que vous êtes restée chez moi, à ce point que, par trois fois au cours de la conversation, vous avez voulu vous lever et partir, quoique notre entretien ne fût pas terminé. Andreï Sèmionovitch appuiera tous mes dires. Vous ne refuserez probablement pas, Mademoiselle, de confirmer que je vous ai demandé, par l’intermédiaire d’Andrei Sèmionovitch, de venir chez moi pour vous entretenir de la situation pénible de votre parente Katerina Ivanovna (à l’invitation de laquelle je n’ai pu me rendre) et du fait qu’il serait bien utile d’organiser quelque chose dans le genre d’une souscription ou d’une loterie en sa faveur. Vous m’avez remercié et vous avez même versé une larme (je vous raconte tout cela, premièrement pour vous le rappeler, et secondement pour vous montrer que pas un infime détail de cette scène ne m’a échappé et ne s’est effacé de ma mémoire). Ensuite, j’ai pris un billet de banque de dix roubles sur la table et je vous l’ai donné dans l’intérêt de votre parente et en tant que premier secours. Andreï Sèmionovitch a vu tout cela. Ensuite, je vous ai reconduite jusqu’à la porte – et vous étiez toujours aussi troublée – après quoi, resté seul à seul avec Andreï Sèmionovitch, j’ai parlé près de dix minutes avec lui, puis celui-ci est sorti, je suis revenu à la table où se trouvait l’argent, dans le but de le compter et de le mettre de côté, comme je me l’étais proposé. À mon grand étonnement, j’ai vu qu’un billet de cent roubles manquait. Veuillez réfléchir : de toute façon, je ne puis soupçonner Andreï Sèmionovitch ; j’aurais même honte de supposer une pareille chose. Je n’ai pu me tromper dans mes calculs, parce qu’un instant avant votre arrivée, j’avais trouvé le total exact en achevant mes comptes. Convenant qu’étant donné votre trouble, votre hâte de partir, le fait que vous aviez tenu pendant quelque temps vos mains sur la table ; prenant enfin en considération votre position sociale et les habitudes y afférentes, j’ai été contraint, avec épouvante, pour ainsi dire, et contre ma volonté, de vous soupçonner – ce qui est évidemment cruel – mais justifié ! J’ajoute et je répète que, malgré toute mon évidente assurance, je comprends qu’il y ait un risque dans ma présente accusation. Mais vous voyez que je n’ai pas hésité en vain ; je me suis élevé contre cet acte et je vous dirai pourquoi uniquement à cause de votre noire ingratitude, Mademoiselle ! Comment ! Je vous convoque pour le grand bien de votre pauvre parente, je vous présente une aumône de dix roubles, aumône en rapport avec mes moyens, et vous me payez en retour à l’instant même, à l’endroit même, par un tel acte ! Ce n’est pas bien ! Une leçon est nécessaire. Réfléchissez bien ; en outre, je vous prie, comme si j’étais votre sincère ami (car vous ne pourriez avoir de meilleur ami en cette minute), de comprendre où se trouve votre intérêt ! Sinon, je serai impitoyable ! Alors ?

– Je n’ai rien pris chez vous, chuchota Sonia épouvantée. Vous m’avez donné dix roubles, les voici, prenez-les.

Sonia sortit son mouchoir de sa poche, trouva le nœud, le défit, prit le billet de dix roubles et le tendit à Loujine.

– Alors, vous persistez à ne pas reconnaître le vol des cent roubles ? prononça-t-il avec reproche et insistance, sans accepter le billet.

Sonia regarda autour d’elle. Elle était entourée de visages terribles, sévères, railleurs. Elle jeta un coup d’œil à Raskolnikov… celui-ci était debout près du mur, les bras croisés, et il la regardait d’un regard brûlant.

– Oh, mon Dieu ! s’écria Sonia comme malgré elle.

– Amalia Ivanovna, il faudrait appeler la police ; en attendant, je vous prie d’envoyer chercher le portier, dit Loujine d’une voix grave et même aimable.

– Gott der barmherzige ! Je savais pien, elle foler ! s’écria Amalia Ivanovna en frappant ses mains l’une contre l’autre.

– Vous le saviez bien ? enchaîna Loujine. Vous avez donc eu précédemment des raisons de conclure dans ce sens. Je vous prie, très honorable Amalia Ivanovna, de vous rappeler ces paroles qui, du reste, ont été prononcées devant témoins.

Tout le monde se mit à parler à haute voix. Des mouvements se produisirent.

– Comment ? s’écria soudain Katerina Ivanovna en reprenant tout à coup ses esprits. Comment ? Vous l’accusez de vol ! Sonia ? Oh, les lâches, les lâches ! – Et, se précipitant vers Sonia, elle l’entoura de ses bras desséchés et la serra comme dans un étau. – Sonia ! Comment as-tu osé accepter dix roubles de lui ? Ah, la sotte ! Donne-les ici ! Donne immédiatement ces dix roubles. – Voici !

Arrachant le billet des mains de Sonia, Katerina Ivanovna le froissa et le jeta, d’un revers, à la figure de Loujine. La boule de papier l’atteignit à l’œil et roula par terre. Amalia Ivanovna se précipita pour ramasser l’argent. Piotr Pètrovitch se fâcha.

– Retenez cette folle ! cria-t-il.

Sur le seuil, à cet instant, apparurent d’autres personnes, parmi lesquelles on pouvait voir les deux dames nouvellement arrivées.

– Comment ? Folle ? C’est moi la folle ? Imbécile ! hurla Katerina Ivanovna. C’est toi l’imbécile, crochet de prétoire, vil individu ! Et c’est Sonia qui lui prendrait son argent ! C’est Sonia qui serait la voleuse ! Mais elle te montrera encore de quel bois elle se chauffe, imbécile ! – Katerina Ivanovna partit d’un rire hystérique. – Avez-vous vu un imbécile pareil ? criait-elle, se jetant à droite et à gauche en montrant Loujine. – Comment ! Et toi aussi ? s’écria-t-elle en apercevant la logeuse. – Toi aussi tu es de mèche, charcutière ; toi aussi tu le soutiens, tu dis qu’elle « foler », infâme patte de poulet prussienne en crinoline ! Oh, vous ! Elle n’a pas quitté cette pièce depuis qu’elle est revenue de chez toi, infâme individu ; elle s’est assise à côté de Rodion Romanovitch ! Fouillez-la ! Puisqu’elle n’est pas sortie, l’argent doit être sur elle ! Cherche donc, cherche, cherche ! Seulement, si tu ne trouves pas, mon petit, alors, tu m’excuseras, mais il faudra répondre de l’accusation ! Alors, j’irai chez Sa Majesté, j’irai me jeter aux pieds du Tsar miséricordieux, aujourd’hui même, à l’instant ! Je suis une orpheline ! Ils me laisseront passer. Tu crois qu’ils ne me laisseront pas passer ! Tu radotes ! J’y parviendrai ! J’y parviendrai ! Tu as compté sur le fait qu’elle est humble et douce ? C’est là-dessus que tu as fondé tes espoirs ? En revanche, moi, j’ai de la poigne ! Tu le verras ! Cherche donc, cherche, cherche, allons, cherche !

Et Katerina Ivanovna en rage secouait Loujine en le traînant vers Sonia.

– Je suis prêt, je répondrai… mais calmez-vous, Madame, calmez-vous ! Je ne vois que trop que vous avez de la poigne !… Comment ! comment… comment est-il possible de la fouiller ? bredouillait Loujine. Il faut le faire en présence de la police…, quoique en somme il y ait plus qu’assez de témoins… Je suis prêt… Mais en tout cas, il est difficile à un homme… à cause du sexe… Si Amalia Ivanovna voulait donner un coup de main… mais la chose ne se fait pas ainsi… Comment va-t-on faire ?

– La fouille qui veut ! criait Katerina Ivanovna. Sonia, retourne tes poches ! Voici, voici ! Regarde, monstre, voilà, elle est vide, il y avait un mouchoir là, la poche est vide, tu vois ! Voici l’autre poche, voici, voici, voici ! Tu vois ! Tu vois !

Katerina Ivanovna manqua d’arracher les deux poches en les retournant violemment l’une après l’autre. Mais un morceau de papier tomba de la seconde poche la poche droite – et atterrit aux pieds de Loujine après avoir décrit une parabole dans l’air. Tous l’avaient vu ; beaucoup jetèrent un cri ; Piotr Pètrovitch se baissa, saisit le papier entre deux doigts, le montra à tous et le déplia. C’était un billet de banque de cent roubles plié en huit. Piotr Pètrovitch se tourna en offrant le billet aux regards de tous.

– Voleuse ! Hors de l’appartement ! Polizei ! Polizei ! hurla Amalia Ivanovna. Il faut les chasser ! En Sibérie ! Dehors !

Des exclamations vinrent de toutes parts. Raskolnikov se taisait, ne quittant pas Sonia des yeux ; de temps en temps, il jetait un bref coup d’œil à Loujine. Sonia restait toujours à la même place, comme inconsciente. Elle ne paraissait même pas étonnée. Soudain le sang monta à son visage ; elle jeta un cri et se couvrit la figure des mains.

– Non, ce n’est pas moi ! Je n’ai pas volé ! Je ne sais pas ! cria-t-elle dans un sanglot déchirant, et elle s’élança vers Katerina Ivanovna.

Celle-ci la saisit dans ses bras et la serra contre elle de toutes ses forces, comme si elle voulait la protéger contre tous.

– Sonia, je ne le crois pas ! Tu vois, je ne le crois pas, criait (malgré l’évidence), Katerina Ivanovna, en la secouant dans ses bras comme une enfant, en l’embrassant un nombre incalculable de fois, en attrapant ses mains et en les baisant furieusement. – Et c’est toi qui aurais pris l’argent ! Mais où ont-ils la tête ? Oh, mon Dieu ! Vous êtes stupides, stupides ! criait-elle en s’adressant à tout le monde. Non, vous ne savez pas encore quel cœur a cette jeune fille, quelle jeune fille c’est ! Et c’est elle qui aurait pris l’argent, elle ? Mais elle enlèverait sa dernière robe, elle la vendrait, elle marcherait pieds nus pour pouvoir vous donner quelque chose si vous en aviez besoin, voilà comment elle est ! Elle a pris la carte jaune parce que mes enfants crevaient de faim, elle s’est vendue pour nous !… Oh, le défunt, le défunt ! Mon Dieu ! Mais protégez-la donc ! Pourquoi restez-vous là sans rien dire ? Pourquoi ne la défendez-vous pas ? Ne la croyez-vous pas non plus, Rodion Romanovitch ? Vous ne valez pas son petit doigt, vous tous, tous, tous, tous ! Mon Dieu, mais défendez-la, enfin !

Les sanglots de la pauvre Katerina Ivanovna, phtisique, endeuillée, semblèrent produire un grand effet sur le public. Dans ce visage desséché de poitrinaire, tout convulsé par la douleur, dans ces lèvres flétries, souillées de sang coagulé, dans cette voix rauque et criarde, dans ces sanglots pareils à des sanglots d’enfant, dans cet appel au secours si confiant, si enfantin et en même temps si désespéré, il y avait quelque chose de si pitoyable, de si douloureux, que tout le monde avait pitié de la malheureuse. Tout au moins, Piotr Pètrovitch sembla immédiatement en avoir pitié :

– Madame, Madame ! s’exclama-t-il d’un ton qui voulait en imposer. Ce fait ne vous concerne nullement ! Personne ne songe à vous accuser de préméditation ou de complicité, d’autant plus que c’est vous-même qui avez fait découvrir la preuve du vol en retournant la poche : par conséquent vous ne saviez rien. Je suis tout prêt à comprendre son acte si c’est la misère qui a poussé Sophia Sèmionovna, mais alors, pourquoi ne vouliez-vous pas avouer, Mademoiselle ? Vous aviez peur de la honte ? Du premier pas ? Vous aviez perdu la tête, peut-être ? C’est compréhensible… Mais alors, pourquoi vous mettre dans une situation pareille ? – Messieurs dit-il à tous ceux qui étaient présents, Messieurs ! Regrettant ce qui est arrivé et compatissant au malheur, je me déciderai bien à pardonner même maintenant, malgré les offenses personnelles que j’ai reçues. – Que la honte présente vous serve de leçon pour l’avenir, Mademoiselle, dit-il, s’adressant à Sonia, et je ne pousserai pas les choses plus loin, je ne vous poursuivrai pas. Cela suffit.

Piotr Pètrovitch jeta un regard de biais à Raskolnikov. Leurs yeux se rencontrèrent. Le regard brûlant de Raskolnikov était prêt à réduire Loujine en cendres. Katerina Ivanovna semblait ne plus rien entendre ni ne plus rien voir ; elle embrassait Sonia comme une folle. Les enfants avaient aussi enlacé Sonia de leurs petits bras ; quant à Polètchka qui du reste ne comprenait pas tout à fait de quoi il s’agissait – elle sanglotait convulsivement en cachant son joli petit visage contre l’épaule de Sonia.

– Comme c’est bas ! dit soudain une forte voix, retentissant sur le seuil.

Piotr Pètrovitch se retourna vivement.

– Quelle bassesse ! répéta Lébéziatnikov en le regardant fixement dans les yeux.

Il sembla bien que Piotr Pètrovitch avait frissonné. Tout le monde le remarqua. (Tous s’en souvinrent plus tard.) Lébéziatnikov fit un pas dans la chambre.

– Et vous avez osé me citer comme témoin ? dit-il à Piotr Pètrovitch en s’approchant de lui.

– Que signifie, Andreï Sèmionovitch ! De quoi voulez-vous parler ? bredouilla Loujine.

– Cela signifie que vous êtes… un calomniateur, voilà ce que mes paroles signifient ! prononça ardemment Lébéziatnikov, le regardant sévèrement de ses petits yeux fatigués.

Il était terriblement en colère.

Raskolnikov riva son regard sur lui et sembla attendre chacune de ses paroles afin de les poser.

Piotr Pètrovitch, aurait-on dit, avait complètement perdu la tête, surtout au premier moment.

– Si c’est à moi que vous…, commença-t-il en bégayant. Mais qu’avez-vous ? Avez-vous tous vos esprits ?

– J’ai tous mes esprits et vous êtes… un escroc ! Oh, comme c’est bas ! J’écoutais, j’attendais expressément pour tout comprendre, parce que, j’avoue, ce n’est pas encore tout à fait clair jusqu’ici… Mais pourquoi avez-vous fait cela ? Ça, je ne le comprends pas.

– Mais qu’est-ce que j’ai fait ! Cesserez-vous de parler par énigmes stupides ? Ou bien êtes-vous ivre ?

– C’est vous, vil individu, qui avez peut-être bu, mais pas moi ! Je ne bois jamais d’alcool, parce que mes convictions s’y opposent ! Imaginez-vous que c’est lui-même, de ses propres mains, qui a donné ce billet de cent roubles à Sophia Sèmionovna, je l’ai vu, je suis témoin, je suis prêt à prêter serment ! C’est lui, c’est lui ! répétait Lébéziatnikov en s’adressant à tous et à chacun.

– Mais vous avez perdu l’esprit ! Blanc-bec ! hurla Loujine. Elle-même, ici devant vous, elle vient de confirmer qu’elle n’a rien reçu de moi, excepté les dix roubles. Comment donc lui aurais-je – donné les cent roubles, après ça ?

– Je l’ai vu ! je l’ai vu ! insistait Lébéziatnikov. Et quoique ce soit opposé à mes convictions, je suis prêt à prêter serment devant n’importe quel tribunal, parce que j’ai vu que vous le lui avez glissé en cachette ! Seulement, comme un sot, j’ai cru que vous vouliez faire un bienfait ! Lorsque vous avez pris congé d’elle, sur le seuil, elle s’était retournée à demi, et, en lui serrant la main, vous lui avez glissé le billet de l’autre main, tout doucement, dans la poche. Je l’ai vu ! vu !

Loujine devint blême.

– Vous mentez ! s’écria-t-il effrontément. Comment auriez-vous pu apercevoir le billet, de la fenêtre où vous étiez ? Vous avez cru voir… de vos yeux fatigués. Vous divaguez !

– Non, je n’ai pas cru voir ! Et quoique étant à une certaine distance, j’ai tout vu, et bien qu’il soit difficile, en effet, de distinguer le billet de la fenêtre – ceci est exact – je savais pourtant, dans ce cas-ci, que c’était un billet de cent roubles, parce que, quand vous avez tendu le billet de dix roubles à Sophia Sèmionovna – je l’ai vu – vous avez pris aussi un billet de cent roubles sur la table (cela, je l’ai vu, parce qu’alors j’étais tout près, et comme cette idée m’est venue en ce moment, je n’ai pas oublié que ce billet est resté dans votre main). Vous l’avez plié et vous l’avez gardé tout le temps. Après, je n’y pensais plus, mais lorsque vous vous êtes apprêté à vous lever, vous l’avez passé de la main droite dans la main gauche et il manqua de tomber ; alors je m’en suis souvenu, parce que la pensée me revint, à savoir que vous vouliez, en vous cachant de moi, lui faire un bienfait. Imaginez-vous comme je me suis mis à vous surveiller ! Et alors j’ai vu comment vous lui avez glissé le billet dans la poche. Je l’ai vu, je l’ai vu, j’en prêterais serment !

Lébéziatnikov était prêt à suffoquer. De tous les côtés, commençaient à parvenir des exclamations diverses, marquant l’étonnement croissant. Il y eut aussi des menaces. Tous se pressèrent dans la direction de Piotr Pètrovitch.

Katerina Ivanovna se précipita vers Lébéziatnikov.

– Andreï Sémionovitch ! Je vous ai mal jugé ! Protégez-la ! Vous êtes seul à la défendre ! C’est une orpheline ; c’est Dieu qui vous a envoyé ! Andreï Sémionovitch, mon ami, petit père !

Et Katerina Ivanovna, sachant à peine ce qu’elle faisait, se précipita à genoux devant lui.

– Sottises ! hurla Loujine, en proie à la rage. Vous ne racontez que des sottises, « J’ai oublié, je me suis souvenu, j’ai oublié », qu’est-ce que cela ? Est-ce à dire que je lui ai glissé ce billet intentionnellement ? Pour quelle raison ? Dans quel but ? qu’ai-je de commun avec cette…

– Pour quelle raison ? Cela, je ne le comprends pas moi-même, mais c’est l’exacte vérité que j’ai racontée ! Et c’est tellement vrai, méprisable et criminel individu, qu’au moment où je vous serrais la main pour vous féliciter, une question s’est posée à moi à ce propos. Pourquoi donc glisser cet argent en cachette ? Était-ce vraiment parce que vous vouliez me le cacher, sachant que ce n’était pas mon opinion et que je renie la bienfaisance privée qui ne guérit rien d’une façon radicale ? Bon, alors j’ai décidé que vous étiez réellement gêné de faire cette charité en ma présence et qu’en outre, ai-je pensé, vous vouliez lui faire une surprise, l’étonner par la trouvaille de cent roubles, qu’elle ferait dans sa poche. (Parce que certains bienfaiteurs aiment à dissimuler ainsi leurs bienfaits, je le sais). Alors, j’ai aussi pensé que vous vouliez l’éprouver ; c’est-à-dire voir si elle reviendrait pour vous remercier ! Ensuite, que vous vouliez éviter sa reconnaissance et faire en sorte que… eh bien, comme on dit, que la main droite ne sache pas ce que fait la main gauche… en un mot d’une façon… En somme, pas mal de pensées me sont venues alors en tête, puis j’ai décidé d’y réfléchir par après, mais j’ai pensé qu’il serait quand même indélicat de vous dévoiler que je connaissais votre secret. Mais, pourtant, une question me vint encore à l’esprit qu’adviendrait-il si Sophia Sèmionovna perdait l’argent avant d’avoir remarqué sa présence : voici pourquoi je me suis décidé à venir ici pour la prendre à part et lui dire qu’on lui avait mit cent roubles dans la poche. Je me suis arrêté, en passant, dans la chambre de Mmes Kobiliatnikov pour leur remettre un exemplaire de Les déductions générales de la méthode positive et leur recommander spécialement l’article de Pidérit (celui de Wagner aussi, du reste) ; après quoi je suis venu ici, et voici ce que je vois ! Allons, ces pensées et ces réflexions me seraient-elles venues, si je n’avais pas réellement vu que vous avez mis ces cent roubles dans sa poche ?

Lorsque Andreï Sémionovitch eut terminé ses prolixes considérations par une conclusion aussi logique, il en éprouva une grande fatigue ; il avait fait un tel effort que la sueur baignait son visage. Hélas, il ne savait pas s’exprimer convenablement en russe (du reste, il ne connaissait aucune autre langue) et l’exploit d’avocat qu’il venait de réaliser l’épuisa complètement ; il semblait même qu’il eût maigri. Néanmoins, son discours fit un effet extraordinaire. Il avait parlé avec tant de feu et de conviction que tout le monde l’avait cru. Piotr Pètrovitch sentit que les choses tournaient mal.

– Cela m’est bien égal que ces stupides idées vous soient venues à l’esprit, s’écria-t-il. Ce n’est pas une preuve ! Vous avez pu rêver tout cela, et c’est tout ! Mais moi, je vous dis que vous mentez, Monsieur ! Vous mentez et vous me calomniez à cause d’une rancune personnelle à mon égard, à savoir : par dépit de ne pas me voir acquiescer à vos thèses sociales et athées de libre-penseur ; voilà !

Mais ce faux-fuyant fut sans effet. Au contraire, des murmures s’élevèrent de tous côtés.

– Ah, voilà où tu veux en venir ! cria Lébéziatnikov. Appelle la police, que je prête serment à l’instant ! Une seule chose m’échappe : la raison pour laquelle tu t’es risqué à faire cette basse action ! Oh, misérable, vil individu !

– Je peux expliquer pourquoi il s’est risqué à faire un tel acte et, s’il le faut, je prêterai serment aussi ! prononça Raskolnikov d’une voix assurée et il fit un pas en avant.

Il était apparemment ferme et calme. Il devint évident à tout le monde qu’il savait, en effet, de quoi il s’agissait et qu’on arrivait au dénouement.

– Maintenant, je m’explique tout parfaitement, continua Raskolnikov en s’adressant directement à Lébéziatnikov. Dès le début de l’histoire j’avais soupçonné qu’il y avait là quelque abominable piège ; ces soupçons me sont venus à la suite de certains faits que je suis seul à connaître et que je vais expliquer à tous sur-le-champ : ils constituent le nœud de l’affaire ! – C’est votre précieux témoignage, Andreï Sémionovitch, qui m’a permis de tout élucider. Je demande à tous de m’écouter jusqu’à la fin. Ce monsieur (il montra Loujine) a demandé récemment la main d’une jeune fille, la main de ma sœur, pour parler d’une façon plus précise, Avdotia Romanovna Raskolnikovna. Mais à son arrivée à Petersbourg, il me rendit visite (c’était la première fois que nous nous voyions, il y a de cela trois jours), nous nous sommes alors querellés et le l’ai chassé de chez moi, cela devant deux témoins. Cet individu est très méchant… Il y a trois jours, j’ignorais qu’il habitait chez vous, Andreï Sémionovitch, et qu’il avait pu ainsi être témoin – le jour même de notre querelle – du fait que j’ai donné à Katerina Ivanovna quelque argent pour les funérailles de son époux, feu M. Marméladov, en qualité d’ami de ce dernier. Il écrivit immédiatement à ma mère une lettre dans laquelle il l’informait que j’avais donné tout mon argent, non à Katerina Ivanovna, mais à Sophia Sémionovna, et, à ce propos, il a fait allusion, de la manière la plus vile à… au caractère de Sophia Sémionovna, c’est-à-dire, il a fait allusion au caractère de mes relations avec Sophia Sémionovna. Tout cela avait été fait – vous le comprenez – dans le but de me brouiller avec ma mère et ma sœur en les persuadant que je dépensais dans un but non honorable l’argent – leur dernier sou – qu’elles m’avaient envoyé pour m’aider. Hier soir, en présence de ma mère, de ma sœur et de lui-même, j’ai rétabli la vérité en prouvant que j’avais remis l’argent à Katerina Ivanovna pour les funérailles et non à Sophia Sémionovna, que, du reste, je ne connaissais même pas il y a trois jours. J’avais ajouté que lui, Piotr Pètrovitch Loujine, avec toutes ses qualités, ne valait pas le petit doigt de Sophia Sèmionovna qu’il calomniait ainsi. À sa question de savoir si je ferais asseoir Sophia Sèmionovna à côté de ma sœur, j’ai répondu que je l’avais déjà fait le jour même. Furieux parce que ma mère et ma sœur ne voulaient pas se brouiller avec moi, il en vint, peu à peu, à leur dire d’impardonnables grossièretés. Une rupture s’ensuivit, et il fut chassé. Tout cela se passa hier soir. Je vous prie, maintenant, d’accorder une attention spéciale à ce que je vais dire : Imaginez-vous que s’il avait réussi, actuellement, à prouver que Sophia Sèmionovna est une voleuse, il aurait ainsi démontré à ma sœur et à ma mère que ses soupçons étaient fondés, qu’il s’était fâché à juste titre parce que j’avais mis Sophia Sèmionovna sur le même pied que ma mère et ma sœur, qu’en m’attaquant il protégeait, de ce fait, l’honneur de ma sœur qui était sa fiancée. En un mot, il espérait de nouveau me brouiller par ce moyen avec ma famille et rentrer ainsi dans leurs bonnes grâces. Je ne parlerai pas du fait qu’il se vengeait ainsi personnellement de moi, car il a des raisons de supposer que l’honneur et le bonheur de Sophia Sémionovna me sont très chers. Voilà tout son calcul ! Voilà comme je comprends cette affaire ! Voilà toutes les causes, et il ne peut y en avoir d’autres !

C’est ainsi – ou à peu près – que termina Raskolnikov. Son discours avait été fréquemment interrompu par les exclamations du public qui, du reste, l’avait écouté fort attentivement. Mais, malgré ces interruptions, il avait parlé d’une façon tranchante, calme, précise et ferme. Son ton coupant et convaincu, ainsi que l’expression sévère de son visage, produisirent sur tous un effet extraordinaire.

– C’est ainsi, c’est bien ainsi ! approuvait Lébéziatnikov enthousiasmé. Ce doit être ainsi, car, dès que Sophia Sèmionovna arriva dans notre chambre, il m’a immédiatement demandé si vous étiez là, si je ne vous avais pas aperçu parmi les invités de Katerina Ivanovna. À cet effet, il m’avait même emmené du côté de la fenêtre, et il m’avait interrogé à voix basse. Par conséquent, il tenait absolument à ce que vous fussiez là. C’est ainsi, c’est bien ainsi !

Loujine se taisait et souriait avec une ironie méprisante. Cependant, il était très pâle. Il cherchait une échappatoire, semblait-il. Il aurait bien tout abandonné et il serait parti avec plaisir, mais, pour l’instant, c’était presque impossible ; cela aurait signifié qu’il reconnaissait le bien-fondé des accusations élevées contre lui et qu’il avouait avoir calomnié Sophia Sèmionovna. En outre, le public, déjà passablement ivre, était par trop agité. L’employé d’intendance, qui, il est vrai, n’avait pas tout compris, menaçait de prendre contre Loujine certaines mesures extrêmement désagréables pour ce dernier. Mais il y avait aussi des gens qui n’étaient pas ivres du tout, il en arrivait de toutes les chambres. Les trois Polonais étaient terriblement excités, et ils lui criaient sans cesse : « Pane lajak » et ils murmuraient encore des menaces en polonais. Sonia écoutait avec une attention tendue, mais il semblait qu’elle ne comprît pas tout, comme si elle se remettait d’un évanouissement. Elle ne quittait pas Raskolnikov des yeux, sentant qu’il était toute sa défense. Katerina Ivanovna avait une respiration pénible et rauque ; elle était à bout semblait-il. Amalia Ivanovna restait debout, stupidement, bouche bée, sans rien comprendre. Elle ne se rendait compte que d’une chose, c’est que Piotr Pètrovitch s’était fait attraper, d’une façon ou d’une autre. Raskolnikov voulut parler encore, mais on ne le laissa pas faire : tout le monde criait et se pressait autour de Loujine en proférant des insultes et des menaces. Mais Piotr Pètrovitch ne prit pas peur. Voyant que sa tentative de convaincre Sonia de vol avait totalement échoué, il eut recours à l’effronterie :

– Permettez, Messieurs, permettez ; ne vous bousculez pas, laissez-moi passer, disait-il, se frayant un chemin à travers la foule. Et faites-moi le plaisir de ne plus me menacer, je vous assure qu’il n’arrivera rien, que vous ne me ferez rien, je ne suis pas peureux. Mais vous, Messieurs, vous aurez à répondre du fait que vous avez essayé d’étouffer une affaire criminelle par la force. La voleuse est plus que convaincue du délit, et je la poursuivrai. Au tribunal, les gens ne sont pas aveugles ni… ivres et ils ne croiront pas ces deux athées reconnus, ces deux agitateurs et libres-penseurs qui m’accusent, par vengeance personnelle, comme ils sont assez sots pour l’avouer… Oui, permettez !

– Qu’il n’y ait plus de trace de vous dans ma chambre veuillez déguerpir, tout est fini entre nous ! Pensez que je me suis donné un mal de chien pour lui exposer… pendant deux semaines entières !…

– Mais je vous ai dit tout à l’heure, Andreï Sémionovitch, que j’allais déménager, alors que vous me reteniez encore maintenant je me contente d’ajouter que vous êtes un imbécile. Je souhaite que vos oreilles et que vos yeux fatigués guérissent. Permettez donc, Messieurs !

Il réussit à traverser la foule ; mais l’employé d’intendance trouva que ce serait dommage de le tenir quitte à si bon marché et de le laisser partir uniquement avec des injures il saisit un verre et le lança vers Piotr Pètrovitch ; mais le verre atteignit Amalia Ivanovna. Elle poussa un hurlement, tandis que l’employé d’intendance, perdant l’équilibre, s’effondrait lourdement sous la table. Piotr Pètrovitch se rendit dans sa chambre, et, une demi-heure plus tard, il avait quitté la maison.

Sonia, timide par nature, savait qu’il était plus facile de lui faire des ennuis qu’à quiconque et que, en tout cas, n’importe qui pouvait l’offenser impunément. Mais, néanmoins, il lui avait semblé, jusqu’à cet instant, que le malheur pouvait être évité à force de prudence, de douceur, de soumission devant tous. Sa désillusion fut trop pénible. Patiente comme elle l’était, elle aurait dû tout supporter sans protestation, même cette désillusion. Mais au premier instant, c’était vraiment trop dur. Malgré son triomphe et sa justification, une sensation d’impuissance et le sentiment d’avoir été offensée lui serrèrent douloureusement le cœur, lorsque passa le premier effroi et la première stupéfaction, lorsqu’elle se rendit compte de tout. Sa force nerveuse l’abandonna. Enfin, n’y tenant plus, elle s’échappa de la chambre et courut chez elle. Cela se passa immédiatement après le départ de Loujine.
Lorsque le verre lancé par l’employé atteignit Amalia Ivanovna, un grand éclat de rire partit de l’assemblée. Amalia Ivanovna ne put supporter que l’on s’amusât ainsi à ses dépens. Elle se précipita en hurlant vers Katerina Ivanovna, la tenant pour responsable de tout ce qui était arrivé.

– Tehors l’appartement ! Te suite ! Marche ! cria-t-elle, et, à ces mots, elle se mit à saisir tout ce qui, parmi les affaires de Katerina Ivanovna, lui tomba sous la main et à le jeter par terre.

Katerina Ivanovna, pâle, écrasée par le chagrin, à bout de souffle, bondit du lit (sur lequel elle s’était effondrée, tout épuisée) et se précipita sur Amalia Ivanovna. Mais la lutte était trop inégale ; celle-ci la repoussa comme si elle était un petit enfant.

– Comment ! Ce n’était pas assez que l’on nous ait calomniées, cette créature nous le reproche encore ! Comment, l’on me chasse de mon logis, le jour de l’enterrement de mon mari, après avoir profité de mon hospitalité, on me chasse dans la rue avec mes orphelins ! Mais où irais-je ? criait en sanglotant et en suffoquant la pauvre femme. Mon Dieu ! s’écria-t-elle soudain, et ses yeux brillèrent. Est-il possible qu’il n’y ait pas de justice ? Qui aurais-tu à défendre, si ce n’est nous, les orphelins ? Eh bien ! nous verrons ! Il y a une justice au monde, il y a une vérité, je les trouverai ! Attends, créature sans Dieu ! Polètchka, reste avec les enfants, je reviendrai. Attendez-moi, ne fût-ce qu’à la rue ! Nous verrons s’il y a une vérité au monde !

Elle se jeta sur la tête le châle de drap vert dont avait parlé Marméladov dans son récit. Ensuite, elle se fraya un chemin à travers la foule ivre et désordonnée des locataires qui encombraient la pièce et sortit en courant dans la rue, avec l’intention bien déterminée de trouver la justice immédiatement et à tout prix. Polètchka se réfugia dans le coin, sur le coffre, où elle se mit à attendre le retour de sa mère en serrant les enfants contre elle. Amalia Ivanovna courait dans tous les sens, hurlait, jetait par terre tout ce qui lui tombait sous la main et faisait du tapage. Les locataires criaient d’une façon désordonnée ; certains achevaient, comme ils pouvaient, de discuter sur l’événement, d’autres se querellaient et s’injuriaient ; d’autres, encore, s’étaient mis à chanter.

« À mon tour de partir, maintenant ! » pensa Raskolnikov. « Eh bien ! Sophia Sèmionovna, nous allons voir ce que vous allez dire, à présent ! »

IV

Raskolnikov avait été l’avocat actif et vigoureux de Sonia contre Loujine, malgré le fait qu’il portait tant d’horreur personnelle et de souffrance dans son âme. Mais, après tous les tourments du matin, il avait été heureux de changer ses impressions devenues insupportables.

Son intervention en faveur de Sonia lui en avait donné l’occasion (sans parler du fait que cette intervention était en grande partie due à une cause personnelle, à une impulsion de son cœur). En outre, l’entrevue qu’il allait avoir avec Sonia l’inquiétait terriblement, par moments ; il devait lui dire qui avait tué Lisaveta, il sentait qu’il en souffrirait affreusement et il éprouvait un mouvement de recul. Aussi, lorsqu’il s’était exclamé, en sortant de chez Katerina Ivanovna : « Eh bien, qu’allez-vous dire, maintenant, Sophia Ivanovna Sèmionovna ?… » il était, de toute évidence, dans un état d’exaltation superficielle, de gaillardise, de défi, sous l’impression de sa récente victoire sur Loujine. Mais il lui arriva quelque chose d’étrange. Lorsqu’il parvint devant la porte de Kapernaoumov, il se sentit sans force et plein d’effroi. Il s’arrêta, pensif, se posant une singulière question : « Dois-je dire qui a tué Lisaveta ? » La question était singulière parce qu’il sentit en même temps que non seulement, il lui était impossible de ne pas le dire, mais qu’il lui était impossible de reculer, ne fut-ce que d’une minute, l’instant où il le dirait. Il ne savait pas encore pourquoi ; il l’avait simplement senti et cette pénible sensation d’impuissance devant l’inéluctable l’écrasa littéralement. Pour couper court à ses réflexions et à la torture qu’il subissait, il ouvrit brusquement la porte et jeta, du seuil, un coup d’œil à Sonia. Elle était assise, les coudes sur la table et le visage enfoui dans les mains, mais, en voyant entrer Raskolnikov, elle se leva brusquement et alla à sa rencontre, comme si elle l’avait attendu.

– Que me serait-il arrivé sans vous ! dit-elle rapidement en le rejoignant au milieu de la chambre. Il était visible que c’était cela qu’elle avait hâte de lui dire. C’était pour cela qu’elle l’avait attendu.

Raskolnikov alla vers la table et s’assit sur la chaise qu’elle venait de quitter. Elle resta debout devant lui, exactement comme la veille.

– Eh bien, Sonia ? dit-il, et il sentit que sa voix tremblait. Toute l’affaire reposait sur « la position sociale et les habitudes y afférentes ». L’avez-vous compris, tout à l’heure ?

La souffrance se peignit sur ses traits.

– Ne me parlez pas comme hier ! l’interrompit-elle. Je vous en prie, ne recommencez pas ! J’ai assez souffert sans cela…

Elle se hâta de sourire, craignant que ce reproche ne lui plût pas.

– J’ai été sotte de partir. Que se passe-t-il là-bas, maintenant ? Je voulais y aller, mais je pensais que… vous viendriez.

Il lui raconta qu’Amalia Ivanovna voulait les chasser de l’appartement et Katerina Ivanovna s’était enfuie « à la recherche de la vérité ».

– Oh, mon Dieu ! s’écria Sonia. Venez vite…

Et elle saisit sa cape.

– Toujours la même chose ! s’exclama Raskolnikov avec irritation. Vous n’avez qu’eux en tête. Restez avec moi.

– Et… Katerina Ivanovna ?

– Katerina Ivanovna ne vous manquera évidemment pas, elle viendra elle-même ici puisqu’elle est sortie de chez elle, ajouta-t-il hargneusement. Si elle ne vous trouvait pas, vous en seriez responsable…

Sonia s’assit, dans une pénible incertitude. Raskolnikov se taisait, les yeux fixés au sol, réfléchissant à quelque chose.

– Admettons que Loujine ne l’ait pas voulu, commença-t-il, sans regarder Sonia. Mais s’il l’avait voulu ou que cela fût entré dans ses calculs, il vous aurait fait jeter en prison, si moi et Lébéziatnikov n’avions pas été là… N’est-ce pas ?

– Oui, dit-elle d’une voix faible. – Oui répéta-t-elle, distraite et inquiète à la fois.

– Et j’aurais très bien pu n’être pas là. Quant à Lébéziatnikov, il est entré par pur hasard.

Elle se taisait toujours. Raskolnikov continua :

– Je pensais que vous alliez de nouveau vous écrier : « Oh, ne dites pas cela, cessez ! » – Raskolnikov se mit à rire, mais son rire était forcé. – Alors, toujours silencieuse ? demanda-t-il, après s’être tu un instant. – Il faut bien parler de quelque chose ! Je suis curieux de savoir, par exemple, comment vous auriez résolu une certaine « question » comme dit Lébéziatnikov. (Il commençait à s’effrayer.) Non, écoutez, je parle sérieusement. Imaginez-vous, Sonia, que vous connaissiez toutes les intentions de Loujine, supposez que vous sachiez (avec certitude, veux-je dire) qu’il fera périr Katerina Ivanovna, les enfants et vous aussi, en surplus (car vous ne vous considérez comme rien d’autre qu’en surplus). Polètchka de même… car elle suivra le même chemin. Bon ; alors, s’il vous était donné de décider qui resterait en vie… je veux dire : laisseriez-vous Loujine vivre et continuer ses infamies ou bien Katerina Ivanovna devrait-elle mourir ? Que décideriez-vous : qui des deux devrait mourir ? Je vous le demande.

Sonia le regarda avec inquiétude : elle eut l’impression de percevoir quelque chose d’insolite dans ce discours mal assuré et obscur.

– Je pressentais que vous alliez me demander quelque chose de ce genre, dit-elle en lui jetant un regard inquisiteur.

– Bon ; mais quand même, qu’auriez-vous décidé ?

– Pourquoi poser une question sur quelque chose qui ne peut arriver ? dit Sonia avec répugnance.

– Donc, il vaut mieux que Loujine vive et fasse des infamies ! Vous n’avez pas même osé trancher cela ?

– Mais je ne peux pas connaître les desseins de la Providence divine !… Et pourquoi demandez-vous ce qu’on ne peut demander ? Pourquoi ces questions vides de sens ? Comment les choses peuvent-elles dépendre de ma décision ? Et qui m’a fait juge de cette question : qui doit vivre et qui doit mourir ?

– Évidemment, lorsque la Providence divine s’y trouve mêlée, il n’y a plus rien à faire, grogna sombrement Raskolnikov.

– Dites plutôt franchement ce qu’il vous faut ! s’écria douloureusement Sonia. Vous avez de nouveau une idée derrière la tête… Est-il possible que vous ne soyez venu que pour me torturer ?

Elle ne put en supporter davantage, et se mit à sangloter. Il la regardait, plein d’une sombre angoisse. Cinq minutes passèrent.

– Tu as quand même raison, dit-il enfin, doucement. Son expression avait changé. Son ton, artificiellement insolent et provocant, bien qu’impuissant, avait disparu. Sa voix même avait fléchi. – Je t’avais pourtant dit que je ne viendrais pas demander pardon, et voilà que j’ai commencé par cela !… Ce que j’ai dit au sujet de Loujine et de la Providence, c’était pour te demander pardon… Cela revenait à demander pardon, Sonia…

Il voulut sourire, mais son pâle sourire eut quelque chose d’inachevé, comme un aveu d’impuissance. Il pencha la tête et se couvrit le visage des mains.

Et soudain, une étrange, une inattendue sensation de haine pour Sonia traversa son cœur. Il leva la tête et la regarda, comme s’il était étonné et effrayé par cette impression, mais il rencontra son regard anxieux et plein d’une douloureuse sollicitude : il y avait là de l’amour ; sa haine s’évanouit comme un spectre. Ce n’était pas cela, il avait pris un sentiment pour un autre. Cela signifiait uniquement que la minute était arrivée.

Il se couvrit à nouveau le visage de ses mains et pencha la tête. Soudain, il pâlit ; il se leva, regarda Sonia, et, sans avoir rien dit, il s’assit machinalement sur son lit.

Cette minute était atrocement pareille à celle où, debout derrière la vieille, la hache déjà libérée de la boucle, il s’était rendu compte qu’il n’y avait plus un instant à perdre.

– Qu’avez-vous ? demanda Sonia, terriblement effrayée.

Il ne put rien prononcer. Ce n’était pas du tout, pas du tout ainsi qu’il aurait voulu lui apprendre la chose et il ne comprenait pas très bien ce qui se passait en lui. Elle s’approcha doucement et s’assit sur le lit, à côté de lui, sans le quitter des yeux. Son cœur sautait dans sa poitrine ; c’était devenu insupportable : il tourna vers elle son visage mortellement pâle ; ses lèvres remuaient mais aucun son n’en sortait. L’horreur envahit le cœur de Sonia.

– Qu’avez-vous ? répéta-t-elle, avec un léger mouvement de recul.

– Ce n’est rien, Sonia, n’aie pas peur… Des bêtises ! C’est ainsi, si l’on y réfléchit, bredouillait-il avec l’air inconscient d’un homme en délire. – Pourquoi suis-je venu te torturer, toi ? ajouta-t-il soudain en la regardant. Vraiment… pourquoi ? Je me pose sans cesse cette question… Sonia…

Il s’était peut-être posé cette question il y avait un quart d’heure, mais il la formulait maintenant sans forces, à peine conscient, en sentant un frisson continu dans tout son corps.

– Oh, comme vous vous faites souffrir ! dit-elle douloureusement, en scrutant son visage.

– Tout ça, ce sont des bêtises !… Voici, Sonia (il sourit soudain, Dieu sait pourquoi, d’un sourire pâle et languissant qui persista près de deux secondes sur ses lèvres), te rappelles-tu ce que je voulais te dire hier ?

Sonia attendait, inquiète.

– J’avais dit, en partant, que je te disais peut-être adieu pour toujours mais que, si je revenais aujourd’hui, je te dirais… qui a tué Lisaveta.

Elle frissonna soudain tout entière.

– Alors, je suis venu te le dire.

– Alors, vous aviez vraiment l’intention… chuchota-t-elle péniblement. Comment le savez-vous, demanda-t-elle vivement, comme si elle reprenait conscience.

Sonia respirait avec difficulté. Son visage pâlissait de plus en plus.

– Je le sais.

Elle se tut pendant près d’une minute.

– On l’a découvert lui ? demanda-t-elle timidement.

– Non.

– Alors, comment savez-vous cela ? demanda-t-elle encore une fois, d’une voix à peine audible, après un nouveau silence d’une minute.

Il se retourna vers elle et scruta attentivement son visage.

– Devine, prononça-t-il, avec son sourire déformé et impuissant.

Tout le corps de Sonia frissonna comme s’il était secoué par des convulsions.

– Mais vous me… pourquoi me faites-vous peur ainsi ? prononça-t-elle en souriant comme une enfant.

– Je suis donc son grand ami… puisque je sais, continua Raskolnikov en la regardant fixement, comme s’il n’avait pas la force de détourner le regard. – Il ne voulait pas… tuer cette Lisaveta… Il l’a tuée… sans le faire exprès… Il voulait tuer la vieille… lorsqu’elle serait seule… et il est venu… Alors est arrivée Lisaveta… Alors… il l’a tuée aussi.

Une horrible minute passa encore. Ils se regardaient toujours.

– Alors, tu ne devines pas ? demanda-t-il soudain, avec la sensation de se précipiter du haut d’un clocher.

– Non, souffla Sonia, d’une voix à peine audible.

– Cherche bien.

Lorsqu’il eut dit cela, une sensation déjà connue lui glaça l’âme ; il la regarda et, dans ses traits, il vit les traits de Lisaveta. Il se rappelait distinctement l’expression du visage de Lisaveta, au moment où il s’approchait d’elle, la hache en main, et où elle se reculait vers le mur, la main avancée dans un geste de protection, un effroi enfantin peint sur ses traits. Elle avait eu tout à fait la mine d’un tout petit enfant qui, ayant commencé à prendre peur, aurait regardé fixement l’objet de sa terreur et, reculant, sa petite main tendue pour se protéger, aurait été prêt à pleurer. Quelque chose d’approchant arrivait maintenant à Sonia : elle le regardait avec un effroi semblable, avec la même impuissance et, soudain, elle avança sa main gauche, et, appuyant à peine ses doigts contre la poitrine de Raskolnikov, elle se leva lentement, s’écartant de plus en plus de lui, le regardant de plus en plus fixement. Sa terreur se communiqua tout à coup à Raskolnikov, le même effroi se peignit sur ses traits, il la regarda exactement de la même façon et presque avec le même sourire enfantin.

– Tu as deviné ? chuchota-t-il.

« Mon Dieu ! » L’horrible cri avait jailli de sa poitrine. Elle tomba sans forces sur le lit, la figure dans les oreillers. Mais elle se releva un instant plus tard, se rapprocha de lui, lui saisit les deux mains, et, les serrant de toutes ses forces dans ses doigts minces, elle riva de nouveau son regard sur le visage de Raskolnikov. Ce regard désespéré voulait découvrir un dernier espoir. Mais il n’y avait pas d’espoir ; il ne restait aucun doute ; tout était bien ainsi ! Plus tard, lorsqu’elle se souvenait de cette minute, elle trouvait étrange, bizarre, qu’elle eût compris immédiatement à cet instant-là qu’il n’y avait plus de doute. Elle ne pouvait pas alléguer, par exemple, qu’elle avait pressenti quelque chose de pareil. Mais à peine lui eût-il parlé qu’il sembla à Sonia qu’elle avait précisément prévu cela.

– Allons, Sonia, cesse ! Ne me torture pas ! demanda-t-il douloureusement.

Ce n’est pas du tout ainsi qu’il avait pensé dévoiler son secret, mais cela se fit ainsi.

Comme une insensée, elle se leva d’un bond et alla vers le milieu de la chambre en se tordant les mains ; mais elle revint rapidement et s’assit de nouveau à ses côtés, épaule contre épaule. Soudain, elle frissonna comme si une idée horrible l’avait transpercée, elle poussa un cri et elle se précipita, ne sachant même pas pourquoi, à genoux devant lui.

– Qu’avez-vous fait là ! qu’avez-vous fait contre vous-même ! prononça-t-elle avec désespoir et, se soulevant vivement, elle se jeta à son cou, l’entoura de ses bras et le serra de toutes ses forces.

Raskolnikov se recula et la regarda avec un pénible sourire.

– Tu es bizarre, Sonia, dit-il ; tu m’embrasses lorsque je viens de te dire… cela. Tu ne sais pas ce que tu fais.

– Non, non, il n’y a personne de plus malheureux que toi au monde ! s’exclama-t-elle, comme si elle parlait dans le délire, sans avoir entendu ses remarques, et, soudain, elle se mit à sangloter comme une personne en proie à une crise nerveuse.

Un sentiment qu’il n’avait plus connu depuis longtemps submergea son âme et l’adoucit tout à coup. Il ne lui résista pas : deux larmes perlèrent à ses yeux et restèrent suspendues à ses cils.

– Alors, tu ne me laisseras pas, Sonia ? dit-il, la regardant avec un espoir hésitant.

– Non, non ! jamais ! s’exclama Sonia. Je te suivrai partout ! Partout ! Oh, mon Dieu !… Oh, infortunée que je suis ! Pourquoi, pourquoi donc ne t’ai-je pas connu auparavant ! Pourquoi n’est-tu pas venu plus tôt ! Oh, mon Dieu !

– Mais je suis venu !

– Maintenant ! Que faire, à présent ?… Ensemble, ensemble ! répétait-elle, comme inconsciente, en l’entourant de nouveau de ses bras. Je te suivrai au bagne ! – Il frissonna violemment ; son sourire haineux, presque arrogant, lui revint sur les lèvres.

– Mais, Sonia, je ne veux peut-être pas encore aller au bagne, dit-il.

Sonia lui jeta un rapide coup d’œil.

Après le premier sentiment de pitié passionnée et douloureuse qu’elle avait eu pour le malheureux, l’idée du meurtre lui revint. Elle crut discerner le meurtrier dans le ton changé qu’il avait pris pour lui parler. Elle le regarda avec stupéfaction. Elle ne savait encore rien, ni pourquoi ni comment ce crime avait été accompli. Maintenant toutes ces questions affluèrent d’un coup dans sa conscience. Et de nouveau, elle ne put y croire : « Lui, lui, un assassin ! Mais est-ce possible ! »

– Mais qu’est-ce ? Mais où suis-je donc ? prononça-t-elle, profondément stupéfaite, ne parvenant pas encore à rassembler ses esprits. – Mais comment vous, vous… avez-vous pu vous résoudre à cela… mais pourquoi ?

– Mais pour voler ! Cesse, Sonia, répondit-il avec fatigue et, aurait-on dit, avec dépit. Sonia était abasourdie, mais soudain, elle s’écria :

– Tu avais faim ? C’était pour aider ta mère ? Oui ?

– Non, Sonia, non, murmura-t-il en s’écartant et en détournant la tête. Je n’avais pas tellement faim… je voulais, en effet, aider ma mère, mais… ce n’est pas ça non plus. Ne me torture pas, Sonia !

La jeune fille joignit les mains.

– Mais est-il possible, est-il vraiment possible que ce soit la réalité ! Mon Dieu, la réalité ne peut être comme cela ! Comment pourrait-on y croire ?… Et comment se fait-il que vous donniez tout ce qui vous reste et que, d’autre part, vous ayez tué pour voler ! Ah !… s’écria-t-elle soudain. Cet argent que vous avez donné à Katerina Ivanovna… cet argent… Mon Dieu, est-ce possible que cet argent…

– Non, Sonia, se hâta-t-il de l’interrompre, ce n’était pas cet argent-là, tranquillise-toi ! Cet argent m’avait été envoyé par ma mère, par l’intermédiaire d’un marchand, et je l’ai reçu lorsque j’étais malade, le jour même où je l’ai donné… Rasoumikhine l’a vu… c’est lui qui l’a touché à ma place… cet argent m’appartenait en propre, il était bien à moi.

Sonia l’écoutait, irrésolue, en essayant de toutes ses forces de comprendre.

– Et l’autre argent – du reste, je ne sais même pas s’il y avait de l’argent, ajouta-t-il doucement, tout pensif. Je lui ai enlevé alors la bourse en peau de chamois du cou… une bourse bien remplie, toute bourrée… mais je ne l’ai pas ouverte, je n’en ai pas eu le temps, sans doute… Et les objets, des boutons de manchettes et des chaînes… J’ai caché le lendemain tous ces objets et la bourse sous une pierre, dans une cour, perspective V… Tout se trouve en cet endroit, à présent…

Sonia écoutait de toute son attention.

– Alors, pourquoi donc… pourquoi avez-vous dit que c’était pour voler, puisque vous n’avez rien pris pour vous ? demanda-t-elle vivement, s’accrochant à cette idée comme un noyé à une paille.

– Je ne sais pas… je n’ai pas encore décidé si je prendrai ou non cet argent, prononça-t-il, devenant à nouveau pensif et, soudain, revenant à lui, il eut un rapide sourire. Ah-h ! Quelle bêtise je viens de te dire, n’est-ce pas ?

Une pensée vint brusquement à Sonia : « N’est-il pas fou ? » Mais elle l’abandonna tout de suite : non, il y a là quelque chose d’autre ». Elle n’y comprenait rien, rien du tout !

– Tu sais, Sonia, dit-il soudain avec une sorte d’inspiration, – voici ce que je te dis : si je l’avais égorgée parce que j’avais faim, continua-t-il, en appuyant sur chaque mot et en la regardant d’une façon sincère mais énigmatique, alors… je serais heureux maintenant, sache-le !

– Et que t’importe, que t’importe, s’écria-t-il, un instant plus tard, avec une sorte de désespoir, – que t’importe que je t’avoue ou non que j’ai mal agi ? Que t’importe ce stupide triomphe sur moi ? Oh, Sonia, est-ce pour cela que je suis venu ici maintenant ?

Sonia voulut de nouveau dire quelque chose, mais elle ne le put.

– C’est parce que tu es tout ce qui me reste que je te disais hier de venir avec moi.

– Venir où ? demanda timidement Sonia.

– Ce n’est pas pour aller voler ni tuer, ne crains rien, ce n’est pas pour cela, dit-il avec un sourire mordant. Nous sommes différents… Et, tu sais, Sonia, ce n’est que maintenant que j’ai compris où je t’appelais hier. Hier, lorsque je te disais de venir, je ne comprenais pas moi-même où. Je t’appelais pour une seule raison, j’étais venu ici pour une seule raison, pour te dire : ne m’abandonne pas. Tu ne m’abandonneras pas, Sonia ?

Elle lui serra la main avec force.

– Pourquoi, pourquoi lui ai-je dit, pourquoi lui ai-je dévoilé que j’ai tué, s’écria-t-il avec désespoir une minute plus tard, en la regardant avec une souffrance infinie. – Voilà, tu attends des explications, Sonia, tu restes là à attendre, je le vois ; que te dirais-je. Tu n’y comprendras rien, et tu t’épuiseras à force de souffrance… à cause de moi ! Voilà que tu pleures et que tu m’embrasses de nouveau, – allons pourquoi m’embrasses-tu ? Parce que je n’ai pu supporter le poids tout seul et que je suis venu me décharger sur toi ? : Souffre, toi aussi, cela me soulagera ! Et tu peux aimer un homme aussi vil.

– Mais ne souffres-tu pas également ? s’écria Sonia.

De nouveau, le même sentiment effleura son âme et l’adoucit immédiatement.

– Sonia, j’ai un cœur méchant, remarque-le : cela peut expliquer beaucoup de choses. C’est parce que je suis méchant que je suis venu. Il y en a qui ne seraient pas venus. Mais moi, je suis lâche et… vil ! Mais… soit ! Il n’est pas question de tout cela… il nous faut parler, maintenant, et je ne sait comment commencer…

Il s’interrompit et devint pensif.

– Ah, nous sommes différents ! s’écria-t-il de nouveau. Nous ne sommes pas faits l’un pour l’autre. Et pourquoi, pourquoi suis-je venu ! Je ne me le pardonnerai jamais !

– Non, non, c’est bien que tu sois venu ! Il vaut mieux que je le sache ! Beaucoup mieux !

Il la regarda avec douleur.

– Alors, c’est ainsi, en somme ! dit-il comme s’il se décidait. – C’est ainsi que cela s’est passé ! Voici : je voulais devenir un Napoléon, c’est pour cela que j’ai tué… Alors, est-ce compréhensible, maintenant ?

– Non, souffla Sonia avec naïveté et timidité. Seulement, parle… parle ! Je comprendrai, je comprendrai en moi-même ! suppliait-elle.

– Tu comprendras ? Bon, on verra !

Il se tut et réfléchit longuement.

– Voici les faits : je me suis un jour posé cette question que serait-il arrivé, si Napoléon s’était trouvé à ma place, et s’il n’avait eu, pour commencer sa carrière, ni Toulon, ni l’Égypte, ni le passage du Mont-Blanc ; et si, au lieu de toutes ces choses, belles et monumentales, il n’avait eu devant lui que quelque ridicule petite vieille, une veuve de fonctionnaire, qu’il aurait dû, de plus, tuer pour lui dérober l’argent contenu dans son coffre (l’argent nécessaire à sa carrière, tu comprends ?) Alors, qu’en penses-tu, se serait-il décidé à cela, s’il n’y avait pas eu d’autre moyen ? Aurait-il été choqué par le fait que cela manquait trop de décorum et… aurait-il été arrêté par l’idée que c’est un péché ? Bon alors, je me suis torturé longtemps en réfléchissant à cette « question », si bien que j’ai eu terriblement honte lorsqu’enfin j’ai trouvé (comme ça, tout à coup) que non seulement il n’en aurait pas été choqué, mais qu’il ne lui serait pas même venu à l’esprit que cela manquait de décorum… Il n’aurait même pas compris pourquoi on pourrait être choqué par cela. Et si vraiment il n’avait pas eu d’autre moyen, il aurait étranglé la vieille de façon à ce qu’elle ne puisse pousser un cri, sans la moindre hésitation ! Alors, moi non plus… je n’ai plus hésité… et j’ai tué… suivant l’exemple magistral… Et c’est exactement comme cela que ça s’est passé ! Tu ris ? Oui Sonia, le plus risible c’est que c’est peut-être ainsi que cela s’est passé…Sonia n’avait nulle envie de rire.

– Parlez-moi plutôt avec franchise… sans exemples, demanda-t-elle encore plus timidement et d’une voix à peine audible.

Il se tourna vers elle, la regarda tristement et la prit par les mains.

– Tu as raison à nouveau, Sonia. – Tout cela, ce sont des bêtises, c’est presque du bavardage ! Tu vois : tu sais que ma mère ne possède presque rien. Ma sœur a reçu de l’instruction, par hasard, et elle est destinée à traîner une vie de gouvernante. J’étais tout leur espoir. Je faisais mes études, mais je ne pouvais subvenir à mes besoins et j’ai été contraint de quitter provisoirement l’université. Si j’avais réussi à faire traîner les choses ainsi, je serais devenu un instituteur ou un fonctionnaire au traitement annuel de dix mille roubles et cela dans dix ou douze ans… (Il parlait comme s’il récitait une leçon apprise). Pendant ce temps, ma mère se serait desséchée à force de soucis et de chagrins (et je n’aurais quand même pu la tranquilliser complètement) et ma sœur… eh bien, ma sœur, elle aurait pu avoir un sort pire encore !… Et puis, pourquoi aurais-je dû passer toute ma vie à côté des possibilités de l’existence, pourquoi aurais-je dû négliger ma mère, et, par exemple, supporter patiemment que l’on offensât ma sœur ? Pourquoi ? Pour pouvoir, après les avoir enterrées, fonder un autre foyer encore, avoir femme et enfant, et puis, les laisser sans un morceau de pain à se mettre sous la dent ? Alors… alors, j’ai décidé de prendre possession de l’argent de la vieille, de l’employer pour ces premières années, d’enlever ainsi à ma mère ses tourments et ses soucis en ce qui concerne mes études et les premiers pas après l’université. Et j’ai décidé de faire tout cela largement, radicalement, de façon à me faire une carrière nouvelle, à me frayer une voie indépendante… Alors… alors, c’est tout… Et évidemment, j’ai mal agi en tuant la vieille… et cela suffit !Il arriva avec peine, tout épuisé, à la fin de son récit, et baissa la tête.

– Oh, non, ce n’est pas cela, ce n’est pas cela, s’exclama anxieusement Sonia. Et il n’est pas possible que ce soit ainsi… non, ce n’est pas ainsi !

– Tu vois toi-même que ce n’est pas ainsi !… Mais moi, j’ai parlé sérieusement, j’ai dit la vérité !

– Cela, une vérité ! Oh, mon Dieu !

– Mais je n’ai tué qu’un pou, Sonia, un pou inutile, mauvais, néfaste.

– Ce pou était un être humain !

– Mais je le sens bien aussi que ce n’est pas un pou, répondit-il en la regardant bizarrement. Mais, en fait, je radote, Sonia, ajouta-t-il, je radote depuis longtemps… Ce n’est toujours pas cela, tu as raison. Les causes sont tout autres ! Il y a déjà longtemps que je n’ai plus parlé avec personne, Sonia… J’ai fort mal à la tête, maintenant.

Ses yeux avaient une lueur fébrile. Il était à nouveau presque en proie au délire ; une expression inquiète se voyait sur son visage. Une effrayante faiblesse était visible à travers l’excitation de son esprit. Sonia comprit combien il souffrait. Elle-même commençait à avoir le vertige. Et puis, il parlait d’une façon si étrange : elle comprenait bien quelque chose, mais… « mais comment est-ce possible ! Comment est-ce possible ! Oh, mon Dieu ! » Et elle se tordait les mains de désespoir.

– Non, Sonia, ce n’est pas ainsi ! commença-t-il de nouveau, levant soudain la tête, comme s’il était étonné et agité par une nouvelle direction prise par ses pensées et qui lui aurait découvert une perspective nouvelle. – Ce n’est pas ainsi ! Ce serait mieux… de supposer (oui, c’est en effet mieux !) suppose que je sois égoïste, envieux, méchant, vil, rancunier et… que je sois encore enclin à la folie. (Disons donc tout à la fois ! On avait déjà parlé de folie auparavant, je l’ai remarqué !) Je t’ai dit tout à l’heure que je ne pouvais pas payer mes études, mais peut-être n’aurais-je pas dû le faire ! Ma mère m’aurait envoyé l’argent nécessaire aux inscriptions et j’aurais gagné moi-même ce qu’il me fallait pour les bottes, les vêtements et le pain ; cela est sûr ! Les leçons me réussissaient, on me les payait un demi-rouble. Rasoumikhine le fait bien ! Mais je me suis aigri et je n’en ai pas voulu. Je me suis vraiment aigri (c’est le mot qu’il faut). Je me suis retiré dans mon coin comme une araignée. Tu as déjà été dans mon réduit, tu as vu… Sais-tu, Sonia, que les chambres étroites et les plafonds bas écrasent l’âme et l’intelligence ! Oh, comme je détestais ce réduit ! Mais je ne voulais quand même pas en sortir. Exprès ! Je n’en sortais pas pendant des journées entières, et je ne voulais pas travailler ; je ne voulais même pas manger, je restais toujours couché. Quand Nastassia m’apportait de la nourriture, je mangeais ; quand elle ne m’en apportait pas, je restais ainsi ; je ne lui demandais rien, volontairement, par méchanceté ! Je n’avais pas de lumière, la nuit ; je restais couché dans l’obscurité et je ne voulais pas gagner l’argent nécessaire à l’achat d’une bougie ! Il aurait fallu étudier, et j’avais vendu mes livres ; un doigt de poussière couvre encore mes notes de cours et les cahiers qui sont sur ma table. Je préférais rester couché, à penser. Je pensais toujours… Et je faisais toujours des rêves, divers rêves étranges, inutile de dire lesquels ! Et c’est alors qu’il me sembla, pour la première fois que… Non, ce n’est pas ainsi ! Ce n’est pas encore cela ! Tu vois, je me demandais toujours pourquoi, sachant que les autres sont bêtes, – et cela je le sais à coup sûr – pourquoi je n’essayais pas d’être plus malin qu’eux ? J’ai compris par après que, si j’avais dû attendre que tous deviennent intelligents, cela aurait été trop long… Après j’ai compris que cela ne sera jamais, que personne ne change, que personne n’est capable de les changer et qu’il est inutile de se fatiguer pour essayer de les changer ! Oui, c’est ainsi ! C’est leur loi… Leur loi, Sonia ! C’est ainsi !… Et je sais maintenant, Sonia, que c’est celui qui est ferme et fort d’esprit et d’intelligence qui est le maître ! Celui qui ose beaucoup est justifié par eux. Celui qui se moque le plus des choses, celui-là est leur législateur et celui qui est le plus décidé, celui-là a raison. C’était ainsi, et ce sera toujours ainsi ! Seul un aveugle ne le discernerait pas !

Raskolnikov, quoiqu’il regardât Sonia, en disant cela, ne se préoccupait plus de ce qu’elle comprît ou non. La fièvre avait entièrement pris possession de lui. Il était dans une sorte de sombre extase. (Vraiment, il y avait déjà longtemps qu’il n’avait plus parlé à personne !) Sonia devina que ce sombre catéchisme était devenu sa foi et sa loi.

– J’ai compris alors, Sonia, continua-t-il solennellement, – que le pouvoir n’est donné qu’à celui qui ose se baisser pour le ramasser. Il suffit uniquement – uniquement ! – d’oser ! Une certaine pensée m’est venue alors, pour la première fois de ma vie, une pensée qui n’était encore jamais venue à personne ! À personne ! Il devint pour moi aussi évident que le jour que personne n’a osé jusqu’ici et n’osera jamais, en passant devant toute cette absurdité, l’envoyer aux cent mille diables ! J’ai… j’ai voulu oser faire cela et j’ai tué… je n’ai voulu qu’oser, Sonia, voilà la raison de tout !

– Oh, taisez-vous, taisez-vous ! s’écria Sonia en frappant ses mains l’une contre l’autre. Vous vous êtes éloigné de Dieu, et Dieu vous a frappé ; il vous a livré au démon !…

– À propos, Sonia, figure-toi que, lorsque j’étais couché dans l’obscurité, il me semblait toujours que c’était le diable qui me tentait ! Qu’en penses-tu ?

– Taisez-vous ! Ne riez pas, blasphémateur, vous ne comprenez rien ! Oh, mon Dieu, il ne comprend rien du tout !

– Tais-toi, Sonia, je ne ris nullement ; je sais bien que c’est le diable qui m’a poussé. Tais-toi, Sonia, tais-toi, répéta-t-il sombrement, avec insistance. – Je sais tout. J’ai réfléchi à tout cela, je me le suis murmuré, lorsque je restais couché dans l’obscurité… J’ai débattu tout cela avec moi-même, jusqu’au moindre point ; je sais cela à fond ! Et j’en avais tellement par-dessus la tête de tout ce bavardage ! J’aurais voulu tout oublier et tout commencer à nouveau, Sonia ! et j’aurais voulu mettre un terme à ce bavardage. Est-il possible que tu penses que j’ai été tuer, tête baissée comme un imbécile ? J’ai fait cela intelligemment, et c’est ce qui m’a perdu. Penses-tu vraiment que j’ignorais, par exemple, que, dès l’instant où je m’étais mis à me demander si j’avais le droit de prendre ce pouvoir, – je n’avais plus ce droit-là ? Et que si je posais la question : « l’homme est-il un pou ? » c’est que l’homme n’est pas un pou pour moi, mais qu’il l’est pour celui à qui cette question ne vient même pas à l’esprit, qui va tout droit au but, sans se poser de questions… Si je me suis débattu tant de temps, en me demandant si Napoléon l’aurait fait, c’est que je sentais clairement que je ne suis pas un Napoléon. Toute la torture de ce bavardage, je l’ai soufferte, Sonia, et j’ai voulu la secouer de mes épaules : j’ai voulu, Sonia, tuer sans casuistique, tuer pour moi, pour moi seul ! Je n’ai pas voulu mentir dans cette affaire, même à moi ! Ce n’est pas pour aider ma mère que j’ai tué – bêtises que tout cela ! Ce n’est pas pour devenir le bienfaiteur de l’humanité, après avoir obtenu les moyens et les pouvoirs, que j’ai tué. Bêtises ! J’ai simplement tué, tué pour moi, pour moi seul, et que je sois devenu le bienfaiteur de quelqu’un ou que, au contraire, j’ai comme une araignée établi mes filets, sucé la sève de tout ce qui y serait tombé, pendant toute ma vie, tout cela ne m’inquiétait nullement à ce moment-là ! Et ce n’est pas d’argent que j’avais besoin, Sonia, quand j’ai tué, ce n’est pas tant l’argent mais autre chose que je voulais… Maintenant, je sais tout cela… Comprends-moi : si j’avais poursuivi mon chemin dans cette direction-là, peut-être n’aurais-je jamais commis de meurtre. C’est autre chose que je voulais savoir, c’est autre chose qui m’a poussé au meurtre : il fallait que je sache, au plus vite, si j’étais un pou comme tout le monde, ou un être humain. Suis-je capable de franchir le mur ou ne le suis-je pas ? Oserais-je, ou non, me « baisser pour ramasser ? » Suis-je une tremblante créature ou ai-je le droit…

– Le droit de tuer ? Vous prétendez avoir le droit de tuer ? s’exclama Sonia en entre-choquant ses mains.

– Oh, Sonia, toi ! s’écria-t-il avec irritation ; il voulut objecter quelque chose, mais il se tut avec mépris. – Ne m’interromps pas, Sonia ! Je voulais te dire une seule chose : le diable m’y a poussé et, après coup, il m’a expliqué que je n’avais pas le droit d’y aller parce que je suis un pou comme les autres, exactement. Il s’est moqué de moi, et alors, je suis venu chez toi. Reçois ton hôte ! Si je n’étais pas un pou, serai-je venu chez toi ? Écoute, lorsque je suis allé chez la vieille, je n’y étais allé que pour essayer… Sache-le !

– Et vous l’avez tuée ! Tuée !

– Mais de quelle façon l’ai-je tuée ? Est-ce qu’on tue comme cela ? Est-ce ainsi qu’on s’y prend pour tuer ? Une fois, je te raconterai ça, comment j’y suis allé… Est-ce la vieille que j’ai tuée ? C’est moi-même et non la vieille que j’ai tué ! Là, je me suis exterminé pour l’éternité… C’est le diable qui a tué la vieille, ce n’est pas moi… Assez, assez, Sonia, assez ! Laisse-moi, s’écria-t-il soudain, saisi par une angoisse convulsive. – Laisse-moi !

Il posa ses coudes sur ses genoux et serra, comme dans un étau, sa tête entre ses mains.

– Quelle souffrance ! cria Sonia d’une voix déchirante.

– Alors, que faire, maintenant, dis ? demanda-t-il en relevant soudain la tête, le visage déformé, enlaidi par le désespoir.

– Que faire ! s’écria-t-elle en bondissant soudain sur ses pieds ; ses yeux, qui jusqu’ici avaient été pleins de larmes, se mirent tout à coup à briller. – Lève-toi, (Elle le saisit par l’épaule ; il se leva, la regardant avec stupéfaction.) Va, tout de suite, à l’instant, au carrefour, prosterne-toi, embrasse d’abord la terre que tu as souillée ; incline-toi, alors, devant le monde entier, dans les quatre directions et dis à tous, à haute voix : « j’ai tué ! » Alors Dieu t’enverra de nouveau la vie. Tu iras ? lui demandait-elle toute tremblante, comme dans un accès de fièvre, en saisissant ses mains, en les serrant de toutes ses forces et en le transperçant de son regard de feu.

Il fut stupéfait par son soudain enthousiasme.

– Tu veux parler du bagne, Sonia ? Tu veux que je me dénonce ? demanda-t-il sombrement.

– Il faut accepter la souffrance, il faut te racheter.

– Non, je ne le ferai pas, Sonia.

– Et comment vas-tu vivre ? Comment pourras-tu vivre ? s’exclama Sonia. Est-ce possible, maintenant ? Comment pourrais-tu parler à ta mère ? (Oh, qu’adviendra-t-il d’elle, à présent !) Mais quoi, tu as déjà abandonné ta mère et ta sœur. Eh bien, que te dirais-je, tu les as abandonnées ! Oh, mon Dieu, s’écriait-elle, mais tu sais tout cela ! Comment pourrais-tu vivre sans compagnie humaine ! Qu’adviendra-t-il maintenant de toi ?

– Ne sois pas un enfant, Sonia, prononça-t-il doucement. De quoi suis-je coupable envers eux ? Pourquoi irais-je me dénoncer ? Que leur dirais-je ? Tout cela n’est que mirage… Ils font eux-mêmes périr des millions d’hommes et ils prennent cela pour une vertu. Ce sont des escrocs et de vils individus, Sonia !… Je n’irai pas. Et que leur dirais-je ? Que j’ai tué, mais que je n’ai pas osé employer l’argent, que je l’ai caché sous une pierre ? ajouta-t-il avec un sourire caustique. – Mais ils vont se moquer de moi, ils vont me dire : tu as été bien bête de ne pas le prendre. Un lâche et un imbécile ! Ils ne comprendront rien, Sonia ; et ils ne sont pas dignes de comprendre. Pourquoi irais-je ? je n’irai pas ! Ne sois pas un enfant, Sonia…

– Tu ne pourras pas supporter ta souffrance, tu périras, répétait-elle avec désespoir, en tendant ses mains vers lui dans un geste d’imploration.

– Je me suis peut-être calomnié, remarqua-t-il, sombre et pensif, – peut-être suis-je quand même un être humain, et non pas un pou ; peut-être me suis-je trop hâté de m’accuser. Je lutterai encore…

Un arrogant sourire naissait sur ses lèvres.

– Souffrir une telle torture ! Et toute la vie, toute la vie !

– Je m’y habituerai… prononça-t-il d’un air sombre et réfléchi. – Écoute, reprit-il une minute plus tard, – assez pleuré, il est temps de parler d’affaires sérieuses : je suis venu te dire que l’on me cherche, que l’on essaie de m’attraper…

– Oh ! s’écria Sonia, effrayée.

– Eh bien, pourquoi as-tu poussé ce cri ! Tu voulais que j’aille au bagne et à présent tu t’effraies ? Mais voici ce qu’il y a : je ne me laisserai pas prendre. Je lutterai encore contre eux et ils ne feront rien. Ils n’ont pas de véritables preuves. Hier, j’ai été en grand danger et j’ai pensé que c’en était fait de moi ; mais aujourd’hui, les choses se sont arrangées. Toutes leurs preuves sont des armes à double tranchant, c’est-à-dire que je puis retourner leurs accusations à mon profit, tu comprends ? Et je les retournerai, car je sais comment il faut faire, à présent… Cependant, l’on me mettra à coup sûr en prison.

Si un certain incident n’était pas arrivé, l’on m’aurait sans doute déjà arrêté aujourd’hui ; il n’est d’ailleurs pas trop tard encore… mais ce ne sera rien, Sonia, j’y resterai quelque temps, puis on me relâchera… parce qu’ils n’ont aucune véritable preuve et ils n’en auront pas, j’en donne ma parole. Ce qu’ils ont ne suffit pas pour faire condamner un homme. Allons, c’est assez… je dis ça seulement pour que tu saches. Quant à ma mère et à ma sœur, je tâcherai de leur faire oublier leurs inquiétudes et de ne pas les effrayer… Ma sœur est à l’abri du besoin, à présent, je crois… par conséquent, ma mère… Allons, c’est tout. Sois quand même prudente. Viendras-tu me voir lorsque je serai en prison ?

– Oh, oui ! Oui !

Ils étaient assis l’un à côté de l’autre, tristes et abattus, comme des êtres jetés par la tempête sur un rivage désert. Il regardait Sonia et il sentait combien d’amour il y avait en elle pour lui ; et chose étrange, il lui fut pénible et douloureux de se sentir aimé ainsi. Oui, c’était une sensation étrange et effrayante ! En allant chez Sonia, il s’était rendu compte qu’elle était son espoir et son unique refuge ; il avait pensé se décharger ne fût-ce que d’une partie de sa souffrance, et, soudain, maintenant que tout le cœur de Sonia s’était tourné vers lui, il sentit et prit conscience qu’il était devenu incomparablement plus malheureux qu’auparavant.

– Sonia, dit-il, j’aime mieux que tu ne viennes pas me voir lorsque je serai en prison.

Sonia ne répondit pas, elle pleurait. Quelques minutes passèrent.

– As-tu une croix à ton cou ? demanda-t-elle d’une façon inattendue, comme si elle venait de penser à cela.

Il ne comprit pas tout d’abord la question.

– Tu n’en as pas, n’est-ce pas ? Tiens, prends celle-ci, c’est une croix de cyprès. J’en ai une autre, une petite, celle de Lisaveta. Elle et moi, nous avions échangé nos croix : elle m’avait donné la sienne, et moi, je lui ai donné la mienne. Je porterai maintenant celle de Lisaveta, et celle-ci est pour toi. Prends… elle est à moi, suppliait-elle. Nous allons souffrir ensemble nous porterons ensemble la croix !…

– Donne ! dit Raskolnikov. Il ne voulait pas lui faire de peine. Mais il retira néanmoins brusquement la main qu’il avait tendue.

– Pas maintenant, Sonia. Il vaut mieux que je la prenne plus tard, ajouta-t-il pour la tranquilliser.

– Oui, il vaut mieux, ce sera mieux, approuva-t-elle, séduite par l’idée ; lorsque tu partiras pour expier, tu la mettras. Tu viendras chez moi, je te la passerai au cou, et tu te mettras en route.

À cet instant, quelqu’un frappa trois coups à la porte.

– Vous permettez, Sophia Sèmionovna ? dit une voix polie et connue.

Sonia se précipita vers la porte, tout effrayée. La tête blonde de M. Lébéziatnikov apparut dans l’entrebâillement.

V

Lébéziatnikov avait l’air inquiet.

C’est vous que je voulais voir, Sophia Sémionovna. Excusez-moi… Je pensais bien vous rencontrer ici, dit-il, en s’adressant soudain à Raskolnikov. C’est-à-dire que je ne pensais rien du tout… de ce genre… mais je pensais précisément… Katerina Ivanovna est devenue folle là-bas, jeta-t-il tout à coup à Sonia, abandonnant Raskolnikov.

Sonia poussa un cri.

– Du moins, c’est ce qu’il semble. D’ailleurs… Nous ne savons pas ce qu’il faut faire, voilà ce qu’il y a ! Elle est revenue, on ne sait d’où, je crois qu’on l’a chassée, peut-être l’a-t-on battue… du moins, c’est ce qu’il semble… Elle est allée chez le chef de Sémione Zacharovitch, elle ne l’a pas trouvé chez lui ; il dînait chez un autre général. Imaginez-vous qu’elle a couru là-bas… chez cet autre général et elle a réussi à se faire recevoir par le chef de Sémione Zacharovitch ; il a même quitté la table… Pouvez-vous vous représenter ce qui s’est passé là-bas. On l’a chassée, évidemment ; elle raconte qu’elle l’a injurié et qu’elle lui a lancé quelque chose, un objet. On peut même supposer… Je ne comprends pas comment on ne l’a pas arrêtée ! Maintenant, elle raconte cela à tout le monde, à Amalia Ivanovna aussi, mais il est difficile de la comprendre, tant elle crie et s’agite… Ah, oui : elle dit que, puisque tout le monde l’a abandonnée, elle prendra les enfants avec elle et elle ira dans la rue avec un orgue de barbarie ; les enfants vont chanter et danser, et elle aussi, et ils vont ramasser de l’argent ; ils vont aller chaque jour chanter sous la fenêtre du général… « Qu’il voie », dit-elle, « comment les honorables enfants d’un fonctionnaire sont obligés de traîner dans la rue » ! Elle bat les enfants et ils pleurent. Elle apprend à Lénia à chanter « Houtorok » et au petit garçon à danser, à Polina Mikhaïlovna aussi ; elle déchire toutes ses robes, elle en fait des bonnets pour les enfants, comme pour des acteurs ; elle veut prendre la cuvette avec elle pour la frapper, en guise de musique… Elle ne veut rien écouter… Imaginez-vous, comment est-ce possible ? Ce n’est pas permis !

Lébéziatnikov aurait continué, mais Sonia qui l’écoutait, le souffle coupé, saisit soudain sa cape, son chapeau et sortit en courant de la chambre, s’habillant en marchant. Raskolnikov sortit ensuite. Lébéziatnikov le suivit.

– Elle est vraiment devenue folle ! dit-il à Raskolnikov en sortant avec lui en rue. Je ne voulais pas effrayer Sophia Sèmionovna, et j’ai dit… « c’est ce qu’il semble » mais il n’y a pas de doute possible. On dit que ce sont des tubercules qui poussent sur le cerveau quand on est phtisique ; dommage que je ne connaisse pas la médecine. Du reste, j’ai essayé de la persuader, mais elle ne veut rien entendre.

– Vous lui avez parlé de tubercules ?

– Non, pas tout à fait. D’ailleurs, elle n’aurait rien compris. Dois-je vous dire que si l’on persuade quelqu’un qu’il est inutile de pleurer, en somme, et bien ce quelqu’un cessera de pleurer. C’est clair. Vous ne croyez pas qu’il cessera de pleurer ?

– La vie serait trop facile ainsi, répondit Raskolnikov.

– Permettez, permettez ; évidemment Katerina Ivanovna aurait peine à le comprendre… Mais savez-vous qu’on a déjà fait de sérieuses expériences à Paris sur la possibilité de guérir les fous en agissant sur eux par la seule persuasion logique ? Un professeur de là-bas qui est mort récemment, un savant sérieux, a imaginé qu’on peut les guérir de cette façon. Son idée fondamentale est qu’il n’y a pas de dérangement spécial dans l’organisme d’un fou et que la folie est pour ainsi dire, une faute de logique, une faute de jugement, une conception erronée des choses. Il réfutait progressivement les arguments du malade et, imaginez-vous, il est arrivé ainsi à de bons résultats ! Mais, comme il s’est servi, en outre, de la douche, ses résultats sont discutables… Du moins, c’est ce qu’il me semble…

Raskolnikov n’écoutait plus depuis longtemps. Arrivé à la hauteur de la maison où il habitait, il quitta Lébéziatnikov en lui faisant un signe de tête et tourna sous le porche. Lébéziatnikov reprit ses esprits, regarda autour de lui et continua son chemin.

Raskolnikov pénétra dans son réduit et s’arrêta au milieu de celui-ci. « Pourquoi suis-je revenu ici ? », pensa-t-il. Il regarda le papier de tapisserie jaunâtre et usé, la poussière, le divan… Un bruit continu de coups secs lui parvenait de la cour ; on clouait sans doute quelque chose… Il s’approcha de la fenêtre, se haussa sur la pointe des pieds et examina longuement la cour, avec un air d’attention extrême. Mais celle-ci était vide et ceux qui clouaient étaient invisibles. À gauche, dans le pavillon, on voyait quelques fenêtres ouvertes ; il y avait de maigres géraniums sur les appuis de ces fenêtres et du linge pendu au-dehors… Tout cela, il le connaissait par cœur. Il s’éloigna de la fenêtre et s’assit sur le sofa.

Jamais, jamais, il ne s’était senti si affreusement seul !

Oui, il sentit encore une fois qu’il pouvait vraiment se mettre à haïr Sonia, et ceci précisément maintenant qu’il l’avait rendue plus malheureuse.

« Pourquoi suis-je allé lui demander ses larmes ? », pensa-t-il. Pourquoi lui avait-il été nécessaire d’empoisonner sa vie ? Quelle vilenie !

– Je resterai seul ! prononça-t-il tout à coup avec décision. Et elle ne viendra pas me voir, lorsque je serai en prison !

Cinq minutes plus tard, il leva la tête et eut un bizarre sourire. Une étrange pensée lui était venue : « Peut-être serai-je mieux au bagne ? »

Il ne se rappelait plus depuis combien de temps il était resté assis avec ces pensées indéterminées grouillant dans sa tête, lorsque la porte s’ouvrit et Avdotia Romanovna entra. Elle s’arrêta tout d’abord et le regarda du seuil, comme lui-même avait fait tout à l’heure avec Sonia ; ensuite elle s’avança et s’assit en face de lui, sur la chaise qu’elle avait occupée la veille. Il la regarda silencieusement, la pensée absente.

– Ne te fâche pas, Rodia, je ne viens que pour une minute, dit Dounia…

L’expression de son visage était pensive, mais non austère. Son regard était clair et calme. Il voyait que celle-ci aussi était venue chez lui avec amour.

– Frère, je sais tout maintenant, tout. Dmitri Prokofitch m’a tout expliqué et tout raconté. On te persécute et on te torture à cause d’une stupide et hideuse suspicion… Dmitri Prokofitch m’a dit qu’il n’y a aucun danger et que tu as tort de prendre cela au tragique. Je ne pense pas ainsi et je comprends parfaitement que tu sois révolté et que ton indignation peut laisser des traces en toi pour toute la vie. Je crains cela. Je ne t’accuse pas et je ne peux pas t’accuser de nous avoir abandonnées ; excuse-moi de te l’avoir reproché auparavant. Je sens bien en moi-même que si j’avais eu un très grand chagrin, je serais partie également. Je ne raconterai rien à notre mère à ce sujet, mais je lui parlerai, sans cesse de toi et je lui dirai de ta part que tu viendras la voir, très bientôt. Ne t’inquiète pas pour elle ; je la tranquilliserai ; mais toi, ne la fais pas périr à force d’angoisse, viens ne fût-ce qu’une fois ; rappelle-toi qu’elle est ta mère ! Et maintenant, je ne suis venue que dans le but de te dire (Dounia se leva) que si jamais tu as besoin de moi, ou si tu as besoin… de ma vie tout entière, ou de quelque chose… fais un signe, j’accourrai. Adieu !

Elle se détourna d’un mouvement brusque, et marcha vers la porte. Raskolnikov l’arrêta :

– Dounia ! s’écria-t-il et il s’approcha d’elle. Ce Rasoumikhine, Dmitri Prokofitch, c’est un homme vraiment excellent.

Les joues de Dounia se colorèrent légèrement.

– Alors ? demanda-t-elle, après avoir attendu un instant.

– C’est un homme pratique, travailleur, honnête et capable d’aimer beaucoup. Adieu, Dounia.

Dounia rougit violemment, puis, immédiatement, elle devint inquiète.

– Mais qu’y a-t-il, Rodia, nous séparons-nous vraiment pour l’éternité, pour quoi fais-tu… un pareil testament ?

– C’est égal… Adieu…

Il se détourna et se dirigea vers la fenêtre. Elle resta un moment à le regarder, pleine d’inquiétude, et sortit enfin, alarmée.

Non, il n’était pas indifférent. Il y avait eu un moment (le dernier moment) où il avait eu terriblement envie de la serrer dans ses bras et de lui dire adieu et même de lui dire tout, mais il n’osa même pas lui tendre la main :

« Elle pourrait bien frissonner plus tard en se souvenant que je l’ai embrassée ; elle pourrait dire que je lui ai volé son baiser !

» Pourrait-elle le supporter, celle-ci ? », ajouta-t-il à part soi, quelques minutes plus tard… Non, elle ne pourrait le supporter ; elle n’est pas de celles qui le supporteraient !…

Il pensa à Sonia.

Une bouffée d’air frais souffla de la fenêtre. Il ne faisait plus aussi clair dehors. Il saisit soudain sa casquette et sortit.

Il ne pouvait et, d’ailleurs, il ne voulait pas s’occuper de sa santé. Mais cette agitation continuelle et toute cette horreur ne pouvaient passer sans influencer son état, et s’il n’était pas actuellement couché en proie à la fièvre, c’était peut-être parce que cette agitation intérieure continuelle le soutenait et le préservait de l’évanouissement, mais tout cela était artificiel et provisoire.

Il erra sans but. Le soleil se couchait. Ces derniers temps il ressentait une étrange angoisse. Elle n’avait rien de mordant, de brûlant ; mais elle avait un cachet permanent d’éternité ; il pressentait des années et des années de cette froide, de cette mortelle angoisse sans issue, il pressentait quelque éternité sur « un pied d’espace ». Quand le soir descendait, cette sensation le torturait davantage encore.

« Comment se retenir de faire une bêtise lorsqu’on est saisi par une de ces faiblesses stupides, purement physiques, en relation avec quelque coucher de soleil ! Je serais bien capable d’aller, non seulement chez Sonia, mais aussi chez Dounia », murmura-t-il haineusement.

On l’interpella. Il se retourna. Lébéziatnikov se précipitait vers lui.

– Imaginez-vous que j’ai été chez vous ; je vous cherche. Figurez-vous qu’elle a fait comme elle a dit : elle est partie avec les enfants ! Sophia Sèmionovna et moi avons eu toutes les peines du monde à les retrouver. Elle frappe sur une poêle et elle oblige les enfants à danser. Ceux-ci pleurent. Ils s’arrêtent aux carrefours et près des boutiques. Une foule de badauds les suit. Venez.

– Et Sonia ?… demanda Raskolnikov avec inquiétude, se hâtant de suivre Lébéziatnikov.

– Elle est hors d’elle-même. C’est-à-dire, pas Sophia Sémionovna, mais Katerina Ivanovna. D’ailleurs, Sophia Sèmionovna est également affolée. Quant à Katerina Ivanovna, elle est complètement hors d’elle-même. Je vous le dis, elle est devenue tout à fait folle. On les emmènera au commissariat. Imaginez-vous comme cela va impressionner… Elles sont maintenant sur le quai du canal, près du pont Z…, tout près de chez Sophia Sèmionovna. C’est à deux pas.

On voyait un petit groupe de gens sur le quai du canal, pas très loin du pont et à une distance de deux maisons avant d’arriver à l’immeuble où habitait Sonia. Il y avait surtout des petits garçons et des petites filles du quartier. La voix rauque de Katerina Ivanovna était déjà perceptible du pont. Et, en effet, c’était un étrange spectacle, capable d’intéresser le public de la rue. Katerina Ivanovna, vêtue de sa méchante robe, du châle de drap, d’un petit chapeau de paille défoncé, perché, comme une vilaine bosse, sur le côté de sa tête, semblait vraiment hors d’elle-même. Elle était fatiguée et elle suffoquait. Son visage de phtisique, épuisé par les souffrances, paraissait plus douloureux que jamais (du reste, un phtisique paraît toujours plus malade et plus défiguré en rue, au soleil, qu’à l’intérieur d’une maison) mais son excitation ne tombait pas et elle devenait de minute en minute plus irritable. Elle se précipitait vers les enfants, criait sur eux, les suppliait, leur apprenait, ici-même, devant le public, comment il fallait danser ; elle se mettait à leur expliquer pourquoi c’était nécessaire, leur incompréhension la mettait au désespoir et elle les frappait… Ensuite, sans avoir achevé ce qu’elle disait, elle se précipitait vers le public ; si elle remarquait un curieux assez correctement vêtu, elle se mettait tout de suite à lui expliquer où en étaient arrivés ces enfants « d’une maison honorable et on peut même dire aristocratique ». Si elle entendait un rire ou quelque remarque provocante dans la foule, elle se précipitait tout de suite sur les insolents et se querellait avec eux. Certains riaient en effet, d’autres branlaient la tête ; tout le monde était curieux de voir cette folle avec ces enfants effrayés. La poêle, dont avait parlé Lébéziatnikov, était absente de la scène, du moins Raskolnikov ne la vit pas, mais au lieu de frapper sur une poêle, Katerina Ivanovna frappait dans ses mains desséchées pour marquer la mesure lorsqu’elle forçait Polètchka à chanter et Lénia et Kolia à danser ; elle essayait elle-même de chantonner, mais chaque fois sa voix était interrompue, dès la deuxième note, par la toux ; elle tombait alors dans le désespoir, maudissait sa toux et pleurait. Ce qui la mettait surtout hors d’elle-même, c’étaient les sanglots et la terreur de Kolia et de Lénia. Elle avait, en effet, essayé de costumer les enfants, comme des chanteurs ou des chanteuses de rue. Le petit garçon, qui devait figurer un turc, portait un turban fait d’un chiffon rouge et blanc. Il n’y avait pas eu assez de loques pour faire un costume à Lénia ; elle lui avait mis un petit chapeau (plutôt un bonnet) rouge, en poils de chameau, qui avait été porté par feu Sémione Zacharovitch ; un morceau de plume d’autruche y était fiché qui avait appartenu à la grand-mère de Katerina Ivanovna et avait été conservé dans le coffre comme un souvenir de famille. Polètchka était vêtue de sa robe ordinaire. Elle regardait sa mère, timidement, toute perdue ; elle marchait à sa suite, et, devinant sa folie, ravalait ses larmes, regardant avec inquiétude autour d’elle. La rue et la foule l’effrayaient terriblement. Sonia ne quittait pas Katerina Ivanovna d’une semelle ; elle pleurait et la suppliait sans relâche de retourner à la maison. Mais Katerina Ivanovna était inflexible.

– Cesse, Sonia, cesse ! criait-elle en se hâtant, tout essoufflée, d’une voix coupée par la toux. Tu ne sais pas ce que tu demandes, tu es comme une enfant ! Je t’ai déjà dit que je ne retournerai pas chez cette Allemande. Que tout Petersbourg voie comment mendient les enfants d’un honorable père qui, toute sa vie durant, a servi fidèlement l’État et qui, peut-on dire, est mort à son poste (Katerina Ivanovna s’était déjà créé ce mirage et elle y croyait fermement). Que ce misérable petit général puisse voir ! Tu es sotte aussi, Sonia qu’allons-nous manger à présent, dis-moi ? Nous t’avons assez exploitée, je ne veux plus continuer ainsi ! Oh, Rodion Romanovitch, c’est vous ! s’exclama-t-elle en voyant Raskolnikov et en s’élançant vers lui. Faites comprendre, je vous prie, à cette petite sotte, qu’il est impossible de faire quelque chose de plus malin ! On donne des sous même aux joueurs d’orgue de barbarie, alors nous, on nous remarquera sûrement, on saura que nous sommes une famille pauvre et honorable tombée dans la misère… et ce petit général perdra sa place, vous verrez ! Nous irons chaque jour chanter sous ses fenêtres et si Sa Majesté passait, je me mettrais à genoux, je ferais avancer ceux-ci et je les lui montrerais : « Protège-les, Père ». Il est le père des orphelins. Il est miséricordieux. Il les protégera, vous verrez, et ce petit général, il le… Lénia ! Tenez-vous droite. Toi, Kolia, tu vas danser de nouveau, maintenant. Pourquoi renifles-tu ? Tu pleures encore ! Eh bien, de quoi as-tu peur, petit sot ! Mon Dieu ! Que voulez-vous que je fasse avec eux, Rodion Romanovitch ! Si vous saviez comme ils sont bornés ! Allons, que voulez-vous que je fasse d’eux !

Et elle lui montrait les enfants qui sanglotaient, tout en pleurant elle-même (ce qui ne gênait pas son débit extrêmement rapide). Raskolnikov essaya de la persuader de retourner ; il lui dit même, pour agir sur son amour-propre, que ce n’était pas convenable pour elle d’aller ainsi par les rues, comme font les joueurs d’orgue de barbarie, elle qui se préparait à être directrice d’une honorable pension pour jeunes filles…

– Directrice d’une pension ! – Elle s’esclaffa. – Elle est fameuse, la vie d’outre-monts ! s’écria Katerina Ivanovna qui fut prise de toux après son éclat de rire. Non, Rodion Romanovitch, mon rêve s’est évanoui ! Tout le monde nous a abandonnés !… Et ce misérable petit général… Vous savez, Rodion Romanovitch, je lui ai lancé un encrier à la tête, c’était dans l’antichambre même, il y avait justement un encrier, là, sur la table, à côté de la feuille où j’ai dû signer ; alors, j’ai signé, j’ai lancé l’encrier et je me suis enfuie. Oh, misérable, misérable ! Bah, je m’en fiche ; maintenant, je vais les nourrir moi-même, je ne m’inclinerai plus devant personne ! Nous l’avons assez torturée ! (elle montra Sonia). Polètchka combien d’argent a-t-on ramassé, montre ! Comment ? Deux kopecks, seulement. Oh, les misérables ! Ils ne font rien, ils ne font que courir à nos trousses, la langue pendante ! Eh bien ! qu’a-t-il à rire, ce butor ? (Elle montra quelqu’un de la foule). Tout cela arrive parce que Kolka a si peu de jugeotte ! Que veux-tu, Polètchka ? Parle-moi français. Je t’ai appris, tu connais quelques phrases !… Sinon, comment saurait-on que vous êtes des enfants d’une famille honorable, des enfants bien élevés et tout à fait différents des autres joueurs d’orgue de barbarie ; ce n’est pas un « Petrouchka » quelconque que nous allons présenter dans la rue, mais nous allons chanter une romance honorable… Ah oui… ! Qu’allons-nous chanter ? Vous m’interrompez toujours, et nous… vous voyez, nous nous sommes arrêtés ici, Rodion Romanovitch, pour choisir l’air que nous allons chanter – quelque air sur lequel Kolia pourrait danser… car nous faisons tout cela sans préparatifs, imaginez-vous ; il faut que nous tombions d’accord de façon à tout répéter, et puis, nous irons perspective Nevsky où il y a beaucoup de gens de la haute société et où nous serons tout de suite remarqués. Lénia connaît le « Houtorok »… Seulement, c’est toujours le « Houtorok » et tout le monde le chante ! Nous devrions chanter quelque chose de beaucoup plus honorable… Eh bien ! qu’as-tu trouvé, Kolia ? Tu devrais aider ta mère ! C’est la mémoire, qui me fait défaut, sinon je me serais souvenue ! Nous ne pouvons tout de même pas chanter « Le hussard appuyé sur son sabre ! ». Oh, chantons en français les Cinq sous. Je vous ai appris cette chanson, ne dites pas non ! Et surtout l’on entendra tout de suite que nous chantons en français et on saura que vous êtes des enfants de l’aristocratie et ce sera beaucoup plus touchant… On pourrait même essayer Marlborough s’en va-t-en guerre car c’est tout à fait une chanson enfantine et elle s’emploie dans toutes les maisons aristocratiques lorsqu’on veut bercer les enfants :

Marlborough s’en va-t-en guerre

Ne sait quand reviendra

commença-t-elle à chanter. Non ; mieux vaut chanter les Cinq sous. Allons Kolka, mets les poings sur les hanches, et toi, Lénia, tourne ainsi dans le sens opposé ; Polètchka et moi, nous allons chanter et frapper dans les mains !

Cinq sous, cinq sous,

Pour monter notre ménage

Elle se mit à tousser.

– Arrange ta robe, Polètchka, elle te tombe des épaules, remarqua-t-elle en toussant et en suffoquant. Maintenant surtout, vous devez être convenables et montrer vos belles manières pour que tout le monde voie que vous êtes des enfants de la noblesse. J’avais dit qu’il fallait couper le corsage plus long et, de plus, il aurait fallu mettre l’étoffe en double. C’est toi, Sonia, qui m’a conseillé alors de le faire plus court et voilà cette enfant affreusement mise… Eh bien ! vous pleurez toujours ! Mais qu’avez-vous à pleurer, sots que vous êtes ! Allons Kolia, commence vite, vite, vite ; oh, quel enfant insupportable !…

Cinq sous, cinq sous…

– De nouveau un soldat ! Eh bien ! que te faut-il !

Un agent se frayait, en effet, un chemin à travers la foule. Mais en même temps un monsieur en uniforme et en manteau d’ordonnance, un fonctionnaire posé, d’une cinquantaine d’années, portant la cravate d’un ordre (cette dernière circonstance était très agréable à Katerina Ivanovna et influença l’agent), s’approcha d’elle et lui tendit un billet vert de trois roubles. Une sincère compassion se peignait sur ses traits, Katerina Ivanovna prit l’argent, s’inclina poliment et non sans quelque cérémonie.

– Je vous remercie, Monsieur, commença-t-elle avec hauteur. Les raisons qui vous ont poussé… – prends l’argent Polètchka. Tu vois, il y a quand même des gens honorables et généreux prêts à venir en aide à une noble dame en détresse. – Vous voyez, Monsieur, des orphelins de bonne maison, qui ont des relations aristocratiques, pourrait-on dire… Et ce misérable petit général était assis à table et mangeait des gélinottes… il s’est mis à frapper le sol des pieds, parce que je l’ai dérangé… Votre Honneur, lui ai-je dit, protégez les orphelins, vous qui connaissiez intimement feu Sémione Zacharovitch, et, puisque le jour de sa mort, le plus odieux des chenapans a calomnié sa fille… De nouveau ce soldat ! Protégez-moi, cria-t-elle au fonctionnaire. Pourquoi ce soldat m’ennuie-t-il ? L’un d’eux nous a déjà fait fuir de la rue Mechtchanskaïa… allons ; que te faut-il, imbécile ?

– C’est parce qu’il est défendu de faire du bruit en ville. Veuillez cesser le tapage.

– C’est toi qui fais le tapage ! C’est comme si je circulais avec un orgue de barbarie, c’est la même chose, et qu’est-ce que cela peut te faire ?

– Il faut une autorisation pour circuler avec un orgue et vous n’avez pas d’orgue et, comme ça, vous dérangez les gens. Où êtes-vous domiciliée ?

– Une permission ? hurla Katerina Ivanovna. J’ai enterré mon mari aujourd’hui et on vient me parler d’autorisation !

– Madame, Madame, soyez calme, commença le fonctionnaire. Venez, je vous reconduirai… Ce n’est pas convenable, ici, en public… vous êtes souffrante.

– Monsieur, Monsieur, vous ne savez rien ! criait Katerina Ivanovna. Nous allons perspective Nevsky. – Sonia, Sonia ! Mais où est-elle ? Elle pleure aussi ! Mais qu’avez-vous donc tous ! Kolia, Lénia, où allez-vous ? s’écria-t-elle, effrayée. Oh, les petits sots ! Kolia, Lénia, mais où vont-ils ?…

Kolia et Lénia, effrayés au dernier degré par la foule et les excentricités de leur mère démente, voyant enfin le sergent de ville qui voulait les prendre et les emmener avec lui, se prirent par la main et s’enfuirent. Katerina Ivanovna se précipita avec un sanglot à leur poursuite. C’était un spectacle laid et pitoyable que cette femme qui courait en sanglotant et en suffoquant. Sonia et Polètchka s’élancèrent derrière elle.

– Fais-les revenir, je t’en supplie, Sonia ! Oh, enfants sots et ingrats !… Poila, attrape-les… C’est pour vous que je…

Elle trébucha en pleine course et tomba.

– Elle s’est blessée, il y a du sang ! Oh, mon Dieu ! s’écria Sonia en se penchant sur elle.

Tout le monde accourut et se pressa autour de Katerina Ivanovna. Raskolnikov et Lébéziatnikov arrivèrent les premiers ; le fonctionnaire s’était aussi hâté d’accourir.

L’agent l’avait suivi en grognant : « Ah, là ! » avec un geste de la main ; il pressentait que l’affaire allait être laborieuse.

– Circulez ! Circulez ! criait l’agent en essayant de disperser la foule.

– Elle se meurt, cria quelqu’un.

– Elle est devenue folle, prononça un autre.

– Mon Dieu, protégez-là, prononça une femme en se signant. A-t-on attrapé la fillette et le gamin ? Les voilà qui arrivent, leur aînée les a rattrapés. Regardez-les, les étourdis !

Mais lorsqu’on regarda Katerina Ivanovna de plus près, on vit qu’elle ne s’était nullement blessée à une pierre comme l’avait cru Sonia, mais que le sang qui avait rougi le pavé lui avait jailli de la poitrine par la gorge.

– Je sais ce que c’est, j’ai déjà vu ça, murmurait le fonctionnaire à Raskolnikov et à Lébéziatnikov. C’est la phtisie, le sang jaillit et vous étouffe. C’est arrivé à l’une de mes parentes, il n’y a pas longtemps, j’ai été témoin… il est jailli soudain un verre et demi de sang… Que faire, pourtant, elle va mourir tout de suite.

– Par ici, par ici, chez moi ! implorait Sonia. J’habite là !… c’est cette maison, à deux portes d’ici… chez moi, vite, vite !… priait-elle en s’adressant droite et à gauche. Envoyez chercher le docteur… Oh, mon Dieu !

Grâce à l’aide du fonctionnaire, les choses s’arrangèrent ; l’agent lui-même aida au transport de Katerina Ivanovna. On l’emporta, presque mourante, dans la chambre de Sonia, et on l’étendit sur le lit. L’hémorragie ne s’arrêtait pas, mais Katerina Ivanovna semblait revenir à elle. Plusieurs personnes pénétrèrent ensemble dans la chambre ; il y avait là Sonia, Raskolnikov, Lébéziatnikov, le fonctionnaire et l’agent qui avait d’abord dispersé la foule ; quelques curieux les avaient accompagnés jusqu’à la porte. Polètchka menait par la main Kolia et Lénia tout en larmes et tremblants. Des gens sortirent de l’autre pièce du logis : Kapernaoumov lui-même, un homme boiteux et tout difforme, l’air bizarre, les cheveux et les favoris en hérisson, sa femme qui semblait éternellement effrayée, et quelques-uns de leurs enfants, le visage figé dans une permanente expression d’étonnement et tenant la bouche ouverte. Parmi tous ces gens apparut Svidrigaïlov. Raskolnikov le considéra, étonné, ne comprenant pas d’où il était tombé, et ne s’expliquant pas sa présence dans la foule.

On parlait d’aller chercher le médecin et le prêtre. Le fonctionnaire, quoiqu’il eût chuchoté à l’oreille de Raskolnikov que c’était superflu, envoya quand même quérir un docteur. C’est Kapernaoumov lui-même qui alla le chercher.

Entre-temps, Katerina Ivanovna reprit haleine ; le sang s’était provisoirement arrêté. Elle regardait Sonia d’un regard douloureux mais aigu et perçant ; celle-ci toute pâle, lui essuyait les gouttes de sueur qui perlaient à son front ; enfin, Katerina Ivanovna demanda qu’on la fasse asseoir. On la releva sur le lit en la soutenant des deux côtés.

– Où sont les enfants ? demanda-t-elle d’une voix faible. Tu les as amenés, Polia ? Oh, les sots !… Allons, pourquoi vous êtes-vous enfuis… Oh !

Le sang souillait encore ses lèvres desséchées. Elle regarda de divers côtés, tâchant de reconnaître l’endroit :

– C’est ici que tu vis, Sonia ! Et je ne suis jamais venue chez toi !… il a fallu…

Elle la regarda avec souffrance.

– Nous avons sucé toute la vie hors de toi, Sonia… Polia, Lénia, Kolia, venez ici… Alors, les voici, Sonia, tous, prends-les entre tes mains… pour moi, c’est suffisant… Le bal est terminé ! Ah !… Laissez-moi, lâchez-moi ; laissez-moi au moins mourir en paix…

On la laissa aller sur les oreillers.

– Quoi ? Un prêtre ? Il n’en faut pas… Vous avez donc un rouble de trop ?… Je n’ai pas de fautes ! Dieu ne peut pas ne pas me pardonner quand même… Il sait bien, lui, comme j’ai souffert !… Et s’il ne pardonne pas, je m’en passerai !…

Un délire inquiet prenait de plus en plus possession d’elle. Parfois, elle frissonnait, regardait tout autour d’elle, reconnaissait tout le monde pour un instant, mais tout de suite, le délire s’emparait à nouveau d’elle. Elle râlait ; on entendait une sorte de bouillonnement dans sa gorge.

– Je lui dis : « Votre Honneur ! », s’écriait-elle en soufflant après chaque mot. Cette Amalia Ludwigovna… Oh ! Lénia, Kolia ! Allons, mettez les mains aux hanches, vite, vite, vite, glissez, glissez le pas de basque ! Frappez des pieds… Soyez des enfants gracieux.

Du hast Diamanten und Perlen.

Comment est-ce, la suite ? Si l’on pouvait chanter cela…

Du hast die schönsten Augen

Mädchen, was willst du mehr ?…

Évidemment, évidemment ! Was willst du mehr, – il l’a trouvé, le nigaud !… Ah, oui, voici encore :

Sous le soleil de midi, dans la vallée du Daghestan !

Oh, comme j’aimais… J’aimais cette romance à la folie, Polètchka ! tu sais, ton père… la chantait lorsqu’il était mon fiancé… Oh, ces jours !… Si nous pouvions la chanter ! Comment est-ce, comment est-ce donc… Je l’ai oubliée… rappelez-moi donc, comment est-ce ?

Elle était dans une agitation extrême et s’efforçait de se soulever. Enfin elle commença à chanter d’une voix effrayante, rauque, cassée, criant les mots, perdant haleine ; une expression d’effroi croissant envahissait son visage :

Sous le soleil de midi, dans la vallée du Daghestan !….

Du plomb dans la poitrine !…

– Votre Honneur ! hurla-t-elle tout à coup d’une voix déchirante, le visage tout baigné de larmes. – Protégez les orphelins ! Vous qui avez connu l’hospitalité de feu Sémione Zacharovitch !… On pourrait dire aristocratiquement !… Ha ! – Elle frissonna, et, reprenant soudain conscience, regarda ceux qui l’entouraient avec une sorte d’épouvante ; elle reconnut immédiatement Sonia. – Sonia, Sonia ! prononça-t-elle humblement et gentiment, comme si elle s’étonnait de la voir devant elle. – Sonia chérie, tu es là ?

On la redressa de nouveau.

– Assez !… Il est temps !… Adieu, ma vie malheureuse !… La rosse est fourbue !… É-rein-tée ! cria-t-elle avec désespoir et haine, et elle s’effondra sur l’oreiller.

Elle perdit de nouveau conscience, mais ce dernier évanouissement ne dura guère. Son visage émacié, jaune, se renversa en arrière, sa bouche s’ouvrit, ses jambes s’étendirent spasmodiquement. Elle soupira profondément et mourut.

Sonia tomba sur son cadavre, l’entoura de ses bras et resta figée dans cette pose, la tête appuyée contre la poitrine desséchée de la défunte. Polètchka embrassait les jambes de sa mère en sanglotant. Kolia et Lénia, ne comprenant pas encore ce qui était arrivé, mais pressentant que c’était quelque chose d’effrayant, s’étaient saisis l’un l’autre aux épaules, les yeux dans les yeux et, soudain, ils ouvrirent ensemble la bouche et se mirent à crier. Tous les deux étaient encore costumés l’un portait le turban, l’autre le bonnet avec la plume d’autruche.

Et comment arriva-t-il que le « bulletin d’éloges » se trouva là, sur le lit, à côté de Katerina Ivanovna ? Il se trouvait là, à côté de l’oreiller ; Raskolnikov l’aperçut.

Il s’approcha de la fenêtre. Lébéziatnikov accourut vers lui.

– Elle est morte ! dit-il.

– Rodion Romanovitch, je voudrais vous dire deux mots, dit Svidrigaïlov en s’approchant.

Lébéziatnikov céda tout de suite sa place et s’effaça avec délicatesse. Svidrigaïlov emmena Raskolnikov plus loin encore, dans le coin.

– Je prends sur moi toutes ces histoires, je veux dire l’enterrement, etc. Vous savez, il suffit d’avoir de l’argent et vous n’ignorez pas que j’ai de l’argent en trop. Ces deux petits et cette Polètchka, je les placerai dans quelque institution pour orphelins – quelque chose de bien – et je verserai un capital de quinze cents roubles au nom de chacun d’eux, argent qu’ils toucheront à leur majorité, pour que Sophia Sèmionovna soit complètement tranquille. Elle, je vais la tirer du pétrin aussi, parce que c’est une bonne jeune fille, n’est-ce pas ? Alors, dites à Avdotia Romanovna que c’est ainsi que j’ai employé ses dix mille roubles.

– Dans quel but faites-vous ces largesses ? demanda Raskolnikov.

– Ah – là ! Homme de peu de foi ! dit Svidrigaïlov et il se mit à rire. – Je vous ai dit que c’était de l’argent que j’avais en trop. Vous n’admettez pas que j’aie pu faire cela par simple humanité ? Quand même, ce n’était pas un « pou » (il montra du pouce le coin où reposait la défunte) comme la vieille usurière. Convenez-en. « Est-ce Loujine qui doit vivre et commettre des infamies ou est-ce elle qui doit mourir ? ». Et si je n’aidais pas, Polètchka, par exemple, suivrait la même voie…

Il avait prononcé ces paroles avec une mine gaie, friponne, avec l’air d’être prêt à faire un clin d’œil et sans quitter Raskolnikov des yeux. Raskolnikov pâlit et sentit un froid l’envahir en entendant répéter les paroles qu’il avait dites à Sonia. Il se recula vivement et regarda Svidrigaïlov, abasourdi.

– Comment… savez-vous ?… balbutia-t-il en respirant avec peine.

– Mais je me trouvais ici, derrière ce mur, chez Mme Resslich. Ici c’est Kapernaoumov, là-bas, c’est Mme Resslich, une très vieille et fidèle amie. Je suis un voisin.

– Vous ?

– Moi, continua Svidrigaïlov tout secoué par le rire. Et je puis vous assurer, très cher Rodion Romanovitch, que vous m’avez énormément intéressé. Je vous avais bien dit que nous allions nous entendre, je vous l’avais prédit, – et voilà, c’est fait ! Et vous verrez quel homme plein de bon sens je suis. Vous verrez qu’on peut encore vivre avec moi…

Sixième Partie

Суббота, 06 Ноябрь 2021 17:28

Fiodor Dostoïevski. Crime et Châtiment. Quatrième Partie

I

« Est-ce mon rêve qui continue ? » pensait Raskolnikov. Il examina prudemment et avec méfiance le visiteur inattendu.

– Svidrigaïlov ? Quelle bêtise ! C’est impossible ! prononça-t-il enfin tout haut, apparemment perplexe.

Le visiteur ne sembla nullement s’étonner de cette exclamation.

– Je viens chez vous pour deux raisons, dit-il ; en premier lieu, pour faire personnellement votre connaissance, car j’ai déjà, depuis longtemps, entendu dire de vous des choses curieuses et même élogieuses ; et, en second lieu, parce que j’espère bien que vous ne refuserez pas de m’aider dans une certaine entreprise qui touche de près les intérêts de votre sœur, Avdotia Romanovna. Si je me présentais chez elle ainsi, sans recommandation, elle ne me laisserait peut-être pas entrer à cause de ses préventions contre moi ; mais avec votre aide, au contraire, je compte…

– N’y comptez pas, dit Raskolnikov.

– Elles sont arrivées ici hier seulement, n’est-ce pas ?

Raskolnikov ne répondit rien.

– Oui, c’était hier, je le sais. Moi-même, je ne suis arrivé que depuis trois jours. Bon, voici ce que je vous dirai à ce sujet, Rodion Romanovitch ; je trouve superflu de me justifier à vos yeux, mais permettez-moi néanmoins de vous poser une question : qu’y a-t-il donc, dans toute cette affaire, de spécialement criminel de ma part, je veux dire en examinant les choses sans préjugés, en raisonnant sainement ?

Raskolnikov continuait à l’examiner silencieusement.

– Est-ce le fait que j’ai poursuivi, dans ma maison, une jeune fille sans défense et que « je l’ai offensée par mes viles propositions ? » est-ce cela ? (Je vais au-devant de vos accusations !) Mais pensez que je suis aussi un être humain, et nihil humanum… en un mot, que, moi aussi, je suis capable d’être séduit et d’aimer (ce qui arrive, sans aucun doute, indépendamment de notre volonté) ; alors tout s’éclaircit de la manière la plus naturelle. Tout le problème est là ! suis-je un être monstrueux ou une victime ? Car, en offrant à l’objet de ma passion de s’enfuir avec moi en Amérique ou en Suisse j’avais peut-être les sentiments les plus honorables, et j’avais peut-être en vue notre bonheur mutuel ! Le cœur a ses raisons… Je me serais probablement fait, en agissant ainsi, plus de tort qu’à n’importe qui, vous pensez…

– Mais là n’est pas la question, l’interrompit Raskolnikov écœuré. Vous lui êtes simplement odieux, que vous ayez raison ou non ; on ne veut plus de vous et l’on vous chasse, donc allez-vous-en !

Svidrigaïlov éclata soudain de rire.

– Oh ! vous… Vous ne vous laissez pas prendre ! prononça-t-il en riant de la façon la plus franche. J’ai voulu finasser, mais je crois que cela ne marche pas : vous êtes venu au fait en droite ligne !

– Mais vous continuez cependant à ruser, même en ce moment !

– Et alors ? Et alors ? répétait Svidrigaïlov, riant aux éclats. C’est de bonne guerre, comme on dit, et c’est une ruse des plus permises !… Mais vous m’avez interrompu. Quoi qu’il en soit, je vous le dis à nouveau : aucun ennui ne se serait produit, s’il n’y avait pas eu cette petite scène au jardin. Marfa Pètrovna…

– Marfa Pètrovna, vous l’avez aussi expédiée, dit-on, interrompit brutalement Raskolnikov.

– Tiens, vous savez ça aussi ?… Après tout, comment ne pas le savoir ? Eh bien, je ne sais vraiment que vous dire, quoique ma conscience soit tranquille au plus haut point à ce sujet. Je veux dire, ne croyez pas que j’aie quelque chose à craindre… non, tout a eu lieu suivant les règles les plus strictes : l’examen médical prouva qu’elle était morte d’une attaque d’apoplexie qui s’est produite pendant un bain pris immédiatement après un copieux repas au cours duquel ma femme avait bu presque toute une bouteille de vin ; et d’ailleurs, l’examen ne pouvait rien déceler d’autre… Non. Voici à quoi j’ai réfléchi un certain temps, surtout pendant mon voyage en chemin de fer : n’ai-je pas facilité ce… malheur, moralement, d’une façon ou d’une autre, en l’irritant, ou bien… par quelque chose de ce genre ? Mais j’ai conclu que ce n’était vraiment pas possible.

Raskolnikov se mit à rire :

– De quoi vous inquiétez-vous donc ?

– Pourquoi riez-vous ? Écoutez : je ne lui ai donné que deux coups de badine, il ne resta même pas de trace… Ne me prenez donc pas pour un être cynique, je vous prie ; je sais exactement combien c’était mal à moi, etc… Mais je sais aussi à coup sûr que Marfa Pètrovna était sans doute heureuse de ce que je… me sois laissé emporter. L’affaire avec votre sœur était épuisée jusqu’à Z. Marfa Pètrovna était contrainte, depuis trois jours, de rester chez elle. Elle n’avait plus rien à raconter en ville, et puis tout le monde était déjà excédé par sa lettre (vous avez entendu parler de la lecture de la lettre, n’est-ce pas ?). Et voici que ces deux coups de cravache lui tombent du ciel ! Faire atteler la voiture : ce fut son premier geste !… Et je ne parle même pas du fait que les femmes ont de ces moments où il leur est très agréable d’être offensées, malgré toute leur apparente indignation ; l’avez-vous remarqué ? On peut même dire que c’est de cela qu’elles vivent.

Raskolnikov avait pensé, un moment, se lever, partir et clôturer ainsi l’entrevue. Mais un certain besoin de savoir et peut-être même une sorte de calcul le retinrent un moment.

– Vous aimez vous servir du fouet ? demanda-t-il négligemment.

– Non, pas trop, répondit Svidrigaïlov avec calme. En ce qui concerne Marfa Pètrovna, je ne me suis presque jamais disputé avec elle. Nous vivions en bonne entente, et elle n’eut jamais à se plaindre de moi. Je n’ai employé la cravache que deux fois pendant les sept années de notre mariage (si l’on ne tient pas compte d’un troisième incident, du reste fort équivoque). La première fois, c’était deux mois après notre mariage, immédiatement après notre arrivée à la campagne, et la dernière fois, c’était le jour de sa mort. – Et vous pensiez que j’étais un monstre, un esprit rétrograde, un esclavagiste ? – Il rit… – À ce sujet, vous souvenez-vous, Rodion Romanovitch, qu’il y a quelques années, aux bienheureux temps de la parole publique, on a couvert de honte, dans la presse, un gentilhomme – j’ai oublié son nom – qui avait cravaché une étrangère, dans un wagon, vous vous souvenez ? C’est cette même année que s’est produit « l’acte odieux » du « Siècle » (et vous vous souvenez aussi des « Nuits Égyptiennes », des confidences publiques ? Les yeux noirs ! Oh, où es-tu, jeunesse !). Alors, voici mon avis : je n’excuse nullement le monsieur qui a fouetté l’étrangère, car enfin…, pourquoi l’excuserai-je ? Ceci dit, je ne peux m’empêcher de faire remarquer qu’il y a des « étrangères » à ce point provocantes qu’il n’y a pas, me semble-t-il, de progressiste qui puisse répondre de lui. Personne n’a abordé l’affaire de ce côté-là, et pourtant c’est précisément le côté le plus humain de la question ; c’est ainsi !

Ayant dit ceci, Svidrigaïlov se mit de nouveau à rire. Il était évident, pour Raskolnikov, que c’était un homme fermement décidé à arriver à ses fins et qui savait ce qu’il faisait.

– Vous n’avez sans doute parlé à personne depuis plusieurs jours ? demanda-t-il.

– C’est un peu cela. Mais dites, cela ne vous étonne-t-il pas que je sois de si bonne composition ?

– Parce que je ne suis pas froissé de l’insolence de vos questions ? Est-ce pour cela ? Mais… pourquoi s’en offenser ? J’ai répondu comme vous avez questionné, ajouta-t-il avec une étonnante bonhomie. Il n’y a pas grand-chose qui m’intéresse particulièrement, je vous le jure, continua-t-il pensivement. Surtout, actuellement, je n’ai absolument rien à faire ici. Du reste, il vous est loisible de penser que je m’efforce de gagner vos bonnes grâces par calcul, d’autant plus que je désire rencontrer votre sœur – je vous l’ai dit moi-même. Je vous le dirai ouvertement : je m’ennuie ! Surtout ces trois jours-ci : j’ai même été content de vous voir… N’en soyez pas irrité, Rodion Romanovitch, mais vous me semblez aussi – Dieu sait pourquoi – terriblement bizarre. Dites ce que vous voulez, mais il y a quelque chose d’étrange en vous, et surtout actuellement, c’est-à-dire pas précisément en cet instant, mais en général… maintenant. Allons, allons, c’est bon, je ne continue pas, ne vous rembrunissez pas. Je ne suis pas l’ours que vous pensez.

Raskolnikov le considéra d’un air sombre.

– Peut-être n’êtes-vous nullement un ours, dit-il. Il me semble même que vous êtes du meilleur monde, ou, tout au moins, que vous savez être très convenable, à l’occasion.

– Je ne me préoccupe de l’opinion de personne, répondit Svidrigaïlov sèchement, et même avec une pointe d’arrogance ; – et alors, pourquoi ne pas tâter de la trivialité, lorsque ce vêtement convient si bien à notre climat et… surtout si l’on s’y sent porté par sa nature, ajouta-t-il, se mettant de nouveau à rire.

– J’ai pourtant entendu dire que vous avez beaucoup d’amis ici. Vous êtes ce qu’on appelle un homme « ayant des relations ». Qu’avez-vous besoin de moi alors, si ce n’est dans un but précis ?

– C’est exact, repartit Svidrigaïlov, sans répondre au point principal de la question. J’en ai déjà rencontré plusieurs depuis trois jours que je bats le pavé ; j’en ai reconnu quelques-uns, et je pense que certains m’ont reconnu aussi. C’est normal ; je suis bien habillé et l’on me sait de la fortune ; car la réforme agraire ne nous a pas atteints : le revenu des bois et des prairies d’alluvions nous est resté ; mais… je n’irai plus voir mes amis ; j’en étais déjà excédé auparavant : voilà trois jours que je rôde, et je ne me suis encore mis en rapport avec personne… Et cette ville ! Dites-moi un peu comment elle s’est constituée, cette ville ! La ville des ronds-de-cuir et des séminaristes ! Vraiment, j’ai laissé passer beaucoup de choses sans les remarquer, il y a huit ans, lorsque je traînais par ici… Je n’espère plus qu’en l’anatomie, je vous le jure !

– Comment ça ?

– Bah, vous savez, à propos des clubs, de ces Dussaud, et encore à propos du progrès – qu’ils se passent de nous, maintenant, poursuivit-il, toujours sans relever la question. Et puis, pourquoi nécessairement être un tricheur ?

– Ah, vous avez triché aussi ?

– Comment donc ! Nous étions toute une bande, des gens des plus convenables, il y a huit ans ; nous tuions le temps, et c’étaient des gens vraiment très bien ; il y avait des poètes, des capitalistes. En général, chez nous, dans la société russe, ce sont les faussaires qui ont les meilleures manières,

– l’avez-vous remarqué ? (Je me suis relâché à la campagne.) Pourtant, un Grec a manqué de me faire mettre en prison pour dettes. Et c’est alors qu’est survenue Marfa Pètrovna ; elle a marchandé un peu, et elle m’a racheté pour trente mille deniers d’argent. (J’en devais soixante-dix mille.) Je l’ai épousée et elle m’a emmené tout de suite chez elle, à a campagne, comme si j’étais un trésor. Elle était mon aînée de cinq ans. Elle m’aimait énormément. Je n’ai pas quitté la campagne pendant sept ans. Et notez bien qu’elle a conservé toute sa vie, comme arme contre moi, un document établi au profit d’un tiers, au sujet de ces trente mille roubles. Et si jamais je m’étais révolté, j’étais fait comme un rat. Et elle n’aurait pas hésité ! Les femmes savent concilier tout ça, vous savez.

– Et s’il n’y avait pas eu ce document, vous auriez pris le large ?

– Je serais bien embarrassé de répondre. Ce document me gênait à peine. Je n’éprouvais pas le désir de m’en aller, et encore, Marfa Pètrovna, voyant mon ennui, m’avait elle-même invité deux fois à faire un voyage à l’étranger. Mais quoi ! J’étais déjà allé à l’étranger, et je m’y suis toujours ennuyé. Rien de précis, mais voilà, l’aurore, la baie de Naples, la mer, je regarde et ça me rend triste. Ce qui est le plus écœurant, c’est que, en effet, on se sent triste. Non, on est mieux dans son pays. Ici, au moins, on accuse les autres de tout et l’on se justifie soi-même. J’irais bien m’engager dans une expédition pour le Pôle Nord, parce que j’ai le vin mauvais et il me répugne de boire ; mais il ne me reste plus rien, à part le vin. J’en ai fait l’essai. On dit que Berg va partir du jardin Youssoupov, dans un immense ballon, et qu’il consent à embarquer des compagnons de voyage, moyennant finances, est-ce vrai ?

– Alors, vous voulez aller en ballon ?

– Moi ? Non… c’est simplement… murmura Svidrigaïlov qui sembla devenir pensif.

« Alors, est-il sérieusement… » pensa Raskolnikov.

– Non, le document ne m’entravait pas, poursuivit Svidrigaïlov pensivement. C’est moi qui ne voulais pas quitter la campagne. D’ailleurs, voici un an que Marfa Pètrovna m’a rendu le document pour ma fête et, de plus, elle m’a fait cadeau d’une forte somme. Car elle avait un capital. « Vous remarquez combien j’ai confiance en vous, Arkadi Ivanovitch » – c’est ainsi qu’elle a parlé, je vous le jure ! Vous ne croyez pas qu’elle a parlé ainsi ? Vous savez, j’étais devenu un bon agronome ; on me connaissait dans la région. J’avais même fait venir des livres. Marfa Pètrovna m’encouragea au début, puis elle eut peur que je ne m’absorbe trop dans l’étude.

– Je vois que vous regrettez beaucoup Marfa Pètrovna ?

– Moi ? Peut-être, c’est possible, après tout. À propos, croyez-vous aux fantômes ?

– Quels fantômes ?

– Mais ce qu’on entend généralement par là !

– Et vous y croyez, vous ?

– Bah, après tout, non, pour vous plaire… C’est-à-dire, ce n’est pas tout à fait « non »…

– Vous en avez vu ?

Svidrigaïlov lui jeta un regard étrange.

– Marfa Pètrovna est venue me visiter, prononça-t-il, en tordant sa bouche en un curieux sourire.

– Comment cela ?

– Voilà, elle m’a rendu visite trois fois déjà. Je l’ai vue la première fois le jour même des funérailles, une heure après mon retour du cimetière. C’était la veille de mon départ pour Petersbourg. La deuxième fois, c’était il y a trois jours, à l’aube, en voyage, à la gare de Malaïa-Vichera la troisième fois, il y a deux heures, dans ma chambre ; j’étais seul.

– Vous ne dormiez pas ?

– Pas du tout. Aucune des trois fois, d’ailleurs. Elle entre, elle parle une minute ou deux et elle s’en va par la porte. Il me semble que je l’entends se mouvoir.

– Pourquoi donc étais-je convaincu qu’il allait sûrement vous arriver quelque chose de ce genre ? dit Raskolnikov, et tout de suite il fut surpris d’avoir laissé échapper cela. Il était très agité.

– Tiens, tiens ! Vous pensiez cela ? demanda Svidrigaïlov étonné. Est-ce possible ? Allons, n’ai-je pas dit que nous avions des points communs ?

– Vous ne l’avez jamais dit, coupa Raskolnikov avec colère.

– Je ne l’ai pas dit ?

– Non !

– Il me semblait… Tout à l’heure, lorsque j’ai pénétré chez vous et que j’ai vu que vous étiez couché, les yeux fermés, feignant de dormir, je me suis dit immédiatement : « c’est lui ! »

– Que signifie : « c’est lui » ? De quoi parlez-vous ? s’écria Raskolnikov.

– De quoi je parle ? Je n’en sais vraiment trop rien… bredouilla Svidrigaïlov, hésitant, mais avec franchise.

Ils se turent pendant une minute, tout en se regardant en plein dans les yeux.

– Tout ça, ce sont des bêtises ! s’écria Raskolnikov avec dépit. De quoi vous entretient-elle lorsqu’elle vient ?

– Elle ? Figurez-vous, les plus banales futilités, c’est à ne pas y croire ; et c’est cela qui m’irrite. La première fois qu’elle est entrée (j’étais rompu, vous savez : le service funèbre, le requiem, le repas… j’étais enfin seul dans mon bureau ; je venais d’allumer un cigare, je réfléchissais – elle entre par la porte : « Arkadi Ivanovitch, dit-elle, tous ces soucis vous ont fait oublier de remonter la pendule de la salle à manger. » Cette pendule-là, je la remontais en effet moi-même chaque semaine, et quand il m’arrivait de l’oublier, elle me le rappelait. Le lendemain, je me mets en route pour Petersbourg. J’entre à l’aube dans la gare – j’avais peu dormi, je me sentais tout courbaturé, les yeux bouffis de sommeil – je commande du café, et voici Marfa Pètrovna qui s’assied à côté de moi, elle tient un jeu de cartes en main. « Voulez-vous, Arkadi Ivanovitch, que je vous tire les cartes pour votre voyage ? » Elle savait bien tirer les cartes. Je m’en voudrai toujours de ne pas l’avoir laissée faire ! J’ai eu peur, je me suis enfui ; il est vrai que le train était annoncé. Aujourd’hui, j’étais assis après un fichu repas, l’estomac lourd, je fumais ; tout à coup, Marfa Pètrovna entra de nouveau, en grande toilette, habillée d’une robe de soie neuve avec une longue traîne. « Bonjour, Arkadi Ivanovitch », dit-elle, « ma robe vous plaît-elle ? Aniska ne saurait pas en faire une pareille. » (Aniska c’était notre couturière, une ancienne serve qu’on avait envoyée comme apprentie à Moscou, une belle fille). Marfa Pètrovna resta à tourner devant moi. Je regardai la robe, puis, attentivement, ma femme elle-même. « Qu’avez-vous, Marfa Pètrovna », dis-je, « à venir m’importuner pour de telles vétilles ? » – « Mon Dieu, Arkadi Ivanovitch, voilà que je vous importune, maintenant ! » Et je lui dis, pour l’agacer : « Je veux reprendre femme, Marfa Pètrovna. » – « Cela vous regarde, Arkadi Ivanovitch. Cela ne vous fait d’ailleurs pas grand honneur, qu’à peine votre femme enterrée, vous songiez déjà à vous remarier. Et si seulement vous aviez fait un bon choix ; mais je sais : cela ne convient ni à vous ni à elle, vous allez simplement vous rendre ridicule. » Et elle s’en fut ; je crus entendre le bruissement de sa traîne. Quelles bêtises, n’est-ce pas ?

– Mais au fond, vous mentez peut-être en ce moment ? dit Raskolnikov.

– Il est rare que je mente, répliqua Svidrigaïlov, qui sembla ne pas remarquer l’incivilité de la question.

– Vous n’aviez jamais vu de fantôme auparavant ?

– Si… rien qu’une fois, il y a six ans. J’avais un valet, Filka ; on venait de l’enterrer, lorsque j’ai crié étourdiment : « Filka, ma pipe ! » – Il entra et alla tout droit au râtelier où je mettais mes pipes. « C’est pour se venger », pensai-je alors ; ceci parce que nous nous étions fortement disputés juste avant sa mort. « Comment oses-tu entrer chez moi avec un vêtement déchiré au coude ! Hors d’ici, coquin ! » Il se retourna, sortit, et je ne le revis plus jamais. Je n’en ai rien dit à Marfa Pètrovna à ce moment-là. J’ai voulu faire célébrer un office pour le repos de son âme, mais un scrupule m’a retenu.

– Allez voir un médecin.

– Vous n’avez pas besoin de me le dire, je sais moi-même que ma santé n’est pas brillante, quoique je ne sache pas très bien ce qui ne va pas ; à mon idée, je suis cinq fois mieux portant que vous. Je ne vous ai pas posé la question : croyez-vous qu’on puisse voir des fantômes ? Je vous ai demandé : Croyez-vous que les fantômes existent ?

– Non, pour rien au monde je ne le croirais ! s’écria Raskolnikov avec animosité.

– Que raconte-t-on, d’habitude ? chuchota Svidrigaïlov, comme à part soi, le regard détourné et la tête un peu penchée. On dit : « tu es malade, donc l’apparition que tu as vue, ce n’était que pur délire ». Mais ce n’est pas logique. Je conviens que les fantômes ne se montrent qu’aux malades, mais le fait qu’ils n’apparaissent qu’aux malades ne démontre pas que les fantômes n’existent pas en eux-mêmes.

– C’est évidemment faux ! insista nerveusement Raskolnikov.

– Non ? C’est cela que vous pensez ? poursuivit Svidrigaïlov, lui jetant un long regard. Et si nous raisonnions ainsi (aidez-moi) : « Les fantômes sont des parcelles, des fragments, des éléments d’autres mondes. L’homme sain ne les voit pas, parce qu’étant bien portant, il est plus terrestre, plus matériel et, par conséquent, il doit vivre de la seule vie d’ici-bas en vertu de la plénitude et de l’ordre. Mais, dès qu’il tombe malade, dès que l’ordre terrestre est quelque peu dérangé dans sa structure, la possibilité d’un autre monde lui paraît immédiatement. Et plus il est malade, plus les contacts avec l’autre monde sont étroits ; et, lorsqu’il meurt, il passe directement dans l’autre monde ». J’ai réfléchi depuis longtemps à cela. Si vous avez foi en la vie future, vous pouvez bien avoir foi en mon raisonnement aussi.

– Je ne crois pas à l’au-delà, affirma Raskolnikov.

Svidrigaïlov était pensif.

– Et s’il n’y avait dans l’autre monde que des araignées ou quelque chose de ce genre, dit-il soudain.

« C’est un dément », pensa Raskolnikov.

– L’éternité nous apparaît toujours comme une idée que l’on ne peut comprendre, comme quelque chose d’énorme ! Mais pourquoi est-ce nécessairement énorme ? Et si, par hasard, au lieu de tout cela, il n’y avait là qu’une seule petite pièce, comme une salle de bain de paysan : les murs tout enfumés et des araignées dans tous les coins, et que ce soit là toute l’éternité. J’ai déjà rêvé à quelque chose de ce genre, vous savez.

– Se peut-il qu’il ne vous vienne rien de plus réconfortant et de plus juste à l’esprit ! s’écria Raskolnikov avec une sensation maladive.

– De plus juste ? Comment savoir, après tout ; c’est peut-être juste ainsi, et, vous savez, si cela avait dépendu de moi, c’est ainsi que j’aurais fait ! répliqua Svidrigaïlov avec un vague sourire.

En entendant cette absurde affirmation, Raskolnikov sentit une vague de froid le submerger. Svidrigaïlov leva la tête, le regarda attentivement, et soudain éclata de rire.

– Non mais, pensez un peu ! s’écria-t-il. Il y a une demi-heure, nous ne nous étions encore jamais vus, nous pensions être des ennemis ; nous avons même encore une affaire à régler, nous avons plaqué l’affaire et nous nous sommes lancés dans toute cette littérature ! Allons, n’avais-je pas raison en disant que nous sommes deux baies du même buisson ?

– Faites-moi le plaisir… continua avec irritation Raskolnikov. Laissez-moi vous demander de vous expliquer au plus vite, afin de m’apprendre pourquoi vous m’avez honoré de votre visite… et… et… je n’ai pas le temps, je dois me hâter, je suis obligé de partir…

– Je vous en prie, voici : votre sœur, Avdotia Romanovna, a l’intention d’épouser M. Piotr Pètrovitch Loujine ?

– Vous serait-il possible d’éviter toute question concernant ma sœur et de ne pas citer son nom ; je suis même surpris de ce que vous osiez le faire en ma présence, si vous êtes réellement Svidrigaïlov ?

– Mais je viens pour parler d’elle ; comment ne pas citer son nom dans ce cas ?

– C’est bien. Dites vite.

– Je suis certain que vous vous êtes déjà fait une opinion au sujet de ce M. Loujine (qui est mon parent par ma femme), pour peu que vous vous soyez entretenu avec lui pendant une demi-heure, ou que vous ayez entendu dire quelque chose d’exact et de précis à son sujet. Ce n’est pas un parti pour Avdotia Romanovna. À mon avis elle se sacrifie dans cette affaire, très généreusement et sans calcul aucun, au profit de… de ses proches. Il m’a semblé, d’après ce que j’ai entendu dire de vous, que, de votre côté, vous seriez très content si ce mariage pouvait ne pas se faire et cela sans porter atteinte aux intérêts de votre sœur. Maintenant que j’ai fait personnellement votre connaissance, j’en suis même convaincu.

– C’est très naïf à vous ; pardonnez-moi, je voulais dire : impudent, dit Raskolnikov.

– Vous voulez dire par là que je n’ai en vue que mes intérêts personnels ? Ne craignez rien, Rodion Romanovitch, si c’était ainsi, je ne me serais pas ouvert à vous de cette façon ; je ne suis pas totalement idiot, après tout. À ce sujet, je vais vous révéler une singularité psychologique. Tout à l’heure, lorsque je justifiais mon amour pour Avdotia Romanovna, je vous ai dit que j’étais moi-même la victime. Bon. Sachez que je ne suis plus épris de votre sœur, plus du tout, à ce point que cela me semble étrange même, car j’étais indiscutablement amoureux d’elle.

– À force de désœuvrement et de vice, coupa Raskolnikov.

– Je suis en effet vicieux et désœuvré. Mais votre sœur a tant d’attraits que je n’aurais vraiment pas pu rester insensible. Mais tout cela n’était que bêtise, comme je le vois maintenant.

– Y a-t-il longtemps que vous l’avez remarqué ?

– Je l’ai constaté déjà auparavant et je m’en suis définitivement convaincu il y a trois jours, presque à l’instant de mon arrivée à Petersbourg. Du reste, je m’imaginais encore, lorsque j’étais à Moscou, que je m’étais mis en route pour aller conquérir la main d’Avdotia Romanovna et rivaliser avec M. Loujine.

– Veuillez m’excuser, mais je vous serais obligé d’abréger et de passer directement au but de votre visite. Je n’ai pas le temps, je dois partir…

– Certainement, je vous en prie ! Arrivé à Petersbourg et m’étant résolu à tenter un certain… « voyage », j’ai trouvé nécessaire de donner quelques ordres préalables. J’ai laissé mes enfants chez leur tante ; ils ont de la fortune et n’ont pas besoin de moi. Et puis, le rôle de père ne me convient pas ! Je n’ai pris pour moi que ce dont Marfa Pètrovna m’a fait cadeau il y a un an. Cela me suffit. Excusez-moi, je passe tout de suite à l’affaire. Avant de partir pour ce voyage, qui, d’ailleurs, aura lieu peut-être… je voudrais en finir avec M. Loujine. Ce n’est pas que vraiment je ne puisse le souffrir, mais quand même, c’est à cause de lui qu’a eu lieu cette querelle avec Marfa Pètrovna lorsque j’ai appris que c’était elle qui avait manœuvré pour que ce mariage se fasse. Maintenant je veux obtenir, par votre intermédiaire, qu’Avdotia Romanovna m’accorde un entretien, même si vous le voulez, en votre présence, afin de lui expliquer, en premier lieu, qu’elle ne doit s’attendre à aucun avantage de son union avec M. Loujine, mais qu’au contraire, il n’en résultera que des inconvénients. En second lieu, après l’avoir priée de me pardonner pour tous ces récents désagréments, je solliciterai l’autorisation de lui offrir dix mille roubles, ce qui faciliterait la rupture avec M. Loujine, rupture qu’elle souhaiterait voir se réaliser, si elle en avait la possibilité.

– Mais vous êtes vraiment, vraiment fou ! s’écria Raskolnikov, plus étonné qu’irrité. Comment osez-vous me dire de telles choses ?

– J’étais sûr que vous alliez crier ; mais tout d’abord, quoique je ne sois pas riche, ces dix mille roubles sont disponibles, je veux dire que je n’en ai absolument, absolument pas besoin. Si Avdotia Romanovna les refusait, je les emploierais encore plus stupidement. Bon. Secondement, ma conscience est tout à fait en paix ; j’offre cela sans aucun calcul. Croyez-le ou non, mais vous le saurez avec certitude plus tard, vous et Avdotia Romanovna. Le fait est que j’ai réellement causé quelques ennuis et des contrariétés à votre honorable sœur ; par conséquent, me sentant sincèrement repentant, je veux vraiment, non pas racheter ma faute, non pas payer pour les ennuis, mais simplement faire quelque chose d’avantageux pour elle, pour cette raison que je n’ai pas le monopole, après tout, de ne lui causer que du mal. Si mon offre renfermait la moindre part de calcul, je n’aurais pas proposé dix mille roubles seulement, alors que je lui offrais beaucoup plus il y a cinq semaines à peine. En outre, je vais me marier, peut-être bientôt, avec une certaine jeune fille ; par conséquent toutes les suspicions concernant quelque manœuvre de ma part contre Avdotia Romanovna doivent tomber par ce fait même. Je dirai pour terminer qu’en se mariant avec M. Loujine, Avdotia Romanovna accepte le même argent, mais venant d’un autre côté… Ne soyez donc pas fâché, Rodion Romanovitch, jugez sainement et avec sang-froid.

En disant cela, Svidrigaïlov était lui-même extrêmement calme et de sang-froid.

– Je vous prie de terminer, dit Raskolnikov. De toute façon ce que vous dites est d’une inadmissible insolence.

– Nullement. Si c’était ainsi, on n’aurait, en ce bas-monde, que le droit de faire du mal, et faire le bien serait défendu au nom d’un futile formalisme. C’est ridicule. Si je mourais et si je laissais cette somme à votre sœur par testament, serait-il possible qu’elle ne l’acceptât pas ?

– Très possible.

– Ah, non ! Là, je ne suis plus d’accord. Mais, après tout, si c’est non, c’est non : qu’il en soit ainsi. Quand même dix mille roubles, c’est quelque chose d’excellent, à l’occasion. En tout cas, je vous prie de transmettre ce qui a été dit à Avdotia Romanovna.

– Non, je ne le ferai pas.

– Dans ce cas, Rodion Romanovitch, je me vois forcé de chercher moi-même à la voir et, par conséquent, de la déranger.

– Et si je lui transmettais ce que vous m’avez dit, vous n’essayeriez pas de la voir ?

– Je ne sais vraiment quoi vous répondre. J’aurais beaucoup aimé la voir.

– Ne l’espérez pas.

– Dommage. En somme, je suis un inconnu pour vous. Peut-être, quand nous nous connaîtrons plus intimement.

– Vous croyez que nous nous connaîtrons plus intimement ?

– Pourquoi pas, en somme ? dit Svidrigaïlov en souriant, et il prit son chapeau. Ce n’est pas que je tienne tellement à vous déranger et, en venant ici, aujourd’hui, je ne comptais pas trop sur votre amabilité, bien qu’après tout, votre visage ait éveillé mon intérêt ce matin…

– Où m’avez-vous aperçu ce matin ? interrogea Raskolnikov inquiet.

– Par hasard… J’ai l’impression qu’il y a quelque chose en vous qui s’apparente à moi… Mais ne vous inquiétez pas, je ne suis pas un fâcheux ; je me suis entendu avec des tricheurs, j’ai réussi à ne pas ennuyer un grand seigneur, le prince Svirbei, mon parent éloigné, j’ai su écrire une petite chose sur la madone de Raphaël dans l’album de Mme Prikoulova, je suis resté sept ans sans désemparer chez Marfa Pètrovna, j’ai couché chez Viasemsky, place Sennoï, au bon vieux temps, et je prendrai peut-être l’envol, dans un ballon, avec Berg.

– Bon. Me permettez-vous de vous poser une question : est-ce bientôt que vous avez l’intention de partir en voyage ?

– Quel voyage ?

– Mais enfin, ce « voyage » dont vous avez parlé tout à l’heure…

– Ah ! le « voyage » ? Oh, oui !… Je vous ai, en effet, parlé de « voyage »… Mais ça, c’est un sujet très étendu… Si vous saviez, pourtant, quelle question vous venez d’aborder ! continua-t-il, en haussant la voix, et il eut un rire bref. Peut-être me marierai-je, au lieu de partir en « voyage » ; on me présente un parti.

– Ici ?

– Oui.

– Vous ne perdez pas votre temps.

– Mais, quand même, je voudrais beaucoup revoir Avdotia Romanovna, ne fût-ce qu’une fois. Je vous le demande avec insistance ! Eh bien, au revoir… Ah, oui ! Informez votre sœur, Rodion Romanovitch, qu’elle figure sur le testament de Marfa Pètrovna pour trois mille roubles. Ceci est absolument exact, Marfa Pètrovna a donné des ordres une semaine avant de mourir, cela a eu lieu devant moi. Avdotia Romanovna pourra toucher cet argent dans deux ou trois semaines.

– Est-ce vrai ?

– Oui, c’est vrai. Vous pouvez le lui dire. Allons, très honoré. Je suis descendu tout près d’ici.

En quittant la chambre, Svidrigaïlov rencontra Rasoumikhine devant la porte.

II

Huit heures allaient bientôt sonner. Raskolnikov et Rasoumikhine se dépêchaient afin d’atteindre l’hôtel Bakaléïev avant Loujine.

– Qui était-ce ? interrogea Rasoumikhine dès qu’ils furent sortis.

– C’était Svidrigaïlov, ce châtelain chez qui ma sœur a été gouvernante, et dans la maison duquel elle a été offensée. Elle est partie de là à cause de ses instances amoureuses, chassée par sa femme, Marfa Pètrovna. Celle-ci a demandé ensuite pardon à Dounia et, il n’y a pas longtemps, elle est morte. C’est la dame dont on a parlé tout à l’heure. Je ne sais pour quelles raisons, mais je crains beaucoup cet homme. Il est venu ici aussitôt que sa femme a été enterrée. Il est très bizarre et il est résolu à agir… Il semble savoir quelque chose… Dounia doit être protégée contre lui… c’est cela que je voulais te dire, tu comprends ?

– Protégée ? Qu’a-t-elle à craindre de lui ? Rodia, mon vieux, merci de me parler ainsi… Oui, oui, nous allons la protéger !… Où habite-t-il ?

– Je ne sais pas.

– Tu aurais dû le lui demander ! Dommage ! Bah, après tout, je le trouverai !

– As-tu vu son visage ? demanda Raskolnikov après un moment de silence.

– Mais oui, j’ai vu son visage. Je m’en souviendrai.

– Tu l’as bien vu ? Bien nettement ? reprit Raskolnikov avec insistance.

– Mais oui, je m’en souviens très bien ; je l’identifierais entre mille, j’ai une bonne mémoire des physionomies.

Ils se turent encore.

– Hum… alors, c’est bien… murmura Raskolnikov. Car, tu sais… j’ai pensé… il me semble… que peut-être – ce n’est que de l’imagination.

– Mais de quoi parles-tu ? Je ne comprends pas très bien ce que tu veux dire.

– Eh bien, vous dites tous, continua Raskolnikov, la bouche déformée par un sourire forcé, que je suis fou ; alors il m’a semblé que, peut-être, je le suis en effet, et que ce n’est qu’un fantôme que je viens de voir.

– Allons, Rodia !

– Qui sait ! Peut-être suis-je vraiment fou, et tout ce qui est arrivé ces jours-ci n’est peut-être qu’imagination pure.

– Ah, Rodia ! On t’a de nouveau ébranlé les nerfs… Mais de quoi a-t-il parlé ? Pour quelle raison est-il venu ?

Raskolnikov resta silencieux. Rasoumikhine médita pendant quelque temps.

– Écoute, voici mon rapport, dit-il enfin. Je suis passé par chez toi, tu étais endormi. Puis on a dîné, ensuite je me suis rendu chez Porfiri. Zamètov s’y trouvait encore. J’ai voulu tenter la chose, mais ça n’a pas pris. Je ne suis pas parvenu à attraper le ton juste. Ils ont eu l’air de ne pas comprendre ou de ne pas vouloir comprendre, mais ils ne se déconcertèrent pas non plus. J’ai emmené Porfiri près de la fenêtre et je lui ai parlé, mais, de nouveau, mon discours ne réussît pas : il regardait de côté et moi aussi. Enfin je lui ai mis « sur le pied familial » mon poing sous le nez, et je lui ai dit que j’allais l’écrabouiller. Il n’a fait que me jeter un coup d’œil ; j’ai craché et je suis parti ; c’est tout. C’est idiot. Je n’ai pas dit un mot à Zamètov. Seulement, tu vois, je pensais avoir fait du gâchis, mais en descendant l’escalier, une idée m’est venue une vraie inspiration : pourquoi donc nous donnons-nous tant de mal ? S’il y avait un danger ou quelque chose, alors évidemment… Mais maintenant, qu’est-ce que cela peut te faire ? Tu n’y es pour rien, alors tu craches dessus ; et nous allons bien rire ; à ta place, je m’amuserais à les mystifier. Comme ils seront gênés, après ! Fiche-toi d’eux ; plus tard, nous pourrons taper dessus, et maintenant, nous allons bien rire !

– C’est évident ! dit Raskolnikov. « Et que vas-tu dire demain ? » pensa-t-il. Fait bizarre, il ne lui était jamais passé par la tête de se demander « que va dire Rasoumikhine lorsqu’il saura ? »

Raskolnikov le regarda avec attention. Le rapport de Rasoumikhine sur sa visite chez Porfiri le laissait assez indifférent : tant de choses avaient pris de l’importance et tant d’autres avaient perdu leur intérêt depuis lors !

Dans le couloir, ils rencontrèrent Loujine ; celui-ci avait pénétré dans l’hôtel à huit heures précises, mais il avait dû chercher la chambre ; ils y entrèrent en même temps, mais sans échanger un regard ni un salut. Les jeunes gens précédèrent Piotr Pètrovitch qui, par courtoisie, traîna quelque peu dans l’antichambre enlevant son pardessus. Poulkhéria Alexandrovna vint immédiatement à sa rencontre sur le seuil. Pendant ce temps, Dounia accueillait son frère.

Piotr Pètrovitch entra et s’inclina devant les dames avec assez d’affabilité, quoique avec une importance marquée. Du reste, il semblait quelque peu dérouté et paraissait n’avoir encore pu reprendre pied. Poulkhéria Alexandrovna, un peu troublée elle aussi, se hâta de faire asseoir tout le monde autour d’une table ronde, sur laquelle se trouvait un samovar fumant. Dounia et Loujine s’assirent l’un en face de l’autre. Rasoumikhine et Raskolnikov s’étaient placés en face de Poulkhéria Alexandrovna : Rasoumikhine à côté de Loujine, Raskolnikov près de sa sœur.

Un court silence régna. Piotr Pètrovitch sortit lentement de sa poche un mouchoir de batiste parfumé et se moucha de l’air d’un honnête homme qui aurait été quelque peu blessé dans sa dignité et qui est fermement décidé à exiger des éclaircissements. La pensée lui était déjà venue, dans l’antichambre, de ne pas enlever son pardessus et de s’en aller, infligeant ainsi une punition sévère et sensible aux deux dames, pour leur faire comprendre tout de suite l’état des choses. Mais il ne s’y résolut pas. De plus, cet homme détestait les situations obscures, et, ici, il restait un point à élucider : sa volonté avait été si ouvertement méprisée qu’il s’était certainement passé quelque chose, et, par conséquent, il était préférable de savoir quoi le plus rapidement possible. Il serait toujours temps de punir par après, cela ne dépendait que de lui-même.

– J’espère que le voyage s’est passé sans incident ? demanda-t-il d’une voix officielle à Poulkhéria Alexandrovna.

– Grâce à Dieu, oui, Piotr Pètrovitch.

– J’en suis très heureux. Et pour Avdotia Romanovna, tout s’est-il également bien passé ?

– Je suis jeune et résistante, j’ai facilement supporté le voyage ; mais il a été très fatigant pour maman, répondit Dounétchka.

– Qu’y faire ? Nos voies ferrées nationales sont fort longues. Elle est grande, celle qu’on appelle « Notre Mère, la Russie »… Quant à moi, malgré mon désir, je n’ai pu me libérer à temps pour me rendre à la gare à votre rencontre. J’ai quand même l’espoir que les choses se sont passées sans trop de soucis pour vous ?

– Oh, non, Piotr Pètrovitch, nous étions très découragées, se hâta de déclarer Poulkhéria Alexandrovna avec une intonation spéciale. Et si Dieu lui-même ne nous avait envoyé Dmitri Prokofitch, je ne sais ce que nous serions devenues.

– Voici Dmitri Prokofitch Rasoumikhine, ajouta-t-elle, faisant la présentation.

– Mais j’ai déjà eu l’honneur…, murmura Piotr Pètrovitch, louchant avec animosité du côté de Rasoumikhine : ensuite il se rembrunit et se tut.

Piotr Pètrovitch semblait appartenir à cette variété d’hommes ayant des prétentions à l’affabilité et qui sont infiniment aimables en société, mais qui, pour peu que les choses n’aillent pas selon leur idée, perdent tout de suite leurs moyens et ressemblent plutôt à des sacs de farine qu’à d’élégants cavaliers susceptibles d’animer la compagnie. Le silence s’établit à nouveau. Raskolnikov s’était retranché dans un mutisme décidé, Avdotia Romanovna ne voulait pas ouvrir la bouche. Quant à Rasoumikhine, il n’avait rien à dire, si bien que Poulkhéria Alexandrovna s’inquiéta à nouveau.

– Saviez-vous que Marfa Pètrovna est morte, débuta-t-elle, en recourant à son moyen habituel.

– Bien sûr. J’ai connu la nouvelle de première main et je suis même venu pour vous dire que, immédiatement après les obsèques, Arkadi Ivanovitch Svidrigaïlov est parti subitement pour Petersbourg. Du moins en est-il ainsi d’après les renseignements que j’ai reçus de bonne source.

– À Petersbourg ? Ici ? interrogea Dounia avec inquiétude.

Elle et sa mère échangèrent un regard.

– Oui, c’est ainsi, et il a certainement un dessein quelconque si l’on considère la hâte de son départ et les circonstances qui ont précédé celui-ci.

– Mon Dieu ! Est-il possible que, même ici, il ne laisse pas Dounétchka en paix ? s’exclama Poulkhéria Alexandrovna.

– J’ai l’impression que ni vous ni Avdotia Romanovna n’avez lieu de vous inquiéter, à condition évidemment que vous refusiez d’entrer en contact avec lui. Quant à moi, je vais le surveiller et je cherche déjà maintenant où il est descendu…

– Oh, Piotr Pètrovitch, vous ne pouvez vous imaginer quelle frayeur vous m’avez causée ! poursuivit Poulkhéria Alexandrovna ; je ne l’ai rencontré que deux fois et il m’a semblé être un homme affreux ! Affreux ! Je suis certaine que c’est lui qui a causé la mort de Marfa Pètrovna.

– À ce sujet, il est impossible de conclure. Je possède des données exactes à ce sujet. Je ne nie pas qu’il ait hâté les choses, pour ainsi dire, par l’influence morale de l’offense ; mais en ce qui concerne la manière de vivre et la moralité du personnage, je suis de votre avis. Je ne sais s’il est riche à présent et combien lui a légué Marfa Pètrovna – ceci me sera connu dans le temps le plus court – mais il est évident qu’une fois à Petersbourg et ayant ne fût-ce qu’un peu de ressources, il va se remettre à son ancien genre de vie. C’est l’homme le plus dévergondé et le plus endurci dans le vice de tous les hommes de son genre ! J’ai de sérieuses raisons de croire que Marfa Pètrovna – qui a eu l’infortune de tellement l’aimer, et de racheter ses dettes il y a huit ans lui fut utile dans une autre histoire : ce n’est que grâce à ses efforts et à ses sacrifices que fût étouffée dans l’œuf une affaire criminelle, au sujet d’un attentat bestial et même fantastique, pour ainsi dire, pour lequel il aurait très bien pu être envoyé en Sibérie. Voici comment est cet homme, si vous voulez le savoir.

– Oh, mon Dieu ! s’exclama Poulkhéria Alexandrovna. Raskolnikov prêtait attentivement l’oreille.

– Est-ce vrai que vous avez des renseignements exacts à ce sujet ? demanda Dounia sérieusement et même sévèrement.

– Je ne vous ai dit que ce que m’a confié en secret feu Marfa Pètrovna. Il faut constater que, du point de vue juridique, l’affaire n’était pas claire du tout. Il y avait une certaine Resslich (je crois qu’elle y habite encore), c’est une étrangère, et, en outre, une usurière qui avait encore d’autres occupations. C’est avec cette Resslich que M. Svidrigaïlov entretenait depuis longtemps des relations fort étroites et mystérieuses. Chez cette femme, vivait une parente éloignée (une nièce, je pense), sourde et muette, une fille d’une quinzaine d’années – ou peut-être même avait-elle quatorze ans seulement – pour laquelle cette Resslich éprouvait une haine sans limite et à laquelle elle reprochait chaque bouchée de pain. Elle brutalisait la fillette, la frappait même cruellement. Un jour, on trouva celle-ci pendue dans le grenier. Le tribunal conclut au suicide. Après les procédures habituelles, l’affaire en resta là… mais quelque temps après, la justice reçut une dénonciation anonyme disant que la fillette avait été… sauvagement outragée par Svidrigaïlov. Il faut dire que l’affaire était très obscure : la dénonciation provenait d’une autre étrangère, une femme discréditée et très peu digne de foi ; enfin, la dénonciation n’eut pas de suite, grâce à l’intervention et à l’argent de Marfa Pètrovna ; tout se limita à des rumeurs. Ces rumeurs, pourtant, étaient hautement significatives. Vous avez évidemment entendu parler, Avdotia Romanovna, de ce qui se passa avec le valet Filka, mort des suites de tortures, il y a six ans environ, encore du temps du servage.

– L’on m’a affirmé, cependant, que ce Filka s’était pendu.

– C’est exact, mais c’est le système continu de persécutions et de corrections, instauré par M. Svidrigaïlov, qui l’a contraint, ou pour mieux dire, qui l’a poussé au suicide.

– Ceci, je l’ignorais, repartit Dounia d’une voix sèche ; l’on m’a raconté seulement une très étrange histoire. Filka était, disait-on, une sorte d’hypocondriaque, une espèce de philosophe de maison, les domestiques disaient « qu’il s’était perdu dans les livres » et qu’il s’est pendu plutôt à cause des railleries de M. Svidrigaïlov qu’à cause de ses mauvais traitements. Quand j’étais là, il se conduisait d’une manière convenable avec ses gens et ceux-ci l’aimaient, quoique, pourtant, ils l’accusaient également de la mort de Filka.

– Je vois, Avdotia Romanovna, que vous êtes encline à le justifier, remarqua Loujine, plissant les lèvres en un sourire ambigu. C’est en effet, un homme astucieux et séduisant aux yeux des dames, ce à quoi Marfa Pètrovna sert de déplorable exemple. Ma seule intention était de vous assister de mon conseil ; vous et votre mère, pour parer à de nouvelles tentatives qui ne manqueront pas d’avoir lieu. Pour moi, je suis fermement persuadé que cet homme disparaîtra à nouveau immanquablement dans la prison pour dettes. Marfa Pètrovna ne s’était jamais proposée de lui laisser quelque chose personnellement, car elle avait le souci de l’avenir de ses enfants, et s’il a reçu un legs quelconque, ce n’est que l’indispensable, quelque chose sans grande valeur, quelque chose d’éphémère qui ne durera pas un an, vu ses habitudes.

– Piotr Pètrovitch, je vous prie, dit Dounia, cessons de parler de M. Svidrigaïlov. Cela m’ennuie vraiment.

– Il est venu me rendre visite tout à l’heure, dit soudain Raskolnikov, sortant de son mutisme pour la première fois.

Il y eut des exclamations de toutes parts, tous les yeux se fixèrent sur lui. Piotr Pètrovitch lui-même fut ému.

– Il est entré chez moi il y a une heure et demie, lorsque je dormais ; il m’a réveillé et s’est présenté, poursuivit Raskolnikov. Il avait une allure dégagée et gaie, et il croyait fermement que nous allions nous entendre. Il désirait beaucoup, entre autres, avoir une entrevue avec toi, Dounia, et il m’a demandé de servir de tiers lors de cette rencontre. Il m’a dit avoir une proposition à te faire, et m’a expliqué de quoi il s’agit. En outre, il m’a formellement affirmé que Marfa Pètrovna, une semaine avant de mourir, a pris des dispositions pour te laisser, à toi, Dounia, une somme de trois mille roubles et tu pourras, très bientôt, disposer de cet argent.

– Merci, mon Dieu ! s’exclama Poulkhéria Alexandrovna en se signant. Prie pour elle, Dounétchka, prie pour elle.

– C’est l’exacte vérité, laissa échapper Loujine.

– Et alors, après ? demanda Dounia qui avait hâte d’en savoir davantage.

– Il a dit ensuite que lui-même n’était pas riche et que tout le domaine allait aux enfants qui sont maintenant chez leur tante. Il m’a dit encore qu’il était descendu quelque part non loin de chez moi, mais où, je ne le sais pas, je ne m’en suis pas informé.

– Mais que veut-il proposer à Dounétchka, en fin de compte ? interrogea Poulkhéria Alexandrovna avec inquiétude. Il te l’a dit ?

– Oui.

– Eh bien ?

– Pas maintenant.

Raskolnikov se tut et se remit à boire son thé.

Piotr Pètrovitch sortit sa montre et la regarda.

– Il est nécessaire que je m’en aille, pour m’occuper de mes affaire, et de ce fait, je ne vous gênerai pas, ajouta-t-il, l’air quelque peu vexé, et il s’apprêta à se lever.

– Restez, Piotr Pètrovitch, interrompit Dounia. Vous vous proposiez de passer la soirée avec nous. En outre, vous avez écrit que vous désiriez vous expliquer avec maman au sujet de quelque chose.

– C’est exact, Avdotia Romanovna, prononça Piotr Pètrovitch, en reprenant sa place, mais sans lâcher son chapeau. Je voulais en effet mettre au point, avec vous et votre honorable mère, certaines affaires fort importantes. Mais, tout comme votre frère, qui ne veut pas donner en ma présence des explications au sujet des propositions de M. Svidrigaïlov, je ne désire pas non plus, ni ne puis, m’expliquer en présence… des autres… au sujet de points aussi importants. En outre, la condition primordiale, sur laquelle j’ai insisté, n’a pas été observée…

Loujine prit un air important et amer, puis se tut.

– C’est à ma demande que votre désir de voir mon frère absent de notre entrevue n’a pas été satisfait, dit Dounia. Vous avez écrit que mon frère vous a outragé ; je pense qu’il faut immédiatement élucider cette affaire et que vous devez vous réconcilier. Et si Rodia vous a effectivement offensé, il devra vous demander pardon, et il le fera.

Piotr Pètrovitch reprit aussitôt courage.

– Même avec la meilleure volonté du monde, Avdotia Romanovna, il est de ces affronts qu’il est impossible de laisser passer. Il y a, en tout, des limites qu’il est dangereux de franchir, car, si on les dépasse, il est impossible de revenir en arrière.

Dounia l’arrêta, un peu agacée :

– Mais je ne parlais pas de cela, en somme, Piotr Pètrovitch, dit-elle. Rendez-vous compte que tout notre avenir dépend maintenant du fait de savoir si l’on pourra ou non élucider ces différends. Je vous le dis immédiatement, je ne peux pas envisager les choses d’une autre manière, et si vous tenez à moi, ne fût-ce qu’un peu, cette histoire doit être terminée aujourd’hui même… si cela vous semble difficile. Je vous le répète, si mon frère a tort, il vous présentera ses excuses.

– Cela me surprend, que vous posiez la question de cette façon, dit Loujine, qui s’énervait de plus en plus. Tout en tenant à vous et, pour ainsi dire, en vous adorant, je peux très bien ne pas aimer du tout quelqu’un de votre famille. Aspirant à la joie d’obtenir votre main, je ne peux prendre sur moi, en même temps, d’assumer des obligations inconciliables…

– Oh, ne soyez pas si ombrageux, abandonnez cette susceptibilité, Piotr Pètrovitch, interrompit Dounia avec quelque émotion, et restez l’homme sensé et généreux que j’ai toujours vu en vous, et que je veux continuer à y voir. J’ai contracté vis-à-vis de vous un grand engagement ; je suis votre fiancée ; ayez confiance en moi dans cette affaire et, croyez-moi, je serai de taille à la trancher sans parti-pris. Que je prenne sur moi le rôle de juge est une surprise aussi bien pour mon frère que pour vous. Lorsque je l’ai invité (après avoir pris connaissance de votre lettre), à venir sans faute assister à notre entrevue, je ne lui ai rien dévoilé de mes projets. Vous devez comprendre que si vous ne vous réconciliez pas, je devrai choisir entre vous : ou bien vous, ou bien lui. Je ne veux ni ne peux, à aucun prix, commettre une erreur dans mon choix. Pour vous satisfaire, je devrais rompre avec mon frère ; pour mon frère, je devrais rompre avec vous. Je veux et je dois savoir maintenant, à coup sûr, s’il se considère vraiment comme mon frère, et si vous tenez à moi, si vous m’estimez, si vous êtes un époux pour moi.

– Avdotia Romanovna, prononça Loujine, les traits contractés – vos paroles sont trop hautement significatives pour moi, et je dirai même plus, elles sont blessantes, étant donné la position que j’ai l’avantage d’occuper vis-à-vis de vous. Sans parler de la façon offensante et bizarre dont vous nous mettez sur le même pied, moi et… un présomptueux jeune homme, vos paroles admettent la possibilité d’un manquement à la promesse que vous m’avez donnée. Vous avez dit : « ou bien vous, ou bien lui », ce qui montre combien peu je compte à vos yeux… je ne puis admettre cela, eu égard aux relations et aux… obligations qui existent entre nous.

– Comment ! s’emporta Dounia. Je mets vos intérêts au même rang que tout ce que j’ai eu de plus précieux jusqu’ici dans la vie, ce qui était toute ma vie, et maintenant, vous vous offusquez de ce que je fasse trop peu de cas de vous !

Raskolnikov eut un sourire mordant. Rasoumikhine frissonna violemment, mais Piotr Pètrovitch n’accepta pas l’objection : au contraire, il devint plus irritable et querelleur, comme s’il y prenait goût.

– L’amour pour le futur compagnon de l’existence, l’amour pour le mari doit supplanter l’amour pour le frère, prononça-t-il sentencieusement ; et, de toute façon, je ne peux être mis sur le même pied… Quoique j’eusse insisté tout à l’heure sur le fait que je ne veux ni ne peux m’expliquer en présence de votre frère, je me suis néanmoins décidé à m’adresser à votre honorable mère pour lui demander les éclaircissements nécessaires sur un point fort grave et blessant pour moi. Votre fils, dit-il à Poulkhéria Alexandrovna, – devant M. Raszoudkine (ou… est-ce bien ainsi ? excusez-moi, je n’ai pas retenu votre nom, prononça-t-il en se tournant vers Rasoumikhine avec un salut affable), – m’a blessé en déformant les paroles que je vous ai dites lors d’une conversation privée qui a eu lieu pendant que nous prenions le café, à savoir que le mariage avec une jeune fille pauvre qui a déjà goûté à l’amertume de la vie est, à mon avis, plus avantageux, au point de vue conjugal, que le mariage avec une jeune fille qui a été habituée à l’aisance, car, c’est ainsi plus utile pour la moralité. Votre fils a exagéré de propos délibéré le sens de mes paroles jusqu’à l’absurde, en m’accusant d’intentions méchantes et en se basant, à mon idée, sur votre propre correspondance. Je me considérerais comme heureux s’il vous était possible, Poulkhéria Alexandrovna, d’affirmer le contraire et, par le fait même, de me rassurer considérablement. Veuillez bien me communiquer dans quels termes, précisément, vous avez transmis mes paroles dans votre message à Rodion Romanovitch ?

– Je ne m’en souviens pas, dit Poulkhéria Alexandrovna déroutée. J’ai répété ce que j’ai compris. Je ne sais pas comment Rodion vous l’a rapporté… Peut-être a-t-il exagéré quelque peu.

– Sans une suggestion de votre part, il n’aurait rien pu exagérer.

– Piotr Pètrovitch, prononça Poulkhéria Alexandrovna avec dignité, – le fait que Dounia et moi nous nous trouvons ici prouve que nous n’avons pas pris vos paroles de mauvaise part.

– Parfait, maman ! approuva Dounia.

– Je suis donc coupable ! dit Loujine, froissé.

– Et puis, Piotr Pètrovitch, vous chargez toujours Rodion, et vous-même vous avez écrit quelque chose d’inexact à son sujet, hier, continua Poulkhéria Alexandrovna, réconfortée.

– Je ne me souviens pas d’avoir écrit quelque chose d’inexact.

– Vous avez écrit, dit Raskolnikov d’un ton tranchant et sans se retourner vers Loujine, que ce n’est pas à la veuve d’un homme écrasé que j’ai donné hier l’argent, ce qui était cependant exact, mais bien à sa fille (que je n’avais jamais vue avant ce jour). Vous avez écrit cela pour me brouiller avec les miens, et, dans ce but, vous avez caractérisé d’une façon sordide une jeune fille qui vous est inconnue. Ce sont des commérages et c’est bas.

– Pardonnez-moi, Monsieur, répondit Loujine, frémissant d’indignation, dans ma lettre j’ai parlé de vos qualités et de vos actes uniquement pour répondre aux vœux de votre mère et de votre sœur qui m’ont demandé de décrire comment je vous ai trouvé et quelle impression vous avez faite sur moi. Quant aux affirmations contenues dans ma lettre, je vous défie d’en trouver une qui ne soit pas exacte ; vous ne pouvez contester que vous avez donné l’argent et que, dans cette famille, toute malheureuse qu’elle soit, il y a des membres indignes ?

– Et à mon avis, vous, avec tous vos mérites, vous ne valez pas le petit doigt de cette pauvre fille à laquelle vous jetez la pierre.

– Par conséquent vous auriez l’audace de la faire admettre dans la compagnie de votre mère et de votre sœur ?

– C’est déjà fait, si vous voulez le savoir. Je l’ai priée aujourd’hui de s’asseoir à côté de maman et de Dounia.

– Rodia ! s’écria Poulkhéria Alexandrovna.

Dounétchka devint rouge, Rasoumikhine se rembrunit. Loujine eut un sourire caustique et hautain.

– Voyez vous-même, Avdotia Romanovna, dit-il, si oui ou non une entente est possible ici. J’espère que l’affaire est maintenant élucidée et clôturée une fois pour toutes. Je vais à présent me retirer pour ne pas nuire à l’agrément ultérieur de l’entrevue familiale et pour vous laisser libres de vous communiquer vos secrets (il se leva et saisit son chapeau). Mais avant de partir, j’oserais faire observer que j’espère être dispensé, à l’avenir, de telles rencontres, et pour ainsi dire, de tels compromis. Je vous fais spécialement la même prière, Poulkhéria Alexandrovna, d’autant plus que ma lettre était adressée à vous et à personne d’autre.

Poulkhéria Alexandrovna fut quelque peu blessée.

– Eh bien, Piotr Pètrovitch, croyez-vous que nous soyons déjà entièrement en votre possession ? Dounia vous a donné la raison pour laquelle votre désir n’a pas été satisfait : ses intentions étaient bonnes. Et puis vous m’écrivez comme si vous me donniez des ordres. Devons-nous prendre chacun de vos désirs pour un commandement ? Je vous dirai que, au contraire, vous devez être particulièrement complaisant et délicat à notre égard, étant donné que nous avons tout abandonné et que, confiantes en vous, nous sommes venues ici et, par conséquent, nous nous trouvons déjà en votre pouvoir.

– Ce n’est pas tout à fait juste, Poulkhéria Alexandrovna, et surtout maintenant que vous avez été informée du legs de trois mille roubles fait par Marfa Pètrovna, legs fort opportun, si l’on en juge par le nouveau ton que vous avez pris pour me parler, ajouta-t-il avec causticité.

– À en croire votre remarque, on pourrait vraiment penser que vous comptiez sur notre détresse, fit observer Dounia d’un ton irrité.

– Maintenant, en tout cas, je ne pourrai plus y compter, et surtout, je ne veux pas gêner la transmission des propositions secrètes d’Arkadi Ivanovitch Svidrigaïlov dont votre frère est chargé et qui ont pour vous, je le vois, une signification essentielle et peut-être fort plaisante.

– Ah, Seigneur ! s’exclama Poulkhéria Alexandrovna.

Rasoumikhine tenait à peine en place.

– N’as-tu pas honte, maintenant, Dounia ? demanda Raskolnikov.

– Oui, Rodia, j’ai honte, dit Dounia. Piotr Pètrovitch, sortez, fit-elle à Loujine, en blêmissant de colère.

Il semblait bien que Piotr Pètrovitch n’avait pas prévu un tel dénouement. Il avait eu trop confiance en lui-même, en son pouvoir et en l’impuissance de ses victimes. Il n’y crut pas d’abord. Il pâlit, et ses lèvres frémirent.

– Avdotia Romanovna, si je prends la porte sur un tel congé, alors – tenez-en compte – je ne reviendrai plus jamais. Réfléchissez-y bien. Je tiens mes promesses.

– Quelle impudence ! s’écria Dounia en se levant brusquement. Mais je ne veux pas que vous reveniez !

– Comment ? A-h ! c’est ainsi ! s’écria Loujine qui, jusqu’au dernier instant, n’avait pas cru à un tel dénouement et qui, pour cette raison, perdait maintenant pied. A-h ! c’est comme cela ? Mais savez-vous, Avdotia Romanovna, que j’ai aussi le droit de protester !

– À quel titre osez-vous lui parler ainsi, s’interposa ardemment Poulkhéria Alexandrovna. Pour quelles raisons protesteriez-vous ? Et quels droits avez-vous ? Croyez-vous que je donnerais ma Dounia en mariage à un homme comme vous ? Allez-vous-en, laissez-nous tout à fait ! Nous sommes nous-mêmes coupables de nous être engagées dans une affaire malhonnête et c’est surtout ma faute…

– Mais quand même, Poulkhéria Alexandrovna, dit Loujine qui, déjà furieux, s’échauffait encore – vous m’avez lié par la parole donnée que vous reniez maintenant… et puis… j’ai été pour ainsi dire contraint, de ce fait, à des dépenses…

Cette dernière réclamation était tellement dans la manière d’être de Piotr Pètrovitch que Raskolnikov, qui pâlissait à cause des efforts qu’il faisait pour contenir sa colère, ne résista pas et, soudain, éclata de rire. Mais Poulkhéria Alexandrovna était hors d’elle-même.

– Des dépenses ? Quelles dépenses ? Est-ce vraiment de notre coffre que vous voulez parler ? Mais on vous l’a transporté pour rien. Et c’est nous qui vous avons lié les mains ! Mais reprenez donc vos esprits, Piotr Pètrovitch ; c’est vous qui nous aviez lié les pieds et les poings.

– Assez, maman, je vous en prie, assez ! dit Avdotia Romanovna en essayant de la calmer. Piotr Pètrovitch, je vous le demande, allez-vous-en !

– Je m’en vais, mais permettez-moi encore un dernier mot ! dit-il, s’étant presque complètement rendu maître de lui-même. Votre maman, semble-t-il, a tout à fait perdu de vue que je me suis décidé à vous épouser après que les rumeurs au sujet des événements qui ont compromis votre réputation ait parcouru toute la région. Dédaignant pour vous l’opinion publique et ayant rétabli votre honneur, j’aurais eu évidemment le droit de compter sur une récompense et même d’exiger votre gratitude… Et ce n’est que maintenant que mes yeux se sont ouverts… Je vois bien que, peut-être, j’ai agi fort étourdiment en négligeant la rumeur publique…

– Mais il croit avoir une tête de rechange ! cria Rasoumikhine en sautant sur ses pieds, prêt à faire prompte justice de Loujine.

– Vous êtes bas et méchant ! dit Dounia.

– Plus une parole, plus un geste ! s’écria Raskolnikov en repoussant Rasoumikhine.

Ensuite, s’avançant vers Loujine jusqu’à le toucher :

– Veuillez sortir ! dit-il calmement et distinctement. Et pas un mot de plus, ou sinon…

Piotr Pètrovitch le regarda pendant quelques secondes, le visage tordu par la rage ; ensuite il se retourna et sortit ; il était évident que peu d’hommes ressentent dans leur cœur autant de haine que Loujine en emportait en quittant Raskolnikov. C’était lui et lui seul qu’il accusait de tout. Il est remarquable qu’en descendant l’escalier il s’imaginait toujours que, peut-être, l’affaire n’était pas totalement perdue et que, en ce qui concerne les deux dames, les choses pouvaient encore fort bien être arrangées.

III

Le fait était que, jusqu’à la toute dernière minute, il n’avait nullement prévu une pareille issue. Il avait gardé confiance jusqu’au bout, n’admettant même pas la possibilité de ce que deux femmes pauvres et sans défense pussent échapper à son emprise. Il s’en persuada d’autant plus facilement qu’il était plein de vanité et d’une assurance, que l’on pourrait mieux appeler adoration de soi-même. Piotr Pètrovitch, parti de fort bas, avait acquis l’habitude maladive de s’admirer lui-même ; il prisait beaucoup sa propre intelligence et ses capacités ; il lui arrivait, lorsqu’il était seul, de contempler son image dans un miroir. Mais plus que tout, il aimait et appréciait son argent, l’argent gagné par son labeur et par divers autres moyens : l’argent qui le rendait, croyait-il, l’égal de tous ceux qui étaient supérieurs à lui à d’autres points de vue.

Lorsqu’il rappela, avec amertume à Dounia, qu’il était décidé à l’épouser malgré les mauvaises rumeurs qui circulaient sur son compte, Piotr Pètrovitch était absolument sincère et il ressentait même un réel dépit à la pensée de la « noire ingratitude » de celle-ci. Lorsqu’il demanda la main de Dounia pourtant, il était convaincu depuis longtemps de l’absurdité des cancans, qui avaient d’ailleurs été réfutés par Marfa Pètrovna en personne et auxquels plus une âme, dans la petite ville, n’ajoutait encore foi. Bien au contraire, chacun s’était mis, avec enthousiasme, à rendre justice à Dounia. D’ailleurs il n’aurait pas contesté, maintenant, qu’il était déjà convaincu de l’innocence de celle-ci, à l’époque des fiançailles. Néanmoins, il prisait beaucoup sa résolution d’élever celle-ci jusqu’à lui et envisageait cet acte comme un haut fait. En disant cela à Dounia, il avouait en même temps une pensée secrète, couvée depuis longtemps et dont il s’était déjà félicité plus d’une fois. Il ne comprenait pas comment les autres ne s’extasiaient pas sur son exploit. Lorsqu’il s’était présenté chez Raskolnikov, il avait le sentiment d’être le bienfaiteur venant récolter les fruits de ses bontés, et il était prêt à écouter de très agréables compliments. Maintenant, en descendant l’escalier, il se considérait évidemment comme bafoué et incompris terriblement.

Dounia lui était déjà nécessaire ; il lui était impossible de renoncer à elle. Depuis longtemps, depuis plusieurs années, il songeait avec délices au mariage ; mais il préférait patienter et amasser de l’argent. Il pensait avec ivresse, dans le plus grand secret, à quelque jeune fille de bonnes mœurs, pauvre (il fallait absolument qu’elle fût pauvre), très jeune, très jolie, distinguée et instruite, rendue très craintive par beaucoup de malheurs et qui se prosternerait devant lui. Elle le considérerait pendant toute sa vie comme son bienfaiteur, lui serait soumise, le vénérerait et l’adorerait, uniquement lui et personne d’autre. Combien de tableaux, combien de savoureux épisodes n’avait-il pas imaginés sur ce thème si séduisant, lorsqu’il se délassait de ses occupations. Et voici que le rêve de tant d’années allait s’accomplir : la beauté et l’instruction d’Avdotia Romanovna l’avaient impressionné ; la détresse de sa situation l’avait excité au plus haut degré. Il trouvait en elle plus qu’il n’avait rêvé : une jeune fille ayant du caractère, fière, vertueuse, supérieure à lui par l’éducation et la culture (il s’en rendait compte) ; et cette jeune fille allait lui être humblement reconnaissante de son bienfait pendant toute sa vie ; elle allait s’effacer avec vénération devant lui et il allait en être le maître absolu et incontesté !… Comme par un fait exprès, peu de temps avant ses fiançailles, après de longues réflexions et de nombreux atermoiements, il s’était décidé à changer de carrière, à élargir son champ d’action et, en même temps, à pénétrer dans un milieu social plus élevé, ce dont il rêvait avec complaisance depuis des années… En un mot, il avait décidé de tâter de Petersbourg. Il savait que les femmes, en général, peuvent faciliter bien des choses. Le prestige d’une femme charmante, vertueuse, instruite, lui rendrait la lutte plus aisée, attirerait sur lui l’attention du monde, lui ajouterait une auréole… et voilà que tout s’écroulait ! Cette brusque et odieuse rupture l’avait surpris comme un coup de foudre. C’était quelque infâme plaisanterie, quelque absurdité ! On ne pouvait l’accuser que d’avoir protesté un peu, et ensuite, il n’avait même pas eu la possibilité de s’expliquer ! Il avait badiné, puis il s’était laissé entraîner… et tout cela avait fini si mal ! Il était déjà devenu amoureux, à sa façon, de Dounia, il régnait déjà sur elle dans ses rêves, et, soudain !… Non ! Dès demain, il fallait tout rétablir, réparer, corriger, et surtout anéantir cet insolent blanc-bec, ce gamin, de qui venait tout le mal. Rasoumikhine lui revenait involontairement à la mémoire et il en éprouvait une pénible sensation… Mais il se tranquillisa vite à ce sujet : « Allons, c’est ridicule, mettre celui-là à mon niveau ! » pensa-t-il. Cependant, il craignait sérieusement quelqu’un : Svidrigaïlov. En un mot, il prévoyait encore beaucoup de tracas pour l’avenir.

– Non ! C’est moi qui suis la plus fautive, disait Dounétchka en embrassant sa mère. Son argent m’a séduite. Mais je te jure, Rodia, je ne pensais pas du tout que ce fût un homme aussi indélicat. Si j’avais décelé plus tôt sa vraie nature, je ne me serais jamais laissée entraîner ! Ne me juge pas, Rodia !

– C’est Dieu qui nous en a délivrés ! c’est Dieu ! murmurait Poulkhéria Alexandrovna avec une sorte d’absence d’esprit, comme si elle n’avait pas encore pleinement compris ce qui s’était produit.

Tout le monde était heureux. Cinq minutes après le départ de Loujine, tous riaient. Parfois seulement Dounétchka devenait pâle et fronçait les sourcils en se rappelant ce qui était arrivé, Poulkhéria Alexandrovna ne s’était nullement imaginé qu’elle aurait pu être aussi heureuse ; le fait de rompre avec Loujine lui apparaissait, le matin encore, comme un grand malheur. Rasoumikhine était aux anges. Il n’osait pas encore extérioriser sa joie librement, mais il tremblait tout entier de bonheur, comme s’il était secoué de fièvre. Il avait l’impression qu’un très gros poids qui écrasait son cœur avait été enlevé. À présent, il lui était permis de consacrer toute sa vie aux deux femmes, de les servir… Et puis, savait-on jamais, si maintenant !… Mais il repoussait cette pensée avec frayeur, craignant sa propre imagination. Raskolnikov, seul, restait assis à la même place, distrait et presque sombre. Lui, qui avait le plus insisté pour que l’on écartât Loujine, s’intéressait maintenant moins qu’eux à ce qui était arrivé. Dounia pensait involontairement qu’il lui gardait encore rancune ; Poulkhéria Alexandrovna l’observait craintivement.

– Que t’a raconté Svidrigaïlov ? lui demanda Dounia.

– Ah, mais oui ! s’exclama Poulkhéria Alexandrovna.

Raskolnikov leva la tête :

– Il veut à tout prix t’offrir dix mille roubles en cadeau et il voudrait te rencontrer encore une fois en ma présence.

– Revoir Dounia ! Jamais ! s’exclama Poulkhéria Alexandrovna. Comment ose-t-il offrir de l’argent !

Ensuite Raskolnikov conta, assez sèchement, son entretien avec Svidrigaïlov. Il ne parla pas de l’épisode des fantômes pour ne pas surcharger son récit et par répugnance de parler d’autre chose que du strict nécessaire.

– Et quelle réponse lui as-tu faite ? demanda Dounia.

– J’ai dit d’abord que je ne te transmettrais rien du tout. Alors il a déclaré qu’il essaierait par tous les moyens d’obtenir lui-même une entrevue. Il affirma que sa passion n’avait été qu’un caprice et que, maintenant, il ne ressentait plus aucun amour pour toi. Il ne veut pas que tu épouses Loujine… Son discours était plutôt confus.

– Comment t’expliques-tu l’attitude de cet homme, Rodia ? Quelle idée te fais-tu de lui ?

– J’avoue que je ne le comprends pas très bien. Il offre dix mille roubles et il reconnaît qu’il n’est pas riche. Il déclare qu’il va partir quelque part et il oublie ces paroles dix minutes plus tard. Il dit aussi qu’il va se marier, qu’on lui présente un parti… Il a évidemment un but, et ce but est sans doute mauvais. Mais encore, il est difficile de comprendre pourquoi il a abordé si stupidement l’affaire s’il a des intentions répréhensibles… J’ai évidemment refusé cet argent en ton nom, une fois pour toutes. Il m’a semblé, en général, bizarre, et même… quelque peu anormal. Je peux m’être trompé, il est possible que tout cela ne soit qu’une mystification de sa part. La mort de Marfa Pètrovna semble l’avoir impressionné…

– Qu’elle repose en paix ! s’écria Poulkhéria Alexandrovna. Je prierai Dieu toute ma vie pour elle ! Que serait-il advenu de nous sans ces trois mille roubles, Dounia ! Mon Dieu, c’est comme si cet argent nous tombait du ciel ! Tu sais, Rodia, nous ne possédions plus que trois roubles ce matin ; Dounia et moi nous nous demandions comment mettre au plus vite la montre en gage, pour ne pas devoir demander secours à cet homme, en attendant qu’il nous donne lui-même notre nécessaire.

Dounia était vraiment stupéfaite par la proposition de Svidrigaïlov. Elle restait debout, pensive.

– Il a machiné quelque chose d’affreux, prononça-t-elle, comme pour elle-même, à voix basse, prête à frissonner.

Raskolnikov s’aperçut de cette excessive terreur.

– Il me semble que je le reverrai plus d’une fois encore, dit-il à Dounia.

– Nous allons le surveiller ! Je trouverai l’endroit où il niche ; cria Rasoumikhine avec énergie. J’aurai l’œil sur lui ! Rodia y consent ! Il m’a dit tout à l’heure : « Protège ma sœur ». Me le permettez-vous, Avdotia Romanovna ?

Dounia lui tendit la main en souriant, mais son visage garda une expression soucieuse. Poulkhéria Alexandrovna lui jetait des coups d’œil timides ; du reste, les trois mille roubles la tranquillisaient visiblement.

Un quart d’heure plus tard, la conversation était devenue des plus animées. Raskolnikov lui-même, quoique restant silencieux, écouta attentivement pendant quelque temps. C’était Rasoumikhine qui discourait.

– Pourquoi, pourquoi donc partiriez-vous ? déclara-t-il avec ivresse ? Que feriez-vous dans votre trou de province ? Et surtout, vous êtes ici ensemble et vous avez besoin l’un de l’autre – et rudement besoin, croyez-moi. Allons, restez, ne fût-ce que quelque temps… Laissez-moi devenir votre ami, votre associé et je vous affirme que nous allons fonder une magnifique entreprise. Écoutez-moi bien, je vais tout vous expliquer en détail, tout le projet ! Il m’était venu à l’esprit déjà ce matin, lorsque rien ne s’était encore produit… Voici de quoi il s’agit : j’ai un oncle (je vous présenterai, c’est un petit vieux des plus honorable et des plus raisonnable) et cet oncle est possesseur d’un capital de mille roubles. Il vit de sa pension de retraite et ne connaît pas le besoin. Voici deux ans qu’il me presse d’accepter ce millier de roubles et de lui en donner six pour cent d’intérêt. Je devine son but, il veut tout bonnement m’aider. L’année passée cela ne m’était pas nécessaire, mais cette année-ci, j’attendais son arrivée, m’étant décidé à accepter son offre. Vous donnerez, de votre côté, un millier de roubles (des trois mille) et cela suffira pour les premiers frais. Et voilà l’association fondée. Qu’allons-nous entreprendre ?

Rasoumikhine se mit à exposer son projet. Il dit au sujet des libraires et des éditeurs que beaucoup d’entre eux ne comprennent pas grand’chose à leur profession et sont de ce fait, de mauvais éditeurs ; tandis que les maisons d’édition bien dirigées font des affaires et paient un intérêt parfois considérable. C’est précisément à une entreprise d’édition que pensait Rasoumikhine. Il travaillait depuis deux ans pour des libraires et connaissait passablement trois langues européennes, bien qu’il eût prétendu, il y a six jours, ne pas être très fort en allemand, ceci dans le but de faire accepter à Raskolnikov la moitié du travail et une avance de trois roubles. Il mentait alors et Raskolnikov le savait.

– Pourquoi donc laisser passer l’occasion lorsque nous possédons le principal : l’argent ? dit Rasoumikhine en s’exaltant. Évidemment il y aura beaucoup de besogne, mais nous allons travailler : vous, Avdotia Romanovna, Rodion, moi… certaines publications sont fort rémunératrices, maintenant ! Et le principal, c’est que nous saurons ce qui est intéressant à traduire. Nous allons traduire, éditer et étudier, tout ensemble. Ici je serai utile parce que je possède l’expérience. Il y a deux ans que je suis toujours fourré chez les libraires et je connais toutes les ficelles du métier : il ne s’agit pas, en somme, de « fabriquer des vases sacrés » ! Pourquoi laisserions-nous passer cette aubaine ! Et je connais deux ou trois œuvres étrangères – j’en garde le secret – dont on me donnerait, rien que pour la seule idée de les traduire et de les éditer, cent roubles la pièce, et même, pour l’une d’elles, je n’accepterais pas cinq cents roubles (pour l’idée seule, veux-je dire). Et d’ailleurs il est bien possible que si je proposais cela à l’un ou l’autre éditeur, il pourrait douter du succès ! Tas d’ânes ! Quant aux questions de l’imprimerie, du papier, de la vente, je me les réserve ! Je connais tous les trucs ! Nous commencerons petitement, nous arriverons à agrandir par après : nous aurons de quoi nous nourrir, et au moins, le capital engagé sera restitué.

Le regard de Dounia brillait.

– Ce que vous dites là me plaît beaucoup, Dmitri Prokofitch, dit-elle.

– Moi, évidemment, je ne m’y connais pas, dit Poulkhéria Alexandrovna. Peut-être est-ce bien, mais Dieu sait… C’est nouveau, nous nous engageons dans l’inconnu. Il est évident qu’il nous faut rester ici, quelque temps du moins…

Elle se tourna vers Rodion.

– Qu’en dis-tu, Rodia, demanda Dounétchka.

– Je pense que l’idée est bonne, répondit celui-ci. Il ne faut pas penser trop tôt à une firme, mais on peut éditer cinq ou six livres en étant certain de la réussite. Je connais moi-même une œuvre qui aurait du succès. Quant à sa capacité de conduire une affaire, je n’en doute pas : c’est l’homme qu’il faut… D’ailleurs, vous aurez le temps de tout discuter.

– Hourra ! cria Rasoumikhine. Maintenant, écoutez : il y a, dans cet immeuble, un appartement qui appartient au même propriétaire que ce garni. Ce logement ne communique pas avec l’hôtel ; il est meublé ; le prix est modéré ; il y a trois pièces. Vous allez le louer, pour les premiers temps. Je vais mettre votre montre en gage demain, je vous apporterai l’argent et tout va s’arranger par la suite. Et surtout, vous pourrez habiter tous les trois ensemble ; Rodia vivra avec vous… mais où t’en vas-tu, Rodia ?

– Comment, Rodia, tu pars déjà ? demanda Poulkhéria Alexandrovna quelque peu effrayée.

– Dans un moment pareil ! cria Rasoumikhine.

Dounia regardait son frère avec un étonnement soupçonneux. Sa casquette à la main, il était prêt à partir.

– Vous avez l’air de m’enterrer ou de me dire adieu pour l’éternité, prononça-t-il bizarrement.

Il eut quelque chose comme un sourire.

– Qui sait, il se peut que nous nous voyions pour la dernière fois, ajouta-t-il comme par mégarde.

Il avait eu cette idée mais les paroles étaient montées involontairement à ses lèvres.

– Mais qu’as-tu donc ! s’écria la mère.

– Où vas-tu, Rodia, interrogea Dounia d’une voix singulière.

– Mais comme ça… il faut absolument que j’aille…, répondit-il vaguement comme s’il hésitait sur ce qu’il voulait dire.

Pourtant, une ferme décision se dessinait sur les traits pâles de son visage.

– J’avais l’intention de vous prévenir…, en venant ici…, je voulais vous dire, maman…, ainsi qu’à toi, Dounia, que nous ferions mieux de ne plus nous voir pendant quelque temps. Je ne me sens pas bien, je ne suis pas tranquille… je viendrai plus tard, de moi-même, lorsque… je pourrai. Je vous aime et je ne vous oublie pas… Laissez-moi ! Laissez-moi seul ! J’y étais déjà résolu avant… Je le veux absolument… Quoiqu’il m’arrive, que je périsse ou non, je veux être seul. Oubliez-moi totalement. Ce sera mieux ainsi… Ne vous informez pas à mon sujet. S’il le faut, je viendrai moi-même… ou je vous appellerai. Peut-être tout ressuscitera-t-il ?… mais maintenant, si vous avez de l’affection pour moi, laissez-moi. Sinon, je vais vous haïr, j’en suis sûr… Adieu !

– Mon Dieu ! s’exclama Poulkhéria Alexandrovna.

La mère et la sœur étaient affreusement effrayées ; Rasoumikhine aussi.

– Rodia, Rodia ! Faisons la paix, sois avec nous comme avant ! s’exclama la pauvre mère.

Il se retourna et se dirigea à pas lents vers la porte. Dounia courut vers lui.

– Rodia ! Que fais-tu de ta mère ! chuchota-t-elle, les yeux brillants d’indignation.

Il lui lança un lourd regard.

– Ce n’est rien, vous me reverrez ; je viendrai vous voir de temps en temps, bredouilla-t-il à mi-voix, comme s’il ne comprenait pas pleinement ce qu’il voulait dire ; et il quitta la chambre.

– Égoïste, méchant et sans cœur ! s’exclama Dounia.

– Il est fou ! Fou ! Il n’est pas « sans cœur » ! C’est un dément ! Ne le voyez-vous donc pas ? C’est vous qui êtes « sans cœur » si vous ne comprenez pas cela, murmurait avec fougue Rasoumikhine à son oreille, en serrant son bras.

– Je reviens à l’instant, cria-t-il à Poulkhéria Alexandrovna, toute figée d’effroi, et il sortit en courant de la chambre.

Raskolnikov s’était arrêté au bout du couloir pour l’attendre.

– J’étais sûr que tu viendrais, dit-il. Retourne vers elles et reste auprès d’elles… Sois aussi demain avec elles… et toujours. Moi, je reviendrai peut-être… si c’est possible. Adieu !

Il s’en alla sans lui donner la main.

– Mais où vas-tu ? Qu’as-tu ? Qu’as-tu donc ? Mais est-ce possible d’agir ainsi !… bredouilla Rasoumikhine complètement déconcerté.

Raskolnikov s’immobilisa de nouveau.

– Une fois pour toutes : ne me questionne jamais. Je n’ai pas de réponse à te faire. Ne viens plus chez moi. Il se peut que je revienne ici… Laisse-moi ; mais elles, ne les abandonne pas. M’as-tu compris ?

Le corridor était obscur ; ils étaient debout près d’une lampe. Ils se dévisagèrent en silence pendant une minute. Rasoumikhine se souvint de cette minute pendant toute sa vie. Le regard brûlant et aigu de Raskolnikov devenait de plus en plus intense, s’enfonçait dans son âme, dans sa conscience. Brusquement, Rasoumikhine frissonna… Quelque chose d’étrange passa entre eux… Une idée glissa de l’un à l’autre ; c’était quelque chose de subtil, d’effrayant, d’horrible, de soudain compréhensible pour tous les deux… Rasoumikhine devint pâle comme un mort.

– Tu comprends, à présent ? dit Raskolnikov, le visage tordu en une grimace maladive… Retourne, va chez elles, ajouta-t-il encore et, pivotant sur ses talons, il sortit dans la rue…

Il ne serait pas possible de décrire ce qui arriva ce soir-là chez Poulkhéria Alexandrovna, comment Rasoumikhine revint, comment il les consola, comment il jura qu’il fallait laisser Rodia se reposer parce qu’il était malade. Il promit que Rodia reviendrait, qu’il viendrait les voir chaque jour ; il dit que Rodia était très ébranlé et qu’il ne fallait pas l’énerver. Lui-même allait le surveiller, lui trouver un bon docteur, un meilleur docteur, tout un conseil de médecins… En un mot, à partir de ce soir-là, Rasoumikhine devint pour elles un fils et un frère.

IV

Quant à Raskolnikov, il alla directement au bâtiment, situé sur le quai du canal, où logeait Sonia. C’était un antique immeuble de trois étages, dont les murs étaient peints en vert. Il s’adressa au portier ; celui-ci lui donna de vagues indications sur l’appartement du tailleur Kapernaoumov. Raskolnikov découvrit, dans un coin de la cour l’entrée d’un escalier obscur et étroit ; il monta au premier étage et déboucha dans la galerie qui courait tout le long de l’étage, du côté de la cour. Il rôdait, indécis, dans l’obscurité, à la recherche de l’appartement. Soudain, à trois pas, une porte s’ouvrit. Il en saisit distraitement la poignée.

– Qui est là ? demanda une voix féminine sur un ton inquiet.

– C’est moi… je viens vous voir, répondit Raskolnikov, et il pénétra dans la minuscule antichambre.

Elle était éclairée par une bougie enfoncée dans un chandelier de cuivre, posé tout de travers sur une chaise trouée.

– C’est vous ! Mon Dieu ! s’écria Sonia d’une voix faible, et elle s’arrêta, figée.

– Où se trouve votre chambre ? Par ici ?

Raskolnikov, essayant de ne pas la regarder, se hâta d’entrer.

Un instant plus tard, Sonia le suivit, le chandelier en main, et vint se mettre devant lui, toute déconcertée, remplie d’une inexprimable émotion et visiblement effrayée par sa visite inattendue. Soudain, le sang monta à ses joues pâles et des larmes montèrent à ses cils… elle avait honte, elle était confuse et en même temps heureuse… Raskolnikov se tourna vivement d’un autre côté et s’assit sur la chaise, près de la table. Il avait eu le temps de jeter un coup d’œil sur l’aspect de la chambre.

C’était une pièce vaste, mais extrêmement basse : la seule chambre que sous-louaient les Kapernaoumov ; la porte de leur logement, fermée à clé, se voyait dans le mur de gauche. En face, il y avait encore une porte, condamnée ; au-delà de celle-ci se trouvait un autre appartement, portant un numéro différent. La chambre de Sonia ressemblait plutôt à une grange ; sa forme était celle d’un quadrilatère fort irrégulier, ce qui lui donnait un aspect singulier. Un mur, dans lequel s’ouvraient trois fenêtres et qui donnait sur le canal, coupait la chambre de biais, formant un coin si aigu qu’il allait se perdre dans l’ombre, surtout lorsque l’éclairage était faible ; l’autre coin était, au contraire, absurdement obtus. Dans cette grande pièce, on ne voyait presque pas de meubles. Il y avait un lit et une chaise dans le coin de droite, le long du même mur et tout près de la porte condamnée, une table de planches minces couverte d’une petite nappe bleue ; deux chaises de paille tressée flanquaient la table. Ensuite, contre le mur opposé, près du coin aigu, se trouvait une commode de bois blanc, toute perdue dans tant d’espace. C’était tout ce qu’il y avait dans la chambre. Le papier de tapisserie jaunâtre, tout usé et déteint, était noirci dans les coins ; pendant l’hiver, la chambre était certainement enfumée et l’humidité devait suinter des murs. La pauvreté du logement se trahissait partout ; il n’y avait même pas de rideaux au lit.

Sonia regardait silencieusement son visiteur qui examinait sa chambre avec tant d’attention et de sans-gêne. Elle commença même à trembler de frayeur comme si elle se trouvait en présence du juge qui allait décider de son sort.

– Il est tard, sans doute… Est-il déjà onze heures ? interrogea-t-il, toujours sans la regarder.

– Oui, onze heures passées, murmura-t-elle. Oh, oui, onze heures passées, redit-elle avec une hâte soudaine, comme si là était la seule solution à cette situation. La pendule vient de sonner chez le tailleur… je l’ai entendue… Il est onze heures passées…

– C’est la dernière fois que je viens chez vous, continua Raskolnikov d’un ton morne, quoiqu’il y vînt pour la première fois. Vous ne me reverrez peut-être plus…

– Vous… partez en voyage ?

– Je ne sais pas… demain…

– Alors, vous ne viendrez pas demain chez Katerina Ivanovna ? dit Sonia et sa voix trembla.

– Je ne sais pas. Tout se décidera demain matin… Là n’est pas la question : je suis venu vous dire quelques mots.

Il la regarda de ses yeux pensifs et observa qu’elle se tenait toujours debout, tandis que lui-même était assis.

– Pourquoi ne vous asseyez-vous pas ? Ne restez pas debout, prononça-t-il d’une voix changée, soudain douce et caressante.

Elle s’assit. Il la regarda amicalement et presque avec pitié pendant quelques instants.

– Comme vous êtes petite et maigre ! Quelle main ! Toute transparente. Des doigts de morte.

Il prit sa main dans la sienne. Sonia eut un faible sourire.

– J’ai toujours été comme ça, répondit-elle.

– Quand vous habitiez à la maison aussi ?

– Oui.

– Évidemment ! prononça-t-il d’un ton bref.

Sa voix et l’expression de son visage avaient de nouveau changé. Il jeta encore un coup d’œil circulaire.

– Vous louez cette chambre à Kapernaoumov ?

– Oui…

– Son logement se trouve derrière cette porte ?

– Oui… leur chambre est la même que celle-ci.

– Tous ensemble dans la même pièce ?

– Oui.

– À votre place, j’aurais peur de passer la nuit ici, remarqua-t-il gravement.

– Ce sont des gens honnêtes, très gentils, répondit Sonia, qui semblait n’avoir pas encore rassemblé ses esprits ni compris la situation. Les meubles et tout… tout est à eux. Ils sont bons, souvent les enfants me rendent visite…

– Les bègues ?

– Oui… Lui, il bégaie et il boite. Et sa femme également. Elle, ce n’est pas qu’elle bégaie, mais elle laisse ses phrases inachevées. C’est une brave femme, vraiment. Lui, c’est un ancien domestique. Ils ont sept enfants ; le plus âgé seul bégaie ; les autres ne sont que maladifs… mais ils ne bégaient pas… Mais vous avez déjà entendu parler d’eux ? demanda-t-elle avec quelque étonnement.

– Votre père m’a tout expliqué. Il m’a tout raconté à votre sujet aussi… que vous étiez sortie un jour à six heures et puis rentrée à neuf heures et comment Katerina Ivanovna s’agenouilla à votre chevet.

Sonia se décontenança.

– Je crois l’avoir aperçu aujourd’hui, chuchota-t-elle avec indécision.

– Qui ?

– Mon père. Je marchais en rue, non loin de chez nous ; il était neuf heures passées et il me sembla, que je le voyais avancer devant moi. On aurait dit que c’était lui, en effet. J’ai même voulu entrer chez Katerina Ivanovna…

– Vous vous promeniez ?

– Oui, dit brièvement Sonia à voix basse.

Elle devint à nouveau confuse et baissa la tête.

– Katerina Ivanovna vous battait, lorsque vous habitiez chez votre père ?

– Oh ! Qu’allez-vous penser là ! Non ! s’écria Sonia et elle lui jeta un regard alarmé.

– Alors, vous l’aimez ?

– Elle ! Mais bien sûr ! dit Sonia en traînant la voix d’une façon pitoyable et en joignant les mains. Oh ! Si vous la… Si vous saviez seulement… Elle est pareille à une enfant… Son esprit est tout troublé… par le malheur. Et comme elle était sensée, généreuse, comme elle avait grand cœur ! Oh ! vous ne savez rien…

Sonia prononça ces paroles avec une sorte de désespoir ; elle souffrait et se tordait les mains. Ses joues blêmes se colorèrent de nouveau et ses yeux exprimèrent sa douleur. Il était visible que beaucoup de choses venaient d’être remuées en elle et qu’elle avait une violente envie d’exprimer sa pensée, de défendre… Une insatiable pitié, si l’on peut s’exprimer ainsi, apparut soudain sur ses traits.

– Me battre ! Qu’avez-vous dit là ! Mon Dieu, me battre ! Et si même elle me battait ! Pourquoi pas, en somme ? Pourquoi ne m’aurait-elle pas battue ? Vous ne savez rien à rien… Elle est si malheureuse… oh ! comme elle est malheureuse ! Et elle est malade… Elle cherche la justice… Elle est pure. Elle croit que la justice existe en toute chose et elle l’exige… Et vous pourriez la martyriser, elle ne commettra pas une injustice. Elle ne comprend pas que la justice est impossible parmi les gens et elle se révolte… Comme une enfant, comme une enfant ! Elle est juste ! Juste !

– Et vous, que deviendrez-vous ?

Sonia le regarda interrogativement.

– Ils sont à votre charge, maintenant. Il est vrai qu’ils étaient déjà à votre charge avant ; le défunt venait vous réclamer de l’argent pour aller au cabaret. Et maintenant, que va-t-il arriver ?

– Je n’en sais rien, dit plaintivement Sonia.

– Ils vont continuer à vivre là-bas ?

– Je l’ignore ; la logeuse a déclaré aujourd’hui, m’a-t-on dit, qu’elle exige leur départ car ils ont des dettes, Katerina Ivanovna elle-même a dit qu’elle ne resterait pas un instant de plus.

– Pourquoi est-elle aussi fière ? Elle compte sur vous ?

– Oh, non ! Ne parlez pas ainsi ! Elle et moi, c’est la même chose ; nous vivons du même argent, dit Sonia, de nouveau émue et même irritée ; sa colère impuissante ressemblait à celle d’un canari, d’un petit oiseau. Comment aurait-elle fait autrement ? Comment pourrait-elle faire autrement ? demandait-elle en s’échauffant. Elle a tant, tant pleuré aujourd’hui. Son esprit se trouble, l’avez-vous remarqué ? Parfois elle se soucie, comme une enfant, de ce que tout soit convenable demain, qu’il y ait des hors-d’œuvre et tout… parfois, elle se tord les bras, elle crache du sang, elle pleure, et soudain, de désespoir se frappe la tête contre un mur. Et puis, elle s’apaise de nouveau ; elle se fie à vous : elle dit que vous êtes maintenant son appui, qu’elle empruntera un peu d’argent quelque part et que nous irons nous établir dans sa ville natale ; nous y ouvrirons une pension pour jeunes filles de la noblesse, elle m’y prendra comme surveillante, une vie nouvelle, heureuse, commencera pour nous ; alors elle m’embrasse, elle me réconforte et elle se persuade ! Elle croit à ces chimères ! Alors, est-il possible de la désillusionner ? Et, depuis le matin, aujourd’hui, elle nettoie, elle lave, elle reprise ; elle a apporté elle-même, avec ses faibles forces, le cuveau d’eau : elle était tellement essoufflée qu’elle est allée choir sur le lit. Nous avons été en ville, ce matin, pour acheter des souliers à Polètchka et à Léna, parce que les leurs étaient tout déchirés ; quand il a fallu payer, il nous manquait de l’argent, beaucoup… et elle avait choisi de ravissants souliers, car elle a du goût, je vous assure… Alors, elle a commencé à pleurer, dans la boutique même, devant le marchand, parce qu’elle ne savait pas payer… Oh, comme c’était pitoyable !

– Il est aisé de comprendre, après cela, pourquoi vous… vivez ainsi, dit Raskolnikov avec un sourire amer.

– Vous n’en avez pas pitié ? Vraiment pas pitié ? s’écria Sonia. Car, je sais, vous avez vous-même donné tout ce que vous possédiez et vous n’aviez encore rien vu ! Et si vous aviez tout vu ! Mon Dieu ! Et combien de fois l’ai-je poussée aux larmes ! La semaine passée encore ! Oh, qu’avais-je fait ! Et ce n’était qu’une semaine avant la mort de père. J’ai agi cruellement. Et combien de fois n’ai-je pas agi ainsi ! Combien il m’est pénible de me souvenir de cela aujourd’hui !

Sonia se tordait les mains tant ce souvenir lui était douloureux.

– Alors, vous êtes cruelle, vous aussi ?

– Oui, je le suis ! Je rentre alors, commença-t-elle en pleurant – et mon père me dit : « Lis à haute voix, Sonia, j’ai mal à la tête, lis… » il me tend un livre (il l’avait emprunté à Andreï Sèmionovitch – c’est Lébéziatnikov – qui habite là, il nous procurait toujours des livres si amusants). Je lui réponds :

« Il est temps que je m’en aille » et je n’ai pas voulu lire. J’étais venue surtout pour montrer des cols et des manchettes à Katerina Ivanovna ; ils étaient jolis et pas chers, tout neufs avec un gentil dessin brodé. Ils plurent beaucoup à Katerina Ivanovna : elle s’en para et se contempla dans la glace ; elle les trouva vraiment à son goût : « Fais-m’en cadeau, Sonia, je t’en prie », dit-elle. Mais où les porterait-elle ? Elle s’était simplement rappelé le bon vieux temps. Elle tournait devant la glace, elle s’admirait ; pourtant elle n’a plus aucune toilette, aucune, depuis des années ! Et jamais elle ne demanda rien à personne ; elle est fière ; elle donnerait plutôt tout elle-même et voici qu’elle me demande cela, tellement les colifichets lui avaient plu ! Et moi, j’ai été avare : « Qu’avez-vous besoin de cela, Katerina Ivanovna ? ». J’ai dit cela, posément : « Qu’avez-vous besoin de cela ? ». Il ne fallait dire cela à aucun prix ! Elle m’a regardée, et elle était si peinée, si malheureuse, que je lui aie refusé cela, que j’en eus tellement pitié… Ce n’est pas les cols qu’elle regrettait, mais c’était mon refus qui lui faisait de la peine, je l’ai bien vu. Comme j’eus envie de reprendre ces mots, de les changer… Qu’avais-je fait !… Mais après tout, cela vous est égal !

– Cette marchande, Lisaveta, vous l’avez connue ?

– Oui… Mais vous la connaissiez aussi ? demanda Sonia, surprise.

– Katerina Ivanovna a de la phtisie, de la phtisie pernicieuse, elle va bientôt mourir, dit Raskolnikov après quelques instants de silence et sans répondre à la question.

– Oh, non, non ! Non ! s’écria Sonia.

Elle lui saisit inconsciemment les deux mains comme si elle avait voulu l’implorer de lui épargner cette douleur.

– Mais il serait préférable qu’elle meure.

– Non, cela ne serait pas préférable ! Pas du tout ! répétait-elle avec effroi et comme sans se rendre compte du sens de ses paroles.

– Et les enfants ? Que deviendront-ils, puisqu’ils ne peuvent venir chez vous ?

– Oh, je ne sais vraiment pas ! s’écria Sonia presque au désespoir, en saisissant sa tête à deux mains.

Il était visible que cette pensée lui était venue beaucoup de fois déjà et qu’il venait de l’éveiller à nouveau.

– Et si vous tombiez malade tant que Katerina Ivanovna est encore en vie, et si l’on vous menait à l’hôpital, qu’arriverait-il alors ? insista-t-il sans pitié.

– Oh ! Que dites-vous là ! Ce n’est pas possible, murmura Sonia. L’effroi tordit son visage.

– Pourquoi n’est-ce pas possible ? continua Raskolnikov avec un sourire cruel. Vous n’êtes quand même pas assurée contre la maladie. Alors qu’adviendra-t-il d’eux ? Ils iront en bande dans la rue : la mère toussera et demandera l’aumône ; elle ira se cogner la tête à quelque mur, comme maintenant ; et les enfants pleureront… et puis elle tombera ; on l’emmènera au bureau de police, à l’hôpital, puis elle mourra et les enfants…

– Oh, non !… Dieu ne le voudra pas !…

Ce cri s’échappa enfin de la poitrine oppressée de Sonia. Elle l’écoutait, implorante ; elle le regardait, les mains jointes dans un geste de prière silencieuse, comme si lui seul pouvait tout décider.

Raskolnikov se leva et se mit à marcher dans la chambre. Sonia restait debout, la tête baissée, les bras ballants, affreusement angoissée. Une minute passa.

– Et il n’y a pas moyen d’économiser ? D’amasser de l’argent pour les jours difficiles ? demanda-t-il en s’arrêtant brusquement devant elle.

– Non, chuchota Sonia.

– Évidemment non ! C’est évident ! Il est inutile de poser la question. Mais avez-vous essayé ? ajouta-t-il, presque avec moquerie.

– Oui, j’ai essayé.

– Et ça a raté ! C’est évident. Inutile de poser la question ! Et il se remit à marcher. Une minute passa encore.

– Vous ne recevez pas de l’argent tous les jours, n’est-ce pas ?

Le trouble de Sonia augmenta et le sang afflua à ses joues.

– Non, chuchota-t-elle avec un pénible effort.

– Et avec Polètchka, ce sera la même chose, dit-il soudain.

– Non ! Non ! Ce n’est pas possible ! Non ! cria Sonia d’une voix déchirante, comme si elle avait reçu un coup de couteau. Dieu ne permettra pas un malheur si horrible !

– Il en permet bien d’autres.

– Non, non ! Dieu la protégera ! Dieu !… répétait-elle, comme inconsciente.

– Mais peut-être n’y a-t-il pas de Dieu, remarqua Raskolnikov avec une sorte de malveillance ; puis il se mit à rire et l’observa attentivement.

Le visage de Sonia s’était terriblement transformé ; un frémissement nerveux la parcourut. Elle le regarda avec un inexprimable reproche ; elle voulut dire quelque chose, mais ne put le faire ; soudain, elle se mit à sangloter, le visage enfoui dans ses mains.

– Vous dites que les pensées se troublent chez Katerina Ivanovna, mais chez vous, elles se troublent aussi, remarqua-t-il, après un silence.

Cinq minutes s’écoulèrent. Il marchait toujours sans parler et sans la regarder. Enfin, il vint vers elle. Ses yeux brillaient. Il lui mit ses deux mains sur les épaules et regarda son visage éploré. Son regard était sec, enflammé, aigu ; ses lèvres tremblaient par à-coups… Soudain, il se baissa jusqu’à terre, d’un mouvement vif, et embrassa son pied. Sonia se recula, terrifiée, comme s’il était devenu fou. Et, en effet, il la regardait comme un fou.

– Qu’avez-vous fait là ? Devant moi !… murmura-t-elle en blêmissant.

Son cou se serra douloureusement.

Il se redressa immédiatement.

– Ce n’est pas devant toi que je me suis incliné ; je me suis incliné devant toute la souffrance humaine, dit-il bizarrement et il s’approcha de la fenêtre. Écoute, ajouta-t-il, revenant vers elle un instant plus tard, j’ai dit tout à l’heure à un fâcheux qu’il ne valait pas ton petit doigt… et que j’ai fait honneur à ma sœur en la faisant asseoir à tes côtés.

– Oh, comment avez-vous pu dire cela ! Et devant elle ? s’effraya Sonia. S’asseoir à mes côtés ! Mais je suis… sans honneur… Oh, qu’avez-vous dit là !

– Ce n’est pas à cause du déshonneur et du péché que j’ai dit cela, mais à cause de ta grande souffrance. Il est vrai que tu es une grande pécheresse, ajouta-t-il, presque solennellement. Et tu es pécheresse, surtout parce que tu t’es sacrifiée, parce que tu t’es livrée inutilement. C’est cela qui est affreux. L’horrible de la chose, c’est que tu vis dans cette fange que tu hais, et que tu sais en même temps (il suffit d’ouvrir les yeux) que cela ne profite à personne et que tu ne sauveras rien par là ! Dis-moi enfin, cria-t-il, presque hors de lui-même – dis-moi comment cette honte et cette bassesse peuvent cohabiter en toi, avec des sentiments aussi différents, des sentiments sacrés. Certes, il serait plus juste et plus raisonnable de sauter dans l’eau la tête la première et d’en finir en une fois !

– Et eux, quel serait leur sort ? demanda Sonia d’une voix faible, lui jetant un regard suppliant ; cependant, elle n’avait pas l’air étonné par la question.

Raskolnikov la regarda étrangement.

Il lut dans ses yeux. Oui, en effet, elle avait déjà eu cette idée. Elle y avait sans doute sérieusement réfléchi, si sérieusement que ses paroles ne l’étonnèrent pas. Elle n’avait même pas remarqué combien il était cruel dans ses propos (elle ne s’était aperçue du sens de ses reproches ni de l’aspect particulier sous lequel il considérait sa honte). Mais il avait compris quelle monstrueuse douleur, quelle torture était pour elle, depuis longtemps déjà, la pensée de sa situation déshonorante. Qu’est-ce qui l’avait empêchée, jusqu’ici, de prendre la décision d’en finir d’un coup ? Et c’est alors qu’il comprit ce que signifiait pour elle ces pauvres petits enfants et cette pitoyable Katerina Ivanovna, demi-folle, phtisique, et qui se battait la tête contre un mur.

Néanmoins, il était clair pour lui que Sonia, avec son caractère et la culture – si réduite qu’elle fût – qu’elle avait reçue, ne pouvait à aucun prix continuer à vivre ainsi. C’était même un problème pour lui : comment avait-elle pu rester si longtemps dans cette situation sans devenir folle (puisqu’elle n’avait pas eu la force de se jeter à l’eau) ? Évidemment, la situation de Sonia était un phénomène accidentel dans la société, quoiqu’il fût, malheureusement, loin d’être isolé ou exceptionnel. Mais ce caractère exceptionnel, ainsi que les rudiments de culture et la vie précédente de Sonia auraient pu la tuer rapidement, aux premiers pas sur le répugnant chemin où elle s’était engagée. Qu’est-ce qui l’avait soutenue ? Ce n’était pourtant pas le vice ! Toute cette honte, de toute évidence, ne l’avait touchée que matériellement ; le vice n’avait même pas effleuré son cœur, il voyait au travers d’elle.

« Il n’y avait que trois issues pour elle : se jeter dans le canal, finir dans une maison de fous, ou bien se lancer dans le vice, qui obscurcit l’intelligence et insensibilise le cœur. » Cette dernière pensée lui était la plus odieuse, mais, bien que jeune, il était déjà sceptique, avait un esprit abstrait, et, par conséquent, il était cruel. Pour cette raison, il ne pouvait s’empêcher de ne pas croire que cette dernière solution, c’est-à-dire le vice, était la plus probable.

« Est-il possible que cela soit vrai ! », s’exclama-t-il à part lui. « Est-il possible que cet être qui conserve encore la pureté du cœur se laisse consciemment enliser dans cette fosse puante et abominable ! Est-il possible que cet enlisement soit déjà commencé et est-ce parce que le vice ne lui répugne pas qu’elle a supporté tout cela jusqu’ici ? Non ! Non ! Non ! C’est impossible ! », s’exclama-t-il, comme Sonia tout à l’heure. « Non, elle n’a pas osé se jeter dans le canal par crainte du péché et aussi parce qu’elle pensait à eux. Si elle n’est pas devenue folle, c’est que… Mais qui me prouve qu’elle n’est pas devenue folle ? Est-elle saine d’esprit ? Parle-t-on comme elle, d’habitude ? Raisonne-t-on comme elle lorsqu’on est sain d’esprit ? Reste-t-on sur le bord de la perdition, de la fosse puante, vers laquelle on se sent entraîné, en se bouchant les oreilles quand on vous prévient du danger ? Ne serait-ce pas un miracle qu’elle attend ? C’est sans doute ainsi. Tout cela ne sont-ils pas des indices de la folie ? »

Il s’obstina sur cette pensée. Cette solution lui semblait la meilleure. Il se mit à observer Sonia avec plus d’attention.

– Pries-tu souvent Dieu, Sonia ? interrogea-t-il.

– Que serais-je sans Dieu ? balbutia-t-elle en lui jetant un regard brillant et en serrant fort sa main dans la sienne.

« Eh bien oui, c’est bien ainsi ! » pensa-t-il.

– Et Dieu, que fait-il pour toi ? dit-il en continuant à la questionner.

Sonia se tut pendant longtemps, comme si elle ne pouvait répondre. Sa faible poitrine était tout agitée par l’émotion.

– Taisez-vous ! Ne me questionnez plus ! Vous n’avez pas le droit… s’écria-t-elle soudain sévèrement et avec colère.

« C’est bien ça ! C’est bien ça ! », se répétait-il obstinément.

– Il fait tout ! chuchota-t-elle, en baissant de nouveau la tête.

« Voilà la solution ! Voilà la solution ! » décida-t-il, en l’observant avec une avide curiosité.

Il regardait, avec un sentiment nouveau, presque maladif, ce visage blême, émacié, irrégulier, anguleux, ces yeux bleus si doux qui pouvaient étinceler d’un tel feu, d’un sentiment sévère et énergique, il regardait ce corps délicat, tout tremblant encore de révolte et de colère, et tout cela lui semblait plus étrange – impossible. « Une fanatique ! C’est une fanatique ! », se répétait-il.

Il y avait un livre sur la commode. Chaque fois qu’il passait devant celle-ci, il le regardait. Il le prit en main et l’ouvrit. C’est le Nouveau Testament dans la version russe. Le livre était vieux, usagé ; il était relié de cuir.

– D’où as-tu cela ? lui cria-t-il à travers toute la chambre. (Elle était restée debout à la même place, à trois pas de la table).

– On me l’a apporté, répondit-elle de mauvaise grâce et sans le regarder.

– Qui ?

– Lisaveta. Je le lui avais demandé.

« Lisaveta ! Bizarre ! », pensa-t-il. Tout, chez Sonia, devenait pour lui à chaque instant plus étrange. Il s’approcha de la lumière et se mit à feuilleter le livre.

– Où est l’histoire de Lazare ? demanda-t-il soudain.

Sonia regardait obstinément à terre et ne répondit pas. Elle était debout un peu de biais par rapport à la table.

– Où est l’histoire de Lazare ? Trouve-la-moi, Sonia.

Elle lui jeta un regard de biais.

– Ce n’est pas là… Regardez dans le quatrième Évangile !… murmura-t-elle sévèrement, sans se rapprocher de lui.

– Trouve-moi le verset et lis-le-moi, dit-il.

Il s’assit et s’accouda à la table, appuya la tête sur sa main et s’apprêta à écouter, le regard dans le vide.

« Dans trois semaines, à la septième verste, je vous en prie ! J’y serai moi-même, sans doute, à moins qu’il n’arrive pis encore », se murmura-t-il.

Ayant écouté avec méfiance l’étrange demande de Raskolnikov, Sonia fit un pas hésitant vers la table. Elle prit quand même le livre en main.

– Ne l’avez-vous donc pas lu ? interrogea-t-elle, en lui jetant un regard d’en dessous.

Sa voix devenait de plus en plus sévère.

– Je l’ai lu il y a longtemps… lorsque j’étudiais. Lis.

– Vous ne l’avez pas entendu lire à l’église ?

– Je… n’y allais pas. Tu y vas souvent, toi ?

– N-on, murmura Sonia.

Raskolnikov eut un sourire sarcastique.

– Je comprends… Et tu n’iras pas à l’enterrement de ton père, par conséquent ?

– Si. Je suis allée à l’église la semaine passée. J’ai fait célébrer un office pour des morts.

– Pour qui ?

– Pour Lisaveta. On l’a tuée avec une hache.

Les nerfs de Raskolnikov s’irritaient de plus en plus. Il commençait à avoir le vertige.

– Lisaveta était-elle ton amie ?

– Oui… Elle était juste… elle venait ! pas souvent… elle était empêchée. Nous lisions ensemble et nous parlions. Maintenant, elle voit Dieu.

Cette parole de l’Écriture avait un son bien étrange. Et puis, il y avait cette nouvelle chose : ces mystérieuses rencontres avec Lisaveta ; toutes deux étaient des fanatiques, des démentes.

« On deviendrait bien dément soi-même ici », pensa-t-il, « c’est contagieux ».

– Lis ! s’exclama-t-il soudain avec insistance et irritation.

Sonia était toujours hésitante. Son cœur sautait dans sa poitrine. Elle n’osait, Dieu sait pourquoi, lire comme il le demandait. Il regardait, presque avec souffrance, la « pauvre démente ».

– Pourquoi voulez-vous que je lise ? Vous ne croyez quand même pas !… chuchota-t-elle doucement, comme si l’air lui manquait.

– Lis ! Je le veux ! dit-il avec insistance. Tu as bien lu à Lisaveta.

Sonia ouvrit le livre et trouva l’endroit. Ses mains tremblaient, la voix lui manquait. Elle essaya par deux fois de commencer, mais les mots ne lui venaient pas aux lèvres.

« Il y avait un homme malade, nommé Lazare, de Béthanie… » prononça-t-elle enfin avec effort, mais sa voix vibra et se cassa comme une corde trop tendue. Sa respiration s’entrecoupa et elle sentit comme un poids lui oppresser la poitrine.

Raskolnikov comprenait, en partie, pourquoi Sonia ne pouvait se décider à lui lire l’Écriture, et, plus il se rendait compte de cela, plus il insistait, nerveusement et grossièrement, pour qu’elle lise. Il ne comprenait que trop bien combien il était dur à Sonia de livrer, de dévoiler son univers à elle. Il avait compris, en effet, que ces sentiments constituaient son véritable, peut-être son ancien secret, datant sans doute de sa prime jeunesse auprès d’un père malheureux et d’une marâtre devenue folle à force de souffrances, au milieu d’enfants affamés, de cris insensés et de reproches. Mais, en même temps, il savait à présent avec certitude que, quoiqu’elle fût maintenant angoissée et effrayée en s’apprêtant à lire, elle avait néanmoins une douloureuse envie de le faire, malgré toutes ses angoisses et toutes ses appréhensions, pour qu’il entendît, précisément maintenant – « quoiqu’il puisse arriver après ! »… Il lut cela dans ses yeux, dans son émotion extasiée… Elle se domina, parvint à vaincre le spasme de sa gorge qui lui avait coupé la voix au début du verset et elle poursuivit la lecture du dixième chapitre de l’Évangile selon saint Jean. Elle arriva ainsi au dix-neuvième verset.

« Beaucoup de Juifs étaient venus auprès de Marthe et de Marie pour les consoler de la mort de leur frère. Dès que Marthe eût appris que Jésus arrivait, elle alla au-devant de Lui ; quant à Marie, elle se tenait assise à la maison. Marthe dit donc à Jésus : « Seigneur, si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort. Mais, maintenant encore, je sais que tout ce que vous demanderez à Dieu, Dieu vous l’accordera. »

Elle s’arrêta de nouveau, craignant que sa voix ne tremblât et ne s’éteignît…

« Jésus lui dit : « Votre frère ressuscitera ». « Je sais, lui répondit Marthe, qu’il ressuscitera lors de la Résurrection au dernier jour. » Jésus lui dit : « Je suis la Résurrection et la Vie ; celui qui croit en moi, fût-il mort, vivra ; et quiconque vit et croit en moi ne mourra point pour toujours. Le croyez-vous ?… »

Reprenant douloureusement son souffle, Sonia lut distinctement et avec force, comme si elle faisait une profession de foi publique :

« Oui, Seigneur, dit-elle, je crois que vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant, qui êtes venu en ce monde. »

Elle voulut cesser là ; elle leva les yeux sur lui, mais tout de suite, elle se força à continuer. Raskolnikov était assis et écoutait silencieusement, les coudes appuyés sur la table et les yeux détournés. Ils arrivèrent au trente-deuxième verset.

« Lorsque Marie fut arrivée au lieu où était Jésus, le voyant, elle tomba à ses pieds et lui dit : « Seigneur, si vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort ». Jésus les voyant pleurer, elle et les juifs qui l’accompagnaient, frémit en son cœur et se laissa aller à son émotion. Et il dit : « Où l’avez-vous mis ? ». « Seigneur », lui répondirent-ils, « venez et voyez ». Jésus pleura. Les Juifs dirent : « Voyez comme il l’aimait ! ». Mais quelques-uns d’entre eux dirent : « Ne pouvait-il pas, lui qui a ouvert les yeux d’un aveugle-né, faire aussi que cet homme ne mourût pas ? ».

Raskolnikov se retourna vers elle et la regarda avec émotion : Oui, c’était bien ça ! Elle était déjà toute tremblante d’une fièvre réelle, véritable. Il s’attendait à cela. Elle approchait du récit du plus grand, du plus inouï des miracles et un sentiment solennel l’envahissait. Sa voix devenait vibrante comme du métal ; le triomphe et la joie perçaient dans son timbre et le renforçaient. Les lignes s’embrouillaient devant ses yeux ; elle ne voyait plus clair, mais elle connaissait le texte par cœur. Au dernier verset qu’elle avait lu : « Ne pouvait-il pas, lui qui a ouvert les yeux d’un aveugle-né… », elle avait baissé la voix et rendu, avec chaleur et passion, le doute, le reproche et le blâme des Juifs incrédules et aveugles qui, bientôt, dans un instant, allaient tomber comme frappés par la foudre, sangloter et croire… « Et lui ! Lui, aveugle aussi, incrédule aussi, il va entendre, il croira, oui, oui ! tout de suite, à l’instant même ! rêvait-elle, et elle tremblait dans l’attente joyeuse.

« Jésus donc, frémissant à nouveau en lui-même, se rendit au sépulcre : c’était un caveau et une pierre était posée dessus. « Ôtez la pierre », dit Jésus. Marthe, la sœur de celui qui était mort, lui dit : Seigneur, il sent déjà, car il y a quatre jours qu’il est là ».

Elle appuya énergiquement sur le mot quatre.

« Jésus lui dit : « Ne vous ai-je pas dit que, si vous croyez, vous verrez la gloire de Dieu ? ». Ils ôtèrent donc la pierre, et Jésus, levant les yeux au ciel, dit : « Père, je Vous rends grâce de ce que Vous m’ayez exaucé. Je sais que Vous m’exaucez toujours ; mais j’ai dit cela à cause de la foule qui m’entoure, afin qu’ils croient que Vous m’avez envoyé ». Ayant parlé ainsi, il cria d’une voix forte : « Lazare, lève-toi ! ». Et Lazare se leva…

Elle lut cela à voix haute, triomphante, en tremblant, en se sentant envahie par le froid, comme si elle voyait elle-même le miracle.

« … les pieds et les mains entourés de bandelettes, et le visage enveloppé d’un suaire. Jésus leur dit : « Déliez-le et laissez-le aller ».

« Beaucoup des Juifs qui étaient venus près de Marie et de Marthe et qui avaient vu ce miracle de Jésus crurent en Lui ».

Elle ne lut pas plus loin, et d’ailleurs elle n’aurait pu le faire ; elle ferma le livre et se leva vivement.

– C’est tout ce qu’il y a sur la résurrection de Lazare, murmura-t-elle d’une voix brève et sévère, la tête détournée, n’osant pas le regarder, comme si elle avait honte. Ses frissons nerveux continuaient toujours. Dans la chambre misérable, le bout de bougie, fiché dans le chandelier tordu, achevait de se consumer et éclairait faiblement l’assassin et la pécheresse étrangement réunis pour lire le livre éternel. Cinq minutes s’écoulèrent.

– Je suis venu pour t’entretenir d’une affaire, prononça soudain Raskolnikov à haute voix, en fronçant les sourcils.

Il se leva et s’approcha de Sonia. Son regard était particulièrement sévère et une résolution farouche y perçait.

– J’ai abandonné les miens aujourd’hui, dit-il ; ma mère et ma sœur. Je n’irai plus chez elles, maintenant ! J’ai tout rompu là-bas.

– Pourquoi ? demanda Sonia, stupéfaite.

La rencontre avec la mère et la sœur lui avait laissé une impression extraordinaire, quoique obscure pour elle. La nouvelle de la rupture fut près de l’épouvanter.

– Tu es la seule qui me reste, ajouta-t-il. Allons ensemble… Je suis venu à toi. Nous sommes tous deux maudits, nous marcherons ensemble !

Ses yeux brillaient. « Il est comme fou », se dit Sonia à son tour.

– Aller où ? demanda-t-elle, et elle fit involontairement un pas en arrière.

– Comment le saurai-je ? Je sais seulement que nous suivrons le même chemin, je le sais à coup sûr, et c’est tout. Nous allons vers le même but !

Elle le regardait sans comprendre. Elle saisissait seulement qu’il était affreusement, infiniment malheureux.

– Personne, parmi eux, ne comprendrait si tu leur parlais, continua-t-il, mais moi, j’ai compris. J’ai besoin de toi, c’est pour cela que je suis venu te trouver.

– Je ne comprends pas… murmura Sonia.

– Tu comprendras plus tard. N’as-tu pas fait la même chose ? Tu as aussi sauté par-dessus le mur… tu as pu sauter par-dessus le mur. Tu t’es tuée, tu as perdu la vie… ta vie (c’est la même chose !). Tu aurais pu vivre selon l’esprit et la raison et tu finiras place Sennoï… Mais tu ne pourras pas supporter l’épreuve et, si tu restes seule, tu perdras la raison, comme moi. Tu n’as déjà plus toute ta raison ; par conséquent, nous devons marcher ensemble sur le même chemin ! Viens !

– Pourquoi ? Pourquoi dites-vous cela ? prononça Sonia, tout agitée, étrangement révoltée par ces paroles.

– Pourquoi ? Parce que cela ne peut plus durer – voilà pourquoi ! Tu dois enfin réfléchir un peu, ne pas pleurer comme un enfant en criant que Dieu ne le permettrait pas ! Qu’arriverait-il, si réellement on te transportait à l’hôpital demain ? L’autre n’a plus sa raison, elle est phtisique ; elle mourra bientôt ; et les enfants alors ? Crois-tu que Polètchka ne se perdra pas ? N’as-tu donc pas vu ici, au coin des rues, des enfants que leur mère avait envoyés demander l’aumône ? Je me suis renseigné plusieurs fois de l’endroit où habitaient ces mères et comment elles vivaient. Dans ces familles, l’enfant ne peut pas vivre comme un enfant, un petit de sept ans est vicieux et voleur. Et les enfants sont à l’image du Christ : « Le royaume de Dieu est à eux ». Il a dit de les aimer et de les respecter, ils sont l’humanité future…

– Que faire ? Que faire ? répétait Sonia, avec des sanglots désespérés et en se tordant les bras.

– Que faire ? Il faut briser le mur une fois pour toutes il faut prendre la souffrance sur soi. Comment ? Tu ne comprends pas ? Tu comprendras plus tard… La liberté et le pouvoir ; le pouvoir surtout ! Le pouvoir sur la créature tremblante, sur toute la fourmilière !… Voilà le but ! Souviens-toi de cela ! C’est mon viatique pour toi ! Je te parle peut-être pour la dernière fois. Si demain je ne viens pas, tu sauras tout et alors tu te souviendras de mes paroles. Et alors, plus tard, après des années, après avoir vécu, tu comprendras peut-être leur sens. Si je viens demain, je te dirai qui a tué Lisaveta. Adieu !

Sonia frissonna d’effroi.

– Vous savez donc qui a tué Lisaveta ? demanda-t-elle, sentant son cœur se glacer d’épouvante et les yeux dilatés.

– Je le sais et je te le dirai… À toi, toi seule ! Je t’ai choisie. Je ne viendrai pas te demander pardon, je te le dirai simplement. Je t’ai choisie depuis longtemps pour te le dire ; je l’ai décidé déjà lorsque ton père m’a parlé de toi et que Lisaveta était encore vivante. Ne me donne pas ta main. Demain !

Il sortit. Sonia le regardait comme on regarde un dément ; mais elle était elle-même comme folle et elle le sentait. Elle avait le vertige. « Mon Dieu, comment peut-il savoir qui a tué Lisaveta ? Que veulent dire ses paroles ? C’est terrible ! » Mais en même temps, l’idée ne lui venait pas en tête. Pas du tout. Vraiment pas ! « Oh, il doit être terriblement malheureux !… Il a abandonné sa mère et sa sœur. Pourquoi ? Qu’est-il arrivé ? Quelles sont ses intentions ? Que lui a-t-il donc dit ? Il lui a embrassé le pied et il a dit… (oui, il le lui a clairement dit) qu’il ne peut plus vivre sans elle… Oh, mon Dieu ! »

Sonia passa la nuit dans un délire fiévreux. Elle sursautait parfois, pleurait, se tordait les mains, puis elle sombrait dans un sommeil agité par la fièvre ; elle rêvait de Polètchka, de Katerina Ivanovna, de Lisaveta, de la lecture de l’Évangile, et de lui… de lui, avec son visage blême, ses yeux flamboyants… Il lui embrasse les pieds, il pleure… Oh, mon Dieu ! »

Derrière la porte de droite, cette même porte qui séparait le logement de Sonia de l’appartement de Guertrouda Karlovna Resslich, il y avait une chambre intermédiaire, depuis longtemps vide, faisant partie de l’appartement de Mme Resslich et qui était à louer. Des avis sur la porte cochère et sur les fenêtres donnant sur le canal en informaient les passants. Sonia s’était habituée depuis longtemps à considérer cette chambre comme inhabitée. Mais, en fait, pendant tout ce temps, M. Svidrigaïlov était resté debout à écouter dans cette pièce vide, tout près de la porte. Lorsque Raskolnikov partit, il resta un moment à réfléchir, ensuite il alla dans sa chambre, qui était contiguë à la chambre vide, prit une chaise, l’apporta silencieusement et la plaça tout contre la porte donnant chez Sonia. La conversation lui avait paru intéressante et significative et lui avait beaucoup plu, au point qu’il avait transporté la chaise pour que, la fois prochaine – demain, par exemple – il ne soit pas obligé de subir le désagrément de devoir rester debout toute une heure, mais pour pouvoir, au contraire, s’installer plus confortablement et avoir ainsi un plaisir complet à tous les points de vue.

V

Lorsque, le matin suivant, à onze heures précise, Raskolnikov pénétra au commissariat du quartier N…, dans la division réservée au juge d’instruction, et demanda à être introduit chez Porfiri Pètrovitch, il s’étonna de ce qu’on le fit attendre si longtemps ; dix minutes au moins passèrent avant qu’on l’appelât. D’après lui, ils auraient dû se précipiter pour l’introduire. Tandis qu’en fait, il restait debout dans la salle d’attente et que des gens passaient et repassaient devant lui, ne lui accordant aucune attention. Dans la pièce voisine, qui ressemblait à un bureau, il y avait quelques clercs qui écrivaient ; il était visible que tous ignoraient ce qu’était Raskolnikov. Ses yeux, inquiets et soupçonneux, cherchaient tout autour de lui quelque policier, quelque regard mystérieux chargé de le surveiller, de lui défendre de partir. Mais il n’y avait rien de pareil : il ne voyait que des visages d’employés, mesquinement soucieux, ainsi que d’autres gens, mais personne ne s’occupait de lui : il pouvait, s’il le voulait, s’en aller où bon lui semblerait. Il pensait que si vraiment cet homme mystérieux, ce fantôme d’hier, sorti de terre, savait tout et avait tout vu, on ne l’aurait jamais laissé, lui, Raskolnikov, attendre si tranquillement. L’aurait-on attendu jusqu’à onze heures, jusqu’à ce qu’il eût bien voulu venir ? Par conséquent, l’homme n’avait encore rien dit, ou bien… ou bien, simplement, il ne savait rien et n’avait rien vu lui-même, de ses propres yeux (d’ailleurs, comment eût-il pu le voir ?) et, par conséquent, toute cette aventure était un mirage, exagéré par son imagination irritée et malade.

Cette hypothèse avait commencé à prendre corps en lui hier encore, au moment de ses plus fortes inquiétudes et de son désespoir. Ayant réfléchi à tout cela, et se préparant à un nouveau combat, il sentit soudain qu’il tremblait ; l’indignation le souleva lorsqu’il se rendit compte qu’il tremblait sans doute de peur à la pensée du haïssable Porfiri Pètrovitch. Le plus terrible pour lui était de se trouver à nouveau en présence de cet homme : il le haïssait sans mesure, sans limite, et il craignait de se trahir par là. Son indignation était si forte qu’elle fit cesser son tremblement, il s’apprêta à entrer chez Porfiri Pètrovitch avec un air froid et insolent et il se promit de garder le silence autant que possible, d’observer et de vaincre à tout prix, cette fois-ci, sa nature maladivement irritable. En cet instant, on l’appela chez Porfiri Pètrovitch.
Il se trouva qu’en ce moment celui-ci était seul dans son cabinet. Cette pièce n’était pas très grande ; il y avait là un grand bureau, une armoire dans un coin et quelques chaises : du mobilier administratif de bois jeune poli. Dans le coin, dans le mur du fond – ou, plutôt, dans la cloison du fond il y avait une porte fermée. Au-delà, il y avait sans doute encore des pièces. Lorsque Raskolnikov entra, Porfiri Pètrovitch ferma immédiatement la porte derrière lui et ils restèrent seuls. Il reçut son visiteur apparemment avec un air des plus gai et des plus affable, et ce ne fut que quelques instants plus tard que Raskolnikov remarqua en lui des signes de confusion, comme s’il venait d’être soudain dérouté ou qu’il eût été surpris à une occupation secrète.

– Oh, très honorable ! Vous voici… dans nos parages… commença Porfiri en lui tendant les deux mains. Prenez place, petit père ! Peut-être n’aimez-vous pas que l’on vous appelle « honorable » et… « petit père », ainsi, tout court ? Ne considérez pas cela comme de la familiarité, je vous prie…

Par ici, prenez place sur le divan.

Raskolnikov s’assit, les yeux toujours fixés sur lui.

« Dans nos parages », les excuses pour la familiarité, l’expression française tout court, etc., etc… : tout cela, c’étaient des indices caractéristiques. « Au fait, il m’a tendu les deux mains, mais il ne m’en a donné aucune : il les a retirées à temps », pensa-t-il soupçonneusement. Tous deux se surveillaient, mais lorsque leurs yeux se rencontraient, ils les détournaient brusquement.

– Voici ce papier, au sujet de la montre… Voici. Est-ce bon, ou faut-il écrire autre chose ?

– Comment ? Le papier ? C’est bon, c’est bon… ne vous inquiétez pas, c’est très bien comme ça, prononça Porfiri Pètrovitch comme s’il était pressé de s’en aller et, ayant parlé, il prit le papier et y jeta un coup d’œil. Oui, c’est bien ainsi. Il ne faut rien de plus, confirma-t-il avec la même hâte, et il déposa le papier sur la table.

Une minute plus tard, en parlant déjà d’autre chose, il le prit à nouveau et le déposa sur son bureau.

– Je crois que vous avez dit hier que vous désiriez me questionner… dans les formes… au sujet de mes relations avec cette… femme assassinée ? reprit Raskolnikov.

« Pourquoi ai-je ajouté : je crois ? », pensa-t-il en un éclair.

« Et pourquoi donc m’inquiéterais-je d’avoir ajouté : je crois ? », pensa-t-il tout de suite après.

Il perçut soudain que sa défiance avait crû dans d’énormes proportions par le seul fait de son contact avec Porfiri, à cause de deux mots qu’il avait dits, de deux regards qu’il avait jetés… et que c’était terriblement dangereux : ses nerfs s’irritaient, son agitation croissait. « Ça va mal ! Ça va mal ! Je vais me trahir de nouveau. »

– Oui, oui, oui ! Ne vous tourmentez pas ! On a tout le temps, bredouillait Porfiri Pètrovitch, marchant en long et en large devant la table, sans aucun but, semblait-il ; il se précipitait vers la fenêtre, puis vers la table, puis vers le bureau ; il essayait d’éviter le regard de Raskolnikov et, un instant plus tard, il se campait devant lui et le regardait droit dans les yeux. Sa petite personne grassouillette, ronde, qui roulait dans tous les sens comme une balle et qui rebondissait contre les murs et les coins, semblait extraordinairement étrange.

– Nous avons le temps, nous avons le temps ! Vous fumez ? Vous avez de quoi fumer ? Voici une cigarette, continua-t-il en tendant la boîte à son visiteur… Je vous reçois dans cette pièce, mais mon appartement est ici, derrière la cloison… l’appartement administratif, mais j’en occupe un autre pour quelque temps. Il avait fallu faire de petites transformations à celui-ci. Il n’est pas loin d’être achevé, maintenant… un appartement administratif, c’est une excellente chose, vous savez. Qu’en pensez-vous ?

– Oui, c’est une excellente chose, répondit Raskolnikov, le regardant presque avec raillerie.

– Une excellente chose, une excellente chose… répétait Porfiri Pètrovitch, comme s’il réfléchissait à toute autre chose. Oui, une excellente chose ! cria-t-il enfin, en levant brusquement les yeux sur Raskolnikov et en s’arrêtant à deux pas de lui. Cette niaise répétition des mêmes mots contrastait trop, par sa banalité, avec le regard sérieux, réfléchi, énigmatique, qu’il fixait en ce moment sur son visiteur.

Mais cela ne fit qu’exaspérer la colère de Raskolnikov et il ne put se retenir de lancer un défi railleur et assez imprudent :

– Vous savez, dit-il soudain, en le regardant presque insolemment et en jouissant de son insolence, – vous savez, il existe je crois, un procédé juridique, une règle à l’usage de toutes sortes d’enquêteurs : commencer de loin par des vétilles ou même par des choses sérieuses, mais tout à fait étrangères à l’affaire, pour donner courage ou – pour mieux dire – distraire celui qui est interrogé, pour assoupir sa prudence et, puis, soudain, lui asséner, comme un coup de hache sur le crâne, une question dangereuse et fatale : est-ce ainsi ? Je crois que cet usage est saintement conservé et qu’on en parle dans tous les règlements et dans toutes les instructions aux enquêteurs.

– Oui, oui, c’est bien ça… alors vous pensez que je vous ai servi de l’appartement administratif pour… n’est-ce pas ? Ayant dit cela, Porfiri Pètrovitch cligna des paupières et fit un clin d’œil ; quelque chose de gai et d’astucieux passa dans l’expression de son visage ; les rides s’effacèrent de son front, ses petits yeux devinrent étroits comme des fentes, ses traits se détendirent et il partit d’un rire nerveux, interminable ; tout son corps était secoué et il regardait droit dans les yeux de Raskolnikov.

Celui-ci essaya de rire aussi, en se forçant un peu ; mais lorsque Porfiri vit qu’il riait également, il redoubla son hilarité, au point d’en devenir tout rouge ; le dégoût de Raskolnikov étouffa alors toute prudence en lui : il cessa de rire, se rembrunit et regarda longuement et haineusement Porfiri sans le quitter des yeux pendant toute la durée de son rire, forcé, interminable. L’imprudence était, du reste manifeste des deux côtés : tout se passait comme si Porfiri Pètrovitch se moquait franchement de son visiteur qui, de son côté, acceptait très mal la chose ; et Porfiri Pètrovitch semblait se soucier fort peu de cela. Cette dernière circonstance était très significative pour Raskolnikov : il comprit que, hier déjà, Porfiri n’était nullement confus et qu’au contraire lui-même s’était laissé prendre au piège : il y avait là quelque chose, de toute évidence, quelque chose qu’il ne comprenait pas, un but précis. Il réalisa que, peut-être, tout était déjà prêt et que tout allait, à l’instant, se dévoiler et s’écrouler.

Il en vint immédiatement au fait ; il se redressa et prit sa casquette :

– Porfiri Pètrovitch, commença-t-il avec décision, mais avec une nervosité assez grande, – vous avez exprimé le désir que je vienne pour je ne sais quel interrogatoire. (Il appuya particulièrement sur le mot interrogatoire.) Je suis venu ; si vous le trouvez nécessaire, interrogez-moi, sinon permettez-moi de me retirer. Je n’ai pas le temps, j’ai à faire… je dois aller à l’enterrement de ce fonctionnaire écrasé par une voiture, dont vous avez… aussi entendu parler… ajouta-t-il ; et il s’en voulut aussitôt pour cette ajoute, et, tout de suite, il se fâcha encore davantage. J’en ai assez de tout ça, vous entendez, et depuis longtemps… c’est une des raisons de ma maladie…, en un mot, – il criait presque, sentant que sa phrase au sujet de la maladie était encore plus inopportune – en un mot, veuillez m’interroger ou laissez-moi aller, immédiatement… et si vous me questionnez, veuillez le faire dans les formes requises ! Je ne l’admettrai pas autrement ; pour cette raison, je vous dis au revoir, car nous n’avons rien à faire ensemble pour le moment.

– Mon Dieu ! Mais qu’avez-vous ! Mais pourquoi vous interrogerais-je ? gloussa tout à coup Porfiri Pètrovitch, changeant immédiatement de ton, d’expression, et cessant brusquement de rire. – Mais ne vous inquiétez donc pas, s’affairait-il, tantôt courant dans tous les sens, tantôt essayant de faire asseoir Raskolnikov. Nous avons tout le temps, tout le temps, et tout cela ne sont que des vétilles ! Je suis, au contraire, si heureux que vous soyez enfin venu chez nous… Je vous reçois comme un hôte. Et excusez mon maudit rire, petit père Rodion Romanovitch. Rodion Romanovitch ! C’est bien ainsi, je crois ?… Je suis de nature nerveuse ; vous m’avez beaucoup amusé par votre remarque si spirituelle ; il m’arrive ainsi d’être secoué comme une boule de gomme, à force de rire, et cela pendant une demi-heure… J’ai le rire facile. J’ai même peur, à cause de ma constitution, d’être frappé de paralysie. Mais asseyez-vous donc, qu’attendez-vous ?… Je vous en prie, petit père, sinon, je croirais que vous êtes fâché…

Raskolnikov se taisait, écoutait et observait, les sourcils toujours froncés de colère. Du reste, il s’était assis, mais sans déposer sa casquette.

– Je vous dirai une chose à mon sujet, petit père Rodion Romanovitch, pour vous expliquer mon caractère, pour ainsi dire, continua Porfiri Pètrovitch, toujours en s’agitant et en évitant de rencontrer le regard de son visiteur. – Vous savez, je suis célibataire, je ne suis pas mondain, on ne me connaît pas, et, de plus, je suis tout racorni, un fruit bon pour en faire de la semence et… et… avez-vous remarqué, Rodion Romanovitch, que chez nous, – en Russie, je veux dire, et surtout dans nos milieux petersbourgeois, – si deux hommes se rencontrent qui ne se connaissent que peu, mais qui s’estiment mutuellement pour ainsi dire, – comme nous deux par exemple, – eh bien, ils ne parviennent pas à trouver, pendant toute une demi-heure, de thème pour la conversation : ils s’engourdissent l’un en face de l’autre et s’intimident réciproquement. Personne ne manque de sujet de conversation, par exemple, les dames… les gens du monde, les gens de bonne compagnie, ils ont toujours un sujet de conversation, c’est de rigueur, mais les gens de la classe moyenne, comme nous, deviennent facilement confus et sont peu loquaces… je veux parler des gens qui réfléchissent. De quoi cela provient-il donc, petit père ? N’y a-t-il pas de questions sociales qui nous intéressent ou bien sommes-nous trop honnêtes pour nous tromper l’un l’autre. Qu’en pensez-vous ? Mais déposez donc votre casquette, vous êtes là comme si vous vous apprêtiez à partir, vraiment, c’est gênant, je vous le jure… Moi, au contraire, je suis si heureux…

Raskolnikov déposa sa casquette, continuant à se taire et à écouter, avec une expression sérieuse et sombre, le bavardage futile et désordonné de Porfiri. « Mais voudrait-il donc vraiment détourner mon attention par son stupide caquetage ? »

– Je ne vous offre pas de café, ce n’est pas l’endroit ; mais pourquoi ne pas rester cinq minutes avec un ami, pour vous distraire ? continuait Porfiri, parlant comme un moulin. Et vous savez, tous ces devoirs professionnels… mais ne vous froissez donc pas, petit père, de ce que je marche ainsi de long en large ; excusez-moi, petit père, je crains vraiment trop de vous blesser, mais le mouvement m’est absolument indispensable. Je suis trop souvent assis, et je suis si heureux lorsque je peux marcher pendant cinq minutes… les hémorroïdes, voyez-vous… je m’apprête toujours à me traiter par la gymnastique ; on dit que des conseillers civils effectifs, et même des conseillers secrets sautent volontiers à la corde ; voyez où en est arrivée la science de nos jours… oui… Quant au sujet de toutes ces obligations, ces interrogatoires, de tout ce formalisme… et bien, vous savez, petit père Rodion Romanovitch, ces interrogatoires déroutent parfois davantage celui qui interroge que celui qui est interrogé… D’ailleurs, vous avez bien voulu faire là-dessus, petit père, une remarque très juste et très spirituelle. (Raskolnikov n’avait fait aucune remarque semblable.) On s’embrouille ! On s’embrouille, je vous le jure ; et toujours la même chose, et toujours la même routine, le même air comme un tambour ! Voici la réforme qui vient, et, au moins, nous aurons d’autres appellations – il rit : hé ! hé ! hé ! – quant au sujet de nos procédés juridiques – comme vous vous êtes spirituellement exprimé, ça, je suis tout à fait de votre avis. Allons, dites-moi, qui, parmi les accusés, ou même parmi les moujiks les plus grossiers, ne sait pas qu’on va d’abord l’endormir avec des questions étrangères (suivant votre heureuse expression) et puis, qu’on va lui asséner une question comme un coup de hache sur la tête, hé ! hé ! hé ! Comme un coup de hache sur la tête, suivant votre heureuse image, hé ! hé ! hé ! Alors vous avez réellement pensé que j’ai parlé de l’appartement pour… hé ! hé ! Vous êtes un homme ironique. Allons, je ne le ferai plus ! Oh, à propos, un mot en appelle un autre, une pensée en provoque une autre : vous avez bien voulu dire un mot au sujet de la forme, vous savez, à propos d’interrogatoires… Eh bien, la forme !… La forme ne signifie rien du tout, dans beaucoup de cas. Parfois il est bien plus avantageux d’avoir une petite conversation amicale. La forme ne se perdra pas – permettez-moi de vous rassurer à ce sujet ; et puis, qu’est-ce que la forme, après tout, je vous le demande bien ? On ne peut entraver le magistrat instructeur à chaque pas avec cette forme. L’action du magistrat instructeur, c’est de l’art libre dans son genre, ou quelque chose de ce goût… hé ! hé ! hé !

Porfiri Pètrovitch reprit son souffle. Tantôt il déversait, sans se lasser, des phrases futiles, vides de sens, tantôt il glissait quelque mot énigmatique, mais tout de suite, il déviait vers ses non-sens. Maintenant, il courait presque dans la pièce, remuant de plus en plus ses petites jambes grassouillettes, les yeux fixés au sol, la main droite derrière le dos, la main gauche faisant des gestes qui s’ajustaient étonnamment peu aux paroles. Raskolnikov remarqua que, dans sa course, il s’était arrêté plusieurs fois près de la porte – pour un instant – et il lui sembla que Porfiri Pètrovitch avait écouté… « Attend-il quelqu’un ? »

– Et vous avez réellement, absolument raison, reprit gaiement Porfiri, regardant Raskolnikov avec une extraordinaire bonhomie (ce qui fit sursauter celui-ci et le fit s’apprêter à l’attaque). Vous avez réellement raison d’avoir bien voulu vous moquer des formes juridiques avec tant d’esprit, hé ! hé ! Car nos procédés (certains parmi eux, évidemment), nos procédés juridiques, profondément réfléchis au point de vue psychologique, sont ridicules, oui, ridicules, et inopérants s’ils sont trop entravés par la forme. Oui… encore au sujet de la forme : supposons que je reconnaisse pour… disons mieux, que je soupçonne quelqu’un d’être le criminel dans quelque affaire qui m’ait été confiée… Vous vous préparez à la carrière juridique n’est-ce pas, Rodion Romanovitch ?

– Oui, je me préparais…

– Bon ; alors, voici un petit exemple pour plus tard, je veux dire, ne croyez pas que je veuille vous donner des leçons, à vous, qui publiez de tels articles sur le crime… Non, je vous présente ceci comme un fait, comme un exemple… Alors, admettons que je prenne quelqu’un pour le criminel, pourquoi irais-je l’inquiéter avant qu’il ne soit nécessaire, même si j’avais ces preuves contre lui ? Je suis obligé d’en faire arrêter certains au plus vite, mais un autre a un caractère différent, je vous assure ; alors, pourquoi ne pas le laisser se promener un peu en ville, hé ! hé !… Non, je crois que vous ne saisissez pas très bien mon idée, alors, je vais vous l’expliquer plus clairement : si je l’enfermais trop tôt, par exemple, je lui donnerais, pour ainsi dire, une base morale, hé ! hé ! Vous riez ? (Raskolnikov ne songeait même pas à rire, il restait assis, les lèvres serrées, sans quitter Porfiri Pètrovitch de ses yeux enflammés.) Et pourtant c’est bien ainsi, surtout avec certains individus, parce que les hommes sont divers et il n’y a que la pratique qui compte. Vous dites : il y a les preuves, eh bien, les preuves ? Mais les preuves, petit père, c’est une arme à double tranchant la plupart du temps ! Et puis, moi, je suis un juge d’instruction, donc un homme ; j’avoue que l’envie me prend de présenter l’affaire avec une clarté mathématique, de trouver une telle preuve, qu’elle ressemble à deux fois deux font quatre ! Je voudrais qu’elle soit une démonstration directe et indiscutable ! Eh bien, si je l’enfermais au mauvais moment – même si j’étais sûr que c’est lui – je m’enlèverais par là les moyens de le convaincre du crime. Pourquoi ? Mais parce que je lui donnerais de cette façon une position déterminée, pour ainsi dire, il serait psychologiquement déterminé et tranquillisé et il se retirerait dans sa coquille : il comprendrait qu’il est accusé et arrêté. On dit qu’à Sébastopol, immédiatement après la bataille de l’Alma, les hommes avaient terriblement peur que l’ennemi ne les attaquât en force et qu’il ne prit Sébastopol d’un coup ; mais lorsqu’ils virent que l’ennemi avait préféré faire un siège en règle et qu’il creusait la première parallèle, oh ! alors, il se sont réjouis, les gens intelligents, veux-je dire, et ils se sont tranquillisés, dit-on : ils en ont au moins pour deux mois, pensèrent-ils, on a tout le temps ! Vous riez encore ! Vous ne me croyez pas, une fois de plus ? Bien sûr, vous avez raison aussi. Vous avez raison ! Tout ça ce sont des cas particuliers, le cas que je citais est, lui aussi, un cas particulier ! Mais voici ce qu’il y a, excellent Rodion Romanovitch, voici ce qu’il faut observer : le cas général, celui-là même à la mesure duquel sont faites toutes les formes et tous les règlements juridiques, d’après lequel ils sont calculés et inscrits dans les livres, le cas général n’existe pas par le fait même que chaque affaire – chaque crime, par exemple – dès qu’elle arrive, en effet, devient, par le fait même un cas particulier et, parfois vraiment spécial : un cas qui ne ressemble en rien à ce qui était déjà arrivé. Il y a des cas vraiment drôles qui se présentent parfois. Si je laissais l’un ou l’autre de ces messieurs tout à fait tranquille, si je ne l’inquiétais ni ne l’arrêtais, mais qu’en revanche, il sache à chaque instant ou, tout au moins, qu’il soupçonne que tout m’est connu, à fond, tous ses secrets, que je le surveille nuit et jour, qu’il soit plein de suspicions et de terreurs continuelles, eh bien, il en perdra la tête, je vous le jure, il viendra sans doute lui-même se jeter dans la gueule du loup et fera quelque histoire qui ressemblera à deux fois deux, pour ainsi dire, qui aura un aspect mathématique, – et c’est bien agréable. Cela peut arriver à un moujik aux mains terreuses et plus aisément encore à quelqu’un de nous, un homme d’une intelligence moderne et, de plus développée dans un certain sens ! Car, mon cher, il est très important de savoir dans quel sens est développée l’intelligence d’un homme. Et les nerfs ! les nerfs ! les avez-vous donc oubliés ? Car les gens sont tous malades, irrités, mauvais, de nos jours !… Et la bile ! Ils sont tous pleins de bile ! Et pourquoi serais-je inquiet qu’il circule librement en ville ? Mais qu’il circule ! Qu’il circule donc ! Je sais bien, moi, qu’il est ma proie et qu’il ne s’enfuira pas ! Où pourrait-il bien s’enfuir, hé ! hé ? À l’étranger ? Un Polonais s’enfuirait à l’étranger, mais pas lui, et d’autant plus que je le surveille, que j’ai pris des mesures. À l’intérieur du pays ? Mais là vivent des moujiks, des durs, des vrais Russes ; un homme de culture moderne préférerait la prison à la vie avec des étrangers que sont pour lui nos moujiks, hé ! hé ! Mais tout ça, ce sont des bêtises, ce n’est que l’aspect extérieur de la question. Qu’est-ce à dire : s’enfuir ? Ce n’est qu’une réalisation ; le principal n’est pas là ; il ne s’enfuira pas, non seulement parce qu’il ne saura où aller : c’est psychologiquement qu’il ne s’enfuira pas ! Hé ! hé ! En voilà une expression ! C’est à cause d’une loi de la nature qu’il ne s’enfuira pas, même s’il avait un endroit où s’enfuir ! Avez-vous déjà observé un papillon devant une bougie ? Eh bien, il va continuellement tourner autour de moi, autour de la bougie ; il va finir par haïr sa liberté, il deviendra soucieux, il s’embrouillera, il ira lui-même s’empêtrer dans le filet et l’angoisse le perdra !… Non content de cela, il va lui-même m’apprêter quelque preuve mathématique, dans le genre de deux fois deux, – si jamais je lui offre un entr’acte suffisamment long !… Et il va tracer des cercles autour de moi, en diminuant toujours de rayon et – hop ! Le voilà dans ma bouche et je l’avale, et ça, c’est vraiment très agréable, hé ! hé ! hé ! Vous ne croyez pas ?
Raskolnikov ne répondait pas ; il restait assis, pâle et immobile, son regard toujours tendu, toujours fixé sur le visage de Porfiri Pètrovitch.

« La leçon est excellente, pensait-il, se sentant froid dans le dos. Ce n’est même pas le jeu du chat avec la souris comme hier. Ce n’est pas non plus qu’il me démontre…, qu’il me fait comprendre, inutilement, sa force : il est beaucoup trop intelligent pour cela… Il y a là un autre but. Lequel ? Allons, mon vieux, ce sont des bêtises, sans doute ; tu veux m’effrayer et tu ruses ! Tu n’as pas de preuve et l’homme d’hier n’existe pas ! Tu veux simplement m’irriter, me dérouter préalablement et puis m’assommer lorsque je serai à point, mais tu vas échouer, mon vieux, tu vas rater ton coup !… Mais pourquoi m’en dire tant au sujet de ton plan ? Compte-t-il sur la faiblesse de mes nerfs malades ?… Non, mon vieux, tu vas rater ton coup, quoique tu aies cependant préparé quelque chose… Allons, on verra bien ce que tu as préparé. »

Il ramassa toutes ses forces, s’apprêtant à une catastrophe terrible et inconnue. Parfois, l’envie le prenait de se précipiter sur Porfiri et de l’étrangler sur place. Il avait craint, en pénétrant dans le cabinet, déjà, de ne pouvoir dominer sa colère. Il sentait que ses lèvres s’étaient desséchées, que la bave s’y était figée, que son cœur sautait dans sa poitrine. Mais il décida quand même de se taire, de ne pas proférer un seul mot trop hâtif. Il comprit que c’était la meilleure tactique dans sa situation, car ainsi, non seulement il ne risquait pas de se trahir, mais il énervait son ennemi par son silence et, peut-être, celui-ci pourrait-il lui-même se trahir. Du moins, espérait-il que ce serait ainsi.

– Non, je vois que vous ne me croyez pas ; vous pensez que ce que je vous dis ce ne sont qu’innocentes sornettes, continua Porfiri de plus en plus gai, la gorge pleine de petits rires satisfaits, en tournoyant à nouveau à travers la chambre. Je suis un bouffon, mais voici ce que je vous dirai, et vous répéterai, petit père Rodion Romanovitch, – vous devez excuser le vieil homme que je suis – vous êtes un homme encore jeune, pour ainsi dire, vous êtes de la première jeunesse et, pour cette raison, vous appréciez l’intelligence humaine par-dessus tout, à l’exemple de tous les jeunes gens. Le côté enjoué de l’intelligence et les arguments abstraits vous séduisent. Et c’est tout à fait comme l’ancien Hofkriegsrat autrichien, par exemple, autant que je puisse juger des événements militaires : ils avaient battu et fait prisonnier Napoléon, sur le papier, dans leur cabinet : tout était calculé et ajusté de la manière la plus spirituelle ; et voici que le général Mack se rend avec toute son armée, hé ! hé ! hé ! Je vois, je vois bien, petit père Rodion Romanovitch, que vous vous moquez de moi, parce que moi, un civil, je prends toujours mes petits exemples dans l’histoire militaire. Mais qu’y faire, c’est une faiblesse, j’aime l’art de la guerre et j’adore tellement lire tous ces récits militaires… décidément j’ai manqué ma vocation. J’aurais dû embrasser la carrière militaire, je vous assure. Je ne serais peut-être pas devenu un Napoléon, mais je serais bien arrivé au grade de major, hé ! hé ! hé ! Bon ; alors, mon très cher, je vous dirai toute la vérité en détail, à ce sujet. Je veux dire au sujet du cas particulier dont nous parlons : la réalité et la nature, mon cher Monsieur, sont des choses importantes et elles vous démolissent comme rien le calcul le plus astucieux ! Ah ! je vous le dis, écoutez le vieil homme, Rodion Romanovitch, je parle sérieusement (en disant cela, Porfiri Pètrovitch, qui avait trente-cinq ans à peine, sembla réellement vieillir : sa voix parut changer et sa personnalité se racornir), – de plus, je suis un homme franc… Suis-je un homme franc ou non, qu’en pensez-vous ? Je crois que je le suis entièrement, je vous raconte de telles choses et ceci gratuitement je n’exige même pas de récompense, hé ! hé ! hé !… Je continue. L’esprit, à mon avis, est une excellente chose, c’est un ornement de la nature, pour ainsi dire, une consolation de la vie, et quelles devinettes ne pose-t-il pas ?… – À tel point, que le pauvre petit enquêteur ne saurait jamais le résoudre ; le malheureux est, de plus, entraîné par sa fantaisie, comme il arrive toujours, car c’est un homme aussi ! Mais la nature tire le pauvre petit enquêteur d’affaire, voilà le malheur ! Les jeunes gens séduits par l’esprit, les jeunes gens qui « sautent tous les obstacles » (comme vous avez bien voulu vous exprimer hier, de la manière la plus spirituelle et la plus astucieuse), ces jeunes gens ne pensent pas à cela. Il raconte bien un mensonge, l’homme, je veux dire le cas particulier, l’incognito, et il le fait très bien, de la manière la plus adroite ; et alors c’est le triomphe, la jouissance des fruits de son astuce… mais, paf ! le voici qui s’évanouit au moment le plus intéressant, le plus dangereux ! Cela peut évidemment s’expliquer par la maladie, il arrive aussi que la chambre soit mal aérée, mais quand même !… le soupçon est dans l’air ! Il a su mentir incomparablement, mais il n’a pas su tenir compte de la nature ! Voilà le hic ! Une autre fois il se laisse entraîner par le jeu de son esprit, il se met à mystifier l’homme qui le soupçonne, il pâlit comme par jeu, comme s’il le faisait exprès, mais il pâlit trop naturellement, c’est trop pareil au naturel – et voici de nouveau le soupçon éveillé. Il réussit à tromper son adversaire, mais la nuit, celui-ci réfléchit et tombe sur la bonne idée, s’il n’est pas bête. Et c’est toujours la même chose, à chaque pas ! Non content de cela, il va courir dans les jambes de l’ennemi, se fourrer là où on ne le demande pas, parler sans cesse de choses qu’il ferait bien mieux de taire, inventer diverses allégories, hé ! hé ! hé ! Il vient lui-même demander pourquoi on ne l’arrête pas encore, hé ! hé ! hé ! et cela peut arriver à l’homme le plus spirituel, le plus perspicace, à un psychologue, à un littérateur ! La nature, c’est un miroir, le plus transparent des miroirs ! On ne se lasse pas de se mirer là-dedans, je vous le jure ! Mais pourquoi pâlissez-vous donc, Rodion Romanovitch ? Ne manquez-vous pas d’air ? Ouvrirais-je la fenêtre ?

– Oh, ne vous inquiétez pas, je vous prie, s’écria Raskolnikov, et soudain il éclata de rire : je vous en prie, ne vous inquiétez pas !

Porfiri s’arrêta en face de lui, attendit un instant, puis éclata de rire à la suite de son visiteur. Raskolnikov se leva brusquement, coupant court à son rire spasmodique.

– Porfiri Pètrovitch, dit-il à voix haute et distincte, quoiqu’il tînt à peine sur ses jambes tremblantes – je vois enfin nettement que vous me soupçonnez vraiment de l’assassinat de cette vieille femme et de sa sœur Lisaveta. Je vous déclare, quant à moi, que j’en ai assez de tout cela depuis longtemps. Si vous pensez avoir le droit légal de me poursuivre, faites-le ; si vous croyez devoir m’arrêter, arrêtez-moi. Mais je ne permettrai pas que l’on se moque de moi en pleine figure et que l’on me tourmente ainsi.

Brusquement ses lèvres se mirent à trembler, ses yeux s’allumèrent et sa voix, contenue jusqu’ici, devint vibrante.

– Je ne permettrai pas ! cria-t-il soudain en assénant de toute sa force un coup de poing sur la table, vous entendez, Porfiri Pètrovitch, je ne permettrai pas !

– Oh, mon Dieu ! Qu’y a-t-il donc ? mais qu’a-t-il encore ? s’écria Porfiri Pètrovitch, apparemment tout effrayé. Petit père Rodion Romanovitch ! cher ami ! Qu’avez-vous donc ?

– Je ne permettrai pas, cria plus faiblement Raskolnikov.

– Chut ! Petit père ! s’ils entendent ils viendront voir ! Que dirons-nous alors, pensez un peu ! souffla Porfiri Pètrovitch, épouvanté, en approchant son visage tout près de celui de Raskolnikov.

– Je ne permettrai pas ! Je ne permettrai pas ! répétait machinalement celui-ci, mais sa voix n’était plus qu’un chuchotement.

Porfiri se détourna vivement de lui et se précipita vers la croisée.

– De l’air ! Vite de l’air frais ! Vous devriez aussi boire une gorgée d’eau, cher ami, c’est une attaque ! Il s’élança vers la porte pour commander de l’eau, mais il trouva une carafe dans un coin.

– Buvez, petit père, buvez, chuchotait-il, en se précipitant vers lui avec la carafe, peut-être que…

L’effroi et la compassion de Porfiri étaient à ce point naturels que Raskolnikov se tut et se mit à l’examiner avec une curiosité avide. Du reste, il n’accepta pas l’eau.

– Rodion Romanovitch ! cher ami, mais vous allez vous rendre fou, si vous continuez ainsi, je vous assure ! Oh là-là ! Buvez donc ! Buvez, ne fût-ce qu’une gorgée.

Il réussit quand même à lui faire prendre le verre en main. Raskolnikov le porta machinalement à ses lèvres, mais, reprenant ses esprits, il le déposa avec répugnance sur la table.

– Oui, vous avez eu une petite attaque ! Si vous continuez ainsi, vous allez retomber dans votre ancienne maladie, se mit à glousser Porfiri Pètrovitch avec une compassion amicale, mais l’air encore quelque peu confus, – Mon Dieu ! Comment est-ce possible d’être si imprudent ! Et Dmitri Prokofitch qui est venu hier chez moi ! – d’accord, d’accord, j’ai un caractère caustique, mauvais, mais voilà ce qu’il en a conclu !… Mon Dieu ! Il est arrivé hier quand vous êtes parti – nous dînions – il a parlé, il a parlé : je n’ai pu que laisser tomber les bras ; eh bien, ai-je pensé… Oh ! Seigneur ! Est-ce vous qui l’avez envoyé ? Mais asseyez-vous donc, petit père, asseyez-vous, au nom du Christ !

– Non, je ne l’ai pas envoyé ! Mais je savais qu’il allait chez vous et pourquoi il y allait, répondit Raskolnikov d’une voix tranchante.

– Vous le saviez ?

– Oui. Et alors ?

– Eh bien ! petit père, ce n’est pas le seul de vos exploits que je connaisse. Car je sais que vous êtes allé louer l’appartement à la nuit tombante, que vous vous êtes mis à agiter la sonnette, que vous avez posé des questions au sujet du sang, que vous avez effrayé les ouvriers et les portiers. Je comprends aussi votre état d’esprit d’alors… mais, je vous le jure, vous allez vous rendre fou si vous continuez ainsi ! Vous allez perdre la tête ! Les vexations de la vie et les outrages des policiers ont provoqué en vous trop de noble indignation. Alors, vous vous agitez pour nous obliger à parler et en finir d’un coup ; car toutes ces bêtises et ces soupçons vous excèdent. C’est bien ainsi ? Ai-je bien deviné votre disposition d’esprit ?… Mais en agissant ainsi, vous allez faire perdre la tête à Rasoumikhine aussi ; car c’est un homme trop bon pour ces sortes d’affaires, vous le savez bien. Vous êtes malade, lui, il est vertueux : la maladie et la vertu, ça s’assemble bien. Je vous conterai la chose, petit père, lorsque vous serez plus calme… mais asseyez-vous donc, petit père, je vous en supplie ! Reposez-vous, je vous prie, quelle mine vous avez ! Asseyez-vous donc !

Raskolnikov s’assit. Son tremblement passait et la chaleur se répandait dans son corps. Profondément étonné, il écoutait avec une attention tendue Porfiri Pètrovitch qui, tout effrayé, s’affairait amicalement autour de lui. Mais il ne croyait pas un mot de ce que celui-ci disait, quoiqu’il se sentît étrangement enclin à le croire. Les paroles inattendues de Porfiri au sujet de l’appartement l’avaient complètement surpris. « Alors, il est au courant de l’affaire de l’appartement ? pensa-t-il, et c’est lui qui me le raconte ! »

– Oui, nous avons eu un cas presque pareil, un cas psychologique, dans notre pratique judiciaire, un cas morbide, continua Porfiri, parlant très vite. L’homme s’est déclaré assassin, il s’est calomnié lui-même et de quelle façon encore ! Il a imaginé toute une hallucinante histoire, il a arrangé les faits, raconté les circonstances, il a brouillé, dérouté tout le monde. Et qu’y avait-il, en somme, là-dedans ? Il avait été, en fait, une des causes tout à fait involontaires de l’assassinat – mais une des causes seulement. Dès qu’il l’eût appris, il fut étreint par l’angoisse, il perdit la tête et il eut des hallucinations ; alors, il se persuada lui-même qu’il était l’assassin ! Mais le Sénat débrouilla enfin l’affaire et le malheureux fut acquitté et envoyé en observation dans un dépôt. Grâces soient rendues au Sénat ! Ah, là là ! Comment est-ce possible, petit père ! Vous allez attraper la fièvre si vous continuez à vous laisser ébranler les nerfs par de pareilles tentations, si vous allez tirer des sonnettes la nuit et poser des questions au sujet du sang ! Car j’ai étudié cette psychologie pratiquement. C’est cette fièvre qui vous pousse à sauter d’une fenêtre ou d’un clocher et la sensation est même séduisante. Les sonnettes aussi… C’est la maladie, Rodion Romanovitch, c’est la maladie ! Vous ne tenez pas assez compte de votre maladie. Prenez donc le conseil d’un médecin expérimenté et non pas de ce gros garçon !… Vous délirez ! Vous faites tout cela dans le délire !

Pendant tout un instant, tout se mit à tourner autour de Raskolnikov.

« Est-il possible, est-il vraiment possible, pensait celui-ci par à-coups, qu’il mente maintenant aussi ? Impossible, impossible ! » Il redoutait cette pensée, prévoyant à quel degré, de rage elle pourrait le mener, sentant que celle-ci pourrait lui faire perdre la raison.

– Je n’avais pas le délire, j’avais toute ma tête ! s’écria-t-il, en bandant toutes ses forces pour percer à jour le jeu de Porfiri. Toute ma tête ! Toute ma tête ! Toute ma tête ! Voue entendez ?

– Oui, je l’entends et je le comprends ! Vous avez dit hier aussi que vous n’aviez pas le délire, vous avez même insisté là-dessus ! Je comprends tout ce que vous pourriez dire ! Ah ! mais écoutez, mon cher Rodion Romanovitch, ne fût-ce que cette circonstance, par exemple : si vous étiez réellement le criminel ou bien si vous étiez mêlé d’une façon ou d’une autre à cette maudite affaire, allons, vous seriez-vous mis à appuyer vous-même sur le fait que vous n’aviez pas le délire ? Et appuyer spécialement, appuyer avec une obstination singulière là-dessus ? Allons ? Mais ce serait tout le contraire, à mon idée ! Mais si vous vous sentiez ne fût-ce qu’un peu coupable, vous devriez au contraire affirmer avec résolution que vous aviez absolument le délire ! Est-ce ainsi ? C’est bien ainsi, dites ?

Quelque chose de rusé perçait dans cette question. Raskolnikov se recula en se renversant sur le dossier du divan, pour s’écarter de Porfiri, et, sans dire un mot, il se mit à le regarder avec irrésolution.

– Ou bien, au sujet de la visite de M. Rasoumikhine, afin de savoir, veux-je dire, s’il a été envoyé hier par vous ? Mais vous auriez dû dire précisément qu’il était venu de lui-même et cacher qu’il était envoyé par vous ! Mais vous ne le cachez pas ! Vous insistez même sur le fait que vous l’avez envoyé !

Raskolnikov n’avait jamais insisté là-dessus. Le froid l’envahit de nouveau.

– Vous mentez tout le temps, prononça-t-il lentement et d’une voix faible, les lèvres tordues en un sourire maladif. Vous avez voulu de nouveau me montrer que vous aviez compris mon jeu, que vous connaissiez toutes mes réponses d’avance, dit-il en sentant qu’il ne pesait plus les mots comme il aurait fallu. – Vous voulez m’effrayer et vous vous moquez simplement de moi…

En disant cela, il continuait à le regarder dans les yeux et, soudain, un éclair de rage passa dans son regard.

– Vous mentez toujours ! s’écria-t-il. Vous savez parfaitement que la meilleure échappatoire pour le criminel consiste à ne pas cacher ce qui est impossible à cacher. Je ne vous crois pas !

– Vous êtes bien agile ! dit Porfiri et il fit entendre un petit rire. – Il n’y a pas moyen de venir à bout de vous, petit père ; quelque monomanie a pris possession de vous. Alors, vous ne me croyez pas ? Et moi je dis que vous croyez déjà le quart de ce que je dis et je ferai en sorte que vous croyiez le tout car je vous aime vraiment et je vous souhaite sérieusement du bien.

Les lèvres de Raskolnikov se mirent à trembler.

– Oui, je vous veux du bien ; voici un dernier conseil, continua Porfiri, prenant doucement, amicalement, le bras de Raskolnikov un peu au-dessus du coude, – voici un dernier conseil ; surveillez votre santé. De plus, vous avez maintenant de la famille ici : souvenez-vous-en. Vous devez veiller à leur tranquillité et les dorloter, et vous ne faites que les effrayer…

– Cela ne vous regarde pas. Comment le savez-vous ? Pourquoi vous y intéressez-vous ? Vous me surveillez, par conséquent, et vous voulez me le montrer ?

– Petit père ! Mais c’est vous qui m’avez tout appris ! Vous ne savez même pas ce que vous dites dans votre agitation, à moi et à d’autres. M. Rasoumikhine, Dmitri Prokofitch, m’a aussi appris hier beaucoup de détails pleins d’intérêt. Non ; voici, vous m’avez interrompu, mais je vous dirai que votre méfiance vous a fait perdre la saine notion des choses, malgré toute l’ingéniosité de votre esprit. Eh bien, par exemple, à propos de ces sonnettes : je vous ai livré ce fait précieux (car c’est un fait !) je vous l’ai livré complètement, moi ! le juge d’instruction ! Et vous n’en déduisez rien ? Mais si je vous soupçonnais, ne fût-ce que légèrement, est-ce ainsi que j’aurais agi ? J’aurais dû, au contraire, ne pas éveiller votre méfiance, faire semblant de rien, vous entraîner d’un autre côté, et alors vous surprendre comme d’un coup de hache sur la tête (suivant votre expression) : Que faisiez-vous donc, Monsieur, dans cet appartement à dix heures du soir et peut-être même bien à onze ? Pourquoi avez-vous agité la sonnette ? Pourquoi avez-vous posé des questions au sujet du sang ? Pour quelle raison avez-vous tenté de dérouter les portiers et avez-vous cherché à les emmener au commissariat ? Voilà comment j’aurais dû agir si j’avais eu le moindre soupçon à votre endroit. J’aurais dû prendre votre déposition suivant les formes en usage et peut-être même vous arrêter… Par conséquent, puisque j’ai agi autrement, c’est que je n’ai pas de soupçons à votre égard ! Mais vous, vous avez perdu la juste notion des choses et vous ne comprenez plus rien à rien, je vous le répète !

Raskolnikov frissonna des pieds à la tête, à tel point que Porfiri Pètrovitch le remarqua nettement.

– Vous mentez ! s’écria Raskolnikov. Votre but m’est inconnu, mais vous m’avez menti tout le temps… Vous disiez tout autre chose, tantôt, et je ne puis m’y tromper… Vous mentez !

– Je mens ? répliqua Porfiri Pètrovitch qui commençait à s’échauffer mais qui conservait la mine la plus gaie et la plus railleuse ; il semblait, du reste, ne s’inquiéter que fort peu de l’opinion de Raskolnikov à son sujet. – Je mens ?… Alors, pourquoi aurais-je agi comme je l’ai fait (moi, le juge d’instruction), en vous soufflant et en vous livrant toutes les armes pour la défense, en vous dévoilant toute cette psychologie : « La maladie, le délire, les outrages, la mélancolie, les policiers, etc… etc… ? » Eh bien ? hé, hé, hé ! Quoique, après tout, tous ces procédés de défense psychologique soient des armes à double tranchant et fort inconsistantes. Vous direz : « La maladie, le délire, les rêves, les mirages, je ne me souviens de rien… » Tout cela, c’est bien ainsi ; mais pourquoi donc, petit père, avoir précisément ces rêves-là et non pas d’autres, dans votre maladie ? Car vous auriez pu faire d’autres rêves, n’est-ce pas ? Est-ce ainsi ? Hé, hé, hé !

Raskolnikov le regarda avec hauteur et mépris.

– En un mot, dit-il à voix haute et ferme, en se levant, et, pour ce faire, en repoussant légèrement Porfiri, – en un mot, je veux savoir ceci : me considérez-vous ou non comme entièrement libre de tous soupçons ? Parlez, Porfiri Pètrovitch, parlez d’une façon positive et définitive et vite, immédiatement !

– Mais, mon cher, vous êtes une commission à vous tout seul ! s’écria Porfiri gaiement, l’air rusé et pas alarmé du tout. – Mais pourquoi devez-vous en savoir tant, puisqu’on n’a même pas encore commencé à vous inquiéter ? Vous êtes comme un enfant : « Je veux qu’on me laisse jouer avec le feu ! » Mais pourquoi vous inquiétez-vous tant ? Pourquoi courir au-devant des difficultés, pour quelle raison, dites ? Hé, hé, hé !

– Je vous le répète, s’écria Raskolnikov en proie à la rage, – que je ne peux plus supporter davantage…

– Quoi ? L’incertitude ? l’interrompit Porfiri.

– Cessez de me tourmenter ! Je ne veux pas !… Je vous dis que je ne veux pas !… Je ne peux pas et je ne veux pas ! Vous entendez ! Vous entendez ! cria Raskolnikov en assenant de nouveau un coup de poing sur la table.

– Doucement ! Doucement ! Ils pourraient l’entendre ! Je vous avertis sérieusement : prenez garde à vous. Je ne plaisante pas ! chuchota Porfiri, mais cette fois son visage n’avait plus une expression de femmelette débonnaire et effrayée ; au contraire, à présent, il ordonnait sévèrement, les sourcils froncés, comme si, tout à coup, il cessait son système de mystères et de paroles à double sens. Mais cela ne dura qu’un moment. Raskolnikov, un instant préoccupé, fut envahi par une rage délirante ; mais il était étrange qu’il obéît de nouveau à l’ordre de parler plus bas quoiqu’il fût au paroxysme de la fureur.

– Je ne me laisserai pas torturer ! chuchota-t-il comme avant, prenant douloureusement et haineusement conscience de l’impossibilité qu’il avait à désobéir, ce qui augmenta encore sa rage. – Arrêtez-moi, fouillez-moi, mais veuillez agir suivant les formes d’usage et non pas vous jouer de moi ! Je vous interdis…

– Mais ne vous préoccupez donc pas des formes ! l’interrompit Porfiri qui, son sourire rusé sur les lèvres, semblait contempler Raskolnikov avec délices. – Je vous ai invité, tout à fait amicalement, petit père !

– Je n’ai que faire de votre amitié ; je crache dessus ! Vous entendez ? Regardez : je prends ma casquette et je m’en vais. Alors, diras-tu maintenant si tu as l’intention de m’arrêter ?

Il saisit sa casquette et se dirigea vers la porte.

– Et la petite surprise, vous ne voulez pas la voir ? dit Porfiri en faisant entendre un petit rire ; il saisit de nouveau Raskolnikov par le bras et l’arrêta près de la porte. Il semblait devenir de plus en plus gai et enjoué, ce qui mit Raskolnikov définitivement hors de lui.

– Quelle petite surprise ? Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il en s’arrêtant et en regardant Porfiri avec effroi.

– Ma petite surprise est là, derrière la porte, hé, hé, hé ! (Il montra du doigt la porte fermée de la cloison, porte qui donnait sur son appartement.) Je l’ai même enfermée à clé pour qu’elle ne s’enfuie pas.

– Qu’est-ce que c’est ? Où ? Quoi ?… Raskolnikov s’approcha de la porte et voulut l’ouvrir, mais elle était effectivement fermée à clé.

– Elle est fermée et voici la clé, dit Porfiri et il montra la clé qu’il sortit de sa poche.

– Tu mens toujours ! Tu mens, maudit polichinelle ! hurla Raskolnikov, ne se retenant plus, et il se précipita vers Porfiri qui se retirait dans la direction de la porte et qui ne s’effraya nullement.

– Je comprends tout ! cria Raskolnikov en bondissant contre lui. – Tu mens et tu m’agaces pour que je me trahisse…

– Mais il est impossible de se trahir davantage, petit père Rodion Romanovitch. Vous êtes devenu enragé. Ne criez pas ou j’appelle mes gens.

– Tu mens, il n’y aura rien ! Appelle tes gens ! Tu sais que je suis malade et tu as voulu m’exaspérer jusqu’à la rage pour que je me trahisse, voilà ton but ! Non, donne-moi des faits ! J’ai tout compris ! Tu n’as pas de faits, tu n’as que quelques petites misérables suppositions à la Zamètov !… Tu connaissais mon caractère, tu voulais me rendre enragé et puis me porter le coup de grâce avec les popes et les délégués… Tu les attends ? Dis ! N’attends plus ! Où sont-ils ? Qu’ils viennent !

– Il est bien question de ça, petit père ! Ah, cette imagination ! Mais ce n’est même pas ainsi que l’on agit suivant les formes, vous ne vous y connaissez pas, mon très cher ami… Du reste, il n’est jamais trop tard pour agir suivant les formes, vous le verrez bien vous-même !… bredouillait Porfiri tout en tendant l’oreille vers la porte.

– Ah ! ils arrivent, s’écria Raskolnikov, tu les as envoyé chercher !… Tu les attendais ! Tu comptais… Alors qu’ils entrent tous, les délégués, les témoins, tous ceux que tu veux… qu’ils viennent ! Je suis prêt ! Prêt !

Mais ce qui arriva fut si inattendu, si incompatible avec la marche normale des choses, que ni Raskolnikov ni Porfiri n’avaient évidemment pu compter sur un tel dénouement.

VI

 Plus tard, lorsqu’il se souvenait de cette minute, les choses se présentaient à la mémoire de Raskolnikov de la manière suivante :

Le bruit qu’ils entendirent derrière la porte augmenta rapidement et celle-ci s’entrouvrit.

– Que se passe-t-il ? cria Porfiri avec dépit. – J’avais prévenu…

La réponse ne vint pas tout de suite mais il semblait bien qu’il y avait plusieurs personnes derrière la porte et qu’elles repoussaient quelqu’un.

– Mais que se passe-t-il donc ? redemanda Porfiri Pètrovitch qui commençait à s’inquiéter.

– Nous avons amené le prisonnier, Nikolaï, dit quelqu’un.

– Je n’en ai pas besoin ! Allez-vous-en ! Qu’on attende ! Pourquoi vous fourrez-vous ici ? Pourquoi ce désordre ! se mit à crier Porfiri en s’élançant vers la porte.

– Mais il… reprit la même voix, qui s’interrompit soudainement.

Une véritable bataille s’engagea qui dura deux ou trois secondes ; puis la porte fut soudain violemment repoussée et un homme au visage blême pénétra dans le cabinet de Porfiri Pètrovitch.

L’aspect de cet homme était très étrange à première vue. Il regardait droit devant lui, mais on aurait dit qu’il ne voyait personne. La résolution brillait dans ses yeux, mais une pâleur mortelle couvrait son visage, comme si on l’avait amené pour l’exécuter. Ses lèvres, complètement exsangues, frissonnaient.

Il était encore très jeune, habillé comme un homme du peuple, de taille moyenne, maigre, les cheveux tondus en rond, les traits fins et secs. L’homme qu’il avait repoussé par surprise se précipita le premier à sa suite et parvint à le saisir par l’épaule ; c’était un garde. Mais Nikolaï le repoussa à nouveau.

Quelques curieux s’étaient attroupés dans l’embrasure de la porte. Certains voulaient entrer. Ceci s’était passé en un clin d’œil.

– Va-t’en, il est trop tôt. Attends qu’on t’appelle !… Pourquoi l’a-t-on déjà amené ? bredouillait Porfiri avec un dépit extrême, comme s’il avait été entièrement dérouté.

Mais soudain, Nikolaï se mit à genoux.

– Qu’est-ce qui te prends ? cria Porfiri stupéfait.

– Je suis le coupable ! C’est moi qui ai commis le péché ! Je suis l’assassin ! prononça Nikolaï, à court de souffle mais à voix assez haute.

Le silence dura bien dix secondes ; tous restaient sans mouvement comme s’ils avaient été stupéfiés, le garde lui-même s’était reculé jusqu’à la porte et, immobilisé, il ne tentait plus d’approcher Nikolaï.

– Comment ? s’écria Porfiri, sortant de sa torpeur momentanée.

– Je suis… l’assassin…, répéta Nikolaï, après un court silence.

– Comment… toi !… Comment… Qui as-tu tué ? Porfiri Pètrovitch était visiblement tout perdu.

Nikolaï se tut encore un instant.

– Alona Ivanovna et sa sœur Lisaveta Ivanovna, je les ai… tuées… avec une hache. Ma tête s’était obscurcie… ajouta-t-il soudain, et il se tut de nouveau. Il était toujours à genoux.

Porfiri Pètrovitch resta quelques instants à réfléchir, puis, soudain, il se secoua et se mit à agiter ses mains comme pour chasser les témoins importuns. Ceux-ci se retirèrent immédiatement et la porte fut fermée. Ensuite, il jeta un coup d’œil à Raskolnikov qui était resté dans son coin à regarder Nikolaï d’un air ahuri, fit un mouvement dans sa direction, mais changea d’avis, le regarda encore, reporta immédiatement son regard sur Nikolaï, ensuite à nouveau sur Raskolnikov, puis sur Nikolaï, et il se précipita sur celui-ci.

– Pourquoi viens-tu déjà avec ton obscurcissement ? lui cria-t-il presque haineusement. – Je ne t’ai pas encore demandé si ta tête s’était obscurcie… dis-moi : tu as tué ?

– Je suis l’assassin – je fais la déposition prononça Nikolaï.

– Ah ! Avec quoi as-tu tué ?

– Avec une hache. Je l’avais préparée.

– Ah ! Tu te tâtes trop ! Seul ?

– Oui. Mitka n’est pas coupable et il n’a rien à y voir.

– Il est trop tôt pour parler de Mitka ! Ah !…

– Eh bien, comment as-tu descendu l’escalier, alors ? Les portiers vous ont rencontrés tous les deux ?

– C’est pour égarer… alors… que j’ai fui avec Mitka, répondit Nikolaï, se hâtant tout à coup comme s’il avait préparé sa réponse.

– Eh bien, c’est ça ! s’écria avec colère Porfiri. Il répète les paroles d’un autre ! murmura-t-il à part soi, et tout à coup il aperçut à nouveau Raskolnikov.

Il était à ce point concentré sur Nikolaï qu’il avait oublié Raskolnikov pour un instant. Il reprit ses esprits et fut quelque peu troublé…

– Rodion Romanovitch, petit père ! Excusez-moi, lui cria-t-il. C’est invraisemblable… Je vous en prie, vous n’avez rien à faire ici… moi-même, voyez-vous… en voilà des surprises !… Je vous en prie…

Porfiri le prit par le bras et lui indiqua la porte.

– J’ai l’impression que vous ne vous étiez pas attendu à cela ! prononça Raskolnikov qui, évidemment, ne comprenait pas encore clairement ce qui s’était passé, mais qui avait déjà repris courage.

– Mais vous non plus, petit père, vous ne vous y étiez pas attendu. Regardez-moi comme vos mains tremblent ! Hé, hé !

– Vous tremblez aussi, Porfiri Pètrovitch.

– Oui, je tremble aussi, je ne m’y attendais pas !…

Ils étaient déjà devant la porte. Porfiri Pètrovitch attendait qu’il la franchît.

– Et la petite surprise ; vous ne me la montrez pas ? prononça soudain Raskolnikov.

– Il parle et ses dents s’entre-choquent encore, hé, hé ! Vous êtes un homme ironique ! Allons, au revoir.

– À mon idée, c’est adieu !

– Dieu disposera, Dieu disposera ! murmura Porfiri avec un sourire forcé.

En traversant les bureaux, Raskolnikov remarqua que beaucoup d’employés le regardaient attentivement. Parmi les gens qui encombraient l’antichambre, il aperçut les deux portiers de la maison, les portiers qu’il avait essayé d’entraîner l’autre nuit chez le Surveillant du quartier. Ils attendaient quelque chose. À peine déboucha-t-il sur l’escalier qu’il entendit derrière lui la voix de Porfiri Pètrovitch. Il se retourna et vit que celui-ci, tout essoufflé, se hâtait pour le rejoindre.

– Un petit mot encore, Rodion Romanovitch : à propos de ces événements ce sera comme Dieu disposera, mais il faudra quand même vous interroger suivant les formes, au sujet de l’événement alors, nous nous reverrons encore, voilà !

Et Porfiri s’arrêta devant lui avec un sourire.

– Voilà, répéta-t-il.

On pouvait supposer qu’il avait envie de dire encore quelque chose, mais qu’il ne parvenait pas à le formuler.

– Vous savez, excusez-moi, Porfiri Pètrovitch, à propos de tout à l’heure… Je me suis laissé emporter, commença Raskolnikov qui avait repris courage jusqu’à avoir envie de forcer la note.

– Ce n’est rien, ce n’est rien, l’interrompit Porfiri, l’air presque heureux… Moi aussi… J’ai un caractère venimeux, je m’en repens, je m’en repens ! Mais nous nous reverrons, nous nous reverrons… Si Dieu le veut, nous nous reverrons même souvent !…

– Et nous aurons l’occasion de nous connaître à fond l’un l’autre ! reprit Raskolnikov.

– Oui, approuva Porfiri, et clignant les yeux, il lui jeta un regard très sérieux.

– Vous allez à une fête, maintenant ?

– Aux funérailles.

– Ah, mais oui ! Aux funérailles ! Ménagez-vous, ménagez-vous…

– Moi, je ne sais vraiment que vous souhaiter ! reprit Raskolnikov en se retournant il commençait déjà à descendre l’escalier. Je vous souhaiterais bien de meilleurs succès, vous voyez bien vous-même comme vos fonctions peuvent être drôles !

– Pourquoi drôles ? demanda vivement Porfiri Pètrovitch qui s’était déjà retourné pour partir et il tendit tout de suite l’oreille.

– Eh bien, vous avez sans doute tourmenté et torturé « psychologiquement », à votre façon, le pauvre Nikolaï jusqu’à ce qu’il avoue ; vous avez essayé jour et nuit de lui prouver qu’il est l’assassin : « c’est toi qui as tué, c’est toi qui as tué… » et maintenant qu’il avoue, vous vous précipitez de nouveau sur lui : « Tu mens, dites-vous, ce n’est pas toi l’assassin ! Il est impossible que ce soit toi qui aies tué ! Tu répètes les paroles d’un autre ! » Alors, ne sont-elles pas drôles, vos fonctions, après cela ?

– Hé, hé, hé ! Vous avez quand même remarqué que j’ai dit à Nikolaï qu’il répétait les paroles d’un autre ?

– Comment donc !

– Hé, hé ! Vous êtes pénétrant, bien pénétrant ! Votre esprit est réellement enjoué ! Et c’est la corde la plus comique que vous pincez… hé, hé !

– On dit que, parmi les écrivains, Gogol possédait ce trait au plus haut point.

– Oui… Gogol.

– En effet, c’est Gogol… au plaisir de vous revoir…

Raskolnikov se rendit directement chez lui. Sa pensée était à ce point déroutée et embrouillée, qu’arrivé dans son réduit, il se jeta sur son divan et resta assis pendant près d’un quart d’heure pour essayer de rassembler quelque peu ses idées. Il n’essaya pas de réfléchir au sujet de l’aveu de Nikolaï : « il était trop, trop étonné ». Dans cet aveu, il y avait quelque chose d’inexplicable, d’imprévu, quelque chose qu’il ne pouvait pas comprendre. Mais l’aveu de Nikolaï était un fait réel. Les conséquences de ce fait lui apparurent tout de suite, le mensonge allait immanquablement être décelé et, alors, on s’en prendrait de nouveau à lui. Mais, en tout cas, il était libre jusqu’à ce moment-là, et il fallait à tout prix faire quelque chose, car le danger était imminent.

Mais, après tout, jusqu’à quel point était-il en danger ? La situation commençait à s’éclaircir. En se souvenant, d’une façon générale, de la scène qui s’était passée chez Porfiri, il ne pouvait s’empêcher de frissonner d’épouvante. Évidemment, il ne connaissait pas encore tous les buts de Porfiri, il ne pouvait encore pénétrer tous ses calculs. Mais son jeu était partiellement dévoilé et personne ne pouvait comprendre mieux que lui combien dangereux était ce jeu. Encore un peu et il aurait pu se trahir complètement, fournir même le fait qui manquait. Connaissant son caractère maladif et ayant percé au premier coup d’œil la personnalité de Raskolnikov, Porfiri agissait presque à coup sûr ; bien qu’avec trop de décision. Il n’y avait pas de discussion possible. Raskolnikov s’était déjà fort compromis, mais pas jusqu’à fournir un fait ; tout cela était encore très relatif. Mais comprenait-il tout de la bonne manière ? Ne se trompait-il pas ? Quel résultat voulait obtenir Porfiri aujourd’hui ? Avait-il réellement préparé une surprise ? Quoi, précisément ? Attendait-il vraiment quelque chose ? Comment se seraient-ils séparés si la catastrophe inattendue ne s’était pas produite ?

Porfiri avait, en effet, étalé tout son jeu. Il avait évidemment risqué mais il avait montré ses cartes et (semblait-il à Raskolnikov), si Porfiri en avait eu d’autres, il les aurait montrées aussi. Qu’était cette « surprise » ? Une plaisanterie ? Signifiait-elle quelque chose ? Pouvait-elle être quoi que ce soit qui ressemblât, en fait, à une accusation positive ? L’homme d’hier ? Où était-il passé ? Où est-il allé aujourd’hui ? Si vraiment Porfiri avait un fait positif, c’était évidemment en rapport avec la visite de l’homme d’hier…

Il restait assis sur le divan, la tête baissée, les coudes appuyés sur les genoux et le visage enfoui dans les mains. Enfin, il prit sa casquette, réfléchit et se dirigea vers la porte.

Il pressentait que, au moins aujourd’hui, il pouvait se sentir en sécurité. Un sentiment agréable, presque joyeux, envahit tout à coup son cœur : il eut envie d’aller rapidement chez Katerina Ivanovna. Il avait déjà manqué les funérailles mais il pouvait encore arriver à temps pour le repas et là, tout de suite, il rencontrerait Sonia.

Il s’arrêta, réfléchit, et un sourire maladif vint péniblement à ses lèvres.

Aujourd’hui ! Aujourd’hui ! répéta-t-il à part lui. Oui, aujourd’hui même, il faut que…

Il allait ouvrir la porte, quand, soudain, celle-ci commença à s’ouvrir d’elle-même. Il frissonna et bondit en arrière. La porte s’ouvrit lentement et dans l’embrasure de celle-ci apparut la silhouette de l’homme sorti de terre.

L’inconnu s’arrêta sur le pas de la porte, regarda sans mot dire Raskolnikov et fit un pas dans la chambre. Il était mis exactement comme la veille mais l’expression de son visage et son regard avaient beaucoup changé : il avait une mine attristée et, après une courte pose, il poussa un profond soupir. Il manquait pour que la ressemblance avec une femme fut complète, qu’il appuyât sa joue sur sa main et qu’il penchât un peu la tête.

– Que désirez-vous ? demanda Raskolnikov, mortellement pâle.

L’homme ne répondit pas, mais soudain il lui fit un salut très profond, presque jusqu’à terre, si bas qu’il toucha le sol d’un doigt de sa main droite.

– Qu’y a-t-il ? s’écria Raskolnikov.

– Je suis coupable, dit doucement l’homme.

– De quoi ?

– D’avoir eu des mauvaises pensées.

– Ils se regardaient l’un l’autre.

– J’étais dépité. Lorsque vous êtes venu, l’autre fois, – vous étiez peut-être gris – et que vous vous êtes mis à appeler les portiers pour qu’ils viennent chez le commissaire et que vous avez parlé du sang, j’ai été vexé que l’on vous ait pris, à tort, pour un homme ivre et que l’on vous ait laissé partir. Et j’en étais si vexé que je n’ai pu fermer l’œil de la nuit. Mais, comme nous avions retenu l’adresse, nous sommes venus ici et nous avons demandé…

– Qui sont ces gens qui sont venus ? l’interrompit Raskolnikov, essayant de se souvenir.

– C’est moi, je veux dire, c’est moi qui vous ai offensé.

– Alors, vous étiez dans cette maison ?

– Mais j’étais là, sous le porche, vous l’avez oublié ? J’ai eu, depuis toujours, mon atelier là-bas. Je suis pelletier, je prends des commandes à la maison… Et j’ai surtout été vexé…

La scène qui s’était passée trois jours plus tôt sous le porche de la maison revint brusquement à la mémoire de Raskolnikov ; il se rappela qu’à part les portiers, il y avait là quelques hommes et des femmes. Il se souvint d’une voix disant qu’il fallait le conduire tout droit au commissariat. Il ne se rappelait pas le visage de l’homme qui avait dit cela, mais il se souvenait bien qu’il lui avait répondu quelque chose, qu’il s’était retourné vers lui…

Alors, c’était là la solution du cauchemar de la veille… Le plus effrayant, en effet, c’est qu’il avait manqué de se perdre à cause d’une circonstance aussi peu conséquente. Donc cet homme ne peut rien raconter d’autre que l’essai de location de l’appartement et la conversation au sujet du sang. Donc Porfiri ne possède, lui non plus, aucun fait excepté ce délire, cette construction psychologique, qui est une arme à deux tranchants. Donc, si aucun fait nouveau ne survenait (et aucun fait ne peut plus survenir ! aucun ! aucun !) alors… que peuvent-ils contre lui ? Comment pourraient-ils le convaincre définitivement du crime, même s’ils l’arrêtaient ? Donc, Porfiri venait seulement d’apprendre l’histoire de la location, et il n’en savait rien auparavant.

– C’est vous qui avez dit aujourd’hui à Porfiri… que j’étais venu ? s’écria-t-il, frappé d’une idée soudaine.

– À quel Porfiri ?

– Au juge d’instruction.

– Oui, c’est moi. Les portiers ne voulaient pas y aller, alors, moi, j’ai été le dire.

– Aujourd’hui ?

– Un instant avant votre arrivée. Et j’ai tout entendu, j’ai entendu combien il vous a tourmenté.

– Où ? Que dites-vous ? Quand ?

– Mais là-bas, derrière la cloison ; j’y suis resté assis tout le temps.

– Comment ? Alors, c’était vous, la surprise ? Mais comment est-ce arrivé ? Dites ?

– Quand j’ai vu, commença l’homme, que les portiers ne voulaient pas y aller, comme je les pressais de le faire, car, disaient-ils, il était trop tard et ils avaient peur de fâcher le Surveillant parce qu’ils n’étaient pas venus à l’instant, j’ai eu du dépit, je n’ai pu fermer l’œil et je suis allé me renseigner sur vous. Et lorsque j’ai eu les renseignements, j’y suis allé aujourd’hui. Quand je suis arrivé, il n’était pas là. Je suis venu une heure après, on ne m’a pas reçu. Je suis revenu après – ils m’ont laissé entrer. Mais je lui ai raconté tout comme c’était, et il s’est mis à trotter dans la chambre et à se frapper avec le poing. « Qu’avez-vous fait, brigands criait-il. Si j’avais su, je l’aurais fait amener sous bonne garde ! » Alors il est sorti en courant et il a appelé quelqu’un et il s’est mis à parler dans un coin et il m’a questionné et injurié. Il m’a fait des reproches, beaucoup, et moi je lui ai tout raconté, je lui ai dit que vous n’avez rien osé répondre à mes paroles d’hier et que vous ne m’avez pas reconnu. Alors, il s’est mis de nouveau à courir, à se frapper la poitrine, à se fâcher encore et à courir ; quand on vous a annoncé, il m’a dit : « Allons, va là, derrière la cloison, assieds-toi et ne bouge pas, quoi que tu entendes », et il m’a apporté une chaise et m’a enfermé : « peut-être vais-je t’appeler », dit-il.

Quand Nikolaï a été amené, il m’a renvoyé, après vous – « je te ferai encore venir et je te questionnerai… »

– Il a interrogé Nikolaï en ta présence ?

– Quand il vous a renvoyé, il m’a fait partir immédiatement après et il a commencé à questionner Nikolaï.

L’homme s’arrêta soudain et, brusquement, il fit de nouveau un profond salut, en touchant le sol du doigt.

– Pardonnez-moi pour ma dénonciation et pour ma méchanceté.

- Dieu te pardonnera, répondit Raskolnikov, et dès qu’il eut dit ces paroles, l’homme s’inclina, mais pas jusqu’à terre cette fois-ci ; il se retourna lentement et sortit de la chambre. « C’est une arme à double tranchant, tout n’est qu’une arme à double tranchant, maintenant » répétait Raskolnikov et il sortit à son tour, tout ragaillardi.

« À présent, nous allons lutter encore » dit-il, avec un sourire méchant, en descendant l’escalier. Il était lui-même l’objet de sa colère : il se souvenait, avec honte et mépris, de sa « lâcheté ».

Cinquième Partie

Суббота, 06 Ноябрь 2021 17:17

Fiodor Dostoïevski. Crime et Châtiment. Troisième Partie

I

Raskolnikov se redressa et s’assit sur le sofa. Il fit un geste las de la main à Rasoumikhine pour que celui-ci interrompe le flux ardent des consolations qu’il prodiguait à sa mère et à sa sœur. Ensuite il prit celles-ci par la main et les regarda longuement et attentivement à tour de rôle. Son regard, immobile, révélant un sentiment presque insensé et puissant jusqu’à la souffrance, inquiéta la mère. Poulkhéria Alexandrovna fondit en larmes.

Avdotia Romanovna était pâle ; sa main tremblait dans celle de Raskolnikov.

– Allez chez vous… avec lui, dit-il d’une voix hachée, montrant Rasoumikhine. À demain ; alors nous verrons… Êtes-vous ici depuis longtemps ?

– Depuis ce soir, Rodia, répondit Poulkhéria Alexandrovna, le train était fort en retard. Rodia, rien ne me fera te quitter. Je vais passer la nuit ici tout près…

– Laissez-moi ! dit-il avec un geste agacé de la main.

– Je resterai près de lui ! s’écria Rasoumikhine. Je ne le quitterai pas un instant, et, qu’ils se cassent la tête contre le mur là-bas, je m’en fiche. J’ai laissé la présidence à mon oncle.

– Comment pourrais-je jamais vous remercier ? commença Poulkhéria Alexandrovna, serrant une fois de plus les mains de Rasoumikhine.

Mais Raskolnikov l’interrompit encore :

– Je n’en puis plus ! Je n’en puis plus ! répéta-t-il nerveusement. Laissez-moi ! Allez, allez-vous-en… Je n’en puis plus.

– Venez, maman, sortons au moins de la chambre, souffla Dounia effrayée ; nous lui faisons du tort, c’est évident.

– Ne puis-je pas même le regarder, après ces trois années ! gémit Poulkhéria Alexandrovna.

– Un instant ! dit Raskolnikov. Vous m’interrompez tout le temps et mes idées se brouillent. Vous avez vu Loujine ?

– Non, Rodia, mais il est déjà informé de notre venue. Nous avons appris, Rodia, que Piotr Pètrovitch a été assez aimable pour venir te rendre visite aujourd’hui, ajouta Poulkhéria Alexandrovna avec quelque hésitation.

– Oui… il a été assez aimable – Dounia, j’ai dit à Loujine tout à l’heure que je le précipiterais au bas de l’escalier et je l’ai chassé au diable…

– Rodia ! est-ce possible ! Sans doute… Tu ne veux pas dire !… débuta Poulkhéria Alexandrovna terrifiée, mais elle s’arrêta, regardant Dounia.

Avdotia Romanovna fixait son frère et attendait la suite. Les deux femmes avaient été mises au courant de la querelle, par Nastassia, dans la mesure où celle-ci avait pu en saisir le sens, et avaient souffert de l’incertitude et de l’attente.

– Dounia, dit Raskolnikov péniblement, je ne suis pas d’accord pour ce mariage et, en conséquence, tu dois signifier ton refus à Loujine, dès demain, et qu’on ne parle plus de ce monsieur.

– Mon Dieu ! s’écria Poulkhéria Alexandrovna.

– Frère, observe tes paroles, dit en s’emportant Avdotia Romanovna, mais elle se retint tout de suite ; tu n’es pas en mesure de discuter maintenant, tu es affaibli, dit-elle calmement.

– Je ne délire pas ! Non… Tu acceptes ce mariage pour moi. Et moi je n’accepte pas ton abnégation. Alors, écris une lettre pour demain… avec le refus… Je la lirai demain matin, et que c’en soit fini !

– Je ne peux pas faire cela ! s’écria la jeune fille blessée. De quelle autorité…

– Dounétchka, tu es également en colère ; laisse cela à demain… Ne vois-tu donc pas… s’effraya la mère, se précipitant vers Dounia. Ah, partons au plus vite, ce sera mieux !

– Il délire ! s’écria Rasoumikhine toujours ivre. Sinon, il ne se serait jamais permis cela ! Demain, il ne restera plus rien de son extravagance… Mais c’est exact, il l’a mis dehors aujourd’hui. C’est bien ainsi. Alors, l’autre s’est mis en colère… Il faisait des discours, il faisait montre de ses connaissances, et puis, il est parti, la queue entre les jambes…

– Alors, c’est exact ? s’écria Poulkhéria Alexandrovna.

– À demain, frère, dit Dounia avec compassion. Venez, maman… Au revoir, Rodia !

– Comprends-tu, sœur, dit-il en faisant un dernier effort, je ne divague pas ; ce mariage, c’est une bassesse ; laisse l’infamie pour moi, mais je ne veux pas… l’un des deux… si méprisable que je sois, je ne te voudrais pas pour sœur, si… Ou bien moi, ou bien Loujine ! Allez…

– Tu es un insensé ! Tyran ! hurla Rasoumikhine, mais Raskolnikov ne répondit pas. Il se recoucha et se tourna vers la muraille, complètement à bout de forces.

Avdotia Romanovna jeta un regard curieux à Rasoumikhine ; ses yeux noirs brillèrent ; Rasoumikhine frissonna sous ce regard. Poulkhéria Alexandrovna était stupéfaite.

– Je ne peux vraiment pas m’en aller ! chuchota-t-elle, au désespoir, à Rasoumikhine, – je veux rester ici, peu importe comment. Accompagnez Dounia, je vous prie.

– Et vous allez tout gâter, marmotta aussi Rasoumikhine, démonté. Sortons au moins de la chambre. Nastassia, apporte la lumière. Je vous l’affirme, – poursuivit-il à voix basse, quand ils furent sur le palier, – qu’il fut sur le point de nous battre, moi et le docteur ! Vous entendez ! Le docteur en personne ! Et celui-ci a dû s’incliner pour ne pas l’énerver, puis il est parti, et moi je suis resté en bas à le garder. Alors, il a mis ses vêtements et il est parti. Et il partira maintenant aussi, en pleine nuit, si vous l’énervez, et il pourrait alors attenter à sa vie…

– Ah ! Que nous dites-vous !

– Oui. Mais Avdotia Romanovna ne peut pas rester seule dans la chambre meublée que Piotr Pètrovitch vous a louée. N’aurait-il pu vous trouver un meilleur logement… Pensez quel endroit… En somme, je suis un peu gris, et c’est pour ça que… je l’ai traité de… ne prenez pas…

– Mais j’irai chez la logeuse, insista Poulkhéria Alexandrovna ; je la prierai de nous donner, à moi et à Dounia, un logement pour cette nuit. Je ne veux pas l’abandonner ainsi, je ne le puis !

Ils étaient sur le palier, près de la porte de la logeuse. Nastassia se tenait sur une marche, le bougeoir à la main. Rasoumikhine était fort excité. Une demi-heure plus tôt, lorsqu’il reconduisait Raskolnikov, il était encore bien d’aplomb, bien qu’il fût bavard à l’excès, malgré la formidable quantité de vin absorbé. Maintenant, il était possédé par un enthousiasme délirant et tout le vin semblait lui être remonté à la tête avec une violence redoublée. Il avait saisi les deux dames par le bras, essayant de les convaincre, et leur donnant ses raisons avec une stupéfiante franchise. Pour mieux les convaincre, il serrait leur bras de toutes ses forces dans l’étau de ses mains, jusqu’à leur faire mal, et, ce faisant, il dévorait des yeux Avdotia Romanovna sans se gêner le moins du monde. La douleur les faisait s’arracher parfois à la pression de son énorme patte osseuse, mais loin de se rendre compte de ce qu’il faisait, il les attirait à lui avec plus de force. Si elles lui avaient ordonné de sauter dans l’escalier la tête la première pour leur faire plaisir, il l’aurait fait immédiatement, sans réfléchir ni hésiter. Poulkhéria Alexandrovna, tout alarmée au sujet de Rodia, quoiqu’elle sentît que le jeune homme fût vraiment trop extravagant, et qu’il lui fît par trop mal au bras, comprenait qu’il était indispensable ; aussi elle ne voulait pas remarquer ces détails bizarres.

Avdotia Romanovna, quoiqu’elle eût les mêmes inquiétudes et qu’elle ne fût nullement ombrageuse, regardait avec étonnement et presque avec effroi les yeux étincelants de l’ami de son frère. Seule la confiance illimitée dans ce terrible garçon, qui lui avait été communiquée par les récits de Nastassia, l’empêchait de s’enfuir et d’entraîner sa mère avec elle. Elle comprenait aussi, sans doute, qu’il ne les laisserait pas s’échapper ainsi. Du reste, dix minutes plus tard, son inquiétude se calma considérablement : Rasoumikhine avait le talent de se faire connaître en quelques mots, indépendamment de son humeur, de sorte qu’on se rendait vite compte de quelle sorte d’homme il s’agissait.

Impossible, chez la logeuse ! La pire des sottises ! s’écria-t-il, essayant de convaincre Poulkhéria Alexandrovna. Mère ou non, si vous restez, vous allez le rendre enragé et alors, Dieu sait ce qui va arriver ! Voilà ce que je vais faire : Nastassia va rester auprès de lui, et moi je vais vous reconduire chez vous, parce que vous ne pouvez pas courir les rues seules, ici, à Petersbourg, cela… Enfin, c’est égal !… Ensuite, je reviens ici, et dans un quart d’heure, – je vous le jure ! j’arrive avec un rapport : comment il va, s’il dort ou non, etc… Alors… écoutez ! Après, je fais un saut jusque chez moi – j’ai des invités là, tous éméchés, – j’amène Zossimov – c’est le médecin qui le soigne, il est en ce moment chez moi ; il n’est pas ivre ; il n’est jamais ivre ! Je le mène chez Rodka et, ensuite, directement chez vous. Donc, dans l’espace d’une heure, vous recevrez deux informations – et celle du docteur, vous comprenez, du docteur lui-même, c’est bien autre chose que la mienne. Si cela ne va pas bien, je vous promets que je vous ramène moi-même ici ; si cela va bien, vous vous couchez. Moi, je campe ici sur le palier, et j’ordonne à Zossimov de passer la nuit chez la logeuse, afin de pouvoir l’appeler immédiatement. Que lui faut-il, maintenant, les soins du médecin, ou votre présence ? Le docteur est plus utile, c’est clair. Alors, allez chez vous ! Impossible de dormir chez la logeuse : possible pour moi, impossible pour vous ; elle ne vous laisserait pas coucher chez elle, car… elle est bête. Elle va être jalouse d’Avdotia Romanovna, si vous voulez le savoir, et à cause de vous aussi… Mais inévitablement d’Avdotia Romanovna. C’est un caractère absolument, absolument inattendu. En somme, je suis bête aussi… Je m’en fiche !… Venez ! Vous me croyez ? Dites, me croyez-vous, oui ou non ?

– Venez, maman, dit Avdotia Romanovna. Il agira sans doute comme il l’a promis. Il a déjà ressuscité Rodia une fois et, s’il est vrai que le docteur consente à passer la nuit ici, que peut-on souhaiter de mieux ?

– Vous… vous… pouvez me comprendre, parce que vous êtes un ange ! s’écria Rasoumikhine, enthousiasmé. Viens, Nastassia ! Monte tout de suite et reste auprès de lui avec la bougie ; je serai ici dans un quart d’heure…

Quoiqu’elle ne fût pas tout à fait convaincue, Poulkhéria Alexandrovna ne résista pas. Rasoumikhine prit les bras des deux dames et les entraîna dans l’escalier. Du reste, il inquiétait aussi la mère de Rodia : « Il est bien débrouillard et bon, mais est-il capable de faire ce qu’il a promis ? pensait-elle, il est tellement exalté ! »

– Ah, je comprends, vous vous demandez si je suis en état de… devina Rasoumikhine, tout en faisant ses énormes foulées, si bien que les deux dames ne pouvaient le suivre, ce dont, du reste, il ne s’apercevait pas. Bêtises ! Je veux dire… je suis ivre comme un paysan, mais il ne s’agit pas de cela ; je ne suis pas ivre de vin, c’est quand je vous ai vues que cela m’est monté à la tête… Mais il n’est pas question de moi ! Ne faites pas attention ; je radote ; je ne suis pas digne de vous… Je suis au plus haut point indigne de vous !… Quand je vous aurai reconduites, je me verserai deux seaux d’eau sur la tête en passant près du canal et je serai complètement remis… Si vous pouviez seulement savoir comme je vous aime toutes les deux !… Ne vous moquez pas et ne vous fâchez pas !… Fâchez-vous sur n’importe qui, mais pas sur moi ! Je suis son ami, et, de ce fait, votre ami. Je veux que ce soit ainsi… J’en ai eu le pressentiment l’année dernière, il y avait eu un moment… En somme, je ne l’ai pas pressenti du tout, car vous êtes tombées du ciel. Quant à moi, je ne fermerai sans doute pas l’œil de la nuit !… Ce Zossimov craignait tout à l’heure qu’il ne perde son bon sens… C’est pour cette raison qu’il ne faut pas l’énerver…

– Que dites-vous là ! s’exclama la mère.

– Est-il possible que le docteur lui-même ait affirmé cela ? demanda Avdotia Romanovna épouvantée.

– Oui, mais ce n’est pas cela du tout. Il lui a même donné un remède, une poudre, je l’ai vu, et alors vous êtes arrivées… Ah ! il aurait mieux valu que vous ne soyez arrivées que demain ! Nous avons bien fait de partir. Vous aurez le rapport de Zossimov dans une heure. Celui-là, au moins, n’est pas ivre ! Et je ne serai plus ivre non plus… Pourquoi donc me suis-je enivré aussi ? Ah, c’est parce qu’ils m’ont entraîné dans la discussion, les démons ! Je m’étais pourtant bien promis de ne plus me laisser aller à discuter ! Ils vous ont une façon de battre la campagne ! J’ai manqué de me bagarrer ! J’ai laissé la présidence à mon oncle… Vous vous rendez compte : ils exigent la perte totale de la personnalité, et ils trouvent que c’est le fin du fin ! Ne pas être soi-même, ressembler le moins possible à soi-même : voilà ce à quoi ils veulent arriver ! C’est le summum du progrès, pour eux ! Et si seulement ils avaient une façon personnelle de radoter ! mais…

– Écoutez, interrompit d’une voix timide Poulkhéria Alexandrovna. Mais cela ne fit qu’activer son ardeur.

– Mais que pensez-vous ? cria Rasoumikhine, haussant encore la voix. Vous pensez que je me fâche parce qu’ils radotent ? Bêtises ! J’aime quand on dit des absurdités. Se tromper est le privilège naturel de l’homme par rapport à tous les autres organismes. Ceci conduit à la vérité ! Je suis homme parce que je déraisonne. On n’est jamais arrivé à une vérité sans avoir quatorze fois erré et peut-être cent quarante fois, et c’est d’ailleurs encore honorable. Mais nous, nous ne sommes même pas capables de divaguer avec notre propre intelligence ! Divague, mais divague à ta manière, et alors je t’embrasserai. Extravaguer à sa manière, c’est presque mieux que de dire la vérité à la manière des autres ; dans le premier cas, tu es un homme, dans le second, tu n’es qu’un oiseau ! La vérité ne s’enfuira pas, mais on peut gâter sa vie ; il y a eu des précédents. Alors, où en sommes-nous ? Nous sommes, tous, sans exception, en fait de sciences, de développement, de pensée, d’inventions, d’idéal, d’aspirations, de libéralisme, de raison, d’expérience et de tout, de tout, de tout, encore dans la première classe des préparatoires de l’école ! Il nous suffit de vivre sur l’intelligence des autres ! nous nous y sommes faits ! N’est-ce pas ainsi ? Comment ? criait Rasoumikhine en secouant et en serrant les bras des deux dames. N’est-ce pas ainsi ?

– Oh, mon Dieu ! Je ne puis dire… dit la pauvre Poulkhéria Alexandrovna.

– Oui, oui, c’est ainsi… quoique je ne sois pas d’accord en tout avec vous, ajouta sérieusement Avdotia Romanovna, puis elle jeta un cri, tant fut douloureuse, cette fois, l’étreinte de la poigne de Rasoumikhine.

– C’est ainsi ? Vous dites que c’est ainsi ? Alors, si c’est ainsi, vous… vous… hurla-t-il transporté, vous êtes la source de la bonté, de la pureté, de la raison et… de la perfection ! Laissez-moi prendre votre main, donnez-la… donnez votre main aussi, je veux baiser vos mains ici, immédiatement, à genoux !

Et il se mit à genoux au milieu du trottoir qui, par bonheur, était désert en ce moment.

– Mais, je vous en supplie, que faites-vous ? s’écria Poulkhéria Alexandrovna, extrêmement inquiète.

– Levez-vous ! Levez-vous ! disait Dounia, riant, bien que légèrement alarmée elle-même.

– Pas pour tout l’or du monde, si vous ne me donnez pas vos mains ! Voilà, cela est suffisant, je me lève, et nous reprenons notre route. Je ne suis qu’un affreux butor, je ne suis pas digne de vous, je suis ivre et j’ai honte, je ne suis pas digne de vous aimer, mais n’importe quel homme qui n’est pas une brute doit s’incliner devant vous. Alors, je me suis incliné… Voilà votre logement, et, cela suffit pour donner raison à Rodia d’avoir chassé votre Piotr Pètrovitch ! Comment s’est-il permis de vous loger dans cet hôtel ? C’est une honte ! Savez-vous qui on laisse entrer ici ? Et vous êtes sa fiancée, n’est-ce pas ! Alors, laissez-moi vous dire, après cela, que votre fiancé est une canaille !

– Je vous en prie, Monsieur Rasoumikhine, vous vous oubliez… débuta Poulkhéria Alexandrovna.

– Oui, oui, je le reconnais, je me suis oublié, je me repens se rattrapa Rasoumikhine. Mais… mais… vous me pardonnerez certainement ce que j’ai dit, parce que je parle sincèrement, et non parce que… hum ! c’eût été vil ; bref, ce n’est pas parce que je vous… hum !… alors, soit, je ne dirai plus rien, je n’en aurai plus l’audace !… Mais nous avons tous senti hier, dès son arrivée, que ce n’est pas un homme de votre milieu. Ce n’est pas à cause de ses cheveux, frisés par un coiffeur, ni à cause de sa hâte de faire montre de son intelligence, mais bien parce qu’il est un mouchard et un spéculateur, parce qu’il est hypocrite et qu’il a le caractère d’un Juif, chacun s’en aperçoit aussitôt. Pensez-vous qu’il soit intelligent ? Non, pas du tout. Alors, dites, est-ce un compagnon pour vous ? Oh, mon Dieu ! Il s’arrêta soudain dans l’escalier de l’hôtel. Tout ivres qu’ils soient, là bas, chez moi, ce sont quand même de braves gens, et bien que nous disions des sottises, – car je dis des sottises, moi aussi, – nous arriverons quand même finalement à la vérité, car nous sommes sur le bon chemin, tandis que Piotr Pètrovitch… n’est pas sur le bon chemin. Je les respecte, quoique je vienne de les traiter de tous les noms ; Zamètov, je ne le respecte pas, mais je l’aime bien, parce que c’est un enfant. Et même cet animal de Zossimov, parce qu’il est intègre et qu’il connaît son métier… Allons, assez. Tout est clair et tout est pardonné. Est-ce pardonné ? Allons venez. Je connais ce couloir, ce n’est pas la première fois que j’y viens ; ici, au numéro 3, il s’est produit un scandale… Alors, où est votre chambre ? Quel numéro ? huit ? Enfermez-vous pour la nuit, ne laissez entrer personne. Je serai ici dans un quart d’heure pour vous dire s’il y a du nouveau, et ensuite, dans une demi-heure, je reviendrai avec Zossimov, vous verrez. Au revoir, je m’en vais !

– Mon Dieu, Dounétchka, que va-t-il arriver ? dit Poulkhéria Alexandrovna, s’adressant tout inquiète et effrayée à sa fille.

– Tranquillisez-vous, maman, répondit Dounia, tout en se débarrassant de son chapeau et de sa cape ; c’est le Seigneur lui-même qui nous a envoyé ce monsieur, quoiqu’il vienne tout droit de quelque beuverie. On peut croire en lui, je vous l’affirme. Et tout ce qu’il a fait pour Rodia…

– Mon Dieu, Dounétchka, qui sait s’il reviendra ! Comment ai-je pu me décider à quitter Rodia !… Non, vraiment, ce n’était pas du tout ainsi que je m’attendais à le retrouver ! Il était sombre, comme s’il n’éprouvait aucun bonheur à nous revoir…

Des pleurs lui vinrent aux yeux.

– Mais non, vous vous trompez, maman. Vous ne l’avez pas bien observé, vous avez pleuré tout le temps. Il est tout ébranlé par sa maladie qui est la cause de tout.

– Ah, cette maladie ! Que va-t-il lui arriver ! Et de quelle façon il t’a parlé, Dounia ! dit la mère, regardant timidement sa fille dans les yeux, pour lire toute sa pensée, et à demi consolée par le fait que Dounia défendait Rodia et que, par conséquent, elle lui avait pardonné. – Je suis sûre qu’il se ravisera demain, ajouta-t-elle, cherchant jusqu’au bout à connaître les sentiments de sa fille.

– Et moi, je suis sûre qu’il dira la même chose demain… à ce sujet, coupa Avdotia Romanovna.

Évidemment, c’était là la difficulté, et il y avait un point délicat que Poulkhéria Alexandrovna craignait par trop d’aborder maintenant. Dounia vint près de sa mère et lui donna un baiser. Celle-ci la serra fortement dans ses bras, sans mot dire. Ensuite, elle s’assit, inquiète, pour attendre Rasoumikhine, et se mit à observer timidement sa fille qui, les bras croisés, s’était mise à marcher de long en large dans la chambre, perdue dans ses pensées. Marcher d’un coin à l’autre était une habitude d’Avdotia Romanovna, lorsqu’elle méditait, et sa mère avait toujours craint de la déranger dans ces moments-là.

Rasoumikhine avait évidemment agi d’une façon ridicule en manifestant la soudaine passion, née dans l’ivresse, qui s’était allumée en lui pour Avdotia Romanovna. Mais à la voir actuellement, les bras croisés, marchant dans la chambre, triste et pensive, beaucoup auraient compris Rasoumikhine, sans même tenir compte de son état d’ébriété. Avdotia Romanovna était remarquablement belle ; elle était grande, harmonieusement proportionnée ; il y avait en elle une force, une assurance, qui apparaissaient dans chacun de ses mouvements, mais qui n’enlevaient rien à leur douceur ni à leur grâce.

Elle ressemblait à son frère par le visage ; ses yeux étaient presque noirs, fiers, brillants et, en même temps, parfois pleins d’une grande bonté. Elle était pâle, mais sa pâleur n’était pas maladive ; son visage respirait la fraîcheur et la santé. Sa bouche était un peu petite, la lèvre inférieure, fraîche et vermeille, s’avançait légèrement, ainsi que le menton d’ailleurs : seule irrégularité de ce beau visage, mais qui lui donnait un caractère bien personnel de fermeté et aussi, peut-être, quelque hauteur. L’expression de ses traits était toujours plus réfléchie et sérieuse que gaie ; mais en revanche, de quel charme le sourire ne parait-il pas ce visage !

Comme le rire, gai, jeune, insouciant, lui seyait ! On comprenait que le fougueux, l’ouvert, le simple, l’intègre, l’herculéen Rasoumikhine qui, de plus, était ivre, qui n’avait jusqu’ici jamais rien vu de pareil, eût perdu la tête au premier regard. En outre, le hasard fit que Dounia lui apparut au moment radieux où elle retrouvait son frère bien-aimé. Il vit ensuite sa lèvre inférieure frissonner sous les ordres insolents, ingrats et cruels de celui-ci, – et il ne résista pas.

Rasoumikhine avait en somme dit la vérité, lorsque, dans son ivresse, il laissa échapper que l’excentrique logeuse de Raskolnikov, Praskovia Pavlovna, aurait été jalouse, non seulement d’Avdotia Romanovna mais aussi, sans doute, de Poulkhéria Alexandrovna. Malgré les quarante-trois ans de cette dernière, son visage conservait toujours les restes de sa beauté passée et, en outre, elle paraissait plus jeune que son âge réel, ce qui arrive presque toujours aux femmes qui ont conservé jusqu’à la vieillesse la clarté d’âme, la fraîcheur des impressions et la chaleur honnête et pure du cœur. Disons, entre parenthèses, que posséder ces qualités constitue l’unique moyen de ne pas perdre sa beauté, même dans la vieillesse. Ses cheveux blanchissaient légèrement. Des pattes d’oie étaient apparues depuis longtemps. Ses joues s’étaient creusées et desséchées à force de souci et de chagrin, mais son visage était quand même beau. C’était le portrait de Dounétchka, plus âgée de vingt ans, excepté la lèvre inférieure qui, chez elle, ne s’avançait pas autant. Poulkhéria Alexandrovna était sensible, mais nullement jusqu’à la fadeur, timide, cédant volontiers, mais jusqu’à une certaine limite : elle pouvait permettre bien des choses, consentir à beaucoup, même si c’était contraire à sa conviction, mais il y avait toujours une limite d’honnêteté, une règle de vie, et des convictions extrêmes qu’aucune circonstance n’aurait pu l’obliger à franchir.
Exactement vingt minutes après le départ de Rasoumikhine, deux coups légers mais hâtifs furent frappés à la porte : il était revenu.

– Non, je n’entre pas, jamais de la vie, s’empressait-il de déclarer lorsqu’on lui ouvrit. Il dort paisiblement, tout sage et tranquille, et pourvu qu’il puisse dormir dix heures ainsi ! Nastassia est chez lui, je lui ai dit de ne pas sortir tant que je serai absent. Maintenant, je vais chercher Zossimov, il vous présente son rapport et vous vous mettez au lit. Vous êtes à bout, je le vois…

Et il s’élança dans le couloir.

Quel homme actif et… dévoué ! s’écria Poulkhéria Alexandrovna, tout heureuse.

– Je crois que c’est un homme excellent, répondit Avdotia Romanovna chaleureusement et en reprenant sa promenade dans la chambre.

Près d’une heure plus tard, on frappa de nouveau à la porte. Les deux femmes avaient attendu, cette fois-ci, confiantes en Rasoumikhine ; celui-ci, en effet, avait réussi amener Zossimov. Le médecin avait immédiatement consenti à quitter le festin et à aller voir Raskolnikov, mais se défiant de l’ivresse de Rasoumikhine, il s’était mis en route pour l’hôtel d’assez mauvaise grâce. Son amour-propre fut immédiatement tranquillisé et même flatté dès qu’il eut compris qu’on l’attendait, en effet, comme un oracle. Il resta dix minutes environ et réussit à calmer et à convaincre Poulkhéria Alexandrovna. Il parla beaucoup, avec beaucoup de cœur, mais aussi avec réserve et avec un sérieux forcé, tout comme un médecin de vingt-sept ans appelé en consultation pour un cas grave.

Il s’en tint rigoureusement au sujet et ne montra pas le moindre désir d’entrer en relations plus personnelles avec les deux dames. Ayant vu, dès son entrée, combien éblouissante était la beauté d’Avdotia Romanovna, il s’efforça immédiatement de ne pas la regarder du tout et s’adressa exclusivement à Poulkhéria Alexandrovna. Tout cela lui procurait un intense plaisir intérieur. Il dit, au sujet du malade, qu’il trouvait son état pleinement rassurant. Suivant ses observations, la cause de la maladie du patient, à part les mauvaises conditions matérielles de ces derniers mois, comprenait aussi un élément moral. Il y avait là, pouvait-on dire, le produit d’influences morales et matérielles, d’inquiétudes, d’appréhensions, de soucis, de certaines idées, etc… S’étant aperçu qu’Avdotia Romanovna s’était mise à l’écouter avec une attention spéciale, Zossimov s’étendit complaisamment sur ce thème.

À l’inquiète question de Poulkhéria Alexandrovna au sujet des « suppositions sur la folie », il répondit avec un sourire calme et ouvert que le sens de ses paroles avait été outré, que, évidemment, on pouvait observer chez le malade la présence d’une idée fixe, de quelque chose qui décelait la monomanie – car lui, Zossimov, avait suivi de particulièrement près cette intéressante branche de la médecine – mais il y avait lieu de se rappeler que le malade avait déliré presque jusqu’aujourd’hui et… évidemment l’arrivée de ses proches allait le fortifier, le distrairait et, en général, agirait salutairement, – si seulement il était possible de lui éviter de nouveaux « chocs », ajouta-t-il significativement. Ensuite il se leva, prit congé cordialement, posément, accompagné de bénédictions et, ayant reçu de chauds remerciements, des prières et même la main tendue – et non sollicitée – d’Avdotia Romanovna, il sortit extrêmement satisfait de sa visite et encore plus de lui-même.

– Nous causerons demain ; couchez-vous maintenant ; il le faut ! conclut Rasoumikhine en partant avec Zossimov. Demain, le plus tôt possible, je vous présente mon rapport.

– Quelle délicieuse fille, quand même, cette Avdotia Romanovna ; remarqua avec ardeur Zossimov lorsqu’ils furent dehors.

– Délicieuse ? Tu as dit délicieuse ? vociféra Rasoumikhine en lui sautant à la gorge. Si jamais tu osais… Tu comprends ? Tu comprends ? criait-il en le secouant par le col et le serrant contre le mur. Tu as compris ?

– Lâche-moi, ivrogne ! dit Zossimov se défendant, et lorsque l’autre l’eut lâché, il le regarda attentivement et, tout à coup, éclata de rire. Rasoumikhine restait planté devant lui, les bras ballants, pensif, sérieux et sombre.

– Je suis un âne, évidemment, dit-il, et son visage se rembrunit encore ; mais… toi aussi.

– Non, mon vieux, certainement pas moi. Je ne songe pas à des bêtises.

Ils se remirent en route, silencieux, et ce n’est qu’aux environs de chez Raskolnikov que Rasoumikhine, fort soucieux, prit la parole.

– Écoute, dit-il à Zossimov, tu es bon garçon, mais, à part tes autres défauts, tu es coureur de jupons, je le sais, et même un vulgaire coureur. Tu es un vaurien nerveux et faible ; tu es polisson, tu es gras et tu ne sais rien te refuser – et j’appelle cela de la bassesse, car cela conduit directement à la saleté. Tu es devenu à ce point douillet que j’avoue ne pas comprendre comment tu t’arranges pour être en même temps un bon médecin et même un médecin qui fasse preuve d’abnégation. Tu dors sur un matelas de duvet (un médecin !) et tu te lèves la nuit pour un malade… Dans trois ans tu ne le feras plus… Au Diable ! Ce n’est pas ceci qui est en question. Voici : tu passes cette nuit dans l’appartement de la logeuse (j’ai eu du mal à la convaincre), et moi je couche dans la cuisine : une occasion pour vous de faire plus ample connaissance ! Non, pas ce que tu crois ! Non, mon vieux, pas la moindre chose…

– Mais je ne crois rien.

– Chez elle il y a de la pudeur, de longs silences, de la timidité, de la sagesse acharnée et, avec cela, des soupirs. Elle fond comme de la cire – à la lettre ! – Débarrasse-moi de cette femme, au nom de tous les démons du monde ! Elle est avenante ! je ne te dis que ça. Fais cela et ma vie est à toi !
Zossimov se prit à rire plus fort.

– Te voilà bien emballé. Qu’ai-je besoin d’elle ?

– Je t’assure qu’elle n’est pas exigeante ; tu dois seulement parler beaucoup. Tu t’assieds près d’elle et tu parles. Et puis, tu es docteur, mets-toi à la guérir de quelque chose. Je te jure, tu ne le regretteras pas. Elle a un clavecin ; tu sais que je tapote un peu ; je connais une chanson russe : M’inonderais-je de larmes amères… Elle aime bien les chansons langoureuses – alors tu commences par là. D’ailleurs, tu es un virtuose du piano, un maître, un Rubinstein. – Je t’affirme, tu ne le regretteras pas…

– Alors tu lui as fait des promesses ? Tu as donné ta signature ? Tu as promis de l’épouser peut-être…

– Rien, rien de semblable ! Et puis ce n’est pas du tout son genre ; Tchébarov a bien tenté…

– Alors, laisse tomber !

– Impossible de cette façon !

– Pourquoi donc ?

– Mais, comme ça, pas moyen et puis voilà ! On se sent tenu, mon vieux.

– Mais pourquoi l’as-tu entraînée ?

– Je ne l’ai nullement entraînée ; c’est plutôt moi qui ai été entraîné, bête que j’étais. Quant à elle, il lui est totalement indifférent que ce soit toi ou moi, pourvu que quelqu’un soit assis à côté d’elle et qu’il soupire. Il y a ici, mon vieux… Comment dire ? Il y a… Voici : tu es fort en mathématiques, tu t’y intéresses encore maintenant, je le sais… Alors, commence à lui exposer le calcul intégral, je ne blague pas, je te le jure, je parle sérieusement : ça lui sera complètement égal ; elle va te regarder et soupirer et cela douze mois d’affilée. Moi, par exemple, je lui ai parlé très longuement, deux jours, du Reichstag prussien (car de quoi veux-tu parler !) – elle en soupirait et en transpirait ! Seulement ne parle pas d’amour – elle est ombrageuse et elle se piquerait – mais fais-lui croire que tu ne parviens pas à la quitter – et cela suffit. Confort total… tout à fait comme chez soi – tu peux lire, t’asseoir, te coucher, écrire… Tu peux même l’embrasser, prudemment…

– Mais qu’ai-je besoin d’elle ?

– Ah, là, là ! Je ne parviens pas à me faire comprendre ! Tu vois, vous vous convenez à tous les points de vue ! J’avais déjà pensé à toi avant… car tu finiras par là quand même ! Alors, ne te serait-ce pas égal, un peu plus tôt ou un peu plus tard ? Ici, c’est vraiment une vie sur un matelas de duvet et puis, pas seulement cela, tu seras aspiré là-dedans ; c’est le bout du monde, l’ancre, le havre paisible, le nombril de la terre, le fondement de l’univers, les meilleures crêpes, les soupes grasses, le samovar du soir, les soupirs timides, les châles chauds, les bouillottes – c’est comme si tu étais mort et en même temps vivant : les deux avantages à la fois ! Allons, mon vieux, assez radoté, il est temps d’aller se coucher ! Écoute, je me réveille parfois la nuit, alors, tu comprends, j’irai jeter un coup d’œil à Rodia. Ne te dérange pas trop, mais, si tu le veux, viens également le voir. Si tu remarques quelque chose, délire, fièvre ou quoi, tu me réveilles immédiatement. Du reste, cela n’arrivera pas…

II

Rasoumikhine se réveilla le lendemain matin vers sept heures, préoccupé et grave. Beaucoup de questions nouvelles et inattendues se posaient à lui ce matin-là. Il n’aurait jamais cru pouvoir se réveiller dans une telle disposition d’esprit. Il se rappelait, jusqu’au moindre détail, tout ce qui lui était survenu la veille, et il comprenait que quelque chose d’extraordinaire lui était arrivé, qu’une impression s’était gravée en lui, qui lui était totalement inconnue jusqu’ici et qui ne ressemblait à aucune de celles qu’il avait ressenties avant ce jour. En même temps, il se rendait pleinement compte que l’idée qu’il s’était mise en tête était une chimère irréalisable à ce point qu’il eut honte de ce qu’elle lui fût venue et qu’il se hâta de passer aux soucis plus pressants que « la maudite journée d’hier » lui avait amenés.

Son souvenir le plus affreux était celui de sa conduite basse et odieuse ; non seulement parce qu’il s’était enivré, mais surtout parce qu’il avait calomnié le fiancé de la jeune fille, en profitant de la position difficile de celle-ci, et cela à cause d’une soudaine et stupide jalousie, alors qu’il ne savait rien de leurs relations et de leurs obligations mutuelles et que, de plus, il ne connaissait rien de l’homme lui-même. De quel droit l’avait-il jugé si hâtivement et si étourdiment ? Et qui lui avait donné le pouvoir de juger ? Un être comme Avdotia Romanovna se donnerait-il à un homme méprisable pour de l’argent ? Il a donc des mérites. L’hôtel ? Pourquoi aurait-il nécessairement su de quelle sorte d’hôtel il s’agissait ? Et puis, en somme, il leur a trouvé un appartement… Comme c’est bas ! L’ivresse n’est pas une raison ! Tout au plus une excuse qui le diminuerait encore ! In vino veritas, et toute la vérité est apparue, c’est-à-dire toute la crasse de son cœur envieux et grossier ! Vraiment, une telle idée lui est-elle permise, à lui, Rasoumikhine ? Qu’est-il donc à côté d’une telle jeune fille, lui, l’insolent ivrogne, le bravache d’hier ? Une comparaison aussi impudente est ridicule. Rasoumikhine rougit violemment à cette pensée, et, en même temps, comme à dessein, il se souvint clairement de la façon dont il avait déclaré aux dames, hier, sur l’escalier, que la logeuse serait jalouse d’Avdotia Romanovna… Ce souvenir lui était insupportable. Il donna de toutes ses forces un coup de poing au poêle de la cuisine : il se meurtrit la main et abîma une brique.

« Évidemment, se murmura-t-il, un instant plus tard, avec le désir de se mortifier, – évidemment, il ne sera jamais possible de réparer ce misérable gâchis… donc, ce n’est pas la peine d’y penser, et, par conséquent, il faut se présenter sans rien dire et… remplir ses obligations… et ne pas s’excuser et ne rien dire et… et, évidemment, maintenant tout est perdu. »

Cependant, lorsqu’il s’habilla, il examina son costume plus attentivement que d’habitude. Il n’avait pas d’autres vêtements, et, s’il en avait eu, il ne les aurait peut-être pas mis, expressément. Mais, en tout cas, il était impossible de rester sale et débraillé d’une façon aussi agressive : il n’avait pas le droit de heurter la délicatesse des autres, étant donné que ces autres avaient besoin de lui, et l’appelaient pour qu’il les aidât. Il brossa consciencieusement ses vêtements. Son linge était passable, il avait toujours eu le souci de la propreté de son linge.

Il se lava soigneusement ce matin-là, trouva du savon chez Nastassia, et se frotta vigoureusement la tête, le cou et surtout les mains. Lorsque la question se posa de savoir s’il fallait ou non se raser (Praskovia Pavlovna avait d’excellents rasoirs qu’elle avait hérités de feu Monsieur Zarnistine, son mari), elle fut résolue par la négative et avec acharnement : « qu’elle reste comme elle est, ma barbe !… si jamais elles pensaient que je me suis rasé pour… et elles le penseront certainement ! Non ! À aucun prix ! »

» Et… surtout, je suis si grossier, un tel rustre, j’ai des manières de cabaretier ; et… et, admettons, ne fût-ce qu’un instant, que je sois un honnête homme… et alors ? Est-ce qu’on peut tirer vanité du fait qu’on est un honnête homme ? Chacun doit être honnête et propre aussi et… et j’ai bien eu (je m’en souviens) quelques histoires pas précisément déshonorantes, mais quand même !… Et quelles idées n’ai-je pas eues quelquefois ! Mais oui, que diable ! Allons, soit ! Alors, je serai expressément sale, graisseux, vulgaire, et d’ailleurs je m’en fiche ! Et je le serai même davantage !… »
Pendant ce monologue, Zossimov, qui avait passé la nuit dans le salon de Praskovia Pavlovna, vint le rejoindre. Il allait rentrer chez lui, et, avant de partir, il voulait jeter un dernier coup d’œil au malade. Rasoumikhine lui dit que celui-ci dormait comme une marmotte. Zossimov conseilla de le laisser dormir, et assura qu’il reviendrait vers dix heures et demie.

– Si seulement il reste chez lui, ajouta-t-il. Ça ! que diable, je n’ai aucune autorité sur mon malade, et on veut que je le soigne ! Sais-tu si c’est lui qui ira là-bas, ou si ce sont les autres qui viendront ici ?

– Les autres, je suppose, répondit Rasoumikhine, ayant compris l’intention de cette demande ; et ils vont naturellement parler de leurs affaires privées. Je ne resterai pas ici. Toi, en tant que médecin, tu as évidemment plus de droits que moi.

– Je ne suis pas leur directeur de conscience ; je ne ferai qu’entrer et sortir ; j’ai d’autres occupations.

– Il y a une chose qui me tourmente, coupa Rasoumikhine en se renfrognant. Hier, j’ai bu un coup de trop, et j’ai bavardé en le reconduisant… j’ai dit énormément de bêtises… entre autres, que tu craignais… pour sa raison…

– Tu as aussi raconté cela aux deux dames ?

– Je sais, j’ai été bête ! Que veux-tu ! Mais est-ce vrai que tu as réellement eu cette idée ?

– Ce sont des bêtises, te dis-je. Crois-tu, penser cela réellement ! Tu m’as dit toi-même que c’est un maniaque, lorsque tu m’as conduit chez lui… Et nous avons encore versé de l’huile sur le feu, hier, avec nos récits… au sujet du peintre ; c’est peut-être cette histoire qui l’a rendu insensé ! Si j’avais été au courant de ce qui s’est passé au bureau de police, et si j’avais su que ce vaurien l’avait froissé par ses soupçons ! Hum… je me serais opposé à ce qu’on parle de cela en sa présence. Ces monomanes vous font une montagne d’un grain de sable, ils prennent les fictions pour des réalités. Une grande partie de sa conduite s’est éclaircie pour moi après le récit de Zamètov, si je l’ai bien compris… Eh quoi ! Je peux te citer le cas d’un hypocondriaque quadragénaire qui, incapable de supporter les railleries quotidiennes d’un gamin de huit ans, à table, lui a simplement tranché la gorge. Dans ce cas-ci, en plus de son caractère, il y a sa misère, l’insolence du policier, la maladie qui couvait, – et un tel soupçon ! Un soupçon s’adressant à un hypocondriaque poussé à bout ! Et avec sa furieuse vanité, son exceptionnelle vanité ! Après tout, peut-être est-ce là le point de départ de sa maladie ! Mais oui, que diable !… Au fait, c’est vraiment un aimable garçon que ce Zamètov, mais hum… il n’aurait pas dû raconter cette histoire hier… Il ne sait pas tenir sa langue.

– À qui a-t-il raconté cela ? À toi et à moi.

– Et à Porfiri également.

– Dis-moi, as-tu quelque ascendant sur sa mère et sa sœur ? Conseille-leur de prendre des précautions avec lui, aujourd’hui…

– Elles parviendront à s’arranger, répondit Rasoumikhine de mauvaise grâce.

– Qu’a-t-il donc contre ce Loujine ? Un homme qui a de l’argent et qui ne déplaît pas à sa sœur, semble-t-il… Elles n’ont pas un sou, hein ?

– Qu’as-tu à essayer de me faire parler ? cria Rasoumikhine agacé. Comment puis-je savoir s’ils ont de l’argent ou non ? Questionne-les toi-même…

– Comme tu peux être ridicule, parfois ? Ton ivresse d’hier ne s’est pas encore dissipée, je vois… Au revoir ; remercie de ma part Praskovia Pavlovna pour son hospitalité. Elle s’est barricadée, ce matin ; elle n’a pas répondu à mon salut à travers la porte et elle s’était levée à sept heures : on lui a apporté le samovar de la cuisine… Je n’ai pas eu l’honneur de la contempler face à face…

Il était juste neuf heures lorsque Rasoumikhine se présenta à l’hôtel Bakaléïev. Les deux dames l’attendaient avec une impatience fébrile. Elles s’étaient levées à sept heures, peut-être même plus tôt. Il entra, morne, s’inclina maladroitement, ce qui le fâcha – contre lui-même évidemment. Il avait compté sans ses hôtes : Poulkhéria Alexandrovna se précipita littéralement vers lui, saisit ses deux mains et fut sur le point de les embrasser. Il jeta un timide coup d’œil à Avdotia Romanovna ; mais sur ce visage hautain, il y avait en ce moment une telle expression de reconnaissance et d’amitié, une telle estime, totale et inattendue pour lui (au lieu de regards railleurs et d’un mépris mal caché) qu’il aurait vraiment préféré qu’on le reçut avec des injures, car c’était par trop gênant ! Heureusement, il y avait un thème pour la conversation, et il se hâta de s’y accrocher.

Ayant appris que Rodia ne s’était pas encore réveillé et que tout allait bien, Poulkhéria Alexandrovna se déclara satisfaite, car elle voulait absolument parler au préalable avec Rasoumikhine. Puis on le questionna pour savoir s’il avait déjeuné, et on l’invita à prendre le thé ensemble ; ces dames avaient attendu Rasoumikhine pour le déjeuner. Avdotia Romanovna sonna ; un garçon loqueteux se présenta ; on lui commanda du thé qui fut finalement servi, mais, avec tant de malpropreté et d’inconvenance que les dames en turent toutes confuses. Rasoumikhine voulut dire son avis sur l’hôtel, mais se souvenant de Loujine, il se tut, gêné, et fut tout heureux lorsque les questions de Poulkhéria Alexandrovna se mirent enfin à tomber comme une avalanche.

Il parla pendant trois quarts d’heure, répondant aux questions, constamment interrompu, forcé de se répéter, mais il réussit à leur communiquer les faits les plus importants et les plus saillants de la dernière année de la vie de Rodion Romanovitch, terminant par un récit détaillé de sa maladie. Il omit beaucoup de choses, entre autres la scène du commissariat, avec tout ce qui en était résulté. Son récit fut avidement écouté, mais quand il pensa avoir fini et avoir satisfait ses auditrices, il apparut, qu’à leur point de vue, il avait à peine commencé.

– Je vous prie, dites-moi quelle est votre opinion… oh excusez-moi, j’ignore encore votre nom, dit avec hâte Poulkhéria Alexandrovna.

– Dmitri Prokofitch.

– Voici, Dmitri Prokofitch, j’aurais bien voulu, bien voulu savoir… comment, en général… il considère les choses, c’est-à-dire, comprenez-moi – comment m’exprimer pour mieux dire ? – qu’aime-t-il, et que n’aime-t-il pas ? Est-il toujours aussi irritable ? Quels sont ses désirs et ses desseins ? Qu’est-ce qui l’influence surtout pour le moment ? En bref, j’aurais bien voulu…

– Mais, maman, comment est-il possible de répondre à tout cela en même temps ? remarqua Dounia.

– Ah, mon Dieu, je ne me suis pas du tout, pas du tout attendue à le retrouver ainsi, Dmitri Prokofitch.

– C’est très naturel, Madame, répondit Dmitri Prokofitch. Je n’ai plus de mère, mais j’ai un oncle qui vient ici chaque année et qui ne me reconnaît presque jamais, même par l’aspect extérieur ; et c’est un homme intelligent. Alors, après trois années de séparation, beaucoup d’eau a passé sous les ponts. Que puis-je vous dire ? Je connais Rodion depuis un an et demi, il a toujours été chagrin, sombre, orgueilleux et fier ; or ces derniers temps (et peut-être même avant) il est devenu susceptible et hypocondriaque. Il est généreux et bon, mais il n’aime pas faire connaître ses sentiments et il commettrait une cruauté plutôt que de faire preuve de générosité. Parfois, du reste, il est simplement froid, inhumainement insensible, vraiment comme s’il avait en lui deux personnalités opposées qui se remplaceraient à tour de rôle. Il est parfois terriblement silencieux ! Il semble n’avoir jamais le temps, il se plaint qu’on le dérange toujours, et pourtant il reste couché inactif. Il n’est pas railleur et cela, non parce qu’il manque d’esprit, mais parce que, dirait-on, il n’a pas de temps à gaspiller pour de pareilles vétilles. Il n’écoute pas jusqu’au bout ce qu’on lui dit. Il estime à un très haut point sa propre valeur et, je crois, non sans quelque droit. Alors quoi encore ? Il me semble que votre venue aura la meilleure influence sur lui.

– Mon Dieu, puissiez-vous dire vrai ! s’écria Poulkhéria Alexandrovna, accablée par les déclarations de Rasoumikhine sur Rodia.

Rasoumikhine jeta enfin un coup d’œil plus courageux à Avdotia Romanovna. Il lui avait fréquemment jeté de rapides regards pendant la conversation, mais c’étaient des regards furtifs et, tout de suite, il détournait les yeux. Avdotia Romanovna s’asseyait de temps en temps à la table, parfois aussi elle se levait, se remettait à marcher, suivant son habitude, les bras croisés, les lèvres pincées, posant de loin en loin une question, sans interrompre sa promenade, se perdant parfois dans ses réflexions. Elle avait aussi l’habitude de ne pas écouter jusqu’au bout ce que l’on disait. Elle portait une robe d’une étoffe sombre et légère ; une petite écharpe transparente entourait son cou. Rasoumikhine avait remarqué à de nombreux signes qu’elles étaient, en effet, extrêmement pauvres. Si Avdotia Romanovna avait été parée comme une reine, il n’aurait, sans doute, nullement été intimidé ; tandis que maintenant, précisément parce qu’il avait remarqué la pauvreté de ses vêtements et de ses bagages, son cœur était rempli de crainte et il s’effrayait pour chacun des mots qu’il prononçait, pour chacun de ses gestes, ce qui, évidemment, était gênant pour quelqu’un qui manquait déjà de confiance en lui-même.

– Vous avez dit beaucoup de choses curieuses au sujet du caractère de mon frère et… vous l’avez dit équitablement. Cela est bien ; je pensais que vous aviez une adoration totale pour lui, remarqua Avdotia Romanovna en souriant. Je crois que ce que vous dites est exact, il doit absolument avoir une femme à ses côtés, ajouta-t-elle pensive.

– Je ne l’ai pas dit, mais peut-être avez-vous raison là aussi cependant.

– Comment ?

– Il n’aime personne, et, peut-être n’aimera-t-il jamais personne, coupa Rasoumikhine.

– Voulez-vous dire qu’il en serait incapable ?

– Vous savez, Avdotia Romanovna, vous ressemblez énormément à votre frère, en tout ! lança-t-il tout à coup et cette sortie inattendue le surprit lui-même. Mais, tout de suite, il se rappela ce qu’il venait de dire du frère, devint rouge comme une pivoine et ne sut plus où se cacher. Avdotia Romanovna ne résista pas et éclata de rire.

– Vous pouvez vous tromper tous les deux au sujet de Rodia, enchaîna Poulkhéria Alexandrovna quelque peu piquée. Je ne parle pas de maintenant, Dounétchka. Ce que contient la lettre de Piotr Pètrovitch… et ce que vous avez imaginé n’est peut-être pas exact, mais vous ne pouvez savoir, Dmitri Prokofitch, à quel point il est lunatique et, comment dire… capricieux. Je n’ai jamais pu me fier à son caractère, même lorsqu’il n’avait que quinze ans. Je suis sûre que, maintenant encore, il est capable de faire quelque chose de tellement inattendu que personne n’y songerait. Il ne faut pas chercher loin : savez-vous qu’il y a un an et demi, il m’a stupéfiée, émue et presque rendue malade lorsqu’il eût soudain l’idée d’épouser cette… comment s’appelle-t-elle… la fille de cette Zarnitsina, la logeuse ?

– Connaissez-vous cette histoire en détail ? questionna Avdotia Romanovna.

– Vous croyez, continua Poulkhéria Alexandrovna fougueusement, que mes pleurs, mes prières, mes souffrances, ma mort peut-être l’auraient arrêté ? Il aurait froidement passé outre. Est-ce possible, est-ce vraiment possible qu’il ne nous aime pas ?

– Il ne m’a jamais parlé lui-même de cette affaire, répondit Rasoumikhine avec circonspection ; mais Madame Zarnitsina m’en a dit quelques mots – elle n’est pas très loquace – et ce que j’ai appris est plutôt bizarre…

– Que vous a-t-elle dit ? demandèrent en même temps les deux femmes.

– En somme, rien de trop spécial. J’ai appris que ce mariage, tout à fait décidé et arrangé et qui n’a pas eu lieu à cause du décès de la fiancée, ne plaisait pas du tout à Madame Zarnitsina… De plus, la fiancée n’était pas jolie, dit-on, et même plutôt laide… et si maladive, et… et bizarre… mais, du reste, elle avait, je crois des qualités. Elle devait nécessairement en avoir, sinon, c’est à n’y rien comprendre… Pas de dot ; et, d’ailleurs, il n’y comptait pas… En général, il est difficile de porter un jugement dans ces sortes d’affaires.

– Je suis certaine que c’était une digne jeune fille, remarqua brièvement Avdotia Romanovna.

– Que le Seigneur me pardonne, mais je me suis quand même réjouie de sa mort, quoique je ne sache pas lequel des deux aurait le plus souffert de cette union, conclut Poulkhéria Alexandrovna ; ensuite elle se mit à interroger Rasoumikhine au sujet de la scène d’hier entre Rodia et Loujine, et ce, prudemment, avec des arrêts et des coups d’œil continuels à Dounia, ce qui, de toute évidence, déplaisait à cette dernière. Cette scène inquiétait visiblement la mère plus que tout, lui faisait peur jusqu’à la faire trembler. Rasoumikhine recommença son récit en détail, mais, cette fois-ci, il ajouta sa propre conclusion : il accusa nettement Raskolnikov d’avoir offensé avec préméditation Piotr Pètrovitch, tout en ne prenant que fort peu sa maladie comme excuse.

– Il avait imaginé tout cela encore avant sa maladie, ajouta-t-il.

– Je pense comme vous, dit Poulkhéria Alexandrovna, l’air abattu. Mais elle fut étonnée par le ton prudent et même quelque peu respectueux de Rasoumikhine à l’égard de Piotr Pètrovitch. Avdotia Romanovna en fut frappée aussi.

– Alors, c’est là votre opinion sur Piotr Pètrovitch ? demanda Poulkhéria Alexandrovna qui n’avait pu résister à l’envie de poser cette question.

– Je ne puis être d’un autre avis au sujet du futur mari de votre fille, répondit Rasoumikhine avec fermeté et chaleur. Et ce n’est pas une simple politesse qui me fait parler ainsi, mais parce que… parce… mais déjà rien qu’à cause du fait qu’Avdotia Romanovna a bien voulu choisir librement cet homme. Si je l’ai dénigré ainsi hier, c’est parce que j’étais tout à fait ivre et même fou ; oui fou, j’avais perdu la tête, devenu fou, tout à fait… et j’en ai honte maintenant !… Il rougit et se tut. Le visage d’Avdotia Romanovna s’empourpra également, mais elle ne dit mot. Elle n’avait pas ouvert la bouche depuis que l’on avait commencé à parler de Loujine.

Poulkhéria Alexandrovna, pourtant, sans son aide, se trouvait visiblement dans l’indécision. Enfin, toute hésitante et avec des coups d’œil obliques à sa fille, elle déclara qu’une certaine circonstance la préoccupait beaucoup.

– Vous voyez, Dmitri Prokofitch, commença-t-elle… Je parlerai ouvertement à Dmitri Prokofitch, n’est-ce pas, Dounétchka ?

– Évidemment, maman, dit Avdotia Romanovna avec conviction.

– Voici ce dont il est question, se hâta de dire Poulkhéria Alexandrovna, comme si l’on venait de la débarrasser d’un grand poids en lui permettant de conter son malheur. Nous avons reçu ce matin, très tôt, un mot de Piotr Pètrovitch, en réponse à notre lettre l’avertissant de notre venue. Il devait nous rencontrer à la gare, hier, comme c’était convenu. Au lieu de quoi, c’est une sorte de laquais qui vint nous chercher ; il nous donna l’adresse de cet hôtel, nous montra le chemin, et Piotr Pètrovitch lui a fait dire qu’il viendrait nous voir lui-même ce matin. Au lieu de venir, il nous a fait parvenir ce billet… Lisez-le vous-même, plutôt ; il y a là quelque chose qui m’inquiète beaucoup… Vous verrez tout de suite vous-même, et… vous me direz franchement votre pensée, Dmitri Prokofitch ! Vous connaissez mieux que quiconque le caractère de Rodia et vous pourrez nous donner un bon conseil. Je vous avertis que Dounétchka a déjà tout décidé, dès le premier instant, mais moi, je ne sais pas encore comment faire, et… je vous ai attendu.

Rasoumikhine prit le billet, daté de la veille, et lut ce qui suit :

« Madame,

» J’ai l’honneur de vous informer que j’ai été mis dans l’impossibilité de venir à votre rencontre sur les quais de la gare par suite de circonstances inattendues, et que, pour me remplacer, je vous ai envoyé un homme fort déluré. Je me priverai également de l’honneur de vous rendre visite demain matin, à cause des affaires du Sénat qui ne souffrent pas de retard et pour ne pas gêner votre rencontre avec votre fils, ni celle d’Avdotia Romanovna avec son frère. J’aurai l’honneur de vous rendre visite et de vous saluer dans votre appartement demain au plus tard à huit heures du soir précises. Je me permettrai d’ajouter – et avec insistance – la prière expresse que Rodion Romanovitch ne soit pas présent à notre entrevue commune parce qu’il m’a blessé d’une façon sans précédent, et avec un manque total de politesse, lors de la visite que je lui ai faite hier. À part cela, j’ai le désir d’avoir avec vous une explication nécessaire sur un point au sujet duquel je voudrais connaître votre avis personnel. J’ai l’honneur de vous avertir que si, malgré ma demande, je rencontrais chez vous Rodion Romanovitch, je serais forcé de m’en aller, et, dans ce cas, ne vous en prenez qu’à vous-mêmes. Je vous écris parce que j’ai lieu de croire que Rodion Romanovitch qui paraissait fortement malade lors de ma visite, s’est soudainement guéri deux heures plus tard et que, par conséquent, s’il peut sortir, il peut aussi bien venir chez vous. Quant à cela, je l’ai constaté de mes propres yeux, car je l’ai vu dans le logement d’un ivrogne, écrasé par une voiture et décédé à la suite de cet accident, et à la fille duquel, une demoiselle d’une inconduite manifeste, il a donné hier jusqu’à vingt-cinq roubles, soi-disant pour l’enterrement, ce qui m’a fort surpris, sachant avec combien de peine vous vous êtes procuré cet argent. Avec l’assurance de mon respect spécial pour l’honorable Avdotia Romanovna, je vous prie, Madame, d’agréer les sentiments de respectueuse fidélité de votre obéissant serviteurP. Loujine. »

– Que vais-je faire maintenant, Dmitri Prokofitch ? dit Poulkhéria Alexandrovna, prête à pleurer. Comment voulez-vous que je demande à Rodia de ne pas venir ici ? Il a exigé avec tant d’insistance que nous cessions toutes relations avec Piotr Pètrovitch et voilà que celui-ci me dit de ne pas le recevoir ! Mais il viendra exprès lorsqu’il saura et… que va-t-il se passer alors ?

– Faites ce qu’a décidé Avdotia Romanovna, répondit calmement et sans hésitation Rasoumikhine.

– Ah, mon Dieu ! Elle dit… elle dit Dieu sait quoi, et je ne sais pas ce qu’elle veut. Elle dit qu’il vaudrait mieux, ou plutôt qu’il est nécessaire (Dieu sait pourquoi ?) que Rodia vienne ce soir à huit heures, et qu’il rencontre Piotr Pètrovitch… Et moi qui voulais même lui cacher la lettre et prendre un arrangement avec vous, pour qu’il ne vienne pas… car il est si irascible… Et puis je n’y comprends rien. De quel ivrogne et de quelle demoiselle s’agit-il et comment se fait-il qu’il lui a donné tout l’argent qu’il avait… et que…

– Et que vous avez eu tant de peine à trouver, maman, ajouta Avdotia Romanovna.

– Il n’était plus lui-même, ajouta pensivement Rasoumikhine. Si vous saviez quel coup il a fait hier au café. Quoique ce fût fort malin… hum ! Il m’a, en effet, dit quelques mots au sujet de je ne sais quel mort et quelle demoiselle, lorsque nous allions chez lui, mais je n’y ai rien compris… Du reste, moi-même, j’étais hier…

– Allons plutôt chez lui, maman, et là-bas, nous saurons ce que nous avons à faire. Et d’ailleurs, il est temps… Mon Dieu ! Dix heures passées ! s’exclama-t-elle en jetant un coup d’œil à la magnifique montre d’or émaillé suspendue à son cou par une fine chaînette vénitienne et qui jurait bizarrement avec sa mise. « Un cadeau du fiancé », pensa Rasoumikhine.

– Oh, il est temps !… Dounétchka, il est temps ! s’affaira Poulkhéria Alexandrovna. Il pourrait croire que nous tardons à venir parce que nous sommes encore fâchées. Oh, mon Dieu !

Tout en parlant, elle mettait hâtivement son chapeau et sa mante ; Dounétchka s’habilla également. Ses gants n’étaient pas seulement usagés, mais aussi troués, ce qu’observa Rasoumikhine. Cependant la pauvreté évidente des vêtements semblait même ajouter à l’allure digne des deux dames, ce qui arrive toujours lorsqu’on sait bien porter des habits misérables. Rasoumikhine regardait la jeune fille avec vénération et s’enorgueillissait de pouvoir l’accompagner. « Cette reine, pensait-il, qui reprisait ses bas dans son cachot, gardait son air majestueux peut-être plus encore que lors des plus somptueuses solennités. »

– Mon Dieu ! s’exclama Poulkhéria Alexandrovna. Ai-je jamais pensé que j’aurais pu en arriver à craindre une entrevue avec mon cher Rodia, comme je la crains maintenant !… J’ai peur, Dmitri Prokofitch, ajouta-t-elle, en lui jetant un timide regard.

– Ne craignez rien, maman, dit Dounia en l’embrassant. Croyez plutôt en lui. Moi, je crois en lui.

– Ah, mon Dieu, j’ai également confiance en lui, mais je n’ai pas fermé l’œil de toute la nuit, s’écria la malheureuse femme.

Ils sortirent.

– Tu sais, Dounétchka, lorsque je me suis assoupie vers le matin, j’ai rêvé de feu Marfa Pètrovna… Elle était tout en blanc… Elle s’est approchée de moi, m’a pris la main tout en branlant la tête et si sévèrement, sévèrement, comme si elle me blâmait de quelque chose… Est-ce un mauvais présage ? Ah, mon Dieu, Dmitri Prokofitch, vous ignorez encore la mort de Marfa Pètrovna ?

– Oui, je l’ignorais. Quelle Marfa Pètrovna ?

– Subitement ! Et figurez-vous…

– Tout à l’heure, maman, interrompit Dounia. Monsieur ne sait pas encore qui est Marfa Pètrovna.

– Non ? Et moi qui croyais que vous saviez tout ! Excusez-moi, Dmitri Prokofitch, mes idées se brouillent, ces jours-ci. Vraiment, je vous considère comme notre sauveur et, à cause de cela, j’étais sûre que vous étiez au courant de tout. Je vous considère comme un proche… Ne vous fâchez pas si je parle ainsi. Oh, mon Dieu, qu’avez-vous à la main droite ! Vous vous êtes blessé ?

– Oui, je me suis cogné, bredouilla-t-il tout content.

– Je parle parfois trop ouvertement, selon mon cœur, et Dounia me corrige alors… Mais dans quel réduit il habite ! Est-il réveillé ? Et cette femme, sa logeuse, considère cela comme une chambre ! Vous dites qu’il n’aime pas montrer qu’il a du cœur et alors mes faiblesses vont l’agacer, peut-être ?… Dites-moi ce que je dois faire, Dmitri Prokofitch. Comment dois-je l’aborder ? Vous savez, je suis toute déroutée.

– Ne le questionnez pas trop, si vous voyez qu’il devient sombre ; surtout ne l’interrogez pas sur sa santé, il déteste cela.

– Oh, Dmitri Prokofitch, comme il est difficile d’être mère ! Mais voici cet escalier… Quel horrible escalier !

– Maman, vous êtes pâle, tranquillisez-vous, chérie, dit Dounia, en câlinant sa mère. Il devrait être heureux de vous voir, ajouta-t-elle, avec une lueur dans les yeux.

– Attendez, je vais voir s’il est réveillé.

Les dames suivirent lentement Rasoumikhine, et quand elles furent à la hauteur de l’appartement de la logeuse, elles remarquèrent que la porte était entrouverte et que deux yeux noirs et vifs les épiaient dans l’ombre. Lorsque leurs regards se croisèrent, la porte fut brusquement refermée, et avec un tel bruit que Poulkhéria Alexandrovna manqua crier de frayeur.

III

– Il est guéri ! Guéri ! cria gaiement Zossimov, comme ils entraient. Zossimov était arrivé dix minutes plus tôt, et il occupait sa place d’hier, dans le coin. Raskolnikov occupait le coin opposé, tout habillé et même soigneusement lavé et peigné, ce qui ne lui était plus arrivé depuis un certain temps. La chambre fut tout de suite pleine, mais Nastassia réussit quand même à se glisser à la suite des visiteurs, et elle se mit à écouter.

De toute évidence, Raskolnikov était mieux portant, surtout en comparaison de son état d’hier ; il était seulement très pâle, distrait et sombre. Il avait l’aspect d’un blessé ou d’un homme qui venait de souffrir physiquement : il fronçait les sourcils, ses lèvres étaient pincées et ses yeux enflammés. Il restait silencieux et ne parlait que de mauvaise grâce, comme par devoir et contre son gré. Quelque inquiétude perçait parfois dans ses mouvements.

Il ne lui manquait qu’un pansement sur le bras pour qu’il ressemblât entièrement à un homme qui aurait été blessé.

Cependant, ce visage pâle et sombre s’éclaira un moment lorsque la mère et la sœur pénétrèrent dans la chambre, mais cela ne fit qu’ajouter à sa physionomie, l’expression d’une souffrance plus concentrée. Zossimov, qui observait son patient, et qui l’avait déjà étudié avec tout l’enthousiasme d’un jeune praticien, remarqua en lui, à l’arrivée de ses proches, non pas de la joie, mais comme une détermination péniblement dissimulée de supporter une heure ou deux une torture à laquelle il lui était impossible d’échapper. Il observa par après que chaque mot de la conversation qui suivit lui fit l’effet d’un couteau retourné dans une plaie. Mais, en même temps, il admira l’empire qu’il sût garder sur lui-même. Le monomane d’hier que la moindre parole mettait hors de lui semblait avoir repris son sang-froid.

– Oui, je vois moi-même, maintenant, que je vais mieux, dit Raskolnikov en embrassant gentiment sa mère et sa sœur, ce qui fit immédiatement s’épanouir d’aise le visage de Poulkhéria Alexandrovna.

– Et je ne vais pas « mieux » comme hier, continua Raskolnikov à Rasoumikhine, tout en lui serrant amicalement la main.

– Il m’a beaucoup étonné aujourd’hui, commença Zossimov, tout heureux de l’arrivée des visiteurs, car, au bout de dix minutes d’entretien, la conversation avec son malade avait commencé à languir. Dans trois ou quatre jours, s’il n’y a pas de changement, tout redeviendra comme avant, c’est-à-dire comme il y a un mois ou deux… ou peut-être trois ? Car il y a déjà longtemps que cette maladie se préparait. Avouez maintenant que c’était bien de votre faute ? ajouta-t-il avec un sourire circonspect, comme s’il craignait toujours de le mettre en colère.

– Bien possible, répondit sèchement Raskolnikov.

– J’affirme cela, continua Zossimov qui s’affranchissait, parce que votre guérison ne dépend actuellement que de vous-même. Maintenant que l’on peut vous parler, je voudrais vous persuader de ceci : il est indispensable de supprimer les causes initiales, c’est-à-dire fondamentales, qui ont déterminé votre état morbide. Dans ce cas, vous guérirez, sinon, cela peut empirer. Je ne connais pas les causes initiales, mais elles doivent être connues de vous. Vous êtes intelligent, et, évidemment, vous vous êtes déjà observé. Il me semble que votre maladie a débuté plus ou moins au moment de votre départ de l’université. Vous ne pouvez pas rester inactif ; par conséquent, un travail et un but bien déterminés peuvent être utiles pour votre santé.

– Oui, oui, vous avez absolument raison… je vais vite me réinscrire à l’université et alors tout ira… tout seul…

Zossimov, qui prodiguait ces conseils, en partie pour faire effet sur les dames, fut évidemment quelque peu embarrassé lorsque, ayant terminé son discours, il jeta un coup d’œil à son auditoire et vit une indiscutable raillerie sur le visage de Raskolnikov. Du reste, cela ne dura qu’une seconde.

Poulkhéria Alexandrovna se mit tout de suite à remercier Zossimov, surtout pour la visite qu’il leur avait rendue à l’hôtel cette nuit.

– Comment, il vous a rendu visite la nuit ? demanda Raskolnikov, un peu inquiet, eût-on dit. Vous ne vous êtes donc pas reposées après le voyage ?

– Mais, Rodia, tout cela s’est passé avant deux heures. Moi et Dounia, nous ne nous couchions jamais avant cette heure, à la maison.

– Je ne sais pas moi-même comment le remercier, continua Raskolnikov qui se rembrunit soudain et baissa la tête. Sans faire mention des honoraires – excusez-moi d’en parler, dit-il en se tournant vers Zossimov – je ne sais vraiment pas pourquoi j’ai mérité vos attentions. Vraiment je ne le comprends pas… et… cela m’est pénible parce que c’est incompréhensible : je vous le dis franchement.

– Ne vous fâchez donc pas, dit Zossimov en riant. Supposez que vous êtes mon premier malade et, vous savez, nous, les débutants, nous aimons nos premiers malades comme s’ils étaient nos propres enfants et certains en deviennent simplement amoureux. Et puis, moi, je ne suis pas riche en clients.

– Et je ne parle pas de lui, ajouta Raskolnikov montrant Rasoumikhine. Des rebuffades et des ennuis, c’est tout ce qu’il a reçu de moi.

– Qu’est-ce que tu racontes ? Tu es d’humeur sentimentale aujourd’hui, ou quoi ? cria Rasoumikhine.

S’il avait été plus sagace, il aurait vu qu’il n’y avait là aucune trace d’humeur sentimentale, bien au contraire. Mais Avdotia Romanovna l’avait remarqué. Elle examinait son frère avec attention et inquiétude.

– J’ose à peine parler de vous, maman, continua-t-il, comme s’il récitait une leçon bien apprise. J’ai compris aujourd’hui combien vous avez souffert en m’attendant ici.

Ayant dit cela, il tendit tout à coup, silencieusement, la main à sa sœur. Un sentiment vrai, sincère, apparut cette fois dans son sourire. Dounia saisit tout de suite sa main et la serra ardemment, tout heureuse et reconnaissante. C’était la première fois qu’ils reprenaient contact après la brouille d’hier. Une grande joie se peignit sur la figure de la mère à la vue de cette réconciliation définitive et silencieuse du frère et de la sœur.

– C’est pour ça que je l’aime ! chuchota Rasoumikhine qui exagérait toujours tout, en pivotant vivement sur sa chaise. Il a de ces mouvements !

« Comme il sait faire cela ! », pensa la mère. « Comme il a de nobles élans, et comme il a su terminer le malentendu avec simplicité et délicatesse, par ce seul geste de tendre la main et un regard amical… Et comme ses yeux sont beaux, et tout son visage !… Il est peut-être même plus beau que Dounétchka… Mais quel affreux costume, mon Dieu, et comme il est mal habillé !… Vassia, le garçon de courses de la boutique d’Aphanassi Ivanovitch est mieux habillé que lui !… Je voudrais tant me jeter à son cou, l’embrasser et… pleurer, mais j’ai peur, j’ai peur… Quel homme, mon Dieu ! Il vient de parler si gentiment, mais j’ai quand même peur ! De quoi ai-je donc peur ? »

– Oh, Rodia, tu ne peux pas savoir, dit-elle soudain, se hâtant de répondre à sa remarque, combien Dounia et moi nous avons souffert hier ! Je puis le dire, maintenant que tout est fini et que nous sommes tous heureux de nouveau. Imagine-toi, nous accourons ici pour vite t’embrasser, presque directement du train ; et cette femme – mais la voilà ! Bonjour Nastassia !… Cette femme nous dit de but en blanc que tu as une fièvre violente, que tu viens de t’enfuir dans la rue en proie au délire, et que l’on est déjà parti à ta recherche. Tu ne peux croire quel coup ce fut pour nous. Je me suis tout de suite rappelé la fin tragique du lieutenant Potantchikoff, qui était un ami de ton père – tu ne t’en souviens pas, Rodia ? – Il sortit également en proie à un accès de fièvre chaude, et il tomba dans le puits de la cour ; on ne l’en a retiré que le jour suivant. Et nous nous sommes évidemment imaginé bien pis encore. Nous avons voulu partir à la recherche de Piotr Pètrovitch, pour qu’il nous aide à… car nous étions seules, toutes seules, traîna-t-elle d’une voix pitoyable et puis elle se tut tout à coup en se rappelant qu’il était encore assez dangereux de parler de Piotr Pètrovitch malgré le fait que « nous sommes tous parfaitement heureux de nouveau ».

– Oui, oui… tout cela est évidemment… fâcheux… murmura Raskolnikov en réponse, mais avec un air presque inattentif et si distrait que Dounétchka lui jeta un coup d’œil stupéfait.

– Que voulais-je dire continua-t-il, essayant de se souvenir. Oui : je vous prie, maman et toi, Dounétchka, de ne pas croire que je ne voulais pas aller chez vous le premier et que j’attendais que vous veniez d’abord ici.

– Enfin, Rodia ! s’écria Poulkhéria Alexandrovna, en s’étonnant aussi.

« Qu’est-ce donc ? considère-t-il comme un devoir de nous répondre ? pensa Dounétchka. Il demande pardon et il se réconcilie comme s’il accomplissait un devoir ou récitait une leçon. »

– Je viens de me réveiller et j’allais me mettre en route, mais l’état de mes vêtements m’a retenu ; j’avais oublié de lui dire hier… à Nastassia… de laver ces taches de sang. Alors me voici à peine prêt maintenant.

– Des taches de sang ! Quel sang ? dit Poulkhéria Alexandrovna avec émotion.

– C’est… ne soyez pas inquiète, maman. Je me suis sali parce que hier, quand j’errais et que je délirais un peu, je suis tombé sur un homme écrasé… un certain fonctionnaire…

– Tu délirais ? Mais tu te rappelles tout, coupa Rasoumikhine.

– C’est exact, répondit à cela Raskolnikov avec un empressement particulier. Je me rappelle tout jusqu’à la moindre chose. Mais quand même : pourquoi ai-je fait ceci ou cela ; pourquoi suis-je allé là et ai-je dit cela ? – je ne pourrais vraiment pas l’expliquer.

– Ce phénomène n’est que trop connu, intervint Zossimov. L’exécution est œuvre de maître, parfois vraiment astucieuse, mais le mobile, le point de départ est confus et dépend des impressions morbides. Cela ressemble au rêve.

« Il est peut-être même excellent qu’il me prenne pour un fou » se dit Raskolnikov.

– C’est sans doute ainsi, après tout ; et c’est la même chose pour les personnes bien portantes, remarqua Dounétchka, jetant à Zossimov un regard inquiet.

– Votre observation est assez pertinente, répliqua celui-ci. Dans un sens, nous agissons tous, fréquemment, presque comme des déments, avec la différence que les « malades » le sont quelque peu davantage ; mais il est indispensable de faire une distinction entre eux et les gens bien portants. L’homme tout à fait équilibré, harmonieux, n’existe pratiquement pas. Cela est vrai ; sur des dizaines, et peut-être sur des centaines de mille, il s’en rencontre un exemplaire, et celui-ci est généralement incomplet.

Au mot « dément » qui échappa à Zossimov, emballé sur son thème favori, tout le monde fit la grimace. Raskolnikov restait assis comme s’il n’avait rien entendu, pensif et avec un sourire ambigu sur ses lèvres pâles. Il semblait toujours penser à la même chose.

– Alors, que s’est-il passé avec cet écrasé ? Je t’ai coupé la parole, se hâta de dire Rasoumikhine.

– Comment ? dit Raskolnikov, comme s’il venait de s’éveiller. Oui… eh bien ! je me suis sali avec son sang lorsque j’ai aidé ceux qui le transportaient chez lui… Au fait, maman, j’ai fait hier quelque chose d’impardonnable ; j’avais vraiment perdu la tête. J’ai remis tout l’argent que vous m’aviez fait parvenir… à sa femme… pour les funérailles. Elle est veuve maintenant, poitrinaire, une pauvre femme… elle a trois petits enfants affamés… et ils ne possèdent rien… et elle a une fille… Vous auriez peut-être fait de même si vous aviez été là… Je n’avais aucun droit à faire cela, je l’avoue, surtout sachant comment vous vous êtes procuré cet argent. Pour aider, il faut en avoir le droit ; sinon : « crevez, chiens, si vous n’êtes pas contents ! ». Il se mit à rire. N’est-ce pas Dounia ?

– Non, répondit celle-ci avec fermeté.

– Tiens ! Mais tu as de bonnes intentions !… murmura-t-il, en la regardant presque avec haine, un sourire railleur sur les lèvres. J’aurais dû y penser… Eh bien, c’est louable ; tant mieux pour toi… si tu arrives à une limite que tu ne dépasses pas, tu en seras malheureuse et si tu la dépasses, tu en seras plus malheureuse encore. Du reste, tout ça, ce sont des bêtises ! ajouta-t-il nerveusement, dépité de s’être laissé entraîner. Je voulais simplement vous demander pardon, maman, conclut-il d’une façon tranchante.

– Allons, Rodia, je suis sûre que tout ce que tu fais est parfait ! dit la mère tout heureuse.

– N’en soyez pas si sûre, répondit-il, tordant sa bouche en un sourire.

Il y eut un silence. Il y avait quelque chose de tendu dans cette conversation, dans ce silence, dans la réconciliation et même dans le pardon ; tout le monde l’avait senti.

« C’est comme s’ils me craignaient tous » pensa Raskolnikov en regardant d’en dessous sa mère et sa sœur.

Poulkhéria Alexandrovna, en effet, semblait perdre courage à mesure que ce silence se prolongeait.

« Quand elles n’étaient pas là, je les aimais », pensa-t-il.

– Tiens, Rodia, sais-tu que Marfa Pètrovna est morte ! s’exclama soudain Poulkhéria Alexandrovna.

– Quelle Marfa Pètrovna ?

– Oh, mon Dieu ! Mais Marfa Pètrovna Svidrigaïlovna. Je t’ai écrit tant de choses à son sujet.

– A-a-ah, oui ! je m’en souviens… alors, elle est morte ? Vraiment ? Il tressaillait, comme s’il se réveillait de nouveau. Est-ce possible ? Et de quoi ?

– Imagine-toi, elle est morte subitement ! se hâta de raconter Poulkhéria Alexandrovna, mise en train par sa question. Et cela juste au moment où je t’ai envoyé la lettre, le jour même ! Imagine-toi que c’est cet affreux homme qui, sans doute, a provoqué sa mort. On dit qu’il l’a horriblement battue !

– Cela lui était-il déjà arrivé ? demanda-t-il en s’adressant à Dounia.

– Non, au contraire, il avait toujours été patient et poli avec elle. Dans beaucoup de cas, il avait même été trop indulgent pour son caractère et cela pendant sept ans… Et tout à coup, il a perdu patience.

– Il n’était donc pas si affreux puisqu’il s’était contenu pendant sept ans ? Je crois que tu le justifies, Dounétchka.

– Non, non, c’est un homme affreux ! Je ne sais pas imaginer quelqu’un de plus affreux, répondit Dounia avec un frisson ; elle fronça les sourcils et devint pensive.

– Cela arriva le matin, se hâta de continuer Poulkhéria Alexandrovna. Après quoi elle a immédiatement ordonné d’atteler pour aller en ville tout de suite après le dîner, car elle allait toujours en ville dans ces cas-la. Elle a dîné de bon appétit…

– Battue comme elle l’avait été ?

– … Elle avait d’ailleurs toujours eu cette… habitude et, après le dîner, pour ne pas se mettre en retard, elle se rendit immédiatement au bain… Tu vois, elle suivait quelque traitement hydrothérapique ; ils ont une source froide chez eux et elle s’y baignait régulièrement tous les jours et, dès qu’elle entra dans l’eau, elle eut une attaque !

– Évidemment ! dit Zossimov.

– Et il l’avait fortement battue ?

– Mais c’est égal, dit Dounia.

– Hum ! En somme, maman, quelle idée de parler de pareilles bêtises ! laissa soudain échapper Raskolnikov avec nervosité.

– Oh, mon ami, je ne savais plus de quoi parler, répondit Poulkhéria Alexandrovna.

– Mais quoi, me craignez-vous tous ? dit-il avec un sourire oblique.

– C’est bien cela, dit Dounia en regardant son frère sévèrement et bien en face. Maman a même fait des signes de croix en montant l’escalier.

Le visage de Raskolnikov se contracta comme s’il avait une convulsion.

– Oh, voyons, Dounia ! Ne te fâche pas, je t’en prie, Rodia… Pourquoi as-tu dit cela, Dounia ! s’exclama Poulkhéria Alexandrovna toute troublée. En réalité, pendant tout le trajet, j’ai rêvé à notre rencontre comment nous nous reverrions, comme nous nous raconterions tout… et j’étais si heureuse, que je ne me souviens plus de l’ennui du voyage ! Mais !… mais je suis heureuse maintenant aussi… Tu as eu tort, Dounia… Je suis déjà heureuse parce que je te vois, Rodia…

– Allons, maman, bredouilla-t-il, confus, sans la regarder ni serrer sa main. Nous aurons le temps de parler !

Ayant dit cela, il se troubla et pâlit : une terrible et soudaine sensation glaça son âme ; il comprit clairement qu’il venait de dire un horrible mensonge, que non seulement, il ne pourrait plus parler librement avec sa mère, mais qu’il ne pourrait plus parler de quoi que ce soit avec qui que ce fût, ni maintenant ni plus tard. Cette pénible impression fut si forte que, ne sachant plus ce qu’il faisait, il se leva et voulut sortir de la chambre.

– Qu’est-ce que tu as ? cria Rasoumikhine en le saisissant par le bras.

Il s’assit et regarda autour de lui, silencieusement ; tous l’observaient, stupéfaits.

– Mais pourquoi donc êtes-vous si tristes ! cria-t-il inopinément. Dites quelque chose ! Pourquoi restez-vous ainsi sans bouger ? Parlez ! Parlons donc… Nous voilà réunis et nous nous taisons… Allons, dites quelque chose !

– Merci, mon Dieu ! J’ai pensé que la crise d’hier le reprenait, dit Poulkhéria Alexandrovna en faisant un signe de croix.

– Qu’est-ce que tu as, Rodia ? demanda Avdotia Romanovna, défiante.

– Oh, rien. Je me suis rappelé une futilité, répondit-il en se mettant à rire.

– Bon, si c’est une futilité, c’est bien ! Car moi aussi, j’ai cru… murmura Zossimov en se levant du divan. Je dois partir ; je reviendrai, peut-être… si je vous trouve chez vous…

Il prit congé en s’en fut.

– Quel homme admirable ! remarqua Poulkhéria Alexandrovna.

– Oui, admirable, supérieur, cultivé, intelligent…, prononça subitement Raskolnikov avec un débit rapide et une animation inattendue. Je ne me rappelle plus où je l’ai rencontré avant d’être malade… Je crois cependant l’avoir rencontré… Celui-ci aussi est un homme généreux, ajouta-t-il en montrant Rasoumikhine de la tête. Est-ce qu’il te plaît, Dounia ? demanda-t-il soudain et, Dieu sait pourquoi, il éclata de rire.

– Énormément, répondit Dounia.

– En voilà un… animal ! bredouilla Rasoumikhine affreusement confus puis, rougissant, il se leva.

Poulkhéria Alexandrovna sourit légèrement et Raskolnikov éclata de rire bruyamment.

– Mais où pars-tu ?

– Je dois également partir, j’ai à faire.

– Tu n’as rien à faire, reste. Zossimov est parti, alors tu veux partir aussi. Ne t’en va pas… Quelle heure est-il ? Est-il déjà midi ? Quelle ravissante montre tu as Dounia ! Mais pourquoi vous êtes-vous tus de nouveau ? C’est moi seul qui parle !…

– C’est Marfa Pètrovna qui me l’a offerte, répondit Dounia.

– Et elle vaut très cher, ajouta Poulkhéria Alexandrovna.

– A-a-ah ! Et elle est grande, ce n’est presque plus une montre de dame !

– J’aime bien les grandes montres.

« Ce n’est donc pas un cadeau du fiancé » pensa Rasoumikhine, et il en fut, Dieu sait pourquoi, tout heureux.

– J’ai pensé que c’était un présent de Loujine, remarqua Raskolnikov.

– Non, il n’a pas encore fait de cadeau à Dounétchka.

– A-a-ah ! Vous souvenez-vous, maman, comme j’ai été amoureux et que je voulais me marier, dit-il soudain, regardant sa mère, stupéfaite du ton avec lequel il avait dit cela – et par le tour que prenait la conversation.

– Oh, mon ami, oui !

Poulkhéria Alexandrovna jeta un coup d’œil à Dounia et à Rasoumikhine.

– Hum, oui ! Que puis-je vous en raconter ? Je ne me souviens plus de grand-chose. C’était une fille malade, continua-t-il, comme s’il retombait dans sa rêverie et il baissa la tête. Elle était très maladive ; elle aimait faire l’aumône et elle rêvait d’entrer au couvent, et un jour qu’elle m’en parlait, elle fondit en larmes : oui… oui… je m’en souviens, très bien même. Un petit laideron. Vraiment, je ne comprends pas pourquoi je tenais à elle… peut-être parce qu’elle était toujours malade… Si elle avait été boiteuse ou bossue, je l’aurais sans doute aimée plus encore… (Il sourit pensivement.) C’était ainsi… un égarement printanier…

– Non, ce n’était pas seulement un égarement printanier, dit Dounétchka avec animation.

Il jeta à sa sœur un regard attentif et aigu, sans paraître comprendre ce qu’elle avait dit, peut-être n’avait-il pas même entendu. Ensuite, il se leva, toujours profondément pensif, s’approcha de sa mère, l’embrassa, retourna à sa place et s’assit.

– Tu l’aimes encore maintenant ? prononça Poulkhéria Alexandrovna tout émue.

– Elle ? à présent ? Oh, mais… vous parlez toujours d’elle ! Non. C’est comme si tout cela était de l’autre monde… et si loin. D’ailleurs tout ce qui se passe autour de moi a l’air de se passer ailleurs…
Il les regarda attentivement.

– Ainsi, vous, j’ai l’impression de vous voir à une distance de mille lieues… Le diable sait, après tout, pourquoi nous discutons de tout cela ! Et pourquoi m’interrogez-vous ? ajouta-t-il avec dépit, puis il se tut et se mit à se ronger pensivement les ongles.

– Quel triste logement tu as, Rodia ! Un vrai cercueil, dit tout à coup Poulkhéria Alexandrovna, interrompant le pénible silence. Je suis sûre que tu es devenu neurasthénique en partie à cause de ce réduit.

– Le logement ? répondit-il distraitement, oui, le logement y a fait beaucoup… j’y ai pensé aussi. Si vous saviez, pourtant, quelle bizarre idée vous venez d’exprimer ! maman, ajouta-t-il avec un étrange sourire.

Encore un peu et cette société, ces parents qui se revoyaient après une séparation de trois ans, ce ton familial de la conversation, joint à l’impossibilité totale de parler de quoi que ce soit, lui seraient devenus décidément impossibles à supporter. Il y avait pourtant une affaire qu’on ne pouvait guère remettre à demain, il l’avait décidé tout à l’heure, à son réveil. Il fut maintenant content de se servir de cette affaire comme d’une échappatoire.

– Voici, Dounia, commença-t-il sérieusement et sèchement, je te demande évidemment pardon pour ce qui est arrivé hier, mais j’estime de mon devoir de te rappeler que je ne reviens pas sur le fond de la question. Ou moi, ou Loujine. Je suis vil, mais toi tu ne dois pas l’être. L’un des deux suffit. Si tu acceptes ce mariage, je cesse de te considérer comme étant ma sœur.

– Rodia, Rodia, mais c’est la même chose qu’hier ! s’exclama Poulkhéria Alexandrovna d’une voix amère. Pourquoi dis-tu que tu es vil ? Je ne puis l’admettre ! Et hier aussi…

– Rodia, répondit Dounia fermement et aussi sèchement que lui, dans tout cela il y a une erreur de ton côté. J’y ai réfléchi la nuit, et j’ai trouvé cette erreur. Elle provient de ce que tu crois que je veux me sacrifier pour quelqu’un. Je me marie pour moi-même, parce que ma vie actuelle me pèse ; et, plus tard, je serai évidemment heureuse d’être utile à mes parents, mais ce n’est pas la raison primordiale de ma résolution…

« Elle ment ! », pensa-t-il en mordant ses ongles de rage. « Elle ne veut pas admettre qu’elle désire me faire du bien. Oh, ces caractères bas ! Ils aiment comme s’ils haïssaient !… Oh, je les… déteste tous ! »

– Bref, j’épouse Piotr Pètrovitch, continua Dounétchka, parce que de deux maux je choisis le moindre. Je suis décidée à faire honnêtement ce qu’il est en droit d’attendre de moi ; par conséquent, je ne dupe pas… Pourquoi as-tu souri ainsi ?

Elle rougit violemment et la colère s’alluma dans ses yeux.

– Tu feras tout ? demanda-t-il avec un sourire venimeux.

– Jusqu’à un certain point. La manière et la forme de la demande en mariage de Piotr Pètrovitch m’ont montré exactement ce qu’il désire. Il estime peut-être trop hautement sa valeur, mais j’espère qu’il m’apprécie aussi… Pourquoi ris-tu de nouveau ?

– Et pourquoi rougis-tu de nouveau ? Tu mens, Dounia, tu mens intentionnellement, c’est du pur entêtement féminin, uniquement pour rester sur tes positions… Tu ne peux pas avoir de l’estime pour Loujine : je l’ai vu et je lui ai parlé. Tu te vends donc pour de l’argent et, par conséquent, tu commets de toute façon une bassesse. Je suis heureux que tu puisses encore en rougir !

– C’est faux ! Je n’ai pas menti !… s’écria Dounétchka, perdant tout contrôle sur elle-même. Je ne l’épouserais pas si je n’étais pas sûre qu’il ne m’apprécie et qu’il tient à moi ; je ne l’aurais pas épousé sans être fermement convaincue que je peux l’estimer, moi aussi. Et un mariage pareil n’est pas une bassesse, comme tu le dis ! Et si c’était vrai, si j’avais réellement l’intention de faire une bassesse, ne serait-ce pas cruel de ta part de m’en parler ainsi ? Pourquoi exiges-tu de moi un héroïsme qu’il te serait peut-être impossible d’avoir toi-même ? C’est du despotisme, c’est un abus de force ! Si je perds quelqu’un, ce sera moi seule… Je n’ai encore égorgé personne !… Pourquoi me regardes-tu ainsi ? Pourquoi pâlis-tu ? Rodia, qu’est-ce que tu as ? Rodia chéri…

– Mon Dieu ! Elle a provoqué son évanouissement ! s’exclama Poulkhéria Alexandrovna.

– Non, non… ce n’est rien… des bêtises ! Un peu de vertige. Je ne me suis pas du tout évanoui… Vous n’avez que cela en tête… Hum ! Oui… que voulais-je donc dire ? Oui, comment vas-tu t’assurer dès aujourd’hui que je peux l’estimer et qu’il… tient à toi, comme tu as dit ? Tu as bien dit que ce sera aujourd’hui ? Ou bien, ai-je mal entendu ?

– Maman, donnez la lettre de Piotr Pètrovitch à Rodia, dit Dounétchka.

D’une main tremblante, Poulkhéria Alexandrovna remit la lettre à Raskolnikov. Celui-ci la prit avec une grande curiosité. Mais, avant de la déplier, il se tourna, comme étonné, vers Dounétchka.

– Curieux ! prononça-t-il lentement, comme s’il venait d’être frappé par une idée nouvelle. Qu’ai-je donc à m’agiter ? Pourquoi tout ce remue-ménage ? Mais épouse donc qui tu veux !

Il dit cela comme s’il parlait à lui-même, à haute voix, et il resta quelque temps à fixer sa sœur l’air perplexe.

Il déplia enfin la lettre, gardant toujours son expression d’intense étonnement ; il se mit ensuite à la lire avec lenteur et attention ; il la parcourut deux fois. Poulkhéria Alexandrovna, surtout, semblait inquiète. Tous, d’ailleurs, pressentaient un éclat.

– Cela m’étonne, commença-t-il après quelque réflexion, en rendant la lettre à sa mère, mais ne semblant parler à personne ; il a des affaires au tribunal, il est avocat, sa conversation est choisie… là ! et il écrit comme un illettré.

On remua, on s’attendait à quelque chose de tout autre.

– Mais ils écrivent tous ainsi, remarqua Rasoumikhine.

– Tu l’as donc lue, la lettre ?

– Oui.

– Nous la lui avons montrée, Rodia, nous… avons pris son conseil, tout à l’heure, commença Poulkhéria Alexandrovna toute troublée. Rasoumikhine l’interrompit.

– C’est du style juridique en somme. On écrit encore maintenant les documents juridiques de cette façon-là.

– Juridique ? Oui, précisément, un style juridique, un style d’affaires… Ce n’est ni trop illettré ni vraiment littéraire. Style d’affaires !

– Piotr Pètrovitch ne cache pas qu’il a payé ses études avec des petits sous et il se vante même d’avoir fait son chemin lui-même, remarqua Avdotia Romanovna quelque peu froissée par la manière blessante dont son frère lui parlait.

– Eh bien ! s’il s’en vante, c’est qu’il y a de quoi – je ne le contredis pas. Je crois que tu as été choquée de ce que je fasse une aussi frivole remarque à propos de cette lettre et tu penses que j’ai parlé exprès de vétilles pour me gausser de toi par dépit. Mais au contraire il m’est venu à propos du style une remarque qui n’est nullement superflue en l’occurrence. Il y a là une expression : « prenez-vous en à vous-mêmes » qui est mise clairement en évidence, et à part cela il y a la menace de s’en aller si je venais. Cette menace de partir, c’est la même chose que la menace de vous abandonner toutes les deux si vous n’êtes pas obéissantes et de vous abandonner maintenant qu’il vous a fait venir à Petersbourg. Alors, qu’en penses-tu ? Peut-on être blessée par une telle expression venant de Loujine comme on le serait si elle venait de lui, par exemple (il montra Rasoumikhine), ou de Zossimov, ou bien de quelqu’un de vous ?

– N-non, répondit Dounétchka en s’animant. J’ai bien compris que c’est trop naïvement dit et que, sans doute, il ne sait pas très bien s’exprimer simplement… Tu l’as bien jugé, Rodia. Je ne m’y attendais même pas…

– C’est exprimé en style juridique ; on ne peut pas écrire autrement si l’on veut employer ce style-là et cela devient plus grossier peut-être qu’il ne l’avait voulu. Du reste, je dois te décevoir quelque peu. Il y a dans cette lettre encore une expression, une calomnie sur mon compte, et elle est assez basse. J’ai donné hier l’argent à la veuve, phtisique et désespérée, non « soi-disant pour l’enterrement » mais bien pour l’enterrement, et non à sa fille, une demoiselle « d’une inconduite manifeste », comme il écrit (et que j’ai vue hier pour la première fois), mais précisément à la veuve. Je vois là un désir trop hâtif de me salir à vos yeux et de me fâcher avec vous. C’est exprimé à nouveau en style juridique, c’est-à-dire avec un but trop évident et une hâte fort naïve. C’est un homme intelligent, mais pour agir intelligemment, il ne suffit pas de l’être. Tout cela peint l’homme et… je doute qu’il t’estime beaucoup. Je te le dis, afin de te renseigner, car, sincèrement, je te veux du bien…

Dounétchka ne répliqua pas ; sa résolution avait déjà été prise tout à l’heure : elle attendait le soir.

– Alors, qu’as-tu décidé, Rodia ? demanda Poulkhéria Alexandrovna, encore plus inquiétée par le ton nouveau, inattendu, le ton d’affaires qu’il avait pris.

– Qu’est-ce à dire : qu’as-tu décidé ?

– Eh bien ! Piotr Pètrovitch écrit en demandant que tu sois absent ce soir et qu’il partira… si tu viens. Alors, que… feras-tu ?

– Ceci, évidemment, ce n’est pas à moi de le décider, mais à vous d’abord, si une telle exigence de Piotr Pètrovitch ne vous froisse pas et, ensuite, à Dounia, si elle non plus ne s’en blesse pas. Moi, je ferai ce qui vous plaira, ajouta-t-il brièvement.

– Dounétchka s’est déjà décidée et je suis tout à fait d’accord avec elle, se hâta de dire Poulkhéria Alexandrovna.

– J’ai décidé de te demander, Rodia, de te demander avec insistance de ne pas manquer de venir chez nous pour cette entrevue, dit Dounia. Tu viendras ?

– Oui.

– Je vous demande aussi d’être chez nous à huit heures, s’adressa-t-elle à Rasoumikhine. Maman, j’invite également Monsieur.

– Et c’est très bien, Dounétchka. Eh bien que ce soit comme vous l’avez décidé, ajouta Poulkhéria Alexandrovna. Quant à moi, je suis soulagée, je n’aime pas mentir et dissimuler ; disons plutôt toute la vérité. Qu’il se fâche s’il le veut, Piotr Pètrovitch !

IV

À cet instant, la porte s’ouvrit doucement et une jeune fille entra timidement dans la chambre. Tout le monde la fixa avec étonnement et curiosité. Raskolnikov ne l’identifia pas du premier coup d’œil. C’était Sophia Sèmionovna Marméladovna. Il ne l’avait encore vue qu’une seule fois, la veille, mais l’instant, les circonstances et son costume étaient tels que sa mémoire gardait l’image d’un tout autre visage. À présent, c’était une jeune fille modestement et même pauvrement vêtue ; ses manières étaient discrètes et polies ; sa figure, très pure, exprimait, eût-on dit, une sorte d’effroi. Elle était coiffée d’un petit chapeau vieux et démodé, sa robe toute simple avait, de toute évidence, été confectionnée par elle ; sa main tenait pourtant une ombrelle comme le jour précédent. Voyant tout ce monde dans la chambre, elle fut plus que confuse et s’affola littéralement, comme aurait pu faire un petit enfant ; elle fit même le mouvement de s’en aller.

– Oh !… C’est vous ?… dit Raskolnikov stupéfait, et il se troubla à son tour.

Il se souvint que sa mère et sa sœur connaissaient déjà une certaine chose au sujet d’une « demoiselle d’une inconduite manifeste ». Il venait de se récrier contre la diffamation de Loujine et d’affirmer qu’il n’avait vu cette jeune fille qu’une seule fois et la voici qui venait elle-même chez lui ! Il se rappela aussi qu’il ne s’était nullement élevé contre l’expression « d’une inconduite manifeste ». Toutes ces pensées passèrent en trombe dans sa tête. Mais après l’avoir examinée plus attentivement, il vit qu’elle était humiliée à ce point qu’il en eut pitié. Lorsqu’elle fit un mouvement pour s’enfuir, il se sentit tout bouleversé.

– Je ne vous attendais pas, s’affaira-t-il en l’immobilisant du regard. Je vous en prie, prenez place. C’est sans doute Katerina Ivanovna qui vous a envoyée. Permettez, pas ici, prenez cette chaise-là, je vous prie…

Rasoumikhine, qui occupait une des trois chaises de Raskolnikov, tout près de la porte, s’était levé pour laisser entrer la jeune fille. Raskolnikov qui avait d’abord montré à Sonia la place qu’avait occupée Zossimov, sur le divan, se ravisa et lui indiqua la chaise de Rasoumikhine, se rendant compte que le fait de s’asseoir sur le divan était trop familier, car celui-ci lui servait de lit.

– Quant à toi, assieds-toi là, dit-il à Rasoumikhine, en lui montrant le coin où avait été assis Zossimov.

Sonia prit place, tremblant presque de crainte, et regarda timidement les deux dames. Il était visible qu’elle ne concevait pas elle-même comment elle avait osé s’asseoir à côté d’elles. Ayant fini par se rendre compte de cela, elle s’effraya au point de se lever de nouveau et, totalement confuse, elle s’adressa à Raskolnikov :

– Je… je suis venue pour une minute ; pardonnez-moi de venir vous déranger, commença-t-elle en hésitant. C’est de la part de Katerina Ivanovna que je viens ; elle ne pouvait envoyer personne d’autre… Katerina Ivanovna m’a dit de vous prier de venir demain au service funèbre, le matin… après l’office… chez elle… à dîner… de lui accorder cet honneur… Elle m’a dit de vous en prier…

Sonia hésita et puis se tut.

– Je ferai mon possible pour venir… tout mon possible… répondit Raskolnikov qui s’était aussi levé et qui bredouillait comme elle. Mais asseyez-vous, je vous prie, dit-il soudain. Je vous en prie… mais peut-être êtes-vous pressée – faites-moi le plaisir de rester deux minutes…

Et il lui avança un siège. Sonia se rassit et elle jeta de nouveau un regard effaré et craintif aux dames ; puis elle baissa soudain la tête.

Le visage pâle de Raskolnikov rougit violemment, un frisson le parcourut et ses yeux brillèrent.

– Maman, dit-il fermement et avec insistance, je vous présente Sophia Sèmionovna Marméladovna, la fille de ce pauvre M. Marméladov qui a été écrasé sous mes yeux par une voiture et dont je vous ai déjà parlé…

Poulkhéria Alexandrovna regarda Sonia en clignant des yeux. Malgré tout son embarras, sous le regard insistant et provocant de Rodia, elle ne put se refuser ce plaisir. Dounétchka fixa attentivement et sérieusement le visage de la malheureuse jeune fille et le scruta avec perplexité. Sonia, entendant la présentation, leva les yeux mais les rabaissa immédiatement, plus troublée encore qu’auparavant.

– J’aimerais que vous m’appreniez, se hâta de lui demander Raskolnikov, comment tout s’est arrangé chez vous. Avez-vous eu des ennuis ?… La police ne vous a pas dérangés ?

– Non, tout s’est bien passé… La cause du décès n’était pas contestable ; ils ne nous ont pas dérangés ; seuls les locataires réclament.

– Pourquoi ?

– À cause du corps qui reste là… il fait chaud et cela sent… Alors on le transportera pour l’office du soir à la chapelle du cimetière. Au début, Katerina Ivanovna ne voulait pas qu’on l’emporte, mais maintenant, elle voit elle-même qu’il le faut bien…

– Alors, c’est pour aujourd’hui ?

– Elle vous demande de nous faire l’honneur d’assister à l’office demain, à l’église, et puis de venir dîner chez elle.

– Elle organise un dîner de funérailles ?

– Oui, des hors-d’œuvre. Elle m’a dit de vous remercier beaucoup de nous avoir aidés… sans vous, elle n’aurait pas eu de quoi payer l’enterrement.

Ses lèvres et son menton commencèrent soudain à trembler, mais elle se contint, fit un effort et se domina, se hâtant de baisser les yeux.

Pendant la conversation, Raskolnikov l’avait attentivement observée. Elle avait un maigre, très maigre petit visage, assez irrégulier, un peu pointu, un nez et un menton fins. On ne pouvait même pas dire qu’elle était jolie, mais en revanche ses yeux bleus étaient lumineux et, lorsqu’ils s’animaient, l’expression du visage devenait si pleine de bonté et de franchise que l’on se sentait malgré soi attiré vers elle. Son visage et toute sa personne avaient en plus un trait bien particulier : malgré ses dix-huit ans, elle semblait être une petite fille, beaucoup plus jeune que son âge, presque une enfant, et ceci apparaissait drôlement dans certains de ses mouvements.

– Est-il possible que si peu d’argent ait suffi à Katerina Ivanovna et qu’elle puisse même donner un repas ? demanda Raskolnikov, soutenant la conversation avec persévérance.

– Le cercueil sera tout simple… et tout sera très modeste, alors ce ne sera pas onéreux… nous avons fait tous les calculs, hier, Katerina Ivanovna et moi, il restera quelque chose pour le repas… Katerina Ivanovna a fort envie que ce soit ainsi. On ne peut vraiment pas… c’est un réconfort pour elle, elle est ainsi, vous le savez bien…

– Oui, oui, je comprends… Évidemment… Vous regardez mon réduit ? Maman dit aussi qu’il ressemble à un cercueil.

– Vous nous avez tout donné hier ! prononça Sonètchka d’une voix étrange, chuchotée et rapide, puis elle baissa encore une fois la tête.

Ses lèvres et son menton frémirent à nouveau. Elle avait depuis longtemps été frappée par la pauvreté du logis de Raskolnikov et, maintenant, ces mots avaient jailli d’eux-mêmes. Il y eut un silence. Les yeux de Dounétchka s’adoucirent et Poulkhéria Alexandrovna jeta même un regard bienveillant à la jeune fille.

– Rodia, fit-elle en se levant, nous dînons ensemble, évidemment. Viens, Dounétchka… Et toi, Rodia, tu devrais aller faire un tour, ensuite te reposer un peu et après venir chez nous… J’ai peur que nous ne te fatiguions ; sinon.

– Oui, oui, j’irai chez vous, répondit-il en se levant et en s’affairant… J’ai à faire, d’ailleurs…

– Serait-il possible que vous dîniez séparément ? s’écria Rasoumikhine stupéfait, en regardant Raskolnikov. Qu’est-ce que tu vas faire ?

– Oui, oui, je viendrai, évidemment, évidemment… Reste une minute, toi. Vous n’avez pas besoin de lui, n’est-ce pas, maman ? Ou peut-être, je vous en prive ?

– Oh, non, non ! Dmitri Prokofitch, vous viendrez dîner avec nous, vous nous ferez ce plaisir ?

– Venez, je vous en prie, demanda Dounia.

Rasoumikhine s’inclina et son visage s’illumina. Il y eut un moment de gêne.

– Adieu, Rodia, ou plutôt au revoir ; je n’aime pas le mot « adieu » ! Adieu, Nastassia… Oh, j’ai encore répété le mot « adieu » !

Poulkhéria Alexandrovna aurait voulu saluer Sonètchka d’une façon ou d’une autre, mais ne sachant comment le faire, elle sortit rapidement de la chambre.

Avdotia Romanovna sembla attendre son tour puis, passant à la suite de sa mère, elle fit à Sonia un salut plein d’attention et de politesse. Sonètchka se troubla, s’inclina hâtivement, sembla quelque peu effrayée et une expression de souffrance passa sur ses traits comme si la politesse et l’attention d’Avdotia Romanovna lui avaient été pénibles.

– Au revoir, Dounia ! lui dit Rodia alors qu’elle était déjà sur le palier. Donne-moi donc ta main !

– Je te l’ai déjà donnée, ne t’en souviens-tu pas ? répondit-elle gentiment en se retournant vers lui avec maladresse.

– Ce n’est rien, donne-la encore une fois !

Et il serra vigoureusement ses doigts menus. Dounétchka lui sourit, rougit, se hâta d’arracher sa main de celle de son frère et s’en alla, tout heureuse, à la suite de sa mère.

– Alors, tout est pour le mieux, dit-il à Sonia, en rentrant dans la chambre et en lui jetant un regard lumineux. Que les morts reposent en paix et que les vivants vivent ! N’est-ce pas ainsi ? C’est ainsi, n’est-ce pas ?

Sonia regardait avec étonnement son visage devenu soudain radieux ; il l’observa attentivement pendant quelques instants ; tout le récit que lui avait fait, à son propos, son père défunt, passa en cette minute dans sa mémoire…

– Mon Dieu, Dounétchka ! dit Poulkhéria Alexandrovna, aussitôt qu’elles furent dehors, me voici presque heureuse d’être partie ; je me sens soulagée. Aurais-je pensé, hier, dans le train, que je serais contente de le quitter ?

– Je vous le dis à nouveau, maman, il est encore malade. Ne vous en apercevez-vous pas ? Peut-être sa santé a-t-elle été ébranlée parce qu’il s’est tourmenté à notre sujet ? Il faut être tolérant, et l’on peut beaucoup, beaucoup lui pardonner.

– C’est toi qui n’as pas été tolérante ! l’interrompit amèrement et avec feu Poulkhéria Alexandrovna. Tu sais, Dounia, je vous ai observés : tu es tellement pareille à lui, pas tant par le visage, mais plutôt par l’âme : vous êtes tous deux des mélancoliques, vous êtes tous deux taciturnes et violents, hautains et généreux… Car ce n’est pas possible qu’il soit égoïste, n’est-ce pas Dounétchka ? Dis… Et quand je pense à ce qui va se passer chez nous ce soir, j’en frémis !

– Ne vous tourmentez pas, maman : ce sera comme cela doit être.

– Dounétchka ! Réfléchis seulement dans quelle situation pénible nous nous trouvons ! Et si Piotr Pètrovitch ne voulait plus de ce mariage ? prononça tout à coup imprudemment, la pauvre Poulkhéria Alexandrovna.

– Il ne vaudrait pas lourd, dans ce cas-là ! trancha Dounétchka avec dédain.

– Nous avons eu raison de partir, se hâta de l’interrompre Poulkhéria Alexandrovna. Il avait à faire ; qu’il fasse une promenade, qu’il prenne un peu l’air… il fait tellement étouffant chez lui… et où y a-t-il de l’air dans cette ville ? On se trouve dans la rue comme dans une chambre bien close. Mon Dieu, en voilà une ville ! Attention, recule-toi, on va nous écraser ; ils portent quelque chose. C’est un piano, n’est-ce pas ?… Comme on se bouscule… J’ai peur aussi de cette demoiselle…

– De quelle demoiselle, maman ?

– Mais de cette Sophia Sèmionovna qui est venue chez lui…

– Pourquoi donc ?

– C’est un pressentiment, Dounétchka. Crois-le ou ne le crois pas, dès qu’elle est entrée, j’ai pensé tout de suite que c’est là que réside le principal…

– Mais il n’y a rien du tout ! s’écria Dounia avec dépit. Et qu’avez-vous à faire de tous ces pressentiments ? Il ne la connais que depuis hier, et il ne l’a même pas reconnue lorsqu’elle est entrée.

– Soit, tu verras… Elle me trouble, tu verras ! Je me suis effrayée, elle me regardait, elle me regardait avec des yeux étranges, c’est avec peine que j’ai pu me retenir de me lever, tu te rappelles, lorsqu’il nous l’a présentée ? Et cela me surprend : tu sais ce que Piotr Pètrovitch nous a écrit à son sujet et voilà qu’il nous la présente, et surtout à toi ! C’est donc qu’il y tient !

– Peu importe ce qu’a dit Loujine ! On a aussi écrit et parlé à notre sujet, ne vous en souvenez-vous plus ? Quant à moi, je suis sûre que c’est une excellente jeune fille. Tout cela n’est que bêtise !

– Dieu fasse que ce soit ainsi !

– Et Piotr Pètrovitch est un misérable bavard, coupa tout à coup Dounétchka. Poulkhéria se fit petite et ne dit plus rien. Le silence s’établit.

– Écoute, voici ce que j’ai à te dire… dit Raskolnikov en emmenant Rasoumikhine vers la fenêtre.

– Alors, puis-je dire à Katerina Ivanovna que vous viendrez ?… se hâta de dire Sonia, en s’inclinant et en faisant une mouvement pour s’en aller.

– Un instant, Sophia Sèmionovna, nous n’avons rien à cacher, vous ne nous dérangez pas… Je voudrais bien vous dire deux mots encore… Voici… il s’adressait à Rasoumikhine, en coupant sa phrase sans l’avoir achevée. Tu connais ce… Quel est donc son nom ?… Porfiri Pètrovitch.

– Bien sûr ! c’est un parent. Mais qu’y a-t-il ? ajouta-t-il avec une soudaine curiosité.

– Il instruit maintenant cette affaire… enfin, l’histoire de l’assassinat ?… On en a parlé hier…

– Oui… et alors ?

Les yeux de Rasoumikhine s’agrandirent.

– Il a convoqué les dépositaires des gages, et moi, j’ai également mis en gage des objets là-bas, des petites choses, un anneau appartenant à ma sœur – dont elle m’avait fait cadeau en souvenir d’elle lorsque je les ai quittées – et la montre d’argent de mon père. Tout cela ne vaut que cinq ou six roubles, mais ces objets sont des souvenirs, et voilà pourquoi ils me sont chers. Alors, que dois-je faire maintenant ? Cela m’ennuierait de les perdre, principalement la montre. J’ai eu peur, tout à l’heure, que maman ne veuille la voir, lorsque la conversation en vint à la montre de Dounétchka. C’est le seul objet appartenant à mon père que nous possédions encore. Elle tomberait malade si elle était perdue. Ah, les femmes ! Alors, dis-moi ce qu’il faut faire. Je n’ignore pas qu’il aurait fallu faire une déclaration à la police. Mais ne serait-il pas mieux d’aller tout droit chez Porfiri ? Qu’en penses-tu ? Pour avoir mon gage au plus vite… tu verras que maman le demandera encore avant le dîner.

– Pas de déclaration à la police, il faut aller directement chez Porfiri ! cria Rasoumikhine dans une étrange et extraordinaire agitation. Comme je suis content ! Eh quoi, allons-y immédiatement, c’est à deux pas ; nous le trouverons probablement chez lui !

– Très bien… allons-y…

– Et il sera très, très content de te connaître. Je lui ai souvent parlé de toi. Tiens, pas plus tard qu’hier. Et alors, tu connaissais la vieille ? Ah, bon !… Tout cela s’emboîte très bien !… Oh, oui… Sophia Ivanovna…

– Sophia Sèmionovna, corrigea Raskolnikov. Sophia Sèmionovna, voici mon ami Rasoumikhine, et c’est un excellent homme…

– Si vous devez partir maintenant, commença Sonia, encore plus confuse et n’osant pas regarder Rasoumikhine.

– Allons ! décida Raskolnikov. Je passerai par chez vous dans la journée, Sophia Sèmionovna, dites-moi seulement où vous habitez.

Il ne semblait pas qu’il fût troublé, il avait l’air de se hâter et il évitait de rencontrer son regard. Sonia donna son adresse et rougit. Tous deux sortirent.

– Tu ne fermes pas ? demanda Rasoumikhine en descendant l’escalier à leur suite.

– Jamais !… Du reste, voici deux ans que je veux acheter un cadenas, ajouta-t-il nonchalamment. Heureux sont les gens qui n’ont rien à enfermer ? dit-il à Sonia, en riant.

Ils s’arrêtèrent sous le porche.

– Prenez-vous à droite, Sophia Sèmionovna ? Au fait, comment avez-vous pu me trouver ? demanda-t-il, comme s’il avait voulu dire tout autre chose. Il désirait regarder à tout moment ses yeux paisibles et lumineux, mais il ne pouvait y parvenir.

– Mais vous avez donné votre adresse à Polètchka.

– Polia ? Ah, oui… Polètchka ! C’est… la petite… c’est votre sœur ? Alors, je lui ai donné mon adresse ?

– Ne vous en souvenez-vous plus ?

– Oui… je me le rappelle, à présent.

– Mon père m’avait déjà parlé de vous… mais j’ignorais votre nom ; d’ailleurs lui non plus ne le savait pas… Et quand je suis venue aujourd’hui, j’avais appris votre nom hier… j’ai demandé : où habite M. Raskolnikov ? Je ne savais pas que vous sous-louiez aussi… Au revoir… Je vais chez Katerina Ivanovna…

Elle fut très contente de pouvoir s’en aller ; elle partit, la tête baissée, se hâtant pour être plus vite hors de leur vue, pour faire au plus tôt les vingt pas qui la menaient au tournant et être enfin seule afin de pouvoir alors penser, se souvenir, en marchant rapidement, sans regarder personne, sans rien remarquer. Jamais, jamais, elle n’avait rien éprouvé de pareil. Tout un monde nouveau, inconnu, avait confusément envahi son âme. Elle se souvint tout à coup de ce que Raskolnikov avait dit, qu’il viendrait lui-même chez elle aujourd’hui, peut-être ce matin encore, peut-être tout de suite !

– Oh, pas aujourd’hui, de grâce, pas aujourd’hui ; murmura-t-elle, son cœur se serrant d’effroi, comme si elle se noyait, comme une enfant effrayée. Mon Dieu ! Chez moi !… dans ce logement… il s’apercevra… oh, mon Dieu !

Trop absorbée à ce moment, elle n’avait pas remarqué qu’un inconnu l’observait avec attention et la suivait pas à pas. Il l’avait accompagnée dès sa sortie et de chez Raskolnikov. Au moment où Raskolnikov, Rasoumikhine et elle-même s’étaient arrêtés un instant sous le porche, cet inconnu, en passant à côté d’eux, sursauta soudain en saisissant, par hasard, au vol les paroles de Sonia : « et j’ai demandé : où habite M. Raskolnikov ? » Il scruta rapidement, mais attentivement les trois interlocuteurs, surtout Raskolnikov, auquel s’adressait Sonia ; ensuite il regarda la maison et la fixa dans sa mémoire. Tout cela se fit en un instant, en marchant, et l’inconnu, qui essaya de passer inaperçu, alla plus loin en réduisant son pas, comme s’il attendait quelque chose. Il guettait Sonia ; il avait vu qu’ils se disaient au revoir et pensait que Sonia rentrerait sans doute chez elle.

« Où est-ce donc, chez elle ? J’ai vu cette tête-là quelque part », pensa-t-il, essayant de se souvenir… « Il faudra se renseigner. »

Arrivé au tournant, il passa sur l’autre trottoir, se retourna et vit que Sonia allait dans sa direction, sans rien remarquer. Elle tourna dans la même rue que lui. Il la suivit sur le trottoir opposé, sans la quitter des yeux ; après une cinquantaine de pas, il passa sur le trottoir où marchait Sonia et marcha à cinq pas derrière elle.

C’était un homme d’une cinquantaine d’années, de taille plus élevée que la moyenne ; ses épaules étaient larges et trapues, ce qui lui donnait l’air un peu voûté. Il était habillé de vêtements élégants et confortables et il avait l’air d’un monsieur assez important. Il tenait une jolie canne, dont il heurtait le trottoir à chaque pas ; des gants frais moulaient ses mains. Son visage large, à fortes mâchoires, était d’aspect agréable, et son teint, assez rose, n’était pas celui d’un petersbourgeois. Sa chevelure, très fournie encore, et très blonde, était à peine semée de quelques fils d’argent ; sa large barbe carrée était encore plus claire que ses cheveux. Il avait des lèvres bien rouges, des yeux bleu clair à l’expression froide, attentive et pensive. En somme, c’était un homme très bien conservé et paraissant plus jeune que son âge.

Lorsque Sonia arriva au canal, ils restèrent seuls sur le trottoir. En l’observant, il avait remarqué qu’elle était pensive et distraite. Arrivée à l’immeuble où elle logeait, Sonia pénétra sous le porche. Il la suivit quelque peu étonné. Dans la cour elle tourna à droite, vers le coin où se trouvait l’escalier qui menait chez elle. « Tiens ! », murmura l’inconnu, et il la suivit. Ici seulement, Sonia le remarqua. Elle monta au second, pénétra dans le couloir et sonna à la porte n° 9 sur laquelle était marqué, à la craie : Kapernaoumov. Tailleur. « Tiens ! », répéta l’inconnu, étonné par cette coïncidence bizarre, et il sonna au n° 8, à côté. Les deux portes étaient distantes de six pas.

– Vous habitez chez Kapernaoumov ? dit-il en regardant Sonia et en riant. Il m’a transformé un gilet hier. Et moi j’habite ici, à côté, chez Mme Guertrouda Karlovna Resslich. Quelle coïncidence !

Sonia le regarda avec attention.

– Nous sommes des voisins, continua-t-il avec une gaîté particulière. Il n’y a que deux jours que je suis en ville. Allons, à bientôt.

Sonia ne répondit pas ; on lui ouvrit la porte et elle se glissa chez elle. Un sentiment fait de crainte et de honte l’envahit.

Rasoumikhine était dans un état de grande excitation en allant chez Porfiri.

– Ça, mon vieux, c’est magnifique, répéta-t-il plusieurs fois. Et j’en suis content ! Je suis content !

« De quoi es-tu donc content ? » pensa Raskolnikov.

– Je ne savais pas que tu avais également des gages chez la vieille. Et… et… était-ce il y a longtemps ? C’est-à-dire, y a-t-il longtemps que tu as été chez elle ?

« Quel naïf imbécile ! »

– Quand ?… Raskolnikov s’arrêta, essayant de se rappeler. Mais je crois bien avoir été chez elle trois jours avant sa mort. Du reste, je ne vais pas dégager les objets maintenant, se hâta-t-il d’ajouter, comme s’il se souciait surtout des objets car je n’ai plus qu’un rouble en poche… à cause de ce maudit délire d’hier soir !

Il insista sur « délire » avec conviction.

– Mais oui, mais oui, dit Rasoumikhine avec hâte, approuvant Dieu sait quoi. Alors voilà pourquoi tu… as été ébranlé… alors. Et, tu sais, tu as parlé de je ne sais quelles bagues et de je ne sais quelles chaînettes dans ton délire !… Mais oui, mais oui… C’est limpide, tout est limpide, maintenant.

« Voyez un peu cela ! C’est ainsi que cette idée avait pris possession d’eux ! Cet homme se laisserait crucifier pour moi, et voilà, il est content que mes paroles à propos des bagues se soient expliquées ! Comme ils avaient été frappés par cette idée, quand même !… »

– Sera-t-il chez lui ? demanda-t-il.

– Oui, oui, se hâtait d’assurer Rasoumikhine. C’est un garçon charmant, tu verras ! C’est un lourdaud, c’est-à-dire que c’est un homme du monde, mais j’ai dit ça dans un autre sens. C’est un malin, pas une bête du tout, seulement il a une forme d’intelligence un peu spéciale… Il est méfiant, incrédule, cynique… Il aime rouler son monde, c’est-à-dire non rouler, mais mystifier… Et alors, sa méthode est la vieille méthode du fait matériel… Mais il s’y connaît… Il a résolu une affaire l’année passée, un assassinat, où presque tous les indices manquaient ! Il désire fortement faire ta connaissance !

– Mais pourquoi donc si fortement ?

– Je veux dire, ce n’est pas que… tu vois, ces derniers temps, lorsque tu étais malade, il m’est arrivé de parler de toi, souvent et beaucoup… Alors, il écoutait… et lorsqu’il apprit que tu n’as pu terminer tes études de droit à cause des circonstances, il a dit : comme c’est dommage ! Alors, j’en ai déduit… je veux dire tout cela ensemble, pas seulement ceci ; hier, Zamètov… Tu vois, Rodia, j’ai bavardé hier lorsque, ivre, je te reconduisais chez toi… alors, j’ai peur que tu n’aies mal compris, mon vieux… tu vois…

– Quoi donc ? Que l’on me prend pour un fou ? C’est peut-être vrai.

– Oui, oui… je veux dire, non !… Tout ce que j’ai dit, je veux dire… (et à propos d’autres choses aussi), tout cela n’était que bêtises et racontars d’ivrogne.

– Qu’as-tu donc à t’excuser ? J’en ai assez de tout cela, cria Raskolnikov d’un air exagérément irrité, qui, du reste, était partiellement simulé.

– Je sais, je sais ; je comprends. Sois certain que je comprends. Je suis même honteux d’en parler.

– Si tu es honteux, n’en parle pas !

Ils se turent. Rasoumikhine était plus que transporté de joie et Raskolnikov le sentait avec dégoût. Ce que Rasoumikhine avait dit au sujet de Porfiri l’inquiétait également.

« Ce renard veut aussi prêcher aux poules », pensa-t-il en pâlissant et le cœur battant un peu plus vite – « et il veut se faire passer pour une poule. Il serait plus naturel qu’il reste renard. Se forcer à ne pas prêcher ! Non : dès que l’on se force, on n’est plus naturel… Allons on verra bien… tout de suite… si cela ira mal ou bien. Pourquoi y vais-je ? Le papillon vole de lui-même à la flamme. Mon cœur bat : voilà qui n’est pas bon !… »

– C’est cet immeuble gris, fit Rasoumikhine.

« Le plus important à savoir, c’est : Porfiri sait-il ou ne sait-il pas que j’ai été hier dans l’appartement de cette sorcière… et que j’ai posé des questions à propos du sang ? Je dois immédiatement chercher à savoir cela, dès mon entrée, chercher à le savoir à son expression, sinon… Je dois le savoir à tout prix ! »

– Tu sais quoi ? dit-il soudain à Rasoumikhine avec un sourire railleur. J’ai constaté que, depuis ce matin, tu es dans un état d’extraordinaire agitation, mon vieux. Est-ce vrai ?

– Comment ça « agitation » ? Aucune agitation, dit Rasoumikhine, tout de suite crispé.

– Non, mon vieux, c’est vraiment trop visible ! Tu étais assis tout à l’heure, dans une attitude que tu ne prends jamais, sur le coin de la chaise, et on aurait dit que tu avais tout le temps des crampes. Tu sautais sans la moindre raison sur tes pieds. Tu avais l’air tantôt furieux, et tantôt tu avais une figure aussi sucrée qu’un bonbon à la menthe. Tu rougissais même, lorsqu’on t’a invité à dîner, tu es devenu rouge comme une pivoine.

– Mais, pas du tout ; tu radotes !… De quoi parles-tu ?

– Qu’as-tu à ruser comme un écolier ? Ah, ça ! Il a de nouveau rougi !

– Tu es un cochon, tu sais, mon vieux !

– Pourquoi te troubles-tu ? Roméo ! Attends un peu, je raconterai tout ça quelque part, aujourd’hui. Il se mit à rire. – Maman va bien s’en amuser… et quelqu’un d’autre aussi…

– Écoute, écoute, mais c’est sérieux, mais c’est… Qu’est-ce qui va arriver après ça, que diable ! – Rasoumikhine perdant entièrement pied, frissonnait de terreur. – Qu’est-ce que tu vas leur raconter ? Moi, mon vieux… quel cochon tu es !

– Tu ressembles à une rose printanière ! Et cela te va bien, si tu savais ! Un Roméo de six pieds ! Et tu t’es si bien lavé aujourd’hui, tu t’es même nettoyé les ongles, n’est-ce pas ? Cela ne t’est jamais arrivé. Et, morbleu, tu as mis de la pommade ! Penche-toi un peu !

– Cochon ! ! !

Raskolnikov riait tant qu’il semblait ne plus pouvoir se retenir, et c’est en riant qu’ils pénétrèrent dans l’appartement de Porfiri Pètrovitch. C’est ce qu’il fallait à Raskolnikov : on avait pu entendre, des pièces intérieures, qu’ils étaient entrés en riant et qu’ils continuaient encore – à rire dans l’antichambre.

– Pas un mot, ici, ou je… t’écrase ! chuchota Rasoumikhine devenu enragé, en saisissant Raskolnikov par l’épaule.

V

Celui-ci pénétrait déjà à l’intérieur de l’appartement. Il entra avec l’air de ne pouvoir se contenir qu’à grand-peine pour ne pas éclater de rire. Rasoumikhine entra à sa suite, la figure convulsée de rage, rouge comme une pivoine, embarrassé par sa haute taille et tout confus. Son visage, ainsi que toute sa personne, étaient ridicules en ce moment et justifiaient le rire de Raskolnikov. Celui-ci, qui n’avait pas encore été présenté à l’hôte, salua ce dernier qui se tenait debout au milieu de la pièce et qui les regardait interrogativement. Raskolnikov lui serra la main, semblant ne pouvoir réprimer sa gaîté qu’avec peine, et tenta d’articuler quelques mots pour se présenter. Mais à peine avait-il eu le temps de reprendre son sérieux et de bredouiller quelques paroles, que se retournant comme involontairement vers Rasoumikhine, il ne put plus se retenir, et le rire qu’il avait refoulé éclata d’autant plus irrésistiblement qu’il avait été contenu avec plus de force. La prodigieuse rage avec laquelle Rasoumikhine supportait ce rire « cordial », donnait à cette scène l’apparence de la plus sincère gaîté, et la faisait surtout paraître naturelle. Rasoumikhine, sans le vouloir, aida à donner, cette impression :

– Démon ! hurla-t-il, et, faisant un geste brusque du bras, il heurta le guéridon sur lequel il y avait un verre à thé vide… le tout s’écroula et s’éparpilla.

– Mais pourquoi casser les chaises, Messieurs, c’est une perte sèche pour le Trésor ! s’écria joyeusement Porfiri Pètrovitch.

La scène se présentait de la façon suivante : l’hilarité de Raskolnikov diminuait petit à petit, il semblait avoir oublié sa main dans celle de son hôte, mais, conscient des convenances, il attendait l’occasion de se reprendre le plus rapidement et avec le plus de naturel possible. Rasoumikhine, définitivement troublé par la chute du guéridon et le verre brisé, regarda les débris d’un air maussade, cracha et se retourna sombrement vers la fenêtre dans l’embrasure de laquelle il resta, le dos tourné aux autres, avec un visage terriblement renfrogné, regardant au dehors, et ne voyant d’ailleurs rien. Porfiri Pètrovitch aurait désiré rire avec eux, mais il était évident qu’auparavant il voulait des explications. Dans un coin, Zamètov, assis sur une chaise, s’était levé à l’arrivée des visiteurs. Il restait debout, dans l’attente, un sourire figé sur les lèvres, examinant Raskolnikov avec quelque embarras et contemplant cette scène avec perplexité et même avec méfiance. La présence inattendue de Zamètov dérouta complètement Raskolnikov.

« Voilà quelque chose de plus dont il faudra que je tienne compte… », pensa-t-il.

– Excusez-nous, je vous prie, commença Raskolnikov, simulant avec effort la confusion.

– Je vous en prie ! Charmé. Et aussi enchanté par votre entrée… Eh bien ! il ne veut plus dire bonjour ? Porfiri Pètrovitch montra Rasoumikhine de la tête.

– Je vous jure que je ne sais pas pourquoi il m’en veut. Je n’ai fait que lui dire, en cours de route, qu’il ressemblait à Roméo et… je le lui ai prouvé. Je crois que c’est tout.

– Cochon, répliqua Rasoumikhine, sans faire un mouvement.

– Il avait donc des raisons très sérieuses pour se fâcher ainsi pour un seul mot ?

– Le voilà, le juge d’instruction !… Et puis, allez tous au diable ! coupa tout à coup Rasoumikhine et, brusquement, il se mit à rire et s’approcha de Porfiri Pètrovitch, la figure joyeuse, comme si rien ne s’était passé.

– Assez ! Nous sommes tous des imbéciles ; venons-en aux affaires ; voici : en premier lieu, mon ami Rodion Romanovitch Raskolnikov a entendu parler de toi et souhaite te connaître ; en second lieu, il a une petite affaire à t’exposer. Tiens, Zamètov ! Comment se fait-il que tu sois ici ? Alors, vous vous connaissez ? Depuis longtemps ?

« Qu’est-ce encore que cette histoire ! », pensa Raskolnikov inquiet.

On aurait dit que Zamètov se troublait, mais, dans ce cas, ce ne fut que légèrement.

– Mais nous nous sommes rencontrés hier, chez toi, dit-il d’un ton dégagé.

– Donc, Dieu m’a épargné cette peine : la semaine passée il avait terriblement insisté pour t’être présenté, Porfiri, et voilà que vous vous êtes entendus sans moi… Où se trouve ton tabac ?

Porfiri Pètrovitch était en tenue d’intérieur : robe de chambre, linge impeccable et pantoufles éculées. Il était âgé de trente-cinq ans, de taille plutôt inférieure à la moyenne, corpulent et même quelque peu obèse, la figure rasée, sans moustaches ni favoris, les cheveux coupés court sur sa grosse tête ronde, à la nuque curieusement saillante. Son visage rond, potelé, avec un nez légèrement en trompette, était de teinte maladive tirant sur le jaune sombre, mais son expression était gaillarde et même railleuse. Elle aurait été plutôt bonhomme, si l’expression des yeux n’avait pas gâté les choses ; ils avaient un certain reflet humide et des cils presque blancs, dont les clignotements pouvaient être pris pour des clins d’œil. Le regard de ces yeux ne s’harmonisait pas avec le reste de sa personne, qui faisait plutôt penser à une commère, et donnait à sa physionomie une note beaucoup plus sérieuse qu’on aurait pu s’y attendre au premier coup d’œil.

Dès que Porfiri Pètrovitch sût que son hôte avait une « petite affaire » à lui exposer, il le pria immédiatement de prendre place sur le sofa et il s’assit lui-même à l’autre extrémité. Il fixa Raskolnikov, attendant son exposé, avec cette attention voulue et trop sérieuse qui troublait particulièrement, au premier abord, ceux qui le connaissaient peu, et cela surtout quand ce qu’on avait à lui dire était hors de proportion avec l’attention extraordinairement grave qu’il accordait. Mais Raskolnikov expliqua son affaire en peu de mots, avec précision et clarté, et fut alors si content de lui-même qu’il prit le temps de bien examiner Porfiri. Celui-ci, non plus, ne le quitta pas des yeux. Rasoumikhine, qui s’était installé près d’eux, à la même table, avait suivi l’exposé avec ardeur et impatience, les regardant alternativement l’un et l’autre, sans se soucier des convenances.

« Imbécile ! », pensa Raskolnikov à part lui.

– Vous devez faire une déclaration à la police, répondit Porfiri, employant un ton d’affaires très marqué. Vous écrirez qu’ayant été informé de tel événement – c’est-à-dire de l’assassinat – vous demandez que l’on fasse savoir au juge d’instruction chargé de l’enquête que tels objets vous appartiennent et que vous souhaiteriez les dégager… ou bien… peu importe, on vous écrira.

– La difficulté est que, pour le moment – Raskolnikov s’efforça de devenir le plus confus possible – je ne suis pas en fonds… et je ne pourrais même pas débourser le peu… voyez-vous, j’aurais seulement voulu déclarer que ces objets sont à moi, et quand j’en aurai les moyens…

– Cela est sans importance, répondit Porfiri Pètrovitch, recevant sèchement cette explication pécuniaire. D’ailleurs, vous pouvez m’écrire personnellement, si vous voulez, dans le même sens : j’ai été informé de tels événements, je déclare au sujet de tels objets qu’ils m’appartiennent, et je demande…

– C’est sur du papier non timbré ? se hâta d’interrompre Raskolnikov, s’intéressant de nouveau au côté pécuniaire de l’affaire.

– Mais bien sûr ! répondit Porfiri Pètrovitch, et, soudain, il le regarda avec une raillerie bien évidente, cligna des yeux vers lui, d’un air complice.

Du reste, Raskolnikov avait peut-être mal vu, car cela ne dura qu’un instant. En tout cas, il y avait quelque chose. Raskolnikov aurait parié qu’il lui avait fait un clin d’œil, le diable sait pourquoi.

« Il sait. » Cette pensée passa en lui comme un éclair.

– Pardonnez-moi de vous avoir importuné pour une telle vétille, continua-t-il, quelque peu troublé. La valeur de ces objets n’atteint pas cinq roubles, mais ils me sont particulièrement chers car je les ai reçus en souvenir, et j’avoue, je me suis effrayé lorsque j’ai appris…

– C’est pour cela que tu as sursauté lorsque j’ai dit à Zossimov que Porfiri interrogeait les propriétaires des gages ! dit Rasoumikhine avec une intention visible.

C’était par trop violent. Raskolnikov ne résista pas et lui jeta un regard brillant de rage. Mais il parvint immédiatement à se maîtriser.

– Je crois que tu te moques de moi, mon vieux, dit-il avec une irritation adroitement simulée. Je suis d’accord, je me donne peut-être trop de peine pour cette bêtise, à ton avis ; mais à mes yeux, ces objets peuvent n’être pas négligeables du tout et on ne peut, à cause de cela, me prendre pour un égoïste ou pour un avare. Tu sais cependant que cette montre en argent, qui ne vaut que quelques sous, est la seule chose que nous a laissée mon père. Tu peux rire de moi, mais ma mère est ici – dit-il soudain, s’adressant à Porfiri – et si elle savait que la montre est perdue – il se hâta de se retourner de nouveau vers Rasoumikhine essayant de faire en sorte que sa voix tremblât – elle en deviendrait malade, je vous le jure ! Ah, ces femmes !

– Mais non, ce n’est pas du tout cela que je voulais dire ! Bien au contraire ! cria Rasoumikhine, peiné.

« Est-ce bien ? Est-ce naturel ? N’est-ce pas outré ? se demandait Raskolnikov anxieux. « Pourquoi ai-je ajouté : Ah, ces femmes ! ? »

– Votre mère est arrivée chez vous ? questionna Porfiri Pètrovitch.

– Oui.

– Quand donc ?

– Hier soir.

Porfiri se tut, comme s’il réfléchissait.

– Vos objets ne peuvent être perdus, continua-t-il calmement et froidement. Je vous attends ici depuis longtemps.

Et, comme si de rien n’était, il avança avec sollicitude le cendrier à Rasoumikhine qui secouait sans vergogne sa cendre sur le tapis. Raskolnikov sursauta, mais Porfiri ne le regardait pas, apparemment absorbé par la cigarette de Rasoumikhine.

– Comment ? Tu l’attendais ? Tu étais donc au courant qu’il avait des objets engagés là-bas ? s’écria Rasoumikhine.

Porfiri Pètrovitch se tourna vers Raskolnikov.

– Vos objets – une bague et une montre – étaient emballés ensemble dans un papier et votre nom était lisiblement inscrit au crayon, ainsi que la date du dépôt.

– Vous avez bonne mémoire… remarqua Raskolnikov avec gêne, en essayant de le regarder droit dans les yeux ; mais il ne put résister et soudain ajouta : Je pense ainsi parce que, sans doute, il y avait beaucoup de gages… vous avez dû éprouver quelque difficulté à retenir tous les noms… Or, vous vous en souvenez, de tous, clairement, et… et…

« C’est bête ! C’est faible ! Pourquoi ai-je ajouté cela ? »

– Mais tous ceux qui avaient des gages là-bas nous sont connus, et vous êtes le seul qui ne vous étiez pas encore présenté, répondit Porfiri, avec une intonation narquoise à peine sensible dans la voix.

– Je n’étais pas très bien portant.

– De cela aussi, j’ai entendu parler. On m’a même dit que vous avez été fort ébranlé par quelque chose ; actuellement, d’ailleurs, vous êtes encore un peu pâle.

– Pas du tout… au contraire, je suis tout à fait bien portant, coupa Raskolnikov avec grossièreté, en changeant brusquement de ton. La colère montait en lui et il n’était plus capable de l’étouffer. « C’est la colère qui me fera me trahir », pensait-il. « Pourquoi me tourmentent-ils ? »

– Pas tout à fait bien portant ! cria Rasoumikhine. En voilà une histoire ! Il a déliré jusqu’à hier… Le croirais-tu, Porfiri, c’est tout juste s’il se tenait sur ses jambes, mais à peine Zossimov et moi étions-nous partis, qu’il s’habilla, fila en cachette et rôda presque jusqu’à minuit et ceci en plein délire, je te le dis ; tu te représentes cela ? Un cas remarquable !

– En plein délire, est-ce possible ? Dites-moi un peu !

Porfiri branla la tête avec un mouvement de commère.

– Bêtises ! Ne le croyez pas ! Du reste, vous ne le croyez pas quand même ! laissa échapper Raskolnikov, ne parvenant plus à contenir sa colère.

Mais Porfiri Pètrovitch semble ne pas entendre ces derniers mots.

– Mais comment as-tu pu sortir, avec ce délire ! fit tout à coup Rasoumikhine en s’échauffant. Pourquoi es-tu sorti ? Pourquoi ?… Et pourquoi te cachais-tu ? Allons, avais-tu ton bon sens à ce moment-là ? À présent qu’il n’y a plus aucun danger, je te le demande ouvertement.

– J’en avais assez d’eux, hier, expliqua Raskolnikov à Porfiri, avec un sourire effronté et provocant. Alors, je me suis enfui pour louer un logement ailleurs, quelque part où ils ne pourraient me retrouver ; et j’ai pris beaucoup d’argent avec moi. M. Zamètov a vu cet argent. Dites-moi, Monsieur Zamètov, avais-je mon bon sens, hier, ou avais-je le délire ? Tranchez la question.

Il aurait volontiers étranglé Zamètov en cet instant, tellement le regard et le sourire de celui-ci lui déplaisaient.

– À mon avis, vous avez parlé fort raisonnablement, et même avec intelligence, mais vous étiez vraiment trop irascible, déclara sèchement Zamètov.

– Nikodim Fomitch m’a dit aujourd’hui, commença Porfiri Pètrovitch en s’interposant, qu’il vous avait rencontré hier, fort tard déjà, dans l’appartement d’un certain fonctionnaire qui a été écrasé par une voiture…

– Eh bien ! considérons le cas de ce fonctionnaire ! dit Rasoumikhine. N’as-tu pas là, chez lui, fait la preuve de ta folie ? Tu as donné tout ton argent à la veuve, pour l’enterrement ! Si tu avais envie de l’aider, pourquoi n’as-tu pas donné quinze roubles, ou même vingt, pourquoi ne t’es-tu pas réservé au moins trois roubles ! Non, voilà, il donne les vingt-cinq roubles !

– Mais peut-être ai-je découvert un trésor ? Alors, j’ai fait le généreux, hier… M. Zamètov le sait bien, lui, que j’ai trouvé un trésor !… Excusez-nous, je vous en prie, dit-il en s’adressant à Porfiri, les lèvres tremblantes, nous vous dérangeons avec ces bêtises depuis une demi-heure. Nous vous ennuyons, n’est-ce pas ?

– Je vous en prie, mais pas du tout ! Au contraire ! Si vous saviez à quel point vous m’intéressez ! Je suis curieux de vous écouter, de vous regarder… et j’avoue que je suis très content que vous soyez enfin venu me voir…

– Offre-nous du thé, au moins ! J’ai la gorge sèche ! s’exclama Rasoumikhine.

– Bonne idée ! Et peut-être que ces messieurs accepteront de nous tenir compagnie. Mais ne désirerais-tu pas quelque chose de… plus consistant, avant de prendre le thé ?

– Va-t-en au diable !

Porfiri Pètrovitch sortit commander le thé. Une foule de pensées tournoyaient dans la tête de Raskolnikov. Il était péniblement exaspéré.

« Ils ne se cachent même plus, ils ne se donnent même plus la peine de dissimuler ! Comment se fait-il que tu aies parlé de moi à Nikodim Fomitch, puisque tu ne me connaissais pas du tout ? C’est donc qu’ils ne daignent même plus feindre qu’ils me poursuivent comme une meute de chiens ! Ils me crachent franchement en pleine figure ! » Raskolnikov tremblait de rage. « Alors, frappez directement, ne jouez pas avec moi comme le chat avec la souris. Ce n’est pas courtois. Peut-être ne le permettrai-je pas encore, Porfiri Pètrovitch ! Je me dresserai et je vous dirai toute la vérité en plein visage, et vous verrez alors à quel point je vous méprise !… » Il respirait avec peine.

« Et si je faisais erreur ? Si cela n’était qu’une illusion ? Et si c’était par suite d’une erreur que je me mets en rage, si je ne parvenais pas à tenir mon rôle abject ? Tout ce qu’ils disent est normal, mais plein de sous-entendus… Tout cela peut être dit dans n’importe quelles circonstances, mais il y a un sens caché. Pourquoi Porfiri a-t-il dit directement « chez elle » ? Pourquoi Zamètov a-t-il ajouté que j’ai parlé « intelligemment » ? Pourquoi adoptent-ils ce ton ?… Oui… le ton… Rasoumikhine était là, pourquoi n’a-t-il rien remarqué ? Ce naïf imbécile ne remarque jamais rien ! J’ai de nouveau la fièvre !… Porfiri m’a-t-il fait un clin d’œil tout à l’heure ou non ? C’est faux, sans doute, pourquoi l’aurait-il fait ? Veulent-ils m’agacer ou se moquent-ils de moi ? Ou bien tout cela est un mirage, ou bien ils savent.

» Même Zamètov est effronté… Mais l’est-il vraiment ? Il aura réfléchi cette nuit. J’ai pressenti qu’il changerait d’avis. Il est tout à fait à son aise ici, et c’est la première fois qu’il y vient. Porfiri ne le considère pas comme un hôte, il lui tourne le dos. Ils se sont entendus ! Ils se sont nécessairement entendus à mon sujet !

» Ils ont nécessairement bavardé à mon propos avant mon arrivée !… Sont-ils au courant de mon passage à l’appartement ? Que cela soit vite fini !… Lorsque je lui ai dit que je me suis enfui pour chercher un logement, il n’a rien répliqué, il n’a pas compris… Cela a été adroit de ma part de parler de logement, cela me servira. Pensez-vous, en délire ! – Il rit intérieurement. – Il sait tout au sujet de la soirée d’hier, mais il ne savait pas que ma mère était arrivée ! Et cette sorcière a même inscrit la date au crayon !… Vous radotez, vous ne m’aurez pas ! Ce ne sont pas encore des faits, ce n’est qu’une présomption.

» Donnez-moi donc des preuves ! l’histoire du logement, ce n’est pas un fait non plus : une conséquence du délire ; je sais ce que je dois leur dire… Connaissent-ils l’histoire du logement ? Je ne m’en irai pas sans le savoir ! Pour quelle raison suis-je venu ? Pourtant, ma rage, voilà un fait ! Et peut-être est-ce un bien, je garde mon rôle de malade… Il tâte le terrain. Il essayera de me dérouter. Mais pourquoi donc suis-je venu ici ? »

Tout cela passa en un éclair dans sa tête.

Porfiri Pètrovitch rentra à cet instant. Il était subitement devenu gai.

– Tu sais, mon vieux, après les réjouissances d’hier, je me sens tout ramolli, commença-t-il d’un tout autre ton, en riant et en s’adressant à Rasoumikhine.

– Était-elle intéressante, ma soirée ? Je vous ai quittés hier au moment le plus passionnant. Qui est sorti vainqueur ?

– Personne, évidemment. On a dévié vers les problèmes éternels, on a plané dans les airs.

Rends-toi compte, Rodia, où l’on en était arrivé hier : le crime existe-t-il, oui ou non ? Je te l’avais dit qu’ils avaient palabré jusqu’à en perdre la tête !

– Quoi d’étonnant ! C’est une question sociale des plus courantes, répondit négligemment Raskolnikov.

– La question n’était pas énoncée sous cette forme, remarqua Porfiri.

– Pas tout à fait, c’est vrai, acquiesça immédiatement Rasoumikhine, s’agitant selon son habitude. Tu vois, Rodion, écoute et donne-moi ton avis. Je le veux. Je me suis donné énormément de mal hier, et j’attendais que tu viennes. Ce sont les socialistes qui ont provoqué la discussion par l’énoncé de leurs théories. Conceptions connues : le crime constitue une réaction contre un ordre social anormal, c’est tout et rien de plus, il n’y a pas d’autres causes – disent-ils.

– Tu radotes ! s’écria Porfiri Pètrovitch. Il s’animait visiblement et riait sans cesse en regardant Rasoumikhine qui s’exaltait de plus en plus.

– Ils prétendent qu’il n’y a pas d’autre cause ! coupa Rasoumikhine avec fougue. Je ne radote pas !… Je te ferai lire leurs écrits : quand tout va mal, pour eux, ils prétendent que « c’est l’influence du milieu qui perd l’homme », selon leur expression préférée ! D’où il découle que si la société était normalement organisée, tous les crimes disparaîtraient, car ces réactions ne seraient plus nécessaires et tout le monde deviendrait immédiatement équitable. Ils ne tiennent pas compte de la nature, elle est annihilée, elle n’existe pas ! Pour eux, l’humanité n’évolue pas suivant une loi historique et vivante qui amène finalement une société normale, mais au contraire, c’est un système social, sorti de quelque cerveau matérialiste, qui organisera toute l’humanité et en fera rapidement une communauté de justes et de purs, et cela avant que s’accomplisse n’importe quel processus normal, évoluant suivant une loi historique et vivante. C’est pour cette raison qu’instinctivement ils n’aiment pas l’histoire : « Il n’y a là-dedans que des infamies et des inepties » – tout s’explique par la seule ineptie ! C’est pour cela qu’ils détestent tout le processus vivant de la vie : « aucune nécessité d’âme vivante ! » L’âme vivante exige la vie, elle n’obéira pas aux lois de la mécanique, elle est soupçonneuse, rétrograde ! Tandis que chez eux, elle sent un peu la charogne, on pourrait la faire de caoutchouc, mais, par contre, cette âme n’est pas vivante, elle est sans volonté, servile, et ne se révoltera pas ! Pour eux, matérialistes, tout se réduit à poser des briques et à disposer des couloirs et des chambres dans un phalanstère ! Le phalanstère est prêt, mais la nature humaine n’est pas prête pour le phalanstère. Elle veut continuer à vivre, elle n’a pas encore accompli tout le processus vivant ; le cimetière vient trop tôt pour elle. La seule force de la logique ne suffit pas pour passer par-dessus la nature. La logique peut prévoir trois cas, or il y en a un million ! Rejeter ce million et réduire tout à une question de confort : voilà la solution la plus aisée ! C’est séduisant, bien sûr, et il n’est même pas nécessaire de penser ! C’est le principal : ne pas avoir besoin de penser ! Tout le mystère de la vie peut être résumé sur deux feuilles imprimées !

– Le voilà déchaîné ! il tambourine comme de la grêle ! Il faudrait le tenir aux poignets, dit Porfiri en riant. Figurez-vous, dit-il à Raskolnikov, c’était la même chose hier soir ; un chœur à six voix dans une seule pièce, et, au préalable, il nous avait saturés de punch – vous représentez-vous cela ? – Non, mon vieux, tu radotes : « le milieu » compte pour beaucoup dans un crime, voilà mon avis.

– Je sais bien que cela compte pour beaucoup, mais, dis-moi, dans le cas suivant : un quadragénaire déshonore une fillette de dix ans ; est-ce le milieu qui l’a conduit à cet acte.

– Eh bien, dans le sens strict, c’est bien le milieu, répondit Porfiri avec une étonnante gravité. Ce crime commis sur une fillette est fort bien explicable par « le milieu ».

Rasoumikhine sembla près de devenir enragé.

– Eh bien ! veux-tu que je te démontre, hurla-t-il, que tu as des cils blancs uniquement parce que le cocher d’Ivan le Grand a quarante toises de haut ? Et je le démontrerai progressivement, avec clarté, précision, et même avec une teinte de libéralisme. Je m’en fais fort ! Allons, acceptes-tu le pari ?

– J’accepte ! Voyons comment il démontrera cela.

– Mais tu te fiches de moi, démon ! s’écria Rasoumikhine en sautant sur ses pieds et avec un geste de la main. Allons, c’est inutile de parler avec toi ! Il dit cela avec intention, tu sais, Rodion ! Et hier il s’est mis dans leur camp uniquement pour ridiculiser tout le monde. Si tu savais tout ce qu’il a raconté ! Et eux, si tu avais vu combien ils étaient heureux ! Il est capable de donner le change ainsi durant deux semaines. L’an passé, il nous assurait, Dieu sait pourquoi, qu’il allait se faire moine : ce jeu a duré deux mois sans qu’il en démorde. Récemment, l’idée lui est venue de certifier qu’il se mariait, et que tout était préparé pour le mariage. Il a même fait confectionner des vêtements pour cela. Nous le félicitions déjà. Et il n’y avait rien, pas même de fiancée : rien qu’une mystification.

– Tu mens ! J’avais déjà fait faire ce costume auparavant.

– Alors, il est exact que vous êtes un mystificateur ? demanda Raskolnikov avec négligence.

– Et vous n’auriez pas cru cela ? Mais, je vous attraperai aussi. – Porfiri se mit à rire. – Non, attendez, je vais vous exposer toute la vérité. Au sujet de ces problèmes, ces crimes, ce « milieu », ces fillettes, je me suis souvenu d’un de vos articles : Sur le crime… ou quelque chose dans ce genre, je n’en connais plus le titre. J’ai pris plaisir à le lire, il y a deux mois, dans La Parole Périodique.

– Mon article ? dans La Parole Périodique ? questionna Raskolnikov avec étonnement. Il y a six mois, lorsque j’ai quitté l’université, j’ai rédigé effectivement un article à propos d’un livre, mais je l’ai fait parvenir au journal La Parole Hebdomadaire et non pas Périodique.

– Et c’est pourtant dans La Parole Périodique qu’il a paru.

– C’est vrai. La Parole Hebdomadaire avait cessé d’exister, c’est pourquoi elle ne l’a pas publié.

– C’est exact ; mais en cessant d’exister, La Parole Hebdomadaire a fusionné avec La Parole Périodique et c’est pour cette raison que votre article a paru, il y a deux mois, dans cette dernière publication. Vous ne le saviez pas ?

Raskolnikov, en effet, l’ignorait.

– Mais dites, vous pouvez exiger qu’ils vous paient votre article ! Quel curieux caractère que le vôtre ! Vous vivez si solitairement que vous ignorez même une chose qui vous touche d’aussi près.

– Bravo Rodka ! Je ne le savais pas non plus ! s’écria Rasoumikhine. Je passerai par là, aujourd’hui même, et je demanderai un numéro ! Il y a deux mois ? Quelle date ? C’est égal, je trouverai ! En voilà une affaire ! Et il n’en souffle mot !

– Et comment avez-vous pu savoir que l’article était de moi ? Il n’était signé que d’une initiale.

– Par hasard et il y a quelques jours seulement. Je me suis informé auprès du rédacteur ; je le connais… L’article m’a beaucoup intéressé.

– J’y analyse, je me rappelle, l’état psychologique du criminel pendant l’accomplissement de son crime.

– Oui, et vous démontrez que l’acte du criminel est toujours accompli dans un état morbide. C’est très, très nouveau, mais… en somme, ce n’est pas cette partie-là de l’article qui m’a frappé, mais bien l’idée émise vers la fin, idée malheureusement à peine esquissée et peu nettement exprimée. En un mot, si vous vous en souvenez, vous faites allusion au fait qu’il existe, de par le monde, certains hommes qui peuvent… ou plutôt qui ont nettement le droit d’accomplir toutes sortes d’infamies et de crimes et que ce n’est pas pour eux que la loi est faite.

Raskolnikov sourit à cette altération voulue et forcée de son idée.

– Comment ? Qu’est-ce que c’est ? Le droit de commettre des crimes ? Et pas à cause de l’influence du milieu ? demanda Rasoumikhine avec quelque effroi.

– Non, non, pas du tout pour cette raison, répondit Porfiri. Tout consiste en ce que, dans l’article de Monsieur, les hommes sont considérés comme « ordinaires », ou « extraordinaires ». Les hommes ordinaires ont l’obligation d’observer les lois et n’ont pas le droit de sortir de la légalité et cela parce qu’ils sont ordinaires. Quant aux hommes extraordinaires, ils ont le droit de commettre toutes sortes de crimes et de sortir de la légalité, uniquement parce qu’ils sont extraordinaires. C’est bien ainsi.

– Mais comment est-ce possible ? Il est impossible que ce soit ainsi, bredouillait Rasoumikhine stupéfait.

Raskolnikov sourit à nouveau. Il avait compris au premier abord de quoi il s’agissait et où on voulait le pousser ; il connaissait son article. Il décida de relever la provocation.

– Ce n’est pas exactement cela que j’ai voulu dire dans cet article, commença-t-il modestement. Du reste, j’avoue que vous avez exposé ma pensée presque fidèlement et même, si vous voulez, tout à fait fidèlement… (Il lui était très agréable de reconnaître cela.) La différence réside uniquement en ceci : je ne dis nullement que les hommes extraordinaires doivent nécessairement commettre toutes sortes d’infamies, selon votre expression. Je suis certain que l’on n’aurait même pas publié un tel article. J’ai simplement fait allusion au fait que l’homme extraordinaire a le droit… je veux dire, pas le droit officiel, mais qu’il a le droit de permettre à sa conscience de sauter… certains obstacles et ceci seulement si l’exécution de son idée (qui est peut-être salutaire à toute l’humanité) l’exige. Vous avez dit que mon article n’était pas clair : si vous le voulez, je puis vous l’expliquer dans la mesure du possible. Je ne fais peut-être pas erreur en supposant que c’est bien cela que vous désirez. Voici : à mon avis, si les découvertes de Kepler et de Newton, par suite de certains événements, n’avaient pu être connues de l’humanité que par le sacrifice d’une, de dix, de cent… vies humaines qui auraient empêché cette découverte ou s’y seraient opposées, Newton aurait eu le droit et même le devoir… d’écarter ces dix ou ces cent hommes pour faire connaître ses découvertes à l’humanité. De là ne découle nullement que Newton aurait eu le droit de tuer qui bon lui semble, les gens qu’il croisait en rue, ou bien de voler chaque jour au marché. Ensuite, je me souviens que j’ai développé, dans mon article, l’idée que tous les… eh bien, les législateurs et les ordonnateurs de l’humanité, par exemple, en commençant par les plus anciens et en continuant avec les Lycurgue, les Solon, les Mahomet, les Napoléon, etc., tous, sans exception, étaient des criminels déjà par le seul fait qu’en donnant une loi nouvelle, ils transgressaient la loi ancienne, venant des ancêtres et considérée comme sacrée par la société. Et, évidemment, ils ne s’arrêtaient pas devant le meurtre si le sang versé (parfois innocent et vaillamment répandu pour l’ancienne loi) pouvait les aider. Il est remarquable même que la plupart de ces bienfaiteurs et ordonnateurs de l’humanité étaient couverts de sang. En un mot, je démontre que non seulement les grands hommes, mais tous ceux qui sortent tant soit peu de l’ornière, tous ceux qui sont capables de dire quelque chose de nouveau, même pas grand-chose, doivent, de par leur nature, être nécessairement plus ou moins des criminels. Autrement il leur est difficile de sortir de l’ornière, et ils ne peuvent évidemment pas consentir à y rester, cela, encore une fois, de par leur nature, et d’après moi, ils ont même le devoir de ne pas consentir à y rester. En un mot, vous voyez qu’il n’y a là absolument rien de nouveau. Cela a été imprimé et lu mille fois. Quant à ma distinction entre les hommes ordinaires et les hommes extraordinaires, elle est quelque peu arbitraire, je suis d’accord ; mais je ne prétends pas donner des chiffres exacts. Je suis seulement persuadé de l’exactitude de mes assertions. Celles-ci consistent en ceci : les hommes, suivant une loi de la nature, se divisent, en général, en deux catégories : la catégorie inférieure (les ordinaires) pour ainsi dire, la masse qui sert uniquement à engendrer des êtres identiques à eux-mêmes et l’autre catégorie, celle, en somme, des vrais hommes, c’est-à-dire de ceux qui ont le don ou le talent de dire, dans leur milieu, une parole nouvelle. Les subdivisions sont évidemment infinies, mais les traits distinctifs des deux catégories sont assez nets : la première catégorie, c’est-à-dire la masse en général, est constituée par des gens de nature conservatrice, posée, qui vivent dans la soumission et qui aiment à être soumis. À mon avis, ils ont le devoir d’être soumis parce que c’est leur mission et il n’y a rien là d’avilissant pour eux. Dans la seconde catégorie, tous sortent de la légalité, ce sont des destructeurs, ou du moins ils sont enclins à détruire, suivant leurs capacités. Les crimes de ces gens-là sont, évidemment, relatifs et divers ; le plus souvent ils exigent, sous des formes très variées, la destruction de l’organisation actuelle au nom de quelque chose de meilleur. Mais si un tel homme trouve nécessaire de passer sur un cadavre, il peut, à mon avis, en prendre le droit en conscience – ceci dépend, du reste, de son idée et de la valeur de celle-ci, notez-le bien. C’est dans ce sens seulement que je parle de leur droit au crime. (Vous vous rappelez, vous avez commencé la discussion sur le terrain juridique.) Du reste, il n’y a pas de quoi s’inquiéter beaucoup ; le troupeau ne leur reconnaît presque jamais ce droit, il les supplicie et les pend et, de ce fait, il remplit sa mission conservatrice, comme il est juste, avec cette réserve que les générations suivantes de ce même troupeau placent les suppliciés sur des piédestaux et leur rendent hommage (plus ou moins). Le premier groupe est maître du présent, le deuxième est maître de l’avenir. Les premiers perpétuent le monde et l’augmentent numériquement ; les seconds le font mouvoir vers un but. Les uns et les autres ont un droit absolument égal à l’existence. En un mot, pour moi, tous ont les mêmes droits et vive la guerre éternelle, jusqu’à la Nouvelle Jérusalem, comme il se doit !

– Alors, vous croyez quand même à la Nouvelle Jérusalem ?

– Oui, répondit avec fermeté Raskolnikov ; en disant cela, de même que pendant sa longue tirade, il avait regardé à terre, fixant un point sur le tapis.

– Et vous croyez également en Dieu ? Pardonnez ma curiosité.

– Oui, répéta Raskolnikov, levant les yeux vers Porfiri.

– Et vous croyez en la résurrection de Lazare ?

– Oui, mais pourquoi toutes ces questions ?

– Vous y croyez littéralement ?

– Oui, littéralement.

– Tiens… aussi, j’étais curieux. Excusez-moi. Mais permettez, pour en revenir à l’article ; on ne les supplicie pas toujours ; certains, au contraire…

– Réussissent de leur vivant ? Oh oui, certains réussissent de leur vivant et alors…

– Ils commencent, eux-mêmes, à supplicier les autres ?

– Si c’est nécessaire, et vous savez, c’est ce qui arrive la plupart du temps. En somme votre remarque est très spirituelle.

– Merci. Mais, dites-moi, comment reconnaître les ordinaires des extraordinaires ? Y a-t-il des signes lors de leur naissance ? Je dis cela parce qu’il me semble qu’il faut dans ce cas, le plus d’exactitude possible, le plus de certitude extérieure si l’on peut dire : excusez-moi, il y a en moi une inquiétude d’homme pratique et bien intentionné, mais ne faudrait-il pas instaurer le port de quelque vêtement spécial, par exemple, ou bien une marque particulière ?… Car, convenez-en, si une confusion se produisait et si quelqu’un d’une catégorie s’imaginait qu’il appartient à une autre catégorie et se mettait à « écarter les obstacles », comme vous vous êtes si heureusement exprimé, en ce cas…

– Oh, cela se produit très souvent ! Cette remarque est encore plus spirituelle que la précédente…

– Merci…

– Pas la peine, mais remarquez que la confusion n’est possible que de la part de la première catégorie, c’est-à-dire du côté des gens « ordinaires » (comme je les ai appelés, peut-être pas très heureusement). Malgré leur inclination innée à la soumission et par quelque folâtre jeu de la nature, dont l’effet n’est même pas refusé aux vaches, beaucoup d’entre eux aiment s’imaginer qu’ils sont des gens d’avant-garde, des « destructeurs » et à se fourvoyer dans la « parole nouvelle », ceci en toute sincérité. En même temps, ils ne remarquent pas, le plus souvent, les vrais novateurs et même ils les méprisent comme des hommes ayant des pensées à caractère humiliant. Mais, à mon avis, il ne peut y avoir là de grand danger et vous n’avez aucune inquiétude à avoir, car ils ne réalisent jamais leur pensée. La seule chose faisable, ce serait parfois de les fouetter pour leur rappeler leur place et les châtier de leur égarement ; il n’y a même pas besoin d’exécuteur pour cela : ils se fouetteront bien sans le secours d’autrui, parce qu’ils ont de bonnes mœurs, certains se rendent ce service mutuellement, d’autres se fouettent eux-mêmes… Pensez aux gens qui font publiquement pénitence et se punissent eux-mêmes : cela fait très bien et c’est moral ; en un mot, vous n’avez pas à vous inquiéter… Telle est la règle.

– Allons, de ce côté-là, vous m’avez quelque peu tranquillisé ; mais j’ai un autre sujet de préoccupation. Dites-moi, voulez-vous, en existe-t-il beaucoup, de ces gens qui ont le droit de tuer les autres, de ces gens « extraordinaires » ? Je suis évidemment prêt à m’incliner, mais quand même, avouez que ce serait quelque peu effrayant s’il y en avait vraiment beaucoup de ces gens-là ?

– Oh, ne vous préoccupez pas de cela non plus, continua Raskolnikov sur le même ton. En somme, il ne vient au monde que fort peu – étonnamment peu – de gens porteurs d’une idée nouvelle ou même de ceux qui ont la capacité nécessaire pour dire quelque chose de neuf. Ce qui est clair, c’est que l’ordre qui répartit les hommes dans toutes ces catégories et subdivisions est déterminé, sans doute, par quelque loi de la nature, avec beaucoup de justesse et de précision. Cette loi ne nous est pas connue actuellement, mais je crois qu’elle existe et que nous pourrons arriver à la connaître dans l’avenir. La grande masse des hommes, le troupeau, n’existe que pour engendrer avec peine un homme quelque peu indépendant sur mille individus. Il faudra dix mille individus pour produire un homme encore plus indépendant, cent mille pour quelqu’un d’encore plus libre. Il faudra que naissent des millions d’hommes pour que paraisse un génie. Quand aux grands hommes, aux accomplisseurs des destins de l’humanité, ils n’apparaissent qu’après le passage de milliers de millions d’hommes. Tout ceci se fait par un croisement de races et de lignées, par un processus, par un effort resté jusqu’ici mystérieux. Ceci n’est évidemment qu’une image, un exemple, et tous ces chiffres ne sont qu’approximatifs. En un mot, je n’ai jamais regardé à l’intérieur de la cornue où tout cela se passe. Mais il y a et il doit nécessairement exister une loi définie ; dans cela, il ne peut y avoir de hasard.

– Alors quoi, vous deux, plaisantez-vous ? s’écria enfin Rasoumikhine. Vous vous mystifiez tous les deux ? Les voici, assis et se moquant l’un de l’autre ! Parles-tu sérieusement, Rodia ?

Raskolnikov leva vers lui son visage pâle et chagrin et ne répondit rien. La causticité ouverte, insidieuse, irritante et correcte de Porfiri sembla étrange à Rasoumikhine en face du visage paisible et triste de son ami.

– Allons, mon vieux, si c’est vraiment sérieux… alors… Tu as évidemment raison en disant que tout cela n’est pas nouveau et ressemble à ce que nous avons lu et entendu mille fois ; mais ce qui est vraiment original dans tout cela, ce qui appartient vraiment à toi seul, et ce qui m’épouvante, c’est que tu autorises quand même le meurtre en conscience et – pardonne-moi – avec un tel fanatisme… Par conséquent, c’est cela qui constitue l’idée maîtresse de ton article. Cette permission du meurtre en conscience, c’est… c’est même plus effrayant qu’une permission officielle de verser du sang, une permission légale…

– Très juste, c’est plus effrayant, dit Porfiri.

– Non, tu t’es laissé entraîner d’une façon ou d’une autre ! Il y a une erreur là-dedans. Je le lirai. Tu t’es laissé entraîner ! Tu ne peux pas penser ainsi. Je le lirai.

– Il n’y a rien de tout cela dans l’article ; il n’y a que des allusions, dit Raskolnikov.

– C’est ça, c’est ça, – dit Porfiri qui ne se calmait pas. Je commence à comprendre votre façon d’envisager le crime, mais excusez donc mon importunité (je vous ennuie certainement – j’ai honte de moi-même !) ; voyez-vous, vous m’avez tranquillisé au sujet des possibilités d’erreur, de mélange des deux catégories, mais… ce sont toujours les cas pratiques qui m’inquiètent ! Admettons que quelque homme ou quelque jeune homme s’imagine qu’il est un Licurgue ou un Mahomet… – futur, bien entendu – et qu’il se mette à écarter tous les obstacles… Il doit se mettre en campagne – une grande campagne – et pour cela il faut de l’argent… et voilà, il se mettra à se procurer des fonds pour cette campagne, vous avez saisi ?

Zamètov pouffa soudain de rire dans son coin. Raskolnikov ne leva même pas les yeux de son côté.

– Je dois convenir, répondit-il calmement, qu’en effet, il doit se produire de tels cas. Ce sont les petits imbéciles et les petits orgueilleux qui s’y laissent surtout prendre ; principalement des jeunes gens.

– Eh bien, vous voyez. Et alors quoi ?

– Rien, c’est ainsi – Raskolnikov sourit – je n’en suis pas responsable. C’est ainsi et ce sera toujours ainsi. Lui, par exemple (il montra Rasoumikhine de la tête), il vient de dire que j’autorise l’assassinat. Et alors ? La société n’est que trop bien pourvue de prisons, de juges d’instruction, de bagnes, – pourquoi s’inquiéter alors ? Cherchez donc le voleur !…

– Et si nous le trouvions ?

– Il n’aura que ce qu’il mérite.

– Après tout, vous êtes logique. Et à propos, sa conscience ?

– Que vous importe sa conscience ?

– Oh, par humanitarisme…

– Celui qui en a une, souffre s’il comprend sa faute. Et c’est sa punition en plus du bagne.

– Bon, et les hommes vraiment géniaux ? demanda Rasoumikhine en fronçant les sourcils. Ceux, précisément, auxquels il est donné le droit d’égorger, ne doivent-ils ressentir aucune souffrance, même pour ce meurtre ?

– Pourquoi ce « doivent » ? Il n’y a là ni permission ni défense. Qu’il souffre s’il a pitié de sa victime. La souffrance et la douleur sont toujours le corollaire d’une conscience large et d’un cœur profond. Les hommes vraiment grands doivent, me semble-t-il, ressentir dans ce monde une grande tristesse, ajouta-t-il soudain pensivement d’une voix qui ne cadrait pas avec le ton de la conversation.

Il leva les yeux, regarda méditativement tout le monde, eut un sourire et prit sa casquette… Il était trop calme par rapport au maintien qu’il avait eu tout à l’heure, en entrant, et il s’en rendit compte. Tout le monde se leva.

– Eh bien, que vous vous fâchiez ou non, je ne puis pas résister, conclut Porfiri Pètrovitch, à l’envie de vous poser une question (je vous ennuie vraiment beaucoup !). Je voudrais seulement vous communiquer une idée, uniquement pour ne pas l’oublier…

– C’est bien, dites donc votre idée – Raskolnikov attendait, debout devant lui, sérieux et pâle.

– Voici… je ne sais vraiment comment le dire – mon idée est par trop spéciale… et psychologique… Voici, lorsque vous rédigiez votre article, ne serait-il vraiment pas possible – il rit – que vous vous ayez pris vous-même, oh ! ne fût-ce qu’un peu, pour un homme « extraordinaire » et disant « une parole nouvelle » dans le sens que vous donnez à cette expression, veux-je dire… N’est-ce pas ainsi ?

– C’est bien possible, répondit Raskolnikov avec mépris. Rasoumikhine s’agita.

– Et si les choses étaient telles, ne serait-ce pas possible que vous vous soyiez décidé – par exemple, à cause des difficultés de l’existence ou pour contribuer au bien-être de toute l’humanité, – à sauter l’obstacle ?… À tuer et à voler, par exemple ?…

Et il fit de nouveau quelque chose comme un clin d’œil, puis se mit à rire silencieusement, – exactement comme tout à l’heure.

– Si j’avais sauté l’obstacle, je ne vous l’aurais pas dit, évidemment, répondit Raskolnikov avec un mépris provocant et hautain.

– Non, je m’intéresse seulement à cette question pour la compréhension de votre article, uniquement au point de vue littéraire…

« Pouah ! comme cette ruse est manifeste et impudente ! » pensa Raskolnikov avec dégoût.

– Permettez-moi de vous faire observer, répondit-il froidement, que je ne me prends ni pour Mahomet ni pour Napoléon… ni pour personne d’autre parmi ce genre d’hommes-là ; donc, je ne puis, n’étant pas dans ce cas, vous donner une explication satisfaisante sur la manière dont j’aurais agi.

– Allons, qui, chez nous, en Russie, ne se croit pas un Napoléon ? prononça soudain Porfiri avec une effrayante familiarité. Dans l’intonation de sa voix, il y avait, cette fois-ci, quelque chose de particulièrement sensible.

– Ne serait-ce pas quelque futur Napoléon qui, la semaine passée, aurait tué notre Alona Ivanovna d’un coup de hache ? jeta tout à coup Zamètov de son coin.

Raskolnikov se taisait et regardait Porfiri avec attention et fermeté. Rasoumikhine fronça les sourcils. Il lui avait semblé, déjà depuis tout à l’heure, que quelque chose se passait. Il jeta un regard courroucé autour de lui. Une minute d’accablant silence passa. Raskolnikov se retourna pour partir.

– Vous nous quittez déjà ! dit gravement Porfiri, tendant la main, extrêmement affable. J’ai eu un grand plaisir à vous connaître. Et à propos de votre demande, soyez tranquille. Écrivez seulement comme je vous l’ai dit. Ou mieux, venez là-bas, au bureau, chez moi, vous-même… un de ces jours… par exemple demain. Je serai là vers onze heures probablement. Et nous arrangerons tout… nous bavarderons… comme vous êtes un des derniers qui avez été là-bas, vous pourrez peut-être nous raconter quelque chose… ajouta-t-il d’un air plein de bonhomie.

– Vous désirez m’interroger officiellement avec toute la mise en scène ? demanda brutalement Raskolnikov.

– Pourquoi donc ? Ce n’est pas encore nécessaire le moins du monde. Vous ne m’avez pas compris. Voilà, je ne laisse pas passer l’occasion et… j’ai déjà parlé avec tous les propriétaires de gages… j’ai obtenu les témoignages de certains… et comme vous êtes le dernier… Mais à propos ! s’exclama-t-il avec un soudain mouvement de joie. Je m’en souviens bien à propos… comment ai-je manqué d’oublier !… Il se retourna vers Rasoumikhine – c’est bien toi qui m’as rompu les oreilles avec ce Mikolaï… Eh ! je le sais bien moi-même il se retourna vers Raskolnikov – je le sais que ce garçon est innocent, mais qu’y faire ? Il a fallu aussi impliquer Mitka… Voilà où est le hic : en passant dans l’escalier… permettez-moi, mais c’est bien un peu après sept heures que vous vous trouviez en bas, n’est-ce pas ?

– Oui, répondit Raskolnikov, réalisant au même instant et désagréablement qu’il aurait pu ne pas le dire.

– Alors, en passant après sept heures dans cet escalier, n’auriez-vous pas vu, au premier, dans l’appartement ouvert, – vous vous rappelez ? – deux ouvriers ou bien, au moins, l’un d’eux ? Ils étaient en train de peindre là-bas, vous n’avez pas remarqué ? C’est très important pour eux !…

– Les peintres ? Non, je ne les ai pas vus… répondit Raskolnikov lentement comme s’il fouillait dans sa mémoire, tout en bandant tout son être pour deviner où se trouvait le piège et sentant la torpeur l’envahir à force d’angoisse, obligé qu’il était de faire vite et de tout prendre en considération. Non, je les ai pas vus et je crois bien n’avoir pas remarqué d’appartement ouvert… mais au troisième (il avait éventé le piège et déjà il triomphait) je me rappelle qu’un fonctionnaire déménageait… en face de chez Alona Ivanovna… je me le rappelle… je m’en rappelle nettement… des soldats emportaient un divan et ils m’ont poussé contre la muraille… mais je ne me souviens pas des peintres… et je crois qu’il n’y avait nulle part d’appartement ouvert. Non, il n’y en avait pas…

– Mais enfin ! cria soudain Rasoumikhine comme s’il venait de reprendre pied et de comprendre à quoi tendaient ces questions. Mais les peintres travaillaient là le jour de l’assassinat et lui y a été trois jours avant ! Qu’est-ce que tu lui demandes là ?

– Oh ! J’ai fait confusion ! (Porfiri se frappa le front).

– Ah, çà ! Cette affaire me fait perdre la tête ! dit-il à Raskolnikov, comme s’il s’excusait. Il était si nécessaire pour nous de savoir si quelqu’un les avait vus, peu après sept heures, dans cet appartement, que je me suis imaginé que vous pourriez nous le dire… j’ai tout confondu !

– Il faut être plus attentif, bougonna Rasoumikhine.

Ces dernières paroles avaient déjà été dites dans l’antichambre. Porfiri Pètrovitch les reconduisit fort gracieusement jusqu’à la porte. Les deux jeunes gens sortirent, mornes et sombres, et ils ne dirent mot durant les premiers pas qu’il firent dans la rue.

Raskolnikov poussa un profond soupir…

VI

 – Je ne l’admets pas ! Je ne peux pas le croire ! répétait Rasoumikhine, perplexe, en essayant de toutes ses forces de réfuter les arguments de Raskolnikov.

Ils arrivaient déjà à proximité de l’hôtel Bakaléïev où Poulkhéria Alexandrovna et Dounia les attendaient depuis longtemps. Rasoumikhine s’arrêtait continuellement en chemin, dans le feu de la conversation. Il était troublé et inquiet, en partie parce que c’était la première fois qu’ils parlaient ouvertement de cette question.

– N’y crois pas si tu veux, répondit Raskolnikov avec un sourire froid et négligent. Toi, selon ton habitude, tu n’observais rien, tandis que moi, je pesais chacun des mots prononcés.

– Tu pesais les paroles parce que tu es soupçonneux… Hum… vraiment, je suis d’accord avec toi sur le fait que le ton de Porfiri était quelque peu insolite et surtout celui de cet infâme Zamètov !… C’est exact, il avait quelque chose en tête, mais quoi ? Pourquoi ?

– Il se sera fait des réflexions cette nuit.

– Mais pas du tout, au contraire ! S’ils avaient eu cette ridicule idée en tête, ils auraient essayé, par tous les moyens de ne pas découvrir leurs intentions, pour te démasquer ensuite… Et faire cela maintenant, c’est effronté et impudent !

– S’ils avaient été en possession de faits, je veux dire de faits tangibles, ou bien de préventions tant soit peu fondées, ils auraient, en effet, essayé de dissimuler leurs intentions dans l’espoir d’obtenir un meilleur résultat (du reste, ils auraient depuis longtemps fait une perquisition chez moi !). Mais il n’y a aucun fait, aucun – rien que des suppositions fugitives – alors ils tentent de me déconcerter par leur impudence. Et peut-être Porfiri est-il lui-même fâché de ne pas avoir de faits et s’est-il trahi dans son dépit. Peut-être a-t-il aussi quelque intention… Je crois qu’il est intelligent… Peut-être a-t-il voulu m’inquiéter, me faire croire qu’il sait quelque chose… Il y a une certaine psychologie là-dedans, mon vieux… Et puis cela me dégoûte d’expliquer tout cela. Laissons !

– C’est vexant, vexant ! Je comprends tes sentiments. Mais… comme nous nous sommes mis à parler sincèrement (et c’est très bien ainsi !), je t’avoue, sans détours, qu’il y a déjà un long moment que j’ai découvert cette idée chez eux ; évidemment, pendant tout ce temps, ce n’était pas encore bien grave, cette idée était à l’état embryonnaire ; mais pourquoi existait-elle, même à l’état embryonnaire ? Comment osent-ils ? Où se cache le germe de cette idée ? Si tu savais combien j’enrageais ! Comment ! voici un malheureux étudiant, défiguré par la misère et l’hypocondrie, à la veille d’une cruelle maladie aggravée de délire, maladie qui, peut-être – remarque-le – avait déjà pris possession de lui, un garçon soupçonneux, orgueilleux, connaissant sa valeur, ayant passé six mois dans son réduit sans voir personne, vêtu de guenilles, chaussé de souliers sans semelles. Ce garçon, debout devant je ne sais quels policiers est obligé de subir leurs moqueries. En même temps tombent sur lui, alors qu’il a le ventre vide, une dette inattendue (une traite échue et non payée au conseiller de Cour Tchébarov), la peinture rance, trente degrés Réaumur, les fenêtres fermées, une foule de gens, le récit du meurtre d’une personne chez laquelle il a été hier ! Comment veux-tu qu’il ne s’évanouisse pas ! Et c’est sur cet évanouissement qu’ils ont tout fondé ! Mille diables ! Je comprends que ce soit blessant, Rodia, mais à ta place, je leur aurais ri en plein visage d’un rire bien gras, et je leur aurais distribué, à droite et à gauche, deux dizaines de gifles, méthodiquement, et c’est comme cela que j’en aurais fini avec eux. Crache dessus ! Reprends courage ! N’as-tu pas honte ?

« En somme il a bien exposé son boniment », se dit Raskolnikov.

– Cracher dessus ? Et demain encore un interrogatoire ! répliqua-t-il amèrement. Devrai-je vraiment m’abaisser à m’expliquer devant eux ? Je regrette déjà de m’être courbé jusqu’à Zamètov, hier au café…

– Tonnerre, j’irai en personne chez Porfiri ! Et j’entreprendrai la discussion sur un ton familial : qu’il me raconte toute l’histoire depuis le commencement ! Quant à Zamètov…

« Enfin, il a deviné ce qu’il me faut ! », pensa Raskolnikov.

– Dis donc ! cria Rasoumikhine en lui empoignant brusquement l’épaule. Dis donc ! Tu te trompes ! Je l’ai compris ; tu te trompes ! Ce n’est pas un piège du tout ! Tu prétends que la question relative aux ouvriers était un piège ? Réfléchis ; si tu avais fait cela, aurais-tu laissé échapper que tu as vu qu’on travaillait dans l’appartement… et les peintres ? Au contraire : même si tu avais vu, tu aurais prétendu n’avoir rien remarqué ! Quel est celui qui témoigne contre lui-même ?

– Si j’avais fait cela, j’aurais inévitablement dit que j’avais remarqué les ouvriers et l’appartement, continua Raskolnikov avec mauvaise grâce et même avec dégoût.

– Pourquoi parler contre toi ?

– Parce que seuls les paysans ou bien les débutants sans aucune expérience se retranchent farouchement dans la négation. Pour peu que l’inculpé soit instruit et expérimenté, il essaye, à tout prix, et dans la mesure du possible, de reconnaître tous les faits extérieurs et irréfutables ; seulement, il leur cherche d’autres motifs, il glisse par-ci par-là un trait personnel, spécial, qui leur donne une tout autre signification et les éclaire d’un jour nouveau. Porfiri avait précisément escompté que c’est ainsi que je répondrais et que je reconnaîtrais, pour la vraisemblance, avoir vu les peintres, et que, à cela, j’ajouterais quelque explication de mon cru…

– Mais alors, il t’aurait immédiatement répliqué que les ouvriers n’étaient pas là deux jours avant l’assassinat et que toi, tu y étais donc allé précisément le jour du meurtre, peu après sept heures. Le subterfuge n’aurait pas fait long feu !

– Mais c’est justement cela qu’il espérait : que je n’aurais pas le temps de réfléchir, que je me hâterais de répondre avec le plus de vraisemblance possible et que, par conséquent, j’oublierais que les ouvriers ne pouvaient pas avoir été là deux jours plus tôt.

– Comment aurait-il été possible d’oublier cela ?

– Rien de plus simple ! C’est sur ces vétilles-là que trébuchent le plus facilement les gens intelligents. Plus l’homme est malin, moins il soupçonne que c’est sur quelque chose de simple qu’il va se faire attraper. Porfiri n’est pas du tout aussi bête que tu le penses…

– Si cela est vrai, c’est un ignoble personnage !

Raskolnikov ne put se retenir de rire. Mais en même temps, sa propre animation lui sembla insolite, ainsi que le plaisir avec lequel il avait prononcé ces derniers mots, alors qu’il n’avait soutenu la conversation précédente qu’avec un sombre dégoût et avec un but bien défini.

« Je m’aperçois que je commence à m’intéresser à ces détails ! », pensa-t-il.

Mais, presque au même moment, il devint inquiet, comme si une pensée inattendue et angoissante lui était venue. Son inquiétude allait croissant. Ils étaient arrivés à l’entrée de l’hôtel Bakaléïev.

– Entre sans moi, dit soudain Raskolnikov, je serai de retour dans un moment.

– Où vas-tu ? Mais nous sommes arrivés !

– Vas-tu, toi aussi, me torturer jusqu’au bout ! s’écria-t-il avec une intonation tellement amère, avec un regard tellement désespéré que Rasoumikhine se tut immédiatement.

Il resta quelque temps, debout sur le perron, à regarder sombrement Raskolnikov qui s’éloignait, d’un pas rapide dans la direction de son logis. Enfin, serrant les dents et les poings, ayant juré que aujourd’hui même, il obligerait Porfiri à tout lui raconter, il grimpa chez Poulkhéria Alexandrovna, que leur longue absence inquiétait déjà, afin de la rassurer au plus tôt.

Lorsque Raskolnikov atteignit sa maison, la sueur perlait à ses tempes et il respirait avec peine. Il monta vivement chez lui, pénétra dans sa chambre et s’enferma au crochet. Ensuite, fou de terreur, il s’élança vers le coin où se trouvait le trou dans le papier de tapisserie dans lequel il avait d’abord enfoui les bijoux ; il y plongea la main et inspecta soigneusement la cavité, tâtant chaque recoin et chaque repli du papier. N’ayant rien trouvé, il se releva et respira profondément. En arrivant tout à l’heure à l’hôtel Bakaléïev, il s’était figuré que quelque objet, chaînette, bague, ou même un simple papier d’emballage portant une indication manuscrite de la vieille, aurait pu tomber dans une fente et devenir, de ce fait, une preuve inattendue, irréfutable, contre lui.

Il demeurait là, comme s’il rêvassait, et un sourire bizarre, humble, à demi insensé, tendait ses lèvres. Sa pensée se troublait. Il descendit pensivement l’escalier et arriva sous le porche.

– Mais le voici ! cria quelqu’un d’une voix bruyante.

Raskolnikov leva la tête.

Le portier, debout à la porte de sa loge, le montrait à un inconnu de petite taille ayant l’aspect d’un ouvrier, vêtu d’une sorte de houppelande sur un gilet et qui, de loin, ressemblait fort à une femme. Il penchait sa tête, couverte d’une casquette graisseuse ; toute sa personne d’ailleurs était voûtée.

Sa figure fanée et ridée, accusait plus de cinquante ans ; ses petits yeux, disparaissant sous des bourrelets de graisse, avaient un regard sombre, sévère et mécontent.

– Que se passe-t-il ? demanda Raskolnikov, se dirigeant vers le portier.

Le personnage l’examina sans hâte, de biais et d’en-dessous avec un regard aigu et attentif ; il se retourna ensuite, et, sans dire un mot, sortit dans la rue.

– Mais qu’est-ce qu’il y a donc ! s’écria Raskolnikov.

– Eh bien ! voilà, cet individu a demandé si c’était bien ici qu’habite l’étudiant ; il a dit votre nom et celui de votre logeuse. Alors, vous êtes arrivé et je vous ai montré. Voilà tout.

Le portier semblait aussi quelque peu perplexe, mais cela ne dura pas longtemps et, après avoir réfléchi un moment, il se retourna et rentra dans son trou.

Raskolnikov se précipita à la suite de l’homme et, tout de suite, il le vit qui marchait sur le trottoir opposé, sans hâte, d’un pas régulier, le regard attaché au sol, comme s’il réfléchissait à quelque chose. Raskolnikov le rattrapa bientôt, mais resta à quelques pas en arrière ; ensuite il le rejoignit et le dévisagea de côté. L’autre le remarqua immédiatement, l’examina rapidement mais baissa de nouveau le regard, il marchèrent ainsi près d’une minute côte à côte et sans mot dire.

– Vous vous êtes informé de moi… chez le portier ? prononça enfin Raskolnikov d’une voix étouffée.

L’inconnu ne répondit pas et ne leva même pas la tête. Un silence régna à nouveau pendant quelque temps.

– Et bien quoi… vous me demandez… et puis vous vous taisez… mais qu’y a-t-il donc ?

La voix de Raskolnikov était hachée et il avait peine à articuler les mots.

Enfin, l’homme leva les yeux et lui lança un terrible regard.

– Assassin ! prononça-t-il soudain d’une voix sourde mais néanmoins distincte…

Raskolnikov avançait à ses côtés. Ses jambes devinrent tout à coup très faibles, un frisson glacé parcourut son dos et son cœur sembla s’arrêter. Ils parcoururent ainsi une centaine de pas sans échanger une parole.

L’autre ne le regardait toujours pas.

– Mais enfin… quoi… qui est l’assassin ? bredouilla Raskolnikov d’une voix à peine audible.

– Tu es l’assassin, prononça l’autre d’une manière encore plus distincte et plus décidée qu’avant, avec un sourire haineusement triomphant ; il regarda en même temps le visage devenu mortellement pâle et les yeux éteints de Raskolnikov.

Ils arrivèrent au croisement. L’homme prit à gauche et continua à marcher sans regarder en arrière. Raskolnikov resta sur place, immobile, et le regarda s’éloigner. Après une cinquantaine de pas, l’inconnu se retourna et le dévisagea. Il était impossible de bien distinguer, vu la distance, mais il sembla à Raskolnikov qu’il avait de nouveau souri et que son sourire était froidement haineux et triomphant.

Raskolnikov rentra chez lui d’un pas lent et affaibli ; ses genoux tremblaient et il avait terriblement froid. Il retira sa casquette, la mit sur la table et resta debout, sans mouvement, une dizaine de minutes. Ensuite, il s’étendit épuisé, avec un faible gémissement, sur le divan ; il ferma les yeux. Il resta ainsi une demi-heure.

Il ne pensait à rien. Des bribes d’idées et d’images sans ordre ni suite lui passaient par la tête : des visages qu’il avait vus dans son enfance ou qu’il n’avait rencontrés qu’une fois et dont il ne se serait peut-être jamais souvenu, le clocher de l’église de V…, le billard d’un café et Dieu sait quel officier se tenant debout à côté de ce billard, une odeur de cigare dans quelque boutique en sous-sol, un débit de boissons, un escalier de service tout sombre, tout crasseux d’ordures, de coquilles d’œufs et, de loin, le son d’un carillon de dimanche… Ces images se succédaient et tourbillonnaient. Certaines lui plaisaient même et alors il voulait s’y accrocher, mais elles s’évanouissaient. Quelque chose en lui l’oppressait, mais à peine. Par moments, il était même bien… Une légère impression de froid subsistait toujours et cette sensation était même agréable.

Il perçut le pas rapide et la voix de Rasoumikhine ; il ferma les paupières et fit semblant de dormir. Rasoumikhine poussa la porte et resta quelque temps sur le seuil, comme indécis. Il pénétra ensuite doucement dans la chambre et s’approcha du divan. Le chuchotement de Nastassia se fit entendre.

– Ne le touche pas ; laisse-le dormir son soûl ; il mangera par après.

– Tu as raison, répondit Rasoumikhine.

Ils sortirent prudemment et fermèrent la porte. Une demi-heure passa encore. Raskolnikov ouvrit les yeux, se renversa sur le dos et croisa les mains sous la nuque…

« Qui est-ce ? Qui est cet homme sorti de terre ? Où a-t-il été et qu’a-t-il vu ? Il a tout vu, il n’y a pas de doute. Où se cachait-il alors et d’où a-t-il vu ? Pourquoi est-ce maintenant seulement qu’il sort de dessous le plancher ? Et comment a-t-il pu voir – était-ce possible ?… Hum… », continua Raskolnikov. Un frisson glacé le parcourut. « Et cet écrin trouvé par Nikolaï derrière la porte : est-ce croyable ? Des preuves ! On laisse échapper un tout petit détail, un rien, et voici une preuve énorme comme la pyramide de Khéops ! Est-ce vraiment possible ? »

Il aperçut avec répugnance qu’il était devenu très faible, physiquement faible.

« J’aurais dû le prévoir », pensa-t-il avec un sourire amer. « Comment ai-je osé prendre la hache et faire couler le sang tout en connaissant, en pressentant les limites de ma résistance ! J’aurais dû le prévoir… Hé ! mais je l’avais prévu !… » chuchota-t-il désespéré.

Par moments il s’éternisait à quelque pensée.

« Non, ces gens sont faits autrement ; le vrai potentat, le vrai maître, celui à qui tout est permis, dévaste Toulon, fait un carnage à Paris, oublie son armée en Égypte, dépense un demi-million d’hommes dans la campagne de Russie, s’en tire par un calembour à Vilna ; et c’est à lui que tout est permis. Non, ces gens-là ont, sans doute, un corps de bronze.

Une autre idée manqua de le faire rire :

« Napoléon, les pyramides, Waterloo et la misérable petite vieille usurière avec un coffret rouge sous son lit : quel rapport y a-t-il entre tout cela, comment Porfiri lui-même pourrait-il digérer ça… Et eux… Ils n’en seraient pas capable !… Leur sens esthétique les gênerait : Napoléon aurait-il été fouiller sous le lit d’une vieille ! Ah, les brutes !

Parfois il se sentait en prise à quelque vague délire ; parfois il était envahi par un enthousiasme fiévreux.

« La petite vieille, ce n’est rien du tout ! », pensait-il ardemment et par à-coups. « C’est peut-être une erreur, mais il ne s’agit pas d’elle ! La vieille n’était qu’un épisode… je voulais sauter l’obstacle le plus rapidement possible et ce n’est pas un être humain que j’ai tué, mais un principe ! J’ai bien tué le principe, mais je n’ai pas sauté par-dessus l’obstacle, et je suis resté de ce côté-ci… Je ne suis parvenu qu’à tuer. Et même… je vois que je n’ai pu accomplir cela parfaitement… Le principe ? Pour quelle raison ce petit imbécile de Rasoumikhine invectivait-il les socialistes, tout à l’heure ? Ce sont des travailleurs et des commerçants ; ils s’occupent du « bien-être général »… Non, la vie ne m’est donnée qu’une seule fois : je ne veux pas attendre « le bien-être général ». Je veux vivre moi-même, car, sinon, j’aime mieux ne pas vivre du tout. Eh bien ! quoi ! Je n’ai fait qu’une chose : ne pas accepter de passer devant une mère affamée en enfonçant un rouble dans ma poche dans l’attente du « bien-être général ». Me voici, aurais-je pu dire, portant ma pierre à l’édifice du bien-être général et j’en ressens une grande tranquillité de cœur. (Il rit.) Pourquoi m’avez-vous donc laissé aller ? Je ne vis qu’une fois pourtant, je veux aussi… Eh ! Je ne suis qu’un farci d’esthétique et c’est tout, ajouta-t-il soudain en éclatant d’un rire dément. Oui, en effet, je suis un pou, – il s’acharna sur cette pensée, la fouilla, jouant, s’amusant d’elle – et je le suis ne fut-ce que parce que, en premier lieu, je pense cela en ce moment ; en second lieu, parce que j’ai ennuyé pendant tout un mois la toute clémente Providence, l’appelant en témoignage du fait et que ce n’est pas pour ma chair et mes sens que j’ai entrepris cela, mais dans un but magnifique et sublime. Il rit à nouveau. En troisième lieu, parce que j’avais décidé autant que possible de m’en tenir à la plus stricte justice dans l’exécution de mon dessein, d’observer la mesure et l’équité ; parmi tous les poux j’ai choisi le plus inutile et j’ai décidé, après avoir tué, de prendre exactement ce qu’il me fallait pour faire les premiers pas, ni plus ni moins (et le reste aurait donc quand même été au monastère comme l’indiquait le testament). Il rit encore. – Et je ne suis qu’un pou parce que – il grinça des dents – parce que je suis peut-être pire encore que la vermine que j’ai assassinée et que j’ai pressenti que je me dirais cela après avoir tué. Quelque chose peut-il égaler cette épouvante ! Oh, la trivialité ! Oh, la bassesse de tout cela ! Oh, comme je comprends le prophète, à cheval, le sabre au clair : « Allah le veut, obéis, tremblante créature ! ». Il a raison, il a raison, le prophète lorsqu’il fait mettre une bonne batterie au travers de la rue et qu’il mitraille l’innocent et le coupable, sans daigner donner une explication ! Obéis, tremblante créature et n’aies pas de désirs, ce n’est pas pour toi !… Oh, je ne pardonnerai jamais à la vieille ! »

Il avait les cheveux trempés de sueur ; ses lèvres frémissantes étaient desséchées ; son regard immobile restait fixé au plafond.

« Mère, sœur, comme je vous aimais ! Pourquoi est-ce que je les hais maintenant ? Oui, je les hais physiquement, je ne peux pas supporter leur présence… Je me souviens d’avoir embrassé ma mère tout à l’heure… L’embrasser et penser, en même temps, que si elle savait… », aurais-je dû lui dire alors ? « Cela ne dépendait que de moi… Hum ! Elle devait être comme moi », ajouta-t-il, réfléchissant avec effort comme s’il luttait contre le délire envahissant. « Oh, comme je déteste la vieille ! Je la tuerais bien encore une fois si elle ressuscitait ! Pauvre Lisaveta ! Pourquoi est-elle arrivée à ce moment ! C’est bizarre, comment se fait-il que je n’y pense jamais, c’est comme si je ne l’avais pas tuée !… Lisaveta ! Sonia ! Pauvres, douces femmes, avec leurs yeux doux… chères femmes ! Pourquoi ne pleurent-elles pas ? Pourquoi ne gémissent-elles pas ?… Elles donnent tout… elles ont un regard doux et humble… – Sonia, Sonia ! Douce Sonia !

Il devint inconscient ; il lui sembla étrange qu’il ne pût se rappeler comment il se trouvait dans la rue. Le soir tombait déjà. L’ombre s’épaississait, la pleine lune devenait de plus en plus brillante, mais la chaleur était particulièrement étouffante. Il y avait foule dans les rues ; des artisans et d’autres travailleurs se rendaient chez eux, d’autres se promenaient ; cela sentait la chaux, la poussière, l’eau croupissante. Raskolnikov marchait, morne et soucieux ; il se rappelait très bien qu’il était sorti de sa chambre avec un but précis : il fallait se hâter de faire quelque chose, mais quoi – il l’avait oublié. Soudain, il s’arrêta et vit, sur l’autre trottoir, un homme qui lui faisait signe de la main. Il traversa la chaussée et alla à lui, mais, tout à coup, l’homme fit demi-tour et se mit en marche, la tête baissée, sans se retourner et comme s’il ne l’avait jamais appelé.

« Allons, m’a-t-il vraiment appelé ? » pensa Raskolnikov. Pourtant, il se mit en mesure de le rattraper. À dix pas de lui, il le reconnut soudain et il s’effraya ; c’était l’ouvrier de tout à l’heure, dans la même houppelande et tout aussi courbé. Raskolnikov marchait derrière lui ; ils tournèrent dans une ruelle ; l’autre ne regardait toujours pas en arrière. « Se rend-il compte que je le suis ? », pensa Raskolnikov. L’homme pénétra sous le porche d’une grande maison. Raskolnikov se hâta de s’en approcher et de regarder pour voir si l’autre ne se retournait pas. En effet, lorsqu’il arriva dans la cour, l’homme se retourna soudain et il sembla à Raskolnikov qu’il avait fait à nouveau un signe de la main. Raskolnikov traversa rapidement le porche, mais l’inconnu n’était plus dans la cour. C’était donc qu’il avait pris le premier escalier. Raskolnikov s’y précipita. En effet, deux volées de marches plus haut, on entendait des pas lents et mesurés. Fait curieux, l’escalier ne lui semblait pas inconnu. Voici la fenêtre du rez-de-chaussée ; un rayon de lune en tomba, triste et mystérieux ; voici le premier étage. Tiens, mais c’est l’appartement où travaillaient les peintres… Comment n’a-t-il pas immédiatement reconnu les lieux ? Le bruit de pas s’était éteint.

« Il s’est donc arrêté ou bien il s’est dissimulé quelque part. Voici le second. Irais-je plus loin ? Il y a un tel silence, là-bas, c’est même effrayant… » Il continua à monter. Le bruit de ses propres pas lui faisait peur et l’inquiétait. « Qu’il fait sombre, mon Dieu ! L’homme s’est sans doute caché ici dans quelque recoin. Ah ! la porte de l’appartement est grande ouverte. » Il réfléchit un instant, puis il y pénétra. L’antichambre était très sombre et vide ; pas une âme et pas un objet, comme si l’on avait tout emporté ; silencieusement, sur la pointe des pieds, il pénétra dans le salon : la pièce était inondée de la clarté de la lune ; tout était comme avant ; les chaises, le miroir, le divan jaune et les tableaux. La lune, rouge-cuivre, énorme, ronde, éclairait les fenêtres en plein.

« C’est à cause de la lune qu’il fait si calme », pensa Raskolnikov. « Elle est sans doute occupée à éclaircir les mystères. » Il resta debout à attendre, longtemps, et son cœur battait d’autant plus fort que la lune était plus calme ; il en avait même mal. Et toujours le silence. Soudain, il entendit un craquement sec, comme si l’on avait cassé un morceau de bois, puis de nouveau, tout rentra dans le silence. Une mouche qui s’était réveillée se heurta soudain, dans son vol, au carreau et se mit à bourdonner plaintivement. En ce même instant, il vit quelque chose comme un manteau pendu dans le coin entre la fenêtre et une petite armoire.

« Pourquoi a-t-on pendu là ce manteau ? », pensa-t-il. « Il n’y était pas avant… » Il s’approcha tout doucement et devina que quelqu’un se cachait derrière le manteau. Il l’écarta prudemment et vit qu’il y avait là une chaise et qu’une vieille, toute courbée, était assise sur la chaise ; sa tête était penchée et il ne put voir son visage, mais c’était elle. Il resta un moment à la regarder : « Elle a peur ! », pensa-t-il. Il libéra doucement sa hache de la boucle et frappa la vieille sur le sommet de la tête : un coup, deux coups. Mais, qu’est-ce donc ? Elle ne bougea pas, comme si elle avait été de bois. Il s’effraya, se pencha et se mit à l’examiner ; mais elle inclina la tête davantage. Il se pencha alors jusqu’au plancher, regarda d’en dessous et pâlit mortellement : la vieille riait, son visage frémissait d’un rire silencieux et elle essayait de toutes ses forces de faire en sorte qu’il ne l’entendit pas. Soudain, il lui sembla que la porte de la chambre à coucher venait de s’entrouvrir et que des gens, là-bas, s’étaient également mis à rire et à chuchoter. La rage monta en lui : il se mit à frapper la vieille de toutes ses forces sur la tête, mais, à chaque coup, les rires et les chuchotements dans la chambre à coucher devenaient plus forts ; quant à la vieille elle était toute secouée de rire. Il se précipita pour fuir, mais l’antichambre était déjà pleine de monde ; la porte de l’escalier était grande ouverte et il y avait du monde partout, sur le palier, sur l’escalier et là, en bas, des gens, des gens qui tous le regardaient en se taisant. « Ils essayent de se dissimuler et attendent !… » Son cœur se serra, ses pieds semblaient avoir pris racine, il ne pouvait plus bouger… Il voulut pousser un cri – et se réveilla.

Il poussa un profond soupir, mais c’était bizarre, le songe semblait se poursuivre ; sa porte était largement ouverte et un homme complètement inconnu se trouvait sur le seuil et l’examinait attentivement.

Raskolnikov n’avait pas encore ouvert les yeux complètement et il les referma vivement. Il était étendu sur le dos et ne remua pas.

« Est-ce le rêve qui se poursuit ou non ? », pensa-t-il et il entrouvrit tout doucement les yeux pour voir : l’inconnu restait toujours à la même place et continuait à l’examiner. Soudain, il passa le seuil, ferma la porte avec précautions ; il s’approcha de la table, attendit un instant, toujours sans le quitter des yeux et tout doucement, sans bruit, s’assit sur la chaise près du divan ; il déposa son chapeau à côté de lui, sur le plancher, s’appuya des deux mains sur sa canne et posa son menton sur ses mains. Il était visible qu’il était prêt à attendre longtemps. Pour autant que Raskolnikov pouvait distinguer, entre ses paupières mi-closes, c’était un homme d’âge, solidement bâti, avec une barbe bien fournie, claire, presque blanche…

Dix minutes passèrent. Il n’y avait aucun bruit dans la chambre, aucun son ne parvenait de l’escalier. Une mouche, seulement, bourdonnait et se cognait aux vitres. Finalement, cela devint intenable. Raskolnikov se souleva sur le divan.

– Allons, dites ce qu’il vous faut.

– J’avais bien pensé que vous ne dormiez pas, que vous simuliez le sommeil, répondit bizarrement l’inconnu et il fit entendre un rire paisible. Permettez que je me présente, Arkadi Ivanovitch Svidrigaïlov…

Суббота, 06 Ноябрь 2021 17:14

Fiodor Dostoïevski. Crime et Châtiment. Deuxième Partie

I

Il resta couché ainsi très longtemps. Il lui arrivait de se réveiller à moitié et, alors, il remarquait qu’il faisait nuit depuis longtemps, mais il ne lui venait pas à l’idée de se lever. Enfin, il constata qu’il faisait jour. Il était couché sur le dos, à plat sur le sofa, encore engourdi par sa récente léthargie. Des hurlements épouvantables lui déchirèrent les oreilles ; ils venaient de la rue, comme d’ailleurs chaque nuit vers trois heures. Ce vacarme le réveilla : « Ah ! Voilà que les ivrognes quittent les tavernes », pensa-t-il, « il doit être trois heures » ; et soudain il sauta sur ses pieds, comme si quelqu’un l’avait arraché du sofa. « Comment ! Trois heures déjà ! » Il s’assit sur le divan et alors, tout à coup, se rappela tout ce qui s’était passé.

Au premier instant, il crut qu’il devenait fou. Un froid terrible l’envahit ; mais ce froid provenait de la fièvre qui s’était emparée de lui pendant son sommeil. Les frissons le secouèrent si fort que ses dents claquèrent et qu’il se mit à trembler tout entier. Il ouvrit la porte et écouta : tout le monde dormait dans la maison. Il examinait avec stupéfaction sa chambre et sa personne et il ne comprenait pas comment il avait pu rentrer la veille au soir sans fermer la porte au crochet, et comment il avait pu se jeter sur le divan, non seulement sans se déshabiller, mais même sans enlever son chapeau : celui-ci avait roulé par terre et était resté là, près du coussin. « Si quelqu’un était entré, qu’aurait-il pensé ? Que je suis ivre, mais… » Il s’élança vers la fenêtre. Il y avait assez de clarté pour lui permettre de s’examiner des pieds à la tête et il se hâta de chercher des traces. Mais ce n’était pas encore ce qu’il fallait. Tremblant de fièvre, il se déshabilla et se mit à examiner tous ses vêtements. Il retourna tout, scruta chaque fil à l’endroit et à l’envers et sans trop se fier à lui-même, répéta l’opération trois fois. Mais il n’y avait rien, visiblement, aucune trace, sauf à l’endroit où son pantalon était effiloché. Là, les franges étaient souillées de sang coagulé. Il saisit son grand couteau pliant et trancha ces franges. Il n’y aurait probablement plus rien. Soudain, il se souvient qu’il avait toujours en poche la bourse et les objets qu’il avait extraits du coffret de la vieille ! Il n’avait pas pensé, jusqu’ici, à les enlever et à les cacher. Même pas au moment où il examinait ses vêtements ! Comment était-ce possible ? Il se hâta de les sortir de ses poches et il les jeta au fur et à mesure sur la table. Quand les poches furent vides, il les retourna pour s’assurer qu’il n’y avait rien laissé et ensuite il transporta le tout dans un coin. À cet endroit, dans le bas du mur, le papier peint était décollé et déchiré. Il se mit à tasser les objets dans le trou entre le mur et le papier ; tout entra ! « Tout est hors de vue, et la bourse aussi ! », pensa-t-il, s’étant relevé et regardant stupidement le coin où la déchirure béait plus que jamais. Tout à coup, il frissonna d’horreur : « Mon Dieu ! », murmura-t-il désespéré, « qu’ai-je donc ? est-ce ainsi qu’il fallait faire ? est-ce ainsi que l’on cache quelque chose ? ».

Il est vrai, il n’avait pas compté prendre des objets ; il avait pensé qu’il n’y aurait que de l’argent, et pour cette raison il n’avait pas prévu de cachette. « Mais maintenant, pourquoi suis-je content, maintenant ? », pensait-il. « Est-ce ainsi que l’on cache ? Vraiment, ma raison m’abandonne ! » Épuisé, il s’assit sur le divan, et tout de suite, des frissons le secouèrent à nouveau. Machinalement il tira à lui son ancien manteau d’étudiant qui était tout près, sur la chaise ; c’était un vieux manteau d’hiver, bien chaud mais tout en loques. Puis il sombra dans l’inconscience.

Cinq minutes plus tard, il se releva brusquement et se jeta comme un fou sur son pardessus. « Comment ai-je pu m’endormir quand il n’y a rien de fait ! C’est bien ça, c’est bien ça : la boucle sous l’aisselle est toujours là ! Oublié ! J’ai oublié de faire cela ! Une telle pièce à conviction ! » Il arracha la boucle, se hâta de la mettre en pièces et de la cacher sous l’oreiller auprès du linge. « Des morceaux de toile déchirée ne peuvent en aucun cas provoquer le soupçon. Je crois que c’est la vérité. Je crois que c’est la vérité », répétait-il debout au milieu de la chambre, et il regardait tout autour, sur le plancher, partout, avec une douloureuse attention, pour voir s’il n’avait rien oublié. La certitude que toutes ses facultés, même la mémoire, même le bon sens, l’abandonnaient, commençait à le torturer insupportablement, « Est-ce ainsi que cela commence ? Est-ce vraiment, le supplice qui commence ? Oui, oui, c’est bien ainsi ! » En effet, les franges qu’il venait de couper au pantalon étaient là, au milieu du plancher, offertes à la vue du premier venu ! « Qu’ai-je donc, enfin ! », s’écria-t-il de nouveau, comme égaré.

Mais une pensée insolite lui vint : Peut-être tous ses vêtements étaient-ils maculés de sang ; peut-être y a-t-il des taches partout mais il ne peut le remarquer car son entendement s’est affaibli, s’est effrité… son esprit s’est obscurci. Soudain il se rappela qu’il y avait aussi du sang sur la bourse. « Ah, mais ! Il doit y avoir alors du sang dans la poche, car j’y ai fourré la bourse toute poisseuse ! » il se précipita et retourna la poche. « En effet, sur la doublure, il y a des taches, des traces ! Mais alors ! la raison ne m’a pas quitté tout à fait, mais alors, j’ai encore du jugement et de la mémoire puisque j’ai pu me ressaisir et penser à cela », se dit-il triomphant, en aspirant profondément une bouffée d’air. « Simple faiblesse fiévreuse, délire d’une minute », dit-il, et il arracha la doublure de la poche gauche du pantalon. En ce moment, un rayon de soleil tomba sur son soulier gauche ; sur la chaussette qui dépassait d’un trou, on aurait dit qu’il y avait des traces. Il enleva le soulier : « Des traces, en effet ! Tout le devant de la chaussette est imprégné de sang ». Probablement avait-il par mégarde marché dans la flaque… « Que vais-je faire de tout cela ? Comment me débarrasser de la chaussette, des franges et de la poche ? »

Il restait indécis au milieu de la chambre, en serrant le tout dans son poing. Jeter cela dans le poêle ? Mais c’est là qu’on va fouiller en premier lieu. Brûler ? Comment ? Je n’ai même pas d’allumettes. Non, mieux vaut sortir et jeter cela quelque part. Oui, il vaut mieux les jeter ! », répéta-t-il en s’asseyant de nouveau sur le divan. « Tout de suite, immédiatement, sans perdre un instant !… » Mais, au lieu d’agir, il laissa aller à nouveau sa tête sur l’oreiller ; des frissons glacés le parcoururent ; encore une fois, il tira le manteau sur lui. Longtemps, des heures durant, cette idée lui revint par bouffées « qu’il faut tout de suite, sans plus remettre, aller quelque part et tout jeter pour que ce soit hors de vue, au plus vite, au plus vite ! ». Il tenta plusieurs fois de se lever, mais n’y réussit pas. Enfin, des coups énergiques frappés à sa porte le réveillèrent définitivement.

– Ouvre donc ! Tu n’es pas mort, non ? Le voilà qui roupille encore ! criait Nastassia en frappant la porte du poing. Il dort toute la journée, comme un chien ! C’est donc qu’il est un chien ! Ouvres-tu ou non ? Il est déjà dix heures passées.

– Peut-être n’est-il pas là, dit une voix d’homme.

– Tiens, se dit Raskolnikov, c’est la voix du portier… Qu’est-ce qu’il lui faut ?

Il se redressa et s’assit sur le divan. Son cœur battait jusqu’a lui faire mal.

– Comment serait-elle fermée de l’intérieur ? objecta Nastassia. Le voilà qui se met à fermer la porte au crochet ! Il a peur qu’on ne l’enlève ! Ouvre donc, tête de bois, secoue-toi !

« Qu’est-ce qu’il leur faut ? Pourquoi le portier est-il là ? Tout est découvert, que faire ? Ouvrir ou résister ? C’est la fin… »

Il se redressa puis, se penchant en avant, il enleva le crochet. Sa chambre était si petite qu’il pouvait enlever le crochet sans devoir se lever.

Le portier et Nastassia étaient là, en effet.

Nastassia le dévisagea curieusement. Raskolnikov, lui, regardait le portier, l’air provocant et désespéré. Celui-ci lui tendit silencieusement un papier gris plié et grossièrement cacheté de cire.

– Une convocation du bureau, dit-il en lui remettant le pli.

– De quel bureau ?…

– Convocation à la police, au bureau. On sait bien quel bureau.

– À la police… Pourquoi ?

– Comment le saurais-je ? Vas-y, puisqu’on te convoque.

Il regarda attentivement Raskolnikov, jeta un coup d’œil à la chambre et fit mine de s’en aller.

– Es-tu vraiment malade ? questionna Nastassia qui ne le quittait pas des yeux.

Le portier tourna la tête un moment.

– C’est depuis hier qu’il est enfiévré, ajouta-t-elle.

Raskolnikov ne répondait pas et tenait le pli en main sans l’ouvrir.

– Ne te lève pas, alors, continua Nastassia apitoyée, voyant qu’il se soulevait. Il ne faut pas y aller puisque tu es malade : ce n’est pas la peine. Qu’as-tu donc en main ?

Il regarda : il avait dormi en tenant dans sa main droite la frange qu’il avait coupée, la chaussette et les lambeaux de la poche arrachée. Plus tard, en y pensant, il se souvint que, lors de ses demi-réveils fiévreux, il crispait la main sur ces loques et se rendormait ainsi.

– Le voilà qui ramasse des chiffons maintenant et qui dort avec eux comme avec un trésor…

Nastassia partit de son rire de névrosée. Raskolnikov fourra les loques sous son manteau d’un geste brusque et regarda fixement la domestique. Quoiqu’il fût peu lucide, il comprit néanmoins que ce n’est pas ainsi qu’on l’aurait traité si l’on avait voulu l’arrêter. « Mais la police ?… »

– Veux-tu du thé ? En veux-tu, dis ? Je t’en apporte ; il en reste…

– Non… j’y vais tout de suite, murmura-t-il, en se mettant debout.

– Tu ne pourras même pas descendre l’escalier.

– J’y vais…

– Comme tu veux.

Elle partit à la suite du portier. Tout de suite, il se jeta vers la fenêtre pour y examiner la chaussette et les franges. « Il y a bien des taches, mais elle ne sont pas apparentes ; tout a été sali, a été frotté et a déteint. Quelqu’un de non averti ne peut rien voir. Par conséquent, Nastassia n’a rien dû remarquer de loin. Dieu merci ! » Alors il décacheta le pli en tremblant et se mit à lire. Il lut longtemps et enfin, il comprit. C’était une convocation ordinaire du bureau de police du quartier il devait se présenter, le jour même à neuf heures et demie, au bureau du Surveillant du quartier.

« Comment est-ce arrivé ? Personnellement je n’ai aucune affaire avec la police. Et pourquoi précisément aujourd’hui ? », pensait-il, tourmenté par l’incertitude. « Mon Dieu, que ce soit vite fini ! » Il voulut se jeter à genoux et prier, mais il haussa les épaules et se mit à rire, non de la prière, mais de lui-même. « Perdu pour perdu, c’est égal ! » L’idée lui vint soudain de mettre sa chaussette. « Ainsi elle va, plus encore, être frottée de poussière et les traces s’effaceront. » Mais il l’arracha avec dégoût et horreur dès qu’il l’eut mise. La chaussette arrachée, il réfléchit qu’il n’en avait pas d’autre et la remit, puis se reprit à rire.

« Tout cela est conventionnel, relatif, tout cela est pure forme », pensa-t-il en un éclair, tandis que tout son corps tremblait. « Je l’ai quand même remise ! j’ai quand même fini par la remettre ! » Son rire, du reste, se mua tout de suite en désespoir. « Non, c’est plus fort que moi… », pensa-t-il. Ses jambes tremblaient. « C’est la peur », murmura-t-il à part soi. La fièvre lui donnait le vertige et des maux de tête. « C’est un piège ! Ils veulent m’attirer par ruse et m’accuser tout à coup par surprise », continua-t-il, sortant sur le palier. « Ce qui est mauvais, c’est que j’ai presque le délire… je peux lâcher une bourde… »

Une fois dans l’escalier, il se rappela qu’il laissait les objets dans le trou de la tapisserie « Ils vont sans doute faire une perquisition au cours de mon absence. » il s’arrêta. Mais un tel désespoir, une telle cynique lassitude – pourrait-on dire – se saisirent de lui, qu’il fit un geste exténué de la main et continua à descendre.

« Pourvu que cela soit vite fini !… »

Dans la rue, la chaleur était toujours étouffante ; pas une goutte de pluie n’était tombée ces derniers jours. Toujours la poussière, les briques, la chaux, toujours la puanteur des boutiques et des cabarets, toujours des ivrognes à chaque pas, des camelots finnois et des fiacres délabrés. Le soleil l’éblouit douloureusement et le vertige le reprit : sensations habituelles à un homme qui a la fièvre et qui sort sans transition au grand jour.

Arrivé au coin de la rue empruntée hier, il y jeta un regard inquiet et anxieux, il vit la maison… et détourna tout de suite les yeux.

« S’ils demandent quelque chose je leur avouerai peut-être tout », pensa-t-il en s’approchant du commissariat.

Celui-ci était à un quart de verste de son domicile. Le bureau venait de s’installer au troisième étage d’un immeuble récemment construit. Raskolnikov avait déjà été, une fois, dans l’ancien local. Sous le porche, à droite, il vit un escalier que descendait un moujik portant un registre. « C’est probablement le portier ; donc, le bureau est par là » et il se mit à monter au hasard : il n’avait pas envie de demander le chemin. « Je pousserai la porte, je m’agenouillerai et je raconterai tout… », pensa-t-il en arrivant au troisième.

L’escalier était étroit, raide et couvert d’ordures. Les cuisines de tous les appartements y donnaient, leurs portes toujours larges ouvertes. Pour cette raison, l’atmosphère était suffocante. Des portiers, un registre sous le bras, des agents et toutes sortes de gens des deux sexes montaient et descendaient. La porte d’un bureau était également grande ouverte. Il entra et s’arrêta dans l’antichambre où se tenaient des moujiks. L’air était irrespirable et, en outre, il était chargé, jusqu’à en donner la nausée, de l’odeur de la peinture à l’huile de lin rance dont les chambres avaient été nouvellement peintes. Une impatience terrible le poussait toujours plus loin. Personne ne le remarquait. Dans la deuxième pièce, des employés, qui n’étaient pas beaucoup mieux vêtus que lui-même, écrivaient. Des gens bizarres.

Il apostropha l’un d’eux.

– Qu’est-ce qu’il te faut ?

Il montra la lettre reçue le matin.

– Vous êtes étudiant ? demanda l’employé après un coup d’œil au papier.

– Oui, ancien étudiant.

L’employé l’examina, sans aucun intérêt du reste. C’était un homme à la chevelure ébouriffée, avec un regard immobile comme s’il suivait une idée fixe. « Je n’apprendrai rien de celui-ci car tout lui est indifférent », pensa Raskolnikov.

– Allez là-bas, chez le secrétaire, dit l’employé et il pointa le doigt vers la dernière pièce.

Raskolnikov pénétra dans cette chambre étroite et bondée de monde (la quatrième à partir de l’entrée). Les personnes qui s’y trouvaient étaient habillées plus proprement que celles occupant les pièces précédentes. Deux dames se trouvaient parmi les visiteurs. L’une d’elles, en deuil, était assise à une table, face au secrétaire et écrivait sous sa dictée. L’autre, une femme corpulente, le visage couperosé, assez imposante d’allure, de mise exagérément somptueuse, portant une broche de la dimension d’une soucoupe sur la poitrine, restait à l’écart et attendait. Raskolnikov tendit sa convocation au secrétaire. Celui-ci y jeta un regard rapide et lui dit : « Attendez », puis continua à s’occuper de la dame en deuil.

Raskolnikov respira plus librement. « Ce n’est pas cela sans doute. » Peu à peu il se rassurait ; il essayait par tous les moyens de se remettre. Une vétille, une imprudence des plus quelconques suffirait à me trahir ! – Hem – dommage qu’on étouffe ici », ajouta-t-il, « il fait suffocant… La tête me tourne de plus belle… et ma pensée est troublée… ».

Il sentait un désarroi immense s’emparer de lui. Il avait peur de ne pouvoir se maîtriser. Il essayait de se raccrocher à une idée, de penser à quelque chose d’autre, de totalement différent, mais cela ne lui réussissait pas. Le secrétaire, du reste, l’intéressait : Raskolnikov voulait lire quelque chose sur son visage, le percer à jour. C’était un jeune homme d’environ vingt-deux ans, avec une figure hâlée et mobile, paraissant plus vieux que son âge. Il était habillé comme un dandy, à la mode, une ride sur la nuque, les cheveux soigneusement peignés et cosmétiqués, et portait une multitude de bagues et de chevalières aux doigts de ses mains soignées et des chaînes d’or sur le gilet. Il parlait en français à un étranger qui était là, et employait cette langue d’une façon très correcte.

– Louisa Ivanovna, asseyez-vous donc, dit-il, en se détournant un instant, à la dame couperosée qui restait toujours debout, comme si elle n’osait pas s’asseoir d’elle-même, quoiqu’il y eût une chaise à son côté.

– Ich danke, dit-elle et elle s’assit avec un bruissement de soieries.

Sa robe bleu de ciel, ornée de dentelles blanches, se gonfla comme un aérostat et se répandit autour d’elle, remplissant près de la moitié du bureau. Un nuage de parfum s’éleva. Mais il était évident que la dame paraissait intimidée du fait qu’elle occupait une demi-chambre et qu’elle répandait de pareils effluves. Bien qu’elle eût un sourire poltron et effronté à la fois, elle semblait éprouver une certaine inquiétude.

La dame en deuil termina son affaire et se leva. Soudain, un officier entra avec bruit ; son allure était très cavalière et il avait une façon particulière de tourner les épaules à chaque pas. Il jeta son képi à cocarde sur la table et s’assit dans un fauteuil. La dame somptueuse sauta littéralement sur place à son aspect et se mit à lui faire des révérences enthousiasmées ; mais l’officier ne lui accorda pas la moindre attention et elle n’osa plus s’asseoir devant lui. C’était l’adjoint du Surveillant du quartier. Il avait des moustaches rousses, qui pointaient horizontalement, et des traits fins, n’exprimant rien de spécial du reste, si ce n’est une certaine arrogance. Il regarda Raskolnikov de biais et avec quelque indignation : celui-ci était vraiment trop mal mis et son allure n’était pas en harmonie avec ses vêtements. Imprudemment, Raskolnikov l’avait regardé trop directement et d’une façon trop prolongée, ce dont l’officier se sentit offensé.

– Qu’est-ce qu’il te faut ? lui cria-t-il, s’étonnant probablement qu’un tel loqueteux ne s’effaçât pas sur-le-champ sous son regard foudroyant.

– On m’a convoqué…, par notification…, répondit Raskolnikov embarrassé.

– C’est l’étudiant pour l’assignation en payement, se hâta de dire le secrétaire, se détournant de ses papiers. Voilà !

Il présenta un cahier à Raskolnikov en lui indiquant un texte.

– Lisez.

« Un payement ? Quel payement ? pensa Raskolnikov. Mais alors ce n’est sûrement pas pour… cela. » Un frisson de joie le parcourut. Il se sentit extrêmement, inexprimablement léger. Tout le poids tomba de ses épaules.

– Pour quelle heure vous a-t-on convoqué, Monsieur ? cria le lieutenant de plus en plus offensé par son attitude. Il est indiqué : pour neuf heures, et il est déjà onze heures passées !

– On me l’a apportée il y a un quart d’heure, répondit Raskolnikov à haute voix, par-dessus son épaule, se fâchant brusquement à son tour sans qu’il s’y attendît et s’abandonnant à cette colère avec un certain plaisir. C’est déjà fort bien que je vienne, malade et fiévreux comme je suis.

– Je vous prie de ne pas crier !

– Je ne crie pas, je parle calmement, c’est vous, au contraire, qui criez ; je suis étudiant et ne permettrai pas qu’on me traite de cette façon.

À ce moment, l’adjoint s’emporta à ce point qu’il ne put prononcer un mot ; il proféra des sons indistincts et sauta sur ses pieds.

– Veuillez vous taire ! Vous êtes ici au tribunal. Pas de grossièretés, Monsieur !

– Vous êtes également au tribunal, s’écria Raskolnikov, de plus, vous criez et fumez, par conséquent vous nous manquez de respect à tous.

En disant cela il éprouva un inexprimable contentement.

Le secrétaire les regarda en souriant. L’impétueux lieutenant était visiblement embarrassé.

– Ce n’est pas votre affaire ! cria-t-il enfin d’une voix guindée. Veuillez seulement présenter la déclaration que l’on vous demande. Montrez-lui, Alexandre Grigorievitch. Il y a des plaintes contre vous ! Vous ne payez pas ! En voilà un phénomène !

Mais Raskolnikov ne l’entendait plus ; il avait avidement saisi le papier et cherchait à comprendre. Il lut une fois, deux fois, mais n’y réussit pas.

– Qu’est-ce, en somme ? demanda-t-il au secrétaire.

– On exige le payement d’une traite, c’est une assignation en payement. Vous devez, ou bien tout payer avec tous les frais, amendes, etc., ou bien présenter un engagement écrit en indiquant quand vous pourrez payer ; avec cela vous avez l’obligation de ne pas quitter la capitale avant de vous être acquitté, de ne pas vendre et de ne pas dissimuler vos biens. Le créancier a la faculté de faire vendre ceux-ci et d’agir avec vous suivant la loi.

– Mais je… je n’ai aucune dette !

– Ceci n’est pas notre affaire. Nous avons reçu, aux fins de recouvrement, une traite échue et légalement protestée que vous aviez remise à la femme Zarnitsina, veuve de fonctionnaire, il y a neuf mois et qui fut endossée par celle-ci, en paiement, au conseiller de cour Tchébarov, en conséquence de quoi nous vous invitons à signer une déclaration.

– Mais c’est ma logeuse !

– Et alors ?

Le secrétaire le regardait avec un sourire de supériorité triomphante bien qu’avec une certaine commisération, comme si Raskolnikov avait été un naïf que l’on déniaise et il semblait vouloir dire : « Et alors, comment te sens-tu maintenant ? ». Mais que représentait, pour Raskolnikov, une traite, une assignation ! Valaient-elles, maintenant, la moindre inquiétude et pouvait-il y prêter le moindre intérêt ? Machinalement, il restait à lire, à écouter, à répondre et même à poser des questions. Le bonheur de se sentir sauf, de sentir le danger écarté, voilà ce qui, en ce moment, le baignait d’une joie purement animale. Mais à cet instant, le tonnerre sembla éclater dans le bureau. C’était le lieutenant qui, encore tout ébranlé du manque de respect qu’on lui avait témoigné, voulant, par ailleurs, restaurer son prestige, venait de tomber comme la foudre sur la pauvre « dame somptueuse », laquelle, dès son entrée, l’avait regardé avec le sourire le plus niais.

– Et toi, espèce de coquine, lui hurla-t-il tout à coup de toutes ses forces (la dame en deuil était partie), qu’est-ce qu’il y a eu chez toi la nuit dernière ? Hein ! De nouveau du chahut, de nouveau un scandale à ameuter tout le quartier. Encore la bagarre, encore la saoulerie. Tu as sans doute envie de tâter de la prison ? Je t’avais déjà dit, je t’avais prévenue dix fois qu’à la onzième je ne laisserais plus passer cela ainsi ! Et tu recommences, toi, coquine indécrottable !

Le papier était tombé des mains de Raskolnikov et il regardait stupidement la « dame somptueuse » que l’on malmenait avec si peu de cérémonie. Mais bientôt il comprit de quoi il s’agissait et tout de suite cette histoire lui plut énormément. Il écoutait avec tant de plaisir que l’envie lui vint de rire, rire, rire… Tous ses nerfs frémissaient.

– Ilia Pètrovitch, commença le secrétaire avec sollicitude, mais il s’interrompit pour attendre le bon moment, car on ne pouvait songer à arrêter le lieutenant une fois lancé, ce que l’expérience avait souvent démontré.

Quant à la « dame somptueuse », au début, elle s’était mise à trembler sous l’orage, mais, chose bizarre, à mesure que les injures s’accumulaient et que les gros mots devenaient plus violents, le sourire qu’elle adressait au lieutenant devenait plus enchanteur. Elle se tortillait sur place, tout en menues révérences, attendant le moment où il lui serait enfin permis de placer son mot ; finalement ce moment arriva.

– Aucun pruit et aucune pacarre n’a pas été chez moi, Monsieur capitaine, se mit-elle à crépiter comme du grésil sur une vitre, dans un russe abâtardi d’allemand, mais, au demeurant, fort alerte, et aucun, aucun chcandale et ils venez décha saoul et che tout raconter, Monsieur capitaine, et ce n’est pas ma fotte… chez moi, c’est maison honoraple, Monsieur capitaine, et manières honoraples, Monsieur capitaine, et moi-même che n’ai chamais voulais aucun chcandale. Et ils venez décha saouls et après demandais encore trois pouteilles et après, un levais les pieds et jouais avec les pieds avec le piano et ce n’est pas pien du tout pour une maison honoraple et il ganz cassé le piano et il y a pas manieren là-dedans et j’ai dit lui. Et lui prenait le pouteille et commencer pousser tout le monde dans ses dos. Et alors, je appelle portier Karl et lui venait et l’autre rend Karl et lui cassait un œil chez Karl et chez Henriette aussi et cinq fois la choue chez moi battait. Et si indélicat cela est, dans une maison honoraple, Monsieur capitaine, et ch’ai crié. Et lui la fenêtre sur le fossé ouvrir faisait et dans la fenêtre comme un petit cochon hurler commençait ; et c’est honte. Et peut un homme donc dans la fenêtre, dans la rue, comme un petit cochon crier faire ? Pfoui ! Pfoui ! Pfoui ! Et Karl, près de la fenêtre, tirait le par l’habit et ici, c’est vrai, Monsieur capitaine, lui seinen Rock casser. Et alors il criait que lui quinze rouples amende man payer muss. Et j’ai moi-même, Monsieur capitaine, lui cinq rouples seinen Rock payé. Et il était un visiteur pas honoraple. Monsieur capitaine, et il toutes sortes de chcandale faisait ! « Je vais », dit-il, « sur vous un grand satire drücken lassen, pasque je peux dans tous journaux sur vous écrire ».

– Un homme de lettres, alors ?

– Voui, Monsieur capitaine, et quel pour un visiteur pas… pas honoraple, Monsieur capitaine, quand dans une maison honoraple…

– Bon, bon, bon ! Assez ! je t’avais pourtant prévenue…

– Ilia Pètrovitch ! fit le secrétaire discrètement.

Le lieutenant lui jeta un regard significatif et le secrétaire lui fit un léger signe de la tête.

– Pour finir, très honorable Louisa Ivanovna, voici mon dernier mot et c’est pour la dernière fois, continua le lieutenant : s’il arrive encore un esclandre dans ton honorable maison, je te jure que je te ferai tâter de la cellule ! Entends-tu ? Ainsi, le littérateur, l’homme de lettres a exigé cinq roubles de l’« honorable maison » pour la basque de son habit ! Les voilà, les hommes de lettres ! Et il lança un regard méprisant à Raskolnikov. Il y a trois jours, dans une auberge, il y eut aussi une histoire : un autre écrivain avait dîné et ne voulait pas payer : « Pour cela j’écrirai un article satirique sur vous dans la gazette », avait-il dit au tenancier. Une autre fois, sur un bateau, un plumitif avait gratifié des plus gros mots la respectable famille d’un conseiller civil (sa femme et sa fille). Il n’y a pas longtemps encore un autre a été botté et jeté hors d’une pâtisserie. Voilà comment ils sont, les hommes de lettres, les littérateurs, les va-nu-pieds… ouais ! Attends que j’arrive moi-même chez toi… gare à toi alors ! Tu entends ? Va-t-en.

Louisa Ivanovna se mit à faire des révérences de tous les côtés avec une amabilité encore plus empressée et cela l’amena près de la porte où elle buta du dos contre un officier qui entrait. Celui-ci était bel homme, avait un visage ouvert et frais et portait de magnifiques et abondants favoris blonds. C’était Nikodim Fomitch lui-même, le Surveillant du quartier. Louisa Ivanovna se hâta de faire la révérence presque jusqu’au sol et, de son pas menu et sautillant, voltigea hors de la pièce.

– De nouveau l’orage, de nouveau les éclairs et le tonnerre, le cyclone, l’ouragan ! dit avec amabilité Nikodim Fomitch à Ilia Pètrovitch. De nouveau il a troublé son cœur, de nouveau il est entré en ébullition ! Je l’entendais déjà de l’escalier.

– Eh, quoi ! prononça Ilia Pètrovitch avec une noble négligence et il passa à une autre table avec ses papiers, en remuant gracieusement les épaules à chaque pas ; voyez vous-même : Monsieur le littérateur, c’est-à-dire l’étudiant, l’ex-étudiant veux-je dire, ne veut pas payer ; il tire des traites et refuse de déguerpir du logement. On reçoit des plaintes continuelles à son sujet et voilà qu’il me fait grief de ce que je fume en sa présence ! Il se permet encore d’être grossier et, regardez-le : le voilà maintenant dans son aspect le plus séduisant.

– Pauvreté n’est pas vice, mon ami, mais enfin… On sait bien que tu es explosif comme de la poudre, que tu ne peux souffrir d’être offensé. Vous vous êtes sans doute froissé de quelque chose, continua Nikodim Fomitch, s’adressant aimablement à Raskolnikov, et vous n’avez pas pu vous dominer vous-même, mais vous avez tort : c’est un homme extrêmement noble, je vous le dis, mais c’est de la poudre, de la poudre ! Il s’emporte, il brûle, il explose et puis plus rien ! C’est fini ! Et en définitive, c’est un cœur d’or ! C’est au régiment qu’on l’a surnommé le « Lieutenant Poudre ».

– Et quel fameux régiment c’était ! s’exclama Ilia Pètrovitch, tout content qu’on ait si agréablement chatouillé son amour-propre.

Mais néanmoins il continuait à rechigner.

Raskolnikov eut tout à coup envie de leur dire à tous quelque chose de particulièrement aimable.

– Mais, capitaine, commença-t-il, parlant d’une manière désinvolte et s’adressant à Nikodim Fomitch, comprenez ma situation, je vous prie… Je suis prêt à lui présenter mes excuses s’il y a quelque faute de mon côté. Je suis étudiant, pauvre et souffrant, accablé par la pauvreté (il dit bien : « accablé »). Je suis ancien étudiant car actuellement je ne peux pas subvenir à mes besoins, mais je recevrai de l’argent… J’ai une mère et une sœur qui vivent dans le département de K… Elles m’enverront de l’argent, et je… payerai. Ma logeuse n’est pas une méchante femme mais elle s’est à ce point fâchée parce que je ne paye pas depuis plus de trois mois qu’elle ne me donne même plus de nourriture… Et je ne comprends pas du tout de quelle traite il s’agit ! Elle m’assigne en payement, maintenant, mais avec quel argent vais-je la payer, dites-moi ?…

– Mais ce n’est pas notre affaire… commença le secrétaire.

– Un instant, un instant, je suis tout à fait d’accord avec vous, mais permettez-moi de m’expliquer, interrompit Raskolnikov, s’adressant, non pas au secrétaire, mais toujours à Nikodim Fomitch et, de plus, essayant de toutes ses forces d’attirer l’attention d’Ilia Pètrovitch, quoique celui-ci fît nettement semblant de fouiller dans ses papiers et de l’ignorer, permettez-moi d’expliquer que j’habite chez elle depuis bientôt trois ans, c’est-à-dire depuis mon arrivée de province et avant de… avant de… du reste, pourquoi ne pas le dire dès le début, je m’étais engagé à épouser sa fille ; promesse orale, entièrement libre… C’était une jeune fille… après tout, elle me plaisait même… quoique je n’en fusse pas amoureux… en bref, la jeunesse, c’est-à-dire… je veux dire que la logeuse me faisait alors beaucoup de crédit et je menais une vie qui… j’étais très étourdi…

– Ces détails personnels ne nous intéressent pas, Monsieur, et, d’ailleurs, nous n’avons pas le temps, coupa grossièrement et victorieusement Ilia Pètrovitch, mais Raskolnikov l’interrompit avec fougue quoique, tout à coup, il lui devînt extrêmement difficile de parler.

– Mais laissez-moi, laissez-moi donc tout raconter… comment cela s’est passé… et à mon tour… quoique cela soit superflu. Il y a un an, cette demoiselle est morte du typhus et moi, je suis resté à loger là, comme avant, et quand ma logeuse déménagea, elle m’a dit, elle me l’a dit amicalement… qu’elle avait pleine confiance en moi mais qu’elle me demandait de lui signer une traite de cent et quinze roubles, somme à laquelle elle estimait ma dette. Permettez : elle a dit précisément que dès que je lui aurais signé ce papier, elle me ferait de nouveau crédit tant que je le désirerais, et que jamais, à aucun moment, d’elle-même – ce sont ses propres mots – elle ne ferait usage de cet effet. Et cela jusqu’à ce que j’eusse payé de moi-même… Et à présent que je ne donne plus de leçons et que je n’ai plus rien à manger, elle m’assigne en payement… Qu’en dites-vous ?

– Tous ces détails sentimentaux, Monsieur, ne nous regardent pas, trancha insolemment Ilia Pètrovitch. Vous devez présenter une déclaration et un engagement écrit, de payer et le récit de vos amours et des drames de votre vie ne nous intéresse pas.

– Tu es un peu cruel…, murmura Nikodim Fomitch, s’installant à son bureau et se mettant également à signer des pièces.

Il était légèrement confus.

– Écrivez maintenant, dit le secrétaire à Raskolnikov.

– Quoi ? répondit ce dernier d’un ton rogue.

– Je vais vous le dicter.

Il sembla à Raskolnikov que le secrétaire le traitât plus négligemment, avec plus de mépris après sa confession, mais – c’était bizarre – l’opinion de quiconque lui devint tout à coup absolument indifférente et ce changement se fit en lui en un clin d’œil.

S’il avait réfléchi un moment, il se serait étonné d’avoir parlé à ces policiers et, surtout de leur avoir étalé ses sentiments. Mais d’où venait cette disposition d’esprit ? Au contraire, même si la place avait été occupée, non par des agents, mais par ses plus proches amis, il n’aurait sans doute pas trouvé un seul mot à leur dire : son cœur s’était vidé. Une sinistre sensation d’isolement absolu, d’excommunication irrémédiable, l’envahit tout à coup. Ce n’était ni la bassesse dont il avait fait preuve devant Ilia Pètrovitch ni l’insolence du triomphe de celui-ci sur lui qui le bouleversèrent. Oh ! combien lui étaient indifférents tous ces lieutenants, ces Allemandes, ces assignations, ces bureaux, etc…, etc… ! Si, en ce moment, on l’avait condamné à être brûlé vif, il n’aurait pas fait le moindre geste et, sans doute, n’aurait-il même pas écouté la sentence. Il se passait en lui quelque chose d’indéfinissable et qu’il n’avait jamais éprouvé auparavant. Il comprenait, ou plutôt il sentait clairement, puissamment, qu’il ne pourrait plus se laisser aller à des confidences sentimentales, ni même à la moindre conversation avec ces gens du bureau de police. Et même, s’il avait eu devant lui ses propres parents et non des lieutenants de quartier, alors même il n’aurait pu leur parler, ni maintenant ni, dorénavant, dans aucune circonstance de sa vie : jamais, au grand jamais, il n’avait éprouvé une sensation aussi étrange et terrible. Et le plus cruel c’est qu’il se rendait compte que c’était une sensation plus instinctive que raisonnée ; c’était une sensation terrifiante, la plus pénible de toutes celles qu’il avait ressenties jusqu’ici.

Le secrétaire se mit à lui dicter les formules en usage dans un pareil cas, c’est-à-dire : « Je n’ai pas les moyens de payer… Je payerai à telle date… je m’engage à ne pas quitter la ville, à ne pas disposer de mes biens », etc…

– Mais vous êtes incapable d’écrire, la plume tremble dans vos mains, remarqua le secrétaire, observant Raskolnikov. Vous êtes souffrant ?

– Oui… le vertige… dictez plus avant.

– C’est fini. Signez.

Le secrétaire prit le papier et s’occupa des autres. Raskolnikov remit la plume et, au lieu de s’en aller, s’accouda à la table et se prit la tête entre les mains. C’était comme si on lui enfonçait une pointe d’acier dans le crâne. Une pensée insolite lui vint : se dresser, aller à Nikodim Fomitch et tout lui raconter, tout, dans les moindres détails, et ensuite l’emmener chez lui et lui montrer les objets cachés dans le trou du mur. Cette idée était si forte qu’il se leva de sa chaise pour l’exécuter. Mais il pensa tout à coup ; « Ne ferais-je pas mieux d’y bien réfléchir d’abord ?… Non, mieux vaut ne pas réfléchir, me soulager tout de suite et que ce soit fini ! » Mais brusquement il s’arrêta pétrifié : Nikodim Fomitch parlait vivement à Ilia Pètrovitch, il l’entendait dire :

– Sans doute va-t-on les libérer tous deux ! Car, en premier lieu, tout se contredit ; jugez vous-même : Auraient-ils appelé le portier s’ils avaient été coupables ? Et pourquoi ? Pour se dénoncer ? Par feinte ? Non, ce serait par trop rusé. Enfin l’étudiant Pestriakov a été vu près de la porte par les deux portiers et la bourgeoise, au moment même où il entrait ; il était avec trois camarades et il les quitta peu avant ; il avait demandé, aux portiers, où se trouvait l’appartement, et cela encore en présence de ses amis. Aurait-il demandé des renseignements pareils s’il avait eu de telles intentions ? Et Koch ? Celui-là, avant de monter chez la vieille, est resté une demi-heure chez l’orfèvre et il le quitta exactement à huit heures moins le quart. Alors rendez-vous compte…

– Mais, permettez, il y a une contradiction dans leurs déclarations, ils certifient qu’ils ont frappé et que la porte était fermée et lorsqu’ils revinrent avec le portier, trois minutes plus tard, la porte était ouverte.

– C’est là le hic : l’assassin était évidemment enfermé et on l’aurait certainement arrêté si Koch n’avait pas fait la bêtise de descendre à son tour. Le meurtrier a certainement mis ce répit à profit pour descendre l’escalier et leur glisser entre les doigts d’une façon ou d’une autre. Koch jure et fait des signes de croix des deux mains : « Si j’étais resté là, il serait sorti et m’aurait tué avec la hache ». Il veut faire célébrer une action de grâces à l’église. Ha ! Ha !…

– Et personne n’a vu l’assassin ?

– Pensez-vous ! La maison est une arche de Noé, remarqua le secrétaire qui écoutait de sa table.

– L’affaire est limpide, elle est claire ! dit vivement Nikodim Fomitch.

– Non, l’affaire n’est pas limpide du tout, explosa Ilia Pètrovitch.

Raskolnikov ramassa son chapeau et se dirigea vers la porte, mais il ne l’atteignit pas…

Quand il reprit ses sens, il vit qu’il était assis sur une chaise, soutenu à sa droite par quelqu’un, tandis qu’à sa gauche quelqu’un d’autre lui tendait un verre rempli d’une eau jaunâtre. Nikodim Fomitch était devant lui et l’observait attentivement. Raskolnikov se leva.

– Êtes-vous souffrant ? demanda Nikodim Fomitch avec quelque brusquerie.

– Il pouvait à peine tenir la plume en main lorsqu’il a signé, remarqua le secrétaire, retournant à sa place et se remettant à l’ouvrage.

– Êtes-vous malade depuis longtemps ? cria Ilia Pètrovitch de sa place tout en remuant également des papiers.

Il avait évidemment examiné le malade lorsque celui-ci s’était évanoui, mais il s’était immédiatement éloigné lorsque Raskolnikov était revenu à lui.

– Depuis hier, murmura Raskolnikov en réponse.

– Vous êtes sorti hier ?

– Oui.

– Malade ?

– Oui.

– À quelle heure ?

– Après sept heures du soir.

– Où êtes-vous allé, je vous prie ?

– Me promener dans la rue.

– Réponse claire et précise.

Raskolnikov parlait d’une voix tranchante et saccadée, il était blanc comme un linge et ne baissait pas ses yeux noirs et brûlants devant le regard d’Ilia Pètrovitch.

– Il se tient à peine debout et tu…, tenta de s’interposer Nikodim Fomitch.

– Ce n’est rien, scanda étrangement Ilia Pètrovitch.

Le Surveillant du quartier voulut ajouter encore quelque chose, mais ayant jeté un coup d’œil au secrétaire qui, lui aussi le regardait attentivement, il se tut. Tout le monde, brusquement, s’était tu.

– Eh bien ! c’est bon, conclut Ilia Pètrovitch ; vous pouvez disposer.

Raskolnikov sortit. Il entendit encore qu’une conversation animée s’engageait après sa sortie, conversation où dominait le ton interrogatif de Nikodim Fomitch… Une fois dans la rue, il reprit entièrement ses sens.

« Une perquisition, une perquisition, tout de suite ! » répétait-il en pressant le pas. « Les canailles ! Ils me soupçonnent ! » L’ancienne terreur le ressaisit tout entier des pieds à la tête.

II

« Et s’ils avaient déjà perquisitionné ? Si je les trouvais chez moi en rentrant ? »

Mais voici sa chambre. Rien… Personne… personne n’est venu. Nastassia elle-même n’a pas touché à sa chambre. Mais, mon Dieu ! comment avait-il pu laisser toutes ces choses dans une telle cachette !

S’élançant vers le coin, il plongea sa main dans le trou et se mit à en extraire les objets et à les fourrer dans ses poches. Il y avait en tout huit objets : deux petites boîtes contenant des boucles d’oreilles ou quelque chose de ce genre – il ne les examina d’ailleurs pas de près – ensuite quatre écrins de maroquin ; une chaîne emballée dans du papier journal ; et enfin un objet également enveloppé dans un journal, une décoration probablement…

Il disposa le tout dans ses différentes poches, dans le pardessus, dans la poche restante du pantalon, soucieux de ce que rien ne fût visible. Après avoir aussi pris la bourse, il sortit de la chambre, laissant, cette fois-ci, la porte grande ouverte.

Il avançait d’une façon ferme et rapide, quoiqu’il se sentît tout brisé, mais son instinct veillait. Il avait peur d’être suivi ; il avait peur que d’ici une demi-heure, un quart d’heure peut-être, les instructions ne fussent données pour le surveiller. Il fallait donc, à tout prix, supprimer à temps les indices. Il fallait en finir tant qu’il lui restait encore quelques forces et quelque raison… Mais où aller ?

Ce qu’il devait faire était réglé depuis longtemps : « Jeter le tout dans le canal et que c’en soit fini ». Ainsi en avait-il déjà décidé la nuit durant son délire, pendant les instants où il brûlait de se lever et d’aller vite, vite, tout jeter. Mais l’exécution de ce projet se révéla dès l’abord très difficile.
Il errait depuis bientôt une demi-heure, et peut-être davantage, sur le quai du canal Ekaterina, en jetant de temps en temps un coup d’œil aux marches de pierre qui menaient à l’eau, là où il en rencontrait. Mais il ne pouvait songer à exécuter son projet : il y avait tout près de ces marches des radeaux accostés, où des femmes lavaient du linge, et encore des bateaux amarrés à la berge. Ces quais étaient grouillants de monde. D’ailleurs il pouvait être vu de partout : un homme qui aurait descendu la berge, se serait arrêté et aurait jeté quelque chose dans l’eau, aurait inévitablement attiré l’attention. Et si les écrins flottaient, au lieu de couler ? Il en serait évidemment ainsi. Tout le monde le verrait. Il n’en aurait d’ailleurs pas fallu tant pour qu’il soit remarqué. Les gens qu’il croisait le regardaient, l’examinaient, tous l’observaient comme s’il était leur seul souci. « Pourquoi me dévisagent-ils ainsi ? », se demanda-t-il, « ou bien est-ce mon imagination qui m’abuse ? » Finalement, il lui vint cette idée : « Ne vaudrait-il pas mieux jeter cela dans la Neva ? Il y a moins de monde là-bas, je serai donc moins remarqué et, en tout cas, ce sera moins difficile qu’ici » ; de plus, – chose importante – c’était loin de chez lui. Il s’étonna ensuite comment avait-il pu déambuler une grande demi-heure, inquiet, angoissé, dans cet endroit dangereux, sans que cette pensée lui soit venue ? Il venait de perdre une précieuse demi-heure en d’absurdes allées et venues motivées uniquement par la décision qu’il avait prise dans son délire. Il était évident que sa distraction devenait flagrante et que sa mémoire défaillait ; de cela il se rendait bien compte.

Il fallait se hâter. Il partit dans la direction de la Neva, par la Perspective V…, mais en cours de route, une nouvelle pensée le frappa. « Pourquoi la Neva ? Pourquoi dans l’eau ? Il serait préférable d’aller plus loin, ne fût-ce que sur les Îles et d’y enterrer le tout dans un endroit isolé, près d’un bois, sous un buisson et de prendre note de la place exacte. » Et quoiqu’il sentît en cet instant que son jugement manquait de clarté et de logique, l’idée lui sembla néanmoins sûre.

Mais il était écrit qu’il en serait autrement : débouchant de la Perspective V… sur la place, il vit soudainement, à gauche, l’entrée d’une cour bordée de murs totalement nus. À droite, dès l’entrée, s’élevait la muraille crépie d’une maison de trois étages. À gauche, parallèlement au bâtiment, s’étirait une clôture, longue d’une vingtaine de pas, qui obliquait ensuite vers la gauche. C’était un cul-de-sac où étaient déposés des matériaux de construction. Plus loin, dans le fond de la cour, on pouvait apercevoir le bout d’un hangar, bas et enfumé, faisant sans doute partie d’une fabrique. C’était probablement un atelier de carrosserie, de sellerie, ou quelque chose dans ce genre ; tout était saupoudré de poussière de charbon. « C’est ici qu’il faudrait jeter tout et puis partir », pensa-t-il. N’apercevant personne, il pénétra dans la cour et vit une gouttière (comme il en existe souvent dans les endroits où il y a beaucoup d’ouvriers, de cochers, etc.) ; au-dessus de la gouttière, la palissade portait, écrite à la craie, avec les fautes traditionnelles, la plaisanterie habituelle de ces lieux-là : « Défensse de s’arrèté ici ». Il ne pouvait donc provoquer de soupçon en entrant et en s’arrêtant. « Jeter tout ici, en tas, et s’en aller ! »

Après un coup d’œil circulaire, il fourrait déjà la main dans sa poche, lorsque subitement il aperçut, contre le mur de clôture, là où il n’y avait que deux pieds d’espace entre la gouttière et la porte, une grosse pierre de taille brute, d’environ quatre-vingts livres. Au-delà du mur, il y avait la rue, le trottoir ; on entendait les pas des passants qui circulaient toujours en grand nombre à cet endroit ; mais il était caché par le battant de la porte cochère et personne ne pouvait le voir, à moins d’entrer, ce qui, du reste, pouvait très bien arriver ; par conséquent, il fallait agir vite.
Il se pencha sur la pierre, en saisit le dessus fermement à deux mains, et, rassemblant toutes ses forces, la culbuta. En dessous, il y avait une petite excavation. Il se mit tout de suite à vider ses poches. Il déposa la bourse en dernier lieu. Néanmoins, il restait encore de la place. Il saisit la pierre de nouveau, la renversa à son ancienne place qu’elle occupa exactement, à peine un peu plus haut, eut-on dit. Mais il gratta un peu de terre et la poussa du pied contre le joint. On ne voyait plus rien.

Après cela, il quitta la cour et se dirigea vers la place. Une joie enivrante, à peine supportable, l’envahit, comme tout à l’heure au bureau. « Plus de traces ! Qui penserait à aller chercher sous cette pierre ? Elle est sans doute là depuis la construction de la maison, et elle y restera encore longtemps. Et même si l’on découvrait les objets, qui penserait à moi ? C’est fini ! Plus de preuves ! » et il se mit à rire. Il se souvint plus tard de ce rire, grêle, nerveux, silencieux, et qui se prolongea tout le temps qu’il mit à traverser la place. Mais lorsqu’il atteignit le boulevard K… où, il y a trois jours, il avait rencontré la jeune fille, son rire s’évanouit. D’autres pensées lui vinrent, il lui sembla tout à coup répugnant de passer devant le banc où il s’était assis et où il avait réfléchi après le départ de la jeune fille et il lui eût été affreusement pénible également de revoir l’agent moustachu auquel il avait donné les vingt kopecks. « Qu’il aille au diable ! »

Il marchait, regardant à droite, à gauche, distrait et hostile. Ses pensées évoluaient maintenant vers une idée essentielle et il sentait que, vraiment, c’était la pensée capitale avec laquelle, pour la première fois depuis deux mois, il restait seul à seul.
« Au diable, tout ça ! », pensa-t-il soudain, en tremblant de colère. « Eh bien ! puisque c’est ainsi, que le diable soit de cette nouvelle vie ! Comme c’est bête, mon Dieu ! Ai-je été bas et menteur, aujourd’hui ! Ai-je assez rampé, ai-je assez bassement flatté le méprisable Ilia Pètrovitch ! Mais, après tout, ce ne sont que des bêtises ! Je crache sur eux tous, et je me moque de les avoir flattés et d’avoir rampé devant eux ! La question est tout autre ! Tout autre !…

Soudain, il s’arrêta ; une question absolument inattendue et fort simple le déroutait brusquement. Il était péniblement étonné :

« Si vraiment tout ce dessein a été exécuté consciemment et non pas stupidement, si tu avais véritablement un but bien déterminé et bien ferme, alors comment se fait-il que, jusqu’ici, tu n’aies même pas pensé à regarder dans la bourse et que tu ne saches même pas ce qui t’est échu et pourquoi tu as accepté toutes ces souffrances, pourquoi tu t’es résolu à cette action si vile, si répugnante et si basse. Et tu voulais même la jeter à l’eau, cette bourse, ainsi que les objets, ces objets que tu n’as pas regardés non plus… Qu’en dis-tu ? »

Oui, c’était ainsi, c’était bien ainsi. Ces réflexions, il les avait déjà formulées auparavant, ce n’était nullement une question nouvelle pour lui ; et quand, la nuit, il avait décidé de jeter le tout à l’eau, cela se fit sans aucune objection ou hésitation, comme si cela devait être ainsi, comme si une autre solution était impossible… Oui, il savait tout cela, il se le rappelait et peut-être même était-ce déjà décidé hier, au moment où il tirait les écrins du coffret… Mais, oui, c’était ainsi !…

« Tout cela arrive parce que je suis très abattu », décida-t-il enfin gravement. « Je me suis martyrisé et déchiré jusqu’a ce que je ne puisse plus me rendre compte de ce que je fais… Et hier, depuis deux jours, je me suis supplicié tout le temps… Lorsque je serai guéri, alors… ce sera fini… Et si la guérison n’arrivait pas ? Mon Dieu, comme tout cela m’ennuie !… » Il marchait sans s’arrêter. Il avait une forte envie de se distraire de ses pensées d’une façon ou d’une autre, mais il ne savait que faire ni quoi entreprendre. Une impression inconnue, irrésistible, l’envahit peu à peu : un dégoût infini, physique, pour ainsi dire, pour tout ce qui l’entourait, pour tous ceux qu’il rencontrait, un dégoût buté, méchant, haineux. Tous les passants lui répugnaient et il éprouvait même une aversion pour leur aspect, leur démarche et leurs gestes. Il aurait voulu cracher au visage de quelqu’un ; il aurait probablement mordu quiconque lui aurait adressé la parole…

Il s’arrêta subitement en débouchant sur les quais de la petite Neva dans l’île Vassili, près du pont. « C’est ici qu’il habite, dans cette maison », se dit-il. « Comment ? Me voici de nouveau chez Rasoumikhine ! De nouveau la même histoire ?… C’est vraiment bizarre : suis-je venu intentionnellement ou par hasard ? C’est égal ; j’avais dit… il y a deux jours… que je viendrais ici le lendemain de cela, et bien, j’y suis ! Comme s’il m’était défendu d’y venir… »

Il monta chez Rasoumikhine, au quatrième. Son camarade était chez lui, dans son réduit, occupé à écrire : il ouvrit lui-même. Voilà plus de quatre mois qu’ils ne s’étaient vus. Rasoumikhine portait une robe de chambre en lambeaux et des pantoufles à ses pieds nus ; il n’était ni peigné, ni rasé, ni lavé. Son visage exprima un vif étonnement.

– Qu’y a-t-il ? s’écria-t-il, examinant son camarade de haut en bas.

Ensuite il se tut et sifflota.

– Cela va-t-il vraiment si mal ? Mais, mon vieux, tu m’as battu, ajouta-t-il en regardant les guenilles de Raskolnikov. Assieds-toi donc, tu sembles être fatigué.

Et après que Rodia se fut affalé sur un divan turc encore plus lamentable que le sien, Rasoumikhine discerna soudain que son hôte était malade.

– Mais tu es vraiment malade !

Il voulut tâter le pouls de Raskolnikov, mais celui-ci lui arracha son poignet.

– Laisse, dit-il. Je suis venu… voilà quoi : je n’ai pas de leçons… j’aurais bien voulu… après tout, je n’ai d’ailleurs aucun besoin de leçons…

Je vois ce que c’est : tu délires ! remarqua Rasoumikhine, qui l’observait attentivement.

– Non, je ne délire pas…

Raskolnikov se leva du divan. En montant chez Rasoumikhine, il n’avait pas pensé qu’il se trouverait nécessairement face à face avec lui. Maintenant, il s’apercevait soudain qu’il était moins disposé que jamais à rencontrer qui que ce fût au monde. Sa bile lui remonta à la gorge. Il manqua d’étouffer de colère contre lui-même dès qu’il eut passé le seuil de Rasoumikhine.

– Adieu, dit-il soudain, et il fit un mouvement vers la porte.

– Attends, toi, drôle de corps !

– Inutile !… répéta Raskolnikov, dégageant de nouveau sa main que Rasoumikhine avait ressaisie.

– Mais pourquoi diable es-tu venu, alors ! Tu dérailles, ou quoi ? Mais c’est… c’est presque blessant. Je ne te laisserai pas aller ainsi.

– Écoute alors : je suis venu te trouver parce que, à part toi, je ne connais personne qui m’aiderait… à commencer… car tu es bon, c’est-à-dire intelligent, plus qu’eux tous, et tu as un jugement qui est sûr… Et maintenant, je vois qu’il ne me faut rien, tu entends, rien du tout… ni services ni compassion de personne… Moi-même je suis seul… C’en est assez ! Laissez-moi en paix !

– Mais attends une minute, toi, fumiste ! Tu es tout à fait toqué ! Pense de moi ce que tu voudras ! Tu vois, je n’ai pas non plus de leçons et je m’en fiche, mais j’ai le libraire Kherouvimov, au marché à la brocante, qui est véritablement une leçon vivante, dans son genre. Je ne voudrais pas l’échanger actuellement, contre cinq leçons chez des commerçants. Il te sort de ces éditions et de ces petites brochures de sciences naturelles… et ça se vend comme des petits pains ! Le titre seul vaut de l’or ! Tu as toujours affirmé que j’étais bête ; mon vieux, il y a plus bête que moi, je te le jure ! Il s’est lancé dans le mouvement, il n’y pige rien, et moi, naturellement, je l’encourage. J’ai ici un peu plus de deux feuilles de texte allemand – d’après moi, c’est de la pure essence de charlatanisme : en un mot, on examine si, oui ou non, la femme est un être humain. Et, bien entendu, on démontre pompeusement qu’elle l’est. Kherouvimov déclare que cela fait partie du problème féminin ; et moi, je traduis : on va diluer, ces deux feuilles et demie jusqu’à en avoir six, on va ajouter une préface grandiloquente d’une demi-page, et nous lancerons cela à un demi-rouble pièce. Et ça ira ! Il me paie six roubles par feuille pour la traduction, donc, pour le tout, j’aurai une quinzaine de roubles, sur lesquels j’en ai déjà reçu six en acompte. Quand ce sera fini, nous aurons à traduire quelque chose sur les baleines, et puis on a repéré, dans les « Confessions », je ne sais quels interminables commérages que l’on va aussi traduire ; quelqu’un a dit à Kherouvimov que Rousseau était un Raditchev dans son genre. Moi, évidemment, je ne contredis pas, je m’en fiche ! Eh bien, veux-tu traduire la deuxième feuille de La femme est-elle un être humain ? Si oui, voici le texte, des plumes et du papier – c’est le libraire qui paie tout, – et puis prends trois roubles. Comme j’ai reçu un acompte pour toute la traduction, la première et la deuxième feuille, il te revient donc trois roubles là-dessus. Et quand tu auras fini, tu recevras encore trois autres roubles. Surtout, je te prie de ne pas considérer ceci comme un service que je te rends. Au contraire, dès que tu es entré, j’ai vu en quoi tu pouvais m’être utile. Premièrement, je ne suis pas calé en orthographe, et parfois mes connaissances en allemand laissent trop à désirer. Alors j’y mets plus de mon cru que je ne traduis, et je me console à la pensée que cela fait peut-être mieux. Mais, après tout, qui sait ? Peut-être est-ce pire, au contraire… Alors, le prends-tu ?

Raskolnikov prit silencieusement le texte allemand, les trois roubles et s’en fut sans mot dire. Rasoumikhine le regarda partir avec étonnement. Mais, arrivé au palier, Raskolnikov pivota brusquement, remonta chez son camarade, déposa sur la table le texte et les trois roubles, et, toujours sans mot dire, s’en alla.

– Mais, mon vieux, tu as la fièvre ! explosa pour finir Rasoumikhine. Pourquoi joues-tu cette comédie ? Tu m’as même trompé, moi… pourquoi es-tu venu, après tout, animal ?

– Je ne veux pas… de traductions…, murmura enfin Raskolnikov, déjà engagé dans l’escalier.

– Mais que diable te faut-il, alors ? cria Rasoumikhine du haut de l’escalier.

L’autre continuait à descendre sans dire un mot.

– Eh là ! Où habites-tu ?

Nulle réponse.

– Que le diable t’emp-p-porte alors ?…

Mais Raskolnikov était déjà dans la rue. Il reprit entièrement ses sens sur le pont Nicolaï, à la suite d’un incident fort désagréable : le cocher d’une calèche lui appliqua un vigoureux coup de fouet sur le dos parce que, malgré ses avertissements, Raskolnikov ne se gara pas suffisamment vite et manqua ainsi d’être écrasé. Ce coup de fouet le mit en rage, au point qu’il bondit vers le garde-fou (Dieu sait pourquoi il marchait au milieu de la chaussée !) et se mit à grincer et à claquer haineusement des dents. Autour de lui, des gens s’esclaffaient :

– C’est gagné !

– Un filou, probablement.

– Pour sûr, il veut se faire passer pour un ivrogne, il se jette sous les roues et c’est l’autre qui sera responsable.

– C’est là son industrie, Monsieur, c’est là son industrie…

Il était encore debout près du parapet à se frotter le dos, en regardant d’une façon stupide et haineuse la calèche qui s’éloignait, lorsqu’il sentit qu’on lui glissait de l’argent dans la main. Il se retourna et vit une bourgeoise âgée en fichu, chaussée de souliers de peau de chèvre ; près d’elle se tenait une jeune fille, coiffée d’un petit chapeau et tenant une ombrelle verte, sa fille probablement. « Accepte, petit père, au nom du Christ. » Il prit l’argent et elles passèrent outre. C’était une pièce de vingt kopecks. Ses vêtements et son aspect misérable avaient sans doute apitoyé les deux femmes qui l’avaient pris pour un mendiant, pour un véritable ramasseur de petits sous en rue ; et il était probablement redevable de cette aumône si généreuse au coup de fouet qui l’avait frappé.

Il crispa sa main sur la pièce, fit une dizaine de pas dans la direction du fleuve, et s’arrêta face au palais. Il n’y avait pas le moindre nuage dans le ciel et l’eau était presque bleue, ce qui arrive rarement à la Neva. La coupole de la cathédrale (c’était le meilleur endroit pour la voir, ici, à une vingtaine de pas de la chapelle), jetait mille feux et l’air limpide laissait apercevoir les moindres détails des ornements. La douleur s’était dissipée et Raskolnikov oubliait le coup de fouet ; une pensée inquiète et obscure l’occupait exclusivement. Il regardait au loin, fixement.

Cet endroit lui était particulièrement bien connu. Lorsqu’il se rendait à l’université, et plus souvent encore lorsqu’il en revenait, il avait l’habitude – cela lui était bien arrivé cent fois – de s’arrêter ici et de regarder fixement ce panorama vraiment magnifique, et, chaque fois, il s’étonnait de l’impression imprécise et mystérieuse qu’il ressentait. De ce splendide paysage semblaient émaner d’incompréhensibles et glaciales effluves et il lui semblait que ce somptueux tableau était animé d’un esprit insensible à la vie. Il s’étonnait chaque fois de cette sombre et mystérieuse impression, et, se sentant incapable de l’expliquer, il remettait la solution de ce problème à plus tard. Maintenant, le souvenir de ses perplexités méditatives lui revint soudain et il lui sembla que cela n’était pas dû au hasard.

Rien que le fait de s’être arrêté à la même place qu’auparavant lui sembla étrange ; comme s’il avait cru pouvoir encore penser comme précédemment et s’intéresser aux mêmes problèmes et aux mêmes tableaux qui l’intéressaient si peu de temps auparavant ! Il fut près d’en rire, mais, en même temps, sa poitrine se serra douloureusement. Il voyait devant lui, à peine perceptibles, comme dans un abîme, tout son passé, les pensées, les problèmes, les impressions d’autrefois, ainsi que ce panorama, et lui-même… Il lui semblait s’élever dans l’air et voir tout s’effacer de sa vue… Un mouvement involontaire lui rappela la présence de la pièce de monnaie dans sa main. Il desserra le poing, regarda attentivement la pièce et la jeta à toute volée dans l’eau. Après cela, faisant demi-tour, il s’en fut chez lui. Il lui sembla qu’il venait de couper, comme avec des ciseaux, le lien qui le reliait aux autres.

Il arriva chez lui vers le soir ; il avait donc marché pendant six heures. Comment il était rentré, par quels chemins il ne s’en souvenait pas. Tremblant comme un cheval fourbu, il se déshabilla, se coucha sur le divan, tira son manteau sur lui et sombra dans l’inconscience…

La nuit tombée, d’horribles cris le réveillèrent. Mais quels cris, mon Dieu ! Il n’avait jamais entendu de tels hurlements aussi inhumains, de tels grincements, de tels sanglots, de tels coups, de tels jurons, il n’aurait pu imaginer une telle bestialité, un tel délire. Il se redressa horrifié, et s’assit sur le lit ; sa souffrance lui coupait le souffle par instants. Mais les coups, les hurlements et les jurons montaient toujours en intensité. Et voilà qu’à sa profonde stupéfaction, il reconnut la voix de sa logeuse. Elle glapissait, elle hurlait, elle se lamentait, avec des mots rapides, hâtifs, indistincts, incompréhensibles, elle suppliait qu’on cessât de la battre ; car on la battait sans pitié dans l’escalier. La voix de celui qui la frappait était devenue si horrible à force de rage ; qu’elle n’était plus qu’un râle, et les mots qui sortaient encore de son gosier s’étranglaient, rapides et pressés. Soudain Raskolnikov se mit à trembler comme une feuille : il avait reconnu la voix de celui qui criait ainsi : c’était celle d’Ilia Pètrovitch : c’était lui qui battait la logeuse ! Il lui donnait des coups de pied, cognait sa tête contre les marches – on l’entendait distinctement aux bruits, aux cris, aux chocs ! Qu’est-ce donc ? Le monde a-t-il chaviré ? On entend, à tous les étages, dans tout l’escalier, s’amasser la foule ; on entend des voix, des exclamations ; les gens montent, bruyants, claquent des portes, accourent. « Mais pour quelle raison, pourquoi ? et comment est-ce possible ! », se dit-il, pensant avoir perdu la tête. Mais non, ce n’est pas possible, il entend trop distinctement !… mais alors, on va venir chez lui aussi, tout de suite, si c’est ainsi « car… c’est sans doute pour la même chose… pour cette chose d’hier… mon Dieu ! ». Il veut s’enfermer au crochet, mais il est incapable de lever le bras… et puis, c’est inutile ! La terreur s’applique comme une calotte de glace sur son âme, le terrasse, l’achève… Mais voici que le vacarme, qui dure depuis dix bonnes minutes, commence à se calmer. La logeuse gémit et soupire ; Ilia Pètrovitch menace et jure encore… Puis, le voilà qui s’apaise aussi ; bientôt on ne l’entend plus ; « serait-il parti ? mon Dieu ! oui, voici la logeuse qui s’en va aussi, toute gémissante et éplorée encore…, voici sa porte qui claque…, voici la foule qui se disperse et rentre dans les appartements ; les gens poussent des exclamations, ils discutent, ils s’interpellent, et leurs voix tantôt se haussent jusqu’au cri, tantôt s’abaissent jusqu’au murmure. Sans doute étaient-ils nombreux ; tout l’immeuble, peut-être. Mais mon Dieu ! est-ce possible ! Et pourquoi est-il venu ici ? ».

Raskolnikov s’affaissa, épuisé, sur le divan mais ne put plus retrouver le sommeil ; il resta ainsi une demi-heure, possédé d’une souffrance et d’une terreur plus violentes que toutes celles qu’il avait éprouvées jusqu’ici. Tout à coup, la lumière inonda sa chambre : Nastassia y entra, portant une bougie et une assiette de soupe. L’ayant regardé attentivement et voyant qu’il ne dormait pas, elle place la bougie sur la table ainsi que ce qu’elle avait apporté : l’assiette, la cuillère, le pain et le sel.

– Tu n’as pas mangé depuis hier, sans doute. Tu as vadrouillé toute la journée, évidemment, malgré ta fièvre.

– Nastassia, dis-moi, pourquoi a-t-on battu la logeuse ?

Elle le regarda curieusement.

– Qui a battu la logeuse ?

– Maintenant, il y a une demi-heure, Ilia Pètrovitch, l’adjoint du Surveillant, sur l’escalier… Pourquoi l’a-t-il battue ? et… pourquoi est-il venu ?

Nastassia l’examina longtemps, silencieuse et les sourcils froncés. Cet examen devint vite désagréable à Raskolnikov et finit même par l’effrayer.

– Nastassia, pourquoi ne dis-tu rien ? demanda-t-il enfin timidement et d’une voix faible.

– C’est le sang, répondit-elle enfin, doucement, comme se parlant à elle-même.

– Le sang !… quel sang ?… murmura-t-il, devenant livide, et se reculant vers le mur.

Nastassia continuait à le regarder silencieusement.

– Personne n’a battu la logeuse, prononça-t-elle d’une voix sévère et décidée.

Il la regarda, osant à peine respirer.

– Je l’ai bien entendu… j’étais éveillé… j’étais assis, murmura-t-il encore plus timidement. J’ai écouté longtemps. L’adjoint du Surveillant est venu. Tout le monde accourut sur l’escalier, de tous les appartements…

– Il ne s’est rien passé. C’est le sang qui crie en toi. C’est quand il ne peut plus s’échapper et qu’il tourne dans le foie, c’est alors qu’on délire… Tu manges, ou quoi ?

Il ne répondit pas. Nastassia restait debout à son chevet, le regardant fixement, et ne s’en allait pas.

– Je voudrais boire… Nastassiouchka.

Elle partit et, quelques instants après, revint avec de l’eau dans un pot en faïence ; mais il ne se rappela plus ce qui suivit. Il se souvint seulement qu’il avait bu une gorgée d’eau froide et qu’il en avait renversé sur sa poitrine. Ensuite, vint l’inconscience.

III

Sa conscience ne fut néanmoins pas totalement absente tout le long de sa maladie : c’était un état fiévreux, accompagné de demi-lucidité. Par après, il put se rappeler plusieurs détails de ce qui se passa à cette époque. Il lui semblait parfois voir beaucoup de monde se rassembler autour de lui, et vouloir l’emporter en se disputant vivement à son sujet. Parfois, il se trouvait seul dans la chambre ; tout le monde était parti, car on le craignait ; de temps en temps seulement, on entrouvrait la porte pour le regarder et le menacer. On se concertait à son sujet et on riait en le taquinant. Il se souvint d’avoir vu souvent Nastassia à son chevet ; il distingua encore un homme qu’il croyait connaître sans pouvoir se rappeler son nom, ce qui le rendait très anxieux et même le faisait pleurer. À certains moments, il lui semblait être alité depuis un mois, et parfois il lui semblait que c’était la même journée qui s’écoulait encore. Mais cela, cela s’était complètement effacé de sa mémoire ; en revanche il se répétait à chaque instant qu’il avait oublié quelque chose d’important qu’il n’aurait pas dû oublier et il s’en tourmentait, essayant de se rappeler de quoi il s’agissait ; il gémissait ; la rage s’emparait de lui, ou, parfois, une terreur horrible et insupportable. Alors il voulait se lever, fuir ; mais toujours quelqu’un l’en empêchait de force et il retombait dans un état d’impuissance et d’inconscience. Enfin, il reprit toute sa connaissance.

Cela se passa un matin, à dix heures. Par temps clair, vers cette heure-là, le soleil dessinait toujours une bande de lumière sur le mur droit de sa chambre et illuminait le coin près de la porte. À ce moment, près de son lit, se trouvaient Nastassia et un homme totalement inconnu, qui le regardait avec beaucoup de curiosité. C’était un jeune gaillard vêtu d’un caftan et portant barbiche ; à première vue, il semblait être un encaisseur. La porte était entrouverte et la logeuse regardait par l’entrebâillement. Raskolnikov se dressa sur son lit.

– Qui est-ce, Nastassia ? demanda-t-il en indiquant le gaillard.

– Le voilà qui revient à lui ! dit-elle.

– Il revient à lui, répéta l’encaisseur.

Voyant qu’il avait reprit conscience, la logeuse s’en fut immédiatement, et referma la porte. Elle avait toujours été timide et supportait mal les conversations et les explications. Âgée d’environ quarante ans, elle était grosse et grasse, noire de cheveux, les yeux foncés, affable à force de graisse et de paresse, et, en somme, fort avenante. Elle était pudique plus qu’il ne fallait.

– Qui… êtes-vous ? continua à questionner Raskolnikov en s’adressant à l’encaisseur. Mais, à cet instant, la porte s’ouvrit complètement, et Rasoumikhine entra, se courbant un peu à cause de sa haute stature.

– En voilà une cabine de vaisseau ! s’écria-t-il. Je m’y cogne toujours le front. Et ça s’appelle un appartement ! Te voilà revenu à toi ? Pachenka vient de me le dire.

– Il vient de revenir à lui, dit Nastassia.

– Il vient de revenir à lui, appuya de nouveau l’encaisseur en souriant.

– Et vous ? Ayez l’obligeance de me dire qui vous êtes ? lui demanda tout à coup Rasoumikhine. Moi, je suis Vrasoumikhine – non pas Rasoumikhine, comme tout le monde m’appelle, mais Vrasoumikhine – étudiant, de famille noble, et celui-ci est mon ami. Et vous, qui êtes-vous ?

– Moi, je suis encaisseur dans le bureau du marchand Chepolaïev, et je viens ici pour son compte.

– Veuillez prendre une chaise. (Rasoumikhine s’assit lui-même sur une chaise, de l’autre côté de la petite table). Ça, mon vieux, tu as bien fait de reprendre connaissance, continua-t-il en s’adressant à Raskolnikov. Voilà quatre jours que tu ne manges ni bois. Il est vrai, tu as bien avalé quelques cuillerées de thé. Par deux fois, j’ai fait venir Zossimov. Te souviens-tu de lui ? Il t’a ausculté consciencieusement et il a déclaré que, tout ça, ce sont des bêtises, que tu as eu un choc nerveux ou quelque chose de semblable. Une histoire purement nerveuse, et puis la nourriture était mauvaise, a-t-il dit ; trop peu de bière et de raifort, d’où la maladie, mais ce n’est rien, cela passera et s’effacera. Brave garçon, ce Zossimov ! Il devient un grand toubib. Alors, je ne veux pas vous retenir, dit-il de nouveau à l’encaisseur, veuillez exposer votre affaire. Remarque, Rodia, que c’est la deuxième fois déjà que l’on vient de son bureau ; seulement, c’est un autre qui est venu la fois passée, et avec celui-là, nous nous sommes déjà expliqués. Qui était celui qui est venu avant vous ?

– Il faut croire que c’était il y a trois jours, oui, c’est juste. C’était Alexeï Sémoenovitch. Il fait aussi partie de notre bureau.

– Il est plus malin que vous, dirait-on. Qu’en pensez-vous ?

– Oui, il est comme qui dirait plus posé.

– Très louable, votre modestie. Continuez.

– Voilà. À la prière de votre maman, un transfert d’argent a été opéré par l’intermédiaire de notre bureau – commença l’encaisseur, s’adressant directement à Raskolnikov – par l’intermédiaire d’Aphanassi Ivanovitch Vakhrouchine, dont vous avez entendu parler souvent. Au cas où vous seriez entièrement lucide, j’ai ordre de vous remettre trente-cinq roubles en mains propres. Car Sèmoène Sémoenovitch a reçu des ordres à ce sujet d’Aphanassi Ivanovitch, selon le désir de votre maman. Comprenez-vous ?

– Oui… je me rappelle… Vakhrouchine… murmura Raskolnikov pensivement.

– Avez-vous entendu : il se souvient du marchand Vakhrouchine ! s’écria Rasoumikhine. Comment ne serait-il pas conscient ? Entre autres, je remarque maintenant que vous êtes aussi un homme sensé. Eh oui ! Il est agréable d’écouter un discours intelligent.

– C’est bien lui, Vakhrouchine, Aphanassi Ivanovitch, qui, lorsque votre maman l’en a prié, vous a déjà envoyé de l’argent de cette manière, et il n’a pas refusé non plus cette fois, Sèmoène Sémoenovitch a été avisé ces jours-ci, comme il se devait, qu’il avait à vous transmettre trente-cinq roubles, en attendant mieux.

– Cet en attendant mieux » est décidément mieux que tout. Cette histoire avec « votre maman » n’est pas mal non plus. Et alors, d’après vous, est-il pleinement conscient ou non ? Qu’en pensez-vous ?

– D’après moi, il l’est. Seulement, il faudrait qu’il me donne un reçu.

– Il le griffonnera ! Qu’avez-vous là, un registre ?

– Oui. Voici.

– Donnez. Allons, Rodia, soulève-toi. Je te soutiendrai. Fiche-lui du Raskolnikov, prends la plume, mon vieux, car, à ce coup-ci, il nous faut plus d’argent que de mélasse.

– Je ne veux pas.

– Qu’est-ce que tu ne veux pas ?

– Je ne veux pas signer.

– Mais, animal, il faut un reçu !

– Je ne veux pas… d’argent…

– C’est de l’argent dont tu ne veux pas ! Ça, mon vieux, tu radotes, je m’en porte garant. Ne vous préoccupez pas de cela, je vous prie, ce n’est rien du tout… il déraisonne à nouveau. Ça lui arrive du reste aussi quand il est éveillé… Vous êtes un homme sensé et nous allons guider sa main, ainsi, simplement, et il va signer. Y êtes-vous ?

– Après tout, je préfère revenir une autre fois.

– Non, non ; pourquoi vous déranger ? Vous êtes un homme sensé… Allons, Rodia, ne retarde pas ton visiteur… tu vois, il attend, – et il voulut vraiment se mettre à guider la main de Raskolnikov.

– Laisse, je vais… prononça celui-ci.

Il prit la plume et signa dans le registre. L’encaisseur compta l’argent et s’en fut.

– Bravo ! Et maintenant, veux-tu manger, mon vieux ?

– Oui, répondit Raskolnikov.

– Avez-vous de la soupe ?

– De la soupe d’hier, répondit Nastassia qui était restée là tout le temps.

– De la soupe aux pommes de terre, ou à la semoule de riz ?

– Aux pommes de terre et à la semoule, – Je m’en doutais. Apporte la soupe, et du thé aussi.

– Bon.

Raskolnikov regardait tout avec ahurissement et avec une terreur obtuse et insensée. Il avait décidé de se taire et d’attendre ce qui allait suivre. « Je sens que je ne délire pas », pensait-il. « Je crois bien que c’est la réalité… »

Quelques instants plus tard, Nastassia apporta la soupe et déclara que le thé serait prêt de suite. Deux assiettes, deux cuillères et tout le service : sel poivre, moutarde pour le bouilli, etc… apparurent sur la table, ce qui n’était plus arrivé depuis longtemps déjà. La nappe était propre.

– Il ne serait pas mauvais, Nastassiouchka, que Praskovia Pavlovna nous expédie deux bonnes petites bouteilles de bière. Nous en boirions bien.

– Tu es dégourdi, toi ! murmura Nastassia, et elle s’en alla exécuter l’ordre.

Raskolnikov continuait à tout regarder d’un regard sauvage et tendu. Dans l’entre-temps, Rasoumikhine s’était assis sur le divan ; il saisit la tête de son camarade de la main gauche, avec une maladresse d’ours, bien que Raskolnikov eût pu se soulever par ses propres forces, puisa une cuillerée de soupe, souffla dessus à plusieurs reprises, afin qu’il ne s’y brûlât pas. Mais la soupe n’était pas bien chaude. Avec avidité, Raskolnikov avala une cuillerée, puis une autre, puis une troisième. Ici, Rasoumikhine s’arrêta soudain et déclara que, pour la suite, il faudrait prendre conseil de Zossimov.

À ce moment, Nastassia entra, portant deux bouteilles de bière.

– Veux-tu du thé ?

– Oui.

– Du thé, en vitesse, Nastassia ; pour le thé, je crois qu’on peut se passer de la Faculté. Et voici la bière !

Il s’assit sur la chaise, tira à lui la soupe et la bière et se mit à manger avec un tel appétit qu’on aurait cru qu’il n’avait plus rien avalé depuis trois jours.

– Mon cher Rodia, voilà plusieurs jours que je dîne ainsi chez vous, articula-t-il pour autant que le lui permettait sa bouche bourrée de viande. Et c’est Pachenka, ta chère logeuse, qui m’honore de cette façon. Moi, évidemment, je n’insiste pas… je ne proteste pas non plus. Et voici Nastassia avec le thé. Elle est bien preste ! Nastenka, veux-tu de la bière ?

– Tais-toi, brigand !

– Et du thé ?

– Du thé ? je veux bien.

– Verse-le. Attends, je vais t’en verser moi-même. Assieds-toi.

Il s’affaira, versa une tasse, puis une autre, abandonna le déjeuner et s’assit à nouveau sur le divan. Il entoura, comme tout à l’heure, la tête du malade de son bras gauche, le souleva et lui donna du thé par petites cuillerées, tout en soufflant avec une application spéciale sur la cuillère, comme si la chose la plus importante pour la guérison du malade consistait dans cette façon de procéder. Raskolnikov ne protestait pas, quoiqu’il se sentît la force de se soulever et de s’asseoir sur le divan sans aide étrangère, et non seulement de tenir la cuillère ou la tasse, mais même, peut-être, de marcher. Mais une sorte de ruse insolite, animale même, lui suggéra de cacher provisoirement ses forces, de se tenir coi, et s’il le fallait, de jouer celui qui ne comprend pas encore très bien, ce qui lui permettrait de tendre l’oreille et d’apprendre tout ce qui se passait. En fin de compte, il ne put maîtriser son dégoût : après une dizaine de cuillerées de thé, il libéra sa tête du bras qui la soutenait, repoussa la cuillère d’un mouvement d’enfant capricieux, et se laissa tomber sur les coussins. Sous sa tête, en effet, il y avait maintenant de vrais coussins, des coussins de duvet avec des taies propres ; il n’avait pas manqué de le remarquer.

– Il faudrait que Pachenka nous fasse parvenir aujourd’hui-même de la confiture de framboises pour lui faire une tisane, dit Rasoumikhine, se réinstallant à table et se remettant à manger et à boire.

– Où veux-tu qu’elle prenne de la framboise ? demanda Nastassia qui tenait sa soucoupe de ses cinq doigts écartés, et qui « filtrait » son thé à travers le sucre qu’elle tenait en bouche.

– Dans une boutique. Tu vois, Rodia, pendant ta maladie, il s’est passé ici pas mal de choses. Lorsque tu t’es enfui de chez moi comme un filou, sans me dire ton adresse, une telle rage m’a saisi que j’ai décidé de te retrouver et de te demander raison. J’ai commencé le jour même. J’ai couru, interrogé, questionné ! Cette adresse-ci, je l’avais oubliée ; du reste, je ne pouvais m’en souvenir pour la simple raison que je ne l’ai jamais connue. Mais je me rappelais que ton logement précédent était près des Piat Ouglov, dans l’immeuble Kharlamov. Ce que je l’ai cherché, cet immeuble Kharlamov ! Finalement, ce n’était pas l’immeuble Kharlamov, mais Buch – comme les consonances sont trompeuses parfois ! – Alors, je me suis fâché. Je me suis même lâché à tel point que, le lendemain, à tout hasard, je suis allé au Bureau des adresses, et, imagines-toi, on t’y a retrouvé en un clin d’œil. Tu y es renseigné.

– Moi, renseigné !

– Comment donc ! Mais le général Kobelev, celui-là, on n’a pu le trouver, du moins pendant que j’étais là. Trêve de discours. Dès que je suis arrivé ici, je me suis mis au courant de toutes tes affaires, de toutes, mon vieux, je sais tout ; Nastassia peut en témoigner : j’ai fait la connaissance de Nikodim Fomitch et d’Ilia Pètrovitch, du portier et de M. Zamètov, d’Alexandre Grigorievitch, secrétaire du bureau local, et, enfin de Pachenka – ça, c’était le comble.

– Tu l’as amadouée, bredouilla Nastassia avec un sourire fripon.

– Et vous-même pourriez venir par-dessus le marché, Nastassia Nikiforovna.

– Oh, toi, bandit ! s’écria Nastassia et elle pouffa de rire. Et je suis Pètrovna et pas Nikiforovna, ajouta-t-elle soudain, quand elle eut cessé de rire.

– J’en tiendrai compte. Alors, mon vieux, sans discours inutiles, j’ai voulu tout d’abord employer des remèdes radicaux pour extirper d’un coup tous les préjugés qui règnent ici ; mais Pachenka a eu raison de moi. Moi, mon vieux, je ne m’étais nullement attendu à ce qu’elle soit si… avenante… hein? Qu’en dis-tu ?

Raskolnikov se taisait quoiqu’il n’eût pas détourné un instant le regard inquiet qu’il fixait sur son ami.

– Même très avenante, continua Rasoumikhine, qui ne fut nullement déconcerté par le silence de son ami et comme approuvant une réponse reçue. Elle est même très bien, sur tous les chapitres.

– Ah, l’animal ! s’exclama Nastassia, que cette conversation plongeait dans une inexprimable béatitude.

– C’est bête, mon vieux, que, dès le début, tu n’aies pas su prendre le taureau par les cornes. C’est tout autrement qu’il fallait agir avec elle. Car, pour ainsi dire, c’est un caractère tout à fait inattendu ! Bon, nous en reparlerons par après, du caractère… Mais comment, entre autres, en arriver au point qu’elle ne voulut plus t’envoyer à dîner ? Ou bien, par exemple, cette traite ? Mais il faut être fou pour signer des traites ! Ou bien, par exemple, ce mariage projeté, du temps où la fille Natalia Iegorovna était vivante… Je sais tout ! Après tout, je vois que je touche la corde sensible et que je suis un âne, pardonne-moi. Mais à propos de bêtise, qu’en penses-tu ? Praskovia Pavlovna, mon vieux, n’est pas du tout aussi bête qu’on peut le supposer au premier abord.

– Non… murmura Raskolnikov, les yeux détournés, mais comprenant qu’il était avantageux de continuer l’entretien.

– N’est-ce pas ! s’écria Rasoumikhine, visiblement satisfait de ce qu’on lui eût répondu. Mais pas maligne non plus, hein ? Un caractère absolument, absolument inattendu ! Moi, mon vieux, je m’y perds en partie, je te l’avoue… Elle a quarante ans passés, elle dit qu’elle en a trente-six et d’ailleurs son aspect lui donne ce droit. Et puis, je te le jure, je la juge plutôt intellectuellement, suivant la seule métaphysique ; mon vieux, il est arrivé là une telle complication que ça en vaut bien l’algèbre ! Je n’y puis rien comprendre ! Enfin, laissons ces bêtises ; le fait est que, voyant que tu n’étais plus étudiant, que tu n’avais plus ni leçons ni costume, et que, après la mort de la demoiselle, elle n’avait plus à te traiter sur un pied familial, elle a eu peur. Et comme toi, de ton côté, tu t’es terré dans ton coin, sans maintenir les relations passées, la pensée lui est venue de te faire déguerpir. Elle avait cette intention depuis longtemps, mais elle ne put s’y résoudre à cause de la traite. En outre, tu affirmais toi-même que ta mère payerait…

– C’est ma bassesse qui m’a fait dire cela… ma mère en est au point de demander elle-même l’aumône… je mentais, pour pouvoir rester ici et… manger, prononça Raskolnikov à voix haute et distincte.

– Mais oui, c’est très raisonnable. Le hic, c’est qu’ici survint M. Tchébarov, conseiller de cour et homme d’affaires. Pachenka, sans lui, n’aurait rien entrepris, elle a trop de pudeur pour cela ; tandis que l’homme d’affaires n’a pas de pudeur, et, d’emblée, il a posé une question : y a-t-il de l’espoir de faire payer la traite ? Réponse : oui, car il y a là une mère qui, avec ses cent vingt-cinq roubles de pension, va tirer Rodienka de ce mauvais pas, même s’il fallait se priver de manger ; et il y a aussi une sœur qui accepterait la servitude pour sauver son petit frère. Alors, il s’est basé sur cela… Qu’as-tu à remuer ? J’ai découvert tous tes secrets, mon vieux, ce n’est pas inutilement que tu faisais des confidences à Pachenka lorsque tu avais encore des relations familiales avec elle ; je te le dis, parce que je t’aime bien… Et c’est ainsi : l’homme honnête et sensible fait des confidences, tandis que l’homme d’affaires écoute, et puis l’homme d’affaires en tire avantage. Alors, elle a cédé cette traite à Tchébarov, et celui-ci, sans se gêner, en a exigé formellement le paiement. Lorsque j’ai eu connaissance de cela, j’ai eu bien envie, par acquit de conscience, de lui jouer un tour de ma façon, mais l’entente se fit entre Pachenka et moi, et j’ai décidé d’étouffer cette affaire dans l’œuf en me portant garant que tu paierais. Je me suis porté garant pour toi, mon vieux, tu entends ? On appela Tchébarov : dix roubles pour lui fermer le museau et la traite en retour. La voici, j’ai l’honneur de vous la présenter : – vous êtes débiteur sur parole, actuellement ; prenez-la, elle est déchirée un peu, comme il se doit.

Rasoumikhine déposa la traite sur la table ; Raskolnikov la regarda, et, sans prononcer un mot, se retourna vers le mur. Rasoumikhine lui-même en fut offensé.

– Je vois, mon vieux, dit-il, une demi-minute plus tard, que j’ai de nouveau fait l’imbécile. J’avais espéré de te divertir, t’amuser par mon bavardage, mais je n’ai réussi qu’à faire mousser ta bile.

– Est-ce toi que je ne reconnaissais pas dans mon délire ? demanda Raskolnikov après s’être tu une minute et sans faire un mouvement.

– Oui, c’est moi. Et même tu entrais en rage à ce propos, surtout lorsque j’ai amené Zamètov.

– Zamètov ?… le secrétaire ?… Pourquoi ?

Raskolnikov s’était retourné brusquement et fixait Rasoumikhine.

– Mais qu’as-tu donc ?… Pourquoi t’émouvoir ainsi ? Il a voulu faire ta connaissance lui-même, car nous avons beaucoup parlé de toi… de qui, sinon, aurais-je appris tant de choses à ton sujet ? C’est un brave garçon, mon vieux, un garçon étonnant dans son genre, évidemment. À présent, nous sommes devenus amis, nous nous voyons presque tous les jours. J’habite maintenant dans le quartier. Tu ne le sais pas encore ? Je viens de m’installer. J’ai été deux fois chez Lavisa avec lui. Tu te souviens de Lavisa ? Lavisa Ivanovna ?

– Ai-je raconté quelque chose pendant mon délire ?

– Comment donc ! Tu ne t’appartenais plus !

– Qu’ai-je raconté ?

– Ça ! Qu’as-tu raconté ? C’est connu : ce qu’on raconte quand on a le délire… Maintenant, mon vieux, à l’ouvrage, sans perdre de temps.

Il se leva et saisit sa casquette.

– Qu’ai-je raconté ?

– Il y tient ! Craindrais-tu avoir révélé un secret ? N’aie pas peur, rien n’a été dit au sujet de la comtesse. En revanche, il a souvent été question dans tes propos d’un bouledogue, de boucles d’oreilles, de chaînes, de l’île Krestovsky, d’un portier, de Nikodim Fomitch et d’Ilia Pètrovitch, l’adjoint du surveillant. En outre, Monsieur a bien voulu s’intéresser particulièrement à sa propre chaussette, très particulièrement ! Vous n’arrêtiez pas de geindre : je veux qu’on me donne ma chaussette ! Zamètov lui-même a recherché tes chaussettes dans tous les coins et il t’a présenté ce torchon de ses mains parfumées et chargées de bagues. Alors, seulement, Monsieur s’est calmé et a tenu cette saleté dans ses mains durant vingt-quatre heures : il était impossible de te la retirer. Sans doute, elle doit encore se trouver quelque part sous les couvertures. Tu as aussi demandé les franges d’un pantalon, les larmes aux yeux, mon vieux ! Nous avons cherché à savoir quelles franges. Mais nous n’avons pu débrouiller ce que tu voulais… Alors, à l’ouvrage ! Il y a ici trente-cinq roubles ; j’en prends dix et je t’en rendrai compte dans une couple d’heures. Dans l’entre-temps, j’avertirai Zossimov, bien que, depuis longtemps, il aurait dû être ici, car il est onze heures passées. Et vous, Nastenka, venez de temps en temps ici pendant que je serai parti, pour lui donner à boire ou ce dont il a besoin… Je dirai moi-même à Pachenka ce qu’il faut. Au revoir !

– Pachenka ! il l’appelle Pachenka ! Rusée canaille, dit Nastassia après son départ.

Puis elle ouvrit la porte et se mit à écouter ; mais elle ne put résister à la tentation et courut elle-même en bas : c’était trop tentant, écouter ce qu’il pouvait bien raconter à la logeuse. On voyait d’ailleurs bien qu’elle était totalement charmée par Rasoumikhine.

La porte s’était à peine refermée sur elle que le malade rejeta ses couvertures et sauta comme un fou hors du lit. Il avait attendu avec une impatience angoissée, fébrile, qu’ils s’en allassent pour se mettre tout de suite à l’ouvrage. Mais quel était cet ouvrage ? – Il ne parvenait plus à s’en rappeler, « Mon Dieu ! Dites-moi une seule chose : le savent-ils ou non ? Et s’ils étaient au courant et dissimulaient afin de me tromper tant que je suis couché, puis qu’après, ils entrent en me disant que tout est découvert, et qu’ils n’attendaient que… Que dois-je faire à présent ? Je l’ai oublié, comme par un fait exprès ; je l’ai soudain oublié, il y a une minute, je le savais ! »

Il restait planté au milieu de la chambre et, dans une pénible incertitude, regardait autour de lui. Il approcha de la porte, tendit l’oreille, mais ce n’était pas cela. Soudain, comme s’il s’était rappelé ce qu’il avait à faire, il se précipita vers le coin et commença à l’explorer avec la main : mais ce n’était pas cela non plus. Il alla au poêle, l’ouvrit et fouilla dans les cendres : les franges du pantalon et les morceaux de la poche arrachée étaient comme il les avait jetés : donc personne n’y avait regardé ! Puis, il se souvint de la chaussette dont Rasoumikhine venait de lui parler. Elle était, en effet, sur le divan, sous la couverture, mais elle avait été à ce point frottée et salie depuis lors que, évidemment, Zamètov n’avait pu s’apercevoir de rien.

« Bah ! Zamètov !… Le bureau !… Pourquoi donc me convoque-t-on au bureau ? Où est la notification ? Bah !… j’ai confondu : c’est alors qu’on me demandait ! J’ai aussi examiné la chaussette, alors, et maintenant… maintenant, j’ai été malade. Pour quelle raison Zamètov est-il venu ? Pourquoi Rasoumikhine l’a-t-il amené ? », se murmurait-il, s’asseyant sans forces sur le sofa. « Qu’est-il donc ? Est-ce le délire qui continue, ou est-ce la réalité ? Je crois que c’est la réalité… Ah ! Je me rappelle : fuir ! Fuir tout de suite, il faut absolument, absolument fuir ! Oui…, mais où ? Et où sont mes habits ? Mes souliers ne sont pas là ! Ils les ont enlevés ! Dissimulés ! Je comprends ! Et voici le pardessus, il n’a pas été examiné ! Voici l’argent sur la table, Dieu merci ! Voici la traite… J’emporterai l’argent et je m’en irai, puis je louerai une autre chambre où ils ne me découvriront pas !… Oui, mais le bureau des adresses ? Ils trouveront ! Rasoumikhine trouvera. Mieux vaut s’enfuir tout à fait… au loin… en Amérique et que le diable les emporte ! Il faut prendre la traite aussi… elle pourra servir là-bas. Que dois-je encore emporter ? Ils pensent que je suis souffrant ! Ils ne soupçonnent même pas que je peux marcher, ha ! ha ! ha ! J’ai deviné à leurs yeux qu’ils n’ignorent rien ! Qu’ils me laissent seulement descendre l’escalier ! Et s’ils ont mis un homme là, un policier ? Qu’est-ce ? Ah ! Voilà de la bière qui est restée, une demi-bouteille, fraîche ! »

Il saisit la bouteille, où restait encore un verre de bière, et but d’un trait, avec délectation, comme s’il éteignait un feu intérieur. Mais un instant plus tard, la boisson lui fit tourner la tête et un léger et agréable frémissement lui parcourut l’échine. Il se recoucha et tira sur lui la couverture. Sa pensée, déjà maladive et dispersée, s’embrouilla de plus en plus et bientôt le sommeil, agréable, descendit sur lui. Il posa avec délice sa tête sur l’oreiller, s’enveloppa bien dans la couverture ouatée qui remplaçait maintenant le manteau, soupira doucement et sombra dans un sommeil profond et réparateur.

Il se réveilla, entendit que quelqu’un était entré dans sa chambre, ouvrit les yeux et vit Rasoumikhine qui, sur le pas de la porte, hésitait à entrer. Raskolnikov s’était rapidement soulevé et le regardait comme s’il essayait de se souvenir de quelque chose.

– Ah, tu ne dors pas ! Me voici. Nastassia, apporte le paquet ! cria Rasoumikhine dans l’escalier. Je vais te rendre mes comptes tout de suite…

– Quelle heure est-il ? demanda Raskolnikov en regardant tout autour de lui avec inquiétude

– Tu as dormi comme du plomb, mon vieux, c’est le soir, il est déjà six heures. Tu as dormi plus de six heures…

– Mon Dieu ! Comment est-ce possible !…

– Mais quoi ? Tant mieux pour ta santé ! Qu’est-ce qui presse ? As-tu un rendez-vous ? Nous avons tout le temps. J’attends ton réveil depuis trois heures. Je suis venu voir au moins trois fois, mais tu dormais. J’ai été deux fois chez Zossimov : il n’était pas là. Mais ce n’est rien, il viendra !… Je suis aussi sorti pour mes petites affaires personnelles. Car j’ai déménagé, complètement, avec mon oncle. Car j’ai un oncle, maintenant… Au diable, l’oncle !… À l’ouvrage !… Donne ici le paquet, Nastenka. Nous allons… Et comment vas-tu, mon vieux ?

– Je vais bien, je ne suis pas malade… Rasoumikhine, es-tu ici depuis longtemps ?

– Je te l’ai dit, j’attends depuis trois heures.

– Non, avant ?

– Quoi, avant ?

– Depuis quand viens-tu ici ?

– Mais je t’ai tout raconté tout à l’heure ; tu ne te rappelles pas ?

Raskolnikov devint pensif. Il se souvenait de ce qui s’était passé tout à l’heure comme si c’était un songe, et, ne pouvant s’en souvenir clairement, il regardait interrogativement Rasoumikhine.

– Hum ! dit celui-ci, tu as oublié ! Il m’a bien semblé tantôt que tu n’étais pas tout à fait… Ça va mieux, maintenant, après le sommeil… Vrai, tu as bien meilleure mine. Bravo, mon vieux ! Allons, à l’ouvrage ! Ta mémoire te reviendra tout de suite. Regarde ici, chère âme.

Il se mit à défaire le paquet auquel il s’intéressait visiblement.

– Ceci, mon vieux, j’y tenais particulièrement. Car il fallait bien que tu aies figure humaine. Procédons avec ordre. Commençons par le haut. Vois-tu cette casquette ? commença-t-il, sortant du paquet une assez jolie coiffure, mais qui, en somme, était fort ordinaire et bon marché. Laisse-moi te l’essayer.

– Tout à l’heure, prononça Raskolnikov, se défendant hargneusement de la main.

– Non, mon vieux Rodia, laisse-moi faire, tout à l’heure ce sera trop tard ; et puis, je ne dormirai pas de toute la nuit, car je l’ai achetée au hasard, sans prendre tes mesures. Tout juste ! s’exclama-t-il triomphalement, lorsqu’il l’eut essayée. Tout juste la pointure qu’il fallait ! La coiffure, mon vieux, c’est la pièce la plus importante de l’habillement ; c’est une recommandation en son genre. Mon ami Tolstiakov est obligé d’enlever son couvre-chef chaque fois qu’il entre dans quelque endroit public où tout le monde garde le chapeau. Tous pensent que c’est par humilité, mais, en fait, il a honte de son nid d’oiseau. C’est un homme pudique, Tolstiakov. Alors, Nastenka, voici deux coiffures : ce palmerston (il pêcha dans le coin le vieux chapeau tout défiguré de Raskolnikov qu’il appela, Dieu sait pourquoi palmerston), et ce pur joyau ? Peux-tu évaluer son prix, Rodia ? Et toi, Nastassiouchka ?
Il s’adressa à elle, voyant qu’il ne lui répondait pas.

– Tu l’as bien payé vingt kopecks, répondit Nastassia.

– Vingt kopecks ! Imbécile ! s’écria-t-il froissé. De nos jours, on ne t’achèterait pas toi-même pour vingt kopecks ! Quatre-vingts kopecks ! Et encore, c’est parce qu’elle est usagée. Il est vrai qu’il y a une convention : quand celle-ci sera usée, il t’en donnera une neuve pour rien l’année prochaine ; je te le jure ! Venons-en aux États-Unis d’Amérique, comme on disait chez nous au Lycée. Je t’avertis : je suis fier du pantalon, et il déploya devant Raskolnikov un pantalon gris, fait en tissu d’été. Pas le moindre trou, pas la moindre tache, et très convenable, quoiqu’il ait déjà été porté ; le gilet est assorti, comme l’exige la mode. Qu’il soit usagé, c’est tant mieux : c’est plus doux, plus souple… Tu vois, Rodia, pour faire carrière, il suffit, d’après moi, de toujours observer les saisons ; si tu n’exiges pas des asperges en janvier, tu économiseras quelques roubles ; de même pour cet achat.

Actuellement, c’est l’été, et j’ai fait un achat estival, car, en automne, des vêtements plus chauds seront nécessaires, et il faudra jeter ceux-ci… d’autant plus qu’ils se seront détruits d’eux-mêmes, sinon par le fait d’une prospérité accrue, du moins par l’action de difficultés intestines, si l’on peut dire. Combien, d’après toi ? – Deux roubles vingt-cinq kopecks ! Et souviens-toi, toujours la même condition celui-ci usé, l’année prochaine, tu en reçois un autre pour rien ! Chez Fediaïev, on ne pratique pas autrement : tu paies, une fois, et c’est pour toute la vie ; ceci parce que tu n’y retournes plus. Alors, voyons les bottes. Qu’en dis-tu ? On voit bien qu’elles sont usagées, mais elles iront encore bien deux mois, car c’est de la marchandise importée : elles ont été refilées à la friperie par le secrétaire de l’ambassade d’Angleterre ; il ne les avait portées que six jours, et puis il a eu un besoin d’argent. Prix : un rouble cinquante kopecks. N’est-ce pas un achat heureux ?

– Peut-être n’est-ce pas la pointure ? remarqua Nastassia.

– Pas la pointure ? Pourquoi ? Il sortit de sa poche le vieux soulier de Raskolnikov, tout recroquevillé, troué, plaqué de boue. J’avais prévu cela et on m’a donné la mesure d’après ce monstre. Quant au linge, je me suis arrangé avec la logeuse. Voici : avant tout, trois chemises, elles sont de toile, mais le plastron est à la mode… Alors, quatre-vingts kopecks la casquette, deux roubles vingt-cinq les autres vêtements, cela fait trois roubles cinq kopecks ; un rouble cinquante les bottes – car elles sont vraiment très bien – cela fait quatre roubles cinquante-cinq kopecks, et cinq roubles tout le linge – on a fait un prix pour le tout cela fait au total neuf roubles cinquante-cinq kopecks.

– Veuillez accepter quarante-cinq kopecks de monnaie, en sous de cuivre, que voici. Ainsi, Rodia, ta garde-robe est maintenant reconstituée, car, à mon avis, ton pardessus, non seulement convient encore, mais possède même un air spécialement distingué : voilà ce que c’est que de commander ses vêtements chez Charmer ! Les chaussettes et le reste, je laisse cela à tes soins ; il nous reste vingt-cinq petits roubles, et ne t’inquiète pas au sujet de Pachenka et du loyer ; je lui ai parlé : crédit ultra-illimité. Et maintenant, permets-moi de te changer de linge, car, actuellement, c’est surtout ta chemise qui est malade.

– Laisse-moi ! Je ne veux pas ! se défendait Raskolnikov qui avait écouté avec répugnance cette relation enjouée de l’achat des vêtements.

– Ce n’est pas permis, mon vieux, pourquoi aurais-je alors battu le pavé ? insista Rasoumikhine. Nastassia, ne sois pas gênée, aide-moi… voilà, – et, malgré la résistance de Raskolnikov, ils lui changèrent quand même son linge. Puis, ce dernier s’affala sur les coussins et se tut deux minutes.

« Ils sont tenaces, ils ne me lâchent pas », pensait-il.

– Avec quel argent a-t-on payé tout cela ? demanda-t-il enfin en regardant le mur.

– Quel argent ? Ceci est un peu fort ! Mais avec ton argent ! L’encaisseur de chez Vakhrouchine est venu tout à l’heure, ta mère a envoyé de l’argent, l’aurais-tu oublié aussi ?

– Maintenant, je me souviens…, prononça Raskolnikov après une longue et sombre méditation.

Rasoumikhine le regardait avec inquiétude, les sourcils froncés.

La porte s’ouvrit et un homme grand et robuste entra. Raskolnikov le reconnut vaguement.

– Zossimov ! Enfin ! s’écria Rasoumikhine tout heureux.

IV

Zossimov était un homme gras et de haute taille. Il avait une figure bouffie, pâle, toujours rasée de près, des cheveux blonds et raides. Il portait des lunettes et avait à un doigt, gonflé de graisse, une grande chevalière d’or. Il était âgé d’environ vingt-sept ans. Il était vêtu d’un large et élégant pardessus, d’un clair pantalon d’été et tous ses vêtements, en général, étaient larges et élégants ; il était tiré à quatre épingles : linge irréprochable et chaîne d’or massif. Ses manières étaient lentes, nonchalantes aurait-on dit, mais en même temps d’une aisance étudiée. Sa prétention, qu’il s’efforçait d’ailleurs de cacher soigneusement, perçait à chaque instant. Tous ceux qu’il fréquentait trouvaient qu’il avait un caractère difficile, mais qu’il connaissait son métier.

– Par deux fois je suis passé chez toi, mon vieux… Tu vois, il est revenu à lui ! s’écria Rasoumikhine.

– Je vois, je vois. Et comment nous sentons-nous maintenant ? demanda Zossimov au malade, le regardant attentivement et s’asseyant à ses pieds, sur le divan, où il s’étendit tout de suite du mieux qu’il put.

– Toujours le spleen, continua Rasoumikhine. On vient de lui changer son linge et il a manqué d’en pleurer.

– C’est compréhensible. On aurait pu attendre s’il n’en avait pas envie… Le pouls est parfait. Toujours de légers maux de tête ?

– Je suis bien portant ; je suis absolument bien portant ! insista nerveusement Raskolnikov qui se souleva sur le divan et dont les yeux jetèrent un éclair. Mais il retomba tout de suite et se retourna vers le mur. Zossimov l’observant avec attention.

– Tout va très bien… tout est parfait, prononça-t-il nonchalamment. A-t-il mangé quelque chose ?

Rasoumikhine le renseigna et demanda ce qu’on pouvait lui donner.

– On peut tout lui donner… de la soupe, du thé… Pas de champignons ni de cornichons marinés évidemment ; pas de viande non plus et… mais à quoi bon bavarder !… Il échangea un coup d’œil avec Rasoumikhine. Au diable les prescriptions ; je viendrai encore le voir demain.

– Demain soir je l’emmène en promenade ! décida Rasoumikhine. Au jardin Youssoupov ; ensuite nous irons au « Palais de Cristal ».

– Je ne le bousculerais pas encore demain, mais en somme… un peu… nous verrons bien alors après tout.

– Dommage ! Je pends justement la crémaillère aujourd’hui ; il devrait en être ! On l’installera sur un divan avec nous ! Tu viens ? demanda-t-il soudain à Zossimov. Prends garde, n’oublie pas ; tu as promis de venir.

– Plus tard, probablement. Qu’as-tu donc organisé ?

– Mais rien, il y aura seulement du thé, du vodka, des harengs. On servira un pâté. Une réunion d’amis.

– Qui viendra, au juste ?

– Mais tous les gens d’ici, presque tous des nouveaux venus ; excepté peut-être le vieil oncle qui est, du reste, également nouveau venu ; il est arrivé hier à Petersbourg, pour je ne sais quelles menues affaires ; on ne se voit d’ailleurs que tous les cinq ans.

– Que fait-il ?

– Il a vivoté toute sa vie comme directeur d’un bureau des postes de district… il touche une maigre pension, il a soixante-cinq ans, n’en parlons pas… Je l’aime bien en somme… Porfiri Pètrovitch viendra également ; il est juge d’instruction… et pravovède. Tu dois le connaître…

– C’est aussi un de tes parents ?

– Des plus éloignés ; mais pourquoi prends-tu cet air renfrogné ? Tu ne veux sans doute pas venir parce que vous vous êtes querellé autrefois ?

– Je me fiche pas mal de lui…

– Tant mieux. Et y aura encore des étudiants, un instituteur, un fonctionnaire, un musicien, un officier, Zamètov…

– Dis-moi, veux-tu, que peut-il y avoir de commun entre : toi ou bien entre lui – Zossimov montra Raskolnikov de la tête – et un quelconque Zamètov ?

– Oh ! Ces gens difficiles ! Les principes !… Tu te trouves installé sur ces principes comme sur des ressorts tu n’oses pas bouger de toi-même, mais d’après moi c’est un brave homme – voilà le principe, et je ne veux plus rien savoir d’autre. Zamètov est un type magnifique.

– Et il se fait graisser la patte !

– Et alors ? Je m’en fiche pas mal ! Qu’est-ce que cela peut faire ? s’écria tout à coup Rasoumikhine avec une nervosité anormale. L’ai-je donc jamais approuvé de se faire graisser la patte ? Je t’ai dit seulement que c’était un brave type dans son genre ! Et vrai, si l’on examinait à fond tous les genres, en compterait-on beaucoup de braves gens ? Mais dans l’éventualité d’un tel examen, je suis sûr que je ne vaudrais pas plus qu’un oignon étuvé et encore seulement si l’on te joignait à moi en supplément !…

– C’est peu ; j’en donnerais bien deux de toi…

– Et moi je n’en donnerais qu’un ! En voilà de l’esprit ! Zamètov n’est encore qu’un gamin, je lui donne la fessée, et c’est pourquoi il faut l’attirer et non le repousser. Repousser quelqu’un ne le corrige pas, à plus forte raison s’il s’agit d’un gamin. Avec un enfant il faut faire doublement attention. C’est vous, têtes de bois progressistes, qui ne comprenez rien à rien ! Vous ne respectez pas l’homme et par là vous vous offensez vous-mêmes… Si tu veux savoir tout, il y a maintenant une histoire à laquelle nous participons en commun.

– Curieux de savoir.

– Toujours à propos du peintre… du peintre en bâtiment. Nous saurons bien le sortir de cette histoire. Du reste, il n’y a rien de grave. L’affaire est tout à fait, tout à fait claire maintenant ! nous ne ferons qu’activer la solution.

– De quel peintre parles-tu ?

– Comment ! Ne te l’ai-je pas raconté ? Non ? Ah, mais oui ! J’avais seulement commencé… c’est à propos de l’assassinat de la vieille usurière… Il y a un peintre qui y est impliqué.

– Oui. L’assassinat, j’en ai déjà entendu parler avant toi et je m’intéresse à cette affaire… en partie… à cause d’un incident. Je l’ai lu dans les journaux ! Quant au…

– Lisaveta, on l’a tuée aussi ! lança tout à coup Nastassia s’adressant à Raskolnikov. Elle était restée tout ce temps dans la chambre, dans le coin près de la porte, à écouter.

– Lisaveta ? murmura Raskolnikov d’une voix à peine perceptible.

– Lisaveta, la marchande. Ne la connais-tu pas ? Elle venait ici en bas. Elle t’a même réparé une chemise.

Raskolnikov se retourna vers le mur où il choisit sur le papier jaune, tout sale, semé de petites fleurs blanches, une de celles-ci, difforme, avec des petites raies brunes, et il se mit à l’examiner. Il compta le nombre de pétales, les dentelures, les petits traits bruns. Il sentait que ses membres s’étaient engourdis, mais il n’essayait même pas de bouger et regardait fixement la fleur.

– Qu’y a-t-il à propos de ce peintre ? dit Zossimov, avec un mécontentement particulier, coupant le bavardage de Nastassia.

Celle-ci poussa un soupir et se tut.

– Ils l’ont accusé d’être l’un des assassins ! continua Rasoumikhine avec feu.

– Y a-t-il des preuves ?

– Du diable s’il y a des preuves ! En somme, on l’a accusé précisément sur une preuve, mais cette preuve n’en est pas une et c’est ce qu’il faut démontrer ! C’est ainsi que la police s’est trompée sur tout… sur… comment s’appellent-ils donc ?… Koch et Pestriakov. Ouais ! comme tout cela se fait stupidement, cela rend malade ! Pestriakov viendra peut-être me voir aujourd’hui… À propos, Rodia, tu es déjà au courant de cette histoire ; elle est arrivée avant que tu ne tombes malade, la veille précisément de ton évanouissement dans le bureau, au moment où l’on en parlait…

Zossimov jeta un regard curieux à Raskolnikov ; celui-ci ne bougeait pas.

– Tu sais, Rasoumikhine, tu es, en somme, remuant en diable, remarqua Zossimov.

– Tant pis, mais nous l’en sortirons ! s’écria Rasoumikhine, frappant la table du poing. Qu’est-ce qui choque là-dedans ? Ce n’est pas le fait qu’ils se trompent ; se tromper est une chose excusable, par là on atteint la vérité. Ce qui m’irrite, c’est qu’ils radotent et qu’ils admirent leur propre radotage. J’ai du respect pour Porfiri, mais… Qu’est-ce qui les déroute dès l’abord ? La porte était fermée et quand Koch et Pestriakov sont revenus avec le portier, elle était ouverte : donc Koch et Pestriakov sont les assassins ! Voilà leur logique !

– Ne t’excite pas ; on les a simplement retenus ; on ne peut quand même pas… À propos, j’avais déjà rencontré ce Koch ; il se révéla être un acheteur des objets non dégagés ! Hein ?

– Oui, un filou quelconque ! Il achète aussi des traites. Un chevalier d’industrie. Qu’il aille au diable ! Comprends-tu ce qui me met en rage ? C’est leur routine ! Leur routine vétuste, plate, racornie ! Dans cette affaire, il y a moyen de découvrir une voie nouvelle. On peut tomber sur la bonne piste en se basant uniquement sur des données psychologiques. « Nous avons des faits », disent-ils. Les faits ne sont pas tout, ou, tout au moins, la moitié de la chose consiste à savoir se servir des faits !

– Et tu sais te servir des faits ?

– Mais comment se taire quand on sent, nettement, que l’on pourrait aider à la solution si… Eh ! Tu la connais en détail, l’affaire ?

– Je t’écoute au sujet du peintre.

– Ah, voilà ! Eh bien ! écoute l’histoire : le troisième matin après l’assassinat, lorsqu’ils étalant encore empêtrés dans les Koch et les Pestriakov – quoique ceux-ci eussent justifié chaque pas, c’était l’évidence même – se déclare le plus inattendu des faits. Un certain Douchkine, paysan, patron d’un débit de boissons situé en face de la maison en question, se présenta au bureau avec un écrin contenant des boucles d’oreilles d’or et raconta tout un roman : « Il y a trois jours, le soir, un peu passé huit heures » – le jour et l’heure ! tu saisis ? – « Mikolaï, l’ouvrier peintre, qui était déjà venu chez moi dans la journée, s’amène dans mon café et m’apporte cette boîte avec des boucles d’oreilles. Il voulait me la donner en gage pour deux roubles. Quand je lui demandai : où l’as-tu prise ? il répondit qu’il l’avait trouvée sur le trottoir. Je ne l’ai pas interrogé là-dessus » – c’est Douchkine qui parle

– « et je lui ai sorti un petit billet » – c’est-à-dire un rouble – « car, pensai-je, si ce n’est pas moi, c’est un autre qui le prendra et, quant à l’argent, il le boira quand même. Mieux vaut que l’objet reste chez moi : on trouve ce qu’on cache, et si quelque chose arrive, ou qu’il y ait des bruits, alors je le présenterai. » – Évidemment, il raconte là le songe de sa grand’mère ; il ment comme un cheval, je connais moi-même ce Douchkine, c’est aussi un usurier et un receleur et, ce bijou de trente roubles, ce n’est pas pour le « présenter » qu’il l’a chipé à Mikolaï. C’est la frousse qui le fait parler. Que le diable l’emporte ; écoute, Douchkine continue : « Je connais Mikolaï Dèmèntiev depuis l’enfance, il est paysan de notre province et de notre district Zaraïsky, car nous sommes, nous-mêmes, de la province de Riasan. Et Mikolaï, bien qu’il ne soit pas un ivrogne, aime à boire un coup, et nous savions qu’il travaillait comme peintre dans cette maison, avec Mitreï qui est du même pays que lui. Et quand il eut reçu le petit billet, il le changea tout de suite, but deux verres sur le coup, prit sa monnaie et s’en alla. Je n’ai pas vu Mitreï avec lui, à cette heure-là. Et le jour d’après, voilà que nous apprenons qu’on a tué avec une hache Alona Ivanovna et sa sœur Lisaveta Ivanovna. Nous les connaissions et c’est alors que le doute nous a saisis – car il était connu de nous que la morte prêtait sur gages. Alors, je suis allé à la maison et, discrètement, sans bruit, j’ai cherché à savoir : Mikolaï est-il là ? ai-je demandé avant tout. Et Mitreï m’a répondu que Mikolaï est en vadrouille, qu’il est revenu seul à la maison, à l’aube, qu’il est resté dix minutes, puis qu’il est reparti. Mitreï ne l’a plus vu depuis lors et a achevé l’ouvrage tout seul. Leur travail était à faire dans un appartement donnant sur le même escalier que l’appartement des femmes assassinées, au premier étage, Quand nous avons entendu cela, nous n’en avons parlé à qui que ce soit. » – C’est toujours Douchkine qui parle – « Alors nous nous sommes informés du mieux que nous pouvions sur l’assassinat et nous sommes rentrés chez nous toujours en proie au même doute. Et ce matin, à huit heures » – c’est-à-dire le lendemain du crime, tu comprends ? – « je vois Mikolaï qui entre chez moi, légèrement ivre, mais pas au point de ne pouvoir comprendre la conversation, il s’assied et il se tait. À part lui, il n’y avait chez moi qu’un étranger, un habitué, qui dormait sur le banc, et mes deux garçons, – As-tu vu Mitreï ? lui demandai-je. – Non, dit-il. – Et n’es-tu pas revenu ici ? – Non, pas depuis trois jours. – Et aujourd’hui, où as-tu dormi ? – Aux Sables, chez les gars de Kolomma. – Où as-tu pris les boucles ? – Je les ai trouvées sur le trottoir, dit-il d’une façon bizarre et en détournant les yeux. – Et as-tu entendu ce qui est arrivé ce soir-là, à cette heure, sur l’escalier ? – Non ! Et il écoutait, les yeux hors de la tête, puis il devint blanc comme la craie. Je lui raconte alors l’histoire, et je le vois qui prend son chapeau et veut se lever. Mais moi, je veux le retenir. – Attends, Mikolaï, prends encore un verre, et je fais signe au garçon pour qu’il ferme la porte, tandis que je sors de derrière le comptoir, mais voilà tout à coup qu’il bondit et se sauve au dehors, les jambes à son cou, tout droit dans la ruelle.

C’est tout ce que j’en ai vu. Alors, mon doute s’est dissipé, car, en fait, c’est… »

– Évidemment ! prononça Zossimov.

– Un moment ! Écoute la suite ! On se met tout de suite au trousses de Mikolaï, on retient Douchkine et on fouille chez lui ; on arrête Mitreï et on met aussi les gars de Kolomma sur la sellette et voilà que, il y a trois jours, on amène Mikolaï lui-même : on l’avait arrêté dans une auberge, près de l’octroi de N… Il était arrivé là, avait ôté sa croix d’argent, et, l’offrant en échange, avait demandé un flacon. On le lui donne. Quelques instants plus tard, une femme se rend à l’étable et voit, par une fente de la grange, Mikolaï qui essaie de passer sa tête dans un nœud coulant formé par la boucle de sa ceinture qu’il avait attachée à une poutre. La femme se met à hurler à tue-tête, et on accourt. « Ah, voilà comme tu es ! » – « Menez-moi au commissariat, dit-il, j’avouerai tout. »

Alors, on le mène avec tous les honneurs qui lui sont dus, au commissariat, c’est-à-dire ici… On l’interroge : – Alors, quoi ? comment ? quand ? quel âge ? – Vingt-deux, – etc.

Question : – Pendant que vous étiez à l’ouvrage, dans la maison, Mitreï et toi, n’avez-vous pas vu quelqu’un dans l’escalier, à telle heure ?

Réponse : – certainement, il est passé des gens, mais nous n’avons remarqué personne. – N’avez-vous pas entendu de bruit, ou quoi ? – Rien de particulier. – Et savais-tu, toi, Mikolaï, que ce jour même, on avait assassiné et dépouillé, à telle heure, telle veuve, avec sa sœur ? – Je n’en savais rien du tout. C’est Aphanassi Pavlovitch qui m’a tout dit au débit, le troisième jour. – Et où as-tu pris les boucles ? – Je les ai trouvées sur le trottoir. – Pourquoi n’as-tu pas repris ton travail avec Mitreï ? – Parce que j’ai fait la noce. – Où as-tu fait la noce ? – À tel et tel endroit. – Pourquoi t’es-tu enfui de chez Douchkine ? – J’avais peur. – De quoi ? – D’être accusé. – Comment as-tu pu avoir peur de cela si tu te sentais innocent ?…

– Eh bien ! crois-moi ou ne me crois pas, Zossimov, mais cette question a été posée et précisément dans ces termes-là, je le sais positivement, on me l’a rapporté ! Qu’en penses-tu ! Hein ?

– Mais enfin, des preuves existent quand même.

– Je ne parle pas de preuves maintenant, mais de cette question, de leur manière de comprendre leur fonction. Au diable !… Alors, on lui serre la vis d’un cran, puis d’un autre et finalement, il avoue tout : « C’est pas sur le trottoir, mais dans le logis où nous travaillions, Mitreï et moi, que je les ai trouvées. – Comment cela ? – Voici comment : On avait travaillé toute la journée, moi et Mitreï, jusqu’à huit heures et on voulait partir, quand Mitreï prend le pinceau et me barbouille la figure de couleur, puis il prend les jambes à son cou et moi je me mets à ses trousses. Je cours après lui en jurant, mais, en débouchant de l’escalier, voilà que je fonce droit sur le portier et des messieurs – combien étaient-ils, cela, je ne m’en souviens pas – puis le portier m’a engueulé pour ça, l’autre portier également, la femme du portier est sortie et nous a injuriés aussi. Un monsieur qui entrait avec une dame nous a interpellés, car nous étions couchés, Mitka et moi, en travers de l’entrée : j’avais saisi Mitka aux cheveux, et je l’avais renversé en me mettant à le rosser et Mitka, sous moi, me saisit aussi par les cheveux et me rendit coup pour coup. Ce n’est pas par méchanceté que nous faisions cela, mais simplement par jeu. Alors Mitka m’a échappé, s’est sauvé dans la rue, et je l’ai poursuivi. Je n’ai pu le rattraper, puis je suis revenu seul dans le logis, car il fallait encore tout mettre en ordre. Je commence à ranger en attendant Mitreï, croyant qu’il allait revenir. Alors, je marche sur une boîte près de la porte du palier, dans le coin. Je regarde, elle est emballée dans du papier. J’enlève le papier et je vois la boîte fermée par de tout petits crochets, que je défais, et j’aperçois des boucles d’oreilles dans la boîte… »

– Derrière la porte ? Elle était derrière la porte ? Derrière la porte ? s’écria tout à coup Raskolnikov, regardant Rasoumikhine d’un œil trouble et se soulevant lentement sur le divan.

– Oui… et alors ? Qu’as-tu ? Qu’est-ce qui t’arrive ?

Rasoumikhine s’était aussi soulevé.

– Rien !… répondit Raskolnikov d’une voix à peine audible, se laissant à nouveau aller sur le coussin et se retournant vers le mur.

Tout le monde se tut un instant.

– Il s’était assoupi… sans doute, au réveil… dit enfin Rasoumikhine, regardant Zossimov interrogativement.

Celui-ci fit un léger signe de tête négatif.

– Continue donc, dit Zossimov ; qu’est-il arrivé ensuite ?

– La suite est claire. Dès qu’il vit les boucles d’oreilles, il oublia l’appartement ainsi que Mitka, saisit son chapeau et courut chez Douchkine, dit qu’il avait trouvé la boîte sur le trottoir et en reçut un rouble. Il mentait, comme tu sais déjà. Après quoi il se mit à faire la noce. À propos de l’assassinat, il confirme ce qu’il a déjà déclaré : « Je ne sais rien de rien, je n’en ai entendu parler qu’au troisième jour ». – « Pourquoi ne t’es-tu pas présenté ici ? » – « J’avais peur. » – « Pourquoi voulais-tu te pendre ? » – « À cause de l’idée. » – « De quelle idée ? » « Qu’on me condamnerait. » – Voilà toute l’histoire. Et que penses-tu qu’ils en aient conclu ?

– Que penser ? Ils ont une piste, n’importe laquelle. C’est un fait. On ne va quand même pas le relâcher, ton peintre ? – Mais ils l’ont accusé de meurtre, maintenant ! Ils n’ont même plus de doutes…

– Tu te trompes ; tu t’échauffes. Conviens que, si ce jour-là, à cette heure-là, les boucles ont passé du coffre de la vieille aux mains du garçon, cela a dû se faire d’une manière ou d’une autre ! C’est important pour une pareille instruction.

– Comment ont-elles passé dans ses mains ? s’écria Rasoumikhine. Et toi, un médecin dont l’obligation est d’étudier l’homme et qui a la possibilité, avant tout autre, d’approfondir la nature humaine, ne vois-tu donc pas quelle est la nature de ce Mikolaï. Ne vois-tu donc pas que tout dans sa déclaration est véridique ? Tout s’est passé comme il l’a déclaré et c’est ainsi que le bijou est passé dans ses mains. Il a marché sur la boîte et l’a ramassée !

– Véridique ! Il a lui-même avoué qu’il avait menti la première fois.

– Écoute-moi. Écoute attentivement : le portier, Koch, Pestriakov, l’autre concierge, la femme du premier portier et son amie qui était alors dans la loge, le conseiller de Cour Krioukov qui venait de descendre de fiacre et qui entrait sous le porche, une dame au bras, tous, c’est-à-dire huit ou dix témoins déclarent avec unanimité que Nikolaï était couché avec Dimitri, qu’il était occupé à le rosser et que l’autre l’avait empoigné par les cheveux et cognait aussi. Ils sont couchés au milieu de l’entrée et obstruent le passage ; on les injurie de tous les côtés et eux, « comme des gosses » (expression employée par les témoins), se débattent, glapissent, rient à gorge déployée avec des figures hilares et se poursuivent dans la rue comme des enfants. Tu as entendu ? Maintenant je te prie de remarquer le fait suivant : les corps, en haut, sont encore chauds, tu entends, chauds ; on les a trouvés encore chauds ! S’ils avaient tué, ou si Nikolaï seul avait tué et puis volé avec effraction, ou bien s’il n’a fait que participer à un pillage, permets-moi alors de te poser une question : est-ce qu’une pareille disposition de l’esprit, c’est-à-dire, les glapissements, le rire, la bataille enfantine sous le porche, peut coïncider avec la hache, le sang, l’astuce criminelle, la prudence, le pillage ? Ils viennent de tuer, il n’y a pas cinq ou dix minutes – car c’est ainsi : les corps sont encore chauds – et ils laissent là les cadavres et l’appartement ouvert, sachant que les gens sont en train d’y monter, ils abandonnent leur butin et se débattent comme des gosses sous le porche, ils crient, ils attirent l’attention générale et cela devant dix témoins !

– Évidemment, c’est bizarre ! Évidemment, c’est impossible, mais…

– Il n’y a pas de mais ; si le fait que les boucles se sont trouvées dans les mains de Nikolaï ce jour-là et à cette heure constitue une charge effective importante contre lui – quoique le fait ait été expliqué par lui et que par conséquent la charge soit discutable – il faut aussi prendre en considération les faits à décharge et ce, d’autant plus, que ce sont des faits indéniables. Penses-tu, étant donné l’esprit de notre jurisprudence, que les juges soient capables d’accepter un pareil fait – basé uniquement sur l’impossibilité psychologique, sur le seul état d’âme – comme une preuve indéniable capable d’annuler un fait matériel quel qu’il soit ? Non ! ils n’accepteront jamais ! jamais ! jamais ! pour rien au monde ! Parce qu’ils ont trouvé l’écrin et que l’homme a voulu se pendre. « Ce qui ne serait pas arrivé s’il était innocent ! » Voilà la question capitale, voilà pourquoi je m’excite ! Comprends-moi !

– Mais je vois bien que tu t’excites. Attends, j’ai oublié de te demander : qu’est-ce qui prouve que l’écrin avec les boucles provient vraiment du coffre de la vieille ?

– C’est prouvé, répondit de mauvaise, grâce Rasoumikhine qui se renfrogna. Koch a reconnu le bijou et indiqué la propriétaire. Celle-ci démontra positivement que la chose lui appartenait.

– Mauvais. Encore une chose : quelqu’un a-t-il vu Nikolaï au moment où Koch et Pestriakov montèrent chez la vieille et y a-t-il des témoins ?

– C’est le hic, personne ne les a vus, répondit Rasoumikhine avec dépit. Voilà qui est mauvais, ni Koch, ni Pestriakov ne les ont remarqués, quoique leur témoignage n’eût pas pesé lourd actuellement. « On a vu que l’appartement était ouvert, disent-ils, et que, sans doute, on y travaillait, mais, en passant, on n’y a pas pris garde et on ne se souvient pas exactement si les ouvriers étaient là ou non. »

– Hem ! Donc leur seule justification est qu’ils se rossaient en riant. Admettons que ce soit une forte preuve, mais… Tu permets, maintenant : comment expliques-tu le fait, en fin de compte ? Comment expliques-tu la trouvaille, si vraiment il a découvert les boucles comme il dit ?

– Comment je l’explique ? Il n’y a rien à expliquer : l’affaire est claire ! En tout cas, la piste à suivre est évidente et c’est que précisément l’écrin qui l’indique si clairement. Le véritable assassin était enfermé en haut, lorsque Koch et Pestriakov frappèrent à la porte. Koch fit la bêtise de descendre lui aussi ; l’assassin sortit et descendit également, car il n’y avait pas d’autre issue. Il s’est caché de Koch et de Pestriakov dans l’appartement vide, précisément à l’instant où Dimitri et Nikolaï venaient de le quitter ; il resta derrière la porte pendant que le portier et les autres montaient, attendit que le bruit de pas s’éteignît, et descendit alors tranquillement au moment précis où Nikolaï se jetait à la poursuite de Dimitri dans la rue, où tout le monde s’était dispersé et où il ne restait plus personne sous le porche. Il est possible qu’on l’ait vu, mais personne n’y prit garde ; toutes sortes de gens passent par là. Quant à l’écrin, il l’avait laissé tomber lorsqu’il se trouvait derrière la porte et il ne l’a pas remarqué à ce moment-là. L’écrin prouve clairement qu’il s’était caché là. Voilà toute l’énigme !

– Judicieux ! C’est très judicieux ! C’est même trop judicieux !

– Mais pourquoi donc ? Pourquoi ?

– Mais parce que tout s’ajuste… tout s’emboîte trop bien… comme au théâtre.

– Ça ! s’écria Rasoumikhine et il s’arrêta car, à cet instant, la porte s’ouvrit et un personnage, inconnu de tous ceux qui étaient présents, entra dans la chambre.

V

C’était un homme d’un certain âge, l’air imposant et affecté, avec le visage circonspect et renfrogné. Il commença par s’arrêter sur le seuil et jeta un regard circulaire, empreint d’un étonnement tel qu’il en devenait froissant, comme s’il se demandait : « Où suis-je donc tombé ? ». Il regardait la « cabine de bateau » de Raskolnikov avec méfiance et affectation. Il reporta son regard sur Raskolnikov lui-même qui, tout dévêtu, ébouriffé, non lavé, était couché sur son misérable et crasseux divan et qui l’examinait de son côté sans bouger. Ensuite, il se mit à détailler la silhouette débraillée de Rasoumikhine qui, non peigné, non rasé, le dévisageait sans un mouvement, d’un regard insolent.

Un silence tendu persista pendant près d’une minute, mais enfin l’atmosphère changea comme il fallait s’y attendre. Se rendant compte sans doute, à certains indices, somme toute forts apparents, qu’un maintien exagérément sévère ne serait pas de mise ici, dans cette « cabine de bateau », le monsieur s’adoucit quelque peu et prononça poliment, en articulant chaque syllabe, sans se départir de sa froideur, s’adressant à Zossimov :

– Monsieur l’étudiant ou l’ancien étudiant Rodion Romanovitch Raskolnikov ?

Zossimov remua lentement et lui aurait peut-être répondu, si Rasoumikhine, auquel on ne s’adressait nullement, ne l’avait devancé :

– Le voici couché sur le divan. Qu’est-ce qu’il vous faut ?

Ce « qu’est-ce qu’il vous faut ? » familier coupa littéralement le souffle au monsieur solennel ; il fit mine de se tourner vers Rasoumikhine, mais réussit quand même à se dominer et se hâta de reporter le regard sur Zossimov.

– Voici Raskolnikov, mâchonna nonchalamment Zossimov, montrant le malade de la tête ; ensuite il bâilla, en ouvrant fort la bouche et en la tenant longtemps ainsi. Puis il porta lentement la main au gousset, sortit une énorme montre à boîtier d’or, l’ouvrit, regarda l’heure, puis la remit avec la même lenteur.

Raskolnikov, lui, restait couché sur le dos, sans bouger, sans parler, en fixant le visiteur d’un regard tendu et indifférent. Son visage, qui s’était détourné de la curieuse petite fleur de papier peint, était devenu livide et exprimait une souffrance extrême comme s’il venait de subir une opération douloureuse ou une torture indicible. Mais le visiteur commença peu à peu à éveiller son attention, son étonnement, sa suspicion, et même, semblait-il, sa crainte. Lorsque Zossimov eut dit : « Voici Raskolnikov », il se souleva soudain, s’assit sur le lit et prononça d’une voix provocante, mais hachée et faible :

– Oui, c’est moi, Raskolnikov ! Que me voulez-vous ?

Le visiteur le regarda avec attention et dit, d’un ton assuré et important :

– Piotr Pètrovitch Loujine. J’ai le ferme espoir que mon nom ne vous est pas tout à fait inconnu.

Mais Raskolnikov, qui s’était attendu à quelque chose de tout autre, le regarda d’un œil pensif et stupide, comme si c’était la première fois qu’il entendait ce nom-là.

– Comment ? Serait-il possible que jusqu’ici vous n’auriez reçu aucune nouvelle ? demanda Piotr Pètrovitch en se rengorgeant quelque peu.

Raskolnikov, en réponse, se laissa aller sur le coussin, glissa ses mains sous la tête et se mit à regarder le plafond. Une inquiétude passa sur les traits de Loujine. Zossimov et Rasoumikhine se mirent à le scruter avec plus de curiosité encore et il en fut visiblement déconcerté.

– J’espérais – je supposais… mâchonna-t-il, qu’une lettre expédiée il y a plus de dix jours, depuis près de deux semaines même…

– Écoutez, pourquoi restez-vous près de la porte ? coupa Rasoumikhine. Asseyez-vous si vous avez quelque chose à expliquer, car il n’y a pas place sur le seuil pour vous et Nastassia. Nastassiouchka, recule-toi, laisse passer. Venez, voici une chaise, ici. Allons, glissez-vous !

Il écarta sa chaise de la table, libéra un petit passage entre celle-ci et ses genoux et attendit dans une position quelque peu contrainte que le visiteur « se glissât » par ce chemin. Ceci était dit de telle façon qu’il était impossible de refuser et le monsieur se faufila par le passage, se hâtant et trébuchant. La chaise atteinte, il s’assit et jeta un regard soupçonneux à Rasoumikhine.

– Ne soyez pas gêné, lança celui-ci ; Rodia est malade depuis cinq jours et il y a trois jours qu’il délire. Maintenant, il est revenu à lui et a même mangé avec appétit. Voici son docteur qui vient de l’ausculter et moi je suis son ami, aussi ancien étudiant ; c’est moi qui le soigne. Alors ne vous gênez pas pour nous et allez-y, dites ce qu’il vous faut dire.

– Je vous remercie. Ma visite et un entretien, toutefois, ne dérangeront-ils pas le malade ? demanda Piotr Pètrovitch à Zossimov.

– N-non, laissa traîner ce dernier, vous pouvez même arriver à le distraire. Et il bâilla de nouveau.

– Oh ! il est revenu à lui depuis un bon moment déjà, depuis ce matin ! continua Rasoumikhine, dont la familiarité avait un tel cachet d’authentique bonhomie que, à la réflexion, Piotr Pètrovitch commença à reprendre courage ; peut-être aussi pour cette raison que cet insolent loqueteux s’était déjà présenté comme étudiant.

– Votre mère…, débuta Loujine.

– Hem ! fit Rasoumikhine.

Loujine le regarda interrogativement.

– Ce n’est rien. Allez-y.

– … Votre mère, lorsque j’étais encore auprès d’elle, avait commencé une lettre qui vous était destinée. À mon arrivée ici, j’ai décidé d’attendre quelques jours avant d’aller chez vous, pour être totalement sûr que vous aviez été informé de tout. Mais, maintenant, à mon grand étonnement…

– Je sais, je sais ! prononça tout à coup Raskolnikov, avec l’expression du plus impatient dépit. C’est vous le fiancé ? Alors, je le sais !… et cela suffit !

Piotr Pètrovitch s’offusqua décidément. Il s’efforçait de comprendre ce que tout cela pouvait bien signifier. Le silence dura près d’une minute.

Dans l’entre-temps, Raskolnikov, qui s’était un peu retourné vers le visiteur en lui parlant, s’était mis à l’examiner à nouveau avec une curiosité particulière, comme s’il n’en avait pas eu le loisir tout à l’heure ou que quelque chose en lui venait de le frapper ; pour mieux l’observer, il se souleva même du coussin. Dans l’aspect général de Piotr Pètrovitch, il y avait, en effet, quelque chose de spécial, quelque chose qui justifiait précisément le titre de « fiancé » qu’on lui avait donné avec si peu de façons. Tout d’abord il était visible – cela sautait aux yeux – que Piotr Pètrovitch s’était hâté de profiter de ces jours passés dans la capitale pour s’habiller et s’embellir en attendant sa fiancée, ce qui, du reste, était très innocent et permis. La suffisance qu’il affichait – peut-être un peu trop visiblement – à la suite de son heureux changement, pouvait être excusée, car Piotr Pètrovitch prenait fort au sérieux son rôle de fiancé.

Tous ses vêtements sortaient tout droit de chez le bon faiseur ; leur seul défaut était d’être trop neufs et de trop laisser voir ce à quoi ils étaient destinés. Même son chapeau rond, et flambant neuf, témoignait de ce souci : Piotr Pètrovitch le traitait avec trop de déférence et le tenait trop prudemment en main. Même la magnifique paire de gants lilas de chez Jouvin attestait la même chose, ne fût-ce que parce qu’elle était portée à la main. Des couleurs claires et juvéniles prédominaient dans les vêtements de Piotr Pètrovitch. Il portait un joli veston d’été beige pâle, un pantalon clair et un gilet assorti, du linge fin, également tout neuf, une petite cravate rayée de rose, de la batiste la plus légère et, ce qui était le plus curieux, c’est que tout cela seyait à son visage. Celui-ci, encore frais et même plaisant, ne laissait pas paraître les quarante-cinq ans de Loujine. Des favoris foncés en forme de côtelettes l’ombraient agréablement et s’épaississaient joliment vers le menton, bien lisse et rasé de près. Même les cheveux, qui comptaient quelques fils blancs, coiffés et frisés de main de maître, ne lui donnaient nullement l’air ridicule ou stupide habituellement conféré par des cheveux frisés, car ils entraînent une inévitable ressemblance avec un marié allemand. Ce qu’il y avait de vraiment désagréable ou de répulsif dans cette physionomie provenait d’autres causes.

Ayant examiné sans façons M. Loujine, Raskolnikov eut un sourire caustique, se laissa de nouveau aller sur le coussin et se remit à examiner le plafond.

Mais M. Loujine s’était raidi et avait probablement décidé de ne plus remarquer toutes ses extravagances pour le moment.

– Je suis vraiment, vraiment peiné de vous trouver dans cette situation, recommença-t-il, rompant le silence avec effort. Si j’avais été informé de votre maladie, je serais venu plus tôt. Mais vous savez, les soucis !… J’ai eu, en outre, une affaire fort importante devant le Sénat. Je ne mentionnerai même pas les préparatifs que vous devinez. J’attends vos parents, c’est-à-dire votre mère et votre sœur, d’un moment à l’autre…

Raskolnikov remua et voulut dire quelque chose ; son visage exprima une certaine émotion. Piotr Pètrovitch suspendit son discours, attendit, mais comme rien ne venait, il continua :

– D’un moment à l’autre. Je leur ai trouvé un appartement pour le début…

– Où ? prononça faiblement Raskolnikov.

– Fort près d’ici, dans l’immeuble Bakaléïev.

– Rue Vozniessensky, interrompit Rasoumikhine. Il y a là deux étages de garnis tenus par le marchand Youchine. J’y ai déjà été.

– Oui, des garnis…

– Une saleté épouvantable : la crasse, la puanteur, et puis, c’est un endroit suspect ; il y est arrivé des histoires, et il y habite toutes sortes de gens !… J’y suis moi-même allé à propos d’un fait scandaleux. Pour le reste, ce n’est pas cher.

– Je n’ai évidemment pas pu recueillir tant de renseignements, car je suis nouvellement arrivé, objecta Piotr Pètrovitch, froissé, mais j’ai retenu deux chambres très propres et comme c’est pour un séjour fort bref… J’ai trouvé aussi le vrai, c’est-à-dire le futur appartement, dit-il à Raskolnikov, et on l’arrange pour l’instant ; en attendant, je me limite moi-même à un garni, à deux pas d’ici, chez Mme Lippewechsel, dans l’appartement d’un jeune ami, Andreï Sémoenovitch Lébéziatnikov, c’est lui qui m’a indiqué l’immeuble Bakaléïev…

– Lébéziatnikov ? prononça lentement Raskolnikov, comme s’il essayait de se souvenir de quelque chose.

– Oui, Andreï Sémoenovitch Lébéziatnikov, employé au ministère. Le connaissez-vous ?

– Mais… non… répondit Raskolnikov.

– Je m’excuse. Votre question me l’a fait croire. J’avais été son tuteur… un très gentil jeune homme… et au courant… Je suis toujours heureux de la compagnie des jeunes gens : ce sont eux qui vous apprennent ce qu’il y a de nouveau.

Cherchant un acquiescement à ces paroles. Piotr Pètrovitch regarda avec espoir tous ceux qui étaient là.

– Dans quel sens ? demanda Rasoumikhine.

– Dans le sens le plus sérieux, et, pour ainsi dire, capital, reprit Piotr Pètrovitch, heureux de la question. Voyez-vous, il y a déjà dix ans que je n’ai plus visité Petersbourg. Toutes ces innovations, ces réformes, ces idées, tout cela nous est bien parvenu, en province, mais pour voir plus clair et voir tout, il faut être à Petersbourg. Alors, mon idée est précisément que c’est en étudiant les nouvelles générations que l’on observe et que l’on apprend davantage. Et, je l’avoue, je m’en suis réjoui.

– De quoi, précisément ?

– Votre question est vaste. Je peux me tromper, mais il me semble que je trouve là une opinion clarifiée, plus de critique, peut-on dire, plus d’initiative.

– C’est vrai, laissa filtrer Zossimov.

– Tu radotes, il n’y a pas d’initiative, bondit Rasoumikhine. L’initiative s’acquiert difficilement ; elle ne tombe pas comme une manne du ciel. Et nous, voilà deux cents ans que nous sommes déshabitués de toute action… Des idées fermentent, du reste, dit-il à Piotr Pètrovitch, il y a même une volonté du bien, quoiqu’elle soit enfantine ; on trouve aussi de l’honnêteté malgré l’afflux d’une nuée d’escrocs, mais de l’initiative, il n’y en a pas ! Ça ne court pas les rues.

– Je ne partage pas votre opinion, répliqua Piotr Pètrovitch, avec un visible plaisir. Il y a évidemment des emballements, des erreurs, mais il faut être condescendant ; les emballements révèlent de l’enthousiasme et les erreurs proviennent des circonstances défavorables, du milieu ambiant. Si les réalisations sont minimes, c’est que les actions sont trop récentes. Et je ne parle pas des ressources disponibles. À mon avis, toutefois, quelque chose a quand même été réalisé : des idées nouvelles, utiles, ont été diffusées ; des écrits nouveaux et utiles ont été également propagés, à la place des anciens écrits, rêveurs et romanesques ; la littérature prend une nuance plus profonde ; de nombreux préjugés nuisibles ont été ridiculisés et extirpés… En un mot, nous nous sommes retranchés totalement du passé, et ceci, d’après moi, est déjà un résultat…

– Il connaît cela par cœur, il se recommande, dit tout à coup Raskolnikov.

– Pardon ? demanda Piotr Pètrovitch qui n’avait pas compris.

Mais il ne reçut pas de réponse.

– Tout cela est vrai, se hâta de placer Zossimov.

– N’est-ce pas ? enchaîna Piotr Pètrovitch avec un regard affable à Zossimov. Convenez, dit-il à Rasoumikhine, cette fois-ci avec une nuance de supériorité et de triomphe (et il fut sur le point d’ajouter « jeune homme »), convenez qu’il y a un avancement, ou mieux, un progrès, quoique, au nom de la science et de la vérité économique…

– Lieu commun !

– Non, ce n’est pas un lieu commun ! Jusqu’ici, par exemple, on m’a dit « aime ton prochain » ; qu’en résultera-t-il, si j’observe ce commandement ? continua Piotr Pètrovitch, avec une hâte peut-être superflue, il en résulterait que je déchirerais ma pelisse en deux, que j’en donnerais la moitié à mon prochain et que nous serions tous deux à moitié nus, comme d’après le proverbe russe : « À courir plusieurs lièvres, on n’en attrape aucun ». La science dit : aime-toi toi-même avant tous les autres, car tout au monde est fondé sur l’intérêt personnel. En n’aimant que toi seul, tu arrangeras tes affaires comme il faut et ta pelisse restera entière. La vérité économique ajoute que, plus une société économique compte d’affaires privées, on pourrait dire de pelisses entières, plus elle a de bases solides, et meilleure est l’organisation générale. Par conséquent, en travaillant uniquement et exclusivement pour moi seul, j’acquiers par le fait même pour tous et j’aide à ce que le prochain reçoive quelque chose de plus qu’une pelisse déchirée, et ceci, non par le fait de générosités privées, mais par suite du progrès général. L’idée est simple, mais, malheureusement, elle est venue tardivement, masquée qu’elle était par l’extase et la rêverie ; pourtant, dirait-on, il faut peu d’esprit pour s’apercevoir…

– Excusez, je n’ai pas d’esprit non plus, coupa brutalement Rasoumikhine, et dès lors, cessons. Voyez-vous, j’ai provoqué cette conversation dans un certain but, parce que tout ce bavardage, toute cette cascade de lieux communs et toujours cette même et même histoire me sont devenus à ce point odieux, depuis trois ans que je les entends, que, je vous le jure, je rougis quand non seulement moi-même, mais les autres, commencent à en parler en ma présence. Vous étiez pressé de vous recommander par votre savoir, ce qui est très excusable, et je ne vous en veux pas. J’ai voulu seulement vous connaître, car, voyez-vous, il y a tant de filous qui, ces derniers temps, ont mis le grappin sur les affaires publiques et ont, à ce point, déformé, dans leur intérêt, tout ce à quoi ils touchaient, qu’ils ont gâté absolument tout. Alors, ça suffit !

– Monsieur, commença Loujine, avec une extrême dignité, j’espère que vous n’avez pas voulu insinuer, avec un tel sans-gêne, que moi aussi…

– Oh, je vous en prie, je vous en prie… Comment aurais-je pu ! Et ça suffit ! coupa Rasoumikhine, en se retournant brusquement vers Zossimov, pour reprendre la conversation de tout à l’heure.

Piotr Pètrovitch eut l’habileté de sembler admettre cette explication. Du reste, il avait décidé de partir dans deux minutes.

– J’espère que la connaissance que nous venons de faire, dit-il à Raskolnikov, se consolidera davantage après votre guérison et en vertu des circonstances qui vous sont connues… C’est la santé que je vous souhaite…

Raskolnikov ne tourna même pas la tête. Piotr Pètrovitch s’apprêta à se lever.

– C’est nécessairement quelqu’un qui y avait un objet en gage qui les a assassinées ! disait Zossimov avec assurance.

– Oui, c’est nécessairement un client ! approuva Rasoumikhine. Porfiri ne découvre pas sa pensée, mais cela ne l’empêche pas d’interroger les clients de la vieille…

– Il interroge les clients ? demanda Raskolnikov à haute voix.

– Oui, et bien ?

– Rien.

– D’où les connaît-il ? demanda Zossimov.

– Koch en a indiqué quelques uns ; les noms des autres étaient inscrits sur les gages et certains sont venus d’eux-mêmes, dès qu’ils en ont entendu parler.

– Il était sans doute adroit et expérimenté, ce bandit. Quelle audace ! Quelle décision !

– Eh bien ! précisément non ! interrompit Rasoumikhine. C’est ça qui vous déroute. Moi, je dis que l’assassin est maladroit, inexpérimenté, et que c’est probablement son premier coup. Suppose un plan bien calculé et un criminel adroit, et tout semblera invraisemblable. Suppose un novice, et il en résultera que seul le hasard a pu le tirer de ce pétrin – que ne fait-il pas, le hasard ? car il n’avait peut-être même pas prévu d’obstacles ! Et comment s’y prend-il ? Il se bourre les poches de bijoux à vingt roubles. Il fouille le coffre, tandis que dans le tiroir supérieur de la commode, on découvre une cassette contenant quinze cents roubles d’argent liquide, sans compter les coupures ! Il n’a même pas su piller ; il n’a pu que tuer ! C’est son premier coup, je te dis, son premier coup ; il a perdu la tête ! Et ce n’est pas le calcul, mais le hasard qui l’a sauvé !

– Vous parlez apparemment du récent assassinat de la veuve du fonctionnaire ? demanda Piotr Pètrovitch, en s’adressant à Zossimov.

Il s’était déjà levé, tenait le chapeau et les gants à la main et avait envie de jeter quelques paroles intelligentes avant de s’en aller. Il était évidemment soucieux de laisser une impression avantageuse et la vanité, chez lui, était plus forte que le bon sens.

– Oui. En avez-vous entendu parler ?

– Bien sûr. C’était aux environs…

– Vous êtes au courant des détails ?

– Non pas précisément, mais il y a une autre circonstance qui m’intéresse, c’est pour ainsi dire un problème général. Je ne parle pas du fait que les crimes, dans les classes inférieures, sont devenus plus fréquents ces cinq dernières années, sans parler des pillages et des incendies incessants ; le plus étrange, pour moi, est que la criminalité augmente aussi dans les classes supérieures, et pour ainsi dire, parallèlement. D’un côté, on apprend qu’un ancien étudiant a attaqué la poste sur la grand-route ; d’un autre côté, on nous dit que des gens d’avant-plan, par leur position sociale, impriment des faux billets à Moscou. On attrape toute une bande de faussaires qui falsifient les bons du dernier emprunt à lots – et l’un des membres est un chargé de cours d’histoire universelle. Ailleurs, on assassine mystérieusement, pour une raison pécuniaire, notre secrétaire à l’étranger… Et maintenant, si cette vieille usurière a été tuée par quelqu’un d’une classe plutôt élevée – car les paysans ne mettent pas de bijoux en gage – comment expliquer ce relâchement de la partie la plus cultivée de notre société ?

– Il y a beaucoup de changements économiques…, dit Zossimov.

– Comment expliquer ? enchaîna Rasoumikhine. Mais précisément par l’absence d’initiative !

– C’est-à-dire ?

– Qu’a donc répondu votre chargé de cours à Moscou à la question de savoir pourquoi il falsifiait les bons ?

« Tous s’enrichissent de diverses façons, alors j’ai aussi voulu m’enrichir rapidement. »

– Je ne me rappelle pas ses mots, mais le sens y est : tout gratuitement, au plus vite, sans peine ! Ils se sont habitués à vivre logés, nourris, blanchis, à suspendre leur culotte aux bretelles des autres et à manger de la nourriture déjà mâchée. Et quand l’heure a sonné, chacun s’est révélé sous son vrai jour…

– La moralité, pourtant ? Et, pour ainsi dire, les lois…

– Mais pourquoi vous mettez-vous en peine ? intervint Raskolnikov d’une façon inattendue. Cela s’est passé dans la ligne de votre théorie.

– Comment cela ?

– Poussez jusqu’aux conclusions logiques ce que vous avez prêché tout à l’heure et il en résultera qu’on peut égorger les gens…

– Mais, je vous en prie ! s’écria Loujine.

– Mais non, ce n’est pas ainsi ! dit Zossimov.

Raskolnikov était couché, pâle ; il respirait avec peine, et sa lèvre supérieure frémissait.

– Tout a une mesure, continua Loujine avec hauteur ; une vie économique n’est pas encore une invitation au meurtre, et si, seulement, on supposait…

– Est-il exact, coupa encore Raskolnikov d’une voix frémissante de colère et où l’on percevait une certaine intention d’offenser – est-il exact que vous avez dit à votre fiancée, au moment même où vous avez reçu son consentement, que ce qui vous était le plus agréable, c’est qu’elle soit indigente… Car il est avantageux de prendre femme parmi les miséreuses, pour régner sur elle plus tard, et lui reprocher de s’être laissée combler de bienfaits…

– Monsieur ! s’écria avec irritation Loujine, qui s’emporta et fut atterré tout à la fois. Monsieur, Monsieur… altérer la pensée de cette manière ! Excusez-moi, mais je dois vous dire que les bruits qui vous sont parvenus, ou, pour mieux dire, que l’on vous a fait parvenir, n’ont pas l’ombre d’un fondement ; et je… soupçonne… qui… cette pointe… en un mot, votre mère… Elle m’avait bien semblé, du reste, malgré toutes ses magnifiques qualités, avoir des idées d’une nuance quelque peu extatique et romanesque… Mais j’étais quand même à cent lieues de supposer qu’elle pût comprendre et présenter la chose sous un aspect à ce point déformé par la fantaisie… enfin… enfin…

– Savez-vous quoi ? cria Raskolnikov, se soulevant sur son coussin et le regardant dans le blanc des yeux d’un regard étincelant, savez-vous quoi ?

– Quoi donc ?

Loujine s’arrêta et attendit, l’air offensé et provocant.

Un court silence s’établit.

– Que si vous osez encore dire… ne fût-ce qu’un mot… au sujet de ma mère… je vous jetterai en bas de l’escalier.

– Que t’arrive-t-il ? cria Rasoumikhine.

– Ah, c’est ainsi ! (Loujine pâlit et se mordit la lèvre.) Écoutez-moi, Monsieur, commença-t-il lentement ; il étouffait quoiqu’il se fisse violence – j’ai déjà discerné tout à l’heure votre animosité, mais je suis resté ici exprès pour en apprendre davantage. J’aurais pu beaucoup pardonner à un malade et à un parent, mais maintenant… à vous… jamais…

– Je ne suis pas malade ! cria Raskolnikov.

– D’autant plus…

– Allez au diable !

Mais Loujine partait déjà de lui-même, sans achever sa phrase ; il se glissait à nouveau entre la chaise et la table ; Rasoumikhine s’était levé cette fois pour le laisser passer. Loujine sortit sans regarder personne, sans même un salut à Zossimov, qui lui faisait signe depuis longtemps de laisser le malade en paix. Il leva précautionneusement son chapeau à la hauteur de l’épaule, lorsqu’il se baissa pour passer la porte. On voyait à la courbe de son dos qu’il venait d’essuyer en ce moment un terrible outrage.

– Fait-on des choses pareilles ! disait Rasoumikhine préoccupé, en secouant la tête.

– Laissez… laissez-moi tous ! s’écria Raskolnikov excédé. Me laisserez-vous donc enfin, bourreaux ! Je n’ai pas peur de vous ! Je n’ai peur de personne, de personne, maintenant ! Allez-vous en. Je veux être seul, seul, seul, seul !

– Viens, dit Zossimov, avec un signe de tête à Rasoumikhine.

– Enfin ! Peut-on le laisser ainsi ?

– Viens, insista Zossimov et il sortit.

Rasoumikhine réfléchit un instant, puis se hâta de le rejoindre.

– Cela aurait pu être pire si nous ne lui avions pas obéi, dit Zossimov dans l’escalier. On ne peut pas l’énerver.

– Qu’est-ce qu’il a ?

– Si du moins, il lui arrivait un choc favorable… c’est cela qu’il faudrait. Tout à l’heure, il avait la force de… Tu sais, il est préoccupé ! Quelque chose lui pèse… J’ai très peur, c’est sûrement cela !

– C’est peut-être ce monsieur, ce Piotr Pètrovitch ? La conversation a montré qu’il épouse sa sœur et que Rodia en a reçu la nouvelle par une lettre arrivée avant sa maladie…

– Oui, il aurait mieux fait de ne pas venir, que le diable l’emporte ; il a peut-être tout gâté. As-tu remarqué que Rodia est indifférent à tout, qu’il devient silencieux à propos de tout, sauf un seul point qui le jette hors de lui : cet assassinat.

– Oui, oui ! approuva Rasoumikhine. Je l’ai très bien remarqué. Il s’intéresse à cela, s’inquiète ; c’est parce qu’on l’a effrayé, au bureau du Surveillant, le jour où il est tombé malade ; il s’est évanoui.

– Tu me raconteras cela plus en détail ce soir, et je te dirai alors quelque chose. Il m’intéresse beaucoup ! Je viendrai le voir dans une demi-heure… Il n’y aura pas d’inflammation, du reste…

– Merci, mon vieux ! Pour moi, j’attends chez Pachenka, et je le surveille par Nastassia…

Raskolnikov, resté seul, regarda Nastassia avec impatience et ennui ; mais celle-ci s’attardait.

– Veux-tu du thé, maintenant ? demanda-t-elle.

– Tout à l’heure ! Je veux dormir ! Laisse-moi…

Il se tourna convulsivement vers le mur ; Nastassia s’en fut.

VI

Elle venait à peine de sortir qu’il se leva, mit le crochet, défit le paquet de vêtements apporté par Rasoumikhine et se mit à s’habiller. Chose étrange, il était devenu tout à fait calme. Il ne ressentait plus ni le délire à demi-insensé ni la terreur panique qu’il avait tout à l’heure. C’étaient les premiers instants d’un calme soudain et insolite. Ses mouvements étaient précis et raisonnés ; ils laissaient deviner une ferme intention. « Aujourd’hui même, aujourd’hui même !… » murmurait-il à part lui. Il comprenait toutefois qu’il était encore faible, mais une extrême tension d’esprit, qui atteignait au calme, à l’idée fixe, lui donnait des forces et de l’assurance ; il espérait, du reste qu’il ne tomberait pas en rue. Une fois habillé de neuf, il regarda l’argent sur la table, réfléchit et le mit en poche. Il y avait là vingt-cinq roubles. Il prit aussi tous les sous de cuivre, la monnaie des dix roubles dépensés par Rasoumikhine pour l’achat des vêtements. Ensuite, il enleva sans bruit le crochet, sortit et descendit l’escalier ; il jeta un regard inquiet à la porte de la cuisine ouverte : Nastassia avait le dos tourné et soufflait dans le samovar de la logeuse. Elle ne l’entendît pas. Et qui aurait supposé qu’il était capable de sortir ? Un moment après, il était dans la rue.

Il était près de huit heures, et le soleil se couchait. La chaleur était toujours aussi suffocante, mais c’est avec avidité qu’il aspira cet air puant, poussiéreux, pollué par la ville. Un léger vertige le saisit ; une espèce de sauvage énergie brilla soudain dans ses yeux et apparut dans les traits tirés de son visage exsangue et blême. Il ne réfléchissait pas et ne savait pas où il allait, il savait uniquement « qu’il fallait en finir aujourd’hui même, d’un coup, tout de suite, qu’autrement, il ne rentrerait pas chez lui, car il ne voulait plus vivre ainsi ». Comment en finir ? Par quel moyen ? Il n’en avait aucune idée et ne voulait même pas y penser. Il fuyait la réflexion qui lui était insupportable. Il ne faisait que sentir, et il savait qu’il fallait que tout changeât, d’une manière ou d’une autre « n’importe comment », se répétait-il avec une fermeté, une décision désespérées.

L’habitude aidant, il prit le chemin ordinaire de ses promenades de naguère et arriva place Sennoï. Avant de l’atteindre, il vit sur la chaussée, en face d’une boutique, un joueur d’orgue de barbarie, aux cheveux noirs, qui « tournait » une romance sentimentale. Il servait d’accompagnateur à une jeune fille d’une quinzaine d’années, qui se tenait debout devant lui sur le trottoir. Elle était habillée comme une demoiselle et portait crinoline, pèlerine, gants, petit chapeau de paille avec une plume couleur de feu : tout cela était vieux et usé. Elle débitait sa romance d’une voix vulgaire, fêlée, mais en somme, assez agréable et non sans force, en attendant qu’on lui jetât un kopeck de la boutique. Raskolnikov se joignit aux deux ou trois auditeurs, écouta un instant, sortit une pièce de cinq kopecks et la mit dans la main de la jeune fille. Celle-ci coupa brusquement son chant sur la note la plus haute et la plus sentimentale, puis lança un « Assez » tranchant à l’accompagnateur ; tous deux s’en furent lentement vers la boutique suivante.

– Aimez-vous les chanteurs de rue ? demanda soudain Raskolnikov à un homme entre deux âges, qui avait écouté debout à côté de lui et qui avait l’air d’un flâneur. Celui-ci lui jeta un regard bizarre. Moi, je les aime bien, continua Raskolnikov, semblant vouloir parler de tout autre chose que des chanteurs de rue. J’aime entendre les chansons accompagnées par l’orgue de barbarie, par une triste et glaciale soirée d’automne, une soirée humide, lorsque les passants ont des visages pâles, verdâtres et maladifs. Ou mieux encore, lorsqu’il tombe de la neige fondante, tout droit, sans vent, vous savez ? et qu’au travers brillent les réverbères…

– Non, je ne sais pas… Pardonnez-moi…, bredouilla le monsieur, effaré par la question et par l’expression étrange du visage de Raskolnikov.

Il passa sur l’autre trottoir.

Raskolnikov continua son chemin et arriva à ce coin de la place Sennoï, où se trouvaient le bourgeois et sa femme qui avaient naguère parlé avec Lisaveta ; ils n’étaient plus là. Reconnaissant l’endroit, il s’immobilisa, jeta un regard circulaire et s’adressa à un jeune gaillard, vêtu d’une chemise rouge, et qui bâillait sur le seuil d’un magasin de farine.

– Il y a bien un bourgeois et sa femme qui tiennent leur commerce là au coin, n’est-ce pas ?

– Toutes sortes de gens tiennent leur commerce ici, répondit le gaillard regardant Raskolnikov de haut.

– Comment appelle-t-il ?

– Comme on l’a baptisé.

– Tu ne serais pas aussi de Zaraïsk ? De quel département es-tu ?

Le gars jeta de nouveau un coup d’œil à Raskolnikov.

– Chez nous, ce n’est pas un département, votre Excellence, mais un district, et, comme c’est mon frère qui voyageait, et que je suis toujours resté à la maison, alors, je ne sais pas… Soyez magnanime, votre Excellence, et excusez-moi.

– C’est un restaurant au premier ?

– C’est une taverne et il y a un billard ; et il y a aussi des princesses…

Raskolnikov se dirigea vers l’autre côté de la place, vers le coin où la foule dense des moujiks s’était assemblée. Il se faufila au plus épais du groupe en regardant les visages. Il avait envie de parler à n’importe qui, mais les moujiks ne lui prêtaient guère attention et braillaient entre eux, en se divisant en petits groupes. Il resta un moment, réfléchit et s’en alla vers la droite, par le trottoir, dans la direction de la perspective V. La place dépassée, il enfila une ruelle…

Il avait déjà souvent emprunté cette courte ruelle qui, par un coude, menait de la place à la rue Sadovaïa. Ces derniers temps, il s’était même senti enclin à rôder par ces endroits lorsqu’il était désespéré « pour l’être encore davantage ». Maintenant, il y avait pénétré sans penser à rien. Il y avait là un grand immeuble, occupé tout entier par des débits de boissons et autres établissements où l’on pouvait boire et manger. Des femmes en sortaient continuellement, habillées comme on s’habille quand on « sort dans le voisinage » : tête nue et sans manteau. À quelques endroits, il y en avait de petits groupes, surtout aux entrées des sous-sols, où un escalier conduisait à des établissements de plaisir. Dans l’un d’eux, pour l’instant, on faisait un bruit d’enfer, on jouait de la guitare, on chantait et on s’amusait beaucoup. De nombreuses femmes s’étaient attroupées à l’entrée ; quelques-unes s’étaient assises sur les marches, d’autres à même le trottoir, d’autres encore restaient debout et bavardaient. Près de là, sur la chaussée, rôdait un soldat ivre, une cigarette aux lèvres, et qui lâchait des bordées de jurons ; il semblait qu’il voulût entrer quelque part, mais ne savait où. Deux loqueteux se querellaient, et un ivrogne traînait en travers du pavé.

Raskolnikov s’arrêta auprès du plus important groupe de femmes ; elles parlaient avec des voix rauques ; elles portaient toutes des robes d’indienne, des chaussures en peau de chèvre et étaient nu-tête. Quelques-unes avaient plus de quarante ans, mais d’autres atteignaient à peine dix-sept ans, presque toutes avaient les yeux battus.

Les chansons et le vacarme qui s’entendaient en bas l’intéressaient, Dieu sait pourquoi… On entendait, au milieu des éclats de rire et des glapissements, quelqu’un qui dansait une danse enragée au son d’une rengaine, chantée d’une maigre voix de fausset et accompagnée d’une guitare et de battements de talons. Il écoutait attentivement d’un air triste et songeur, en se tenant penché sur l’entrée, et glissait un regard curieux dans le vestibule.

Ô toi, mon beau vaurien,

Ne me bats donc pas pour rien !

La voix du chanteur montait, haute. Raskolnikov eut fortement envie de comprendre ce que l’on chantait, comme si, pour lui, tout en dépendait.

« Et si j’entrais ? », pensa-t-il. « Ils s’esclaffent ! C’est qu’ils sont ivres. Et si je m’enivrais ? »

– N’entrez-vous pas, gentil Monsieur ? demanda l’une des femmes d’une voix pas encore tout à fait éraillée.

Elle était jeune, et même la seule à n’être point répugnante.

– Tu es bien jolie ! répondit-il, après s’être relevé et l’avoir regardée.

Elle lui sourit, car le compliment ne lui avait pas déplu.

– Vous êtes vous-même très bien, dit-elle.

– Comme vous êtes maigre, remarqua une autre d’une voix de basse. Vous sortez de l’hôpital ?

« Toutes des filles de généraux, à ce qu’il me semble, et elles ont toutes un nez en trompette », interrompit un moujik qui s’était approché ; il était gris, sa souquenille bâillait et il avait une trogne rusée et hilare. « On s’amuse ! », ajouta-t-il.

– Entre, puisque tu es venu !

– Oui, j’entre. Quelle joie !

Et il dégringola les marches.

Raskolnikov se remit en route.

– Eh, Monsieur ! lui cria la fille.

– Quoi ?

Elle sembla décontenancée.

– Je serai toujours contente, gentil Monsieur, de passer quelques moments avec vous, mais pour l’instant, vous m’intimidez, je n’ose pas. Faites-moi un cadeau, aimable cavalier, six kopecks pour boire !

Raskolnikov sortit ce qui lui tomba sous la main : trois pièces de cinq kopecks.

– Oh, quel généreux Monsieur !

– Quel est ton nom ?

– Demandez Douklida.

– Comment est-ce possible, remarqua soudain une femme du groupe, avec un signe de tête à Douklida ; comment peut-elle mendier pareillement ! Je serais entrée sous terre de honte…

Raskolnikov regarda avec curiosité celle qui parlait ainsi.

Elle était âgée d’environ trente ans et toute couverte d’ecchymoses. Elle avait la figure grêlée et la lèvre supérieure enflée. Elle marquait sa désapprobation posément et sérieusement.

« Où ai-je donc lu, pensait Raskolnikov en continuant son chemin, qu’un condamné à mort, une heure avant l’exécution, a dit ou pensé que s’il lui fallait vivre quelque part sur un rocher, sur une plate-forme si étroite qu’il n’y aurait place que pour ses pieds, et entourée de précipices, de l’océan, des ténèbres, de la solitude et de la tempête éternelle, et s’il lui fallait rester ainsi debout sur un pied carré d’espace toute sa vie, mille ans, l’éternité, eh bien ! qu’il préférerait vivre ainsi plutôt que de mourir ! Vivre, vivre à tout prix ! N’importe comment, mais vivre !… Comme c’est vrai ! Mon Dieu, comme c’est vrai ! L’homme est vil ! Et celui-là est vil aussi qui le condamne parce qu’il est vil ! ajouta-t-il, une minute plus tard.

Il arriva alors dans une autre rue. « Tiens, le Palais de Cristal ! Tout à l’heure, Rasoumikhine a parlé du Palais de Cristal. Mais que diable voulais-je y faire ? Ah oui, lire… Zossimov m’a dit qu’il a lu dans les journaux… »

– Avez-vous des journaux ? demanda-t-il, en pénétrant dans le café, vaste et propre, composé de plusieurs pièces, d’ailleurs assez désertes. Deux ou trois clients buvaient du thé, et, dans la pièce du fond, un groupe de quatre hommes consommaient du champagne. Il sembla à Raskolnikov que Zamètov était parmi ceux-ci. Mais, après tout, de loin, on ne voyait pas très bien.

« Cela m’est égal », pensa-t-il.

– Désirez-vous du vodka ? demanda le garçon.

– Donne du thé. Apporte aussi des vieux journaux, les journaux de ces cinq derniers jours ; je te donnerai un pourboire.

– Bien, Monsieur. Voici ceux d’aujourd’hui. Vous désirez aussi du vodka ?

Les vieux journaux et le thé apparurent. Raskolnikov s’assit et commença à chercher : « Isler – Isler – les Aztèques – les Aztèques – Isler – Barthola – Massimo – les Aztèques – Isler… Non ! Ah, voici les faits divers : tombée dans l’escalier – bourgeois tué par l’alcool – incendie aux Sables – incendie rue Petersbourgskaïa – encore un incendie rue Petersbourgskaïa – Isler – Isler – Isler – Massimo… Ah, voilà… »

Il trouva enfin ce qu’il cherchait et se mit à lire : les lettres dansaient devant ses yeux, mais il termina quand même la lecture du « fait divers » et se mit à la recherche des dernières nouvelles dans les éditions suivantes. Ses mains tremblaient d’une impatience fébrile en feuilletant les journaux. Soudain quelqu’un s’assit à sa table, près de lui. Il regarda, c’était Zamètov, toujours le même Zamètov avec le même aspect, les bagues, les chaînes, la raie dans ses cheveux bouclés, noirs, cosmétiqués, l’élégant gilet, la jaquette quelque peu usagée et le linge défraîchi. Il était gai, ou, tout au moins, il souriait avec beaucoup de bonne humeur et de jovialité. Son visage basané était un peu allumé par le champagne.

– Comment, vous ici ? commença-t-il, étonné, avec le ton qu’il eût pris pour un vieil ami. Et Rasoumikhine qui m’a dit hier que vous étiez toujours sans connaissance ! Étrange ! Car j’ai été chez vous…

Raskolnikov avait deviné qu’il viendrait auprès de lui. Il écarta les journaux et se tourna vers Zamètov. Il avait la lèvre railleuse, et une irritante impatience perçait dans son expression.

– Je le sais bien, que vous avez été chez moi, répondit-il ; on me l’a dit. Vous avez cherché la chaussette… Vous savez, Rasoumikhine est fou de vous ; il dit que vous avez été avec lui chez Lavisa Ivanovna, chez celle-là même au sujet de laquelle vous vous donniez tant de peine, quand vous faisiez des clins d’œil au lieutenant Poudre qui ne comprenait pas, vous vous rappelez ? Comment pouvait-il ne pas comprendre : l’affaire était claire… n’est-ce pas ?

– En voilà un tapageur !

– Qui ? La Poudre ?

– Non, votre ami Rasoumikhine…

– Vous avez une bonne vie, Monsieur Zamètov ; l’entrée des plus agréables endroits sans payer aucun droit. Qui vous abreuvait de champagne, tout à l’heure ?

– Nous avons… bu… un coup… Pourquoi « abreuvait » ?

– Les honoraires ! Vous profitez de tout ! (Raskolnikov se mit à rire.) Ce n’est rien, mon brave garçon, ce n’est rien ! ajouta-t-il, en donnant une tape sur l’épaule de Zamètov. Je ne dis pas cela par méchanceté, mais « en tout bien, tout amour, par jeu », comme le disait l’ouvrier lorsqu’il rossait Mitka ; c’est dans l’affaire de la vieille.

– D’où savez-vous cela ?

– J’en sais peut-être plus que vous.

– Comme vous êtes bizarre… Vous êtes probablement encore malade. Vous n’auriez pas dû sortir…

– Je vous parais bizarre ?

– Oui. Que faites-vous ? Vous lisez les journaux ?

– Oui.

– Beaucoup d’incendies, n’est-ce pas ?

– Je ne lisais pas cela. Il jeta alors un coup d’œil énigmatique à Zamètov. Le sourire railleur qu’il avait auparavant tordit à nouveau ses lèvres. Non, ce n’est pas cela que je lisais, continua-t-il, avec un clin d’œil. Mais avouez, aimable jeune homme, que vous mourez d’envie d’apprendre ce que je lisais ?

– Pas du tout ; j’avais demandé cela ainsi… Ne peut-on demander ? Qu’avez-vous à…

– Écoutez ; vous êtes un homme instruit, un amateur de belles lettres, n’est-ce pas ?

– J’ai fait six classes au Lycée, répondit Zamètov, non sans quelque dignité.

– Six classes ! Oh, mon petit pigeon ! Avec une raie, des bagues – un homme riche ! Ah, quel gentil petit garçon !

Ici Raskolnikov pouffa d’un rire nerveux à la figure de Zamètov. Celui-ci recula ; ce n’était pas qu’il fût offusqué, mais plutôt très étonné.

– Ah, ça ! qu’il est bizarre ! répéta Zamètov, très sérieusement. Il me semble que vous délirez encore.

– Je délire ? Tu radotes, mon pigeon ! Alors, je suis bizarre ? Alors, j’ai éveillé votre curiosité, n’est-ce pas ? Je l’ai éveillée ?

– Oui.

– Oui, vous voulez savoir ce que j’ai lu, ce que je recherchais ? En ai-je fait apporter des journaux ! C’est louche, n’est-ce pas ?

– Eh bien ! dites.

– Vous avez les oreilles aux aguets ?

– Pourquoi aux aguets ?

– Je vous l’apprendrai par après ; et maintenant, mon très cher, je vous déclare…, non, « j’avoue » est mieux… Non, ce n’est pas cela non plus : « je fais une déposition dont vous prenez note » – c’est cela ! Je dépose que j’ai cherché, que j’ai lu, que je me suis intéressé à… – et je suis entré ici dans ce but, – rechercher des faits concernant l’assassinat de la vieille veuve, dit-il enfin à voix basse, le visage à un pouce de celui de Zamètov.

Celui-ci le regardait droit dans les yeux, sans bouger et sans écarter son visage.

Il sembla plus tard à Zamètov que la chose la plus singulière fut qu’ils se turent tout une minute, et que, pendant ce temps, ils se regardèrent de cette manière.

– Et même si vous avez lu cela ? s’écria tout à coup Zamètov stupéfait et excédé. Qu’est-ce que ça peut bien me faire ? Qu’y a-t-il là d’étonnant ?

– C’est cette même vieille, continua Raskolnikov avec le même ton, et sans réagir à l’exclamation de Zamètov, cette même vieille dont on parlait au bureau lorsque je m’y suis évanoui. Vous comprenez maintenant ?

– Mais qu’y a-t-il à comprendre ? prononça Zamètov, presque alarmé.

Le visage impénétrable et grave de Raskolnikov se transfigura en un instant et il partit à nouveau d’un éclat de rire nerveux, comme s’il était impuissant à se maîtriser. Il se souvint soudain, avec une netteté extraordinaire, de la sensation qu’il avait éprouvée lorsque, le jour de l’assassinat, debout derrière la porte, dont le crochet bougeait sous les coups, il entendait les deux hommes cogner et jurer sur le palier, et qu’il ressentit tout à coup une envie folle de crier, de les quereller, de leur tirer la langue, de les railler et de rire à gorge déployée, de rire, rire, rire !

– Vous êtes ou bien fou ou bien…, prononça Zamètov, et il s’arrêta, comme s’il avait été frappé par une pensée qui lui fût venue soudainement.

– Ou bien ? Ou bien quoi ? Eh bien ! quoi ? Dites un peu !

– Rien ! répondit Zamètov agacé. Bêtises que tout cela !

Tous deux se turent. Après son brusque et convulsif accès d’hilarité, Raskolnikov devint triste et pensif. Il s’appuya à la table et se prit la tête entre les mains. Il semblait qu’il eût entièrement oublié Zamètov. Le silence dura assez longtemps.

– Buvez donc votre thé. Il va devenir froid, dit Zamètov.

– Hein ? comment ? le thé ?… En effet !…

Raskolnikov but une gorgée, mit en bouche un morceau de pain, jeta un coup d’œil à Zamètov et sembla se reprendre. Son visage prit à nouveau son expression railleuse. Il continua à boire son thé.

– Ces derniers temps, les escroqueries se multiplient, dit Zamètov. Il n’y a pas longtemps encore, j’ai lu dans le « Moskovkie Vedomosti », qu’on a pincé à Moscou toute une bande de faux-monnayeurs. Toute une société. Ils écoulaient des billets.

– Oh, c’est vieux ! J’ai lu ça il y a un mois, répondit tranquillement Raskolnikov. Et ce sont des escrocs, d’après vous ? ajouta-t-il avec un sourire.

– Bien sûr !

– Ceux-là ? Mais ce sont des enfants, des blancs-becs ! Ils se réunissent à cinquante dans ce but ! Est-ce permis ! À trois, ils auraient déjà été trop nombreux ; et encore aurait-il fallu qu’ils eussent plus confiance dans les autres qu’en eux-mêmes ! Il aurait suffi que l’un d’eux bavarde après boire pour que tout aille au diable ! Des blancs-becs ! Ils emploient des gens peu sûrs pour changer les billets aux guichets des banques ; ils confient une telle besogne au premier venu ! Admettons que ces blancs-becs aient réussi et qu’ils se soient fait un million chacun, et ensuite ? Pendant toute leur vie, chacun dépend des autres, pour le restant de ses jours ! Mieux vaut se pendre ! Mais ils n’ont même pas pu écouler leur marchandise : l’homme s’était mis à compter les billets au guichet – il en avait reçu pour cinq mille roubles – lorsque ses mains tremblèrent. Il en avait déjà compté quatre mille, mais il prit le cinquième mille sans compter, faisant confiance à l’employé, pour l’avoir rapidement en poche, afin de pouvoir filer. C’est ce qui a provoqué le soupçon. Et tout a sauté par la faute d’un imbécile ! Est-ce donc permis ?

– Permis de laisser trembler ses mains ? reprit Zamètov. Je suis certain que c’était inévitable. Il arrive qu’on ne puisse plus se maîtriser.

– Ne plus se maîtriser ?

– Le supporteriez-vous ? Moi, je ne le supporterais pas ! Aller faire un pareil coup pour cent roubles de profit ! Aller changer un faux billet et où donc ! – dans une banque ! où on ne peut tromper les employés ! – non, moi j’en serais décontenancé. Et vous, vous décontenanceriez-vous ?

Raskolnikov eut une terrible envie de « montrer la langue » à Zamètov. Des frissons, par instant, lui parcouraient le dos.

– Je ne m’y serais pas pris de cette façon, commença-t-il, comme s’il revenait de loin. J’aurais agi de la manière suivante : j’aurais compté le premier mille quatre fois, par exemple, par tous les bouts, en examinant chaque billet avant de me mettre au deuxième mille. Au milieu du deuxième mille, je me serais arrêté et j’aurais pris un billet quelconque que je me serais mis à examiner à la lumière, et puis à contre-jour, pour voir s’il n’est pas faux. « Car j’ai peur, voyez-vous : une de mes parentes a perdu ainsi vingt-cinq roubles dernièrement » et je lui aurais raconté toute une histoire. Venu au troisième mille : Non, permettez, je crois que dans le deuxième mille j’ai mal compté la septième centaine ; j’ai des doutes » et j’aurais abandonné le troisième et je me serais remis au deuxième mille, et ainsi de suite pour les cinq mille. Après avoir fini de compter, j’aurais sorti un billet du cinquième mille et un autre du deuxième et, de nouveau, je les aurais examinés à contre-jour et j’aurais encore émis des doutes : Donnez-m’en d’autres, je vous prie, à la place de ces deux-là ». Le caissier, en nage, s’arracherait les cheveux en désespérant de se débarrasser de moi ! Une fois tout terminé, je me serais dirigé vers la sortie, j’aurais ouvert la porte et puis « Excusez-moi… » je serais revenu demander quelques renseignements – voilà comment j’aurais fait.

– Ça ! Quelles effrayantes histoires vous me racontez-là ! dit Zamètov en riant. Seulement ce ne sont que des paroles. Venu au fait, vous auriez trébuché. Cette besogne n’est ni pour vous ni pour moi, je vous le dis. Même un homme expérimenté et bien décidé peut faire un faux pas. Mais pourquoi chercher ? Ainsi, par exemple, c’est dans notre district que la vieille a été tuée. Le meurtrier était, semble-t-il, une tête brûlée, il vous risque le tout en plein jour et il n’est sauvé que par miracle, mais ses mains ont quand même tremblé : il n’a pas su piller, il n’a pu le supporter ; l’affaire démontre…
Raskolnikov, sembla-t-il, s’offusqua.

– L’affaire démontre !… Essayez de l’attraper, maintenant ! s’exclama-t-il, agaçant méchamment Zamètov.

– Eh bien, on l’attrapera.

– Qui ? Vous ? Vous seriez capable ? Vous allez vous y empêtrer ! Le plus important à vos yeux est de savoir si tout à coup on se met à dépenser exagérément. Pas d’argent, et brusquement on dépense sans compter : alors comment ne serait-on pas l’assassin ? Mais un petit enfant haut comme ça vous roulerait dans cette affaire s’il en avait envie !

– Mais voilà justement, le hic c’est qu’ils font tous la même chose, répondit Zamètov ; ils tuent intelligemment, ils risquent leur vie, et puis ils se font prendre au cabaret, c’est la dépense qui les trahit. Tout le monde n’est pas aussi malin que vous. Vous ne seriez pas allé au cabaret, évidemment !

Raskolnikov fronça les sourcils et jeta un coup d’œil aigu à Zamètov.

– Je vois que vous vous êtes laissé tenter, et que vous voudriez savoir ce que j’aurais fait ? dit-il avec mécontentement.

– Mais, oui, je voudrais bien, répondit l’autre sérieusement et avec fermeté.

Ses paroles, ses regards devenaient vraiment trop sérieux.

– Vous voulez absolument savoir ?

– Absolument.

– Très bien. Voici ce que j’aurais fait, commença en chuchotant Raskolnikov qui approcha comme tantôt son visage de celui de Zamètov, en le regardant dans le blanc des yeux, si bien que, cette fois-ci, son interlocuteur frissonna. Voici comment j’aurais agi : Je prends l’argent et les bijoux et je les porte en droite ligne, sans entrer nulle part, dans un endroit clos de murs pleins et où il n’y a presque personne – un petit potager ou quelque chose dans ce genre. J’ai déjà repéré d’avance, dans cette cour, une pierre de quarante livres, par exemple, qui gît dans un coin, près du mur de clôture, probablement depuis la construction de la maison ; je soulève cette pierre – il doit y avoir un petit trou là-dessous – je mets les bijoux et l’argent dans ce trou. Alors, je fais basculer la pierre à son ancienne place, je tasse du pied et je m’en vais. Puis je laisse ça là, un an, deux ans, même trois ans, – cherchez alors !

– Vous êtes fou, dit Zamètov, à voix basse, lui aussi, Dieu sait pourquoi, et il se recula soudain.

Les yeux de Raskolnikov brillèrent ; il devint complètement livide ; sa lèvre supérieure frissonna et se mit à trembler. Il se pencha vers Zamètov aussi près qu’il put et se mit à remuer les lèvres sans qu’aucun son en sortît ; cela dura près d’une demi-minute ; il savait ce qu’il faisait, mais il ne pouvait se retenir… Le terrible aveu dansait sur ses lèvres comme le crochet, le jour du crime, dansait dans l’anneau : encore un peu et il saute ; il suffit de le laisser s’échapper, de le prononcer !

– Et si c’était moi qui avait tué la vieille et Lisaveta ? dit-il soudain, et il revint à lui.

Zamètov le regarda épouvanté et devint pâle comme un linge. Son visage se tordit en un sourire.

– Mais, est-ce possible ? articula-t-il, d’une voix à peine audible.

Raskolnikov lui jeta un coup d’œil méchant.

– Avouez que vous m’avez cru ? dit-il enfin d’une voix froide et railleuse. Allons, avouez donc !

– Pas du tout ! Maintenant moins que jamais ! dit hâtivement Zamètov.

– Vous vous êtes trahi ! Attrapé, le moineau ! Puisque vous me croyez « maintenant moins que jamais », c’est donc que vous m’aviez cru auparavant ?

– Mais pas du tout ! s’exclama Zamètov tout confus. Est-ce pour en venir là que vous avez cherché à m’effrayer ?

– Alors, vous n’y croyez pas ? Et de quoi avez-vous parlé lorsque je suis sorti du bureau ? Et pourquoi le lieutenant Poudre m’a-t-il questionné lorsque je suis revenu à moi, après mon évanouissement ? Hé là ! cria-t-il au garçon en se levant et en saisissant sa casquette. Combien dois-je ?

– Trente kopecks en tout, Monsieur, répondit le garçon en se précipitant.

– Voici encore vingt kopecks pour toi. En voilà de l’argent ! (Il tendit de sa main tremblante les billets de banque vers Zamètov.) Des rouges, des bleus, vingt-cinq roubles ! D’où viennent-ils ? D’où viennent les vêtements neufs ? Car vous savez : pas un sou avant ! La logeuse a sans doute déjà été interrogée… Allons, ça suffit. Assez causé ! Au revoir… au plaisir !

Il sortit ; une étrange sensation hystérique le faisait frissonner mais, dans cette sensation, il y avait une part d’intolérable jouissance. Il était du reste sombre et extrêmement fatigué. Son visage était tordu comme après quelque accès. Sa fatigue croissait rapidement. Ces temps-ci, la première excitation nerveuse faisait affluer ses forces, mais celles-ci retombaient tout aussi rapidement, à mesure que faiblissait la sensation.

Quant à Zamètov, il resta encore longtemps à la même place, à rêver. Raskolnikov avait modifié toutes ses idées au sujet du point en question et avait fixé son opinion de façon définitive.

« Ilia Pètrovitch est un nigaud », conclut-il enfin.

Raskolnikov avait à peine ouvert la porte de la rue qu’il tomba, sur le perron même, sur Rasoumikhine qui entrait. Ils ne s’étaient pas aperçus et manquèrent de se cogner. Ils se mesurèrent du regard quelques instants. Rasoumikhine était abasourdi, mais tout à coup, la colère, une véritable colère, s’alluma dans ses yeux.

– Ah, te voilà ! cria-t-il à pleins poumons. Tu t’es enfui de ton lit ! Et moi qui le cherche sous le divan ! Sais-tu que l’on a été voir au grenier ? J’ai presque battu Nastassia à cause de toi… Et voilà où il est ! Rodka ! Qu’est-ce que cela signifie ? Sois sincère ! Avoue ! Tu entends ?

– Cela signifie que j’en ai assez de vous tous et que je veux être seul, répondit calmement Raskolnikov.

– Seul ? Quand tu ne peux même pas encore faire un pas, que ta gueule est blanche comme un linge et que tu suffoques ? Imbécile… Que faisais-tu au Palais de Cristal ? Parle, tout de suite !

– Laisse-moi aller ! dit Raskolnikov, et il voulut avancer.

Cela mit Rasoumikhine hors de lui-même ; il empoigna son camarade par l’épaule.

– Te laisser aller ? Tu oses dire « laisse-moi aller » après ce que tu as fait ! Sais-tu ce que je vais faire de toi, maintenant ? Je vais te prendre, t’emporter chez toi sous le bras comme un colis, et t’enfermer à clé !

– Écoute, Rasoumikhine, commença doucement Raskolnikov, apparemment tout à fait calme, ne vois-tu vraiment pas que je ne veux pas de ton dévouement ? Pourquoi donc combler de bienfaits ceux qui… s’en fichent ? Ceux, enfin, auxquels cela pèse sérieusement ? Allons, pourquoi es-tu parti à ma recherche au début de ma maladie ? Peut-être aurais-je été très heureux de mourir ? Ne t’ai-je pas assez fait comprendre aujourd’hui que tu me tourmentes, que tu… m’ennuies ! Qu’as-tu donc besoin de tourmenter les gens ! Je t’assure que cela contrarie sérieusement ma guérison, car je suis sans cesse exaspéré. Zossimov, lui, est bien parti, tout à l’heure, pour ne pas m’énerver ! Laisse-moi, toi aussi, je t’en conjure ! En somme, de quel droit me retiens-tu de force ? Ne vois-tu donc pas que j’ai maintenant toute ma tête ? Comment, dis-le moi, comment te fléchir pour que tu ne m’importunes plus, pour que tu ne me combles plus de ta sollicitude ? Admettons que je sois ingrat ; admettons que je vois vil, mais laissez-moi la paix, je vous en supplie, laissez-moi la paix ! La paix ! La paix !

Il avait commencé calmement, se réjouissant d’avance de tout le poison qu’il allait déverser et il finit hors de lui, suffoquant, comme tout à l’heure, pendant son altercation avec Loujine.

Rasoumikhine réfléchit un moment et lâcha son bras.

– Va-t-en au diable, alors ! dit-il doucement et presque rêveusement. Arrête, rugit-il soudain, lorsque Raskolnikov fit mine de bouger. Écoute-moi ! Je vous déclare que, tous, vous êtes des petits bavards et des petits fanfarons. Il vous arrive de vous voir pourvus d’une petite souffrance de tout repos, et vous vous mettez à la couver comme une poule ! Et ici aussi, vous pillez vos auteurs. Pas de vie personnelle en vous ! Vous êtes faits avec du blanc de baleine et vous avez du petit lait au lieu de sang ! Je n’ai foi en aucun de vous. Le premier souci, pour vous, dans toutes les occasions, est de savoir comment faire pour ne pas ressembler à un être humain. Arrê-ê-te ! hurla-t-il avec une rage redoublée, voyant que Raskolnikov voulait de nouveau s’en aller. Écoute jusqu’à la fin ! Tu sais qu’on va procéder à la pendaison de la crémaillère chez moi, aujourd’hui ; ils sont peut-être déjà là, mais j’y ai laissé l’oncle (je viens d’y piquer une tête) pour recevoir les invités. Alors, si tu n’étais pas un imbécile, un plat imbécile, un triple imbécile… tu vois, Rodia, j’avoue que tu es intelligent, mais tu es un imbécile ! alors, si tu n’étais pas un imbécile, ne viendrais-tu pas passer la soirée chez moi, au lieu de battre le pavé pour rien ? Puisque tu es sorti, il n’y a plus rien à faire ! Je te donnerai un de ces bons fauteuils bien mous, il y en a un chez la logeuse… du thé… de la compagnie… Si ça ne te plaisait pas, je te ferais coucher sur la chaise-longue, – tu resterais quand même parmi nous… Zossimov en sera. Tu viens, oui ?

– Non.

– Tu radotes ! s’exclama Rasoumikhine, impatient. Qu’en sais-tu ? Tu n’es pas sûr de toi-même ! Et puis, tu n’y comprends rien… Je me suis querellé mille fois avec le monde, et j’y suis toujours revenu. Tu auras honte, et tu reviendras ! Rappelle-toi, alors l’immeuble Potchinkov, troisième étage…

– Mais vous seriez bien capable, Monsieur Rasoumikhine, de vous faire battre par quelqu’un pour le plaisir de dispenser des bienfaits.

– Battre qui ? Moi ? Je te dévisse le nez pour la moindre plaisanterie ! Immeuble Potchinkov, n° 47, appartement du fonctionnaire Babouchkine…

– Ne compte pas sur moi, Rasoumikhine.

Raskolnikov se détourna et s’éloigna.

– Je parie que tu viendras ! cria Rasoumikhine. Sans cela tu… sans cela, je ne veux plus te connaître ! Attends, hé ! Zamètov est là ?

– Oui.

– Tu l’as vu ?

– Oui.

– Tu lui as parlé ?

– Oui, je lui ai parlé.

– De quoi ? Après tout, va au diable, n’en dis rien, Potchinkov, 47, Babouchkine, souviens-toi.

Raskolnikov descendit jusqu’à la rue Sadovaïa et tourna le coin. Rasoumikhine regardait songeusement dans sa direction. Il fit enfin un geste de la main et pénétra dans l’immeuble ; il s’arrêta cependant au milieu de l’escalier.

« Ah, ça ! », continua-t-il, presque à haute voix ! « Ses paroles ont du sens, mais il semble bien… Mais que je suis stupide ! Les paroles des déments n’ont-elles pas également un sens ? Et c’est sans doute cela que craint Zossimov. » Il se toucha le front du doigt. « Et si… alors, comment peut-on le lâcher seul maintenant ? Il peut se noyer… J’ai fait une bêtise. »

Il revint en courant sur ses pas, mais il n’y avait plus trace de Raskolnikov. Il cracha alors à terre, et revint rapidement au « Palais de Cristal » pour interroger Zamètov.

Raskolnikov alla directement au pont N…, où il s’appuya au garde-fou et se mit à regarder dans le vide. Après avoir quitté Rasoumikhine, il se sentit si faible, qu’il avait eu peine à arriver où il était. Penché sur l’eau, il regardait les reflets roses du coucher du soleil, l’alignement des maisons, faisant une tache sombre dans le soir tombant, une fenêtre de mansarde, quelque part au loin sur la rive gauche qui, touchée par un dernier rayon de soleil, brillait comme si elle flambait ; il regardait l’eau du canal qui s’obscurcissait ; il l’observait, semblait-il avec attention. Enfin, devant ses yeux se mirent à tourner des cercles rouges, les maisons s’ébranlèrent, les passants, les quais, les voitures, tout se mit à tourner, à danser une ronde. Soudain il frissonna, une scène atroce et étrange l’empêcha de s’évanouir. Il eut la sensation que quelqu’un s’arrêtait auprès de lui, à sa droite ; il regarda et vit une femme de haute taille, un fichu sur la tête, avec un long visage jaune d’ivrognesse et des yeux caves et rougeâtres. Elle le dévisageait, mais, sans doute, ne voyait-elle rien et ne distinguait-elle personne. Soudain, elle s’appuya de la main droite au garde-fou, passa la jambe droite, puis la gauche par-dessus le grillage, et se jeta dans le canal. L’eau sale rejaillit, engloutit un moment la femme, mais un instant plus tard elle surnagea et le courant l’emporta tout doucement, la tête et les jambes immergées, le dos flottant, la jupe bouffant comme un coussin au-dessus de l’eau.

– Elle s’est noyée ! elle s’est noyée ! criaient des dizaines de voix.

Des gens accouraient ; les deux quais se garnirent de monde ; Raskolnikov fut entouré par la foule qui le poussait et qui le pressait contre le parapet.

– Mon Dieu ! Mais c’est notre Afrossiniouchka ! cria soudain la voix plaintive d’une femme. Sauvez-la, petits pères, tirez-la hors de l’eau !

Un canot ! Un canot ! cria-t-on dans la foule.

Mais le canot n’était plus nécessaire ; un agent avait déjà dégringolé les marches qui conduisaient au canal, s’était débarrassé de sa capote, de ses bottes, et s’était jeté à l’eau. La besogne fut simple : la femme flottait à deux pas des marches ; il la saisit de la main droite par les vêtements, réussit à attraper de la gauche une perche que lui tendait un camarade et la désespérée fut ramenée au bord. Elle reprit rapidement ses sens, se releva, s’assit, se mit à éternuer et à s’ébrouer en essuyant stupidement sa robe mouillée de la main. Elle ne disait rien.

– Elle est saoule comme une bourrique, petits pères, comme une bourrique, sanglotait la même voix de femme, maintenant tout près d’Afrossiniouchka. Elle a voulu se pendre, l’autre fois ; on l’a dépendue. Je suis allée faire des courses et j’ai laissé ma fillette chez elle et voilà le malheur qui est arrivé ! C’est une bourgeoise, petit père, notre voisine, elle n’habite pas loin, la deuxième maison dans la rue, là…

Les gens se dispersaient ; les agents s’occupaient encore de la femme, quelqu’un parla du bureau de police… Raskolnikov regardait tout avec une sensation insolite de détachement. Le dégoût le saisit. « Non, c’est laid… l’eau… pas la peine », se marmottait-il. « Il n’y aura plus rien », ajoutait-il, « inutile d’attendre. Qui parle de commissariat… Pourquoi Zamètov n’est-il pas au commissariat ? Il ouvre à neuf heures… ». Il tourna le dos au parapet et regarda tout autour de lui.

« Et alors ? Pourquoi pas ! », prononça-t-il avec décision, et, quittant cet endroit, il partit du côté du bureau de police. Son cœur était vide et sourd. Il ne voulait pas réfléchir. Son angoisse même était dissipée ; il n’y avait plus trace de l’énergie qui l’animait lorsqu’il était sorti de chez lui, dans le but « d’en finir ». Une apathie totale avait pris sa place.

« Après tout, c’est aussi une solution ! », pensa-t-il, en traînant le long du canal. « Ce sera fini parce que je l’aurai voulu… Est-ce une solution, en somme ? Bah, c’est égal ! Il y aura bien un pied d’espace – Il rit. Pour une fin, c’est une fin ! Est-ce possible que ce soit une fin ? Leur dirai-je ou ne leur dirai-je pas ? Ah… ça ! Je suis bien fatigué ; si je pouvais vite me coucher ou m’asseoir quelque part ! Ce qui me fait éprouver le plus de honte, c’est que c’est trop stupide. Et puis, je me fiche de cela aussi. Dieu, quelles stupidités vous viennent à l’esprit parfois… ».

Pour arriver au bureau, il fallait aller tout droit et prendre la deuxième rue à gauche : c’était à deux pas. Mais arrivé au premier coin, il s’arrêta, réfléchit, obliqua dans la ruelle, et entreprit de faire un détour par deux rues – peut-être sans aucune raison, peut-être inconsciemment pour gagner un peu de temps. Il marchait en regardant à terre. Soudain, comme si quelqu’un le lui avait soufflé à l’oreille, il leva la tête et se vit à côté de la maison, tout près de la porte. Depuis le soir, il n’était plus venu ici et n’était même plus passé à côté de cet immeuble.

Un désir irrésistible et inéluctable le poussa. Il entra, passa sous le porche, pénétra dans la première entrée à droite et se mit à gravir l’escalier vers le troisième. L’escalier, étroit et raide, était très obscur. Il s’arrêtait à chaque palier et observait avec curiosité. Le chambranle de la porte du rez-de-chaussée était démonté : « Ce n’était pas ainsi alors », se dit-il. Voici l’appartement du premier où travaillaient Nikolka et Mitka. Fermé, la porte est peinte à neuf ; donc c’est à louer. Voici le second… et le troisième… C’est ici ! » Il fut très étonné : la porte était grande ouverte, il y avait des gens à l’intérieur ; on entendait parler, et il ne s’y était pas attendu. Après un moment d’hésitation, il acheva de gravir les dernières marches et pénétra dans l’appartement.

On remettait également celui-ci à neuf : il y avait des ouvriers, cela sembla l’étonner. Il s’attendait, Dieu sait pourquoi, à tout trouver dans l’état où il l’avait laissé, même les cadavres, peut-être, dans la même position, par terre. Et voilà qu’il trouve les murs nus, aucun meuble ; c’est étrange… Il alla à la fenêtre et s’assit sur la tablette.

Il n’y avait que deux ouvriers, deux jeunes gaillards, l’un plus âgé que l’autre. Ils tapissaient les murs de papier neuf, blanc, semé de petites fleurs mauves, qui remplaçaient l’ancien papier tout sali et déchiré. Cela sembla déplaire fortement à Raskolnikov ; il regardait avec hostilité la tapisserie neuve, comme s’il regrettait que l’on eût tout changé.

Les ouvriers s’étaient visiblement attardés ; ils étaient pour l’instant occupés à rouler hâtivement le papier et s’apprêtaient à rentrer chez eux. L’apparition de Raskolnikov n’attira presque pas leur attention. Ils parlaient entre eux. Raskolnikov, les bras croisés, se mit à les écouter.

– Voilà qu’elle vient chez moi au matin, à la première heure, dit le plus âgé au plus jeune. Elle était bien attifée. « Qu’as-tu », lui dis-je, « à jouer l’oiseau des îles devant moi ? » – « Tite Vassilitch », dit-elle, « je veux être désormais à votre entière discrétion. » Ah, c’est ainsi ! Et elle était nippée comme un dessin de mode, mon vieux !

– Qu’est-ce donc, un dessin de mode, l’oncle ? demanda le jeune.

L’« oncle » l’initiait sans doute.

– Un dessin de mode, mon vieux, c’est un dessin en couleurs, qui arrive ici chez les tailleurs chaque samedi, par la poste, de l’étranger, pour montrer comment il faut s’habiller, au sexe masculin aussi bien qu’au sexe féminin. C’est un dessin, donc. Le sexe masculin se pare surtout de redingotes, et, dans la partie féminine, tu vois de belles robes, telles que, même en donnant tout ce que tu possèdes, tu ne pourrais en acheter une !

– Que n’y a-t-il donc pas dans Petersbourg ! s’écria le plus jeune, enthousiasmé. Sauf père et mère, il y a tout !

– Sauf ceux-là, mon vieux, tu trouves tout, décida l’aîné, didactique.

Raskolnikov se leva et alla dans la pièce où se trouvaient jadis le lit, le coffret et la commode. La chambre démeublée lui sembla fort petite. La tapisserie était la même, le coin où se trouvait la vitrine d’icônes était nettement marqué. Il regarda un instant et revint à la fenêtre. L’aîné des ouvriers lui jetait des coups d’œil de biais.

– Que voulez-vous ? lui demanda-t-il soudain.

Au lieu de répondre, Raskolnikov sortit sur le palier et tira le cordon de la sonnette. La même sonnette, le même tintement de fer-blanc ! Il tira encore une fois, encore ; il écoutait et se souvenait. Sa sensation de naguère, torturante, effrayante, terrible, revenait de plus en plus vite à sa mémoire ; il frissonnait à chaque coup de sonnette et sa jouissance croissait de plus en plus.

– Que te faut-il, enfin ? Qui es-tu ? cria l’ouvrier, sortant aussi sur le palier.

Raskolnikov entra de nouveau.

– Je veux louer l’appartement, dit-il, je le visite.

– On ne loue pas des logements la nuit ; et, de plus, vous auriez dû venir ici avec le portier.

– Vous avez bien lavé le plancher, va-t-on le peindre ? continua Raskolnikov. Il n’y a plus de sang ?

– Du sang ?

– On a tué la vieille avec sa sœur. Il y avait une flaque de sang ici.

– Mais qui es-tu donc ? cria l’ouvrier, inquiet.

– Moi ?

– Oui, toi.

– Veux-tu le savoir ?… Viens au bureau du Surveillant, je te le dirai là-bas.

Les ouvriers le dévisageaient, stupéfaits.

– Non, il est temps de partir, nous nous sommes attardés. Viens, Aliochka. On ferme, dit l’aîné.

– Allons, fit Raskolnikov, indifférent. Il sortit avant les ouvriers et se mit à descendre lentement l’escalier. – Hé, portier ! cria-t-il, en pénétrant sous le porche.

Il y avait quelques personnes qui flânaient sur l’entrée de la porte cochère : les deux portiers, une femme, un bourgeois en robe de chambre et quelques autres badauds. Raskolnikov se dirigea droit vers eux.

– Que désirez-vous ? demanda l’un des portiers.

– Tu as été au commissariat aujourd’hui ?

– J’en reviens. Que voulez-vous ?

– Ils sont là ?

– Oui.

– L’adjoint est là ?

– Il y était, il y a peu de temps. Que voulez-vous ?

Raskolnikov ne répondit pas et se rangea à leur côté, songeur.

– Il est venu visiter l’appartement, dit l’aîné des ouvriers qui arrivait.

– Quel appartement ?

– Celui où nous sommes occupés. « Pourquoi, a-t-il demandé, a-t-on nettoyé le sang ? Il y a eu un crime ici, a-t-il dit, et moi, je viens pour louer le logement. » Et il se met à tirer la sonnette ; pour un peu, il l’aurait arrachée. « Viens au bureau », dit-il, « je dirai tout là-bas. » Ce qu’il est collant !
Le portier, étonné, examinait Raskolnikov, les sourcils froncés.

– Qui êtes-vous, en fin de compte ? cria-t-il, plus sévèrement.

Je suis Rodion Romanovitch Raskolnikov, ancien étudiant, j’habite dans l’immeuble Chil, dans la ruelle, non loin d’ici, dans l’appartement n° 14. Demandez au portier… Il me connaît.

Raskolnikov parlait d’une façon indolente et rêveuse, sans se retourner et regardant fixement la rue enténébrée.

– Pourquoi donc êtes-vous venu à l’appartement ?

– Pour le voir.

– Qu’est-ce qu’il y a donc à voir là ?

– Si on le menait au commissariat ? fit tout à coup le bourgeois.

Raskolnikov lui jeta un coup d’œil aigu par-dessus l’épaule et dit, tout aussi doucement et paresseusement :

– Allons-y !

– Eh bien, oui ! s’écria le bourgeois, qui avait repris courage. Pourquoi est-il venu parler de l’histoire ? Qu’a-t-il derrière la tête, hein ?

– Il est ivre, murmura l’ouvrier.

– Que vous faut-il donc ? cria encore le portier, qui s’irritait de plus en plus.

– As-tu peur d’aller au bureau ? lui dit Raskolnikov railleusement.

– Peur de quoi ? Tu nous ennuies !

– Ivrogne ! cria la femme.

– Pourquoi discuter ? cria l’autre portier, un énorme moujik, vêtu d’un manteau bâillant, ses clés passées dans la ceinture. Allez, ouste !… Pour sûr, c’est un ivrogne… Ouste !

Il saisit Raskolnikov par l’épaule et le poussa dehors. Celui-ci trébucha mais ne tomba pas. Il regarda sans mot dire les spectateurs et s’en fut.

– Curieux type, dit l’ouvrier.

– Les gens deviennent bizarres, dit la femme.

– Si on le menait quand même au commissariat ? ajouta le bourgeois.

– Inutile de s’en mêler, déclara le grand portier. Pour sûr c’est un ivrogne. Il est ennuyeux, c’est certain, mais si tu te mêles de cette histoire, tu ne t’en démêleras pas… On sait comment ça va !

« Y aller ou ne pas y aller », pensa Raskolnikov, s’arrêtant au milieu du pavé, au carrefour, et regardant tout autour de lui comme s’il attendait un dernier mot. Mais il n’eut pas de réponse ; tout était sourd et mort, comme les pierres qu’il foulait, mort pour lui, pour lui seul…
Soudain, au loin, bien à deux cents pas, au fond de la rue dans l’ombre qui s’épaississait, il distingua une foule, des voix, des cris… Au milieu de la foule, une voiture s’était arrêtée… Une petite lumière scintillait. « Qu’y a-t-il ? » Raskolnikov tourna à droite et se dirigea vers la foule. Il s’accrochait à tout et eut un sourire froid lorsqu’il en eut conscience, car il avait fermement décidé de se rendre au commissariat où il savait que tout serait immédiatement fini.

VII

Une calèche de maître, élégante, attelée de deux fougueux chevaux gris, stationnait au milieu de la rue. Elle était vide ; le cocher, descendu du siège, debout sur le pavé, maintenait ses chevaux par les mors.

Beaucoup de monde se pressait autour de la calèche. Des agents se tenaient au centre du rassemblement, l’un d’eux portait une lanterne avec laquelle, en se penchant, il éclairait quelque chose qui se trouvait par terre, tout près des roues. Tous parlaient, criaient, s’exclamaient ; le cocher semblait perplexe et répétait de temps en temps :

– Quel malheur ! Bon Dieu, quel malheur !

Raskolnikov parvint à se frayer un chemin et vit enfin la cause de toute cette bousculade et l’objet de cette curiosité. Un homme, qui venait d’être écrasé par les chevaux, gisait à terre, sans connaissance et tout ensanglanté.

Il semblait qu’il fut très mal habillé, mais néanmoins il était vêtu « comme un monsieur ». Le sang lui coulait de la tête sur la figure. Son visage était meurtri lacéré, défiguré. C’était visible : il était gravement atteint.

– Petits pères ! criait le cocher. Comment aurais-je pu l’éviter ! Si j’avais fait galoper mes chevaux, si je n’avais pas crié, alors… mais je roulais doucement, à une allure régulière. Tout le monde l’a vu, tout le monde peut le dire. Je sais bien qu’un ivrogne ne pourrait pas allumer une chandelle, c’est connu !… Je le vois qui traverse la rue en chancelant, prêt à tomber ; alors, je crie, une fois, deux fois, trois fois, je retiens mes bêtes et lui, le voilà qui s’étale tout juste sous leurs sabots ! Peut-être exprès, peut-être était-il vraiment ivre… Et les chevaux sont jeunes, peureux, ils s’élancent, lui, il crie et les chevaux tirent encore plus… et voilà le malheur !

– C’est bien ainsi ! dit un témoin dans la foule.

– C’est vrai, il a même crié trois fois ! dit un autre.

– Trois fois, c’est juste, on l’a entendu ! cria un troisième.

Du reste, le cocher ne paraissait ni attristé ni effrayé. Il était visible que le propriétaire de la voiture était un homme fortuné et influent, qui, probablement, attendait quelque part ; les agents, visiblement, s’étaient déjà donné beaucoup de mal pour savoir comment arranger les choses, en tenant compte de cette dernière circonstance. Il fallait transporter la victime au poste, puis à l’hôpital, mais tout le monde ignorait son identité.

Dans l’entre-temps, Raskolnikov était arrivé plus près encore et se penchait sur le blessé. Soudain la lumière de la lanterne éclaira les traits de celui-ci et Raskolnikov le reconnut.

– Je le connais ! s’exclama-t-il, en se poussant au premier rang de la foule : c’est le fonctionnaire retraité, le conseiller Marméladov ! Il demeure non loin d’ici, dans la maison Kosel !… Vite, un docteur ! Je paierai, voici !

Il sortit des billets de sa poche et les fit voir à l’agent. Il était fortement ému et agité.

Les agents furent tout contents d’apprendre qui était l’écrasé. Raskolnikov se présenta, donna son adresse et se mit en devoir de les convaincre, avec autant d’ardeur que s’il s’était agi de son propre père, de transporter Marméladov, inconscient, dans son appartement.

– C’est là, trois maisons plus loin, disait-il, affairé. La maison Kosel, un riche Allemand… Il était probablement ivre et rentrait chez lui. Je le connais… C’est un ivrogne… Il est marié, a des enfants, il a une fille. Pourquoi l’emmener à l’hôpital ? Et il y a sans doute un médecin dans la maison. Je payerai, je payerai !… Et puis il sera soigné par les siens, et tout de suite ; sinon il peut mourir avant d’arriver à l’hôpital…

Il réussit même à glisser doucement, sans qu’on le vît, de l’argent dans la main de l’agent ; la chose d’ailleurs était claire et légale et, en tout cas, l’aide serait plus rapide de cette façon. L’écrasé fut soulevé et emporté, il se trouva des gens pour donner un coup de main. Raskolnikov les suivit en soutenant prudemment la tête de Marméladov et en indiquant le chemin.

– Par ici, par ici ! Dans l’escalier, il faut le transporter la tête la première ; tournez… comme ça ! Je payerai… Je serai reconnaissant, bredouillait-il.

Katerina Ivanovna, comme d’habitude, dès qu’elle avait une minute de liberté, se mettait à aller et venir dans la petite chambre, du poêle à la fenêtre, les bras croisés, se parlant à elle-même et toussant. Ces derniers temps elle s’était accoutumée à parler de plus en plus souvent à sa fille aînée, la petite Polenka, – qui avait dix ans ; celle-ci, quoiqu’il y eût encore beaucoup de choses qu’elle ne pouvait comprendre, avait très bien saisi qu’elle pouvait être utile à sa mère ; elle la suivait toujours de ses yeux intelligents et rusait de toutes ses forces pour paraître tout comprendre. Cette fois-ci, Polenka déshabillait son petit frère pour le mettre au lit ; il était souffrant depuis le matin. En attendant qu’on lui change sa chemise, qui allait être lessivée la nuit même, le petit garçon restait assis sur une chaise, silencieux, la mine sérieuse, tout droit et immobile, les jambes tendues en avant, talons joints et pointes écartées. Il écoutait la conversation de sa maman et de sa sœur, les yeux grands ouverts et sans un mouvement ; exactement comme doivent faire tous les enfants sages lorsqu’on les déshabille pour les mettre au lit.
Une fillette, plus petite encore et tout à fait déguenillée, attendait près du paravent. La porte du palier était ouverte, pour que puissent s’échapper les nuages de fumée de tabac qui venaient des autres chambres et qui faisaient longuement et douloureusement tousser la malheureuse phtisique. On aurait dit que Katerina Ivanovna avait encore maigri cette semaine et les taches rouges de ses joues s’étaient avivées.

– Tu ne croirais pas, tu ne pourrais pas t’imaginer, Polenka, disait-elle en marchant, tu ne pourrais pas t’imaginer quelle vie riche et joyeuse nous menions chez mon père et à quel point cet ivrogne m’a perdue et vous perdra tous ! Mon père était fonctionnaire supérieur et déjà presque gouverneur ; il ne lui restait plus qu’un échelon à gravir. Tout le monde venait chez lui et disait : « Ivan Mikhaïlovitch, nous vous considérons tous comme notre gouverneur ». Quand je… (elle toussa) quand je… (elle toussa encore et encore). Oh, maudite vie ! s’exclama-t-elle en expectorant, les mains serrées sur la poitrine ; quand je… Ah, quand au dernier bal… chez le maréchal de la noblesse… la comtesse Bezzèmèlnaïa me vit – c’est elle qui m’a bénie lorsque j’ai épousé ton père, Polia – elle demanda immédiatement : « N’est-ce pas cette gracieuse demoiselle qui a dansé avec un châle lors de la distribution des prix ?… ». Il faut coudre l’accroc, prends l’aiguille, fais-le tout de suite, comme je te l’ai montré, sinon, demain… (elle toussa) demain… (elle eut une quinte de toux) il s’agrandira encore ! cria-t-elle dans un effort. C’est alors que le gentilhomme de la chambre Chtchegolskoï, qui venait d’arriver de Petersbourg… a dansé une mazurka avec moi et il voulait, le lendemain même, venir demander ma main ; mais je l’ai moi-même remercié avec des mots flatteurs et je lui ai dit que depuis longtemps mon cœur était pris par un autre, ton papa, Polia ; mon père était terriblement fâché… L’eau est prête ? Donne la chemisette alors et les bas. – Lida, dit-elle à la plus petite des filles, il faudra bien dormir sans chemise cette nuit ; on s’arrangera… et mets tes bas à côté du lit… Laver tout en une fois… Pourquoi donc ce loqueteux ne vient-il pas ; ah, l’ivrogne ! Il a usé sa chemise comme un torchon ; elle est toute déchirée… Lessiver tout en une fois, pour ne pas se tourmenter deux nuits d’affilée ! Mon Dieu (Elle eut une quinte de toux). Encore ! Qu’est-ce ? s’écria-t-elle en voyant du monde sur le palier et des gens qui pénétraient dans sa chambre avec une charge. Qu’est-ce ? Qu’est-ce qu’on porte là ? Mon Dieu !

– Où peut-on le coucher ? demanda un agent en regardant tout autour de lui, lorsqu’ils pénétrèrent dans la chambre en portant Marméladov sanglant et inconscient.

– Sur le sofa ! Mettez-le sur le sofa, la tête par ici, montrait Raskolnikov.

– On l’a écrasé en rue ! Il était ivre ! cria quelqu’un du palier.

Katerina Ivanovna était devenue livide et respirait avec difficulté. Les enfants étaient effrayés. La petite Lidotchka jeta un cri, s’élança vers Polenka, s’agrippa à elle des deux bras et se mit à trembler.

Marméladov une fois installé, Raskolnikov se précipita vers Katerina Ivanovna :

– Je vous en supplie, calmez-vous, ne vous affolez pas ! dit-il très vite ; il traversait la rue et une voiture l’a écrasé, ne vous tourmentez pas, il va reprendre conscience, j’ai dit de le porter ici… Je suis déjà venu, vous vous rappelez ?… Il reviendra à lui, c’est moi qui paierai !

– Je m’y attendais ! lança Katerina Ivanovna d’une voix tragique, et elle se précipita vers son mari.

Raskolnikov remarqua vite que cette femme n’était pas de celles qui s’évanouissent à tout propos. En une seconde, la tête du malheureux se trouva soutenue par un coussin – ce à quoi personne n’avait songé – Katerina Ivanovna se mit à lui ôter ses vêtements, à l’examiner ; elle s’affairait sans perdre la tête, s’oubliant elle-même, mordant ses lèvres tremblantes et étouffant les cris dans sa poitrine.

Raskolnikov avait, dans l’entre-temps, persuadé quelqu’un d’aller chercher un médecin. Celui-ci se trouva habiter à deux maisons de là.

J’ai fait prévenir un docteur, répétait Raskolnikov à Katerina Ivanovna ; ne vous tourmentez pas, je le payerai. Y a-t-il de l’eau ?… Donnez-moi une serviette, un essuie-main ou quelque chose, vite ; on ne connaît pas encore la gravité de ses blessures… Il est blessé, il n’est pas tué, je vous assure… Que dira le docteur ?

Katerina Ivanovna se précipita vers la fenêtre ; il y avait là, dans un coin, sur une chaise trouée, une grande cuvette de terre cuite pleine d’eau qu’elle avait préparée en vue de la lessive nocturne du linge des enfants et du mari. Cette lessive, Katerina Ivanovna la faisait elle-même, au moins deux fois par semaine et parfois plus souvent, car ils en étaient arrivés à n’avoir plus de linge de rechange. Elle ne pouvait supporter la malpropreté et préférait se surmener la nuit, pendant que tous dormaient, puis laisser sécher le linge sur une corde, afin de pouvoir le rendre propre au matin, plutôt que de laisser la saleté chez elle. Elle saisit la cuvette pour l’apporter comme le demandait Raskolnikov, mais elle manqua de tomber sous la charge. Le jeune homme, cependant, avait déjà trouvé un essuie-main ; il l’humecta et se mit à laver le visage couvert de sang de Marméladov. Katerina Ivanovna se tenait près de lui, respirant avec peine et les mains serrées sur la poitrine. Elle-même avait besoin d’être soignée. Raskolnikov commençait à se rendre compte qu’il avait peut-être fait une erreur en faisant amener ici le blessé. L’agent restait aussi là, à hésiter.

– Polia ! cria Katerina Ivanovna, cours vite chez Sonia. Si tu ne la trouves pas chez elle, dis quand même que son père a été écrasé par une voiture, et qu’elle vienne immédiatement ici… dès qu’elle rentrera. Dépêche-toi, Polia ! Tiens, mets ce fichu !

– Cours aussi vite que tu peux, cria soudain le petit garçon assis sur la chaise.

Après quoi il revint à son immobilité, l’échine droite, les yeux grands ouverts, les talons en avant.

Dans l’entre-temps, les gens avaient envahi la chambre. Les agents étaient partis, excepté un seul qui essayait de refouler ceux qui venaient de l’escalier. Presque tous les locataires de Mme Lippewechsel, qui, au début, se pressaient devant la porte, avaient maintenant fait irruption dans la chambre même ; Katerina Ivanovna s’emporta :

– Qu’on le laisse au moins mourir en paix ! cria-t-elle. Allez chercher d’autres spectacles ! Et ils fument encore ! (Elle toussa) Il ne manquerait plus que de vous voir en chapeaux ! Et il y en a même un en chapeau… Sortez ! Ayez du respect pour un mort !

La toux étouffa sa voix, mais ses paroles eurent leur effet. Katerina Ivanovna s’était fait quelque peu craindre des voisins, semblait-il. Les locataires refluèrent lentement vers la porte avec cet étrange sentiment de satisfaction intérieure qui apparaît toujours, même chez les intimes, lorsqu’un malheur soudain accable le prochain, sentiment auquel chaque homme, sans exception, est sujet, indépendamment du plus sincère sentiment de pitié et de compassion.

Du reste, on entendait les voisins qui, derrière la porte, faisaient des réflexions à propos du dérangement inutile que tout cela causait, alors qu’il eût été plus simple de l’emmener à l’hôpital.

Cela vous dérange qu’on meure, alors ! cria Katerina Ivanovna qui voulut ouvrir la porte et les couvrir d’invectives, mais elle se heurta à Mme Lippewechsel elle-même qui, ayant appris le malheur, se hâtait de venir y mettre ordre. C’était une Allemande extrêmement querelleuse et agitée.

– Ach ! mon Dieu ! s’exclama-t-elle. Fotre mari ifre, la voiture écrase. À l’hôpital ! Je suis la maîtresse ici !

– Amalia Ludwigovna ! Prenez garde à ce que vous dites, commença hautainement Katerina Ivanovna. (Elle prenait toujours un air hautain avec la logeuse pour « garder les distances » et ne put se refuser ce plaisir même maintenant.) Amalia Ludwigovna…

– Je fous ai dit, une fois pour toutes, que fous ne poufez m’appeler Amal Ludwigovna ; je suis Amal-Ivan !

– Vous n’êtes pas Amal-Ivan, mais bien Amalia Ludwigovna et comme je ne vous flatte pas bassement comme M. Lébéziatnikov, qui rit maintenant derrière la porte (on percevait, en effet, des rires derrière la porte, et puis quelqu’un cria : « Elles se sont empoignées ! ») alors, je vous appellerai toujours Amalia Ludwigovna, quoique je ne comprenne décidément pas pourquoi ce nom ne vous plaît pas. Vous voyez bien ce qui est arrivé à Sémione Zacharovitch ; il va mourir. Je vous prie de verrouiller immédiatement cette porte et de ne laisser entrer personne ici. Laissez-le au moins mourir en paix ! Sinon, je vous le certifie, demain votre attitude sera connue du général-gouverneur. Le prince me connaissait déjà avant mon mariage, et il se souvient fort bien de Sémione Zacharovitch auquel il a donné maintes preuves de sa bonté. Tout le monde sait d’ailleurs que Sémione Zacharovitch avait beaucoup d’amis et de protecteurs qu’il a quittés de lui-même à cause de son noble orgueil, conscient qu’il était de sa malheureuse faiblesse ; mais maintenant (elle montra Raskolnikov) nous sommes aidés par un généreux jeune homme, qui est riche, qui a des relations et que Sémione Zacharovitch a connu quand il était petit. Soyez sûre, Amalia Ludwigovna…

Tout cela fut prononcé avec un débit très rapide qui se précipitait toujours davantage. Mais la toux mit une fin brusque à la prolixité de Katerina Ivanovna. À cet instant, le moribond revint à lui et gémit ; elle se précipita vers lui. Le blessé ouvrit les yeux et, sans reconnaître personne encore, fixa Raskolnikov. Marméladov respirait difficilement, profondément et à longs intervalles ; du sang perlait à la commissure des lèvres ; son front était couvert de sueur. Sans reconnaître Raskolnikov, il jetait des regards inquiets autour de lui. Katerina Ivanovna le regardait, l’air affligé et grave ; des larmes coulaient sur ses joues.

– Mon Dieu ! Sa poitrine est toute défoncée ! Et du sang, du sang ! dit-elle, désespérée. Il faut lui enlever ses vêtements de dessus ! Tourne-toi légèrement, Sémione Zacharovitch, si tu en es capable, lui cria-t-elle.

Marméladov la reconnut.

– Un prêtre ! dit-il d’une voix cassée.

Katerina Ivanovna alla à la fenêtre, appuya le front au montant, et s’exclama :

– Ô, maudite existence !

– Un prêtre ! prononça à nouveau le mourant, après une minute de silence.

– On est allé le chercher ! lui cria Katerina Ivanovna.

Il se tut. Il la cherchait d’un regard timide et angoissé ; elle revint à son chevet. Il se calma quelque peu, mais cela ne dura guère. Ses yeux s’arrêtèrent bientôt sur la petite Lidotchka (sa favorite) qui tremblait dans un coin et qui le regardait de son regard attentif d’enfant.

– A… a… râla-t-il, inquiet, en la montrant.

Il voulait dire quelque chose.

– Qu’y a-t-il encore ? cria Katerina Ivanovna.

– Elle est nu-pieds !… Nu-pieds ! bredouilla-t-il, montrant ses petits pieds nus de ses yeux à demi égarés.

– Tais-toi ! cria nerveusement Katerina Ivanovna. Tu sais aussi bien que moi pourquoi elle est nu-pieds !

– Voici le docteur, Dieu merci ! cria Raskolnikov, content.

Le docteur entra ; c’était un petit vieillard net, un Allemand ; il regardait autour de lui avec défiance. Il s’approcha du blessé, prit le pouls, tâta patiemment la tête et, avec l’aide de Katerina Ivanovna, dégrafa la chemise imprégnée de sang et dénuda la poitrine. Celle-ci était toute déchirée, écorchée ; plusieurs côtes, du côté droit, étaient cassées. Du côté gauche, il avait une grande et vilaine tache d’un jaune noirâtre provenant d’un coup de sabot. Le médecin se rembrunit. L’agent lui raconta que la victime avait été accrochée par une roue de la voiture et traînée sur une distance d’une trentaine de pas, sur la chaussée.

– Il est étonnant qu’il soit encore revenu à lui, murmura le docteur à Raskolnikov.

– Qu’en pensez-vous ? demanda celui-ci.

– Il va mourir tout de suite.

– Ne reste-t-il aucun espoir ?

– Aucun ! Il est à toute extrémité… Du reste, il est aussi dangereusement blessé à la tête… Hum. On pourrait peut-être lui faire une saignée… mais… ce sera inutile. Il va mourir dans cinq ou dix minutes, inévitablement.

– Faites quand même la saignée !

– Soit… Mais je vous avertis, ce sera absolument inutile. À ce moment, on entendit des pas, les personnes qui se trouvaient sur le palier s’écartèrent, et sur le seuil apparut un prêtre portant le sacrement ; c’était un petit vieillard aux cheveux blancs. Un agent, pendant le transport du blessé, avait été le quérir. Le médecin lui céda tout de suite la place, après avoir échangé avec lui un regard éloquent. Raskolnikov demanda au docteur d’attendre encore un peu. Celui-ci haussa les épaules et resta.

Tout le monde recula. La confession dura très peu de temps ; le mourant ne pouvant plus guère prononcer que des sons hachés et indistincts. Katerina Ivanovna fit s’agenouiller Lidotchka et le petit garçon dans le coin, près du poêle, puis s’agenouilla derrière eux. La petite fille tremblait ; quant au garçon, il faisait posément des grands signes de croix et s’inclinait jusqu’à terre en cognant le plancher du front, ce qui semblait lui procurer un plaisir particulier. Katerina Ivanovna retenait ses larmes en se mordant les lèvres, elle priait également, rajustant par moment la chemise du petit. Elle réussit à jeter sur les épaules trop découvertes de la petite fille un fichu, qu’elle prit sur la commode, sans se lever et tout en priant. Les portes des logis intérieurs furent de nouveau entrouvertes par les voisins. Sur le palier, la foule des spectateurs était de plus en plus dense ; les habitants de tout l’immeuble étaient là ; du reste, ils ne dépassaient pas le seuil. Un seul bout de chandelle éclairait la scène.

À cet instant, Polenka, qui était allée à la recherche de sa sœur, se fraya vivement un chemin, à travers la foule. Elle entra toute haletante, retira son fichu, chercha sa mère du regard et, l’ayant trouvée, alla lui dire : « Elle arrive ! Je l’ai rencontrée dans la rue ». Sa mère la fit s’agenouiller à ses côtés. À ce moment, une jeune fille sortit timidement et silencieusement de la foule. Sa soudaine apparition étonnait dans toute cette misère, ces guenilles, parmi le désespoir et la mort.

Elle était assez mal vêtue : sa toilette n’avait pas coûté bien cher, mais elle était ornée suivant les exigences de la rue, d’après le goût et les règles en usage dans ces milieux ; le mobile déshonorant de cette tenue sautait aux yeux. Sonia s’arrêta sur le palier, tout près du seuil mais sans le dépasser ; elle regardait, égarée et, semblait-il, sans rien comprendre, oubliant sa robe de soie imprimée achetée en quatrième main, indécente en ce milieu, oubliant sa traîne ridicule, son immense crinoline, son ombrelle, inutile la nuit, et qu’elle avait quand même emportée, oubliant son risible petit chapeau de paille orné d’une plume couleur de feu. Sous ce chapeau, coquettement incliné sur l’oreille, il y avait un petit visage froid, pâle, effrayé ; la bouche était ouverte et les yeux, pleins de terreur, immobiles.

Sonia était de petite taille ; elle avait dix-huit ans ; c’était une blonde assez fluette, mais cependant jolie, avec de magnifiques yeux bleus. Elle fixa le lit et le prêtre ; la course lui avait également fait perdre haleine. Enfin, des chuchotements, certains mots prononcés dans la foule, lui parvinrent sans doute. Elle baissa la tête, passa le seuil et s’arrêta dans la chambre, tout près de l’entrée.

La confession et la communion terminées, Katerina Ivanovna s’approcha de nouveau de son mari. Le prêtre recula et, en s’en allant, voulut dire un mot de consolation et d’encouragement à Katerina Ivanovna.

– Et ceux-ci, que vont-ils devenir ? coupa-t-elle nerveusement en montrant les enfants.

– Dieu est miséricordieux, espérez en l’aide du Très-Haut, commença le prêtre.

– Eh oui ! Miséricordieux, mais par pour nous !

– C’est un péché, Madame, que de dire cela, remarqua le prêtre en hochant la tête.

– Et cela, n’est-ce pas un péché ? cria Katerina Ivanovna en montrant le mourant.

– Peut-être ceux qui ont été la cause involontaire du malheur consentiront-ils à un dédommagement, ne fût-ce que pour la perte des revenus…

– Vous ne me comprenez pas, cria nerveusement Katerina Ivanovna, avec un geste de la main. Dédommager de quoi ? Il s’est jeté lui-même sous la voiture, ivre comme il l’était ! Quels revenus ? Il ne rapportait rien que du malheur. Il buvait tout ! Il nous volait pour boire au cabaret ; il a gâché nos vies, à eux et à moi ! Il va mourir, Dieu merci ! C’est un gain pour nous !

– Il faut accorder son pardon, à l’heure de la mort. Et c’est un péché, Madame, que de tels sentiments, un grand péché !

Katerina Ivanovna s’affairait auprès du blessé, lui donnant à boire, essuyait la sueur et le sang de son visage, arrangeait les coussins et parlait avec le prêtre, se tournant vers lui, de temps en temps, entre deux gestes. Les dernières paroles de celui-ci l’exaspéraient jusqu’à la rage.

– Voyons mon père ! Ce ne sont que des mots ! Pardonner ! Il serait rentré ivre si les chevaux ne l’avaient pas écrasé… et il se serait affalé sur le divan pour dormir. Et il n’a qu’une chemise tout usée, tout en loques. Alors je me serais mise à lessiver jusqu’à l’aube, ses loques et celles des enfants, et je les aurais mises à sécher à la fenêtre, puis, au petit jour, j’aurais commencé à repriser ; la voilà, ma nuit ! Pourquoi parler de pardon ! C’est déjà pardonné !

Un effrayant accès de toux lui coupa la parole. Elle cracha dans le mouchoir et le montra d’un geste brusque au prêtre ; son autre main était crispée sur la poitrine. Le mouchoir était plein de sang…

Le prêtre inclina la tête et ne dit rien.

Marméladov était à l’agonie. Il ne quittait pas des yeux le visage de Katerina Ivanovna qui s’était penchée sur lui. Il s’efforçait de lui parler, sa langue remuait à peine, mais il ne pouvait prononcer que des paroles inintelligibles. Katerina Ivanovna comprit tout de suite qu’il voulait lui demander pardon et l’interrompit brusquement :

– Tais-toi ! Pas la peine !… Je sais ce que tu veux dire !…

Et le blessé se tut. Mais à cet instant son regard vague se posa sur Sonia. Il ne l’avait pas encore remarquée jusqu’ici, car elle se tenait dans un coin sombre.

– Qui est-ce ? Qui est-ce ? prononça-t-il soudain d’une voix rauque, entrecoupée, inquiète, en montrant, avec terreur, la porte dans l’embrasure de laquelle se tenait sa fille et en s’efforçant de se redresser.

– Ne te lève pas !… Ne te lève pas ! cria Katerina Ivanovna.

Mais par un effort prodigieux, il réussit à se soulever en s’arc-boutant sur un bras. Il regarda sa fille d’un regard bizarre et immobile, comme s’il ne la reconnaissait pas. Il ne l’avait d’ailleurs jamais vue ainsi accoutrée. Soudain, il la reconnut, humiliée, atterrée, parée et honteuse, attendant humblement son tour pour dire adieu à son père mourant. Une souffrance infinie se peignit sur les traits de Marméladov.

– Sonia ! Mon enfant ! Pardonne-moi ! s’écria-t-il et il essaya de tendre la main vers elle.

Ce mouvement le priva d’appui et il s’effondra par terre ; sa figure s’écrasa contre le plancher. On s’élança à son secours, mais il expirait déjà. Sonia jeta un faible cri, se précipita vers lui et l’enlaça. Il mourut dans ses bras.

– Il en est arrivé là où il voulait ! cria Katerina Ivanovna en voyant son mari mort. Qu’est-ce que je vais faire maintenant ? Qui payera l’enterrement ? Et que vais-je leur donner à manger, à eux, demain ?

Raskolnikov s’avança vers elle.

– Katerina Ivanovna, commença-t-il, la semaine passée votre mari m’a raconté sa vie et tous les détails. Soyez convaincue qu’il a parlé de vous avec un respect enthousiasmé. Nous sommes devenus amis à partir du soir où j’ai appris combien il vous était dévoué et surtout combien il vous aimait et vous respectait personnellement, Katerina Ivanovna, malgré sa déplorable faiblesse. Permettez-moi de contribuer… maintenant aussi… à honorer mon ami défunt. Il y a ici… vingt roubles, je crois, et si cela pouvait vous être utile, je… en un mot… je reviendrai encore, je reviendrai sûrement… peut-être demain… au revoir !

Il sortit vivement et fendit la foule dans la direction de l’escalier. Avant d’y arriver, il croisa Nikodim Fomitch qui avait appris le malheur et décidé de prendre lui-même les dispositions nécessaires. Ils ne s’étaient plus rencontrés depuis l’incident qui s’était produit au bureau du commissariat, mais Nikodim Fomitch le reconnut tout de suite.

– Comment, c’est vous ? dit-il.

– Il est mort, répondit Raskolnikov. Le médecin est venu, le prêtre aussi, tout est en ordre. N’importunez pas cette femme qui est vraiment malheureuse et, de plus, phtisique. Encouragez-la si vous le pouvez… Vous êtes bon, je le sais… dit-il railleusement en le regardant dans les yeux.

– Comme vous vous êtes souillé avec le sang, remarqua Nikodim Fomitch, qui distingua des taches fraîches sur le gilet de Raskolnikov.

– Oui, souillé… je suis tout couvert de sang ! dit Raskolnikov avec une expression étrange ; ensuite il eut un sourire, fit un signe de tête et se mit à descendre l’escalier.

Il le descendit lentement, sans se hâter, sans se rendre compte de sa fièvre, comme inondé d’une sensation nouvelle qui le remplissait d’une vie pleine et puissante. Cette sensation était pareille à celle d’un condamné à mort brusquement gracié. Il fut dépassé par le prêtre qui s’en allait ;

Raskolnikov le laissa passer et ils échangèrent un salut silencieux. En descendant les dernières marches, il entendit un pas hâtif. Quelqu’un cherchait à le rejoindre. C’était Polenka ; elle le suivait en criant : « Attendez ! Attendez ! ».

Il se retourna. Elle descendit la dernière volée de marches et s’arrêta tout contre lui. Un jour pauvre venait de la cour, Raskolnikov distingua la figure amaigrie mais gentille de la petite fille, qui le dévisageait avec un sourire, comme une enfant sait le faire. Elle venait lui faire une commission qui semblait ne pas lui déplaire.

– Dites-moi, comment vous appelle-t-on ?… et encore, où demeurez-vous ? questionna-t-elle, tout essoufflée.

Il lui mit les deux mains sur les épaules et la regarda avec bonheur. Il ressentait une grande joie à la regarder, sans savoir lui-même pourquoi.

– Qui vous a envoyée ?

– Ma sœur Sonia, répondit-elle avec un sourire encore plus gai.

– Je m’en doutais bien que c’était votre sœur.

– Maman m’a envoyée aussi. Quand ma sœur Sonia m’a dit de vous rejoindre, maman s’est approchée et elle a dit également : « Cours vite, Polenka ! »

– Aimez-vous bien votre sœur Sonia ?

– Je l’aime plus que tout le monde ! dit Polenka avec fermeté et son sourire devint plus grave.

– Et moi, allez-vous m’aimer ?

Elle ne répondit pas, mais il vit le visage de la petite fille qui s’approchait du sien tandis que deux petites lèvres charnues se tendaient puérilement pour l’embrasser. Soudain, ses petits bras maigres comme des allumettes serrèrent très fort son cou et elle blottit sa tête sur son épaule ; la petite fille se mit à pleurer doucement en appuyant de plus en plus sa figure contre lui.

– Mon pauvre papa ! dit-elle enfin, levant son visage baigné de larmes et frottant ses joues avec ses mains. Toutes sortes de malheurs sont arrivés maintenant, ajouta-t-elle soudain, avec cet air sérieux que prennent les enfants qui veulent parler comme « les grands ».

– Et votre papa vous aimait bien ?

– C’est Lidotchka qu’il aimait le plus, continua-t-elle, très sérieusement et sans sourire, tout à fait comme « les grands » cette fois. Il l’aimait parce qu’elle était petite et aussi parce qu’elle était malade et il lui donnait toujours des friandises et nous, il nous enseignait à lire et à moi, il m’apprenait la grammaire et l’histoire sainte, ajouta-t-elle dignement, et maman ne disait mot, mais nous savions que cela lui était agréable, et papa en était également sûr. Maman veut m’apprendre le français, car il est temps que je reçoive de l’instruction.

– Et vous savez prier ?

– Oh, bien sûr ! depuis longtemps. Moi, je suis déjà grande, je prie toute seule ; Kolia et Lidotchka prient avec maman à haute voix ; « Je vous salue Marie » d’abord et puis, encore une prière : « Mon Dieu, pardonnez à notre sœur Sonia et bénissez-la » et puis : « Mon Dieu, pardonnez à notre autre papa et bénissez-le », car notre premier papa est mort et celui-ci c’est un autre, mais nous prions aussi pour le premier.

– Polètchka, je m’appelle Rodion ; priez pour moi aussi ; ajoutez « … et Rodion », c’est tout.

– Je prierai toute ma vie pour vous, dit la petite fille avec feu.

Elle se jeta de nouveau à son cou et le serra bien fort.

Raskolnikov lui dit son nom, donna son adresse et promit de revenir sûrement le lendemain. La petite fille s’en fut, entièrement charmée. Il était plus de dix heures lorsqu’il sortit dans la rue. Cinq minutes plus tard, il était debout sur le pont à l’endroit même d’où la femme s’était jetée à l’eau.

« Assez ! » prononça-t-il avec décision et emphase, « assez de mirages, assez de fausses terreurs, assez de fantômes ! La vie existe. N’ai-je donc pas vécu maintenant ? Ma vie n’est pas morte avec la vieille ! Oui, elle repose en paix et cela suffit, il est temps d’en finir ! Que le règne de la raison et de la lumière arrive ! Et celui… de la volonté et de la force… et nous verrons bien ! Je suis prêt au combat ! », ajouta-t-il avec orgueil, comme s’il provoquait quelque ténébreuse force. « Et moi qui consentais déjà à vivre sur un pied d’espace ! Je suis bien faible, mais… je crois que je suis guéri. Je le savais déjà que je guérirais quand je suis sorti tout à l’heure. »

« À propos, l’immeuble Potchinkov est tout près. Il faut absolument aller chez Rasoumikhine, même si c’était plus loin… il faut qu’il gagne le pari ! Qu’il s’en amuse aussi ! qu’il s’en amuse !… La force, c’est la force qui est nécessaire ; sans la force, rien à faire on obtient la force par la force ; cela ils ne le savent pas », ajouta-t-il fièrement et avec aplomb ; puis il se mit en route en traînant avec peine les jambes.

Son orgueil et son assurance croissaient de minute en minute et, à chaque instant, il se sentait devenir un autre homme. Qu’était-il donc arrivé pour qu’une telle transformation se soit opérée en lui ? Il ne le savait pas lui-même. Il était le noyé qui s’accroche à une paille et il avait soudain été frappé par cette idée : qu’on pouvait encore vivre, que la vie existait encore, que sa vie n’était pas morte avec la vieille. Peut-être sa conclusion était-elle trop hâtive, mais il n’y réfléchit pas.

« Je lui ai quand même demandé de prier pour moi », pensait-il. « C’est pour le cas échéant ! » et il sourit de cette gaminerie. Il était d’une humeur charmante.

Il trouva facilement le logement de Rasoumikhine ; le nouveau locataire était déjà connu dans l’immeuble Potchinkov et le portier lui montra immédiatement le chemin. Le bruit des conversations animées et le vacarme produit par une nombreuse compagnie lui parvinrent déjà dans l’escalier à la moitié de la montée. La porte du logement de Rasoumikhine était grande ouverte ; on entendait des discussions et des cris. La pièce était assez vaste ; il y avait une quinzaine d’invités. Raskolnikov s’arrêta dans l’antichambre. Les deux servantes de la logeuse s’occupaient activement derrière une cloison, autour de deux grands samovars, de bouteilles, d’assiettes, de plats, de pâtés et de hors-d’œuvre qui avaient été apportés de la cuisine de la logeuse. Raskolnikov fit prévenir Rasoumikhine. Celui-ci accourut, ravi. Il était visible, au premier coup d’œil, qu’il avait bu plus que de coutume et quoiqu’il ne réussît presque jamais à s’enivrer tout à fait, cette fois-ci, on pouvait voir qu’il était légèrement ivre.

– Écoute, se hâta de dire Raskolnikov, je suis venu pour te dire que tu as gagné le pari et qu’en effet personne ne connaît son destin. Je ne veux pas entrer : je tiens à peine sur les jambes. Alors, bonjour et au revoir ! Viens chez moi demain…

– Attends, je vais te reconduire ! Tu dis toi-même que tu es faible, alors…

– Et tes hôtes ? Qui est ce frisé qui vient de passer sa tête par la porte ?

– Celui-là ? Du diable si je le sais ! Un invité de mon oncle, sans doute, ou bien peut-être est-il venu de lui-même… L’oncle restera avec eux ; c’est un homme précieux ; dommage que tu ne puisses pas faire sa connaissance maintenant. Du reste, qu’ils aillent tous au diable ! Ils ne remarqueront même pas mon absence, ils ont d’autres préoccupations. Et puis je dois me rafraîchir un peu la tête, car, mon vieux, tu es arrivé à point ; encore deux minutes et je me serais battu, je te le jure ! Ils racontent de telles bêtises… Tu ne peux pas te rendre compte jusqu’où peut aller le radotage ! Au fait, pourquoi ne pourrais-tu pas te l’imaginer ? Mais nous-mêmes ne radotons-nous jamais ? Qu’ils radotent donc, ils ne radoteront pas toujours… Assieds-toi une minute, j’appellerai Zossimov.

Celui-ci se jeta sur Raskolnikov avec avidité ; il paraissait dévoré par une curiosité particulière. Cependant son visage s’éclaircit bientôt.

– Tout de suite au lit ; dormir ! décida-t-il après avoir examiné le patient, dans la mesure où le permettait l’endroit. Et il faudra prendre quelque chose pour la nuit. Vous la prendrez ? Je l’ai préparée tout à l’heure… c’est une poudre.

– Même deux poudres, répondit Raskolnikov.

Le médicament fut absorbé.

– C’est très bien de le reconduire toi-même, remarqua Zossimov à Rasoumikhine. On verra bien ce qui arrivera demain. Aujourd’hui, c’est déjà fort bien ; changement considérable depuis l’autre fois. On apprend toujours…

– Tu sais ce que Zossimov m’a soufflé quand nous sortions, lança Rasoumikhine quand ils furent dans la rue. Je te le dirai sans détours, car ce sont des imbéciles. Zossimov m’a demandé de bavarder avec toi en cours de route, de te faire parler et puis de lui raconter ce que tu aurais dit, car il a une idée… que tu es… que tu es fou ou prêt à le devenir. Imagines-tu cela ! En premier lieu, tu es trois fois plus malin que lui ; en deuxième lieu, si tu n’es pas fou, son radotage te laissera froid ; en troisième lieu, ce bloc de viande, dont la spécialité est la chirurgie, a attrapé la manie des maladies mentales. C’est ta conversation avec Zamètov qui a changé son opinion sur toi.

– Zamètov t’a tout répété ?

– Oui, tout ; et c’est bien ainsi. J’ai compris maintenant le fin du fin et Zamètov l’a compris aussi… Oui, en bref, Rodia… ce qu’il y a… Je suis légèrement ivre… Mais cela ne fait rien… Ce qu’il y a, c’est que cette idée… tu comprends – leur était réellement venue… tu comprends ? C’est-à-dire, personne n’osait l’exprimer, car elle n’a ni queue ni tête et quand on a arrêté ce peintre, cette idée a crevé comme une bulle de savon. Mais pourquoi ces imbéciles… J’ai un peu rossé Zamètov ce jour-là – ceci entre nous, mon vieux – je t’en prie, ne lui laisse pas deviner que tu sais ; j’ai observé qu’il est susceptible ; cela s’est produit chez Lavisa, mais aujourd’hui tout est devenu clair. Et cet Ilia Pètrovitch ! Il avait profité alors de ton évanouissement au bureau et puis, il a eu honte ; je sais tout, tu vois…

Raskolnikov écoutait avec avidité. Rasoumikhine, gris, était en train de trop parler.

– Je me suis évanoui faute d’air et à cause de l’odeur de la peinture, dit Raskolnikov.

– Le voilà qui s’explique ! Il n’y avait pas que la peinture ; l’inflammation couvait depuis un mois ; Zossimov dixit. Tu ne peux te figurer comme ce gamin est atterré maintenant ! « Je ne vaux pas le petit doigt de cet homme », dit-il. Cet homme, c’est-à-dire toi. Il a parfois de bons sentiments. Mais c’est une leçon, une vraie leçon que tu lui as donnée aujourd’hui au « Palais de Cristal » – un summum de perfection ! Tu l’as terrorisé d’abord, mon vieux ! Tu l’as à nouveau convaincu de la réalité de toute cette fantasmagorie et puis, tout à coup, tu lui as tiré la langue : « Alors tu l’as gobé ? ». C’était la perfection ! Tu es un maître, je te le jure. Ils ne l’ont pas volé ! Et j’ai raté cela ! Il brûlait de te voir ce soir, chez moi. Porfiri veut aussi te connaître.

– A… celui-là aussi… Pourquoi m’a-t-on taxé de folie ?

– Mais non, pas de folie. Je crois que j’en ai trop dit, mon vieux… ce qui l’a frappé hier, c’est que c’était exclusivement ce point-là qui t’intéressait… Maintenant, c’est clair, je sais pourquoi il t’intéresse ; quand on connaît toutes les circonstances… comment cela t’a ébranlé alors et ta maladie… Je suis un peu gris, mon vieux, mais que le diable l’emporte, il doit avoir une idée à lui… Je te le dis il s’est emballé sur les maladies mentales. Tu t’en fiches, évidemment…

Ils se turent pendant une demi-minute.

– Écoute, Rasoumikhine, dit Raskolnikov, je vais te dire tout sans détours ; je me suis rendu auprès d’un mort, maintenant ; c’est un fonctionnaire qui est mort… J’ai donné tout mon argent, là… et à part cela, il y a quelqu’un qui vient de m’embrasser, qui, même si j’avais assassiné, aurait quand même… en un mot, j’y ai aussi vu quelqu’un d’autre… avec une plume couleur de feu… en somme, je radote ; je suis très faible, soutiens-moi… voici l’escalier…

– Qu’est-ce que tu as ? demanda Rasoumikhine alarmé.

– Un peu de vertige, mais il ne s’agit pas de cela. Ce qu’il y a, c’est que je suis triste, triste comme une femme, vraiment ! Regarde, qu’est-ce donc ? Regarde ! Regarde !

– Quoi ?

– Tu ne vois pas ? Il y a de la lumière dans ma chambre ! La fente…

Ils étaient déjà devant la dernière volée de marches, à côté de la porte de la logeuse et, en effet, on voyait qu’il y avait de la lumière dans le réduit de Raskolnikov.

– Curieux ! C’est peut-être Nastassia, remarqua Rasoumikhine.

– Elle ne vient jamais chez moi à cette heure-ci ; et puis, elle dort depuis longtemps, mais… ça m’est égal ! Adieu !

– Comment ? Mais je vais avec toi, nous allons entrer à deux.

– Oui, je sais que nous allons entrer ensemble, mais je veux te serrer la main et te faire mes adieux ici. Allons, donne-moi ta main, adieu !

– Qu’est-ce que tu as, Rodia ?

– Rien, rien, tu seras le témoin…

Ils se mirent à gravir les marches et Rasoumikhine pensa que Zossimov pourrait bien ne pas avoir tout à fait tort. « Ah çà ! J’ai dû l’énerver avec mon verbiage ! » se murmura-t-il. Soudain, ils entendirent des voix derrière la porte.

– Qu’y a-t-il donc là ? s’écria Rasoumikhine.

Raskolnikov saisit le premier le bouton et ouvrit la porte toute grande. Il l’ouvrit et resta figé sur le seuil.

Sa mère et sa sœur, assises sur le sofa, l’attendaient. Il y avait déjà une heure et demie qu’elles étaient là. Pourquoi les avait-il oubliées et avait-il si peu pensé à elles, bien qu’on l’eût prévenu, aujourd’hui encore, qu’elles étaient parties, qu’elles étaient en route, qu’elles allaient arriver ? Pendant toute cette heure et demie elles avaient assailli Nastassia de questions. Celle-ci se trouvait encore là, debout, en face des deux femmes et elle leur avait déjà raconté tout en détail. Elles étaient à moitié mortes de frayeur, ayant appris qu’il s’était « enfui » malade, et comme elle disait, probablement en délire ! « Mon Dieu, que va-t-il lui arriver ! » Toutes deux pleuraient, toutes deux avaient souffert le calvaire pendant cette heure et demie d’attente.

Une explosion de joie salua l’arrivée de Raskolnikov. Les deux femmes s’élancèrent à sa rencontre. Mais il restait là, sans un mouvement ; un sentiment insupportable submergea tout à coup son âme. Il fut incapable de lever ses bras, il n’en avait pas la force. La mère et la sœur le serraient contre elles, l’embrassaient, riaient, pleuraient…

Il fit un pas, vacilla et s’écroula, évanoui, sur le plancher.

Il y eut une confusion, des cris d’épouvante, des gémissements… Rasoumikhine, qui était resté sur le seuil, se précipita dans la chambre, saisit le malade dans ses bras puissants et celui-ci fut couché, en un instant, sur le divan.

– Ce n’est rien, rien du tout ! criait-il à la mère et à la sœur – c’est une défaillance, une vétille ! Le docteur a déclaré à l’instant qu’il va beaucoup mieux, qu’il est entièrement guéri ! De l’eau ! Le voici qui revient déjà à lui ; voilà il a repris conscience !…

Il saisit le bras de Dounétchka, afin qu’elle se penchât et constata que son frère revenait à lui et il le tira si fort qu’il manqua de le désarticuler. Les deux femmes voyaient en Rasoumikhine l’envoyé de la Providence. Elles le regardaient avec attendrissement et reconnaissance.
Nastassia leur avait déjà raconté ce qu’avait été pour leur Rodia, pendant sa maladie, ce « jeune homme débrouillard », comme il fut désigné par Poulkhéria Alexandrovna Raskolnikova elle-même, lors d’une conversation intime avec Dounia, le soir même.

Troisième Partie

Суббота, 06 Ноябрь 2021 17:04

Fiodor Dostoïevski. Crime et Châtiment. Première Partie

I

Au commencement de juillet, par un temps extrêmement chaud, un jeune homme sortit vers le soir de la mansarde qu’il sous-louait, ruelle S…, descendit dans la rue et se dirigea lentement, comme indécis, vers le pont K…

Dans l’escalier, il avait heureusement évité de rencontrer sa logeuse. Son réduit se trouvait immédiatement sous le toit d’un vaste immeuble de quatre étages et ressemblait davantage à une armoire qu’à un logement. La logeuse à laquelle il louait ce réduit, avec dîner et service, occupait un appartement au palier en dessous et, chaque fois qu’il sortait, il devait nécessairement passer devant la cuisine dont la porte était presque toujours grande ouverte. Et chaque fois qu’il passait devant cette cuisine, le jeune homme éprouvait une sensation morbide et peureuse dont il avait honte et qui lui faisait plisser le nez. Il était endetté jusqu’au cou vis-à-vis de cette femme et craignait de la rencontrer.

Non pas qu’il fût poltron ou timide à ce point, au contraire même ; mais depuis quelque temps, il était irritable et tendu, il frisait l’hypocondrie. Il s’était tellement concentré en lui-même et isolé de tous qu’il craignait toute rencontre (et non seulement celle de sa logeuse). Il était oppressé par sa pauvreté, mais la gêne même de sa situation avait cessé, ces derniers temps, de lui peser. Il ne s’occupait plus de sa vie matérielle ; il ne voulait plus rien en savoir. En somme, il n’avait nullement peur de sa logeuse, quelque dessein qu’elle eût contre lui ; mais s’arrêter dans l’escalier, écouter toutes sortes d’absurdités sur le train-train habituel dont il se moquait pas mal, tous ces rabâchages à propos de paiements, ces menaces, ces plaintes et avec cela biaiser, s’excuser, mentir – non ! mieux valait se glisser d’une façon ou d’une autre par l’escalier et s’esquiver sans être aperçu.
Du reste, sa peur de rencontrer sa créancière le frappa lui-même, dès sa sortie dans la rue.

« Vouloir tenter une telle entreprise et avoir peur d’un rien », pensa-t-il, avec un étrange sourire. « Hum… Voilà… on a tout à portée de main et on laisse tout filer sous son nez uniquement par lâcheté… ça c’est un axiome… Curieux de savoir… de quoi les gens ont le plus peur ? D’une démarche nouvelle, d’un mot nouveau, personnel ! – Voilà ce dont ils ont le plus peur. Après tout, je bavarde trop, mais je bavarde parce que je ne fais rien. C’est ce dernier mois que j’ai appris à bavarder à force de rester couché des journées entières dans mon coin et de penser… à des vétilles. Pourquoi diable y vais-je ? Suis-je capable de cela ? Est-ce que cela est sérieux ? Pas sérieux du tout. Comme ça, une lubie, de quoi m’amuser un peu ; un jeu. En somme, oui ; c’est un jeu ! »

Dehors, la chaleur était terrible, suffocante, aggravée par la bousculade ; partout de la chaux, des échafaudages, des tas de briques, de la poussière et cette puanteur spéciale des jours d’été, si bien connue de chaque Petersbourgeois qui n’a pas les moyens de louer une villa hors de la ville, – tout cela ébranla les nerfs déjà déréglés du jeune homme. L’odeur fétide, insupportable, qu’exhalaient les cabarets, dont le nombre était particulièrement élevé dans ce quartier, et les ivrognes que l’on rencontrait à chaque pas, bien que l’on fût en semaine, mettaient la touche finale au repoussant et triste tableau. Une sensation de profond dégoût passa un instant sur les traits fins du jeune homme. Il faut dire qu’il était remarquablement bien de sa personne : châtain foncé, de magnifiques yeux sombres ; d’une taille au-dessus de la moyenne, fin et élancé. Mais bientôt il tomba dans une sorte de profonde méditation ou, pour mieux dire, dans une sorte d’inconscience et continua son chemin sans plus rien remarquer de ce qui l’entourait et ne voulant même plus le remarquer. De temps en temps, seulement, il se marmottait quelque chose, par l’habitude de soliloquer qu’il venait de s’avouer. En même temps, il se rendait compte du flottement de sa pensée et de sa grande faiblesse : il y avait déjà deux jours qu’il n’avait presque plus rien mangé.

Il était à ce point mal vêtu qu’un autre, même habitué, se serait fait honte de sortir au grand jour, dans la rue, avec de telles guenilles. Dans ce quartier, il est vrai, il était difficile d’étonner par sa mise. La proximité de la Place Sennoï, l’abondance des maisons spéciales, la population, surtout ouvrière et artisanale, amassée dans ces ruelles centrales de Petersbourg, donnaient un tel coloris à la scène que la rencontre d’un individu aux vêtements étranges ne faisait guère d’impression. Mais tant de rancœur s’était déjà amassée dans l’âme du jeune homme que, malgré sa susceptibilité (parfois si juvénile), ses guenilles ne le gênaient plus du tout. Évidemment, rencontrer des gens qui le connaissaient ou d’anciens camarades, qu’il n’aimait pas revoir du reste, c’eût été différent… Et pourtant, quand un ivrogne transporté, l’on ne savait ni où ni pourquoi, dans un immense chariot vide traîné par un cheval de trait, hurla à tue-tête, brusquement, en le désignant du doigt. « Eh ! dis donc toi, chapelier allemand ! », le jeune homme s’arrêta et saisit son chapeau d’un mouvement convulsif. C’était un chapeau de chez Zimmermann, haut rond, tout usé, tout roussi, plein de trous et de taches, qu’il portait incliné sur l’oreille de la façon la plus vulgaire. Cependant, son sentiment ne fut pas de la honte, mais bien une sorte d’effroi.

– Je le savais bien ! se murmura-t-il confus, je le pensais bien ! C’est pis que tout. Une pareille bêtise, une quelconque vétille, et tout le projet est à l’eau. Oui, le chapeau est trop remarquable. Ridicule, donc remarquable. Avec mes guenilles, je dois porter une casquette ou un béret quelconque et non cet épouvantail. Personne n’en porte de pareils, on le repérerait à cent pas, on s’en souviendrait… surtout pas cela, ce serait une preuve. Ici, je dois passer inaperçu. Les détails. Les détails avant tout. De tels riens gâchent toujours tout…
Le chemin n’était pas long, il savait même le nombre de pas qu’il lui fallait faire ; exactement huit cent trente à partir de sa porte. Il les avait comptés une fois qu’il s’était trop laissé aller à son rêve. Alors, il n’y croyait pas encore lui-même et s’excitait simplement par son infâme et séduisante audace. Maintenant qu’un mois était passé, son idée s’était transformée et, en dépit de ces agaçants soliloques sur sa propre impuissance et son indécision, il s’habituait involontairement à penser à son rêve épouvantable comme à une entreprise possible, quoique en somme il n’y crût pas lui-même. Maintenant il en était à tenter une épreuve en vue de son projet, et son émotion croissait à chaque pas.

Il s’approcha, frissonnant et le cœur battant, d’un immense immeuble donnant d’un côté sur le canal et de l’autre dans la rue X… C’était un immeuble à petits appartements, habité par toutes sortes de petites gens : tailleurs, serruriers, cuisinières, Allemands, filles, petits employés, etc… Des gens, entrant ou sortant, se faufilaient par les deux portes cochères et les deux cours de la maison. Il y avait trois ou quatre portiers. Le jeune homme fut très content de n’en rencontrer aucun et, inaperçu, il se glissa directement de l’entrée dans l’escalier de droite. C’était un escalier de service, étroit et sombre, mais il le connaissait déjà, il l’avait étudié et cette circonstance lui plaisait : dans une obscurité pareille, un regard curieux n’était pas à craindre. « Si dès maintenant j’ai peur, que sera-ce, si un jour, vraiment, j’en venais à l’exécution ?… », pensa-t-il involontairement, arrivant au troisième. Des portefaix, anciens soldats, qui sortaient d’un logement, chargés de meubles, lui barrèrent le chemin. Il savait déjà que cet appartement était occupé par un fonctionnaire allemand et sa famille. « Cet Allemand déménage, pensa-t-il, donc au quatrième étage, dans cet escalier, et sur ce palier, il ne reste d’occupé, pour quelque temps, que l’appartement de la vieille. C’est bien… si jamais… ». Il sonna chez elle. La sonnette tinta faiblement, comme si elle était faite en fer-blanc et non en bronze. Dans les petits logements de ces immeubles-là, il y a presque toujours de telles sonnettes. Il avait déjà oublié ce timbre et, maintenant, ce son particulier lui rappela une image nette. Il frissonna. Ses nerfs étaient trop affaiblis. Peu après, la porte s’entrebâilla, retenue par une courte chaîne : la locataire l’examinait par la fente avec une méfiance visible. On ne pouvait voir que ses yeux, brillants dans l’obscurité. Mais, voyant du monde sur le palier, elle se rassura et ouvrit tout à fait. Le jeune homme, passant le seuil, pénétra dans un vestibule obscur barré d’une cloison au delà de laquelle il y avait une petite cuisine. La vieille restait plantée devant lui, muette et le regardant interrogativement. C’était une vieille minuscule, toute sèche, d’une soixantaine d’années, avec de petits yeux perçants et méchants et un nez pointu ; elle était nu-tête. Ses cheveux châtains, grisonnants, étaient pleins d’huile. Des loques de flanelle entouraient son cou interminable, pareil à une patte de poulet. Une méchante pèlerine de fourrure tout usée et jaunie lui couvrait les épaules, malgré la chaleur. La vieille toussotait et geignait. Le jeune homme dut lui jeter un regard étrange, car la méfiance réapparut tout à coup dans ses yeux.

– Raskolnikov, étudiant. Je suis venu chez vous il y a un mois, se hâta de murmurer le jeune homme en s’inclinant.

Il s’était rappelé qu’il lui fallait être aimable.

– Je me le rappelle, petit père, je me rappelle très bien votre venue, prononça nettement la petite vieille, le regardant toujours fixement.

– Et bien, voilà… Je viens encore pour la même chose, continua Raskolnikov, un peu troublé par la méfiance de la vieille.

« Peut-être, après tout, est-elle toujours ainsi, mais je ne l’avais pas remarqué l’autre fois », pensa-t-il, avec une sensation désagréable.

La vieille se tut, pensive, puis s’effaça et, montrant la porte de la chambre :

– Entrez, je vous prie, petit père.

Le soleil couchant éclairait brillamment la chambre et son papier jaune, ses géraniums et ses rideaux de mousseline. « Et ce jour-là, le soleil brillera sans doute comme maintenant », pensa-t-il inopinément, jetant un regard circulaire pour retenir, dans la mesure du possible, la disposition des meubles. Mais il n’y avait là rien de spécial. Le mobilier, très vieux, de bois jaune, se composait d’un divan avec un immense dossier bombé, d’une table ovale, d’un lavabo avec un petit miroir, de quelques chaises contre les murs et de deux ou trois chromos représentant des demoiselles allemandes avec des oiseaux dans les mains – c’était tout. Dans un coin, devant une grande icône brûlait une veilleuse. Tout était très propre ; les meubles et le parquet cirés brillaient, « La main d’Elisabeth », pensa-t-il. Il n’y avait pas une poussière dans tout l’appartement. « C’est toujours chez de vieilles méchantes veuves qu’on trouve une propreté pareille », pensa encore Raskolnikov, regardant de biais le rideau de mousseline pendu devant la porte de la seconde chambre où se trouvait le lit et la commode de la vieille et où il n’avait jamais pénétré. Ces deux chambres, c’était là tout le logement.

– Que désirez-vous ? dit sévèrement la petite vieille entrant dans la chambre et se campant directement devant lui pour le voir bien en face.

– Voilà, je viens mettre cela en gage, dit-il.

Il sortit de sa poche une vieille montre d’argent. Le boîtier était plat et portait au dos, gravé, un globe terrestre. La chaîne était en acier.

– Mais, la reconnaissance précédente est déjà arrivée à échéance. Il y a déjà trois jours que le mois est échu.

– Je vous paierai encore les intérêts pour un mois. Prenez patience.

– Il dépend de moi seule de patienter ou de vendre votre objet sur l’heure.

– Combien pour cette montre, Alona Ivanovna ?

– Tu viens avec des bagatelles, petit père, elle ne vaut pas lourd. Vous avez eu deux billets pour l’anneau, l’autre jour, et on pourrait en acheter un pareil pour un rouble et demi chez un bijoutier.

– Vous m’en donnerez bien quatre roubles. Je la dégagerai ; je la tiens de mon père. Je recevrai bientôt de l’argent.

– Un rouble et demi et l’intérêt d’avance, puisque vous le voulez.

– Un rouble et demi ! s’exclama le jeune homme.

– Comme vous voulez.

Et la vieille lui tendit la montre.

Le jeune homme la prit et de fureur voulut s’en aller. Mais il se ravisa, se rappelant qu’il ne savait où s’adresser et qu’il y avait encore une autre raison à sa visite.

– Donnez ! dit-il rudement.

La vieille tâta les clés dans sa poche et passa dans l’autre chambre, derrière le rideau. Le jeune homme, resté seul au milieu de la chambre, tendit l’oreille et chercha à deviner. Il l’entendit ouvrir la commode. « Probablement le tiroir supérieur », pensa-t-il, « Elle porte les clés dans sa poche droite… Toutes ensemble, dans un anneau d’acier. Il y a là une clé plus grande que les autres, trois fois plus grande, avec un panneton dentelé ; évidemment, ce n’est pas une clé de la commode… Donc, il y a encore une cassette ou une cachette, c’est curieux. Les cassettes ont toutes des clés pareilles… En somme, quelle bassesse, tout cela ! »

La vieille revint.

– Voilà, petit père : À dix kopecks du rouble par mois, cela fait quinze kopecks pour un rouble et demi, par mois, d’avance. Et pour les deux autres roubles, vous me devez au même intérêt, vingt kopecks, d’avance. En tout donc, trente-cinq kopecks. Vous avez donc pour la montre un rouble, quinze kopecks. Voici.

– Comment ! Cela fait un rouble quinze maintenant !

– C’est cela.

Le jeune homme ne discuta pas et prit l’argent. Il regardait la vieille et ne se hâtait pas de partir comme s’il avait encore quelque chose à dire ou à faire sans trop savoir quoi.

– Un de ces jours, Alona Ivanovna, je vais peut-être vous apporter encore un objet… un bel objet… en argent… un étui à cigarettes… dès que mon ami me l’aura rendu…

Il se troubla et se tut.

– Nous en reparlerons alors, petit père.

– Au revoir… Et vous restez toujours seule à la maison ? Votre sœur n’est pas là ? demanda-t-il, aussi désinvolte qu’il pouvait l’être, en passant dans l’antichambre.

– Qu’est-ce que vous lui voulez, à ma sœur ?

– Mais rien de spécial. J’ai demandé cela comme ça… Ne croyez pas… Au revoir, Alona Ivanovna.

Raskolnikov sortit, décidément décontenancé. Son trouble croissait de minute en minute. Descendant l’escalier, il s’arrêta plusieurs fois, comme frappé brusquement par quelque chose. Dans la rue, enfin, il s’exclama :

« Ah ! mon Dieu ! Comme tout cela est dégoûtant ! Est-il possible, vraiment que je… non c’est faux, c’est inepte ajouta-t-il résolument. Est-il possible qu’une telle horreur me soit venue à l’esprit ? Quand même, de quelle bassesse est capable mon cœur. Et surtout, c’est sale, c’est répugnant, c’est mal, c’est mal !… Et moi, pendant tout un mois… »

Mais ses gestes et ses exclamations ne purent traduire son émotion. La sensation de profond dégoût qui serrait et troublait son cœur lorsqu’il se rendait chez la vieille devint à ce point intense et précise qu’il ne savait comment échapper à cette angoisse. Il marchait sur le trottoir, comme ivre, buttant contre les passants qu’il ne voyait pas, et ne se ressaisit que dans la rue suivante. Il leva les yeux et vit qu’il se trouvait en face d’un débit. L’escalier d’entrée s’enfonçait dans le sol. Deux ivrognes le grimpaient justement. Sans plus réfléchir, Raskolnikov descendit. Il ne fréquentait guère les cabarets, mais, pour l’heure, sa tête tournait et une soif brûlante le torturait. Il eut envie de bière fraîche parce qu’il attribuait à la faim sa soudaine faiblesse. Il s’installa dans un coin sombre, à une table poisseuse, demanda de la bière et but avidement un premier verre. Il se sentit immédiatement soulagé et ses idées s’éclaircirent. « Bêtises que tout cela », dit-il avec espoir. Il n’y avait pas de quoi se troubler. Simple désarroi physique. Un quelconque verre de bière, un morceau de sucre et voilà la tête solide, l’idée claire, les intentions affermies. Ça !… Quelle médiocrité ! Mais malgré son mouvement de mépris, il avait déjà l’air gai, il semblait soulagé de quelque fardeau terrible, et il embrassa d’un coup d’œil amical les buveurs qui l’entouraient. Mais même en cette minute il pressentait confusément que cette disposition d’affabilité était elle-même morbide.

Il ne restait plus que quelques clients dans le débit. En plus des deux ivrognes rencontrés dans l’escalier, était sortie une bande de cinq buveurs portant un accordéon et accompagnés d’une fille. Le calme tomba. Il y eut plus de place. Il restait un bourgeois légèrement gris. Son compagnon, gros, énorme, à la barbe poivre et sel, accoutré d’un manteau sibérien, ivre, s’était assoupi sur le banc. De temps en temps, dans un demi-réveil, il claquait des doigts en écartant les bras. Son torse sursautait sans quitter le banc. Il chantonnait vaguement, pêchant dans sa mémoire des vers dans le genre de :

J’ai caressé ma femme toute l’année.

J’ai ca-ressé ma fe – emme toute l’a – nné – é-e.

Et tout à coup, se réveillant de nouveau :

En enfilant la rue Podiatcheskaïa

J’ai rencontré mon ancienne…

Mais personne ne partageait son bonheur. Son silencieux compagnon considérait ces éclats avec une certaine hostilité et même avec méfiance. Il y avait encore là un client présentant l’aspect d’un fonctionnaire retraité. Il était assis à l’écart devant sa consommation dont il buvait une gorgée de temps en temps tout en regardant autour de lui. Il avait également l’air quelque peu ivre. 

II

Raskolnikov évitait habituellement de se mêler à la foule et, comme il a déjà été dit, il fuyait toute société, surtout ces derniers temps. Mais maintenant il se sentait attiré par le monde. Quelque chose de nouveau se passait en lui et il avait faim de compagnie humaine. Il était si fatigué de tout ce mois d’anxiété et de sombre excitation qu’il eut envie de respirer, ne fût-ce qu’une minute, une autre atmosphère, quelle qu’elle fût, et, malgré la saleté du lieu, il s’attardait avec satisfaction dans le débit.

Le patron était dans une autre pièce, mais il venait souvent dans la salle principale. Ses bottes bien cirées, aux revers rouges, se montraient tout d’abord au haut des marches qu’il descendait en pénétrant dans la salle. Il était vêtu d’une jaquette plissée et d’un gilet de satin noir, affreusement graisseux. Il ne portait pas de cravate et toute sa face luisait comme un cadenas de fer bien huilé. Derrière le comptoir se tenait un gamin d’une quinzaine d’années et un autre, plus jeune, servait les consommations. Il y avait là des cornichons hachés, des biscuits noirs et du poisson coupé en morceaux. Tout cela sentait très mauvais. L’atmosphère était insupportablement suffocante et tellement chargée de vapeurs d’alcool qu’il semblait que l’on pût s’en saouler en cinq minutes.

Il y a des gens, de parfaits inconnus, qui appellent l’intérêt au premier coup d’œil, ainsi, soudainement, sans qu’aucune parole ne soit encore échangée. C’est précisément cette impression que fit sur Raskolnikov le client assis à l’écart et qui ressemblait à un fonctionnaire retraité. Plus tard, le jeune homme se souvint plusieurs fois de cette première impression et l’attribua même au pressentiment. Il jetait continuellement des coups d’œil au fonctionnaire parce que – entre autres raisons – celui-ci le regardait avec insistance. Il était visible que le personnage avait fort envie de lui adresser la parole. Quant aux autres, le patron y compris, le fonctionnaire semblait les considérer en habitué et même avec un certain ennui nuancé de quelque arrogance, comme des gens d’une classe sociale et d’un développement inférieurs.

C’était un homme au delà de la cinquantaine, de taille moyenne, trapu, grisonnant, avec une calvitie étendue, un visage d’ivrogne, bouffi, jaune verdâtre, des paupières enflées dont la fente laissait voir des yeux minuscules, brillants, rougeâtres et vifs. Mais il y avait vraiment en lui quelque chose d’étrange ; son regard reflétait de l’enthousiasme et n’était pas dépourvu de raison ni d’intelligence, mais il y passait également des lueurs de folie. Il était habillé d’un vieux frac tout déchiré, sans boutons, à l’exception d’un seul qui tenait encore et qu’il boutonnait, visiblement soucieux des convenances. Le plastron, tout froissé et souillé, s’échappait de dessous son gilet de nankin. Il était rasé à la mode des fonctionnaires, mais sa barbe repoussait déjà, bleuâtre. Dans son allure, décidément, il y avait quelque chose du fonctionnaire posé et réfléchi. Mais il était inquiet, s’ébouriffait les cheveux, appuyait le menton sur ses mains, anxieusement, posant ses coudes troués sur la table toute poisseuse. Enfin, il regarda Raskolnikov bien en face et dit d’une voix ferme :

– Oserais-je, Monsieur, vous adresser la parole ? Car, quoique vous ne payiez pas de mine, mon expérience me permet de reconnaître en votre personne un homme instruit et inaccoutumé aux boissons. Moi-même j’ai toujours respecté l’instruction, accompagnée des qualités du cœur et, en outre, je suis conseiller honoraire. Marméladov, tel est mon nom ; conseiller honoraire. Oserais-je demander si vous avez été en fonctions ?

– Non, j’étudie… répondit le jeune homme quelque peu étonné de la manière pompeuse du discours et de ce qu’on lui ait adressé la parole à brûle-pourpoint.

Malgré son récent et éphémère désir de société, il ressentit, au premier mot qu’on lui disait, son habituelle répulsion envers les étrangers qui voulaient ou semblaient vouloir toucher à son individualité.

– Ah, vous êtes donc étudiant, ou ex-étudiant, s’exclama le fonctionnaire. Je le pensais bien ! L’expérience, Monsieur, la vaste expérience ! Et en signe d’éloge il se touchait le front du doigt. Vous avez été étudiant ou vous avez fréquenté des cours. Mais, permettez…

Il se souleva, vacilla, prit son flacon et son verre et s’assit près du jeune homme, un peu de biais. Il était gris, mais parlait avec hardiesse et éloquence, s’embrouillait quelque peu par endroits et tirait son discours en longueur. Il se précipita sur Raskolnikov avec une sorte d’avidité, comme s’il n’avait plus parlé à âme qui vive depuis tout un mois.

– Monsieur, commença-t-il avec quelque emphase, pauvreté n’est pas vice. Ceci est une vérité. Je sais que l’ivrognerie n’est pas une vertu et c’est encore plus vrai. Mais la misère, Monsieur, la misère est un vice. Dans la pauvreté, vous pouvez conserver la noblesse innée de votre cœur ; dans la misère, personne n’en est jamais capable. L’on ne vous chasse même pas avec un bâton, pour votre misère, mais on vous balaie, Monsieur, avec un balai, hors de la société humaine, pour que ce soit plus humiliant. Et c’est juste, car dans la misère, je suis le premier à m’insulter moi-même. Et ensuite, boire ! Il y a un mois, Monsieur, mon épouse a été battue par M. Lébéziatnikov. Et ma femme n’est pas semblable à moi. Vous comprenez ? Permettez-moi de vous demander ainsi, par pure curiosité, avez-vous déjà passé la nuit sur la Neva, dans les barques à foin ?

– Non, mais encore, répondit Raskolnikov. Qu’est-ce que c’est ?

– Eh bien, moi, j’en viens… déjà la cinquième nuit…

Il remplit son verre, but et devint pensif. Dans ses vêtements et ses cheveux, en effet, l’on pouvait voir par-ci par-là, des brins de foin. Il était très vraisemblable qu’il ne s’était ni déshabillé ni lavé depuis cinq jours déjà. Ses mains surtout étaient sales, grasses, rouges, avec des ongles noirs.

Sa conversation sembla éveiller l’attention paresseuse de l’assistance. Les gamins, derrière le comptoir, commencèrent à rire. Le patron descendit, exprès sans doute, de la chambre supérieure pour « écouter l’amuseur » et s’assit à l’écart, bâillant avec paresse et importance. Marméladov était évidemment connu ici depuis longtemps et son penchant pour le discours pompeux avait été sans doute acquis par l’habitude des conversations fréquentes avec des inconnus dans les cabarets. Cette habitude se transforme en nécessité chez certains ivrognes et surtout chez ceux qui sont sévèrement tenus ou persécutés chez eux. Pour cette raison ils essaient d’obtenir de la compagnie des buveurs quelque approbation et, si possible, quelque respect.

– Amuseur ! dit le patron à haute voix. Pourquoi ne travailles-tu pas ? Et votre poste, puisque vous êtes un fonctionnaire ?

– Pourquoi je ne travaille pas, Monsieur ? repartit Marméladov, s’adressant exclusivement à Raskolnikov, comme si la question venait de lui. Pourquoi je ne travaille pas ? Comme si mon cœur ne saignait pas parce que je croupis dans l’inaction. N’ai-je pas souffert quand, il y a un mois, M. Lébéziatnikov a battu mon épouse, battu de ses propres mains ? Permettez, jeune homme, vous est-il déjà arrivé… hum… par exemple… de quémander de l’argent en prêt sans espoir ?

– Oui… mais que voulez-vous dire… sans espoir ?

– Mais ainsi, tout à fait sans espoir, sachant d’avance qu’il n’en sortira rien. Voilà, vous savez par exemple parfaitement qu’un tel, citoyen utile et bien disposé, ne vous donnera d’argent en aucun cas. Car, enfin, pourquoi en donnerait-il ? Il sait bien que je ne le rendrai pas. Par compassion ? Mais M. Lébéziatnikov, qui est au courant des idées actuelles, m’a dit tout à l’heure que la compassion est même interdite par la science et que l’on fait déjà ainsi en Angleterre, où il y a de l’économie politique. Car, dites-moi un peu, pourquoi donnerait-il de l’argent ? Et voilà, sachant d’avance qu’il ne donnera rien, vous vous mettez en route et…

– Pourquoi y aller alors ? dit Raskolnikov.

– Et si l’on n’a plus personne chez qui aller, si l’on ne sait plus où se rendre ? Il faut bien que chacun puisse aller quelque part ! Car il arrive qu’il faille absolument aller quelque part ! Quand ma fille unique est sortie la première fois avec sa carte jaune, j’ai dû aussi aller… (car ma fille vit de la carte jaune, ajouta-t-il, regardant le jeune homme avec quelque inquiétude). Ce n’est rien, Monsieur, ce n’est rien, se hâta-t-il de déclarer, apparemment avec tranquillité, quand les deux gamins, derrière le comptoir, pouffèrent de rire et que le patron lui-même sourit. Ce n’est rien ! Ces hochements de tête ne me troublent nullement. Car il est connu que tout ce qui est secret devient manifeste, et mon sentiment est d’humilité et non de mépris. Laissons, laissons !… Voici l’Homme ! Permettez, jeune homme, pourriez-vous… Non. Pour s’exprimer avec plus de force et de relief : non pas « pourriez-vous » mais : « oseriez-vous » me dire en face, affirmativement, que je ne suis pas un cochon ?

Le jeune homme ne dit mot.

– Donc, continua l’orateur, après avoir posément et avec dignité attendu que les rires s’éteignissent, donc mettons que je sois un cochon, et elle, une dame. Je suis à l’image de la bête et Katerina Ivanovna, mon épouse, est une personne instruite et fille de capitaine. Mettons, mettons que je sois un cochon, qu’elle ait un cœur sublime et qu’elle soit remplie de sentiments ennoblis par l’éducation. Néanmoins… ah ! si elle avait pitié de moi ! Il faut, absolument, que chacun ait un endroit où on le prenne en pitié, n’est-ce pas, Monsieur ? Mais Katerina Ivanovna, quoiqu’elle soit généreuse, est injuste. Et quoique je sache bien, lorsqu’elle m’empoigne par la tignasse, qu’elle ne le fait que par pitié… car, je le répète sans me troubler, elle m’empoigne par la tignasse, jeune homme, insista-t-il avec une dignité redoublée, ayant entendu de nouveau des rires. Ah ! mon Dieu ! Que serait-ce si jamais, ne fût-ce qu’une fois, elle… Mais non ! non ! Tout cela est vain et pourquoi parler ? Il n’y a rien à dire ! Car ce qui a été désiré s’est accompli plus d’une fois et plus d’une fois j’ai été plaint, mais… mais tel est mon caractère et je suis une brute congénitale.

– Comment donc ! remarqua le patron en bâillant.

Marméladov abattit avec décision son poing sur la table.

– Tel est mon caractère ! Savez-vous, Monsieur, savez-vous que j’ai même vendu ses bas pour boire ? Pas les souliers, car c’eût été plus ou moins dans l’ordre des choses, mais les bas, ses bas ! Vendu ! Et son fichu en duvet de chèvre aussi !

Un fichu qu’elle avait reçu encore avant, qui lui appartient à elle, et pas à moi. Et elle s’est mise à tousser cet hiver, déjà avec du sang. Nous avons trois petits enfants et Katerina Ivanovna travaille du matin au soir à brosser, à récurer et à laver les enfants, car elle s’est habituée à la propreté dès son jeune âge. Elle a une poitrine faible et elle est prédisposée à la phtisie, je le sais bien. Comme si je ne le sentais pas ! Et plus je bois, plus je le sens. Et même, je bois afin de trouver le chagrin dans le breuvage. Je bois, car je veux souffrir doublement !

Avec une sorte de désespoir, il posa la tête sur la table.

– Jeune homme, continua-t-il, se redressant, je crois lire un chagrin sur votre visage. Je l’ai lu dès que vous êtes entré et c’est pour cela que je me suis tout de suite adressé à vous. Car en vous communiquant l’histoire de ma vie, je ne veux nullement m’exhiber au pilori, devant ces oisifs, desquels, du reste, je suis connu, mais c’est que je cherche un homme sensible et instruit. Sachez donc que mon épouse a été élevée dans un institut départemental pour jeunes filles nobles et que, à sa sortie, lors de la distribution des prix, elle a dansé, avec le châle, devant le gouverneur et d’autres personnages et qu’elle a reçu une médaille d’or et un bulletin élogieux pour cela. Une médaille… la médaille, on l’a vendue… il y a déjà longtemps… hum… le bulletin élogieux se trouve dans son coffre et, dernièrement, elle l’a encore montré à la logeuse. Quoiqu’elle ait des disputes continuelles avec celle-ci, elle avait eu envie de parler, avec n’importe qui, des jours heureux du passé. Et je ne la désapprouve nullement, nullement, car c’est tout ce qui lui reste de ses souvenirs et tout le reste est tombé en poussière. Oui. Oui, c’est une dame emportée, fière, inflexible. Elle lave le plancher elle-même et mange du pain noir, mais elle ne supporte pas qu’on lui manque de respect. C’est pour cela qu’elle n’a pu souffrir la grossièreté de M. Lébéziatnikov et quand celui-ci l’a battue pour cela, elle s’est alitée, non pas à cause des coups, mais à cause de l’humiliation. Quand je l’ai épousée, elle était veuve avec trois enfants plus petits les uns que les autres. En premières noces, elle avait épousé un officier d’infanterie, par amour. Elle avait fui, avec lui, la maison paternelle. Elle l’aimait passionnément, mais il se laissa aller au jeu, échoua sur le banc des accusés et mourut peu après. Il la battait, vers la fin. Quoiqu’elle ne lui ait pas pardonné – ce que je sais avec certitude d’après des documents – des larmes lui viennent aux yeux lorsqu’elle se souvient de lui et me le cite en exemple et j’en suis content, car ainsi, au moins en imagination, peut-elle se représenter ses jours heureux d’autrefois… Il l’avait laissée avec trois petits enfants dans sa province écartée et sauvage où je me trouvais aussi, dans une misère si désespérée que, même moi, qui ai vécu tant d’aventures, je ne saurais la décrire. Tous les siens l’ont refusée. Et puis, elle était orgueilleuse, trop orgueilleuse… Et c’est alors, Monsieur, c’est alors que moi, veuf aussi, avec une fille de quatorze ans de ma première femme, je lui ai offert mon appui car je ne pouvais plus voir cette douleur. Vous pouvez juger de son malheur au fait que cette femme instruite et bien élevée consentit à m’épouser ! Et pourtant, elle m’a épousé ! Elle sanglota, elle se tordit les bras, mais elle m’épousa ! Car elle ne savait plus où aller. Comprenez-vous, Monsieur, comprenez-vous ce que cela veut dire, ne pas savoir où aller ? Non ! Cela, vous ne le comprenez pas encore… Toute l’année, j’ai rempli pieusement et saintement mes obligations et je n’ai pas touché à ça (il donna du doigt contre la bouteille), car j’ai du sentiment. Mais même cela ne put lui faire plaisir. Ensuite, j’ai perdu ma place, pas par ma faute, mais à cause de changements dans le personnel, et alors, j’y ai touché !… Après avoir beaucoup erré et eu de nombreux malheurs, nous nous sommes établis, voilà bientôt un an et demi, dans cette capitale magnifique et ornée de nombreux monuments. Alors, j’ai trouvé ici une place… Trouvée et puis perdue. Vous comprenez ? Cette fois, ç’avait été ma faute car l’habitude m’était venue. Nous vivons maintenant dans un coin chez la logeuse Amalia Fedorovna Lippewechsel, et pourquoi nous y vivons et avec quel argent nous payons, cela je ne le sais pas. Il y en a beaucoup d’autres qui y vivent, à part nous… un tapage infernal… hum… oui… Dans l’entre-temps, ma fille du premier lit avait grandi et ce qu’elle a souffert, ma fille, de sa marâtre, en grandissant, je n’en dirai rien. Car quoique Katerina Ivanovna soit pleine de sentiments généreux, c’est une dame emportée, nerveuse, et elle a une façon de vous brusquer… Oui ! Après tout, pourquoi se souvenir de tout cela ? Vous pensez bien que Sonia n’a reçu aucune éducation. J’ai bien essayé, il y a quatre ans, de voir avec elle la géographie et l’histoire universelle, mais comme mes propres connaissances n’étaient pas très fermes et que je n’avais pas de directives convenables, car les livres que l’on avait… hum… nous ne les avons plus, alors l’instruction en est restée là. Nous étions arrivés au roi de Perse, Cyrus. Plus tard, parvenue à la maturité, elle a lu encore quelques livres, des romans, et, dernièrement, encore un livre, la Physiologie de Lewis – connaissez-vous ? – elle l’a lu avec beaucoup d’intérêt et elle nous a même récité quelques passages : c’est là toute son instruction. Et maintenant, je m’adresse à vous, Monsieur, moi personnellement, avec une question privée : Combien, selon vous, peut gagner une jeune fille pauvre et honnête par un travail honnête ?… Elle ne gagnerait pas quinze kopecks par jour, Monsieur, si elle est honnête et sans talents particuliers, même si elle travaillait sans prendre le temps de souffler. Et encore le conseiller civil Klopstock, Ivan Ivanovitch – vous en avez entendu parler ? – non seulement refusa jusqu’ici de lui payer la façon d’une demi-douzaine de chemises en toile hollandaise, mais il l’a chassée, offensée ; il a tapé des pieds et l’a traitée d’un nom inconvenant, sous prétexte que le col n’était pas sur mesures et qu’il était mal cousu. Et les gosses affamés… Et Katerina Ivanovna qui marche dans la chambre en se tordant les bras et des taches rouges qui lui viennent aux pommettes – ce qui arrive toujours dans cette maladie. « Ah ! tu vis chez nous, toi, une bouche inutile. Tu manges, tu bois et tu profites de la chaleur » – et que boit-elle, que mange-t-elle, quand les gosses eux-mêmes n’ont pas vu une croûte de pain depuis trois jours. Et moi, j’étais couché, alors… eh bien, quoi ! j’étais couché… un peu éméché… et j’entends ma Sonia qui dit… (elle est si douce, avec une petite voix humble… des cheveux blonds et une petite figure toute pâle et amaigrie). Elle dit : « Est-ce que vraiment, Katerina Ivanovna, vraiment je dois me résoudre à cela ? » Mais déjà Daria Franzevna, une femme mal intentionnée et bien connue de la police, s’était par trois fois informée auprès de la logeuse. « Eh bien quoi, répond Katerina Ivanovna en raillant, garder quoi ? En voilà un trésor ! »

– Mais n’accusez pas, n’accusez pas, Monsieur, n’accusez pas ! Cela n’a pas été dit de sang-froid, mais à cause de l’agitation, de la maladie, des sanglots des enfants affamés. Et puis cela a été dit dans le but d’insulter et non pas littéralement… Car tel est le caractère de Katerina Ivanovna et quand les gosses commencent à hurler, même de faim, elle cogne tout de suite. Et je vis, vers six heures, Sonètchka qui se lève, met son foulard, son petit manteau, s’en va et revient vers neuf heures. Elle revint, alla droit à Katerina Ivanovna et déposa, sans dire un mot, trente roubles d’argent sur la table devant elle. Elle ne dit pas un mot, ne jeta pas un regard : elle prit seulement notre grand châle vert (nous avons comme ça un châle commun en drap-des-dames), elle s’en couvrit la tête et le visage et se coucha sur le lit, la figure tournée vers le mur ; ses épaules et tout son corps frissonnaient. Et moi, je restais couché comme tantôt dans le même état. Et j’ai vu alors, jeune homme, j’ai vu qu’ensuite Katerina Ivanovna s’approcha, sans dire mot non plus, du lit de Sonètchka et y resta agenouillée toute la soirée en embrassant ses pieds sans jamais se lever et, plus tard, elles s’endormirent ainsi, ensemble, enlacées… ensemble… ensemble… oui… et moi, j’étais couché… ivre.

Marméladov se tut. On eût dit que sa voix s’était brisée. Puis, tout à coup, il se versa hâtivement à boire, but et se racla le gosier.

– Depuis lors, Monsieur, continua-t-il, après un silence, depuis lors, à cause d’un incident défavorable et des dénonciations de personnes mal intentionnées – ce à quoi a spécialement aidé Daria Franzevna, parce que, paraît-il, on lui aurait manqué du respect convenable – depuis lors ma fille Sophia Sémionovna fut obligée de prendre une carte jaune et par conséquent ne put plus rester avec nous. Car ni la logeuse, Amalia Fedorovna (elle qui avait aidé Daria Franzevna), ni M. Lébéziatnikov n’en voulaient plus… hum… C’est précisément à cause de Sonia qu’il a eu cette histoire avec Katerina Ivanovna. Auparavant il poursuivait lui-même Sonètchka de ses assiduités et maintenant il fait montre d’amour-propre. « Comment, moi un homme éclairé, vivre dans le même logement qu’une telle femme ! » Katerina Ivanovna ne le laissa pas dire et défendit Sonia… et alors c’est arrivé. Depuis, Sonètchka ne vient nous voir qu’à la tombée du jour et elle soulage Katerina Ivanovna et donne quelque argent, selon ses moyens… Elle vit dans l’appartement du tailleur Kapernaoumov, elle y sous-loue un logement ; Kapernaoumov est boiteux et bègue et toute son immense famille est bègue. Et sa femme est bègue… Ils vivent tous dans une chambre, mais Sonia a une chambre séparée, avec une cloison. Hum… oui… des gens des plus pauvres et bègues, oui… Et alors, je me suis levé ce matin-là, j’ai revêtu mes guenilles, j’ai levé mes bras au ciel et je suis allé voir Son Excellence Ivan Alphanasievitch. Vous connaissez Son Excellence Ivan Alphanasievitch ? Non ? Eh bien ! vous ne connaissez pas un homme de Dieu ! C’est de la cire… de la cire devant la face du Seigneur ; il fond comme de la cire ! Il a même laissé tomber une larme lorsqu’il eut bien voulu tout écouter. « Eh bien, Marméladov », dit-il, « une fois déjà tu as trompé mon attente. Je te reprends sur ma propre responsabilité – c’est ce qu’il a dit – souviens-toi donc. Tu peux aller. » J’ai baisé la poussière de ses pieds, en pensée, car il ne m’aurait pas permis de le faire effectivement, étant un dignitaire aux convictions nouvelles d’homme d’État cultivé. Je rentrai chez moi et quand je déclarai que j’avais une place et que je recevrais un traitement, mon Dieu, que s’est-il passé alors !

Marméladov s’arrêta à nouveau, en proie à une forte émotion. À ce moment, entra toute une bande d’ivrognes déjà passablement ivres. Près de l’entrée résonnèrent les sons d’un orgue de barbarie et une grêle voix d’enfant de sept ans chanta « Houtorok ». La salle devint bruyante. Le patron et les garçons s’occupèrent des nouveaux venus. Sans leur accorder la moindre attention, Marméladov continua son récit. Il avait déjà l’air fort affaibli mais plus il se grisait, plus il devenait loquace. Il sembla s’animer au souvenir de son récent succès, et sa figure rayonna. Raskolnikov écoutait avec attention.

– Cela, Monsieur, cela s’est passé il y a cinq semaines. Oui… Dès qu’elles ont appris la nouvelle, Katerina Ivanovna et Sonètchka, mon Dieu, ce fut comme si les portes du ciel s’étaient ouvertes pour moi. Il m’arrivait naguère de rester couché comme une brute et ce n’étaient que querelles ! Et maintenant, elles marchent sur la pointe des pieds, elles font taire les enfants : « Sémione Zacharovitch s’est fatigué à son bureau. Chut… Il se repose !… Elles me donnent du café avant mon départ, elles me font bouillir de la crème de lait ! Elles ont commencé à me procurer de la vraie crème de lait, vous entendez ! Comment ont-elles réussi à réunir onze roubles cinquante kopecks pour un uniforme convenable, ça, je ne le comprends pas ! Des bottes, de magnifiques jabots de calicot, un uniforme et tout ça pour onze roubles cinquante kopecks, ça vous avait de l’allure ! Je reviens le premier jour du bureau et qu’est-ce que je vois ! Katerina Ivanovna avait préparé un vrai dîner : un potage et du lard au raifort, ce dont nous n’avions eu jusqu’ici aucune idée. En fait de robes, elle n’avait rien… mais rien du tout et la voilà habillée, et pas n’importe comment, comme si l’on attendait du monde ; de rien, elle sait faire tout : elle se coiffe, un petit col blanc, des manchettes, et voilà une tout autre personne, rajeunie et embellie. Sonètchka, ma petite colombe, n’y a aidé qu’avec de l’argent, car moi-même, dit-elle, pour l’instant, il n’est pas convenable que je vienne chez vous ; sinon, peut-être, à la tombée du jour, pour que personne ne me voie. Vous entendez ? Vous entendez ! Un jour je reviens faire un somme, après-dîner, eh bien, le croyez-vous, elle n’a pas su résister, Katerina Ivanovna : l’autre semaine elle s’était encore disputée à fond avec Amalia Fedorovna et maintenant la voilà qui l’invite à goûter ! Deux heures elles sont restées à chuchoter. « Maintenant Sémione Zacharovitch a une place au bureau et reçoit un traitement ; il alla de lui-même voir Son Excellence et Son Excellence sortit elle-même et elle ordonna à tout le monde d’attendre et elle prit Sémione Zacharovitch par le bras pour le faire entrer dans son cabinet. » Vous entendez, vous entendez ? « Sémione Zacharovitch, je me souviens évidemment de vos mérites, dit Son Excellence, quoique vous suiviez votre penchant irréfléchi, mais puisque vous me promettez et qu’en outre tout va mal ici sans vous (vous entendez, vous entendez !), je fais confiance, dit-il, à votre parole d’honneur. » Tout ça, évidemment, elle l’a tout simplement inventé, non par légèreté ni par fanfaronnade. Non ! Elle y croit elle-même, elle se divertit de ses propres chimères, je vous le jure ! Et je ne la blâme pas ; non, je ne la blâme pas !

» Quand, il y a six jours, j’ai rapporté en totalité mon premier traitement – vingt-trois roubles, quarante kopecks, elle m’appela son loup chéri : « Tu es mon petit loup chéri ». Et nous étions seuls, vous comprenez ? suis-je donc beau garçon, dites-moi un peu et qu’est-ce que je représente comme mari ? Eh bien, il lui a fallu me pincer la joue : « Mon petit loup chéri ».

Marméladov s’arrêta, voulut sourire mais tout à coup son menton se mit à trembler. Il put cependant se retenir. Ce cabaret, Marméladov avec son aspect débraillé, ses cinq nuits passées dans les barques à foin, sa bouteille et en même temps son amour morbide pour sa femme et sa famille déroutaient son auditeur. Raskolnikov écoutait avec attention, mais avec une sensation maladive. Il regrettait d’être resté ici.

– Monsieur, Monsieur ! s’exclama Marméladov en se remettant. Oh ! Monsieur, pour vous peut-être comme pour les autres, tout cela n’est qu’un amusement et, sans doute, je vous ennuie par le stupide récit de ces misérables détails de ma vie privée ? Mais pour moi, ce n’est pas un amusement ! Car je suis capable d’éprouver tous ces sentiments… Et durant toute cette céleste journée, de ma vie et durant cette soirée, je me suis laissé bercé par mon imagination ailée : comment j’allais arranger tout cela, comment j’habillerais les gosses, comment ma femme serait tranquille et comment je sauverais mon unique fille de son déshonneur et la ferais rentrer au sein de sa famille… et beaucoup, beaucoup d’autres choses encore… C’était excusable, Monsieur. Eh bien ! Monsieur (Marméladov frissonna, leva la tête et regarda son auditeur les yeux dans les yeux) eh bien ! le lendemain même, après tous ces rêves (donc il y a de cela cinq jours), vers le soir, par une fraude maligne, comme un larron dans la nuit, j’ai ravi à Katerina Ivanovna les clés de son coffre, j’ai pris ce qui restait du traitement – je ne sais plus combien et voilà, regardez-moi ! Tous ! Depuis cinq jours je n’ai plus remis les pieds chez moi, tout le monde me cherche, c’en est fini avec le bureau, et mon uniforme, en échange duquel j’ai reçu ces vêtements, est resté dans le café, près du Pont d’Égypte… Et tout est fini.

Marméladov se cogna le front du poing, serra les dents, ferma les yeux et s’appuya lourdement du coude sur la table. Mais une minute plus tard, son expression changea brusquement. Il regarda Raskolnikov avec une sorte de ruse d’emprunt et une effronterie artificielle, se mit à rire et dit :

– Et aujourd’hui, voilà, j’ai été chez Sonia demander de l’argent pour boire. Ah ! Ah ! Ah !

– C’est ce qu’elle a donné ?, cria quelqu’un du côté des nouveaux venus en s’esclaffant.

– Cette bouteille-ci, c’est avec son argent qu’elle a été achetée, prononça Marméladov s’adressant exclusivement à Raskolnikov. Trente kopecks, qu’elle m’a donnés de ses propres mains, tout ce qu’il y avait, les derniers, je l’ai bien vu… Elle n’a rien dit, elle m’a seulement regardé silencieusement… Ainsi, là-bas, pas sur la Terre… les gens sont plaints, pleurés et on ne leur fait pas de reproches ! Et c’est plus douloureux, plus douloureux, quand on ne vous fait pas de reproches !…

Trente kopecks, oui. Mais elle en a besoin, maintenant, n’est-ce pas ? Qu’en pensez-vous mon cher Monsieur ? Maintenant elle doit observer la propreté. Cela coûte de l’argent, cette propreté, une propreté spéciale, vous comprenez ? Vous comprenez ? S’acheter des fards, car sans cela il n’y a pas moyen ; des jupons empesés, des souliers, comme ça, quelque chose de plus chic, pour pouvoir montrer le pied en sautant une flaque. Comprenez-vous ? Comprenez-vous, Monsieur, ce que signifie pareille propreté ? Eh bien, voilà, moi, son propre père, j’ai emporté ces trente kopecks-là pour boire ! Et je bois, je les ai déjà bus ! Et bien, qui aurait pitié d’un homme comme moi ? Qui ? Avez-vous pitié de moi, maintenant, Monsieur, ou non ? Dites-moi, pitié ou non ? Ah ! Ah ! Ah !

Il voulut se verser à boire, mais il n’y avait plus rien, la bouteille était déjà vide.

– Pourquoi avoir pitié de toi ? cria le patron, qui se trouva être à nouveau auprès d’eux.

L’on entendit des rires et des jurons. Tout le monde riait et jurait, qu’ils eussent écouté ou non, rien qu’à l’aspect de l’ancien fonctionnaire.

– Avoir pitié de moi ! Pourquoi avoir pitié de moi ! hurla tout à coup Marméladov, se levant, le bras tendu devant lui, plein d’inspiration et d’audace, comme s’il n’avait attendu que ces mots. Pourquoi avoir pitié de moi, dis-tu ? Oui ! On n’a pas à avoir pitié de moi. On doit me crucifier, me clouer sur une croix et non pas avoir pitié de moi. Mais crucifie-le, juge, crucifie-le, et quand tu auras crucifié, aie pitié de lui ! Et alors je me rendrai moi-même chez toi pour être crucifié car ce n’est pas de joie dont j’ai soif mais de douleur et de larmes !… Penses-tu marchand, que ta bouteille m’a été douce ? C’est la douleur, la douleur que j’ai cherchée au fond de cette bouteille, la douleur et les larmes. J’y ai goûté et j’ai compris. Et celui-là aura pitié de moi. Qui eut pitié de tous et Qui comprenait tout et tous. Il est Unique. Il est le Juge. Il viendra ce jour-là et demandera : « Où est la fille qui s’est vendue pour sa marâtre méchante et phtisique, pour les enfants d’une autre ? Où est la fille qui eût pitié de son père terrestre, ivrogne inutile, sans s’épouvanter de sa bestialité ? ». Et il dira « Viens ! Je t’ai déjà pardonné une fois… pardonné une fois… il t’est beaucoup pardonné maintenant encore car tu as beaucoup aimé… ». Et il pardonnera à ma Sonia, Il lui pardonnera, je le sais déjà qu’Il lui pardonnera. Je l’ai senti dans mon cœur, tout à l’heure quand j’étais chez elle… Et Il les jugera tous et pardonnera à tous, aux bons et aux méchants, aux sages et aux paisibles… Et quand Il aura fini avec tous, alors Il élèvera la voix et s’adressera à nous : « Venez vous aussi ! dira-t-Il. Venez petits ivrognes faiblards, venez petits honteux ! » Et nous viendrons tous, sans crainte. Alors, diront les très-sages, diront les raisonnables : « Seigneur ! Pourquoi acceptes-tu ceux-ci ? ». Et Il dira : « Je les accepte, très-sages, je les accepte, âmes raisonnables, car aucun de ceux-ci ne s’est jamais considéré digne de cela… ». Et il tendra ses mains vers nous et nous les baiserons… et nous pleurerons… et nous comprendrons tout ! Alors, nous comprendrons tout !… et tous comprendront… et Katerina Ivanovna… elle aussi comprendra… Seigneur, que Ton Règne arrive !

Il se laissa choir sur le banc, épuisé, sans plus regarder personne, comme s’il avait oublié tout ce qui l’entourait et il tomba dans une profonde rêverie. Ses paroles avaient fait impression ; le silence régna un moment, mais bientôt le rire, les jurons et les insultes reprirent.

– Le voilà le juge !

– … Empêtré dans son mensonge.

– Fonctionnaire, va !

Et ainsi de suite.

– Venez, Monsieur, dit Marméladov tout à coup, levant la tête et s’adressant à Raskolnikov – reconduisez-moi… la maison Kosel, dans la cour. Il est temps d’aller… chez Katerina Ivanovna.

Raskolnikov voulait partir depuis longtemps et il avait déjà décidé d’aider Marméladov. Celui-ci se trouva être beaucoup plus faible des jambes que de la voix et s’appuya lourdement sur le jeune homme. Il y avait deux ou trois centaines de pas à faire. L’ivrogne se sentait envahir par la confusion et la peur à mesure qu’ils s’approchaient de chez lui.

– Ce n’est pas de Katerina Ivanovna que j’ai peur maintenant, murmurait-il, en proie à l’émotion, – et pas de ce qu’elle va m’empoigner par les cheveux. Les cheveux ! Que sont les cheveux ! Bêtises que les cheveux ! C’est moi qui le dis ! Ce serait même mieux si elle me tirait les cheveux, ce n’est pas de cela que j’ai peur… J’ai peur… de ses yeux… oui… de ses yeux… J’ai peur aussi des taches rouges sur ses joues… et encore… de sa respiration… As-tu déjà vu comment on respire quand on a cette maladie… et qu’on est agité ? J’ai peur aussi des pleurs des enfants, car si Sonia ne leur a pas donné à manger, alors… je ne sais pas… Je ne sais pas !… Et les coups ne me font pas peur… Sachez, Monsieur, que ces coups me donneront, non pas de la douleur, mais des délices… car moi-même, je ne sais pas m’en passer. Ce sera mieux ainsi. Qu’elle me batte, cela la soulagera… et ce sera mieux ainsi… Nous y voilà. La maison de Kosel, un riche artisan allemand… Conduis-moi !

Ils entrèrent par la cour et montèrent au troisième. L’escalier devenait plus sombre à mesure qu’ils montaient.

Il était déjà près de onze heures et, quoique à cette époque de l’année il ne fasse pas réellement nuit à Petersbourg, il faisait néanmoins fort sombre au haut de l’escalier.

La petite porte enfumée, au tout dernier palier, était ouverte. Un bout de chandelle éclairait une chambre misérable, d’une dizaine de pas de long et entièrement visible du palier. Tout était éparpillé, en désordre, partout des vêtements et du linge d’enfant. Un drap de lit troué coupait le coin du fond. On y avait probablement mis un lit. Dans la chambre même il n’y avait que deux chaises, un divan de toile cirée, toute écorchée, une vieille table de cuisine en bois blanc non couverte. Sur le bord de celle-ci il y avait un bout de chandelle de suif fiché dans un chandelier de fer. On pouvait conclure que Marméladov n’occupait pas un « coin » séparé par une cloison, mais bien une vraie chambre qui n’était qu’une pièce de passage. La porte qui donnait sur les logements – ou cages – qui formaient l’appartement d’Amalia Lippewechsel était entre-bâillée. Là il y avait du bruit et des cris. On riait. Sans doute jouait-on aux cartes et buvait-on du thé. Des gros mots parvenaient parfois.

Raskolnikov reconnut tout de suite Katerina Ivanovna. C’était une femme affreusement maigre, assez grande, avec des cheveux châtain sombre, encore magnifiques et, en effet, les pommettes en feu. Elle marchait de long en large dans sa petite chambre, les bras serrés sur la poitrine, les lèvres collées. Sa respiration était inégale et saccadée. Ses yeux brillaient comme dans une fièvre, mais le regard était aigu et immobile et ce visage de phtisique, éclairé par la flamme mourante de la chandelle, faisait une impression douloureuse. Elle sembla à Raskolnikov être âgée d’une trentaine d’années et, en effet, elle et Marméladov formaient un couple disparate. Elle n’avait pas remarqué ceux qui étaient entrés ; il semblait qu’elle fût dans une sorte d’inconscience, qu’elle n’entendait ni ne voyait rien. Il n’y avait pas d’air dans la chambre, mais elle n’ouvrait pas la fenêtre ; l’escalier puait, mais la porte n’était pas fermée ; des logements intérieurs, par la porte entre-bâillée, entraient des nuages de fumée, elle toussait, mais ne fermait pas la porte. La cadette des filles, âgée de six ans environ, dormait par terre, accroupie, pliée sur elle-même, la tête appuyée contre le divan. Le garçon, d’un an plus âgé, tremblait dans un coin en pleurant. Il venait probablement d’être battu. La fille aînée, de quelque neuf ans, grande et toute mince comme une allumette, vêtue d’une méchante chemise toute déchirée et d’un manteau de drap vétuste (qui, sans doute, lui avait été confectionné il y a deux ans, car maintenant, il ne lui venait pas aux genoux) recouvrant ses petites épaules nues, était debout à côté de son petit frère, le serrant de son bras maigre et long. Elle semblait essayer de le calmer ; elle lui murmurait quelque chose, le contenait pour qu’il ne recommençât pas à sangloter et, de ses immenses yeux sombres, de ses yeux agrandis encore par la maigreur de son petit visage apeuré, elle suivait avec terreur les mouvements de sa mère. Marméladov, sans entrer dans la chambre, s’agenouilla dans l’entrée et poussa Raskolnikov en avant. La femme, voyant un inconnu, s’arrêta distraitement devant lui, reprenant un instant ses sens et comme se demandant pourquoi il était entré. Sans doute s’imagina-t-elle qu’il allait vers les logements intérieurs. Croyant cela, elle alla à la porte du palier pour la fermer et eut un cri en voyant son mari agenouillé dans l’entrée.

– Ah ! hurla-t-elle, hors d’elle-même, te voilà rentré ! Bagnard ! Monstre !… Et où est l’argent ? Qu’as-tu dans les poches ? Monstre ! Ces vêtements ne sont pas à toi ! Où sont tes vêtements ? Où est l’argent ? Avoue !

Et elle se précipita pour le fouiller. Marméladov, obéissant, écarta immédiatement les bras pour faciliter la perquisition. Il n’y avait plus un sou.

– Où est l’argent, alors ? cria-t-elle. Ah ! mon Dieu, est-il possible qu’il ait tout bu ? Mais il restait douze roubles d’argent dans le coffre !

Brusquement, dans sa rage, elle le saisit par les cheveux et le traîna dans la chambre. Marméladov l’aidait lui-même dans ses efforts en se traînant à genoux à sa suite.

– Et ceci est un délice pour moi ! Et ceci n’est pas de la douleur pour moi, mais un dé-li-ce, Monsieur, s’écriait-il, tandis qu’il était secoué par les cheveux et que même il se cogna une fois le front au plancher.

L’enfant qui dormait par terre se réveilla et se mit à pleurer. Le petit garçon dans le coin, n’y tint pas, se remit à trembler, cria et se serra contre sa sœur, en proie à une terreur folle, presque à une attaque nerveuse. La fille aînée tremblait comme une feuille.

– Tu as bu ! Tu as tout bu ! criait la pauvre femme au désespoir, et ces vêtements ne sont pas à toi ! Ils ont faim ; ils ont faim ! Et elle montrait les enfants en se tordant les mains. Maudite existence ! Et vous, vous n’avez pas honte, jeta-t-elle à Raskolnikov, tu viens du cabaret ! Tu as bu avec lui ! Tu as bu aussi avec lui ! Hors d’ici.

Le jeune homme se hâta de sortir sans rien dire. Dans l’entre-temps, la porte intérieure s’était ouverte et quelques curieux entrèrent. Ils tendaient des faces insolentes, le bonnet sur la tête, des cigarettes et des pipes à la bouche. Il y en avait quelques-uns en robe de chambre complètement déboutonnée, quelques-uns qui s’étaient mis à l’aise jusqu’à l’indécence, quelques uns avec des cartes en main. Ce qui les faisait rire de meilleur cœur, c’étaient les cris de Marméladov disant que c’était un délice pour lui. Ils commençaient même à pénétrer dans la chambre ; on entendit un glapissement sinistre : c’était Amalia Lippewechsel qui se frayait un passage pour mettre ordre à sa façon et pour effrayer, pour la centième fois, la pauvre femme par l’ordre grossier de débarrasser le plancher dès le lendemain.

En partant, Raskolnikov eut le temps de fourrer sa main en poche, de racler quelques pièces de cuivre – celles qui lui tombèrent sous la main – restant du rouble changé dans le débit – et de les déposer sur la fenêtre sans être vu. Une fois dans l’escalier, il changea d’avis et voulut revenir sur ses pas.

« En voilà une bourde », pensa-t-il, « ils ont Sonia ici ! Et moi j’en ai besoin moi-même. » Mais, à la réflexion, jugeant que reprendre l’argent était déjà impossible, et que, quand même il ne l’aurait pas repris, il fit un geste de la main et s’en alla chez lui. « Et puis Sonia a besoin de fards, continua-t-il avec un sourire caustique, cela coûte de l’argent cette propreté… Hum ! Et Sonètchka, elle, va probablement aussi faire banqueroute aujourd’hui, car c’est également un risque, la chasse à la bête dorée… l’exploitation de la mine d’or… les voilà tous à sec, demain, sans mon argent… Sonia ! Quel puits ils ont pu se creuser ! Et ils s’en servent ! Et ils sont habitués. Ils ont d’abord un peu pleuré puis ils se sont habitués. L’infamie de l’homme se fait à tout. »

Il devint pensif.

Eh bien, si j’ai menti, s’exclama-t-il involontairement, si réellement l’homme n’est pas infâme (tout le genre humain dans son ensemble, je veux dire), alors tout le reste n’est que préjugés, n’est que terreurs lâchées sur l’humanité. Il n’y a pas de barrières et c’est ainsi que ce doit être !…

III

Le lendemain, il se réveilla tard, d’un sommeil agité qui ne l’avait nullement reposé. Il se réveilla bilieux, nerveux, mauvais et il jeta un coup d’œil haineux à son taudis. C’était une cage minuscule, d’environ six pas de long, d’un aspect des plus pitoyables, avec son pauvre papier jaunâtre, poussiéreux et décollé en maints endroits. Le plafond était si bas qu’il eût donné, à un homme de taille quelque peu élevée, l’impression pénible qu’il allait s’y cogner la tête. Le mobilier valait l’endroit. Il y avait trois vieilles chaises toutes branlantes dans le coin, une table de bois peint sur laquelle étaient déposés quelques cahiers et des livres (la poussière qui les couvrait montrait à suffisance qu’aucune main ne les avait touchés depuis longtemps) et, enfin, un sofa, grand et laid, qui occupait tout un mur et s’étendait jusqu’au milieu de la chambre. Ce sofa, jadis recouvert d’indienne et maintenant de loques, servait de lit à Raskolnikov. Il y dormait souvent sans se dévêtir, sans draps, couvert de son vétuste paletot d’étudiant, la tête posée sur un petit oreiller, sous lequel il avait amoncelé tout ce qu’il avait en fait de linge, sale ou propre, pour surélever le chevet. Une petite table se trouvait devant le sofa.

Il était difficile de tomber plus bas, de vivre dans une plus grande malpropreté, mais cela même semblait plaire à Raskolnikov, dans son état d’esprit actuel. Il s’était entièrement retiré dans sa coquille et même la vue de la servante qui devait faire son ménage et qui apparaissait parfois dans sa chambre provoquait en lui une hargne convulsive. Cela arrive à certains monomanes qui s’abandonnent trop à une idée fixe. Sa logeuse avait cessé déjà depuis deux semaines de lui livrer sa nourriture et, quoiqu’il restât sans dîner, il n’avait pas pensé jusqu’ici à s’expliquer avec elle. Nastassia, la cuisinière et l’unique servante de la logeuse, était plutôt satisfaite d’une telle humeur du locataire et ne venait plus du tout ranger ni balayer la chambre. Une fois par semaine, peut-être, donnait-elle un coup de balai. C’était elle qui l’éveillait maintenant :

– Debout ! Tu dors encore ? cria-t-elle, en se penchant sur lui, il est neuf heures passées. Je t’apporte du thé. En veux-tu, du thé ? Tu dois avoir le ventre creux ?

Le locataire ouvrit les yeux et reconnut Nastassia.

– C’est de la logeuse, ce thé ? demanda-t-il, se soulevant du sofa lentement et d’un air maladif.

– Penses-tu ! De la logeuse !

Elle plaça devant lui sa propre théière, fendue, remplie de thé dilué, et deux morceaux de sucre jaunâtre.

Voilà, Nastassia, prends ça, je te prie, dit-il après avoir fouillé dans sa poche et en avoir sorti une petite poignée de sous (il avait dormi tout habillé). Va m’acheter une miche de pain. Achète aussi quelque chose chez le charcutier, un peu de saucisson ou n’importe quoi, pas trop cher.

– La miche, je te l’apporte tout de suite ; mais n’aimerais-tu pas mieux de la soupe aux choux au lieu de saucisson ? Il y en a de la bonne d’hier. Je t’en avais laissé, mais tu es rentré trop tard. De la bonne soupe aux choux.

Quand la soupe fut là et qu’il se mit à table, Nastassia s’installa près de lui et se mit à bavarder. C’était une paysanne et une paysanne bavarde.

Praskovia Pavlovna veut aller à la police, porter plainte contre toi, dit-elle.

Il plissa le nez.

– À la police ? Qu’est-ce qu’il lui faut ?

– Tu ne payes pas et tu ne t’en vas pas. On sait bien ce qu’il lui faut.

– Il ne manquait plus que ce démon, murmura-t-il, en grinçant des dents, – non, pour l’instant… c’est mal à propos… c’est une bête, dit-il tout haut. J’irai la voir aujourd’hui ; je lui parlerai.

– Pour une bête, c’est une bête, c’est comme moi. Mais toi, gros malin, tu restes couché comme un sac et on ne voit rien venir. Tu allais donner des leçons à des enfants, et maintenant, pourquoi ne fiches-tu plus rien ?

– Je fais… dit Raskolnikov durement et de mauvaise grâce.

– Quoi ?

– Un travail…

– Quel travail ?

– Je réfléchis, répondit-il sérieusement après un silence.

Nastassia s’esclaffa. Elle avait le rire facile. Quand elle riait, c’était sans bruit et tout son corps était secoué jusqu’à en avoir la nausée.

– Ces réflexions rapportent-elles beaucoup d’argent ? put-elle enfin articuler.

– Sans souliers, je ne peux pas donner de leçons. Et puis, je crache sur elles.

– Ne crache pas dans le puits.

– On paye pour les leçons et que peut-on faire avec cet argent ? continua-t-il de mauvaise grâce, comme s’il répondait à ses propres questions.

– Il te faudrait sur l’heure tout le capital ?

Il la regarda étrangement.

– Oui, tout le capital, répondit-il énergiquement après un moment.

– Eh, eh, tout doux, tu pourrais me faire peur ! Ce que tu es terrible ! Faut-il que j’aille chercher ta miche ?

– Comme tu veux.

– Ah, voilà que j’ai oublié ! Il y a une lettre pour toi. Elle est arrivée hier, tu n’étais pas là.

– Une lettre ! Pour moi ! De qui ?

– De qui, je ne sais pas. J’ai payé trois kopecks au facteur. Tu les rendras, dis ?

Mais apporte-la, au nom de Dieu, apporte-la ! cria Raskolnikov ému, – mon Dieu !

Un instant plus tard, la lettre était là.

– C’est bien ça, elle est de ma mère, département de R…

Il avait pâli en la prenant. Il y avait déjà longtemps qu’il n’avait plus reçu de lettre ; mais quelque chose d’autre encore lui serra le cœur.

Nastassia, va-t’en, je t’en supplie ; voilà tes trois kopecks, seulement, je t’en prie, va-t’en vite !

La lettre tremblait dans ses mains ; il ne voulait pas l’ouvrir devant elle : il voulait rester seul à seul avec cette lettre. Quand Nastassia fut sortie, il porta rapidement l’enveloppe à ses lèvres et l’embrassa ; il regarda encore longtemps l’écriture de l’adresse, l’écriture connue, si chère, petite et penchée de sa mère qui, jadis, lui avait appris à lire et à écrire. Il ne se hâtait pas de l’ouvrir ; on eût dit qu’il craignait quelque chose. Enfin, il l’ouvrit. La lettre était épaisse, compacte ; deux grandes feuilles étaient couvertes d’une fine écriture.

« Mon cher Rodia, – écrivait la mère, – voilà déjà plus de deux mois que je n’ai plus conversé avec toi par écrit, ce qui me faisait souffrir moi-même et m’empêchait parfois de dormir, à force de penser. Mais sans doute tu ne m’accuseras pas de ce silence indépendant de ma volonté. Tu sais combien je t’aime ; tu es tout pour nous, pour Dounia et moi ; tu es notre espoir. Qu’advint-il de moi quand j’ai appris que tu avais quitté l’université et il y a déjà plusieurs mois, faute de moyens et que les leçons et tes autres ressources t’avaient fait défaut ! Avec ma pension de cent vingt roubles annuels il m’était impossible de t’aider. Tu sais que les quinze roubles que je t’ai envoyés, voici quatre mois, avaient été empruntés sur le compte de cette même pension à un marchand d’ici, Vassili Ivanovitch Vakhrouchine. C’est un homme bon, ancien ami de ton père. Lui ayant donné le droit de percevoir la pension à ma place, j’ai dû attendre jusqu’à ce que la dette fût couverte, ce qui n’arriva que maintenant et, ainsi, je n’ai rien pu t’envoyer ces derniers temps. Mais maintenant, grâce à Dieu, je crois que je pourrai te faire parvenir quelque chose ; d’ailleurs, nous pouvons même nous vanter de quelque fortune, ce de quoi je m’empresse de t’entretenir.

» Et, en premier lieu, devines-tu, mon cher Rodia, que ta sœur vit avec moi depuis un mois et demi déjà et que nous ne nous quitterons plus ? Gloire à Toi, Seigneur, ses tourments sont finis, mais je veux te raconter tout dans l’ordre, pour que tu saches ce qui est advenu et ce que nous t’avons caché jusqu’à présent. Lorsque tu m’écrivis, il y a de cela deux mois, que tu avais entendu quelqu’un dire que Dounia souffrait beaucoup à cause des Svidrigaïlov et que tu me demandas des explications précises – que pouvais-je alors t’écrire en réponse ? Si je t’avais révélé toute la vérité, tu aurais sans doute tout abandonné et tu serais venu ici, même à pied, car je te connais suffisamment et n’ignore pas que tu n’aurais supporté qu’on offense ta sœur. J’étais au désespoir, mais que faire ? Et, en outre, j’ignorais alors toute la vérité. La principale difficulté résidait dans le fait que Dounétchka, lorsqu’elle est entrée l’année passée dans leur maison en qualité de gouvernante, a pris cent roubles d’avance, sous condition de les rembourser par des prélèvements sur son traitement mensuel et, par conséquent, elle ne pouvait laisser la place sans s’être acquittée de la dette. Cette somme (maintenant, mon cher Rodia, je peux tout t’expliquer), elle l’a prise surtout pour pouvoir t’envoyer les soixante roubles dont tu avais grand besoin, et que tu as reçus de nous l’année passée. Nous t’avons alors trompé toutes les deux en t’écrivant que cela provenait des économies de Dounia, qu’elle avait déjà avant son entrée chez Svidrigaïlov, mais ce n’était pas ainsi ; maintenant je te dis toute la vérité, parce que tout a changé brusquement, grâce à Dieu, vers un mieux ; et encore, pour que tu saches combien tu es aimé de Dounia et quel cœur est le sien. En effet, M. Svidrigaïlov la traitait mal au début, se permettait des grossièretés, des impolitesses et des moqueries à table à son égard… Mais je ne veux pas me lancer dans tous ces tristes détails pour ne pas t’agiter sans raison, maintenant que tout est fini. En bref, nonobstant la manière, bonne et noble, de Marfa Pètrovna – l’épouse de M. Svidrigaïlov – et de toute la maison, cette vie avait été très dure pour Dounia, surtout quand M. Svidrigaïlov se trouvait – suivant son ancienne habitude de régiment – sous l’influence de Bacchus.

» Mais que découvrit-on plus tard ! Imagine-toi que cet extravagant avait conçu depuis longtemps pour Dounia une passion cachée sous sa conduite grossière et dédaigneuse à son égard. Peut-être se faisait-il honte à lui-même et était-il épouvanté, se voyant, lui, homme d’âge et père de famille, en proie à des espoirs si légers, et, de ce fait, en voulait-il à Dounia. Peut-être, au contraire, voulait-il cacher la vérité aux yeux des autres par sa grossièreté et son ironie. Mais, finalement, il ne put se retenir et osa faire à Dounia une proposition ouverte et abominable, lui promettant toutes sortes de récompenses et, de plus, lui offrant de partir avec elle dans un autre village ou bien à l’étranger. Peux-tu t’imaginer toutes ses souffrances ? Quitter l’emploi sur l’heure était difficile, non pas uniquement à cause de la dette, mais pour épargner Marfa Pètrovna qui aurait pu concevoir des doutes, ce qui aurait amené des discussions familiales. Et pour Dounia elle-même c’eût été un grand scandale qui ne se serait pas passé ainsi. Ces diverses raisons empêchèrent Dounia d’espérer quitter avant six semaines cette maison affreuse. Évidemment, tu n’ignores pas combien Dounia est intelligente et quel ferme caractère est le sien. Dounétchka peut supporter beaucoup et, dans les situations extrêmes, trouver en elle suffisamment de force pour ne rien perdre de son énergie. Elle ne m’écrivait même rien à ce sujet, pour ne pas me troubler, quoique nous nous donnions souvent de nos nouvelles. Le dénouement fut inattendu.

» Marfa Pètrovna entendit par hasard, dans le jardin, son mari supplier Dounia et, saisissant mal la situation, accusa celle-ci de tout, pensant que c’était sa faute. Il se passa entre eux, dans le jardin, une scène épouvantable : Marfa Pètrovna osa porter des coups à Dounia, ne voulut pas entendre raison, cria elle-même durant toute une heure, et, finalement, ordonna que l’on me ramène Dounia, en ville, dans une simple télègue de moujik, où l’on jeta toutes ses affaires, ses robes, son linge, comme ils étaient, sans rien emballer ni ranger. À ce moment, il se mit à pleuvoir à verse et Dounia, outragée et déshonorée, dut faire ces dix-sept verstes avec le moujik, dans une télègue découverte. Pense maintenant, qu’aurais-je pu t’écrire en réponse à la lettre que j’ai reçue de toi il y a deux mois ? J’étais au désespoir ; je ne pouvais te décrire la scène, car tu aurais été malheureux, chagriné et indigné, et qu’y pouvais-tu, après tout ? Te perdre toi-même, peut-être ? Et puis, Dounétchka me l’avait interdit ; et compléter la lettre avec des futilités à propos de n’importe quoi, quand un tel chagrin me pesait sur le cœur, cela je ne le pouvais pas. Pendant tout un mois les potins allèrent leur train dans notre ville et c’en était arrivé au point que nous ne pouvions même plus aller à l’église, à cause du mépris que l’on nous témoignait et des chuchotements ; il y eut même devant nous des conversations désobligeantes. Nous n’avions plus d’amis, personne ne nous saluait plus, et j’ai appris avec certitude que des commis de magasin et certains employés avaient voulu nous faire une basse offense en enduisant de goudron la porte de notre maison, ce qui amena notre propriétaire à exiger que l’on s’en allât. Tout cela était motivé par Marfa Pètrovna qui eut le temps d’accuser et de calomnier Dounia dans toutes les maisons de la ville. Elle connaît tout le monde ici. Ce mois-ci elle vint constamment en ville et, comme elle aime à jaser et à parler de ses affaires familiales et, surtout, à exposer à chacun ses griefs vis-à-vis de son mari, ce qui est très mal, elle colporta toute l’aventure dans un temps très court, non seulement en ville, mais encore dans tout le district. Je tombai malade, Dounétchka, elle, fut plus solide que moi, si tu avais vu comme elle supportait tout ! C’est elle encore qui me consolait et m’encourageait ! C’est la bonté même !

» Mais Dieu a été miséricordieux, nos tourments ont été abrégés : M. Svidrigaïlov se ravisa, ayant eu pitié de Dounia, et apporta à Marfa Pètrovna la preuve complète et évidente de l’innocence totale de Dounétchka, c’est-à-dire la lettre que Dounia avait été obligée de lui écrire – encore avant que Marfa Pètrovna les eût surpris au jardin, – pour décliner des demandes d’explications personnelles et de rendez-vous secrets, dont il la pressait, lettre qui, après le départ de Dounétchka, resta dans les mains de M. Svidrigaïlov. Dans cette lettre elle lui faisait reproche, de la façon la plus véhémente et indignée, du peu de noblesse de sa conduite à l’égard de Marfa Pètrovna, faisait valoir qu’il était père de famille et, enfin, que c’était très abominable de sa part, de tourmenter et de rendre malheureuse ainsi une pauvre jeune fille sans défense et déjà suffisamment éprouvée sans cela. En un mot, cher Rodia, cette lettre était si noble et si touchante que j’ai sangloté en la lisant et qu’actuellement encore il m’est impossible de la relire sans pleurer. En outre, pour justifier Dounia, les domestiques témoignèrent et révélèrent qu’ils en savaient davantage que ne le supposait M. Svidrigaïlov, ce qui arrive toujours dans ces cas-là. Marfa Pètrovna fut absolument consternée et « de nouveau anéantie », comme elle dit elle-même, mais en revanche, elle fut complètement convaincue de l’innocence de Dounétchka et le lendemain même, le dimanche, elle alla en droite ligne à la cathédrale, les larmes aux yeux, prier à genoux la Sainte Vierge de lui donner la force d’endurer cette dernière épreuve et de remplir son devoir. Ensuite, elle vint chez nous tout droit de l’église, sans s’arrêter chez personne ; elle nous raconta tout, pleura amèrement et, dans une parfaite contrition, embrassa Dounia en lui demandant pardon. Le matin même, sans tarder, si peu que ce soit, elle partit droit de chez nous faire le tour de toutes les maisons de la ville pour établir partout la grandeur des sentiments et la pureté de la conduite de Dounétchka, cela en termes élogieux pour celle-ci et en versant d’abondantes larmes. Mais cela ne suffit pas : elle montra et lut à haute voix, à tous, la lettre de Dounétchka à M. Svidrigaïlov et elle en a même fait prendre des copies (ce qui me semble superflu). De cette façon, elle dut mettre plusieurs jours d’affilée à faire sa tournée, car certains s’étaient froissés que d’autres eussent eu sa préférence. Finalement il s’établit un roulement et tout le monde sut que tel jour Marfa Pètrovna allait lire la lettre dans telle maison et l’on se réunissait pour cette lecture, même si on l’avait déjà écoutée plusieurs fois chez soi ou chez des amis, suivant l’ordre. Mon opinion est qu’il y avait beaucoup, vraiment beaucoup d’excès dans ceci, mais ainsi est faite Marfa Pètrovna. En tout cas, elle rétablit l’honneur de Dounétchka et toute l’abomination de cette affaire retomba, comme une honte indélébile, sur le mari qui était le seul coupable, à tel point que j’en ai eu quelque commisération ; on a vraiment jugé trop durement cet insensé. On se mit tout de suite à inviter Dounia pour des leçons dans certaines autres maisons, mais elle refusa. En général, tout le monde lui témoigna tout à coup beaucoup de respect. Tout cela aida à l’événement imprévu qui change toute notre destinée.

» Apprends, cher Rodia, qu’on a demandé la main de Dounia et qu’elle a déjà accepté, ce de quoi je m’empresse de t’instruire. Et quoique cela se fît sans que tu donnes ton conseil, tu ne nous en feras pas grief, à moi et à ta sœur, je l’espère, car, comme tu le verras plus loin, de par cette affaire elle-même, il nous a été impossible d’attendre et de la remettre jusqu’à l’arrivée de la réponse. D’ailleurs, tu n’aurais pu, de loin, juger de tout exactement. Voici comment cela est arrivé : Il est déjà conseiller de cour, son nom est Piotr Pètrovitch Loujine, il est parent éloigné de Marfa Pètrovna qui a beaucoup aidé à cette affaire. Il nous a transmis son désir de nous connaître par son intermédiaire. Il a été reçu récemment, a pris le café et le jour suivant nous a écrit en nous exposant sa demande avec politesse et en demandant une réponse rapide. C’est un homme d’affaires fort occupé, il doit partir bientôt pour Petersbourg et, de ce fait, chaque instant a pour lui son prix. Évidemment nous étions au début un peu abasourdies, car tout cela s’est passé très vite et d’une façon inattendue. Nous avons réfléchi et examiné la situation ensemble toute la journée. C’est un homme digne de confiance et de moyens assurés, il travaille dans deux entreprises et possède déjà un certain avoir. Évidemment il a déjà quarante-cinq ans, mais il est agréable d’aspect et possède encore un certain prestige auprès des femmes ; il est d’ailleurs extrêmement posé et convenable, quoique un peu morose et, dirait-on, condescendant. Mais peut-être n’est-ce, en somme, qu’une première impression. Et je t’avertis, cher Rodia, quand tu le verras à Petersbourg – ce qui arrivera très prochainement – ne le juge pas avec trop de rapidité et de feu, comme il est dans ta nature, si, au premier coup d’œil, quelque chose ne te plaisait pas en lui. Je t’avertis en tout cas, quoique je sois sûre qu’il te fera une bonne impression. Et, d’ailleurs, pour connaître n’importe qui, il faut prendre contact progressivement et prudemment, pour ne pas tomber dans l’erreur et la prévention, qu’il est bien difficile de corriger et d’effacer par après. Mais Piotr Pètrovitch est, du moins d’après de nombreux indices, un homme absolument honorable. Lors de sa première visite, il nous a dit qu’il était un homme positif, mais qu’il admettait – ainsi qu’il s’exprima lui-même « les convictions de nos dernières générations » et qu’il était hostile aux préjugés. Il a dit encore beaucoup de choses, car il est quelque peu fat, je crois, et il aime beaucoup qu’on l’écoute, mais ce n’est presque pas un défaut. Je n’ai évidemment pas bien compris, mais Dounia m’a expliqué que, quoique d’une instruction peu étendue, il est intelligent et, croit-elle, bon. Tu connais le caractère de ta sœur, Rodia. C’est une jeune fille ferme, pondérée, patiente et magnanime, quoiqu’elle ait une âme ardente, ce que j’ai bien étudié en elle. Évidemment, ni d’un côté ni de l’autre, il n’est question d’un violent amour ; mais Dounia est une jeune fille intelligente et en même temps un être noble, un ange qui se fera un devoir de faire le bonheur de son mari, si celui-ci, de son côté, prenait soin de son bonheur à elle, ce de quoi nous n’avons, jusqu’ici, pas de grandes raisons de douter, quoique, à vrai dire, la chose se fit un peu vite. D’ailleurs, c’est un homme très intelligent et prudent et il comprendra lui-même, évidemment, que son propre bonheur se fera dans la mesure où Dounétchka elle-même sera heureuse avec lui. Peuvent-elles entrer en ligne de compte les quelconques inégalités de caractère, les vieilles habitudes et même certaines divergences dans les idées (ce qui est inévitable, même dans les unions les plus heureuses) ; à ce propos Dounétchka m’a dit qu’elle compte sur elle-même, qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter et qu’elle pourra supporter beaucoup, sous la condition que les relations futures soient honnêtes et justes.

» L’aspect d’un homme est fort trompeur. Lui, par exemple, m’a semblé un peu rude ; mais cela peut provenir précisément de sa droiture d’âme, et c’est évidemment ainsi. Par exemple, lors de sa deuxième visite (sa demande était déjà acceptée), au cours de la conversation, il a dit que, déjà avant d’avoir connu Dounia, il avait décidé de prendre pour épouse une jeune fille honnête, mais sans dot, et qui ait nécessairement déjà connu la détresse ; car, a-t-il expliqué, un mari ne doit être redevable de rien à sa femme et il vaut beaucoup mieux que celle-ci le considère comme un bienfaiteur. J’ajoute qu’il s’était exprimé moins brusquement et plus affablement que je ne puis écrire, car j’ai oublié les termes exacts qu’il a employés ; je ne me souviens que de l’idée et d’ailleurs il ne l’a nullement dit avec mauvaise intention, mais visiblement, cela lui a échappé en parlant et il a même essayé, ensuite, d’adoucir et de corriger ses paroles ; mais à moi, cela me sembla quand même un peu rude et je l’ai dit plus tard à Dounia. Mais celle-ci me répondit avec quelque dépit que « les paroles ne sont pas les actes » et c’est évidemment juste. Avant de se décider, Dounétchka n’a pas dormi de toute la nuit et, croyant que je dormais, elle s’est levée et a marché de longues heures de long en large dans la chambre ; enfin elle s’est mise à genoux et a prié longtemps et ardemment devant l’icône et le matin elle m’a déclaré qu’elle avait pris une résolution.

» J’ai déjà dit que Piotr Pètrovitch part maintenant pour Petersbourg ; il a là-bas des affaires importantes en cours et il veut y ouvrir un cabinet d’avoué. Il s’occupe depuis longtemps d’affaires de contentieux et il vient de gagner un procès important. Il est nécessaire qu’il se rende à Petersbourg également à cause d’une affaire importante en instance au Sénat. De sorte, cher Rodia, qu’il peut t’être, à toi également, fort utile en tout, et Dounia et moi avons déjà décidé que, dès maintenant, tu pourrais commencer résolument ta future carrière et considérer ton avenir comme nettement déterminé. Ah ! Si cela se pouvait ! Ce serait un tel avantage que l’on ne pourrait le considérer autrement que comme une charité directe du Tout-Puissant envers nous. Dounia ne fait qu’en rêver. Nous avons risqué quelques mots, déjà, à ce sujet à Piotr Pètrovitch. Il s’exprima avec prudence et dit que, bien entendu, comme il ne peut pas se passer de secrétaire, il préférait, évidemment, payer le traitement à un parent plutôt qu’à un étranger, si seulement ce parent a les aptitudes nécessaires pour cette fonction (comme si toi, tu n’avais pas ces aptitudes !). Mais il formula tout de suite le doute que tes études universitaires te laissent assez de temps pour travailler avec lui. C’était tout pour cette fois, mais Dounia ne pense plus qu’à cela. Elle est depuis plusieurs jours dans une sorte de fièvre et elle a déjà fait tout un projet, dans lequel tu pourrais devenir plus tard l’adjoint et même l’associé de Piotr Pètrovitch dans ses affaires juridiques, d’autant plus que tu es toi-même à la Faculté de Droit.

» Moi, Rodia, je suis tout à fait d’accord avec elle et je partage tous ses plans et espoirs, croyant leur réalisation très vraisemblable et ce malgré l’actuelle attitude hésitante, fort compréhensible, de Piotr Pètrovitch (car tu lui es encore inconnu). Dounia croit fermement qu’elle arrivera à tout par sa bonne influence sur son futur mari, et de cela elle est convaincue. Évidemment, nous nous sommes bien gardées de laisser percer quoi que ce fût de ces projets éloignés devant Piotr Pètrovitch, et, surtout, que tu deviendras son associé. C’est un homme positif et, sans doute, l’eût-il pris très sèchement et tout cela lui eût semblé n’être que des songes creux ! Ni moi ni Dounia ne lui avons encore dit mot de notre espérance qu’il nous prête la main pour t’aider pécuniairement dans tes études pendant que tu es à l’université ; nous n’en avons pas parlé pour cette raison, d’abord, que cela se fera de soi-même plus tard et que, sans doute, sans paroles superflues, il l’offrira lui-même (je voudrais le voir refuser cela à Dounétchka) et d’autant plus vite que tu pourras devenir son bras droit au bureau et recevoir alors cette aide, non pas comme un bienfait, mais sous forme d’un traitement bien gagné. Ainsi Dounétchka veut-elle tout arranger, et je suis tout à fait d’accord avec elle. En deuxième lieu, nous n’en avons pas parlé parce que je voulais absolument te mettre sur un pied d’égalité avec lui, lors de votre rencontre.

» Lorsque Dounia parlait de toi avec enthousiasme, il répondait qu’il faut d’abord voir soi-même un homme de près pour le juger, et qu’il se réserve, lorsqu’il fera ta connaissance, de se faire une opinion à ton sujet. Tu sais, mon très cher Rodia, il me paraît, pour certaines raisons (raisons qui, du reste, ne se rapportent pas du tout à Piotr Pètrovitch, mais qui sont des raisons propres, personnelles, des raisons de vieille femme peut-être), il me semble que je ferais peut-être mieux, après les noces, de vivre à part, comme je vis maintenant, et non pas avec eux. Je suis sûre, absolument, qu’il sera si généreux et si plein de tact qu’il m’invitera de lui-même et me proposera de ne plus quitter ma fille, et s’il ne m’en a touché mot, c’est, évidemment, que cela va de soi ; mais je n’accepterai pas. J’ai souvent observé dans la vie que les maris ne tiennent pas aux belles-mères et moi, non seulement je ne désire pas être à la charge de quelqu’un, mais je veux être libre, tant que j’ai un coin et des enfants pareils à toi et à Dounétchka. Si possible, je m’installerai près de vous car, Rodia, j’ai gardé le plus agréable pour la fin : sache, mon cher petit, que sans doute très bientôt, nous nous réunirons tous trois ensemble et que nous pourrons nous embrasser après ces trois années de séparation !

» Il est déjà tout à fait certain que moi et Dounia nous nous rendrons à Petersbourg ; quand, précisément, je ne sais mais en tout cas très, très bientôt, et même peut-être dans une semaine. Tout dépend des dispositions prises par Piotr Pètrovitch, lequel, dès qu’il se sera orienté à Petersbourg, nous le fera immédiatement savoir. Il voudrait, d’après certains calculs, hâter le mariage dans la mesure du possible et même, s’il y a moyen, le célébrer pendant les jours gras actuels ou, si cela ne réussissait pas, à cause de la brièveté du délai, alors immédiatement après les fêtes. Ah ! Avec quelle joie vais-je te serrer sur mon cœur ! Dounia est tout agitée par la joie de te revoir, et elle a dit une fois, par plaisanterie, que cela suffisait déjà pour qu’elle épouse Piotr Pètrovitch. Un ange, voilà ce qu’elle est ! Elle ne t’ajoute rien de sa main à cette lettre, mais elle m’a dit de t’écrire qu’elle a tant et tant à te dire qu’elle ne peut se décider à prendre la plume, car en quelques lignes, il est impossible de rien raconter et que cela ne ferait que l’agiter ; elle veut que je t’embrasse bien fort et que je t’envoie un nombre incalculable de baisers. Malgré le fait que nous nous verrons, très bientôt, personnellement, je t’enverrai quand même, un de ces jours, de l’argent ; autant qu’il me sera possible. Maintenant que tout le monde a su que Dounétchka se marie avec Piotr Pètrovitch et que mon crédit s’est tout à coup accru, je sais, à coup sûr, qu’Aphanassi Ivanovitch me concédera, sur le compte de la pension, peut-être même jusqu’à soixante-quinze roubles et ainsi je t’enverrai sans doute vingt-cinq et peut-être trente roubles. Je t’aurais envoyé plus, mais j’ai peur, à cause des frais de voyage, bien que Piotr Pètrovitch ait déjà été si bon de prendre sur lui une partie de ces frais.

» Plus précisément, il a lui-même proposé de faire parvenir nos bagages et notre grand coffre (je ne sais au juste comment, par des amis, je pense), néanmoins, nous devons compter avec les premiers jours à Petersbourg, où l’on ne peut arriver sans argent. Dounétchka et moi nous avons, du reste, tout calculé avec exactitude et il en résulte que les frais ne seront pas élevés. D’ici à la gare du chemin de fer il n’y a que quatre-vingt-dix verstes et nous nous sommes déjà arrangées, pour le trajet, avec un moujik-roulier ; et de là, nous continuerons très bien en troisième classe. De cette façon, je réussirai sans doute à t’envoyer, non pas vingt-cinq, mais trente roubles. En voilà assez : deux feuilles toutes remplies, et il ne me reste plus de place ; toute notre histoire ; il est vrai qu’il s’est accumulé tant d’événements !

» Et maintenant, mon incomparable Rodia, je t’embrasse en attendant notre prochaine entrevue et je te donne ma bénédiction. Aime Dounia, ta sœur, Rodia ; aime-la comme elle t’aime, et sache qu’elle t’aime sans bornes, plus qu’elle-même. C’est un ange et toi, Rodia, tu es tout pour nous, tu es tout notre espoir. Sois heureux, et nous le serons également. Pries-tu Dieu, Rodia, comme avant, et crois-tu en la bonté de notre Créateur et Rédempteur ? j’ai peur, dans mon cœur, que tu n’aies été touché par la récente incrédulité à la mode ? Si c’est ainsi, alors, je prie pour toi. Rappelle-toi, cher Rodia, comme dans ton jeune âge, encore du vivant de ton père, tu balbutiais des prières sur mes genoux et comme alors nous étions heureux ! Adieu, ou mieux, au revoir ! Je t’embrasse bien fort, je t’embrasse sans fin.

» Tienne jusqu’à la mort,

» Poulkhéria Raskolnikova. »

Pendant toute cette lecture, le visage de Raskolnikov était baigné de larmes, mais quand il eut fini, il était pâle, convulsé et un sourire lourd, bilieux, méchant, tordait ses lèvres. Il appuya la tête sur son oreiller maigre et sale et sa pensée s’agita. Enfin l’air et la place lui manquèrent dans son réduit jaune, pareil plutôt à une armoire ou à un coffre. Son regard et ses pensées voulaient un espace libre. Il saisit son chapeau et sortit, cette fois-ci, sans craindre de rencontres dans l’escalier ; il n’y pensait plus. Il se dirigea vers l’Île Vassili par la perspective V., comme s’il s’y hâtait pour une affaire importante, mais suivant son habitude, il marchait sans faire attention au chemin, se murmurant quelque chose entre les dents et même se parlant à haute voix, ce qui étonnait considérablement les passants. Beaucoup le prirent pour un ivrogne.

IV

Cette lecture l’avait profondément ému. Quant au point principal, cependant, il n’en douta pas un instant, même pendant qu’il lisait la lettre. La question en elle-même était résolue pour lui et résolue définitivement : « Ce mariage ne se fera pas tant que je vivrai, et au diable le sieur Loujine ! »

« Car c’est évident », murmurait-il, souriant et supputant d’avance, avec méchanceté, le succès de sa décision. « Non, la maman, non, Dounia, vous ne m’abuserez pas !… Et elles cherchent encore à s’excuser de ne m’avoir pas demandé mon avis et d’avoir décidé l’affaire sans moi ! Comment donc ! Elles pensent qu’il n’est plus possible de rompre maintenant ; possible ou pas possible nous le verrons bien ! Quelle excuse capitale ; « Car c’est un homme d’affaires, Piotr Pètrovitch, un homme tellement affairé qu’il ne peut se marier autrement qu’en chaise de poste, voire en chemin de fer.

» Non, Dounétchka, je vois tout et je sais tout ce que tu as à me dire ; je sais à quoi tu as réfléchi toute la nuit en marchant de long en large dans la chambre, et pour qui tu as prié devant l’icône de Notre-Dame de Kasan qui se trouve dans la chambre à coucher de la maman. Il est bien dur de gravir le Golgotha. Hum… Ainsi donc, c’est décidé définitivement : vous épousez un homme d’affaires, un homme positif, Avdotia Romanovna, un homme qui possède son capital propre (qui possède déjà son capital propre, cela fait plus posé, plus impressionnant) ; il travaille dans deux entreprises et il partage les convictions de nos dernières générations (comme écrit la maman) et il est « croit-elle », bon, comme remarque Dounia elle-même. Ce « croit-elle » c’est plus splendide que tout ! Et cette même Dounétchka va épouser ce « croit-elle » ! Splendide ! Splendide !

« … Curieux, quand même, pourquoi la maman m’a raconté ces « nouvelles générations » ? Est-ce simplement pour définir le personnage, ou dans un but plus éloigné : me disposer favorablement à l’égard de Loujine ? Ah ! Les malignes ! Il serait curieux d’élucider une circonstance encore : jusqu’à quel point se sont-elles ouvertes l’une à l’autre, ce jour-là, cette nuit-là, et pendant tout le temps qui a suivi ? Tous les mots ont-ils été prononcés entre elles, ou bien toutes deux ont-elles compris qu’elles ont la même chose sur le cœur et dans l’esprit, qu’il n’y a plus rien à dire et qu’il est inutile de parler. C’était probablement bien ainsi, on voit ça à la lettre. Il a semblé rude à la maman, un peu, et, la naïve maman, ne va-t-elle pas faire des réflexions à Dounia ! Et celle-ci, évidemment, s’est fâchée et a répondu avec quelque dépit : Comment donc ! Qui ne se mettrait en rage quand l’affaire est évidente, sans tergiversations possibles, alors que c’est déjà décidé, et qu’il est inutile de parler. Et que m’écrit-elle là : « Aime Dounia, Rodia, car elle t’aime plus qu’elle-même… », n’est-ce pas le remords qui la tourmente secrètement, le remords de s’être résolue à sacrifier sa fille à son fils. « Tu es notre espoir, tu es tout pour nous ! » Ah ! la maman !… » La colère montait en lui de plus en plus et s’il avait en ce moment rencontré M. Loujine, il lui semblait qu’il l’aurait tué.

« Hum, c’est vrai, continua-t-il, suivant le tourbillon de sa pensée, c’est vrai que, pour connaître quelqu’un, « il faut prendre contact progressivement et prudemment » ; mais M. Loujine est clair. Surtout, c’est « un homme affairé, et, croit-elle, bon » : ce n’est pas une paille, il prend le transport des bagages sur soi, il fait parvenir le grand coffre à ses frais ! Comment ne serait-il pas bon ? Et elles deux, la fiancée et la mère, louent un moujik, avec une télègue couverte de nattes (je sais comment cela va, là-bas !). Ce n’est rien ! Il n’y a que quatre-vingt-dix verstes, « et de là, nous continuerons très bien en troisième classe », quelque mille verstes. Et c’est raisonnable : bien obligé de faire avec ce que l’on a. Mais, M. Loujine, et alors quoi ? Elle est quand même votre fiancée… Et vous ne pouviez pas ne pas savoir que la mère emprunte de l’argent sous la garantie de sa pension !

Évidemment, vous avez ici une affaire commerciale commune, une entreprise à avantages absolus et à parts égales, alors, les frais par moitié : le pain et le sel en commun mais le tabac séparément, d’après le dicton. Pour ce cas-ci, l’hommes d’affaires les a tant soit peu trompées : le bagage coûte moins cher que leur transport personnel et sans doute, même, ne lui coûtera-t-il rien du tout. Ne voient-elles donc rien, ou ne veulent-elles pas voir ? Et penser que ce ne sont là que de petites fleurs, et que les véritables fruits sont encore à venir ! Quelle est la question importante, ici ? Ce n’est nullement l’avarice, la rapacité, mais le ton de tout cela. Car c’est cela, l’avenir, c’est ce qui sera après le mariage, ceci est augural… Et la maman, pourquoi triomphe-t-elle, en somme ? Avec quoi va-t-elle arriver à Petersbourg ? Avec trois roubles d’argent ou avec deux « billets » comme dit l’autre…, la vieille… hum ! De quoi espère-t-elle vivre à Petersbourg, ensuite ? Car elle a déjà pu deviner, je ne sais selon quels indices, qu’il lui sera impossible de vivre avec Dounia après les noces, même au début. Le cher homme s’est sans doute trahi ici, il a fait ses preuves, quoique la maman s’en soit défendue, « mais, dit-elle, je refuserai ». À quoi pense-t-elle ? Sur qui compte-t-elle ? Sur les cent-vingt roubles de la pension, à diminuer de la dette à Aphanassi Ivanovitch ? Elle tricote bien ces fichus d’hiver et elle brode des manchettes en usant ses vieux yeux. Mais ces fichus-là n’augmentent la pension que de vingt roubles par an, je le sais bien, moi. Alors c’est quand même sur la noblesse de M. Loujine qu’elles comptent : « Il m’invitera de lui-même », il te suppliera sans doute. Compte dessus ! Et c’est ainsi que cela se passe chez ces admirables âmes à la Schiller : elles vous ornent le personnage de plumes de paon, jusqu’au dernier moment ; elles comptent sur le bien et non sur le mal, quoiqu’elles pressentent le revers de la médaille, mais jamais elles ne se diront le mot véritable : sa seule pensée les crispe, elles se défendent de la vérité des pieds et des mains jusqu’à ce que le personnage ainsi orné leur pose lui-même un crapaud dans l’assiette. Il serait curieux de savoir si M. Loujine est décoré ; je parie qu’il a l’ordre de Sainte-Anne, et qu’il le porte aux dîners d’entrepreneurs et de marchands. Et il le portera sans doute au mariage ! Après tout qu’il aille au diable !…

» Laissons la maman, que le Seigneur soit avec elle, c’est ainsi qu’elle est. Mais Dounia ? Mais Dounia, que faites-vous ? Dounia, chérie, je vous connais ! Vous aviez déjà dix-neuf ans passés quand je vous ai vue la dernière fois, mais je vous avais déjà comprise. La maman écrit que « Dounétchka saura beaucoup supporter ». Si elle a su supporter M. Svidrigaïlov, avec tous ses désavantages, c’est que, réellement, elle sait supporter beaucoup. Et maintenant, vous avez imaginé, avec la maman, que vous saurez supporter aussi M. Loujine ; M. Loujine qui expose les avantages de prendre femme parmi les miséreuses à combler de bienfaits par le mari, et qui l’expose presque à la première entrevue. Mettons que cela lui ait « échappé », bien qu’il soit un homme rationnel (mais alors, peut-être que cela ne lui a pas échappé du tout et qu’au contraire il avait l’intention de s’expliquer le plus rapidement possible ?). Et Dounia, alors ? Dounia ! Elle ! Pour elle, l’homme est clair, et il faudra vivre avec cet homme. Elle aurait mangé du pain noir et bu de l’eau, mais son âme, elle ne l’aurait pas vendue, mais sa liberté morale, elle ne l’aurait pas échangée contre du confort, ni donnée pour tout le Slesvig-Holstein et non seulement pour M. Loujine. Non, Dounia n’était pas ainsi, tant que je l’ai connue et… et évidemment elle n’a pas changé maintenant ! Est-il nécessaire de le dire ! Les Svidrigaïlov, c’était pénible ! C’était pénible de traîner toute sa vie comme gouvernante, de district en district, pour deux cents roubles, mais je sais quand même que ma sœur se serait faite le nègre d’un planteur, ou d’un Letton misérable aux gages d’un Allemand de la Baltique plutôt que d’avilir son esprit et son sens moral en se liant pour toujours – par avantage personnel – avec un homme qu’elle ne respecte pas et avec qui elle n’a que faire ! Et même si M. Loujine était coulé tout entier en or pur ou taillé dans un diamant, elle n’aurait pas voulu devenir la concubine légale de M. Loujine ! Pourquoi consent-elle maintenant ? Que cache-t-on ici ? Quelle est la solution de la devinette ? L’affaire est claire : pour soi-même, pour son confort personnel, même pour sauver sa vie, elle ne se vendrait pas ; mais pour un autre elle se vend ! Pour quelqu’un de cher, d’adoré, elle se vendrait ! Voilà en quoi consiste tout notre secret : pour son frère, pour sa mère, elle se vendrait ! Elle vendrait tout ! Oh ! Au besoin, nous saurions comprimer un peu notre sens moral ; notre liberté, notre tranquillité et même notre conscience, tout cela à la friperie ! Gâchée la vie ! Pourvu que ces êtres chers soient seulement heureux. Mais ce n’est pas tout. Nous inventerons une casuistique propre, nous nous instruirons chez les jésuites et, sans doute, nous nous calmerons pour quelque temps, nous nous convaincrons que c’est réellement ainsi que cela doit être, car la fin est bonne. Voilà comment nous sommes et tout est limpide comme du cristal. Bien sûr, il s’agit de Rodion Romanovitch Raskolnikov, c’est lui qui est au premier plan. Comment donc, elle peut assurer son bonheur, payer ses études, le faire associer dans une entreprise, lui enlever tout souci de l’avenir ; sans doute deviendra-t-il riche plus tard, et terminera-t-il sa vie en homme honorable, respecté et peut-être même célèbre ! Et la mère ? Mais il y a Rodia, l’inestimable Rodia, l’aîné ! Comment ne pas sacrifier même une telle fille à un tel premier-né ! Oh ! cœurs chers et injustes ! Et quoi encore ! Sonètchka, Sonétchka Marméladovna, Sonètchka éternelle, tant que le monde sera monde ! Et ce sacrifice-là, ce sacrifice, vous l’avez bien mesuré ? Oui ? Est-il à la mesure de vos forces ? Sera-t-il efficace ? Est-il raisonnable ? Conceviez-vous, Dounétchka, que le sort de Sonètchka n’est pire en rien que le vôtre avec M. Loujine ? « Il n’est pas question d’un violent amour », écrit la maman. Et si non seulement « il n’est pas question d’un violent amour », mais au contraire, s’il y a déjà de l’aversion, du mépris, du dégoût, alors quoi ? Il en sortira que, à nouveau, il faudra « observer la propreté ». N’est-ce pas ainsi ? Comprenez-vous, comprenez-vous ce que signifie pareille propreté ? Comprenez-vous que la propreté Loujine et la propreté Sonètchka, c’est la même chose, et peut-être même pire, plus sordide, plus vile, car chez vous, Dounétchka, il y a quand même le calcul d’un surplus de confort et là, il s’agit simplement de crever de faim ou non ! « Elle coûte cher, bien cher, pareille propreté » Dounétchka ! Et après, si c’est au-dessus de vos forces, vous vous repentirez ? Toute la douleur, la tristesse, les malédictions, les larmes, tout cela caché de tous, car quand même vous n’êtes pas Marfa Pètrovna ! Et qu’adviendra-t-il de la mère ? Car elle est déjà maintenant inquiète et torturée ; et alors, quand elle verra clair ? Et moi ?… Ah ! mais çà ? Ah, mais qu’avez-vous donc bien pu penser de moi ? Je ne veux pas de votre abnégation, Dounétchka, je n’en veux pas, la maman ! Cela ne sera pas tant que je vivrai, cela ne sera pas, cela ne sera pas ! Je n’accepte pas ! ».

Subitement, il reprit ses sens et s’arrêta.

« Cela ne sera pas ? Et que feras-tu pour que cela ne soit pas ? Tu le défendras ? Et de quel droit ? Que peux-tu leur promettre de ton côté pour avoir ce droit-là ? De leur consacrer toute ta vie, tout ton avenir, dès que tu auras fini tes études et obtenu une place ? Connu ! Sornettes que tout cela. Et maintenant ?

» C’est tout de suite qu’il faut faire quelque chose, ne le comprends-tu pas ? Tu les dépouilles toi-même. L’argent, lui, s’obtient au prix de la pension hypothéquée et des Svidrigaïlov. Comment vas-tu les protéger contre les Svidrigaïlov, contre Aphanassi Ivanovitch Vakhrouchine, toi futur millionnaire, toi, Zeus disposant de leurs destinées ? Dans dix ans ? Mais, dans dix ans, ta mère sera aveugle à force de fichus et, sans doute, de larmes ; elle aura dépéri à force de jeûnes. Et ta sœur ? eh bien, imagine-toi un peu ce qui peut advenir de ta sœur dans dix ans, ou pendant ces dix ans ? Tu as deviné ? ».

Ainsi s’excitait-il et se torturait-il lui-même non sans quelque délectation. Du reste, toutes ces questions n’étaient ni neuves ni imprévues, mais bien anciennes et maintes fois ressassées. Il y a déjà longtemps qu’elles lui déchiraient le cœur. Il y avait déjà très longtemps qu’était née cette angoisse, qu’elle s’était développée, s’était accumulée et, ces derniers temps, elle avait mûri et s’était concentrée, prenant la forme d’une terrible, d’une féroce, d’une fantastique question. Question qui avait harassé son cœur et sa tête et qui demandait une solution immédiate. La lettre de sa mère l’avait secoué comme un coup de foudre. Il était clair que ce n’était pas le moment de se livrer à l’angoisse, à la souffrance intellectuelle passive devant l’insolubilité de la question, mais qu’il fallait au plus vite faire quelque chose ; agir tout de suite. Il fallait à tout prix se décider à quelque chose, ou bien…

« Ou bien tout à fait renoncer à la vie ! », s’exclama-t-il hors de lui-même, accepter son sort avec résignation, comme il est, une fois pour toutes, tout étouffer en soi-même, renoncer à agir, à vivre, à aimer ! ».

« Comprenez-vous, comprenez-vous, Monsieur, ce que cela signifie quand on ne sait plus où aller ? », se rappela-t-il en pensant tout à coup à la question que Marméladov lui avait posée la veille, « car il faut bien que chacun puisse aller quelque part… »

Tout à coup, il frissonna : une idée, l’idée d’hier, repassa rapidement dans sa mémoire. Mais ce ne fut pas l’idée qui le fit frissonner. Il savait bien, il pressentait qu’elle reviendrait nécessairement et il l’attendait ; et puis, elle ne datait nullement d’hier. La différence était dans ce qu’il y avait un mois, et hier même, ce n’était encore qu’un rêve, tandis qu’à présent… à présent, il ne le voyait plus comme un rêve, mais sous un aspect terrible, totalement inconnu. Il le pressentit… Il ressentit un choc intérieur et sa vue se troubla.

Il regarda hâtivement autour de lui. Quelque chose lui manquait. Il voulait s’asseoir et cherchait un banc. Il était en ce moment au boulevard K… et aperçut un banc à une centaine de pas. Il y alla aussi vite qu’il put, mais en chemin, il se produisit un incident qui retint pendant quelques minutes toute son attention.

En cherchant le banc des yeux, il avait remarqué une femme qui marchait à une vingtaine de pas devant lui, mais son attention ne s’y arrêta pas tout d’abord, comme d’ailleurs elle ne s’attachait à rien de ce qui se passait devant ses yeux. Il lui était arrivé bien des fois, par exemple, de rentrer chez lui sans se rappeler le chemin suivi et il ne prenait plus garde à cette inattention. Mais cette femme qui le précédait avait quelque chose d’étrange qui attirait les regards, et son attention se fixa peu à peu sur elle – d’abord de mauvaise grâce et avec quelque dépit et, ensuite, avec de plus en plus d’intensité. Il voulut tout à coup savoir ce qui, en fin de compte, lui paraissait étrange en elle. C’était probablement une jeune fille, une adolescente ; elle marchait en plein soleil, nu-tête, sans ombrelle et sans gants et elle balançait drôlement ses bras. Elle était vêtue d’une robe de soie légère mais celle-ci était bizarrement mise, à peine boutonnée, déchirée derrière, près de la taille : tout un morceau d’étoffe pendait et flottait. Un petit fichu entourait son cou nu mais il était mis tout de travers. Enfin, le pas de la jeune fille n’était pas ferme ; elle trébuchait et vacillait dans tous les sens. Raskolnikov eut finalement son attention complètement éveillée. Il arriva à sa hauteur, tout près du banc, où elle venait de s’affaler dans le coin, la tête renversée sur le dossier, les yeux fermés, apparemment épuisée à l’extrême. Après l’avoir examinée, il vit tout de suite qu’elle était ivre. Cette scène était étrange et atroce. Il se demanda s’il avait bien vu. Il avait devant lui un petit visage, très jeune, seize ans tout au plus, quinze peut-être, un joli, un mince visage de blonde, mais tout échauffé et bouffi. La jeune fille ne semblait plus consciente ; elle croisait les jambes plus qu’il ne fallait ; elle ne se rendait évidemment pas compte qu’elle se trouvait en rue.

Raskolnikov ne s’assit pas, mais ne voulant pas partir, resta perplexe devant elle. Ce boulevard était toujours peu fréquenté et maintenant, à deux heures de l’après-midi et par cette chaleur, il était tout à fait désert. Toutefois, à l’écart, à une quinzaine de pas, sur le côté de l’allée, s’était arrêté un monsieur qui, visiblement, voulait aussi approcher la jeune fille dans une intention quelconque. Il l’avait probablement vue également et avait voulu la rejoindre, mais Raskolnikov l’avait gêné. Il lui jetait des regards furieux essayant toutefois que l’autre ne les remarquât pas et attendait impatiemment son tour et que le fâcheux déguenillé s’en aille. La situation était évidente. Le monsieur avait une trentaine d’années ; il était gras, pétri de sang et de lait, il avait des lèvres roses, de petites moustaches et une mise fort soignée. Raskolnikov s’emporta, se fâcha violemment. Il eut envie de blesser d’une façon ou d’une autre ce dandy grassouillet. Il laissa la jeune fille un moment et s’avança vers lui.

– Eh là ! vous Svidrigaïlov ! Que cherchez-vous ici ? lui cria-t-il en serrant les poings et en ricanant, les lèvres baveuses de rage.

– Que signifie ? demanda rudement l’homme en fronçant les sourcils et le prenant de haut.

– Fichez-moi le camp, voilà tout !

– Comment oses-tu, coquin !

Et il leva sa canne. Raskolnikov se jeta sur lui, ne s’étant même pas rendu compte que cet homme solide aurait pu maîtriser facilement deux hommes de sa force. Mais, en ce moment, quelqu’un le saisit vigoureusement par derrière ; c’était un agent.

– Allons, Messieurs, il est défendu de se battre sur la voie publique. Que vous faut-il ? Qui êtes-vous ? demanda-t-il à Raskolnikov avec sévérité après avoir considéré ses haillons.

Raskolnikov le regarda avec attention. Il avait une brave figure de soldat, des moustaches blanches et des yeux sensés.

– C’est vous qu’il me faut, s’exclama-t-il, le saisissant par la main. Je suis Raskolnikov, ancien étudiant.

– Vous pouvez le savoir, dit-il, s’adressant au Monsieur, et vous, venez, je vais vous montrer quelque chose…

Et il entraîna l’agent par la main, vers le banc.

– Voilà, regardez, tout à fait ivre, elle est venue par le boulevard. Je ne sais quel est son milieu, mais il ne semble pas qu’elle soit du métier. Le plus probable c’est qu’on l’a fait boire et puis qu’on en a abusé… la première fois… vous comprenez ? Et puis on l’a lâchée, ainsi dans la rue. Regardez comme la robe est déchirée, regardez comme elle en est revêtue : elle a été habillée, ce n’est pas elle-même qui s’est vêtue ainsi et ce sont des mains inexpérimentées qui l’ont fait, des mains d’homme. Cela se voit. Et maintenant regardez par là : ce dandy avec lequel je voulais me battre m’est inconnu ; c’est la première fois que je le vois ; mais il a aussi remarqué en chemin la jeune fille, ivre, inconsciente, et il a fortement envie de l’approcher et de l’entraîner – tant qu’elle est dans cet état là. – C’est certainement ainsi, croyez-moi, je ne me trompe pas. J’ai moi-même vu comme il l’observait et la surveillait, mais je l’ai gêné et il attend que je m’en aille. Le voilà maintenant qui s’est écarté et fait semblant de rouler une cigarette… Comment faire pour l’empêcher d’emmener la jeune fille ? Comment la reconduire chez elle ? Réfléchissez un peu.

L’agent avait immédiatement tout compris. L’attitude du gros monsieur était évidente ; il restait la jeune fille. Le vieux soldat se pencha sur elle pour l’examiner de plus près et une réelle compassion se peignit sur ses traits.

– Quelle misère ! dit-il, branlant la tête ; tout à fait une enfant. On l’a trompée pour sûr. Écoutez, Mademoiselle, se mit-il à appeler, où habitez-vous ?

La jeune fille ouvrit des yeux fatigués et hagards, regarda stupidement ceux qui la questionnaient et fit de la main le geste de les chasser.

– Voilà, dit Raskolnikov (il fouilla dans sa poche, sortit vingt kopecks que par chance il avait encore), voilà, prenez un fiacre et dites au cocher de la ramener à son adresse. Seulement, il nous faut connaître son adresse !

– Mademoiselle ! Mademoiselle ! recommença l’agent, ayant accepté l’argent, je prendrai tout de suite un fiacre et je vous reconduirai moi-même. Où désirez-vous aller ? Comment ? Où demeurez-vous ?

– … la paix ! m’ennuient !… murmura la jeune fille et elle secoua de nouveau sa main.

– Ah, là, là ! Comme c’est mal ! Vous n’avez pas honte, Mademoiselle ? Quelle honte ! (Il branla de nouveau la tête, apitoyé et indigné.) En voilà un problème ! fit-il, s’adressant à Raskolnikov, puis d’un coup d’œil, il réexamina celui-ci des pieds à la tête. Sans doute lui sembla-t-il vraiment étrange de porter de telles guenilles et de donner de l’argent.

– Est-ce loin que vous l’avez trouvée ? lui demanda-t-il.

– Je vous le dis : elle marchait devant moi sur le boulevard. Parvenue au banc, elle s’y effondra.

– Quelles mœurs maintenant de par le monde, mon Dieu, quelle honte ! Si jeunette et déjà ivre ! Trompée, c’est bien ça ! Voilà la robe qui est déchirée… Quelle débauche par ces temps-ci ! Et probablement de bonne naissance, des gens ruinés sans doute… Il y en a beaucoup comme ça maintenant. Elle semble être choyée, comme une demoiselle, – et il se pencha de nouveau sur elle.

Peut-être avait-il aussi des filles comme elle, comme des demoiselles, et l’air choyées, avec des allures de jeunes filles bien élevées.

– Ce qui est surtout important, s’inquiétait Raskolnikov, c’est de ne pas la laisser à ce goujat ! Car il va l’outrager ! Cela crève les yeux, ce qu’il veut. La canaille ! Il ne part pas !

Raskolnikov parlait haut en le montrant de la main. L’autre entendit, voulut se fâcher à nouveau, mais se ravisa et se contenta d’un regard plein de mépris. Ensuite il s’écarta encore de dix pas et s’arrêta à nouveau.

– Ne pas la lui donner, c’est possible, répondit le sous-officier pensivement. Pourvu qu’elle dise où la mener car sinon… Mademoiselle ! Eh ! Mademoiselle ! dit-il de nouveau.

La jeune fille ouvrit brusquement les yeux, comme si elle venait de comprendre quelque chose ; elle se leva du banc et se mit à marcher dans la direction d’où elle était venue.

– Ah ! les effrontés ; ils m’ennuient ! articula-t-elle avec le même geste de la main.

Elle marchait vite en vacillant aussi fort qu’auparavant. Le dandy la suivit, sans la perdre des yeux, mais il prit l’autre allée.

– Ne craignez rien, je ne le laisserai pas faire, dit le vieux soldat moustachu avec décision, et il les suivit.

– Quelle dépravation, ces temps-ci ! répéta-t-il à haute voix en soupirant.

À cet instant, Raskolnikov sentit une impulsion soudaine qui le retourna complètement.

– Écoutez un peu ! Eh là ! cria-t-il au vieux soldat.

Celui-ci revint sur ses pas.

– Laissez ! Laissez tomber ! Pourquoi ? Laissez-le s’amuser un peu (il montra le dandy). Qu’est-ce que ça peut vous faire ?

L’agent ne comprenait pas et il le regardait avec des yeux ronds. Raskolnikov se mit à rire.

– Ah ! Eh ! – fit le vieux soldat, et, après un geste de la main, il se remit en route derrière le dandy et la jeune fille, prenant sans doute Raskolnikov pour un fou ou pour quelque chose de pire encore.

« Il a emporté mes vingt kopecks, dit Raskolnikov avec rancœur quand il fut seul, « Qu’il en prenne autant de l’autre, qu’il laisse la fille aller avec lui et que c’en soit fini… Que me suis-je mêlé de l’aider ? Est-ce à moi d’offrir mon aide ? Ai-je le droit de secourir ? Qu’ils s’entre-dévorent les uns les autres tout vifs, qu’est-ce que cela peut me faire ? Et comment ai-je osé me départir de ces vingt kopecks ! Étaient-ils donc à moi ?

Malgré ces étranges paroles, il eut une sensation très pénible. Il s’assit sur le banc resté vide. Sa pensée était éparpillée… il lui était difficile pour l’instant de concrétiser la maudite pensée. Il aurait voulu oublier tout, s’endormir, et puis, se réveiller et recommencer sa vie…

« Pauvre petite », dit-il, jetant un coup d’œil sur le coin du banc, à présent inoccupé. « Elle reviendra à elle, pleurera, ensuite sa mère n’ignorant plus rien, la battra d’abord, puis, la fouettera douloureusement et ignominieusement et sans doute la chassera… Et si elle ne la chasse pas, alors l’affaire sera quand même flairée par les Daria Franzevna, et voilà la petite passant de main en main… Alors, tout de suite l’hôpital (et c’est toujours ainsi avec celles qui ont des mères très vertueuses et qui polissonnent en cachette) et alors… alors, de nouveau l’hôpital… le vin, les cabarets… et de nouveau l’hôpital… dans deux, trois ans, la voilà mutilée, après avoir vécu dix-huit ou dix-neuf ans en tout et pour tout… En ai-je vu, ainsi ! Et comment fait-on pour qu’elles soient ainsi ?… Ah ! Après tout, laissons ! C’est ainsi que cela doit être. Un certain pourcentage, dit-on, doit s’en aller chaque année… au diable, sans doute pour rafraîchir les autres et ne pas les gêner. Un certain pourcentage ! Ils ont de bien gentils mots : ils sont si apaisants, si scientifiques. On vous dit : un certain pourcentage, et il ne faut donc plus s’en préoccuper. Si, parfois, on employait un autre mot, alors… ce serait, peut-être, plus inquiétant. Et qu’arriverait-il si Dounétchka tombait dans le pourcentage ?… Si pas dans celui-ci, dans un autre ?

« Mais où vais-je ? », se demanda-t-il brusquement. « Bizarre. Je suis bien sorti dans un but. Après avoir lu la lettre, je suis sorti… J’y suis : j’allais chez Rasoumikhine dans l’île de Vassili ; maintenant, je me rappelle. Mais pour quoi faire, en somme ? Et de quelle manière cette idée d’aller chez Rasoumikhine m’est-elle venue juste à ce moment ? C’est étrange. »

Il s’étonnait lui-même. Rasoumikhine était un de ses anciens camarades d’étude. Il était remarquable qu’à l’université, Raskolnikov n’eut presque pas d’amis ; il évitait tout le monde, n’allait chez personne, n’aimait pas recevoir. Du reste, tout le monde se détourna rapidement de lui. Il ne participait ni aux réunions, ni aux conversations, ni aux amusements, ni à rien. Il travaillait beaucoup, sans se ménager, et on le respectait pour cette raison, sans l’aimer. Il était très pauvre, dédaigneux, fier et peu communicatif, comme s’il gardait quelque secrète pensée. Nombre de ses camarades trouvaient qu’il les considérait comme des enfants, de haut, et comme s’il leur était supérieur en développement intellectuel, en science, en convictions, et qu’il traitait leurs idées et leurs intérêts comme quelque chose d’inférieur.

Pour quelle raison s’était-il lié avec Rasoumikhine ? – lié n’est pas le mot – mais il était simplement plus communicatif et plus ouvert avec lui. D’ailleurs, il était impossible d’avoir d’autres relations avec Rasoumikhine. C’était un garçon extraordinairement gai et expansif, bon jusqu’à la candeur. Du reste, sous cette simplicité, se cachait de la profondeur et de la dignité. Les meilleurs parmi ses camarades le comprenaient ; tout le monde l’aimait. Il n’était pas bête du tout quoique, en effet, parfois un peu naïf. Son aspect était expressif : grand, maigre, toujours mal rasé, noir de cheveux. Parfois il se déchaînait et passait pour un hercule. Une fois la nuit, en joyeuse compagnie, il étala d’un coup de poing un agent de près de six pieds et demi de haut. Il savait boire sans frein, mais il savait ne pas boire du tout ; parfois il polissonnait au delà des limites permises, mais il pouvait s’en abstenir tout à fait. Rasoumikhine était encore remarquable par le fait qu’aucun insuccès ne le troublait jamais et qu’aucune circonstance fâcheuse ne semblait lui peser. Il pouvait loger fût-ce sur le toit, souffrir une faim infernale et un froid extraordinaire. Il était très pauvre et se subvenait à lui-même, se procurant de l’argent par des travaux. Il connaissait une foule de sources où il pouvait puiser de l’argent, en le gagnant bien entendu. Une fois, il ne chauffa pas sa chambre pendant tout un hiver et assura que c’était plus agréable ainsi, car, dans le froid, l’on dort mieux. Actuellement, il avait été forcé de quitter l’université, mais pas pour longtemps, et il se hâtait, en travaillant de toutes ses forces, à redresser la situation, pour pouvoir continuer ses études. Raskolnikov n’était plus venu chez lui depuis bien quatre mois et Rasoumikhine ne savait même pas où il demeurait. Une fois, il y a deux mois, ils s’étaient rapidement croisés en rue, mais Raskolnikov se détourna et passa même sur l’autre trottoir pour qu’il ne le remarquât pas. Rasoumikhine, quoique l’ayant bien vu, passa outre, ne voulant pas humilier son ami.

V

« Il est vrai qu’il y a quelque temps, je voulais demander à Rasoumikhine qu’il me trouve du travail, des leçons ou n’importe quoi… », pensait Raskolnikov, « mais en quoi peut-il m’aider maintenant ? Admettons qu’il me procure des leçons, admettons même qu’il partage son dernier kopeck (s’il en a un), de sorte que je puisse acheter des bottes et remettre mon costume en ordre pour aller aux leçons… hum… Et après ? Que peut-on faire avec quelques pièces de cuivre ? Est-ce cela que je cherche ? Non, il est inutile d’aller chez Rasoumikhine… »

La question de savoir pourquoi il allait chez Rasoumikhine l’inquiétait plus qu’il ne se l’avouait ; il cherchait avec angoisse un sens inquiétant à cet acte, à tout prendre ordinaire.

« Est-il possible que j’aie voulu arranger tout au moyen de Rasoumikhine, que j’y aie vu la solution ? », se demandait-il avec étonnement.

Il méditait, se passait la main sur le front et – bizarrement, comme par hasard, après une longue incertitude – une pensée très étrange lui traversa l’esprit.

« Hum… chez Rasoumikhine », fit-il soudainement et tout à fait tranquillement, comme s’il s’agissait là d’une résolution définitive, « J’irai chez Rasoumikhine, évidemment… mais, pas aujourd’hui… J’irai chez lui après cela, quand cela sera fait et que tout ira autrement… »
Brusquement, il reprit conscience. « Après cela », s’exclama-t-il, s’arrachant du banc, « mais cela se fera-t-il donc ? est-il vraiment possible que cela se fasse ? »

Il quitta le banc et se mit en route, presque en courant ; il voulait rentrer chez lui, mais un invincible dégoût le retint : aller là-bas dans ce coin, dans cette répugnante armoire où cela mûrissait déjà depuis plus d’un mois ! Il continua son chemin sans but.

Ses frissons nerveux devenaient fébriles ; il avait froid malgré cette chaleur étouffante. Il se mit à observer avec attention les objets situés sur son chemin, avec effort, comme s’il cherchait à tout prix une distraction ; mais cela lui réussissait mal et il retombait constamment dans son rêve. Quand, après un frisson, il relevait la tête et regardait autour de lui, il oubliait tout de suite à quoi il avait pensé et quel chemin il avait pris. Il traversa ainsi toute l’île Vassili, passa le pont sur la petite Neva et s’engagea dans les Îles. La fraîcheur de la verdure plut tout d’abord à ses yeux fatigués, habitués à l’atmosphère poussiéreuse de la ville, à la chaux et au cortège écrasant des gros immeubles. Ici, il n’y avait ni chaleur suffocante, ni puanteur, ni débit de boissons. Mais bientôt cette sensation agréable se mua en impression maladive et énervante. Parfois il s’arrêtait devant quelque villa revêtue de ses atours de verdure, regardait au travers de la grille ; il voyait des femmes parées sur les terrasses et les balcons et des enfants qui couraient dans les jardins. C’étaient les fleurs qui le retenaient le plus et qu’il regardait surtout. Il rencontrait aussi des calèches somptueuses, des cavaliers et des amazones ; il les suivait des yeux avec curiosité et les oubliait avant qu’ils fussent hors de vue. Un moment, il s’arrêta et compta la monnaie qui lui restait ; il n’avait plus qu’environ trente kopecks : « Vingt à l’agent, trois à Nastassia pour la lettre, donc j’ai donné quarante-sept ou cinquante kopecks hier à Marméladov », calcula-t-il, mais il oublia tout de suite dans quel but il avait sorti l’argent de sa poche. Il s’en souvint quand il passa devant une auberge et sentit qu’il avait faim. Il entra, but un verre de vodka et acheta un petit gâteau fourré. Il l’acheva sur le chemin. Il y avait déjà longtemps qu’il n’avait bu de vodka et l’effet de celui-ci fut immédiat quoiqu’il n’eût bu qu’un seul verre. Ses jambes se firent pesantes et il éprouva un fort besoin de sommeil. Il se dirigea vers sa demeure, mais ayant atteint l’île Poetr, il s’arrêta, fatigué à l’extrême ; il quitta la route, s’engagea dans les buissons, se laissa choir sur l’herbe et s’endormit immédiatement.

Dans un état morbide, les rêves se distinguent souvent par le relief, la clarté et la grande ressemblance avec la réalité. Il se forme parfois des tableaux horribles, mais la mise en scène et le processus même de la représentation sont si vraisemblables, si pleins de détails tellement délicats et inattendus mais correspondant si artistiquement à la plénitude du tableau, que celui qui rêve ne saurait en imaginer de pareils, éveillé, fût-il un artiste comme Pouchkine ou Tourguéniev. Ces rêves-là, ces rêves morbides produisent une forte impression sur un organisme ébranlé et excité et restent longtemps en mémoire.

Raskolnikov fit un songe affreux, il rêva de son enfance, dans sa petite ville. Il a sept ans et se promène avec son père, hors de celle-ci, vers le soir. Il fait gris, étouffant. Les lieux sont pareils à ceux de ses souvenirs, et même les détails sont moins effacés dans son rêve que dans sa mémoire. La petite ville est bâtie dans une plaine rase, sans même un saule ; très loin, à l’horizon, s’étire la ligne sombre d’un petit bois. À quelques pas du dernier potager de la ville se trouve une taverne, une grande taverne qui faisait toujours une impression désagréable sur lui, qui l’effrayait même lorsqu’il passait devant la bâtisse en se promenant avec son père. Là, il y avait toujours foule ; on braillait, on s’esclaffait, on se querellait ; des voix éraillées beuglaient des chansons infâmes ; des bagarres y éclataient souvent ; aux alentours rôdaient des trognes avinées et effrayantes… En les croisant, il se serrait tout tremblant contre son père. Près de la taverne, la route était poussiéreuse, et la poussière toute noire. La route serpentait, et, trois cents pas plus loin, contournait, à droite, le cimetière de la ville. Au milieu du cimetière se trouvait une église avec une coupole verte où il allait à l’office deux fois par an avec son père et sa mère, lorsqu’on célébrait le service des morts à la mémoire de sa grand-mère, morte déjà depuis longtemps et qu’il n’avait jamais vue. Ils prenaient alors avec eux une koutia sur un plat blanc noué d’une serviette ; la koutia était sucrée et des grains de raisin secs dessinaient une croix sur le riz. Il aimait cette église et les antiques icônes sans revêtements qui s’y trouvaient, ainsi que le vieux prêtre à la tête branlante. À côté du tombeau de sa grand-mère, recouvert d’une dalle, se trouvait la petite tombe de son frère puîné, mort à six mois, et qu’il n’avait pas connu non plus ou dont il ne pouvait se souvenir. On lui avait appris qu’il avait eu un petit frère et chaque fois qu’il visitait le cimetière, il faisait respectueusement et religieusement le signe de la croix devant la tombe, s’inclinait et la baisait. Et voilà qu’il rêve : lui et son père cheminent vers le cimetière et passent devant la taverne ; il s’accroche à la main de son père et jette des coups d’œil effrayés au cabaret. Une circonstance spéciale éveille son intérêt : cette fois-ci, il y a des réjouissances, il s’y presse une foule de bourgeoises parées, de paysannes accompagnées de leurs maris et toutes sortes de gens équivoques. L’ivresse est générale, et tout le monde chante. Près du perron de la taverne se trouve une télègue, un de ces immenses fardiers traînés par des chevaux de trait et qui servait au transport des marchandises et des tonneaux de vin. Il avait toujours aimé regarder ces formidables chevaux à longue crinière, aux grosses pattes, qui marchent tranquillement, d’un pas mesuré, en traînant toute une montagne derrière eux, comme s’il leur était plus aisé de traîner la charge que de ne pas la traîner. Mais maintenant – fait bizarre – à cette grande télègue est attelée une maigre petite rosse rouanne, une de ces rosses de paysan qui – il l’avait vu souvent – s’éreintent à traîner une grosse charge de bûches ou de foin, qui parfois s’enlisent dans la boue ou se coincent dans une ornière. Alors les paysans les fouettent si douloureusement, si douloureusement, parfois même sur le museau ou les yeux, qu’il en a pitié, si pitié qu’il est prêt à fondre en larmes et que sa maman, toujours, doit l’éloigner de la fenêtre. Et voilà qu’il entend un grand tapage : de la taverne sortent de vigoureux moujiks, avec des cris, des chansons, des balalaïkas. Des moujiks ivres, habillés de chemises rouges et bleues et de souquenilles jetées sur les épaules. « En voiture ! En voiture, tout le monde ! hurle l’un d’eux, un jeune homme avec un large cou et un visage charnu et rouge comme une carotte. J’emmène tout le monde ! En voiture ! » Mais des rires et des exclamations retentissent tout de suite.

– C’est cette rosse-là qui va nous emmener !

– N’es-tu pas fou, Mikolka ? Atteler cette petite jument à une telle télègue !

– Ce rouan-là ! Il a bien vingt ans, camarades !

– Montez ! J’emmène tout le monde ! crie de nouveau Mikolka, sautant le premier dans la télègue, s’emparant des rênes et se dressant de toute sa taille à l’avant. Le bai est parti tout à l’heure avec Matveï, crie-t-il de la télègue, et cette rosse, mes amis, me fait tourner les sangs, pour un peu, je la tuerais ; une bouche inutile, voilà ce qu’elle est. Montez, vous dis-je ! Je la mettrai au galop, elle devra bien se mettre au galop ! Et il prend le fouet en main, se préparant avec joie à frapper la bête.

– Montez donc ! Quoi ! s’esclaffe-t-on dans la foule. Vous voyez bien qu’elle galopera !

– Voilà bien dix ans qu’elle n’a plus galopé !

– Elle galopera !

– Pas de pitié, les amis, prenez tous des fouets et allez-y !

– Vas-y ! Fouette-la !

Tout le monde s’entasse dans la télègue de Mikolka avec des cris et des rires bouffons. Six hommes sont montés déjà, et il y a place encore. Ils emmènent une femme, grasse, rose. Elle est vêtue d’andrinople, porte une coiffe brodée de perles et est chaussée de souliers de paysanne. Elle casse des noisettes en riant doucement. Tout autour, dans la foule, on rit aussi : comment ne rirait-on pas à l’idée de cette pauvre petite jument efflanquée qui va traîner toute cette charge au galop ! Deux jeunes paysans, dans la télègue, s’emparent de fouets pour aider Mikolka. On entend : « Hue ! ». La rosse tire tant qu’elle peut, et non seulement ne se met pas au galop, mais ne parvient même pas à avancer au pas. Elle agite ses pattes, s’essouffle, ploie sous les coups des trois fouets qui tombent en grêle sur ses flancs. La foule et les occupants de la télègue rient de plus belle mais Mikolka rage et fouette la jument à coups redoublés comme si vraiment il croit qu’elle se mettra au galop.

– Laissez-moi monter aussi, les amis ! s’écrie un gars de la foule, séduit à son tour.

– Grimpe ! Grimpez tous ! hurle Mikolka. Elle emmènera tout le monde ! Je la fouetterai jusqu’à ce qu’elle crève.

Et il frappe, il frappe, et, dans sa rage, ne sait plus que faire pour la torturer plus encore.

– Papa, papa, crie Rodia à son père, papa, que font-ils ? Papa, ils frappent le pauvre petit cheval !

– Viens, viens ! dit son père. Ils sont ivres, ils s’amusent, les brutes. Viens, ne regarde pas.

Et le père veut l’emmener, mais il s’arrache de sa main et court comme un fou vers le petit cheval. La pauvre jument est déjà bien mal en point. Elle s’essouffle, s’arrête, fait un dernier effort, est prête à tomber.

– Fouette jusqu’à ce qu’elle crève ! crie Mikolka. C’en est fait. Qu’elle crève !

– Tu ne portes donc pas de croix au cou, démon ! crie un vieillard dans la foule.

– As-tu jamais vu, une pareille rosse devoir tirer une telle charge ! ajoute un autre.

– Tu l’éreinteras ! crie un troisième.

– Touche pas ! C’est mon bien ! J’en fais ce qui me plaît ! Montez encore ! Montez tous ! Je veux à toute force qu’elle se mette au galop !…

Il y a tout à coup une explosion de rires : la jument ne peut plus souffrir les coups redoublés, et, dans son impuissance, se met à ruer. Même le vieux ne peut pas s’empêcher de sourire. Vraiment, a-t-on jamais vu cela, une rosse aussi efflanquée se mettre à ruer !

Deux gars de la foule saisissent des fouets et courent de part et d’autre de la jument pour la fouetter de plus belle.

– Sur le museau ! Frappe-la sur les yeux ! Sur les yeux ! hurle Mikolka.

– Une chanson, les amis ! crie quoiqu’un de la télègue.

On entend une chanson de ribaud, les tambourins, les sifflets accompagnent les refrains. La femme casse des noisettes et rit doucement.
Rodia court vers le petit cheval, le dépasse et voit les coups de fouet s’abattre sur ses yeux, sur ses yeux même. Son cœur se serre, ses larmes coulent. Un coup de fouet l’atteint à la figure ; il ne sent rien ; il crie ; il s’élance vers le vieillard aux cheveux blancs qui secoue la tête et semble désapprouver tout cela. Une paysanne le prend par la main et veut l’entraîner, mais il se sauve et s’élance à nouveau vers le cheval. La jument est à bout de forces mais essaie encore de ruer.

– Ah ! toi, démon ! s’écrie Mikolka en proie à la rage.

Il rejette le fouet, se baisse, extrait du fond du chariot un gros et long brancard, le prend par le bout et le soulève avec effort au-dessus de la bête.

– Il la fendra ! crie-t-on tout autour.

– Il la tuera !

– C’est mon bien ! hurle Mikolka, et, à toute volée, il abat le brancard. On entend un coup sourd.

– Fouettez-la ! Fouettez ! N’arrêtez pas ! crient des voix dans la foule.

Et Mikolka lève une deuxième fois le brancard et un deuxième coup s’abat sur le dos de la pauvre rosse. Sa croupe fléchit, mais elle se redresse et tire, tire de ses dernières forces dans tous les sens. Mais de tous les côtés une demi-douzaine de fouets s’abattent sans relâche sur elle ; le brancard se relève et retombe une troisième puis une quatrième fois ; régulièrement. La colère étouffe Mikolka parce qu’il n’a pas su la tuer du premier coup.

– Elle est solide ! crie-t-on autour de lui.

– La voilà qui va tomber, pour sûr, les amis, c’est la fin crie un amateur.

– Une hache, il nous faudrait une hache, quoi ! Finissons-en d’un coup, crie un troisième.

– Sacré nom ! Écartez-vous ! crie Mikolka à tue-tête. Il jette le brancard, fouille à nouveau dans la télègue et s’empare d’un levier de fer. Gare ! hurle-t-il, et, de toutes ses forces, il l’abat sur son pauvre cheval. Le coup porte ; la petite jument vacille, se tasse, ébauche l’effort de tirer, mais le levier retombe sur son dos et elle s’écroule comme si on lui avait coupé les quatre pattes d’un coup.

– Achève ! hurle Mikolka en sautant comme un fou du chariot.

Quelques gars, aussi rouges et aussi ivres que lui, se saisissent de n’importe quoi, du brancard, de fouets, de bâtons, et courent à la jument mourante. Mikolka se met sur le côté et continue à la frapper du levier sur le dos. La rosse tend le museau, exhale lourdement un dernier souffle et meurt.

– Achevée ! crie-t-on à l’entour.

– Pourquoi refusait-elle de galoper !

– C’est mon bien ! crie Mikolka, tenant toujours son levier à la main et les yeux injectés de sang.

Il est là, comme s’il regrettait de n’avoir plus rien à battre.

– Pour sûr que tu n’as pas de croix au cou ! se met-on déjà à crier dans la foule.

L’enfant ne se possède plus. Il fend la foule, se précipite avec un cri sur le malheureux cheval, enlace sa tête inanimée et sanglante, embrasse ses yeux, ses lèvres… Puis, brusquement, il saute sur ses pieds et s’élance comme un fou sur Mikolka. À ce moment, son père, qui le cherchait depuis longtemps, le saisit enfin et l’emmène loin de là.

– Viens ! Viens ! lui dit-il. Viens à la maison !

– Papa ! Pourquoi… ont-ils tué le pauvre cheval ?

Les sanglots lui coupent la respiration et les mots s’échappent comme des cris de sa poitrine oppressée.

– Ils sont ivres ; ils s’amusent. Tout cela ne nous regarde pas. Viens, dit le père.

Rodia se blottit contre lui, mais un poids lui oppresse la poitrine. Il veut reprendre son souffle… crier… et se réveille.

Il était baigné de sueur, essoufflé, les cheveux humides ; il se souleva épouvanté.

« Dieu merci, ce n’était qu’un rêve ! », dit-il en s’asseyant sous un arbre, cherchant à reprendre haleine. « Mais qu’est-ce que cela signifie ? Un rêve aussi ignoble ! Vais-je avoir une mauvaise fièvre ? »

Tout son corps était comme brisé ; il se sentait l’âme trouble et assombrie. Il s’appuya des coudes sur les genoux et se mit la tête dans les paumes des mains.

« Mon Dieu ! », s’exclama-t-il, « est-il possible, est-il vraiment possible que je prenne réellement une hache, que je la frappe à la tête, que je fende son crâne… que je glisse dans du sang poisseux et tiède, que je brise le cadenas, que je vole en tremblant… et que je me cache, tout couvert de sang… avec la hache… Mon Dieu ! Vraiment… ? »

Il frémissait en prononçant ces paroles.

« À quoi pensais-je ? », continua-t-il, penchant à nouveau la tête comme profondément stupéfait. « Je savais bien que je ne le supporterais pas, alors, pourquoi me suis-je torturé jusqu’à présent ? Hier, hier même, quand je suis allé faire cet… essai, hier même, j’ai clairement compris que je ne supporterais pas… À quoi pensais-je ? Pourquoi ai-je douté jusqu’ici ? Hier, en descendant l’escalier, je me suis dit que c’était vil, lâche, bas, abject… La seule idée de la réalité m’avait donné la nausée et m’épouvantait.

« Non, je ne le supporterai pas, je ne le supporterai pas ! Admettons qu’il n’y ait aucune erreur dans mes calculs ; admettons même que tous les calculs établis au cours du mois précédent soient clairs comme le jour et soient exacts comme l’arithmétique. Mon Dieu, mais, même dans ce cas, je ne me déciderais pas ! Je ne puis le supporter, je ne le supporterais pas ! Pourquoi, pourquoi, jusqu’ici… »

Se levant, il jeta un regard surpris autour de lui, comme s’il était décontenancé de s’être égaré là, et il s’achemina vers le pont T… Son visage était livide, ses yeux luisaient, ses membres étaient endoloris, mais il put tout à coup respirer librement. Il se sentit l’âme légère et paisible, libérée de la lourde charge qui l’écrasait depuis si longtemps. « Mon Dieu », suppliait-il, « montre-moi ma voie, et moi, je renonce à ce rêve de damné ! ».

Passant le pont, il regarda avec calme et douceur la Neva et l’éclat splendidement rouge du soleil couchant. Malgré son épuisement, il ne sentait même pas la fatigue. C’était comme si l’abcès de son cœur, mûrissant depuis un mois, venait de crever. La liberté ! La liberté ! Il était maintenant libéré de cet enchantement, de cette fascination, de cet envoûtement !

Plus tard, quand il se souvint de tout ce qui lui était arrivé ces jours-là, de minute en minute, de point en point, il fut toujours saisi d’un étonnement superstitieux en souvenir d’une certaine circonstance, du reste nullement extraordinaire, mais qui lui sembla alors comme quelque prédétermination de son destin : il ne comprit jamais pourquoi, harassé comme il l’était, et ayant toutes les raisons de rentrer en droite ligne chez lui, il passa par la place Sennoï où il n’avait que faire. Le crochet n’était pas long, mais absolument inutile. Évidemment, il lui était arrivé des dizaines de fois, de rentrer chez lui sans se souvenir du chemin qu’il avait pris. Mais pourquoi, se demanda-t-il toujours, la rencontre si décisive et au plus haut point fortuite qui eut lieu place Sennoï, où, encore une lois, il n’avait que faire, pourquoi cette rencontre se produisit-elle précisément à cette heure, à cette minute de son existence, quand son esprit était ainsi disposé et quand les circonstances étaient telles que seule cette rencontre pouvait produire l’effet le plus décisif et le plus définitif sur toute sa destinée ? Comme si elle l’y avait attendu !

Il était près de neuf heures lorsqu’il passa place Sennoï. Les marchands des échoppes et des étalages en plein air, ainsi que les commerçants qui tenaient les grandes et les petites boutiques, fermaient leurs établissements, enlevaient et rangeaient leurs marchandises et s’en allaient chez eux, comme les clients, d’ailleurs. Il y avait une foule de loqueteux, de gagne-petit de toute espèce qui se tenaient près des gargotes, dans les sous-sols, à l’intérieur des cours sales et puantes des maisons de la place Sennoï et surtout près des tavernes. Raskolnikov avait une préférence pour cet endroit et pour les ruelles avoisinantes, quand il sortait sans but déterminé. Ici, ses guenilles n’attiraient pas de regards méprisants et l’on pouvait y circuler vêtu de n’importe quoi sans scandaliser personne. Au coin de la ruelle K…, un bourgeois et sa femme étalaient, sur deux tréteaux, de la mercerie. Ils y vendaient des fils, des rubans, des mouchoirs d’indienne, etc… Ils allaient partir également, mais s’étaient attardés en causant avec une personne de leur connaissance qui s’était approchée.

Cette personne était Lisaveta Ivanovna ou, plus simplement Lisaveta, comme tout le monde l’appelait, la sœur cadette de cette même vieille Alona Ivanovna, la veuve du contrôleur, la prêteuse sur gages que Raskolnikov avait été voir hier pour engager sa montre et faire son essai. Il y avait longtemps qu’il savait tout à propos de cette Lisaveta et celle-ci le connaissait un peu. C’était une fille de trente-cinq ans, grande, lourdaude, timide, humble et à demi-idiote, maintenue dans un esclavage complet par sa sœur, qui l’obligeait à travailler nuit et jour, qui la faisait trembler et même la battait.

Elle restait debout, avec son baluchon, à hésiter devant le bourgeois et la femme et les écoutait avec attention. Ceux-ci lui expliquaient quelque chose avec vivacité. Lorsque Raskolnikov l’aperçut, il fut envahi par une étrange sensation pareille à une profonde stupéfaction, quoiqu’en somme la rencontre n’eût rien d’anormal.

– Il faut que vous décidiez cela vous-même, Lisaveta Ivanovna, disait le marchand à haute voix. Venez demain vers les sept heures… Eux viendront aussi.

– Demain ? dit Lisaveta d’une voix indécise et traînante.

– Faut-il qu’elle vous fasse peur, Alona Ivanovna ! dit subitement la femme du marchand, une petite commère délurée. Vous êtes pareille à une enfant. Et après tout, ce n’est pas votre sœur, ce n’est que votre demi-sœur. Comment peut-elle vous asservir ainsi ! Cette fois-ci, ne dites rien à Alona Ivanovna, venez sans autorisation. L’affaire est avantageuse. Plus tard, votre sœur comprendra.

– Oui, je viendrai bien…

– Vers les sept heures, demain ; ils viendront également et vous pourrez décider vous-même.

– Et nous mettrons le samovar à bouillir, ajouta la femme.

– C’est bon. Je viendrai, mâchonna Lisaveta hésitante.

Puis elle se mit lentement en route.

Raskolnikov avait déjà dépassé le groupe et n’entendit plus rien. Il passa doucement, imperceptiblement, essayant de ne pas laisser échapper un seul mot de la conversation. Sa stupéfaction première se mua peu à peu en horreur ; un frisson glacé lui passa dans le dos. Il venait d’apprendre soudainement et d’une façon absolument inattendue que demain, à sept heures du soir, Lisaveta, la sœur et l’unique compagne de la vieille serait absente et que, par conséquent, celle-ci, à sept heures précises, serait seule chez elle.

Il ne lui restait plus que quelques pas à faire pour rentrer chez lui. Il arriva dans son réduit comme un condamné à mort. Il ne réfléchissait plus à rien ; il en était incapable. Il sentit, de tout son être, qu’il n’avait plus ni volonté ni raison et que tout était décidé sans appel.

Il était évident que, dût-il attendre l’occasion pendant des années, il ne pouvait compter faire un pas plus assuré vers le succès de son projet que celui qu’il venait de faire maintenant. De toute façon, il lui aurait été malaisé, la veille, d’apprendre, avec plus de précision et moins de risques, sans recherches ni questions dangereuses, que le lendemain, à telle heure, la vieille femme contre laquelle il méditait un attentat, serait toute seule chez elle.

VI

Par après, Raskolnikov apprit fortuitement pourquoi le marchand et sa femme invitaient Lisaveta. L’affaire était des plus ordinaires et ne comportait rien de spécial. Une famille récemment arrivée dans la capitale et qui s’était appauvrie, vendait des effets de femme, des robes, etc… Comme la vente au marché n’était pas avantageuse, ils cherchaient une marchande. Lisaveta s’occupait de ces choses : elle prenait des commissions, se rendait à domicile et avait une grande clientèle, car elle était très honnête, disait son prix et s’y tenait sans marchander. Elle était peu loquace, et comme il a déjà été dit – humble et ombrageuse.

Mais Raskolnikov, ces derniers temps, était plongé dans un état d’esprit superstitieux dont il garda longtemps des traces presque indélébiles. Et plus tard, dans toute cette affaire, il fut enclin à discerner de l’étrangeté, du mystère et la présence d’influences et de coïncidences spéciales. Auparavant, pendant l’hiver, un étudiant qu’il connaissait, Pokorèv, lui avait communiqué, en partant pour Kharkov, l’adresse de la vieille Alona Ivanovna, pour le cas où il devrait mettre quelque chose en gage. Pendant longtemps il n’y alla pas, car il donnait des leçons et subsistait tant bien que mal. Il s’était souvenu de cela, il y avait un mois et demi ; il possédait deux objets pouvant être mis en gage : une vieille montre d’argent ayant appartenu à son père et une mince bague d’or que sa sœur lui avait remise en souvenir lors des adieux. Il décida d’aller porter l’anneau chez l’usurière. Dès l’abord, sans rien en connaître, il se sentit pour celle-ci une invincible aversion. Il prit les deux « billets », et, s’en retournant, entra dans une méchante taverne. Une pensée singulière était en gestation dans son esprit, prête à sortir comme un poussin perçant sa coquille. Celle idée l’intéressait beaucoup, vraiment beaucoup.

La table voisine de la sienne était occupée par un étudiant qu’il ne connaissait pas ou dont il ne se souvenait pas, accompagné d’un jeune officier. Ils venaient de quitter le billard et buvaient du thé. Tout à coup, il entendit l’étudiant parler à l’officier de la prêteuse Alona Ivanovna, veuve d’un greffier du tribunal, et lui donner son adresse. Cela seul sembla étrange à Raskolnikov : il sortait de chez cette femme, et voilà qu’on parlait d’elle ! Une coïncidence, évidemment, mais il cherchait à se défaire d’une impression importune et voilà que cette impression était renforcée par une foule de détails sur Alona Ivanovna, que l’étudiant rapportait à son camarade.

– Elle est merveilleuse, dit-il, il y a toujours moyen d’en tirer de l’argent. Elle a plus d’argent qu’un juif ; elle peut t’allonger cinq mille roubles d’un coup, mais elle ne méprise pas un gage d’un rouble. Beaucoup des nôtres y ont été. Seulement c’est une sale charogne…
Et il se mit à raconter combien elle était méchante, fantasque, qu’elle ne rendait plus les objets si on laissait passer l’échéance ne fût-ce que d’un jour, qu’elle n’avançait que le quart de la valeur, et demandait du cinq et même du sept pour cent par mois, etc… L’étudiant, devenu loquace, raconta encore que la vieille avait une sœur, Lisaveta, que cette Lisaveta, était battue continuellement par cette petite vermine et tenue dans un esclavage total, comme une enfant, bien qu’elle ait au moins six pieds de haut…

– En voilà un phénomène ! s’exclama l’étudiant en éclatant de rire.

Puis ils s’entretinrent de Lisaveta. L’étudiant en parlait avec une sorte de plaisir singulier en riant constamment ; l’officier écoutait avec grand intérêt et demanda à l’étudiant de lui envoyer cette Lisaveta pour la réparation du linge. Raskolnikov ne laissa pas échapper un mot de cette conversation et apprit tout ; Lisaveta était la cadette des deux sœurs, mais elle n’était pas du même lit. Elle était âgée de trente-cinq ans déjà. Elle servait de cuisinière et de blanchisseuse et travaillait jour et nuit pour sa sœur ; de plus, elle cousait pour la vente, faisait des journées à laver les planchers et rapportait tous ses gains à la vieille. Elle n’aurait jamais osé accepter une commande ou un travail sans la permission de sa sœur. La vieille avait déjà fait son testament – ce qui était connu de Lisaveta – et cette dernière n’héritait pas d’un sou, mais uniquement du mobilier. Tout l’argent était légué à un monastère du département de N…, où elle fondait à perpétuité un office pour le repos de son âme. Lisaveta était fille du commun et non d’une famille de fonctionnaires et, de plus, très mal bâtie, de haute taille, avec d’interminables jambes tordues et chaussées de vieux souliers en peau de chèvre. Elle était toujours propre. Mais ce qui étonnait et faisait surtout rire l’étudiant, c’est que Lisaveta était constamment enceinte…

– Mais tu dis qu’elle est difforme ? remarqua l’officier.

– Mais oui, elle est basanée ; elle ressemble à un soldat travesti, ce n’est pas un laideron du tout. Elle a un visage si doux et des yeux si bons. Oui, très bons. Le fait est qu’elle plaît à beaucoup. Paisible, douce, innocente, consentante, consentante à tout. Et son sourire est même très joli.

– Mais, mon vieux, elle te plait à toi aussi ? se mit à rire l’officier.

– Par son étrangeté. Non, voici ce que je voulais dire : je tuerais bien cette vieille et je la dévaliserais sans scrupules, je te jure, ajouta l’étudiant avec feu.

L’officier se mit de nouveau à rire et Raskolnikov eut un frisson. Comme c’était étrange.

– Tu permets, j’ai une question importante à te poser, s’esclaffait l’étudiant. Je plaisantais, évidemment, mais écoute : d’un côté, cette vieille femme stupide, insensée, médiocre, malade, méchante, dont personne n’a besoin, et qui même au contraire est nuisible, qui ne sait pas elle-même pourquoi elle vit et qui bientôt mourra naturellement. Tu comprends ? Tu comprends ?

– Oui, eh bien ? répondit l’officier, fixant avec attention son compagnon qui s’agitait.

– Écoute bien. De l’autre côté, des forces jeunes et fraîches qui se perdent pour rien faute d’appui. Et il y en a des milliers, et partout ! Il y aurait moyen de promouvoir cent, mille bons combats avec l’argent de la vieille, destiné au monastère ! Des centaines, des milliers d’existences remises sur la voie ; des dizaines de familles sauvées de la misère, de la décomposition, de la perte, du vice, des cliniques vénériennes, – et tout cela avec son argent. La tuer, et prendre son argent pour se consacrer ensuite au service de l’humanité entière et de la cause commune : qu’en penses-tu, est-ce que des milliers d’actes bons et utiles n’effaceront pas ce tout petit meurtre ? Pour une vie, des milliers de vies sauvées de la putréfaction et de la décomposition. Une mort et cent vies en échange, – mais c’est de l’arithmétique ! Mais est-ce que la vie de cette misérable et stupide vieille phtisique compte dans la balance commune ? Pas plus que la vie d’un cafard, d’un pou et moins encore, car elle est nuisible. Elle empeste la vie des autres ; l’autre jour, de rage, elle a mordu Lisaveta au doigt, si fortement qu’on fut près de devoir le lui couper !

– Évidemment, elle n’est pas digne de vivre, remarqua l’officier, mais, que veux-tu, c’est la nature…

– Mais, mon vieux, on corrige et on dirige la nature ; sans cela on sombrerait dans les préjugés. Sans cela, il n’y aurait pas de grand homme. On parle de devoir et de conscience. Je ne veux rien dire contre le devoir et la conscience, – mais comment les concevons-nous ? Écoute, je te pose encore une question.

– Non, permets-moi, je veux également te questionner.

– Eh bien !

– Voilà, tu fais des discours, mais, dis-moi, tuerais-tu toi-même la vieille ou non ?

– Évidemment non ! C’est pour la justice… Ici, il n’est pas question de moi.

– Alors, si tu n’oses pas toi-même, ne parle donc pas de justice ! Viens, faisons encore une partie !

Raskolnikov était extrêmement agité. Bien sûr, c’était là une de ces conversations et une de ces idées juvéniles des plus ordinaires, des plus fréquentes, et que, maintes fois, il avait entendues sous d’autres formes et sur d’autres thèmes. Mais pourquoi fallait-il qu’il entendît précisément une conversation où étaient émises ces idées, au moment où naissaient en lui des idées identiques ? Et pourquoi fallut-il qu’il tombât sur des gens qui parlaient de la vieille au moment où, sortant de chez elle, il sentait cet embryon d’idée s’agiter en lui ?… Il trouva toujours insolite cette coïncidence. Cette quelconque conversation de taverne eut une extraordinaire influence sur lui lors du développement ultérieur de l’affaire, comme si, effectivement, il y avait eu quelque prédestination, quelque indication…

Rentré chez lui après son passage par la place Sennoï, il se jeta sur le divan et resta assis toute une heure sans mouvement. Dans l’entre-temps, la nuit était tombée. Il ne possédait pas de chandelle, et d’ailleurs l’idée ne lui venait pas de faire de la lumière. Il ne put jamais se souvenir s’il avait réfléchi à quelque chose alors. En fin de compte, il sentit revenir la fièvre, les frissons et s’aperçut avec délices que l’on pouvait bien se coucher tout vêtu sur le divan. Bientôt il fut écrasé par un sommeil de plomb.

Celui-ci fut extraordinairement long et sans rêves. Le lendemain, Nastassia, qui entra chez lui à dix heures, ne put le réveiller qu’à grand renfort de bourrades. Elle lui apportait du thé et du pain. Le thé, à nouveau très clair, était servi une fois encore dans sa propre théière.

« Le voilà qui dort encore ! » s’exclama-t-elle, indignée. « Il dort toujours ! »

Il se souleva avec difficulté. La tête lui faisait mal ; il se leva, tourna dans son réduit et retomba sur le divan.

– Toujours dormir ! cria Nastassia. Mais es-tu donc malade ?

Il ne répondit rien.

– Veux-tu du thé ?

– Tout à l’heure, prononça-t-il avec effort, fermant de nouveau les yeux en se tournant contre le mur.

Nastassia resta là un moment.

– Serais-tu sérieusement malade ? dit-elle, avant de sortir.

Elle revint à deux heures, avec de la soupe. Il n’avait pas bougé. Le thé était intact. Nastassia se sentit offensée et se mit à le secouer avec irritation.

– Pourquoi roupilles-tu ainsi ? s’écria-t-elle en le regardant avec dégoût.

Il se souleva et s’assit, en gardant le silence et tenant les yeux baissés.

– Oui ou non, es-tu malade ? demanda Nastassia.

Mais elle ne reçut pas de réponse.

– Pourquoi ne sors-tu pas en rue, pour changer d’air ? dit-elle, après un silence. Vas-tu manger, quoi ?

– Tout à l’heure, dit-il d’une voix faible. Va-t-en !

Et il fit de la main le geste de la chasser.

Après quelques minutes, il leva les yeux et regarda longtemps le thé et la soupe. Ensuite il prit le pain, la cuillère et se mit à manger.

Il mangea peu, trois ou quatre cuillerées avalées sans appétit, machinalement. La tête lui faisait moins mal. Après avoir mangé, il s’étendit de nouveau sur le divan, mais ne put se rendormir. Il restait couché sur le ventre, sans mouvement, la figure enfouie dans l’oreiller. Il rêvassait, et les images qui passaient devant ses yeux étaient étranges : le plus souvent, son demi-rêve l’emportait en Afrique, en Égypte, dans une oasis. La caravane se repose, les chameaux sont paisiblement couchés sous la rotonde des palmiers ; on dîne. Lui, boit l’eau du ruisseau qui coule et murmure à ses côtés. Et il fait si frais, et l’eau est si merveilleuse, si merveilleuse, si froide, si bleue dans sa course sur les cailloux aux diverses couleurs et le sable pur aux reflets dorés…

Tout à coup, il entendit distinctement sonner une horloge. Il frissonna, revint à lui, souleva la tête, regarda par la fenêtre, se rendit compte de l’heure, et soudain, pleinement conscient, sauta sur ses pieds comme si on l’avait arraché du divan. Il s’approcha de la porte sur la pointe des pieds, l’entrouvrit et tendit l’oreille aux bruits de l’escalier. Son cœur battait à grands coups. L’escalier était silencieux, comme si tout le monde dormait… Le fait d’avoir passé tout ce temps dans l’inconscience du sommeil et de la demi-veille, sans avoir rien fait, rien préparé, lui sembla étrange… étonnant… C’était probablement six heures qui venaient de sonner… Brusquement, une hâte extraordinaire, fébrile et désordonnée, se saisit de lui, remplaçant le sommeil et l’hébétude. En fait de préparatifs, du reste, il n’y avait pas grand-chose à faire. Il bandait toute son intelligence pour tout examiner et ne rien oublier ; et son cœur battait, cognait tant, qu’il eut de la peine à respirer.

Tout d’abord, il fallait faire une boucle et la coudre à son pardessus – l’affaire d’un instant. Il fouilla sous l’oreiller et en tira une chemise, vieille, sale, toute délabrée. Il arrache de cette loque une bande de deux pouces de large et de quatorze de long. Il la plia en deux, enleva son pardessus d’été, large, solide, en grosse cotonnade (il ne portait pas de veste) et se mit à coudre les extrémités de la bande sous l’aisselle gauche, à l’intérieur. Ses mains tremblaient, mais il vint à bout de l’ouvrage et l’on ne voyait rien à l’extérieur lorsqu’il endossa le paletot. L’aiguille et le fil avaient été préparés depuis longtemps et avaient été cachés, enveloppée d’un papier, dans le tiroir de sa table. Quant à la boucle, très adroitement faite et de son invention, elle était destinée à la hache. Il n’était pas possible de porter la hache à la main en pleine rue. Et même si on la cachait sous le paletot, il faudrait la maintenir. Avec la boucle, rien à craindre, il suffirait d’y passer le fer de la hache pour qu’elle y restât suspendue tranquillement pendant tout le trajet. En introduisant la main dans la poche latérale du pardessus, il pouvait saisir l’extrémité du manche et l’empêcher de balancer ; et comme le paletot était très large, un vrai sac, cela passerait certainement inaperçu. Cette boucle, il l’avait imaginée voilà déjà deux semaines.

Ayant fini de coudre, il passa les doigts dans la fente existant entre son divan « turc » et le plancher, tâtonna dans le coin gauche, et sortit le gage qu’il avait préparé depuis longtemps. Ce gage n’en était pas un, en somme, mais bien une planchette de bois lisse, de la dimension d’un étui à cigarettes en argent. Cette planchette, il l’avait trouvée par hasard, lors d’une de ses promenades, dans une cour où un pavillon abritait un quelconque atelier. Plus tard, il y avait ajouté une languette de fer, qui sans doute s’était détachée de quelque part et qu’il avait trouvée en rue. Joignant les deux planchettes, celle de fer étant la plus petite, il les lia fortement d’un fil dans les deux sens ; ensuite, il enveloppa le tout soigneusement et élégamment dans une feuille de papier blanc et ficela le paquet de manière à ce que le déballage fût malaisé. Ceci dans le but de fixer pour quelque temps l’attention de la vieille, et alors de pouvoir saisir le moment favorable. La languette de fer avait été ajoutée pour que la vieille ne devinât pas, ne fût-ce qu’un instant, que l’« objet » était en bois. Tout cela avait été conservé sous le divan. Il venait d’extraire le gage, lorsque quelqu’un cria dans la cour :

– Six heures passées depuis longtemps !

– Depuis longtemps ! Seigneur !

Il se précipita vers la porte, tendit l’oreille, prit son chapeau et se mit à descendre les treize marches, prudemment, sans bruit, comme un chat. Il avait à exécuter un point important : voler la hache à la cuisine.

Il avait décidé, depuis quelque temps déjà, de faire la chose à l’aide d’une hache ou bien encore avec un couteau pliant de jardinier ; mais il ne pouvait compter sur cet outil et encore moins sur ses propres forces et c’est ainsi que son choix s’était arrêté définitivement sur la hache. Remarquons à propos, une particularité commune à toutes les décisions qu’il avait prises dans cette affaire. Elles avaient une propriété étrange : à mesure qu’elles devenaient plus définitives, elles lui semblaient plus répugnantes et plus absurdes. Pendant tout ce temps, malgré sa torturante lutte intérieure, il ne put, en aucun moment, croire à la possibilité d’une réalisation de ses desseins.

Et même s’il était arrivé au point où tout, jusqu’au dernier détail, eût été éclairci et arrêté et où l’indécision n’aurait plus eu place, alors, probablement, il eût renoncé définitivement à son projet comme à un acte stupide, monstrueux et irréalisable. Quant à savoir où se procurer une hache, rien n’était plus facile et ce petit détail ne le préoccupait pas : Nastassia était continuellement absente le soir, soit en courses, soit chez des voisins, et elle laissait toujours la porte grande ouverte. C’était un sujet continuel de querelles entre elle et sa maîtresse. Il suffisait donc d’entrer sans bruit dans la cuisine au moment voulu, de prendre la hache et, plus tard, dans une heure (quand tout serait fini), de la rapporter au même endroit. Il y avait aussi des incertitudes : admettons qu’il revienne dans une heure pour la replacer et qu’il trouve Nastassia là, rentrée ? Évidemment, il faudrait passer outre et attendre qu’elle sorte de nouveau. Et si, dans l’entre-temps, elle s’apercevait que la hache n’était plus là, si elle se mettait à chercher, à pester : voilà le soupçon créé, ou, tout au moins, l’occasion du soupçon.

Mais c’étaient là encore des petits détails auxquels il n’avait même pas réfléchi, du reste il n’en avait pas eu le temps. Il pensait au principal et reléguait les détails jusqu’à ce qu’il fût lui-même convaincu de tout. Mais cela semblait décidément irréalisable. Du moins, c’est ce qu’il lui semblait. Il ne pouvait concevoir, par exemple, qu’il viendrait un temps où il cesserait de réfléchir, se lèverait et irait simplement là-bas… Et même son récent essai (c’est-à-dire sa visite dans le but de reconnaître définitivement les lieux), où il avait seulement essayé la chose, nullement « pour de bon », mais bien en se disant « allons-y, voyons, assez rêvé ! », lui démontra, tout de suite, que c’était au-dessus de ses forces. Il laissa tout tomber et s’enfuit, en rage contre lui-même. D’autre part, il semblait que toute l’analyse, dans le sens de la solution morale de la question, était terminée ; sa casuistique s’était affilée comme un rasoir et il ne trouvait plus en lui-même d’objection de conscience. Mais dans cette dernière occurrence il n’avait pas confiance en lui-même et, aveuglement, obstinément, en tâtonnant de tous côtés, il cherchait les objections comme s’il y avait été obligé. Les circonstances du dernier jour – qui survinrent si inopinément et qui décidèrent soudain de tout – agirent sur lui d’une façon toute mécanique : c’était comme si quelqu’un l’avait pris par la main et l’avait entraîné à sa suite, irrésistiblement, aveuglément et avec une force extra-naturelle. C’était comme s’il avait eu un pan de ses vêtements pris dans les rouages d’une machine et qu’il s’y fût senti entraîné.

Au début – et, du reste, il y avait longtemps – une question entre autres le préoccupait : pourquoi découvre-t-on si facilement tous les crimes et pourquoi les traces des criminels apparaissent-elles si aisément ?

Il arriva petit à petit à de multiples et curieuses conclusions et, d’après lui, la cause principale n’en résidait pas tellement dans l’impossibilité matérielle de dissimuler le crime mais dans la personnalité du criminel. Celui-ci, le plus souvent, subit, au moment du crime, un amoindrissement de la volonté et de la raison qui sont remplacées par une enfantine, une phénoménale futilité et cela au moment précis où il a besoin de toute sa raison et de tous ses moyens. D’après lui, cette éclipse de la raison et cette diminution de la volonté se saisissent de l’homme à l’instar d’une maladie, se développent progressivement jusqu’au paroxysme qui atteint son point culminant peu avant l’exécution du crime, persistent pendant la perpétration de celui-ci et quelque temps après, suivant le sujet, s’atténuent comme s’atténue toute maladie. Il ne se sentait pas encore en mesure de résoudre la question de savoir si c’était la maladie qui engendrait le crime ou si celui-ci s’accompagnait toujours de quelque chose de pareil à une maladie.

Arrivant à ces conclusions, il décida que lui-même ne pouvait donner prise à une semblable confusion maladive et qu’il garderait intactes et intangibles sa volonté et sa raison pendant toute l’exécution de son dessein, pour cette raison que son dessein « n’était pas un crime »… Laissons de côté le processus par lequel il arriva à cette dernière conclusion ; nous n’avons déjà que trop devancé l’action… Ajoutons que les difficultés effectives et purement matérielles de l’exécution ne jouaient, dans son esprit, qu’un rôle tout à fait secondaire. « Il suffira de garder sur elles l’emprise de la volonté et de la raison et elles seront vaincues chacune dans son temps, lorsqu’il faudra faire connaissance avec tous les détails de l’affaire dans leurs plus menues finesses. » Mais l’action ne commençait pas. Il croyait de moins en moins à ses décisions définitives et quand l’heure sonna, tout se fit d’une autre façon, comme par hasard et presque inopinément.

Une circonstance, dépourvue pourtant de toute importance, l’accula à une impasse avant même qu’il ne fût descendu dans la rue. Parvenu à la hauteur de la cuisine de la logeuse dont la porte était, comme d’habitude, grande ouverte, il y jeta prudemment un coup d’œil de biais pour s’assurer de ce que, Nastassia absente, la logeuse elle-même n’y était pas et pour voir si la porte de sa chambre était bien fermée pour qu’elle ne le vît pas lorsqu’il entrerait prendre la hache. Mais quelle ne fut pas sa stupéfaction lorsqu’il vit que Nastassia, non seulement n’était pas sortie, mais qu’elle était encore occupée à travailler : elle prenait du linge dans un panier et le pendait aux cordes ! L’ayant aperçu, elle interrompit son travail, se retourna vers lui et le suivit des yeux pendant qu’il s’en allait. Il détourna le regard et passa, comme s’il ne l’avait pas remarquée. Mais l’affaire était finie : il n’avait pas la hache. Il était terriblement consterné.

« D’où ai-je pris, pensait-il en arrivant sous le porche, d’où ai-je pris qu’elle serait nécessairement absente en ce moment ? Pourquoi, pourquoi, pourquoi ai-je décidé cela ? ». Il était écrasé, anéanti. Il voulait rire de lui-même, de rage. Une colère stupide et féroce s’empara de lui.

Il s’arrêta hésitant sous le porche. Sortir en rue, ainsi pour la forme, se promener, cela lui répugnait ; rentrer chez lui lui répugnait encore davantage. « Quelle occasion perdue à jamais ! », murmura-t-il, restant planté sans but sur le seuil, face au sombre réduit qui servait de loge au portier et dont la porte était, elle aussi, ouverte. Dans cette loge dont il était à deux pas, sous le banc, à droite, quelque chose jeta un éclat… Il promena un regard circulaire : personne. Il s’approcha à pas de loup, descendit les deux marches et appela le portier à faible voix. Il n’est pas là ; c’est sûr ! Il n’est pas loin d’ailleurs, car la porte est grande ouverte. » Il se jeta sur la hache (car c’était une hache), la sortit de sous le banc où elle se trouvait entre deux bûches, la fixa sur-le-champ dans la boucle, enfonça les mains dans les poches et sortit de la loge ; personne ne l’avait aperçu ! « Si ce n’est la raison, c’est le démon qui m’a guidé ! », pensa-t-il avec un étrange sourire. Cet incident lui rendit vraiment courage.

Il marchait lentement et posément, sans se dépêcher, pour ne pas donner lieu aux soupçons. Il regardait peu les passants ; il tâchait même de ne pas les dévisager du tout, par crainte de se faire remarquer. Soudain, il se souvînt du chapeau. « Mon Dieu ! Et moi qui avais de l’argent, il y a trois jours ! J’aurais bien pu le remplacer par une casquette ! » La malédiction lui monta aux lèvres.

Ayant jeté par hasard un coup d’œil par la porte d’une boutique, il aperçut une pendule qui marquait déjà sept heures dix. Il fallait se hâter et, en même temps, faire un crochet pour contourner la maison et arriver à la porte en passant de l’autre côté… Auparavant, lorsqu’il lui arrivait de se figurer tout cela en imagination, il pensait parfois qu’il aurait très peur. Mais ce n’était pas le cas, il n’était nullement effrayé. Et même des pensées étrangères l’occupaient, mais pour peu de temps. En longeant le jardin Youssoupov, il fut même très intéressé par l’idée d’y installer de hauts jets d’eau, et il trouvait que les jets d’eau rafraîchiraient si bien l’air de toutes les places. Peu à peu, il arriva à la conclusion que, si on étendait le Jardin d’Été sur toute la surface du Champ de Mars et si même on le joignait au jardin du palais Mikhaïl, ce serait une chose excellente et des plus utiles pour la ville. Ensuite il se demanda pourquoi les habitants de toutes les grandes villes avaient une tendance à s’installer dans les quartiers où il n’y a ni jardin ni fontaine et où il y a, au contraire, de la crasse, des mauvaises odeurs et toutes sortes d’incommodités. Il se rappela alors ses propres promenades place Sennoï et il reprit ses sens. « Quelles bêtises ! », se dit-il. « Non, mieux vaut ne penser à rien du tout ! »

« Ainsi en est-il de ceux que l’on conduit à l’échafaud, leur pensée s’accroche à tous les objets qu’ils rencontrent en chemin. » L’idée lui était venue en un éclair et disparut ; lui-même se hâta de l’étouffer… Mais le voici tout près du but, voici la maison, la porte cochère. Au loin une horloge sonna un coup. « Serait-ce déjà sept heures et demie ? Impossible ! L’horloge doit avancer. »

Heureusement pour lui, l’entrée fut facile. Il eut la chance de voir une énorme charrette de foin le précéder dans la porte cochère et le cacher tant qu’il fut sous le porche. Dès que cette charrette déboucha dans la cour, il se glissa rapidement vers la droite. De l’autre côté de la charrette on entendait des voix qui discutaient en criant, mais personne ne le remarqua et il ne rencontra pas âme qui vive. Il y avait beaucoup de fenêtres grandes ouvertes qui donnaient sur l’immense cour carrée, mais il ne leva pas la tête : il n’en eut pas le courage. L’escalier qui menait chez la vieille était proche, tout de suite à droite. Il s’y engagea…

Reprenant haleine, la main appuyée sur son cœur affolé, il tâta et rajusta la hache, encore une fois, puis se mit à gravir les marches, lentement, prudemment, en tendant continuellement l’oreille. Mais l’escalier était également désert ; toutes les portes étaient fermées ; il ne rencontra personne. Au premier, il est vrai, la porte d’un appartement vide était grande ouverte et il y avait des peintres qui travaillaient à l’intérieur, mais ils ne levèrent pas la tête. Raskolnikov s’arrêta, réfléchit et continua à monter. « Évidemment, il eût mieux valu qu’ils ne soient pas là, mais… il y a encore deux étages au-dessus d’eux. »

Mais voici le troisième, voici la porte, voilà l’appartement en face ; vide. Au second, il semble bien que l’appartement qui se trouve en dessous de celui de la vieille soit vide aussi : la carte de visite, qui était fixée au mur par de petits clous, est enlevée : partis ! Il suffoque. Il reste indécis un instant : « S’en aller ? » Mais il ne donne pas de réponse à cette question et se met à écouter à la porte de la vieille : un silence de mort. Il écoute ensuite dans la cage d’escalier, longtemps, attentivement… Encore un coup d’œil circulaire, il ajuste ses vêtements, tâte une dernière fois la hache. « Est-ce que je ne suis pas trop pâle ? », pense-t-il, « pas trop agité ? Elle est méfiante… Si j’attendais un peu, pour que le cœur se calme ?… »

Mais le cœur ne se calme pas. Au contraire, comme exprès, il bat plus fort, plus fort, plus fort… Il ne peut plus le supporter, tend lentement la main et tire la sonnette. Au bout d’une demi-minute il sonne encore, plus fort. Pas de réponse. Sonner encore est inutile et d’ailleurs cela ne cadre pas avec son rôle. La vieille est évidemment chez elle mais elle est seule et elle est méfiante. Il connaît déjà ses habitudes… Il colle encore une fois l’oreille à la porte. Ses sens sont-ils si exacerbés (ce serait invraisemblable) ou bien, vraiment, les bruits sont-ils perceptibles, il ne sait, mais il distingue le frôlement d’une main sur le bouton et de vêtement contre la porte même. Il y a quelqu’un là, derrière celle-ci, et ce quelqu’un écoute comme lui, se tenant coi, à l’intérieur et probablement applique aussi l’oreille au battant…

Il remue exprès et grogne quelque chose pour ne pas donner à penser qu’il se cache. Ensuite, il sonne pour la troisième fois, mais il sonne doucement, posément, sans aucune impatience. Quand, par après, il se rappela cette minute, il la retrouva gravée dans sa mémoire à jamais et ne put s’expliquer d’où lui était venue tant d’astuce et cela d’autant plus que sa raison s’obscurcissait par moments et qu’il ne sentait plus son corps… Un instant plus tard il entendit tirer le verrou.

VII

La porte, comme l’autre fois, s’ouvre, maintenue par une courte chaîne, et, de nouveau, deux yeux perçants et méfiants le fixent dans l’ombre. Ici, Raskolnikov perd la tête et manque de faire une lourde faute.

Craignant que la vieille ne s’effraie de ce qu’ils se trouvent seuls et espérant qu’elle se tranquillisera en le reconnaissant, il saisit la porte et la tire à lui pour qu’il ne vienne pas à l’idée de la vieille de la refermer. Voyant cela, elle s’agrippe au bouton de la porte pour la retenir et, pour un peu, il l’eût entraînée sur le palier. La vieille, restant sur le seuil, lui barre l’entrée, aussi il marche droit sur elle. Elle bondit de côté, veut dire quelque chose, n’y parvient pas, et le regarde, les yeux exorbités.

– Bonjour, Alona Ivanovna, commence-t-il, le plus naturellement possible. (Mais sa voix ne lui obéit pas, tremble et s’étouffe.) Je vous ai apporté un objet… mais venez plutôt ici, à la lumière…

La laissant là, il pénètre directement dans la chambre, sans y être invité. La vieille court après lui ; elle a retrouvé la parole.

– Mon Dieu ! Mais qu’est-ce qu’il vous faut ?… Qui êtes-vous ? Que vous faut-il ?

– Voyons, Alona Ivanovna, ne me reconnaissez-vous plus ? Raskolnikov… Voici, je vous apporte l’objet à mettre en gage que je vous ai promis l’autre jour…

Et il lui tend le paquet.

La vieille y jette un coup d’œil, mais son regard revient immédiatement se fixer sur l’intrus. Elle le regarde attentivement, avec animosité et méfiance. Une minute passe. Il lui semble voir une raillerie dans les yeux de la femme, comme si elle avait déjà tout deviné. Il sent qu’il perd son sang-froid, qu’il va avoir peur, que si elle continue à le regarder ainsi sans dire un mot, il s’enfuira.

– Qu’avez-vous à me fixer ainsi, comme si vous ne m’aviez pas reconnu ? dit-il soudain avec colère. Si vous ne voulez pas le prendre, j’irai ailleurs, je n’ai pas le temps.

Ces paroles jaillissent d’elles-mêmes, il n’a pas réfléchi.

La vieille se ressaisit ; le ton décidé du jeune homme la rassure visiblement.

– Eh quoi, petit père, ne te fâche pas… Qu’est-ce que c’est ? demande-t-elle en regardant le paquet.

– Un étui à cigarettes en argent, je vous l’ai déjà dit la fois passée.

Elle tend la main.

– Mais pourquoi cette pâleur ? et tes mains qui tremblent ! Tu as peur, ou quoi, petit père ?

– C’est la fièvre, répond-il brièvement. N’importe qui deviendrait pâle s’il n’avait rien à manger, ajoute-t-il en articulant péniblement les mots.

Ses forces le quittent. Mais la réponse semble vraisemblable, la vieille prend le gage.

– Qu’est-ce que c’est ? demande-t-elle, jetant encore une fois un regard aigu à Raskolnikov et soupesant le paquet.

– Un objet… un étui à cigarettes… en argent… regardez.

– On dirait bien que ce n’est pas de l’argent… Et tant de ficelles…

Occupée à déficeler le paquet et tournée vers la fenêtre (toutes les fenêtres sont fermées chez elle, malgré la chaleur), elle le laisse quelques secondes et lui tourne le dos. Il défait les boutons de son paletot, libère la hache de la boucle, sans la sortir, mais en la tenant de la main droite sous le vêtement. Ses mains sont affreusement faibles ; il croit les sentir s’endormir et se raidir davantage à chaque instant ; il a peur de laisser tomber la hache… et voilà qu’il a le vertige !…

– Mais pourquoi tous ces nœuds ! s’écrie la vieille avec dépit et elle esquisse un mouvement dans sa direction.

Il n’y a plus un instant à perdre. Il sort la hache, la brandit des deux mains, et, dans une sorte d’inconscience, presque sans effort, presque machinalement, il abat le talon de la hache sur la tête de la vieille. La force semble absente de ce geste. Mais, dès qu’il abat la hache, sa vigueur revient immédiatement.

La femme est, comme toujours, nu-tête. Ses cheveux clairs, rares, semés de fils d’argent, enduits d’huile suivant son habitude, sont tressés en une petite natte, pareille à une queue de rat, et roulés en un chignon maintenu par un éclat de peigne d’écaille qui dépasse derrière la nuque. Le coup porte sur le sommet de la tête, car elle est de petite taille. Elle jette un cri, faiblement, et s’affaisse sur le plancher, mais elle réussit encore à porter les mains à la tête. L’une d’elle serre toujours le « gage ». Alors, de toutes ses forces, il lui assène un coup, puis un autre, toujours du talon de la hache et sur le sommet du crâne. Le sang jaillit comme d’un verre renversé et le corps tombe en arrière. Raskolnikov se recule pour le laisser choir puis se penche tout de suite sur le visage ; elle est déjà morte. Les yeux sont exorbités, comme prêts à jaillir, et le front et tout le visage sont tordus et convulsés.

Il dépose la hache à terre, près de la morte, et se met tout de suite à fouiller sa poche, tachant de ne pas se souiller par le sang qui ruisselle ; il fouille cette même poche droite d’où il l’avait vue sortir les clés la fois passée. Il est en pleine possession de ses facultés, plus d’obscurcissements, plus de vertiges, mais ses mains tremblent encore. Il se rappela plus tard qu’il fut même très attentif, prudent, soucieux de ne pas se salir… Il trouve tout de suite les clés ; elles sont, comme l’autre fois, passées dans un anneau d’acier. Muni de celles-ci, il court vite dans la chambre à coucher. C’est une petite chambre avec un immense panneau couvert d’icônes. Près de l’autre mur, il y a un grand lit, très propre, avec une couverture ouatée faite de chiffons de soie assemblés. Contre le troisième mur se trouve une commode. Chose étrange, dès qu’il se met à essayer les clés à la serrure de la commode, dès qu’il entend leur tintement, il est pris d’un frisson. De nouveau il veut laisser tout là et s’en aller. Mais cela ne dure qu’un instant ; il est trop tard pour partir. Il va jusqu’à se railler lui-même, quand, brusquement, il est frappé par une autre idée.

Il lui semble soudain que la vieille est peut-être vivante encore et peut revenir à elle. Abandonnant les clés de la commode, il se précipite vers le corps, saisit la hache et la brandit de nouveau, mais ne la laisse pas retomber. Aucun doute, elle est bien morte. Se penchant et l’examinant de plus près, il voit clairement que le crâne est fracassé et a même éclaté. Il veut tâter la blessure avec le doigt, mais retire vivement la main ; c’est évident sans cela. Il y a déjà toute une mare de sang. Soudain, il remarque un cordon au cou du cadavre ; il le tire, mais le cordon est solide et ne casse pas ; de plus, il est trempé de sang. Il essaye de le tirer à lui, mais quelque chose se coince et gêne. Impatient, il lève la hache pour en donner un coup sur le corps, mais il n’ose pas. Après avoir peiné deux minutes, s’être souillé les mains et sali la hache, il parvient, avec difficulté, à couper le lacet sans toucher le corps. Il le tire à lui ; il ne s’était pas trompé : une bourse. Le cordon porte deux croix : l’une de cyprès et l’autre de cuivre ; en outre, une petite icône émaillée et, enfin, la bourse en peau de chamois, graisseuse, cerclée de fer et munie d’un anneau. Elle est pleine à craquer ; Raskolnikov la fourre en poche sans l’examiner, jette les croix sur la poitrine de la vieille et se précipite à nouveau dans la chambre à coucher.

Il se hâte le plus qu’il peut : il saisit les clés et se remet à les essayer. Mais cela ne va pas : les clés ne s’adaptent pas. Ce n’est pas que ses mains tremblent, mais il se trompe continuellement : il voit, par exemple, que ce n’est pas la clé qu’il faut, qu’elle ne s’adapte pas et il la pousse quand même. Il se rappelle soudain que cette grande clé, celle avec le panneton dentelé, qui balance là avec les autres, n’ouvre probablement pas la commode, mais plus vraisemblablement un coffret (comme il l’avait déjà supposé la fois passée). Tout est sans doute caché dans ce coffret. Il laisse la commode et regarde sous le lit, sachant que les vieilles femmes y mettent habituellement leurs objets de valeur. En effet, il y a là un grand coffret, de plus de deux pieds de long, avec un couvercle bombé, recouvert de maroquin rouge, serré de clous de fer. La clé dentelée s’adapte, et le coffret s’ouvre. Tout au-dessus, sous un drap de lit blanc, il y a un petit manteau rouge, doublé de peau de lapin ; en dessous, une robe de soie, puis un châle, et il semble qu’ensuite il n’y ait plus que des chiffons. Tout d’abord, il se met à nettoyer ses mains, souillées de sang, à l’étoffe du petit manteau. « C’est rouge, le sang y sera moins apparent », se dit-il, mais tout à coup, il se reprend, effrayé : « Mon Dieu ! Deviendrais-je fou ? ».

Il a à peine remué les étoffes qu’une montre d’or glisse du petit manteau. Il se hâte de tout retourner. En effet, dans les chiffons sont cachés des objets d’or, probablement engagés, des bracelets, des chaînes, des pendants d’oreilles, des épingles, etc… certains dans des écrins, d’autres emballés dans du papier de journal, mais soigneusement, dans des feuilles doubles, et bien ficelés. Sans plus tarder, il se met à s’en bourrer les poches, sans choisir, sans ouvrir ni écrins ni emballages ; mais il n’a pas le temps d’en prendre beaucoup…

Il lui semble tout à coup qu’il entend marcher dans la chambre où se trouve la vieille. Il s’arrête et retient son souffle. Mais tout est calme, et il croit s’être trompé. Soudain, il entend clairement un léger cri, un gémissement rapidement étouffé. Ensuite, pendant une minute ou deux un silence de mort. Il est accroupi près du coffret et attend, osant à peine respirer, mais brusquement il sursaute, saisit la hache et s’élance hors de la pièce.

Au milieu de la chambre, Lisaveta, un paquet à la main, est debout et regarde, pétrifiée, blanche comme un linge et sans voix, sa sœur assassinée. Le voyant accourir, elle se met à trembler comme une feuille et ses traits se tordent et se crispent d’effroi. Elle soulève le bras, ouvre la bouche, mais ne crie pas ; elle se met à marcher à reculons, lentement, vers le coin ; elle le regarde fixement, les yeux dans les yeux, mais elle ne crie toujours pas, comme si l’air lui manquait. Il se précipite sur elle, la hache levée ; les lèvres de Lisaveta se tordent piteusement comme chez les petits enfants, quand ils s’effraient de quelque chose, regardent fixement l’objet de leur terreur et s’apprêtent à crier. Lisaveta est à ce point simple, à ce point habituée aux coups et aux brimades, qu’elle ne lève même pas la main pour se protéger le visage, quoique ce soit le geste le plus naturel à faire en cet instant où la hache est levée au-dessus de sa figure. Elle se contente d’étendre un peu le bras gauche, pas même pour garder son visage, mais bien comme pour écarter le meurtrier. Le coup porte droit sur le crâne et le tranchant fend toute la partie supérieure du front depuis le sommet de la tête. Elle s’écroule. Raskolnikov est prêt de perdre la tête ; il saisit son paquet, le rejette et se précipite dans l’antichambre.

De plus en plus la terreur s’empare de lui, surtout après ce second assassinat qu’il n’avait pas du tout prévu. Il veut s’enfuir le plus vite possible d’ici. Et si, en ce moment, il pouvait raisonner et apprécier exactement sa situation, s’il pouvait concevoir toutes les difficultés de sa position, toute son horreur, toute sa laideur, toute son ineptie, s’il pouvait se figurer aussi tous les obstacles qu’il aura encore à vaincre, et peut-être les crimes qu’il aura encore à commettre avant de s’échapper d’ici et de se réfugier chez lui, il est bien probable qu’il laisserait tout là et irait se dénoncer, non par peur pour lui-même, mais par horreur et dégoût de l’acte commis. Le dégoût surtout le gagnait progressivement. Pour rien au monde, maintenant, il ne serait retourné au coffret ni dans les pièces intérieures.

Il devient distrait, il rêvasse par moments, il s’oublie, ou, pour mieux dire, il oublie le principal et s’accroche aux vétilles. Néanmoins, jetant un coup d’œil dans la cuisine et y voyant, sur un banc, un seau à demi-plein d’eau, il s’avise de s’y laver les mains et de nettoyer la hache. Ses mains sont sanglantes et poisseuses. Il met la hache dans le seau, saisit un petit morceau de savon qui est déposé sur la fenêtre dans une soucoupe ébréchée et commence à se laver. Quand il a fini, il sort la hache du seau, nettoie le fer d’abord, puis, longuement, pendant bien trois minutes, il gratte le bois là où il y a des taches de sang, et emploie même pour cela le savon. Il l’essuie avec du linge qui séchait là, sur une corde tendue à travers la cuisine, et l’examine longtemps près de la fenêtre. Il n’y a plus trace de sang, le bois est seulement un peu humide. Il fixe avec précaution la hache dans la boucle, sous le pardessus. Ensuite il examine celui-ci et aussi son pantalon et ses souliers autant que le permet le jour indécis qui pénètre dans la cuisine. Au premier abord, dirait-on, il n’y a rien, seulement des taches sur les chaussures. Il mouille un torchon et les essuie, il sait, du reste, qu’il ne peut examiner tout, qu’il y a encore peut-être quelque chose qui saute aux yeux et qu’il ne remarque pas. Il reste à hésiter au milieu de la pièce. Une idée torturante, sombre, se forme en lui, l’idée qu’il devient fou, qu’il n’est plus capable de raisonner, de se défendre, que peut-être ce qu’il fait n’est pas du tout ce qu’il faut faire pour dissimuler son crime… « Mon Dieu ! Il faut partir ! vite ! », murmure-t-il et il s’élance dans l’antichambre. Mais ici, une telle épouvante l’attend, si violente, qu’il n’en a jamais éprouvé de pareille.

Il reste figé et n’en croit pas ses yeux : la porte, la porte extérieure, celle qui donne de l’antichambre sur le palier, celle-là même où il a sonné tout à l’heure et par où il est entré, est entrebâillée de la largeur d’une main, – donc, pendant tout ce temps, il n’y avait ni serrure fermée ni crochet mis. Tout ce temps ! La vieille n’avait pas fermé la porte, sans doute par prudence ? Mais mon Dieu ! Mais il a vu Lisaveta depuis ! Comment n’a-t-il pas pensé tout de suite qu’il a bien fallu qu’elle entrât ! Elle n’est pas passée à travers le mur !

Il se précipite vers la porte et met le crochet.

« Mais non, une fois de plus, ce n’est pas cela, il faut partir, partir… »

Il tire le verrou, entrouvre la porte et écoute dans l’escalier. Il écoute longtemps. Loin, en bas, probablement sous le porche, on discute et on s’injurie à voix haute et criarde. « Qu’est-ce qu’ils ont ?… » Il attend patiemment. Enfin le silence tombe brusquement : ils se sont séparés. Il veut sortir, mais soudain, un étage plus bas, une porte s’ouvre bruyamment et quelqu’un se met à descendre l’escalier en chantonnant. « Qu’ont-ils à faire tant de bruit ! », pense-t-il dans un éclair. Il tire la porte derrière lui, puis reste immobile. Enfin, tout est calme, pas une âme. Il va poser le pied sur la première marche, lorsqu’il entend un pas nouveau.

Les pas viennent de très loin, mais il se rappela plus tard très nettement que dès le premier bruit il avait deviné qu’ils se dirigeaient nécessairement vers le troisième étage, chez la vieille, ici. Pourquoi ? Le bruit est-il spécial, remarquable ? mais non ! Les pas sont lourds, réguliers, posés. Il a déjà dépassé le premier, il monte toujours ; on l’entend de mieux en mieux ! On perçoit son souffle asthmatique et pénible. Il monte toujours… Ici ! Raskolnikov se sent soudain pétrifié. Il lui semble vivre un de ces affreux rêves où l’on est sur le point d’être atteint et massacré, et où l’on se sent totalement figé, sans pouvoir bouger un doigt.

Enfin, le visiteur dépasse le second étage ; Raskolnikov tressaille et réussit à se glisser rapidement et adroitement dans l’appartement et à fermer la porte derrière lui. Il saisit ensuite le crochet et le met tout doucement. Il est aidé par son instinct. Le crochet mis, il se tient coi tout près de la porte. Le visiteur inconnu est déjà devant celle-ci. Ils sont maintenant l’un en face de l’autre, comme lui tout à l’heure avec la vieille, quand la porte les séparait, et qu’il écoutait.

Le visiteur souffle péniblement. « Grand et gros, probablement », pense Raskolnikov, serrant la hache de la main. Vraiment, c’est comme un rêve. Le visiteur saisit le cordon et sonne vigoureusement.

Dès que la sonnette fait entendre son bruit de ferblanterie, il lui semble que l’on bouge dans la chambre. Pendant quelques secondes, sérieusement, il tend l’oreille. L’inconnu sonne encore une fois, attend, et soudain, impatient, se met à agiter de toutes ses forces le bouton de la porte. La terreur envahit Raskolnikov à la vue du crochet qui saute dans son anneau et il attend, plein d’obtuse épouvante, que le crochet se dégage de l’anneau. Vraiment, la porte est secouée si fortement que cela ne semble pas impossible. Il lui vient à l’esprit de maintenir le crochet de la main, mais l’autre peut deviner. Il s’égare ; n’est-ce pas de nouveau le vertige ? « Je vais tomber ! », pense-t-il dans un éclair, mais l’inconnu se met à parler et Raskolnikov reprend immédiatement ses sens.

« Roupillent-elles, là-dedans, ou les a-t-on toutes étranglées ? maudites femelles ! », hurle-t-il d’une voix rauque. « Oh là ! Lisaveta Ivanovna, beauté immortelle ! Ouvrez ! Ah ! Les maudites ! Dorment-elles, ou quoi ? ».

Furieux, il secoue la sonnette une dizaine de fois de toutes ses forces. Il est évident que c’est un homme qui avait ses grandes et ses petites entrées ici.

Au même moment des pas menus et hâtifs se font entendre sur l’escalier, tout près. Quelqu’un d’autre arrive. Raskolnikov ne comprend pas immédiatement.

– N’y a-t-il vraiment personne à la maison ? demande le nouveau venu, d’une voix sonore et gaie, au premier visiteur qui continue à secouer la sonnette. Bonjour, Koch !

« D’après sa voix, il est probablement tout jeune », pense Raskolnikov.

– Le diable le sait ; j’ai presque arraché la sonnette, répond Koch. Et d’où me connaissez-vous ?

– Mais enfin ! Il y a deux jours, au Gambrinus, je vous ai gagné deux parties au billard !

– A-a-ah !

– Alors, elles sont absentes ? Bizarre. En somme, c’est idiot. Où peut-elle bien être allée, la vieille, j’ai affaire avec elle.

– Moi aussi, j’ai une affaire, petit père !

– Alors quoi ? Il faut partir. Ça ! Je comptais bien me procurer de l’argent, s’exclama le jeune homme.

– Évidemment, il faut partir. Mais pourquoi donner un rendez-vous ? C’est elle-même, la sorcière, qui me l’a fixé. J’ai dû faire un détour. Et du diable si je sais où elle est allée ? Elle est là toute l’année, la sorcière, elle croupit ; elle a mal aux jambes, et la voilà partie à la fête, tout à coup !

– Si l’on demandait au portier ?

– Demander quoi ?

– Où elle peut être partie et quand elle reviendra ?

Hem !… diable… demander… Mais elle ne va jamais nulle part… et il tire encore une fois le bouton de la porte. Que le diable les emporte ; il n’y a rien à faire, il faut partir !

Arrêtez ! crie tout à coup le jeune homme. Regardez : vous voyez comme la porte bouge quand on tire.

– Et alors ?

– C’est donc qu’elle n’est pas fermée à clé, mais au crochet ! Vous entendez comme le crochet cliquette ?

– Et alors ?

– Comment ne comprenez-vous pas ? C’est donc qu’il y a quelqu’un à la maison. Si elles étaient parties, elles auraient fermé la porte à clé de l’extérieur, et non pas au crochet de l’intérieur. Tandis que – vous entendez bien le crochet qui cliquette ? – pour mettre le crochet de l’intérieur, il faut être à la maison, vous comprenez ? Donc, elles sont chez elles et elles n’ouvrent pas !

Tiens ! Mais c’est bien cela ! s’écria Koch, étonné. Mais alors, qu’est-ce qu’elles attendent ? et il se met à secouer la porte comme un fou.

– Arrêtez ! s’écrie de nouveau le jeune homme. Ne tirez pas. Il y a là quelque chose qui ne me revient pas… en somme, vous avez sonné, secoué la porte, et elles n’ouvrent pas ; donc elles sont évanouies, ou bien ?…

– Quoi ?

– Voilà quoi ! Allons chercher le portier ; laissons-lui le soin de les réveiller.

– Ça va.

Et ils se mettent tous deux en route.

– Arrêtez, restez plutôt ici et moi, j’irai chercher le portier.

– Pourquoi rester ?

– On ne sait jamais…

– Bon.

– Je me prépare pour la carrière de juge d’instruction, voyez-vous ! Il est évident, é-vi-dent qu’il y a quelque chose de louche ici ! s’exclame le jeune homme avec fougue et il se met à dévaler l’escalier.

Koch reste ; il tiraille la sonnette qui sonne un coup ; ensuite il remue le bouton de la porte pour s’assurer encore une fois que celle-ci n’est mise qu’au crochet. Ensuite il se penche en soufflant et regarde par le trou de la serrure, mais la clé, mise à l’intérieur, bouche la vue ; il ne voit rien.
Raskolnikov est toujours à la même place, et il serre toujours la hache. Il est comme dans un délire. Il se prépare même à se battre avec ces hommes lorsqu’ils entreront. Pendant qu’ils secouaient la porte et se concertaient, la pensée lui vint, à plusieurs reprises, d’en finir d’un coup et de leur crier quelque chose. Par moment, il avait eu l’idée de les quereller, de les railler jusqu’à ce qu’ils forcent la porte. « Que cela finisse vite ! », pense-t-il.

« Eh bien, que fait cet animal ?… »

Le temps passe ; une minute, une minute encore ; personne ne vient. Koch remue.

« Eh bien, l’animal ! », s’exclame-t-il, tout à coup impatient, et il abandonne son poste, descend en se hâtant, à grand bruit de bottes dans l’escalier. Le bruit de ses pas s’éteint petit à petit.

« Mon Dieu, que faire ? »

Raskolnikov enlève le crochet, entrouvre la porte, n’entend rien, et soudain, sans plus réfléchir du tout, il sort, ferme la porte aussi bien qu’il peut, et se met à descendre.

Voilà déjà trois marches descendues ; tout à coup, il entend un vacarme plus bas, – où se cacher ? Il n’y a pas un endroit où se cacher. Il veut revenir sur ses pas, rentrer de nouveau dans l’appartement.

– Ah ! Démon ! Je t’aurai !

En criant à tue-tête, quelqu’un s’élance en coup de vent de l’appartement en dessous et dégringole l’escalier comme un bolide.

– Mitka ! Mitka ! Mitka !… le démon !

Les cris s’achèvent en hurlements, qui déjà parviennent de la cour ; le silence tombe. Mais en même temps, plusieurs personnes parlant haut et vite se mettent à gravir l’escalier. Ils sont trois ou quatre. Raskolnikov distingue la voix sonore du jeune homme. « Les voici », se dit-il.
Dans un désespoir total, il va à leur rencontre : arrivera ce que pourra ! S’ils l’arrêtent, tout est perdu ; s’ils le laissent passer, tout est perdu aussi, car ils se souviendront de lui. Ils vont se rencontrer, il ne reste plus entre eux qu’une volée de marches d’escalier, – et tout à coup, le salut ! Quelques marches plus bas, à droite, l’appartement vide, la porte grande ouverte, l’appartement où travaillaient les peintres qui maintenant sont partis, comme exprès. Sans doute étaient-ce eux qui, peu avant, étaient descendus en criant. Le plancher est fraîchement peint ; au milieu de la chambre, il y a une cuvette et une terrine avec de la couleur et un pinceau. Il se glisse en un instant par la porte ouverte et se cache derrière le mur. Il est temps : ils sont déjà sur le palier. Ils tournent et passent outre, vers le troisième, en parlant à haute voix. Il attend un peu, sort sur la pointe des pieds et s’élance vers la sortie.

Personne dans l’escalier ! Personne sous le porche. Il sort rapidement et tourne à droite dans la rue.

Il sait bien, il sait très bien, qu’ils sont tous, en cet instant, dans l’appartement, qu’ils se sont étonnés, voyant la porte ouverte tandis qu’ils l’avaient laissée fermée, qu’ils regardent déjà les corps, et que bientôt ils auront compris que l’assassin était là, qu’il a réussi à se cacher quelque part et qu’il a pu leur glisser entre les doigts ; ils devineront probablement aussi qu’il avait attendu dans l’appartement vide pendant qu’ils montaient. Malgré cela, à aucun prix il n’oserait se hâter, quoique jusqu’au premier tournant de la rue il reste une centaine de pas à faire. « Ne ferais-je pas mieux de me glisser dans quelque porte cochère et d’attendre dans un escalier inconnu ? Non, malheur ! Peut-être jeter la hache quelque part ? Ou prendre un fiacre ? Malheur ! Malheur ! »

Son esprit s’embrouille. Enfin, voici la ruelle transversale ; il y tourne à moitié mort ; ici, il est à demi-sauvé et il comprend : le risque d’être soupçonné est moindre, et en outre beaucoup de monde circule et il peut se perdre dans la foule. Mais toutes ses tortures l’ont tellement affaibli qu’il avance à grand-peine. La sueur lui coule en grosses gouttes, il a tout le cou mouillé. « Ivre comme un porc », lui crie quelqu’un lorsqu’il débouche sur le canal.

Maintenant il se rend de moins en moins compte de ses mouvements. Il se souvint plus tard qu’une fois arrivé au canal, il s’effraya qu’il fît désert et que l’on pût ainsi plus facilement le remarquer et il voulut retourner vers la ruelle. Quoique prêt à s’écrouler, il fait quand même un crochet et rentre chez lui par un autre chemin.

Encore inconscient il passe par la porte cochère ; il s’est déjà engagé dans l’escalier quand il se souvient de la hache. Il a encore un acte très important à exécuter : mettre la hache à sa place sans que l’on s’en aperçoive. Évidemment il n’a plus la présence d’esprit nécessaire pour se dire que probablement il vaut mieux ne pas remettre la hache à sa place mais bien la jeter, même plus tard dans une autre cour.

Mais tout se passe bien. La porte de la loge est fermée, mais non à clé, donc, sans doute, le portier est chez lui. Mais Raskolnikov a perdu à ce point toute présence d’esprit qu’il va droit à la porte et l’ouvre. Si le portier lui demandait : « Que faut-il ? » sans doute lui tendrait-il tout simplement la hache. Mais le portier est de nouveau absent ; Raskolnikov réussit à remettre la hache à sa place, sous le banc ; il la couvre même d’une bûche, comme il l’a trouvée. Il ne rencontre personne, pas âme qui vive jusqu’à sa chambre ; la porte de la logeuse est fermée. Entré chez lui, il se jette sur le divan, tout vêtu. Il ne peut dormir, mais une sorte de torpeur l’envahit. Si quelqu’un entrait, il se mettrait à crier. Des pensées éparses s’agitent en lui, mais il n’en peut saisir aucune, il ne peut s’arrêter à aucune malgré tous ses efforts…

Deuxième Partie

VIII
Третье и последнее свидание со Смердяковым

Еще на полпути поднялся острый, сухой ветер, такой же как был в этот день рано утром, и посыпал мелкий, густой, сухой снег. Он падал на землю, не прилипая к ней, ветер крутил его, и вскоре поднялась совершенная метель. В той части города, где жил Смердяков, у нас почти и нет фонарей. Иван Федорович шагал во мраке, не замечая метели, инстинктивно разбирая дорогу. У него болела голова и мучительно стучало в висках. В кистях рук, он чувствовал это, были судороги. Несколько не доходя до домишка Марьи Кондратьевны, Иван Федорович вдруг повстречал одинокого пьяного, маленького ростом мужиченка, в заплатанном зипунишке, шагавшего зигзагами, ворчавшего и бранившегося и вдруг бросавшего браниться и начинавшего сиплым пьяным голосом песню:

"Ах поехал Ванька в Питер,
Я не буду его ждать!"

Но он все прерывал на этой второй строчке и опять начинал кого-то бранить, затем опять вдруг затягивал ту же песню. Иван Федорович давно уже чувствовал страшную к нему ненависть, об нем еще совсем не думая, и вдруг его осмыслил. Тотчас же ему неотразимо захотелось пришибить сверху кулаком мужиченку. Как раз в это мгновение они поверстались рядом, и мужиченко, сильно качнувшись, вдруг ударился изо всей силы об Ивана. Тот бешено оттолкнул его. Мужиченко отлетел и шлепнулся как колода об мерзлую землю, болезненно простонав только один раз: о-о! и замолк. Иван шагнул к нему. Тот лежал навзничь, совсем неподвижно, без чувств: "Замерзнет!" подумал Иван и зашагал опять к Смердякову.

Еще в сенях Марья Кондратьевна, выбежавшая отворить со свечкой в руках, зашептала ему, что Павел Федорович (то-есть Смердяков) оченно больны-с, не то что лежат-с, а почти как не в своем уме-с и даже чай велели убрать, пить не захотели.

-- Что ж он буянит что ли, -- грубо спросил Иван Федорович.

-- Какое, напротив, совсем тихие-с, только вы с ними не очень долго разговаривайте... -- попросила Марья Кондратьевна.

Иван Федорович отворил дверь и шагнул в избу. Натоплено было так же, как и в прежний раз, но в комнате заметны были некоторые перемены: одна из боковых лавок была вынесена и на место ее явился большой старый кожаный диван под красное дерево. На нем была постлана постель с довольно чистыми белыми подушками. На постели сидел Смердяков все в том же своем халате. Стол перенесен был пред диван, так что в комнате стало очень тесно. На столе лежала какая-то толстая в желтой обертке книга, но Смердяков не читал ее, он кажется сидел и ничего не делал. Длинным, молчаливым взглядом встретил он Ивана Федоровича и повидимому нисколько не удивился его прибытию. Он очень изменился в лице, очень похудел и пожелтел. Глаза впали, нижние веки посинели.

-- Да ты и впрямь болен? -- остановился Иван Федорович. -- Я тебя долго не задержу и пальто даже не сниму. Где у тебя сесть-то?

Он зашел с другого конца стола, придвинул к столу стул и сел.

-- Что смотришь и молчишь? Я с одним только вопросом, и клянусь, не уйду от тебя без ответа: была у тебя барыня, Катерина Ивановна?

Смердяков длинно помолчал, попрежнему все тихо смотря на Ивана, но вдруг махнул рукой и отвернул от него лицо.

-- Чего ты? -- воскликнул Иван.

-- Ничего.

-- Что ничего?

-- Ну была, ну и все вам равно. Отстаньте-с.

-- Нет не отстану! Говори, когда была?

-- Да я и помнить об ней забыл, -- презрительно усмехнулся Смердяков, и вдруг опять, оборотя лицо к Ивану, уставился на него с каким-то исступленно-ненавистным взглядом, тем самым взглядом, каким глядел на него в то свидание, месяц назад.

-- Сами кажись больны, ишь осунулись, лица на вас нет, -- проговорил он Ивану.

-- Оставь мое здоровье, говори, об чем спрашивают.

-- А чего у вас глаза пожелтели, совсем белки желтые. Мучаетесь что ли очень?

Он презрительно усмехнулся и вдруг совсем уж рассмеялся.

-- Слушай, я сказал, что не уйду от тебя без ответа! -- в страшном раздражении крикнул Иван.

-- Чего вы ко мне пристаете-с? Чего меня мучите? -- со страданием проговорил Смердяков.

-- Э, чорт! Мне до тебя нет и дела. Ответь на вопрос, и я тотчас уйду.

-- Нечего мне вам отвечать! -- опять потупился Смердяков.

-- Уверяю тебя, что я заставлю тебя отвечать!

-- Чего вы все беспокоитесь? -- вдруг уставился на него Смердяков, но не то что с презрением, а почти с какою-то уже гадливостью, -- это что суд-то завтра начнется? Так ведь ничего вам не будет, уверьтесь же наконец! Ступайте домой, ложитесь спокойно спать, ничего не опасайтесь.

-- Не понимаю я тебя... чего мне бояться завтра? -- удивленно выговорил Иван, и вдруг в самом деле какой-то испуг холодом пахнул на его душу. Смердяков обмерил его глазами.

-- Не по-ни-маете? -- протянул он укоризненно. -- Охота же умному человеку этакую комедь из себя представлять!

Иван молча глядел на него. Один уж этот неожиданный тон, совсем какой-то небывало высокомерный, с которым этот бывший его лакей обращался теперь к нему, был необычен. Такого тона все-таки не было даже и в прошлый раз.

-- Говорю вам, нечего вам бояться. Ничего на вас не покажу, нет улик. Ишь руки трясутся. С чего у вас пальцы-то ходят? Идите домой, не вы убили.

Иван вздрогнул, ему вспомнился Алеша.

-- Я знаю, что не я... -- пролепетал было он.

-- Зна-е-те? -- опять подхватил Смердяков.

Иван вскочил и схватил его за плечо:

-- Говори все, гадина! говори все!

Смердяков нисколько не испугался. Он только с безумною ненавистью приковался к нему глазами:

-- Ан вот вы-то и убили, коль так, -- яростно прошептал он ему.

Иван опустился на стул, как бы что рассудив. Он злобно усмехнулся.

-- Это ты все про тогдашнее? Про то что и в прошлый раз?

-- Да и в прошлый раз стояли предо мной и все понимали, понимаете и теперь.

-- Понимаю только, что ты сумасшедший.

-- Не надоест же человеку! С глазу на глаз сидим, чего бы кажется друг-то друга морочить, комедь играть? Али все еще свалить на одного меня хотите, мне же в глаза? Вы убили, вы главный убивец и есть, а я только вашим приспешником был, слугой Личардой верным, и по слову вашему дело это и совершил.

-- Совершил? Да разве ты убил? -- похолодел Иван. Что-то как бы сотряслось в его мозгу, и весь он задрожал мелкою холодною дрожью. Тут уж Смердяков сам удивленно посмотрел на него: вероятно его наконец поразил своею искренностью испуг Ивана.

-- Да неужто ж вы вправду ничего не знали? -- пролепетал он недоверчиво, криво усмехаясь ему в глаза.

Иван все глядел на него, у него как бы отнялся язык. "Ах поехал Ванька в Питер, Я не буду его ждать." прозвенело вдруг в его голове.

-- Знаешь что: я боюсь, что ты сон, что ты призрак предо мной сидишь? -- пролепетал он.

-- Никакого тут призрака нет-с, кроме нас обоих-с, да еще некоторого третьего. Без сумления тут он теперь, третий этот, находится, между нами двумя.

-- Кто он? Кто находится? Кто третий? -- испуганно проговорил Иван Федорович, озираясь кругом и поспешно ища глазами кого-то по всем углам.

-- Третий этот -- бог-с, самое это провидение-с, тут оно теперь подле нас-с, только вы не ищите его, не найдете.

-- Ты солгал, что ты убил! -- бешено завопил Иван. -- Ты или сумасшедший, или дразнишь меня как и в прошлый раз!

Смердяков, как и давеча, совсем не пугаясь, все пытливо следил за ним. Все еще он никак не мог победить своей недоверчивости, все еще казалось ему, что Иван "все знает", а только так представляется, чтоб "ему же в глаза на него одного свалить".

-- Подождите-с, -- проговорил он наконец слабым голосом, и, вдруг, вытащив из-под стола свою левую ногу, начал завертывать на ней на верх панталоны. Нога оказалась в длинном белом чулке и обута в туфлю. Не торопясь Смердяков снял подвязку и запустил в чулок глубоко свои пальцы. Иван Федорович глядел на него и вдруг затрясся в конвульсивном испуге.

-- Сумасшедший! -- завопил он и, быстро вскочив с места, откачнулся назад, так что стукнулся спиной об стену и как будто прилип к стене, весь вытянувшись в нитку. Он в безумном ужасе смотрел на Смердякова. Тот, ни мало не смутившись его испугом, все еще копался в чулке, как будто все силясь пальцами что-то в нем ухватить и вытащить. Наконец ухватил и стал тащить. Иван Федорович видел, что это были какие-то бумаги или какая-то пачка бумаг. Смердяков вытащил ее и положил на стол.

-- Вот-с! -- сказал он тихо.

-- Что? -- ответил трясясь Иван.

-- Извольте взглянуть-с, -- так же тихо произнес Смердяков. Иван шагнул к столу, взялся было за пачку и стал ее развертывать, но вдруг отдернул пальцы как будто от прикосновения какого-то отвратительного, страшного гада.

-- Пальцы-то у вас все дрожат-с, в судороге, -- заметил Смердяков и сам не спеша развернул бумагу. Под оберткой оказались три пачки сторублевых радужных кредиток.

-- Все здесь-с, все три тысячи, хоть не считайте. Примите-с, -- пригласил он Ивана, кивая на деньги. Иван опустился на стул. Он был бледен как платок.

-- Ты меня испугал... с этим чулком... -- проговорил он, как-то странно ухмыляясь.

-- Неужто же, неужто вы до сих пор не знали? -- спросил еще раз Смердяков.

-- Нет, не знал. Я все на Дмитрия думал. Брат! брат! Ах! -- Он вдруг схватил себя за голову обеими руками. -- Слушай: ты один убил? без брата или с братом?

-- Всего только вместе с вами-с; с вами вместе убил-с, а Дмитрий Федорович как есть безвинны-с.

-- Хорошо, хорошо... Обо мне потом. Чего это я все дрожу... Слова не могу выговорить.

-- Все тогда смелы были-с, "все дескать позволено", говорили-с, а теперь вот так испугались! -- пролепетал дивясь Смердяков. -- Лимонаду не хотите ли, сейчас прикажу-с. Очень освежить может. Только вот это бы прежде накрыть-с.

И он опять кивнул на пачки. Он двинулся было встать кликнуть в дверь Марью Кондратьевну, чтобы та сделала и принесла лимонаду, но, отыскивая чем бы накрыть деньги, чтобы та не увидела их, вынул было сперва платок, но так как тот опять оказался совсем засморканным, то взял со стола ту единственную лежавшую на нем толстую желтую книгу, которую заметил войдя Иван, и придавил ею деньги. Название книги было: Святого отца нашего Исаака Сирина слова. Иван Федорович успел машинально прочесть заглавие.

-- Не хочу лимонаду, -- сказал он. -- Обо мне потом. Садись и говори: как ты это сделал? Все говори...

-- Вы бы пальто хоть сняли-с, а то весь взопреете.

Иван Федорович, будто теперь только догадавшись, сорвал пальто и бросил его, не сходя со стула, на лавку.

-- Говори же, пожалуста говори!

Он как бы утих. Он уверенно ждал, что Смердяков все теперь скажет.

-- Об том как это было сделано-с? -- вздохнул Смердяков. -- Самым естественным манером сделано было-с, с ваших тех самых слов...

-- Об моих словах потом, -- прервал опять Иван, но уже не крича как прежде, твердо выговаривая слова и как бы совсем овладев собою. -- Расскажи только в подробности, как ты это сделал. Все по порядку. Ничего не забудь. Подробности, главное подробности. Прошу.

-- Вы уехали, я упал тогда в погреб-с...

-- В падучей или притворился?

-- Понятно, что притворился-с. Во всем притворился. С лестницы спокойно сошел-с, в самый низ-с, и спокойно лег-с, а как лег, тут и завопил. И бился, пока вынесли.

-- Стой! И все время, и потом, и в больнице все притворялся?

-- Никак нет-с. На другой же день, на утро, до больницы еще, ударила настоящая и столь сильная, что уже много лет таковой не бывало. Два дня был в совершенном беспамятстве.

-- Хорошо, хорошо. Продолжай дальше.

-- Положили меня на эту койку-с, я так и знал, что за перегородку-с, потому Марфа Игнатьевна во все разы, как я болен, всегда меня на ночь за эту самую перегородку у себя в помещении клали-с. Нежные оне всегда ко мне были с самого моего рождения-с. Ночью стонал-с, только тихо. Все ожидал Дмитрия Федоровича.

-- Как ждал, к себе?

-- Зачем ко мне. В дом их ждал, потому сумления для меня уже не было никакого в том, что они в эту самую ночь прибудут, ибо им, меня лишимшись и никаких сведений не имемши, беспременно приходилось самим в дом влезть через забор-с, как они умели-с, и что ни есть совершить.

-- А если бы не пришел?

-- Тогда ничего бы и не было-с. Без них не решился бы.

-- Хорошо, хорошо... говори понятнее, не торопись, главное -- ничего не пропускай!

-- Я ждал, что они Федора Павловича убьют-с... это наверно-с. Потому я их уже так приготовил... в последние дни-с... а главное -- те знаки им стали известны. При ихней мнительности и ярости, что в них за эти дни накопилась, беспременно через знаки в самый дом должны были проникнуть-с. Это беспременно. Я так их и ожидал-с.

-- Стой, -- прервал Иван, -- ведь если б он убил, то взял бы деньги и унес; ведь ты именно так должен был рассуждать? Что ж тебе-то досталось бы после него? Я не вижу.

-- Так ведь деньги-то бы они никогда и не нашли-с. Это ведь их только я научил, что деньги под тюфяком. Только это была не правда-с. Прежде в шкатунке лежали, вот как было-с. А потом я Федора Павловича, так как они мне единственно во всем человечестве одному доверяли, научил пакет этот самый с деньгами в угол за образа перенесть, потому что там совсем никто не догадается, особенно коли спеша придет. Так он там, пакет этот, у них в углу за образами и лежал-с. А под тюфяком так и смешно бы их было держать вовсе, в шкатунке по крайней мере под ключом. А здесь все теперь поверили, что будто бы под тюфяком лежали. Глупое рассуждение-с. Так вот если бы Дмитрий Федорович совершили это самое убивство, то ничего не найдя или бы убежали-с поспешно, всякого шороху боясь, как и всегда бывает с убивцами, или бы арестованы были-с. Так я тогда всегда мог-с, на другой день, али даже в ту же самую ночь-с за образа слазить и деньги эти самые унести-с, все бы на Дмитрия Федоровича и свалилось. Это я всегда мог надеяться.

-- Ну, а если б он не убил, а только избил?

-- Если бы не убил, то я бы денег конечно взять не посмел и осталось бы втуне. Но был и такой расчет, что изобьют до бесчувствия, а я в то время и поспею взять, а там потом Федору-то Павловичу отлепартую, что это никто как Дмитрий Федорович, их избимши, деньги похитили.

-- Стой... я путаюсь. Стало быть, все же Дмитрий убил, а ты только деньги взял?

-- Нет, это не они убили-с. Что ж, я бы мог вам и теперь сказать, что убивцы они... да не хочу я теперь пред вами лгать, потому... потому что если вы действительно, как сам вижу, не понимали ничего доселева и не притворялись предо мной, чтоб явную вину свою на меня же в глаза свалить, то все же вы виновны во всем-с, ибо про убивство вы знали-с и мне убить поручили-с, а сами все знамши уехали. Потому и хочу вам в сей вечер это в глаза доказать, что главный убивец во всем здесь единый вы-с, а я только самый не главный, хоть это и я убил. А вы самый законный убивец и ecть!

-- Почему, почему я убийца? О боже! -- не выдержал наконец Иван, забыв, что все о себе отложил под конец разговора. -- Это все та же Чермашня-то? Стой, говори, зачем тебе было надо мое согласие, если уж ты принял Чермашню за согласие? Как ты теперь-то растолкуешь?

-- Уверенный в вашем согласии, я уж знал бы, что вы за потерянные эти три тысячи, возвратясь, вопля не подымете, если бы почему-нибудь меня вместо Дмитрия Федоровича начальство заподозрило, али с Дмитрием Федоровичем в товарищах; напротив, от других защитили бы... А наследство получив, так и потом когда могли меня наградить, во всю следующую жизнь, потому что все же вы через меня наследство это получить изволили, а то женимшись на Аграфене Александровне вышел бы вам один только шиш.

-- А! Так ты намеревался меня и потом мучить, всю жизнь! -- проскрежетал Иван. -- А что, если б я тогда не уехал, а на тебя заявил?

-- А что же бы вы могли тогда заявить? Что я вас в Чермашню-то подговаривал? Так ведь это глупости-с. К тому же вы после разговора нашего поехали бы али остались. Если б остались, то тогда бы ничего и не произошло, я бы так и знал-с, что вы дела этого не хотите, и ничего бы не предпринимал. А если уж поехали, то уж меня значит заверили в том, что на меня в суд заявить не посмеете и три эти тысячи мне простите. Да и не могли вы меня потом преследовать вовсе, потому что я тогда все и рассказал бы на суде-с, то-есть не то, что я украл аль убил, -- этого бы я не сказал-с, -- а то, что вы меня сами подбивали к тому, чтоб украсть и убить, а я только не согласился. Потому-то мне и надо было тогда ваше согласие, чтобы вы меня ничем не могли припереть-с, потому что где же у вас к тому доказательство, я же вас всегда мог припереть-с, обнаружив, какую вы жажду имели к смерти родителя, и вот вам слово -- в публике все бы тому поверили и вам было бы стыдно на всю вашу жизнь.

-- Так имел, так имел я эту жажду, имел? -- проскрежетал опять Иван.

-- Несомненно имели-с и согласием своим мне это дело молча тогда разрешили-с, -- твердо поглядел Смердяков на Ивана. Он был очень слаб и говорил тихо и устало, но что-то внутреннее и затаенное поджигало его, у него очевидно было какое-то намерение. Иван это предчувствовал.

-- Продолжай дальше, -- сказал он ему, -- продолжай про ту ночь.

-- Дальше что же-с! Вот я лежу и слышу, как будто вскрикнул барин. А Григорий Васильич пред тем вдруг поднялись и вышли, и вдруг завопили, а потом все тихо, мрак. Лежу это я, жду, сердце бьется, вытерпеть не могу. Встал наконец и пошел-с, -- вижу налево окно в сад у них отперто, я и еще шагнул на лево-то-с, чтобы прислушаться, живы ли они там сидят или нет, и слышу, что барин мечется и охает, стало быть жив-с. Эх, думаю! Подошел к окну, крикнул барину: "Это я, дескать". А он мне: "Был, был, убежал!" То-есть Дмитрий Федорович значит были-с. -- "Григория убил!" -- "Где?" шепчу ему. -- "Там в углу", указывает, сам тоже шепчет. -- "Подождите", говорю. Пошел я в угол искать и у стены на Григория Васильевича лежащего и наткнулся, весь в крови лежит, в бесчувствии. Стало быть верно, что был Дмитрий Федорович, вскочило мне тотчас в голову и тотчас тут же порешил все это покончить внезапно-с, так как Григорий Васильевич, если и живы еще, то лежа в бесчувствии пока ничего не увидят. Один только риск и был-с, что вдруг проснется Марфа Игнатьевна. Почувствовал я это в ту минуту, только уж жажда эта меня всего захватила, ажно дух занялся. Пришел опять под окно к барину и говорю: "Она здесь, пришла, Аграфена Александровна пришла, просится". Так ведь и вздрогнул весь как младенец: "Где здесь? где?" так и охает, а сам еще не верит. -- "Там, говорю, стоит, отоприте!" Глядит на меня в окно-то, и верит и не верит, а отпереть боится, это уж меня-то боится, думаю. И смешно же: вдруг я эти самые знаки вздумал им тогда по раме простучать, что Грушенька дескать пришла, при них же в глазах: словам-то как бы не верил, а как знаки я простучал, так тотчас же и побежали дверь отворить. Отворили. Я вошел было, а он стоит, телом-то меня и не пускает всего: -- "Где она, где она?" -- смотрит на меня и трепещет. Ну, думаю: уж коль меня так боится -- плохо! и тут у меня даже ноги ослабели от страху у самого, что не пустит он меня в комнаты-то, или крикнет, али Марфа Игнатьевна прибежит, али что ни есть выйдет, я уж не помню тогда, сам должно быть бледен пред ними стоял. Шепчу ему: -- "Да там, там она под окном, как же вы, говорю, не видели?" -- "А ты ее приведи, а ты ее приведи!" -- "Да боится, говорю, крику испугалась, в куст спряталась, подите крикните, говорю, сами из кабинета". Побежал он, подошел к окну, свечку на окно поставил: -- "Грушенька, кричит, Грушенька, здесь ты?" Сам-то это кричит, а в окно-то нагнуться не хочет, от меня отойти не хочет, от самого этого страху, потому забоялся меня уж очень, а потому отойти от меня не смеет. "Да вон она, говорю (подошел я к окну, сам весь высунулся), вон она в кусте-то, смеется вам, видите?" Поверил вдруг он, так и затрясся, больно уж они влюблены в нее были-с, да весь и высунулся в окно. Я тут схватил это самое преспапье чугунное, на столе у них, помните-с, фунта три ведь в нем будет, размахнулся, да сзади его в самое темя углом. Не крикнул даже. Только вниз вдруг осел, а я в другой раз и в третий. На третьем-то почувствовал, что проломил. Они вдруг навзничь и повалились, лицом кверху, все-то в крови. Осмотрел я: нет на мне крови, не брызнуло, преспапье обтер, положил, за образа сходил, из пакета деньги вынул, а пакет бросил на пол, и ленточку эту самую розовую подле. Сошел в сад, весь трясусь. Прямо к той яблонке, что с дуплом, -- вы дупло-то это знаете, а я его уж давно наглядел, в нем уж лежала тряпочка и бумага, давно заготовил; обернул всю сумму в бумагу, а потом в тряпку и заткнул глубоко. Так она там слишком две недели оставалась, сумма-то эта самая-с, потом уж после больницы вынул. Воротился к себе на кровать, лег, да и думаю в страхе: "вот коли убит Григорий Васильевич совсем, так тем самым очень худо может произойти, а коли не убит и очнется, то оченно хорошо это произойдет, потому они будут тогда свидетелем, что Дмитрий Федорович приходили, а стало быть они и убили и деньги унесли-с". Начал я тогда от сумления и нетерпения стонать, чтобы Марфу Игнатьевну разбудить поскорей. Встала она наконец, бросилась было ко мне, да как увидала вдруг, что нет Григория Васильевича -- выбежала и, слышу, завопила в саду. Ну, тут-с все это и пошло на всю ночь, я уж во всем успокоен был.

Рассказчик остановился. Иван все время слушал его в мертвенном молчании, не шевелясь, не спуская с него глаз. Смердяков же, рассказывая, лишь изредка на него поглядывал, но больше косился в сторону. Кончив рассказ, он видимо сам взволновался и тяжело переводил дух. На лице его показался пот. Нельзя было однако угадать, чувствует ли он раскаяние или что.

-- Стой, -- подхватил соображая Иван. -- А дверь-то? Если отворил он дверь только тебе, то как же мог видеть ее прежде тебя Григорий отворенною? Потому ведь Григорий видел прежде тебя?

Замечательно, что Иван спрашивал самым мирным голосом, даже совсем как будто другим тоном, совсем не злобным, так что если бы кто-нибудь отворил к ним теперь дверь и с порога взглянул на них, то непременно заключил бы, что они сидят и миролюбиво разговаривают о каком-нибудь обыкновенном, хотя и интересном предмете.

-- На счет этой двери и что Григорий Васильевич будто бы видел, что она отперта, то это ему только так почудилось, -- искривленно усмехнулся Смердяков. -- Ведь это, я вам скажу, не человек-с, а все равно что упрямый мерин: и не видал, а почудилось ему что видел -- вот его уж и не собьете-с. Это уж нам с вами счастье такое выпало, что он это придумал, потому что Дмитрия Федоровича несомненно после того в конец уличат.

-- Слушай, -- проговорил Иван Федорович, словно опять начиная теряться и что-то усиливаясь сообразить, -- слушай... Я много хотел спросить тебя еще, но забыл... Я все забываю и путаюсь... Да! Скажи ты мне хоть это одно: зачем ты пакет распечатал и тут же на полу оставил? Зачем не просто в пакете унес... Ты когда рассказывал, то мне показалось, что будто ты так говорил про этот пакет, что так и надо было поступить... а почему так надо -- не могу понять...

-- А это я так сделал по некоторой причине-с. Ибо будь человек знающий и привычный, вот как я например, который эти деньги сам видел зараньше и может их сам же в тот пакет ввертывал и собственными глазами смотрел, как его запечатывали и надписывали, то такой человек-с с какой же бы стати, если бы примерно это он убил, стал бы тогда, после убивства, этот пакет распечатывать, да еще в таких попыхах, зная и без того совсем уж наверно, что деньги эти в том пакете беспременно лежат-с? Напротив, будь это похититель как бы я например, то он бы просто сунул этот пакет в карман, нисколько не распечатывая, и с ним поскорее утек-с. Совсем другое тут Дмитрий Федорович: они об пакете только по наслышке знали, его самого не видели, и вот как достали его примерно, будто из-под тюфяка, то поскорее и распечатали его тут же, чтобы справиться: есть ли в нем в самом деле эти самые деньги? А пакет тут же бросили, уже не успев рассудить, что он уликой им после них останется, потому что они вор непривычный-с, и прежде никогда ничего явно не крали, ибо родовые дворяне-с, а если теперь украсть и решились, то именно как бы не украсть, а свое собственное только взять обратно пришли, так как всему городу об этом предварительно повестили и даже похвалялись зараньше вслух пред всеми, что пойдут и собственность свою от Федора Павловича отберут. Я эту самую мысль прокурору в опросе моем не то что ясно сказал, а напротив как будто намеком подвел-с, точно как бы сам не понимаючи, и точно как бы это они сами выдумали, а не я им подсказал-с, -- так у господина прокурора от этого самого намека моего даже слюнки потекли-с...

-- Так неужели, неужели ты все это тогда же так на месте и обдумал? -- воскликнул Иван Федорович вне себя от удивления. Он опять глядел на Смердякова в испуге.

-- Помилосердуйте, да можно ли это все выдумать в таких попыхах-с? Заранее все обдумано было.

-- Ну... ну, тебе значит сам чорт помогал! -- воскликнул опять Иван Федорович. -- Нет, ты не глуп, ты гораздо умней, чем я думал...

Он встал с очевидным намерением пройтись по комнате. Он был в страшной тоске. Но так как стол загораживал дорогу и мимо стола и стены почти приходилось пролезать, то он только повернулся на месте и сел опять. То, что он не успел пройтись, может быть вдруг и раздражило его, так что он почти в прежнем исступлении вдруг завопил:

-- Слушай, несчастный, презренный ты человек! Неужели ты не понимаешь, что если я еще не убил тебя до сих пор, то потому только, что берегу тебя на завтрашний ответ на суде. Бог видит (поднял Иван руку к верху) -- может быть и я был виновен, может быть действительно я имел тайное желание, чтоб... умер отец, но клянусь тебе, я не столь был виновен, как ты думаешь и, может быть, не подбивал тебя вовсе. Нет, нет, не подбивал! Но все равно, я покажу на себя сам, завтра же, на суде, я решил! Я все скажу, все. Но мы явимся вместе с тобою! И что бы ты ни говорил на меня на суде, что бы ты ни свидетельствовал -- принимаю и не боюсь тебя; сам все подтвержу! Но и ты должен пред судом сознаться! Должен, должен, вместе пойдем! Так и будет!

Иван проговорил это торжественно и энергично, и видно было уже по одному сверкающему взгляду его, что так и будет.

-- Больны вы, я вижу-с, совсем больны-с. Желтые у вас совсем глаза-с, -- произнес Смердяков, но совсем без насмешки, даже как будто соболезнуя.

-- Вместе пойдем! -- повторил Иван, -- а не пойдешь, -- все равно я один сознаюсь.

Смердяков помолчал, как бы вдумываясь.

-- Ничего этого не будет-с, и вы не пойдете-с, -- решил он наконец безапелляционно.

-- Не понимаешь ты меня! -- укоризненно воскликнул Иван.

-- Слишком стыдно вам будет-с, если на себя во всем признаетесь. А пуще того бесполезно будет, совсем-с, потому я прямо ведь скажу, что ничего такого я вам не говорил-с никогда, а что вы или в болезни какой (а на то и похоже-с), али уж братца так своего пожалели, что собой пожертвовали, а на меня выдумали, так как все равно меня как за мошку считали всю вашу жизнь, а не за человека. Ну и кто ж вам поверит, ну и какое у вас есть хоть одно доказательство?

-- Слушай, эти деньги ты показал мне теперь конечно чтобы меня убедить.

Смердяков снял с пачек Исаака Сирина и отложил в сторону.

-- Эти деньги с собою возьмите-с и унесите, -- вздохнул Смердяков.

-- Конечно унесу! Но почему же ты мне отдаешь, если из-за них убил? -- с большим удивлением посмотрел на него Иван.

-- Не надо мне их вовсе-с, -- дрожащим голосом проговорил Смердяков, махнув рукой. -- Была такая прежняя мысль-с, что с такими деньгами жизнь начну, в Москве, али пуще того за границей, такая мечта была-с, а пуще все потому, что "все позволено". Это вы вправду меня учили-с, ибо много вы мне тогда этого говорили: ибо коли бога бесконечного нет, то и нет никакой добродетели, да и не надобно ее тогда вовсе. Это вы вправду. Так я и рассудил.

-- Своим умом дошел? -- криво усмехнулся Иван.

-- Вашим руководством-с.

-- А теперь стало быть в бога уверовал, коли деньги назад отдаешь?

-- Нет-с, не уверовал-с, -- прошептал Смердяков.

-- Так зачем отдаешь?

-- Полноте... нечего-с! -- махнул опять Смердяков рукой. -- Вы вот сами тогда все говорили, что все позволено, а теперь-то почему так встревожены, сами-то-с? Показывать на себя даже хотите идти... Только ничего того не будет! Не пойдете показывать! -- твердо и убежденно решил опять Смердяков.

-- Увидишь! -- проговорил Иван.

-- Не может того быть. Умны вы очень-с. Деньги любите, это я знаю-с, почет тоже любите, потому что очень горды, прелесть женскую чрезмерно любите, а пуще всего в покойном довольстве жить и чтобы никому не кланяться, -- это пуще всего-с. Не захотите вы жизнь на веки испортить, такой стыд на суде приняв. Вы как Федор Павлович, наиболее-с, изо всех детей наиболее на него похожи вышли, с одною с ними душой-с.

-- Ты не глуп, -- проговорил Иван как бы пораженный; кровь ударила ему в лицо: -- я прежде думал, что ты глуп. Ты теперь серьезен! -- заметил он, как-то вдруг по-новому глядя на Смердякова.

-- От гордости вашей думали, что я глуп. Примите деньги-то-с.

Иван взял все три пачки кредиток и сунул в карман, не обертывая их ничем.

-- Завтра их на суде покажу, -- сказал он.

-- Никто вам там не поверит-с, благо денег-то у вас и своих теперь довольно, взяли из шкатунки да и принесли-с.

Иван встал с места.

-- Повторяю тебе, если не убил тебя, то единственно потому что ты мне на завтра нужен, помни это, не забывай!

-- А что ж, убейте-с. Убейте теперь, -- вдруг странно проговорил Смердяков, странно смотря на Ивана. -- Не посмеете и этого-с, -- прибавил он, горько усмехнувшись, -- ничего не посмеете, прежний смелый человек-с!

-- До завтра! -- крикнул Иван и двинулся идти.

-- Постойте... покажите мне их еще раз.

Иван вынул кредитки и показал ему. Смердяков поглядел на них секунд десять.

-- Ну, ступайте, -- проговорил он, махнув рукой. -- Иван Федорович! -- крикнул он вдруг ему вслед опять.

-- Чего тебе? -- обернулся Иван уже на ходу.

-- Прощайте-с!

-- До завтра! -- крикнул опять Иван, и вышел из избы. Метель все еще продолжалась. Первые шаги прошел он бодро, но вдруг, как бы стал шататься. "Это что-то физическое", -- подумал он усмехнувшись. Какая-то словно радость сошла теперь в его душу. Он почувствовал в себе какую-то бесконечную твердость: конец колебаниям его, столь ужасно его мучившим все последнее время! Решение было взято "и уже не изменится", со счастьем подумал он. В это мгновение он вдруг на что-то споткнулся и чуть не упал. Остановясь он различил в ногах своих поверженного им мужиченку, все так же лежавшего на том же самом месте, без чувств и без движения. Метель уже засыпала ему почти все лицо. Иван вдруг схватил его и потащил на себе. Увидав направо в домишке свет, подошел, постучался в ставни, и откликнувшегося мещанина, которому принадлежал домишко, попросил помочь ему дотащить мужика в частный дом, обещая тут же дать за то три рубля. Мещанин собрался и вышел. Не стану в подробности описывать, как удалось тогда Ивану Федоровичу достигнуть цели и пристроить мужика в части с тем, чтобы сейчас же учинить и осмотр его доктором, при чем он опять выдал и тут щедрою рукой "на расходы". Скажу только, что дело взяло почти целый час времени. Но Иван Федорович остался очень доволен. Мысли его раскидывались и работали: "если бы не было взято так твердо решение мое на завтра", -- подумал он вдруг с наслаждением, -- "то не остановился бы я на целый час пристраивать мужиченку, а прошел бы мимо его и только плюнул бы на то, что он замерзнет... Однако как я в силах наблюдать за собой!" подумал он в ту же минуту еще с большим наслаждением: "а они-то решили там, что я с ума схожу!" Дойдя до своего дома, он вдруг остановился под внезапным вопросом: "а не надо ль сейчас, теперь же пойти к прокурору и все объявить?" Вопрос он решил, поворотив опять к дому: "завтра все вместе!" прошептал он про себя, и, странно, почти вся радость, все довольство его собою прошли в один миг. Когда же он вступил в свою комнату, что-то ледяное прикоснулось вдруг к его сердцу, как будто воспоминание, вернее, напоминание о чем-то мучительном и отвратительном, находящемся именно в этой комнате теперь, сейчас, да и прежде бывшем. Он устало опустился на свой диван. Старуха принесла ему самовар, он заварил чай, но не прикоснулся к нему; старуху отослал до завтра. Он сидел на диване и чувствовал головокружение. Он чувствовал, что болен и бессилен. Стал было засыпать, но в беспокойстве встал и прошелся по комнате, чтобы прогнать сон. Минутами мерещилось ему, что как будто он бредит. Но не болезнь занимала его всего более; усевшись опять, он начал изредка оглядываться кругом, как будто что-то высматривая. Так было несколько раз. Наконец взгляд его пристально направился в одну точку. Иван усмехнулся, но краска гнева залила его лицо. Он долго сидел на своем месте, крепко подперев обеими руками голову и все-таки кося глазами на прежнюю точку, на стоящий у противоположной стены диван. Его видимо что-то там раздражало, какой-то предмет, беспокоило, мучило.

IX
Чорт. Кошмар Ивана Федоровича

Я не доктор, а между тем чувствую, что пришла минута, когда мне решительно необходимо объяснить хоть что-нибудь в свойстве болезни Ивана Федоровича читателю. Забегая вперед, скажу лишь одно: он был теперь, в этот вечер, именно как раз накануне белой горячки, которая наконец уже вполне овладела его издавна расстроенным, но упорно сопротивлявшимся болезни организмом. Не зная ничего в медицине, рискну высказать предположение, что действительно может быть ужасным напряжением воли своей он успел на время отдалить болезнь, мечтая разумеется совсем преодолеть ее. Он знал, что нездоров, но ему с отвращением не хотелось быть больным в это время, в эти наступающие роковые минуты его жизни, когда надо было быть налицо, высказать свое слово смело и решительно и самому "оправдать себя пред собою". Он впрочем сходил однажды к новому прибывшему из Москвы доктору, выписанному Катериной Ивановной вследствие одной ее фантазии, о которой я уже упоминал выше. Доктор, выслушав и осмотрев его, заключил, что у него в роде даже как бы расстройства в мозгу, и нисколько не удивился некоторому признанию, которое тот с отвращением однако сделал ему. "Галлюцинации в вашем состоянии очень возможны, решил доктор, хотя надо бы их и проверить... вообще же необходимо начать лечение серьезно, не теряя ни минуты, не то будет плохо". Но Иван Федорович, выйдя от него, благоразумного совета не исполнил и лечь лечиться пренебрег: "Хожу ведь, силы есть пока, свалюсь -- дело другое, тогда пусть лечит кто хочет", решил он, махнув рукой. Итак, он сидел теперь, почти сознавая сам, что в бреду и, как уже и сказал я, упорно приглядывался к какому-то предмету у противоположной стены на диване. Там вдруг оказался сидящим некто, бог знает как вошедший, потому что его еще не было в комнате, когда Иван Федорович, возвратясь от Смердякова, вступил в нее. Это был какой-то господин или лучше сказать известного сорта русский джентльмен, лет уже не молодых, "qui frisait la cinquantaine", как говорят французы, с не очень сильною проседью в темных, довольно длинных и густых еще волосах и в стриженой бородке клином. Одет он был в какой-то коричневый пиджак, очевидно от лучшего портного, но уже поношенный, сшитый примерно еще третьего года и совершенно уже вышедший из моды, так что из светских достаточных людей таких уже два года никто не носил. Белье, длинный галстух в виде шарфа, все было так, как и у всех шиковатых джентльменов, но белье, если вглядеться ближе, было грязновато, а широкий шарф очень потерт. Клетчатые панталоны гостя сидели превосходно, но были опять-таки слишком светлы и как-то слишком узки, как теперь уже перестали носить, равно как и мягкая белая пуховая шляпа, которую уже слишком не по сезону притащил с собою гость. Словом, был вид порядочности при весьма слабых карманных средствах. Похоже было на то, что джентльмен принадлежит к разряду бывших белоручек-помещиков, процветавших еще при крепостном праве; очевидно видавший свет и порядочное общество, имевший когда-то связи и сохранивший их пожалуй и до сих пор, но мало-по-малу с обеднением после веселой жизни в молодости и недавней отмены крепостного права, обратившийся в роде как бы в приживальщика хорошего тона, скитающегося по добрым старым знакомым, которые принимают его за уживчивый складный характер, да еще и в виду того, что все же порядочный человек, которого даже и при ком угодно можно посадить у себя за стол, хотя конечно на скромное место. Такие приживальщики, складного характера джентльмены, умеющие порассказать, составить партию в карты и решительно не любящие никаких поручений, если их им навязывают, -- обыкновенно одиноки, или холостяки, или вдовцы, может быть и имеющие детей, но дети их воспитываются всегда где-то далеко, у каких-нибудь теток, о которых джентльмен никогда почти не упоминает в порядочном обществе, как бы несколько стыдясь такого родства. От детей же отвыкает мало-по-малу совсем, изредка получая от них к своим именинам и к Рождеству поздравительные письма и иногда даже отвечая на них. Физиономия неожиданного гостя была не то чтобы добродушная, а опять-таки складная и готовая, судя по обстоятельствам, на всякое любезное выражение. Часов на нем не было, но был черепаховый лорнет на черной ленте. На среднем пальце правой ;руки красовался массивный золотой перстень с недорогим опалом. Иван Федорович злобно молчал и не хотел заговаривать. Гость ждал и именно сидел как приживальщик, только что сошедший сверху из отведенной ему комнаты вниз к чаю составить хозяину компанию, но смирно молчавший в виду того, что хозяин занят и об чем-то нахмуренно думает; готовый однако ко всякому любезному разговору, только лишь хозяин начнет его. Вдруг лицо его выразило как бы некоторую внезапную озабоченность.

-- Послушай, -- начал он Ивану Федоровичу, -- ты извини, я только чтобы напомнить: ты ведь к Смердякову пошел с тем, чтоб узнать про Катерину Ивановну, а ушел ничего об ней не узнав, верно забыл...

-- Ах да! -- вырвалось вдруг у Ивана, и лицо его омрачилось заботой, -- да, я забыл... Впрочем теперь все равно, все до завтра, -- пробормотал он про себя. -- А ты, -- раздражительно обратился он к гостю, -- это я сам сейчас должен был вспомнить, потому что именно об этом томило тоской! Что ты выскочил, так я тебе и поверю, что это ты подсказал, а не я сам вспомнил?

-- А не верь, -- ласково усмехнулся джентльмен. -- Что за вера насилием? При том же в вере никакие доказательства не помогают, особенно материальные. Фома поверил не потому, что увидел воскресшего Христа, а потому, что еще прежде желал поверить. Вот, например, спириты... я их очень люблю... вообрази, они полагают, что полезны для веры, потому что им черти с того света рожки показывают. "Это дескать доказательство уже так-сказать материальное, что есть тот свет". Тот свет и материальные доказательства, ай люли! И наконец если доказан чорт, то еще неизвестно, доказан ли бог? Я хочу в идеалистическое общество записаться, оппозицию у них буду делать: "дескать реалист, а не материалист, хе хе!"

-- Слушай, -- встал вдруг из-за стола Иван Федорович. -- Я теперь точно в бреду... и уж конечно в бреду... ври, что хочешь, мне все равно! Ты меня не приведешь в исступление как в прошлый раз. Мне только чего-то стыдно... Я хочу ходить по комнате... Я тебя иногда не вижу и голоса твоего даже не слышу, как в прошлый раз, но всегда угадываю то, что ты мелешь, потому что это я, я сам говорю, а не ты! Не знаю только, спал ли я в прошлый раз или видел тебя наяву? Вот я обмочу полотенце холодною водой и приложу к голове, и авось ты испаришься.

Иван Федорович прошел в угол, взял полотенце, исполнил, как сказал, и с мокрым полотенцем на голове стал ходить взад и вперед по комнате.

-- Мне нравится, что мы с тобой прямо стали на ты, -- начал было гость.

-- Дурак, -- засмеялся Иван, -- что ж я вы что ли стану тебе говорить. Я теперь весел, только в виске болит... и темя... только пожалуста не философствуй как в прошлый раз. Если не можешь убраться, то ври что-нибудь веселое, Сплетничай, ведь ты приживальщик, так сплетничай. Навяжется же такой кошмар! Но я не боюсь тебя. Я тебя преодолею. Не свезут в сумасшедший дом!

-- C'est charmant приживальщик. Да я именно в своем виде. Кто ж я на земле, как не приживальщик? Кстати, я ведь слушаю тебя и немножко дивлюсь: ей богу ты меня как будто уже начинаешь помаленьку принимать за нечто и в самом деле, а не за твою только фантазию, как стоял на том в прошлый раз...

-- Ни одной минуты не принимаю тебя за реальную правду, -- как-то яростно даже вскричал Иван. -- Ты ложь, ты болезнь моя, ты призрак. Я только не знаю, чем тебя истребить, и вижу, что некоторое время надобно прострадать. Ты моя галлюцинация. Ты воплощение меня самого, только одной впрочем моей стороны... моих мыслей и чувств, только самых гадких и глупых. С этой стороны ты мог бы быть даже мне любопытен, если бы только мне было время с тобой возиться...

-- Позволь, позволь, я тебя уличу: давеча у фонаря, когда ты вскинулся на Алешу и закричал ему: "ты от него узнал! Почему ты узнал, что он ко мне ходит?" Это ведь ты про меня вспоминал. Стало быть одно маленькое мгновеньице ведь верил же, верил, что я действительно есмь, -- мягко засмеялся джентльмен.

-- Да, это была слабость природы... но я не мог тебе верить. Я не знаю, спал ли я или ходил прошлый раз. Я может быть тогда тебя только во сне видел, а вовсе не наяву...

-- А зачем ты давеча с ним так сурово, с Алешей-то? Он милый; я пред ним за старца Зосиму виноват.

-- Молчи про Алешу! Как ты смеешь, лакей! -- опять засмеялся Иван.

-- Бранишься, а сам смеешься, -- хороший знак. Ты впрочем сегодня гораздо со мной любезнее, чем в прошлый раз, и я понимаю отчего: это великое решение...

-- Молчи про решение! -- свирепо вскричал Иван.

-- Понимаю, понимаю, c'est noble, c'est charmant, ты идешь защищать завтра брата и приносишь себя в жертву... c'est chevaleresque.

-- Молчи, я тебе пинков надаю!

-- Отчасти буду рад, ибо тогда моя цель достигнута: коли пинки, значит веришь в мой реализм, потому что призраку не дают пинков. Шутки в сторону: мне ведь все равно, бранись, коли хочешь, но все же лучше быть хоть каплю повежливее, хотя бы даже со мной. А то дурак да лакей, ну что за слова!

-- Браня тебя себя браню! -- опять засмеялся Иван, -- ты -- я, сам я, только с другою рожей. Ты именно говоришь то, что я уже мыслю... и ничего не в силах сказать мне нового!

-- Если я схожусь с тобою в мыслях, то это делает мне только честь, -- с деликатностью и достоинством проговорил джентльмен.

-- Только все скверные мои мысли берешь, а главное -- глупые. Ты глуп и пошл. Ты ужасно глуп. Нет, я тебя не вынесу! Что мне делать, что мне делать! -- проскрежетал Иван.

-- Друг мой, я все-таки хочу быть джентльменом и чтобы меня так и принимали, -- в припадке некоторой чисто приживальщицкой и уже вперед уступчивой и добродушной амбиции начал гость. -- Я беден, но... не скажу, что очень честен, но... обыкновенно в обществе принято за аксиому, что я падший ангел. Ей богу, не могу представить, каким образом я мог быть когда-нибудь ангелом. Если и был когда, то так давно, что не грешно и забыть. Теперь я дорожу лишь репутацией порядочного человека и живу как придется, стараясь быть приятным. Я людей люблю искренно, -- о, меня во многом оклеветали! Здесь, когда временами я к вам переселяюсь, моя жизнь протекает в роде чего-то как бы и в самом деле, и это мне более всего нравится. Ведь я и сам, как и ты же, страдаю от фантастического, а потому и люблю ваш земной реализм. Тут у вас все очерчено, тут формула, тут геометрия, а у нас все какие-то неопределенные уравнения! Я здесь хожу и мечтаю. Я люблю мечтать. К тому же на земле я становлюсь суеверен, -- не смейся пожалуста: мне именно это-то и нравится, что я становлюсь суеверен. Я здесь все ваши привычки принимаю: я в баню торговую полюбил ходить, можешь ты это представить, и люблю с купцами и попами париться. Моя мечта это -- воплотиться, но чтоб уж окончательно, безвозвратно, в какую-нибудь толстую семипудовую купчиху и всему поверить, во что она верит. Мой идеал -- войти в церковь и поставить свечку от чистого сердца, ей богу так. Тогда предел моим страданиям. Вот тоже лечиться у вас полюбил: весной оспа пошла, я пошел и в воспитательном доме себе оспу привил, -- если б ты знал, как я был в тот день доволен: на братьев славян десять рублей пожертвовал!.. Да ты не слушаешь. Знаешь, ты что-то очень сегодня не по себе, -- помолчал немного джентльмен. -- Я знаю, ты ходил вчера к тому доктору... ну, как твое здоровье? Что тебе доктор сказал?

-- Дурак! -- отрезал Иван.

-- Зато ты-то как умен. Ты опять бранишься? Я ведь не то чтоб из участия, а так. Пожалуй не отвечай. Теперь вот ревматизмы опять пошли...

-- Дурак, -- повторил опять Иван.

-- Ты все свое, а я вот такой ревматизм прошлого года схватил, что до сих пор вспоминаю.

-- У чорта ревматизм?

-- Почему же и нет, если я иногда воплощаюсь. Воплощаюсь, так и принимаю последствия. Сатана sum et nihil humanum a me alienum puto.

-- Как, как? Сатана sum et nihil humanum... это не глупо для чорта!

-- Рад, что наконец угодил.

-- А ведь это ты взял не у меня, -- остановился вдруг Иван как бы пораженный, -- это мне никогда в голову не приходило, это странно...

-- C'est du nouveau n'est ce pas? На этот раз я поступлю честно и объясню тебе. Слушай: в снах, и особенно в кошмарах, ну, там от расстройства желудка или чего-нибудь, иногда видит человек такие художественные сны, такую сложную и реальную действительность, такие события или даже целый мир событий, связанный такою интригой с такими неожиданными подробностями, начиная с высших ваших проявлений до последней пуговицы на манишке, что, клянусь тебе, Лев Толстой не сочинит, а между тем видят такие сны иной раз вовсе не сочинители, совсем самые заурядные люди, чиновники, фельетонисты, попы... Насчет этого даже целая задача: один министр так даже мне сам признавался, что все лучшие идеи его приходят к нему, когда он спит. Ну вот так и теперь. Я хоть и твоя галлюцинация, но, как и в кошмаре, я говорю вещи оригинальные, какие тебе до сих пор в голову не приходили, так что уже вовсе не повторяю твоих мыслей, а между тем я только твой кошмар и больше ничего.

-- Лжешь. Твоя цель именно уверить, что ты сам по себе, а не мой кошмар, и вот ты теперь подтверждаешь сам, что ты сон.

-- Друг мой, сегодня я взял особую методу, я потом тебе растолкую. Постой, где же я остановился? Да, вот я тогда простудился, только не у вас, а еще там...

-- Где там? Скажи, долго ли ты у меня пробудешь, не можешь уйти? -- почти в отчаянии воскликнул Иван. Он оставил ходить, сел на диван, опять облокотился на стол и стиснул обеими руками голову. Он сорвал с себя мокрое полотенце и с досадой отбросил его: очевидно не помогало.

-- У тебя расстроены нервы, -- заметил джентльмен с развязно-небрежным, но совершенно дружелюбным однако видом, -- ты сердишься на меня даже за то, что я мог простудиться, а между тем произошло оно самым естественным образом. Я тогда поспешал на один дипломатический вечер к одной высшей петербургской даме, которая метила в министры. Ну, фрак, белый галстук, перчатки, и однако я был еще бог знает где, и чтобы попасть к вам на землю предстояло еще перелететь пространство... конечно это один только миг, но ведь и луч света от солнца идет целых восемь минут, а тут, представь, во фраке и в открытом жилете. Духи не замерзают, но уж когда воплотился, то... словом, светренничал, и пустился, а ведь в пространствах-то этих, в эфире-то, в воде-то этой, яже бе над твердию, -- ведь это такой мороз... то есть какое мороз, -- это уж и морозом назвать нельзя, можешь представить: сто пятьдесят градусов ниже нуля! Известна забава деревенских девок: на тридцатиградусном морозе предлагают новичку лизнуть топор; язык мгновенно примерзает, и олух в кровь сдирает с него кожу; так ведь это только на тридцати градусах, а на ста-то пятидесяти, да тут только палец, я думаю, приложить к топору, и его как не бывало, если бы... только там мог случиться топор...

-- А там может случиться топор? -- рассеянно и гадливо перебил вдруг Иван Федорович. Он сопротивлялся изо всех сил, чтобы не поверить своему бреду и не впасть в безумие окончательно.

-- Топор? -- переспросил гость в удивлении.

-- Ну да, что станется там с топором? -- с каким-то свирепым и настойчивым упорством вдруг вскричал Иван Федорович.

-- Что станется в пространстве с топором? Quelle idee! Если куда попадет подальше, то примется, я думаю, летать вокруг земли, caм не зная зачем, в виде спутника. Астрономы вычислят восхождение и захождение топора, Гатцук внесет в календарь, вот и все.

-- Ты глуп, ты ужасно глуп! -- строптиво сказал Иван, -- ври умнее, а то я не буду слушать. Ты хочешь побороть меня реализмом, уверить меня, что ты есть, но я не хочу верить, что ты есь! Не поверю!!

-- Да я и не вру, все правда; к сожалению правда почти всегда бывает неостроумна. Ты, я вижу, решительно ждешь от меня чего-то великого, а может быть и прекрасного. Это очень жаль, потому что я даю лишь то, что могу...

-- Не философствуй, осел!

-- Какая тут философия, когда вся правая сторона отнялась, кряхчу и мычу. Был у всей медицины: распознать умеют отлично, всю болезнь расскажут тебе как по пальцам, ну а вылечить не умеют. Студентик тут один случился восторженный: если вы, говорит, и умрете, то зато будете вполне знать от какой болезни умерли! Опять-таки эта их манера отсылать к специалистам: мы дескать только распознаем, а вот поезжайте к такому-то специалисту, он уже вылечит. Совсем, совсем, я тебе скажу, исчез прежний доктор, который ото всех болезней лечил, теперь только одни специалисты и все в газетах публикуются. Заболи у тебя нос, тебя шлют в Париж: там дескать европейский специалист носы лечит. Приедешь в Париж, он осмотрит нос: я вам, скажет, только правую ноздрю могу вылечить, потому что левых ноздрей не лечу, это не моя специальность, а поезжайте после меня в Вену, там вам особый специалист левую ноздрю долечит. Что будешь делать? прибегнул к народным средствам, один немец-доктор посоветовал в бане на полке медом с солью вытереться. Я единственно, чтобы только в баню лишний раз сходить, пошел: выпачкался весь, и никакой пользы. С отчаяния графу Маттеи в Милан написал: прислал книгу и капли, бог с ним. И вообрази: мальц-экстракт Гоффа помог! Купил нечаянно, выпил полторы стклянки, и хоть танцовать, все как рукой сняло. Непременно положил ему "спасибо" в газетах напечатать, чувство благодарности заговорило, и вот вообрази, тут уже другая история пошла: ни в одной-то редакции не принимают! "Ретроградно очень будет, говорят, никто не поверит, le diable n'existe point. Вы, советуют, напечатайте анонимно". Ну какое же "спасибо", если анонимно. Смеюсь с конторщиками: "это в бога, говорю, в наш век ретроградно верить, а ведь я чорт, в меня можно". -- "Понимаем, говорят, кто же в чорта не верит, а все-таки нельзя, направлению повредить может. Разве в виде шутки?" Ну в шутку-то, подумал, будет неостроумно. Так и не напечатали. И веришь ли, у меня даже на сердце это осталось. Самые лучшие чувства мои, как, например, благодарность, мне формально запрещены единственно социальным моим положением.

-- Опять в философию въехал! -- ненавистно проскрежетал Иван.

-- Боже меня убереги, но ведь нельзя же иногда не пожаловаться. Я человек оклеветанный. Вот ты поминутно мне. что я глуп. Так и видно молодого человека. Друг мой, не в одном уме дело! У меня от природы сердце доброе и веселое, "я ведь тоже разные водевильчики". Ты, кажется, решительно принимаешь меня за поседелого Хлестакова, и однако судьба моя гораздо серьезнее. Каким-то там довременным назначением, которого я никогда разобрать не мог, я определен "отрицать, между тем я искренно добр и к отрицанию совсем неспособен. Нет, ступай отрицать, без отрицания де не будет критики, а какой же журнал, если нет "отделения критики"? Без критики будет одна "осанна". Но для жизни мало одной "осанны", надо, чтоб "осанна"-то эта переходила чрез горнило сомнений, ну и так далее, в этом роде. Я впрочем во все это не ввязываюсь, не я сотворял, не я и в ответе. Ну и выбрали козла отпущения, заставили писать в отделении критики, и получилась жизнь. Мы эту комедию понимаем: я например прямо и просто требую себе уничтожения. Нет, живи, говорят, потому что без тебя ничего не будет. Если бы на земле было все благоразумно, то ничего бы и не произошло. Без тебя не будет никаких происшествий, а надо, чтобы были происшествия. Вот и служу, скрепя сердце, чтобы были происшествия, и творю неразумное по приказу. Люди принимают всю эту комедию за нечто серьезное, даже при всем своем бесспорном уме. В этом их и трагедия. Ну и страдают, конечно, но... все же зато живут, живут реально, не фантастически; ибо страдание-то и есть жизнь. Без страдания какое было бы в ней удовольствие: все обратилось бы в один бесконечный молебен: оно свято, но скучновато. Ну а я? Я страдаю, а все же не живу. Я икс в неопределенном уравнении. Я какой-то призрак жизни, который потерял все концы и начала, и даже сам позабыл наконец как и назвать себя. Ты смеешься... нет, ты не смеешься, ты опять сердишься. Ты вечно сердишься, тебе бы все только ума, а я опять-таки повторю тебе, что я отдал бы всю эту надзвездную жизнь, все чины и почести за то только, чтобы воплотиться в душу семипудовой купчихи и богу свечки ставить.

-- Уж и ты в бога не веришь? -- ненавистно усмехнулся Иван.

-- То-есть как тебе это сказать, если ты только серьезно...

-- Есть бог или нет? -- опять со свирепою настойчивостью крикнул Иван.

-- А, так ты серьезно? Голубчик мой, ей богу не знаю, вот великое слово сказал.

-- Не знаешь, а бога видишь? Нет, ты не сам по себе, ты -- я, ты есть я и более ничего! Ты дрянь, ты моя фантазия!

-- То-есть, если хочешь, я одной с тобой философии, вот это будет справедливо. Je pense donc je suis, это я знаю наверно, остальное же все, что кругом меня, все эти миры, бог и даже сам сатана, -- все это для меня не доказано, существует ли оно само по себе, или есть только одна моя эманация, последовательное развитие моего я, существующего довременно и единолично... словом, я быстро прерываю, потому что ты кажется сейчас драться вскочишь.

-- Лучше бы ты какой анекдот! -- болезненно проговорил Иван.

-- Анекдот есть и именно на нашу тему, то-есть это не анекдот, а так, легенда. Ты вот укоряешь меня в неверии: "видишь де, а не веришь". Но, друг мой, ведь не я же один таков, у нас там все теперь помутились, и все от ваших наук. Еще пока были атомы, пять чувств, четыре стихии, ну тогда все кое-как клеилось. Атомы-то и в древнем мире были. А вот как узнали у нас, что вы там открыли у себя "химическую молекулу", да "протоплазму", да чорт знает что еще, -- так у нас и поджали хвосты. Просто сумбур начался; главное -- суеверие, сплетни; сплетень ведь и у нас столько же, сколько у вас, даже капельку больше, а наконец и доносы, у нас ведь тоже есть такое одно отделение, где принимают известные "сведения". Так вот эта дикая легенда, еще средних наших веков, -- не ваших, а наших, -- и никто-то ей не верит даже и у нас, кроме семипудовых купчих, то-есть опять-таки не ваших, а наших купчих. Все, что у вас есть -- есть и у нас, это я уж тебе по дружбе одну тайну нашу открываю, хоть и запрещено. Легенда-то эта об рае. Был дескать здесь у вас на земле один такой мыслитель и философ, "все отвергал, законы, совесть, веру", а главное -- будущую жизнь. Помер, думал, что прямо во мрак и смерть, ан перед ним -- будущая жизнь. Изумился и вознегодовал: "Это, говорит, противоречит моим убеждениям". Вот его за это и присудили... то есть, видишь, ты меня извини, я ведь передаю сам, что слышал, это только легенда... присудили, видишь, его, чтобы прошел во мраке квадрилион километров (у нас ведь теперь на километры), и когда кончит этот квадрилион, то тогда ему отворят райские двери и все простят...

-- А какие муки у вас на том свете кроме-то квадрилиона? -- с каким-то странным оживлением прервал Иван.

-- Какие муки? Ах и не спрашивай: прежде было и так и сяк, а ныне все больше нравственные пошли, "угрызения совести" и весь этот вздор. Это тоже от вас завелось, от "смягчения ваших нравов". Ну и кто же выиграл, выиграли одни бессовестные, потому что ж ему за угрызения совести, когда и совести-то нет вовсе. Зато пострадали люди порядочные, у которых еще оставалась совесть и честь... То-то вот реформы-то на неприготовленную-то почву, да еще списанные с чужих учреждений, -- один только вред! Древний огонек-то лучше бы. Ну, так вот этот осужденный на квадрилион постоял, посмотрел и лег поперек дороги: "не хочу идти, из принципа не пойду!" Возьми душу русского просвещенного атеиста и смешай с душой пророка Ионы, будировавшего во чреве китове три дня и три ночи, -- вот тебе характер этого улегшегося на дороге мыслителя.

-- На чем же он там улегся?

-- Ну, там верно было на чем. Ты не смеешься?

-- Молодец! -- крикнул Иван, все в том же странном оживлении. Теперь он слушал с каким-то неожиданным любопытством. -- Ну что ж, и теперь лежит?

-- То-то и есть что нет. Он пролежал почти тысячу лет, а потом встал и пошел.

-- Вот осел-то! -- воскликнул Иван, нервно захохотав, все как бы что-то усиленно соображая. -- Не все ли равно, лежать ли вечно или идти квадрилион верст? Ведь это билион лет ходу?

-- Даже гораздо больше, вот только нет карандашика и бумажки, а то бы рассчитать можно. Да ведь он давно уже дошел, и тут-то и начинается анекдот.

-- Как дошел! Да где ж он билион лет взял?

-- Да ведь ты думаешь все про нашу теперешнюю землю! Да ведь теперешняя земля может сама-то билион раз повторялась; ну, отживала, леденела, трескалась, рассыпалась, разлагалась на составные начала, опять вода, яже бе над твердию, потом опять комета, опять солнце, опять из солнца земля, -- ведь это развитие может уже бесконечно раз повторяется, и все в одном и том же виде, до черточки. Скучища неприличнейшая...

-- Ну-ну, что же вышло, когда дошел?

-- А только что ему отворили в рай, и он вступил, то, не пробыв еще двух секунд -- и это по часам, по часам (хотя часы его, по-моему, давно должны были бы разложиться на составные элементы у него в кармане дорогой), -- не пробыв двух секунд, воскликнул, что за эти две секунды не только квадрилион, но квадрилион квадрилионов пройти можно, да еще возвысив в квадрилионную степень! Словом, пропел "осанну", да и пересолил, так что иные там, с образом мыслей поблагороднее, так даже руки ему не хотели подать на первых порах: слишком де уж стремительно в консерваторы перескочил. Русская натура. Повторяю: легенда. За что купил, за то и продал. Так вот еще какие там у нас обо всех этих предметах понятия ходят.

-- Я тебя поймал! -- вскричал Иван с какою-то почти детскою радостью, как бы уже окончательно что-то припомнив: этот анекдот о квадрилионе лет, -- это я сам сочинил! Мне было тогда семнадцать лет, я был в гимназии... я этот анекдот тогда сочинил и рассказал одному товарищу, фамилия его Коровкин, это было в Москве... Анекдот этот так характерен, что я не мог его ни откуда взять. Я его было забыл... но он мне припомнился теперь бессознательно, -- мне самому, а не ты рассказал! Как тысячи вещей припоминаются иногда бессознательно, даже когда казнить везут... во сне припомнился. Вот ты и есть этот сон! Ты сон, и не существуешь!

-- По азарту, с каким ты отвергаешь меня, -- засмеялся джентльмен, -- я убеждаюсь, что ты все-таки в меня веришь.

-- Ни мало! на сотую долю не верю!

-- Но на тысячную веришь. Гомеопатические-то доли ведь самые может быть сильные. Признайся, что веришь, ну на десятитысячную...

-- Ни одной минуты! -- яростно вскричал Иван. -- Я впрочем желал бы в тебя поверить! -- странно вдруг прибавил он.

-- Эге! Вот однако признание! Но я добр. я тебе и тут помогу. Слушай: это я тебя поймал, а не ты меня! Я нарочно тебе твой же анекдот рассказал, который ты уже забыл, чтобы ты окончательно во мне разуверился.

-- Лжешь! Цель твоего появления уверить меня, что ты есь.

-- Именно. Но колебания, но беспокойство, но борьба веры и неверия, -- это ведь такая иногда мука для совестливого человека, вот как ты, что лучше повеситься. Я именно, зная, что ты капельку веришь в меня, подпустил тебе неверия уже окончательно, рассказав этот анекдот. Я тебя вожу между верой и безверием попеременно, и тут у меня своя цель. Новая метода-с: Ведь когда ты во мне совсем разуверишься, то тотчас меня же в глаза начнешь уверять, что я не сон, а есмь в самом деле, я тебя уж знаю; вот я тогда и достигну цели. А цель моя благородная. Я в тебя только крохотное семячко веры брошу, а из него вырастет дуб, -- да еще такой дуб, что ты, сидя на дубе-то, в "отцы пустынники и в жены непорочны" пожелаешь вступить; ибо тебе оченно, оченно того в тайне хочется, акриды кушать будешь, спасаться в пустыню потащишься!

-- Так ты, негодяй, для спасения моей души стараешься?

-- Надо же хоть когда-нибудь доброе дело сделать. Злишься-то ты, злишься, как я погляжу!

-- Шут! А искушал ты когда-нибудь вот этаких-то, вот что акриды-то едят, да по семнадцати лет в голой пустыне молятся, мохом обросли?

-- Голубчик мой, только это и делал. Весь мир и миры забудешь, а к одному этакому прилепишься, потому что бриллиант-то уж очень драгоценен; одна ведь такая душа стоит иной раз целого созвездия, -- у нас ведь своя арифметика. Победа-то драгоценна! А ведь иные из них, ей богу, не ниже тебя по развитию, хоть ты этому и не поверишь: такие бездны веры и неверия могут созерцать в один и тот же момент, что право иной раз кажется только бы еще один волосок -- и полетит человек "вверх тормашки", как говорит актер Горбунов.

-- Ну и что ж, отходил с носом?

-- Друг мой, -- заметил сентенциозно гость, -- с носом все же лучше отойти, чем иногда совсем без носа, как недавно еще изрек один болящий маркиз (должно быть специалист лечил) на исповеди своему духовному отцу-иезуиту. Я присутствовал -- просто прелесть. "Возвратите мне, говорит, мой нос!" И бьет себя в грудь. -- "Сын мой, виляет патер, по неисповедимым судьбам провидения все восполняется и видимая беда влечет иногда за собою чрезвычайную, хотя и невидимую выгоду. Если строгая судьба лишила вас носа, то выгода ваша в том, что уже никто во всю вашу жизнь не осмелится вам сказать, что вы остались с носом". -- "Отец святой, это не утешение!" восклицает отчаянный, -- "я был бы, напротив, в восторге всю жизнь каждый день оставаться с носом, только бы он был у меня на надлежащем месте!" -- "Сын мой, вздыхает патер, всех благ нельзя требовать разом и это уже ропот на провидение, которое даже и тут не забыло вас; ибо если вы вопиете, как возопили сейчас, что с радостью готовы бы всю жизнь оставаться с носом, то и тут уже косвенно исполнено желание ваше: ибо, потеряв нос, вы тем самым все же как бы остались с носом"...

-- Фу, как глупо! -- крикнул Иван.

-- Друг мой, я хотел только тебя рассмешить, но клянусь, это настоящая иезуитская казуистика, и клянусь, все это случилось буква в букву, как я изложил тебе. Случай этот недавний и доставил мне много хлопот. Несчастный молодой человек, возвратясь домой, в ту же ночь застрелился; я был при нем неотлучно до последнего момента... Что же до исповедальных этих иезуитских будочек, то это воистину самое милое мое развлечение в грустные минуты жизни. Вот тебе еще один случай, совсем уже на-днях. Приходит к старику патеру блондиночка, норманочка, лет двадцати, девушка. Красота, телеса, натура -- слюнки текут. Нагнулась, шепчет патеру в дырочку свой грех. -- "Что вы, дочь моя, неужели вы опять уже пали?.." восклицает патер. "О, Sancta Maria, что я слышу: уже не с тем. Но доколе же это продолжится, и как вам это не стыдно!" -- "Ah mon pere", отвечает грешница, вся в покаянных слезах: -- "Ca lui fait tant de plaisir et a moi si peu de peine!" Ну, представь себе такой ответ! Тут уж и я отступился: это крик самой природы, это, если хочешь, лучше самой невинности! Я тут же отпустил ей грех и повернулся было идти, но тотчас же принужден был и воротиться: слышу, патер в дырочку ей назначает вечером свидание, -- а ведь старик -- кремень, и вот пал в одно мгновение! Природа-то, правда-то природы взяла свое! Что, опять воротишь нос, опять сердишься? Не знаю уж чем и угодить тебе...

-- Оставь меня, ты стучишь в моем мозгу как неотвязный кошмар. -- болезненно простонал Иван, в бессилии пред своим видением, -- мне скучно с тобою, невыносимо и мучительно! Я бы много дал, если бы мог прогнать тебя!

-- Повторяю, умерь свои требования, не требуй от меня "всего великого и прекрасного", и увидишь, как мы дружно с тобою уживемся, -- внушительно проговорил джентльмен. -- Воистину ты злишься на меня за то, что я не явился тебе как-нибудь в красном сиянии, "гремя и блистая", с опаленными крыльями, а предстал в таком скромном виде. Ты оскорблен, во-первых, в эстетических чувствах твоих, а во-вторых, в гордости: как дескать к такому великому человеку мог войти такой пошлый чорт? Нет, в тебе-таки есть эта романтическая струйка, столь осмеянная еще Белинским. Что делать, молодой человек. Я вот думал давеча; собираясь к тебе, для шутки предстать в виде отставного действительного статского советника, служившего на Кавказе, со звездой Льва и Солнца на фраке, но решительно побоялся, потому ты избил бы меня только за то, как я смел прицепить на фрак Льва и Солнце, а не прицепил по крайней мере Полярную Звезду али Сириуса. И все ты о том, что я глуп. Но бог мой, я и претензий не имею равняться с тобой умом. Мефистофель, явившись к Фаусту, засвидетельствовал о себе, что он хочет зла, а делает лишь добро. Ну, это как ему угодно, я же совершенно напротив. Я может быть единственный человек во всей природе, который любит истину и искренно желает добра. Я был при том, когда умершее на кресте Слово восходило в небо, неся на персях своих душу распятого одесную разбойника, я слышал радостные взвизги херувимов, поющих и вопиющих: "осанна", и громовый вопль восторга серафимов, от которого потряслось небо и все мироздание. И вот, клянусь же всем, что есть свято, я хотел примкнуть к хору и крикнуть со всеми "осанна"! Уже слетало, уже рвалось из груди... я ведь, ты знаешь, очень чувствителен и художественно-восприимчив. Но здравый смысл, -- о, самое несчастное свойство моей природы, -- удержал меня и тут в должных границах, и я пропустил мгновение! Ибо что же, подумал я в ту же минуту, -- что же бы вышло после моей-то "осанны"? Тотчас бы все угасло на свете и не стало бы случаться никаких происшествий. И вот единственно по долгу службы и по социальному моему положению я принужден был задавить в себе хороший момент и остаться при пакостях. Честь добра кто-то берет всю себе, а мне оставлены в удел только пакости. Но я не завидую чести жить на шаромыжку, я не честолюбив. Почему изо всех существ в мире только я лишь один обречен на проклятия ото всех порядочных людей и даже на пинки сапогами, ибо, воплощаясь, должен принимать иной раз и такие последствия? Я ведь знаю, тут есть секрет, но секрет мне ни за что не хотят открыть, потому что я пожалуй тогда, догадавшись в чем дело, рявкну "осанну", и тотчас исчезнет необходимый минус и начнется во всем мире благоразумие, а с ним, разумеется, и конец всему, даже газетам и журналам, потому что кто ж на них тогда станет подписываться. Я ведь знаю, в конце концов я помирюсь, дойду и я мой квадрилион, и узнаю секрет. Но пока это произойдет, будирую и, скрепя сердце, исполняю мое назначение: губить тысячи, чтобы спасся один. Сколько, например, надо было погубить душ и опозорить честных репутаций, чтобы получить одного только праведного Иова, на котором меня так зло поддели во время оно! Нет, пока не открыт секрет, для меня существуют две правды: одна тамошняя, ихняя, мне пока совсем неизвестная, а другая моя. И еще неизвестно, которая будет почище... Ты заснул?

-- Еще бы, -- злобно простонал Иван, -- все, что ни есть глупого в природе моей, давно уже пережитого, перемолотого в уме моем, отброшенного как падаль, -- ты мне же подносишь как какую-то новость!

-- Не потрафил и тут! А я-то думал тебя даже литературным изложением прельстить: Эта "осанна"-то в небе право недурно ведь у меня вышло? Затем сейчас этот саркастический тон a la Гейне, а, не правда ли?

-- Нет, я никогда не был таким лакеем! Почему же душа моя могла породить такого лакея как ты?

-- Друг мой, я знаю одного прелестнейшего и милейшего русского барченка: молодого мыслителя и большого любителя литературы и изящных вещей, автора поэмы, которая обещает, под названием: "Великий Инквизитор"... Я его только и имел в виду!

-- Я тебе запрещаю говорить о "Великом Инквизиторе", -- воскликнул Иван, весь покраснев от стыда.

-- Ну, а "Геологический-то переворот"? помнишь? Вот это так уж поэмка!

-- Молчи, или я убью тебя!

-- Это меня-то убьешь? Нет, уж извини, выскажу. Я и пришел, чтоб угостить себя этим удовольствием. О, я люблю мечты пылких, молодых, трепещущих жаждой жизни друзей моих! "Там новые люди", решил ты еще прошлою весной, сюда собираясь, "они полагают разрушить все и начать с антропофагии. Глупцы, меня не спросились! По-моему и разрушать ничего не надо, а надо всего только разрушить в человечестве идею о боге, вот с чего надо приняться за дело! С этого, с этого надобно начинать, -- о слепцы, ничего не понимающие! Раз человечество отречется поголовно от бога (а я верю, что этот период, параллельно геологическим периодам, совершится), то само собою, без антропофагии, падет все прежнее мировоззрение и, главное, вся прежняя нравственность, и наступит все новое. Люди совокупятся, чтобы взять от жизни все, что она может дать, но непременно для счастия и радости в одном только здешнем мире. Человек возвеличится духом божеской, титанической гордости и явится человеко-бог. Ежечасно побеждая уже без границ природу, волею своею и наукой, человек тем самым ежечасно будет ощущать наслаждение столь высокое, что оно заменит ему все прежние упования наслаждений небесных. Всякий узнает, что он смертен весь, без воскресения, и примет смерть гордо и спокойно, как бог. Он из гордости поймет, что ему нечего роптать за то, что жизнь есть мгновение, и возлюбит брата своего уже безо всякой мзды. Любовь будет удовлетворять лишь мгновению жизни, но одно уже сознание ее мгновенности усилит огонь ее настолько, насколько прежде расплывалась она в упованиях на любовь загробную и бесконечную"... ну и прочее и прочее, в том же роде. Премило!

Иван сидел, зажав себе уши руками и смотря в землю, но начал дрожать всем телом. Голос продолжал:

-- Вопрос теперь в том, думал мой юный мыслитель: возможно ли, чтобы такой период наступил когда-нибудь или нет? Если наступит, то все решено, и человечество устроится окончательно. Но так как, в виду закоренелой глупости человеческой, это пожалуй еще и в тысячу лет не устроится, то всякому, сознающему уже и теперь истину, позволительно устроиться совершенно как ему угодно, на новых началах. В этом смысле ему "все позволено". Мало того: если даже период этот и никогда не наступит, но так как бога и бессмертия все-таки нет, то новому человеку позволительно стать человеко-богом, даже хотя бы одному в целом мире, и уж конечно, в новом чине, с легким сердцем перескочить всякую прежнюю нравственную преграду прежнего раба-человека, если оно понадобится. Для бога не существует закона! Где станет бог -- там уже место божие! Где стану я, там сейчас же будет первое место... "все дозволено" и шабаш! Все это очень мило; только если захотел мошенничать, зачем бы еще, кажется, санкция истины? Но уж таков наш русский современный человечек: без санкции и смошенничать не решится, до того уж истину возлюбил...
Гость говорил очевидно увлекаясь своим красноречием, все более и более возвышая голос и насмешливо поглядывая на хозяина; но ему не удалось докончить: Иван вдруг схватил со стола стакан и с розмаху пустил в оратора.

-- Ah, mais c'est bete enfin! -- воскликнул тот, вскакивая с дивана и смахивая пальцами с себя брызги чаю, -- вспомнил Лютерову чернильницу! Сам же меня считает за сон и кидается стаканами в сон! Это по-женски! А ведь я так и подозревал, что ты делал только вид, что заткнул свои уши, а ты слушал...

В раму окна вдруг раздался со двора твердый и настойчивый стук. Иван Федорович вскочил с дивана.

-- Слышишь, лучше отвори, -- вскричал гость, -- это брат твой Алеша с самым неожиданным и любопытным известием, уж я тебе отвечаю!

-- Молчи, обманщик, я прежде тебя знал, что это Алеша, я его предчувствовал, и уж конечно он не даром, конечно с "известием"!.. -- воскликнул исступленно Иван.

-- Отопри же, отопри ему. На дворе метель, а он брат твой. M-r, sait-il le temps qu'il fait? C'est a ne pas mettre un chien dehors...

Стук продолжался. Иван хотел было кинуться к окну, но что-то как бы вдруг связало ему ноги и руки. Изо всех сил он напрягался, как бы порвать свои путы, но тщетно. Стук в окно усиливался все больше и громче. Наконец вдруг порвались путы, и Иван Федорович вскочил на диване. Он дико осмотрелся. Обе свечки почти догорели, стакан, который он только что бросил в своего гостя, стоял пред ним на столе, а на противоположном диване никого не было. Стук в оконную раму, хотя и продолжался настойчиво, но совсем не так громко, как сейчас только мерещилось ему во сне, напротив, очень сдержанно.

-- Это не сон! Нет, клянусь, это был не сон, это все сейчас было! -- вскричал Иван Федорович, бросился к окну и отворил форточку.

-- Алеша, я ведь не велел приходить! -- свирепо крикнул он брату. -- В двух словах: чего тебе надо? В двух словах, слышишь?

-- Час тому назад повесился Смердяков, -- ответил со двора Алеша.

-- Пройди на крыльцо, сейчас отворю тебе, -- сказал Иван, и пошел отворять Алеше.

 

 

X
"Это он говорил!"

Алеша войдя сообщил Ивану Федоровичу, что час с небольшим назад прибежала к нему на квартиру Марья Кондратьевна и объявила, что Смердяков лишил себя жизни. "Вхожу этта к нему самовар прибрать, а он у стенки на гвоздочке висит". На вопрос Алеши: "заявила ль она кому следует?" ответила, что никому не заявляла, а "прямо бросилась к вам к первому и всю дорогу бежала бегом". Она была как помешанная, передавал Алеша, и вся дрожала как лист. Когда же Алеша прибежал вместе с ней в их избу, то застал Смердякова все еще висевшим. На столе лежала записка:

"Истребляю свою жизнь своею собственною волей и охотой, чтобы никого не винить". Алеша так и оставил эту записку на столе и пошел прямо к исправнику, у него обо всем заявил, "а оттуда прямо к тебе", заключил Алеша, пристально вглядываясь в лицо Ивана. И все время, пока он рассказывал, он не отводил от него глаз как бы чем-то очень пораженный в выражении его лица.

-- Брат, -- вскричал он вдруг, -- ты верно ужасно болен! Ты смотришь и как будто не понимаешь, что я говорю.

-- Это хорошо, что ты пришел, -- проговорил как бы задумчиво Иван и как бы вовсе не слыхав восклицания Алеши. -- А ведь я знал, что он повесился.

-- От кого же?

-- Не знаю от кого. Но я знал. Знал ли я? Да, он мне сказал. Он сейчас еще мне говорил...

Иван стоял среди комнаты и говорил все так же задумчиво и смотря в землю.

-- Кто он? -- спросил Алеша, невольно оглядевшись кругом.

-- Он улизнул.

Иван поднял голову и тихо улыбнулся:

-- Он тебя испугался, тебя, голубя. Ты "чистый херувим". Тебя Дмитрий херувимом зовет. Херувим... Громовый вопль восторга серафимов! Что такое серафим? Может быть целое созвездие. А может быть все то созвездие есть всего только какая-нибудь химическая молекула... Есть созвездие Льва и Солнца, не знаешь ли?

-- Брат, сядь! -- проговорил Алеша в испуге, -- сядь, ради бога, на диван. Ты в бреду, приляг на подушку, вот так. Хочешь полотенце мокрое к голове? Может лучше станет?

-- Дай полотенце, вот тут на стуле, я давеча сюда бросил.

-- Тут нет его. Не беспокойся, я знаю, где лежит; вот оно, -- сказал Алеша, сыскав в другом углу комнаты, у туалетного столика Ивана, чистое, еще сложенное и не употребленное полотенце. Иван странно посмотрел на полотенце; память как бы в миг воротилась к нему.

-- Постой, -- привстал он с дивана, -- я давеча, час назад, это самое полотенце взял оттуда же и смочил водой. Я прикладывал к голове и бросил сюда... как же оно сухое? другого не было.

-- Ты прикладывал это полотенце к голове? -- спросил Алеша.

-- Да, и ходил по комнате, час назад... Почему так свечки сгорели? который час?

-- Скоро двенадцать.

-- Нет, нет, нет! -- вскричал вдруг Иван. -- это был не сон! Он был, он тут сидел, вон на том диване. Когда ты стучал в окно, я бросил в него стакан... вот этот... Постой, я и прежде спал, но этот сон не сон. И прежде было. У меня, Алеша, теперь бывают сны... но они не сны, а наяву: я хожу, говорю и вижу... а сплю. Но он тут сидел, он был, вот на этом диване... Он ужасно глуп, Алеша, ужасно глуп, -- за смеялся вдруг Иван и принялся шагать по комнате.

-- Кто глуп? Про кого ты говоришь, брат? -- опять тоскливо спросил Алеша.

-- Чорт! Он ко мне повадился. Два раза был, даже почти три. Он дразнил меня тем, будто я сержусь, что он просто чорт, а не сатана с опаленными крыльями, в громе и блеске. Но он не сатана, это он лжет. Он самозванец. Он просто чорт, дрянной, мелкий чорт. Он в баню ходит. Раздень его и наверно отыщешь хвост, длинный, гладкий как у датской собаки, в аршин длиной, бурый... Алеша, ты озяб, ты в снегу был, хочешь чаю? Что? холодный? Хочешь велю поставить? C'est a ne pas mettre un chien dehors...

Алеша быстро сбегал к рукомойнику, намочил полотенце, уговорил Ивана опять сесть и обложил ему мокрым полотенцем голову. Сам сел подле него.

-- Что ты мне давеча говорил про Лизу? -- начал опять Иван. (Он становился очень словоохотлив.) -- Мне нравится Лиза. Я сказал про нее тебе что-то скверное. Я солгал, мне она нравится... Я боюсь завтра за Катю, больше всего боюсь. За будущее. Она завтра бросит меня и растопчет ногами. Она думает, что я из ревности к ней гублю Митю! Да, она это думает! Так вот нет же! Завтра крест, но не виселица. Нет, я не повешусь. Знаешь ли ты, что я никогда не могу лишить себя жизни, Алеша! От подлости, что ли? Я не трус. От жажды жить! Почему это я знал, что Смердяков повесился? Да, это он мне сказал...

-- И ты твердо уверен, что кто-то тут сидел? -- спросил Алеша.

-- Вон на том диване, в углу. Ты бы его прогнал. Да ты же его и прогнал: он исчез как ты явился. Я люблю твое лицо, Алеша. Знал ли ты, что я люблю твое лицо? А он -- это я, Алеша, я сам. Все мое низкое, все мое подлое и презренное! Да, я "романтик", он это подметил... хоть это и клевета. Он ужасно глуп, но он этим берет. Он хитер, животно хитер, он знал, чем взбесить меня. Он все дразнил меня, что я в него верю и тем заставил меня его слушать. Он надул меня как мальчишку. Он мне впрочем сказал про меня много правды. Я бы никогда этого не сказал себе. Знаешь, Алеша, знаешь, -- ужасно серьезно и как бы конфиденциально прибавил Иван, -- я бы очень желал, чтоб он в самом деле был он, а не я!

-- Он тебя измучил, -- сказал Алеша, с состраданием смотря на брата.

-- Дразнил меня! И знаешь, ловко, ловко: "Совесть! Что совесть? Я сам ее делаю. Зачем же я мучаюсь? По привычке. По всемирной человеческой привычке за семь тысяч лет. Так отвыкнем и будем боги". -- Это он говорил, это он говорил!

-- А не ты, не ты? -- ясно смотря на брата, неудержимо вскричал Алеша. -- Ну и пусть его, брось его и забудь о нем! Пусть он унесет с собою все, что ты теперь проклинаешь, и никогда не приходит!

-- Да, но он зол. Он надо мной смеялся. Он был дерзок, Алеша. -- с содроганием обиды проговорил Иван. -- Но он клеветал на меня, он во многом клеветал. Лгал мне же на меня же в глаза. "О, ты идешь совершить подвиг добродетели, объявишь, что убил отца, что лакей по твоему наущению убил отца"...

-- Брат, -- прервал, Алеша, -- удержись: не ты убил. Это неправда!

-- Это он говорит, он, а он это знает. "Ты идешь совершить подвиг добродетели, а в добродетель-то и не веришь -- вот, что тебя злит и мучит, вот отчего ты такой мстительный". -- Это он мне про меня говорил, а он знает, что говорит...

-- Это ты говоришь, а не он! -- горестно воскликнул Алеша, -- и говоришь в болезни, в бреду, себя мучая!

-- Нет, он знает, что говорит. Ты, говорит, из гордости идешь, ты станешь и скажешь: "это я убил, и чего вы корчитесь от ужаса, вы лжете! Мнение ваше презираю, ужас ваш презираю". -- Это он про меня говорит, и вдруг говорит: "А знаешь, тебе хочется, чтоб они тебя похвалили: "Преступник, дескать, убийца, но какие у него великодушные чувства, брата спасти захотел и признался!" Вот это так уж ложь, Алеша! -- вскричал вдруг Иван, засверкав глазами. -- Я не хочу, чтобы меня смерды хвалили! Это он солгал, Алеша, солгал, клянусь тебе! Я бросил в него за это стаканом, и он расшибся об его морду.

-- Брат, успокойся, перестань! -- упрашивал Алеша.

-- Нет, он умеет мучить, он жесток, -- продолжал, не слушая, Иван. -- Я всегда предчувствовал, зачем он приходит. "Пусть, говорит, ты шел из гордости, но ведь все же была и надежда, что уличат Смердякова и сошлют в каторгу, что Митю оправдают, а тебя осудят лишь нравственно -- (слышишь, он тут смеялся!) -- а другие так и похвалят. Но вот умер Смердяков, повесился, -- ну и кто ж тебе там на суде теперь-то одному поверит? А ведь ты идешь, идешь, ты все-таки пойдешь, ты решил, что пойдешь. Для чего же ты идешь после этого?" Это страшно, Алеша, я не могу выносить таких вопросов. Кто смеет мне задавать такие вопросы!

-- Брат, -- прервал Алеша, замирая от страха, но все еще как бы надеясь образумить Ивана, -- как же мог он говорить тебе про смерть Смердякова до моего прихода, когда еще никто и не знал о ней, да и времени не было никому узнать?

-- Он говорил, -- твердо произнес Иван, не допуская и сомнения. -- Он только про это и говорил, если хочешь. "И добро бы ты, говорит, в добродетель верил: пусть не поверят мне, для принципа иду. Но ведь ты поросенок как Федор Павлович, и что тебе добродетель? Для чего же ты туда потащишься, если жертва твоя ни к чему не послужит? А потому что ты сам не знаешь, для чего идешь! О ты бы много дал, чтоб узнать самому, для чего идешь! И будто ты решился? Ты еще не решился. Ты всю ночь будешь сидеть и решать: идти или нет? Но ты все-таки пойдешь и знаешь, что пойдешь, сам знаешь, что как бы ты ни решался, а решение уж не от тебя зависит. Пойдешь, потому что не смеешь не пойти. Почему не смеешь, -- это уж сам угадай, вот тебе загадка!" Встал и ушел. Ты пришел, а он ушел. Он меня трусом назвал, Алеша! Le mot de l'enigme, что я трус! "Не таким орлам воспарять над землей!" Это он прибавил, это он прибавил! И Смердяков это же говорил. Его надо убить! Катя меня презирает, я уже месяц это вижу, да и Лиза презирать начнет! "Идешь, чтоб тебя похвалили", -- это зверская ложь! И ты тоже презираешь меня, Алеша. Теперь я тебя опять возненавижу. И изверга ненавижу, и изверга ненавижу! Не хочу спасать изверга, пусть сгниет в каторге! Гимн запел! О, завтра я пойду, стану пред ними, и плюну им всем в глаза!

Он вскочил в исступлении, сбросил с себя полотенце и принялся снова шагать по комнате. Алеша вспомнил давешние слова его: "Как будто я сплю наяву... Хожу, говорю и вижу, а сплю". Именно как будто это совершалось теперь. Алеша не отходил от него. Мелькнула-было у него мысль бежать к доктору и привесть того, но он побоялся оставить брата одного: поручить его совсем некому было. Наконец Иван, мало-по-малу, стал совсем лишаться памяти. Он все продолжал говорить, говорил не умолкая, но уже совсем нескладно. Даже плохо выговаривал слова и вдруг сильно покачнулся на месте. Но Алеша успел поддержать его. Иван дал себя довести до постели, Алеша кое-как раздел его и уложил. Сам просидел над ним еще часа два. Больной спал крепко, без движения, тихо и ровно дыша. Алеша взял подушку и лег на диване не раздеваясь. Засыпая помолился о Мите и об Иване. Ему становилась понятною болезнь Ивана: "Муки гордого решения, глубокая совесть!" Бог, которому он не верил, и правда его одолевали сердце, все еще не хотевшее подчиниться. "Да, -- неслось в голове Алеши, уже лежавшей на подушке, -- да, коль Смердяков умер, то показанию Ивана никто уже не поверит; но он пойдет и покажет!" Алеша тихо улыбнулся: "Бог победит!" подумал он. "Или восстанет в свете правды, или... погибнет в ненависти, мстя себе и всем за то, что послужил тому, во что не верит", горько прибавил Алеша и опять помолился за Ивана.

КНИГА ДВЕНАДЦАТАЯ
Судебная ошибка
I. Роковой день

На другой день после описанных мною событий, в десять часов утра, открылось заседание нашего окружного суда, и начался суд над Дмитрием Карамазовым.

Скажу вперед и скажу с настойчивостью: я далеко не считаю себя в силах передать все то, что произошло на суде, и не только в надлежащей полноте, но даже и в надлежащем порядке. Мне все кажется, что если бы все припомнить и все как следует разъяснить, то потребуется целая книга и даже пребольшая. А потому пусть не посетуют на меня, что я передам лишь то, что меня лично поразило и что я особенно запомнил. Я мог принять второстепенное за главнейшее, даже совсем упустить самые резкие необходимейшие черты... А впрочем вижу, что лучше не извиняться. Сделаю, как умею, и читатели сами поймут, что я сделал лишь как умел.

И во-первых, прежде чем мы войдем в залу суда, упомяну о том, что меня в этот день особенно удивило. Впрочем удивило не одного меня, а, как оказалось впоследствии, и всех. Именно: все знали, что дело это заинтересовало слишком многих, что все сгорали от нетерпения, когда начнется суд, что в обществе нашем много говорили, предполагали, восклицали, мечтали уже целые два месяца. Все знали тоже, что дело это получило всероссийскую огласку, но все-таки не представляли себе, что оно до такой уже жгучей, до такой раздражительной степени потрясло всех и каждого, да и не у нас только, а повсеместно, как оказалось это на самом суде в этот день. К этому дню к нам съехались гости не только из нашего губернского города, но и из некоторых других городов России, а наконец из Москвы и из Петербурга. Приехали юристы, приехало даже несколько знатных лиц, а также и дамы. Все билеты были расхватаны. Для особенно почетных и знатных посетителей из мужчин отведены были даже совсем уже необыкновенные места сзади стола, за которым помещался суд: там появился целый ряд занятых разными особами кресел, чего никогда у нас прежде не допускалось. Особенно много оказалось дам, -- наших и приезжих, я думаю, даже не менее половины всей публики. Одних только съехавшихся отовсюду юристов оказалось так много, что даже не знали уж, где их и поместить, так как все билеты давно уже были розданы, выпрошены и вымолены. Я видел сам, как в конце залы за эстрадой была временно и наскоро устроена особая загородка, в которую впустили всех этих съехавшихся юристов, и они почли себя даже счастливыми, что могли тут хоть стоять, потому что стулья, чтобы выгадать место, были из этой загородки совсем вынесены, и вся набравшаяся толпа простояла все "дело", густо сомкнувшеюся кучей, плечом к плечу. Некоторые из дам, особенно из приезжих, явились на хорах залы чрезвычайно разряженные, но большинство дам даже и о нарядах забыло. На их лицах читалось истерическое, жадное, болезненное почти любопытство. Одна из характернейших особенностей всего этого собравшегося в зале общества, и которую необходимо отметить, состояла в том, что, как и оправдалось потом по многим наблюдениям, почти все дамы, по крайней мере огромнейшее большинство их, стояли за Митю и за оправдание его. Может быть, главное, потому что о нем составилось представление как о покорителе женских сердец. Знали, что явятся две женщины-соперницы. Одна из них, то есть Катерина Ивановна, особенно всех интересовала; про нее рассказывалось чрезвычайно много необыкновенного, про ее страсть к Мите, несмотря даже на его преступление, рассказывались удивительные анекдоты. Особенно упоминалось об ее гордости (она почти никому в нашем городе не сделала визитов), об "аристократических связях". Говорили, что она намерена просить правительство, чтоб ей позволили сопровождать преступника на каторгу и обвенчаться с ним где-нибудь в рудниках под землей. С неменьшим волнением ожидали появления на суде и Грушеньки, как соперницы Катерины Ивановны. С мучительным любопытством ожидали встречи пред судом двух соперниц -- аристократической гордой девушки и "гетеры"; Грушенька впрочем была известнее нашим дамам, чем Катерина Ивановна. Ее, "по губительницу Федора Павловича и несчастного сына его", видали наши дамы и прежде, и все, почти до единой, удивлялись, как в такую "самую обыкновенную, совсем даже некрасивую собой русскую мещанку" могли до такой степени влюбиться отец и сын. Словом, толков было много. Мне положительно известно, что собственно в нашем городе произошло даже несколько серьезных семейных ссор из-за Мити. Многие дамы горячо поссорились со своими супругами за разность взглядов на все это ужасное дело, и естественно после того, что все мужья этих дам явились в залу суда уже не только нерасположенными к подсудимому, но даже озлобленными против него. И вообще положительно можно было сказать, что, в противоположность дамскому, весь мужской элемент был настроен против подсудимого. Виднелись строгие, нахмуренные лица, другие даже совсем злобные, и это во множестве. Правда и то, что Митя многих из них сумел оскорбить лично во время своего у нас пребывания. Конечно иные из посетителей были почти даже веселы и весьма безучастны собственно к судьбе Мити, но все же опять-таки не к рассматривавшемуся делу; все были заняты исходом его, и большинство мужчин решительно желало кары преступнику, кроме разве юристов, которым дорога была не нравственная сторона дела, а лишь так-сказать современно-юридическая. Всех волновал приезд знаменитого Фетюковича. Талант его был известен повсеместно, и это уже не в первый раз, что он являлся в провинции защищать громкие уголовные дела. И после его защиты таковые дела всегда становились знаменитыми на всю Россию и надолго памятными. Ходило несколько анекдотов и о нашем прокуроре и о председателе суда. Рассказывалось, что наш прокурор трепетал встречи с Фетюковичем, что это были старинные враги еще с Петербурга, еще с начала их карьеры, что самолюбивый наш Ипполит Кириллович, считавший себя постоянно кем-то обиженным еще с Петербурга, за то что не были надлежаще оценены его таланты, воскрес было духом над делом Карамазовых и мечтал даже воскресить этим делом свое увядшее поприще, но что пугал его лишь Фетюкович. Но насчет трепета пред Фетюковичем суждения были не совсем справедливы. Прокурор наш был не из таких характеров, которые падают духом пред опасностью, а напротив из тех, чье самолюбие вырастает и окрыляется именно по мере возрастания опасности. Вообще же надо заметить, что прокурор наш был слишком горяч и болезненно восприимчив. В иное дело он клал всю свою душу и вел его так, как бы от решения его зависела вся его судьба и все его достояние. В юридическом мире над этим несколько смеялись, ибо наш прокурор именно этим качеством своим заслужил даже некоторую известность, если далеко не повсеместно, то гораздо большую, чем можно было предположить в виду его скромного места в нашем суде. Особенно смеялись над его страстью к психологии. По-моему, все ошибались: наш прокурор, как человек и характер, кажется мне, был гораздо серьезнее, чем многие о нем думали. Но уж так не умел поставить себя этот болезненный человек с самых первых своих шагов еще в начале поприща, а затем и во всю свою жизнь.

Что же до председателя нашего суда, то о нем можно сказать лишь то, что это был человек образованный, гуманный, практически знающий дело и самых современных идей. Был он довольно самолюбив, но о карьере своей не очень заботился. Главная цель его жизни заключалась в том, чтобы быть передовым человеком. При том имел связи и состояние. На дело Карамазовых, как оказалось потом, он смотрел довольно горячо, но лишь в общем смысле. Его занимало явление, классификация его, взгляд на него как на продукт наших социальных основ. как на характеристику русского элемента, и проч., и проч. К личному же характеру дела, к трагедии его, равно как и к личностям участвующих лиц, начиная с подсудимого, он относился довольно безразлично и отвлеченно, как впрочем может быть и следовало.

Задолго до появления суда зала была уже набита битком. У нас зала суда лучшая в городе, обширная, высокая, звучная. Направо от членов суда, помещавшихся на некотором возвышении, был приготовлен стол и два ряда кресел для присяжных заседателей. Налево было место подсудимого и его защитника. На средине залы, близ помещения суда стоял стол с "вещественными доказательствами". На нем лежали окровавленный шелковый белый халат Федора Павловича, роковой медный пестик, коим было совершено предполагаемое убийство, рубашка Мити с запачканным кровью рукавом, его сюртук весь в кровавых пятнах сзади на месте кармана, в который он сунул тогда свой весь мокрый от крови платок, самый платок, весь заскорузлый от крови, теперь уже совсем пожелтевший, пистолет, заряженный для самоубийства Митей у Перхотина и отобранный у него тихонько в Мокром Трифоном Борисовичем, конверт с надписью, в котором были приготовлены для Грушеньки три тысячи, и розовая тоненькая ленточка, которою он был обвязан, и прочие многие предметы, которых и не упомню. На некотором расстоянии дальше, в глубь залы, начинались места для публики, но еще пред балюстрадой стояло несколько кресел для тех свидетелей, уже давших свое показание, которые будут оставлены в зале. В десять часов появился суд в составе председателя, одного члена и одного почетного мирового судьи. Разумеется, тотчас же появился и прокурор. Председатель был плотный, коренастый человек, ниже среднего роста, с гемороидальным лицом, лет пятидесяти, с темными с проседью волосами, коротко обстриженными, и в красной ленте -- не помню уж какого ордена. Прокурор же показался мне, -- да и не мне, а всем, очень уж как-то бледным, почти с зеленым лицом, почему-то как бы внезапно похудевшим в одну может быть ночь, потому что я всего только третьего дня видел его совсем еще в своем виде. Председатель начал с вопроса судебному приставу: все ли явились присяжные заседатели?.. Вижу однако, что так более продолжать не могу, уже потому даже, что многого не расслышал, в другое пропустил вникнуть, третье забыл упомнить, а главное потому что, как уже и сказал я выше, если все припоминать, что было сказано и что произошло, то буквально не достанет у меня ни времени, ни места. Знаю только, что присяжных заседателей, тою и другою стороной, то есть защитником и прокурором отведено было не очень много. Состав же двенадцати присяжных запомнил: четыре наших чиновника, два купца и шесть крестьян и мещан нашего города. У нас в обществе, я помню, еще задолго до суда, с некоторым удивлением спрашивали, особенно дамы: "Неужели такое тонкое, сложное и психологическое дело будет отдано на роковое решение каким-то чиновникам и наконец мужикам, и "что де поймет тут какой-нибудь такой чиновник, тем более мужик?" В самом деле, все эти четыре чиновника, попавшие в состав присяжных, были люди мелкие, малочиновные, седые, -- один только из них был несколько помоложе, -- в обществе нашем малоизвестные, прозябавшие на мелком жалованье, имевшие должно быть старых жен, которых никуда нельзя показать, и по куче детей, может быть даже босоногих, много-много что развлекавшие свой досуг где-нибудь картишками и, уж разумеется, никогда не прочитавшие ни одной книги. Два же купца имели хоть и степенный вид, но были как-то странно молчаливы и неподвижны; один из них брил бороду и был одет по-немецки; другой, с седенькою бородкой, имел на шее, на красной ленте, какую-то медаль. Про мещан и крестьян и говорить нечего. Наши скотопригоньевские мещане почти те же крестьяне, даже пашут. Двое из них были тоже в немецком платье и оттого-то может быть грязнее и непригляднее на вид, чем остальные четверо. Так что действительно могла зайти мысль, как зашла и мне, например, только что я их рассмотрел: "что могут такие постичь в таком деле?" Тем не менее лица их производили какое-то странно-внушительное и почти грозящее впечатление, были строги и нахмурены.

Наконец председатель объявил к слушанию дело об убийстве отставного титулярного советника Федора Павловича Карамазова, -- не помню вполне, как он тогда выразился. Судебному приставу велено было ввести подсудимого, и вот появился Митя. Все затихло в зале, муху можно было услышать. Не знаю как на других, но вид Мити произвел на меня самое неприятное впечатление. Главное, он явился ужасным франтом, в новом с иголочки сюртуке. Я узнал потом, что он нарочно заказал к этому дню себе сюртук в Москве, прежнему портному, у которого сохранилась его мерка. Был он в новешеньких черных лайковых перчатках и в щегольском белье. Он прошел своими длинными аршинными шагами, прямо до неподвижности смотря пред собою, и сел на свое место с самым бестрепетным видом. Тут же, сейчас же явился и защитник, знаменитый Фетюкович, и как бы какой-то подавленный гул пронесся в зале. Это был длинный, сухой человек, с длинными, тонкими ногами, с чрезвычайно длинными, бледными тонкими пальцами, с обритым лицом, со скромно причесанными, довольно короткими волосами, с тонкими изредка кривившимися, не то насмешкой, не то улыбкой губами. На вид ему было лет сорок. Лицо его было бы и приятным, если бы не глаза его, сами по себе небольшие и невыразительные, но до редкости близко один от другого поставленные, так что их разделяла всего только одна тонкая косточка его продолговатого тонкого носа. Словом, физиономия эта имела в себе что-то резко птичье, что поражало. Он был во фраке и в белом галстуке. Помню первый опрос Мити председателем, то есть об имени, звании и пр. Митя ответил резко, но как-то неожиданно громко, так что председатель встряхнул даже головой и почти с удивлением посмотрел на него. Затем был прочитан список лиц, вызванных к судебному следствию, то есть свидетелей и экспертов. Список был длинный; четверо из свидетелей не явились: Миусов, бывший в настоящее время уже в Париже, но показание которого имелось еще в предварительном следствии, г-жа Хохлакова и помещик Максимов по болезни и Смердяков за внезапною смертью, при чем было представлено свидетельство от полиции. Известие о Смердякове вызвало сильное шевеление и шепот в зале. Конечно, в публике многие еще вовсе не знали об этом внезапном эпизоде самоубийства. Но что особенно поразило, это -- внезапная выходка Мити: только что донесли о Смердякове, как вдруг он со своего места воскликнул на всю залу.

-- Собаке собачья смерть!

Помню, как бросился к нему его защитник и как председатель обратился к нему с угрозой принять строгие меры, если еще раз повторится подобная этой выходка. Митя отрывисто и кивая головой, но как будто совсем не раскаиваясь, несколько раз повторил вполголоса защитнику:

-- Не буду, не буду! Сорвалось! Больше не буду! И уж конечно этот коротенький эпизод послужил не в его пользу во мнении присяжных и публики. Объявлялся характер и рекомендовал себя сам. Под этим-то впечатлением был прочитан секретарем суда обвинительный акт.

Он был довольно краток, но обстоятелен. Излагались лишь главнейшие причины, почему привлечен такой-то, почему его должно было предать суду, и так далее. Тем не менее он произвел на меня сильное впечатление. Секретарь прочел четко, звучно, отчетливо. Вся эта трагедия как бы вновь появилась пред всеми выпукло, концентрично, освещенная роковым, неумолимым светом. Помню, как сейчас же по прочтении председатель громко и внушительно спросил Митю:

-- Подсудимый, признаете ли вы себя виновным?

Митя вдруг встал с места:

-- Признаю себя виновным в пьянстве и разврате, -- воскликнул он каким-то опять-таки неожиданным, почти исступленным голосом, -- в лени и в дебоширстве. Хотел стать навеки честным человеком именно в ту секунду, когда подсекла судьба! Но в смерти старика, врага моего и отца -- не виновен! Но в ограблении его -- нет, нет, не виновен, да и не могу быть виновным: Дмитрий Карамазов подлец, но не вор!

Прокричав это, он сел на место, видимо весь дрожа. Председатель снова обратился к нему с кратким, но назидательным увещанием отвечать лишь на вопросы, а не вдаваться в посторонние и исступленные восклицания. Затем велел приступить к судебному следствию. Ввели всех свидетелей для присяги. Тут я увидел их всех разом. Впрочем, братья подсудимого были допущены к свидетельству без присяги. После увещания священника и председателя, свидетелей увели и рассадили по возможности порознь. Затем стали вызывать их по одному.

II
Опасные свидетели

Не знаю, были ли свидетели прокурорские и от защиты разделены председателем как-нибудь на группы и в каком именно порядке предположено было вызывать их. Должно быть все это было. Знаю только, что первыми стали вызывать свидетелей прокурорских. Повторяю, я не намерен описывать все допросы и шаг за шагом. К тому же мое описание вышло бы отчасти и лишним, потому что в речах прокурора и защитника, когда приступили к прениям, весь ход и смысл всех данных и выслушанных показаний были сведены как бы в одну точку с ярким и характерным освещением, а эти две замечательные речи я по крайней мере местами записал в полноте и передам в свое время, равно как и один чрезвычайный и совсем неожиданный эпизод процесса, разыгравшийся внезапно еще до судебных прений и несомненно повлиявший на грозный и роковой исход его. Замечу только, что с самых первых минут суда выступила ярко некоторая особая характерность этого "дела", всеми замеченная, именно: необыкновенная сила обвинения сравнительно со средствами, какие имела защита. Это все поняли в первый миг, когда в этой грозной зале суда начали, концентрируясь, группироваться факты и стали постепенно выступать весь этот ужас и вся эта кровь наружу. Всем может быть стало понятно еще с самых первых шагов, что это совсем даже и не спорное дело, что тут нет сомнений, что в сущности никаких бы и прений не надо, что прения будут лишь только для формы, а что преступник виновен, виновен явно, виновен окончательно. Я думаю даже, что и все дамы, все до единой, с таким нетерпением жаждавшие оправдания интересного подсудимого, были в то же время совершенно уверены в полной его виновности. Мало того, мне кажется, они бы даже огорчились, если бы виновность его не столь подтвердилась, ибо тогда не было бы такого эффекта в развязке, когда оправдают преступника. А что его оправдают -- в этом, странное дело, все дамы были окончательно убеждены почти до самой последней минуты: "виновен, но оправдают из гуманности, из новых идей, из новых чувств, которые теперь пошли", и проч., и проч. Для того-то они и сбежались сюда с таким нетерпением. Мужчины же наиболее интересовались борьбой прокурора и славного Фетюковича. Все удивлялись и спрашивали себя: что может сделать из такого потерянного дела, из такого выеденного яйца даже и такой талант как Фетюкович? а потому с напряженным вниманием следили шаг за шагом за его подвигами. Но Фетюкович до самого конца, до самой речи своей остался для всех загадкой. Опытные люди предчувствовали, что у него есть система, что у него уже нечто составилось, что впереди у него есть цель. но какая она -- угадать было почти невозможно. Его уверенность и самонадеянность бросались однако же в глаза. Кроме того, все с удовольствием сейчас же заметили, что он, в такое краткое пребывание у нас, всего в какие-нибудь три дня может быть, сумел удивительно ознакомиться с делом и "до тонкости изучил его". С наслаждением рассказывали например, потом, как он всех прокурорских свидетелей сумел во-время "подвести" и по возможности сбить, а главное, подмарать их нравственную репутацию, а стало быть само собой подмарать и их показания. Полагали впрочем, что он делает это много-много что для игры, так-сказать для некоторого юридического блеска, чтоб уж ничего не было забыто из принятых адвокатских приемов: ибо все были убеждены, что какой-нибудь большой и окончательной пользы он всеми этими "подмарываниями" не мог достичь, и вероятно это сам лучше всех понимает, имея какую-то свою идею в запасе, какое-то еще пока припрятанное оружие защиты, которое вдруг и обнаружит, когда придет срок. Но пока все-таки, сознавая свою силу, он как бы играл и резвился. Так например, когда опрашивали Григория Васильева, бывшего камердинера Федора Павловича, дававшего самое капитальное показание об "отворенной в сад двери", защитник так и вцепился в него, когда ему, в свою очередь, пришлось предлагать вопросы. Надо заметить, что Григорий Васильев предстал в залу не смутившись ни мало ни величием суда, ни присутствием огромной слушавшей его публики, с видом спокойным и чуть не величавым. Он давал свои показания с такою уверенностью, как если бы беседовал наедине со своею Марфой Игнатьевной, только разве почтительнее. Сбить его было невозможно. Его сначала долго расспрашивал прокурор о всех подробностях семейства Карамазовых. Семейная картина ярко выставилась наружу. Слышалось, виделось, что свидетель был простодушен и беспристрастен. При всей глубочайшей почтительности к памяти своего бывшего барина, он все-таки, например, заявил, что тот был к Мите несправедлив и "не так воспитал детей. Его, малого мальчика без меня вши бы заели", прибавил он, повествуя о детских годах Мити. "Тоже не годилось отцу сына в имении его материнском, родовом, обижать". На вопрос же прокурора о том, какие у него основания утверждать, что Федор Павлович обидел в расчете сына, Григорий Васильевич, к удивлению всех, основательных данных совсем никаких не представил, но все-таки стоял на том, что расчет с сыном был "неправильный", и что это точно ему "несколько тысяч следовало доплатить". Замечу кстати, что этот вопрос -- действительно ли Федор Павлович не доплатил чего Мите, прокурор с особенною настойчивостью предлагал потом и всем тем свидетелям, которым мог его предложить, не исключая ни Алеши, ни Ивана Федоровича, но ни от кого из свидетелей не получил никакого точного сведения; все утверждали факт, и никто не мог представить хоть сколько-нибудь ясного доказательства. После того как Григорий описал сцену за столом, когда ворвался Дмитрий Федорович и избил отца, угрожая воротиться убить его, -- мрачное впечатление пронеслось по зале, тем более, что старый слуга рассказывал спокойно, без лишних слов, своеобразным языком, а вышло страшно красноречиво. За обиду свою Митей, ударившим его тогда по лицу и сбившим его с ног, он заметил, что не сердится и давно простил. О покойном Смердякове выразился, перекрестясь, что малый был со способностью, да глуп и болезнью угнетен, а пуще безбожник, и что его безбожеству Федор Павлович и старший сын учили. Но о честности Смердякова подтвердил почти с жаром и тут же передал, как Смердяков, во время оно, найдя оброненные барские деньги, не утаил их, а принес барину, и тот ему за это "золотой подарил" и впредь во всем доверять начал. Отворенную же дверь в сад подтвердил с упорною настойчивостью. Впрочем его так много расспрашивали, что я всего и припомнить не могу. Наконец, опросы перешли к защитнику, и тот первым делом начал узнавать о пакете, в котором "будто бы" спрятаны были Федором Павловичем три тысячи рублей для "известной особы". "Видели ли вы его сами -- вы, столь многолетне-приближенный к вашему барину человек?" Григорий ответил, что не видел, да и не слыхал о таких деньгах вовсе ни от кого, "до самых тех пор, как вот начали теперь все говорить". Этот вопрос о пакете Фетюкович со своей стороны тоже предлагал всем, кого мог об этом спросить из свидетелей, с такою же настойчивостью как и прокурор свой вопрос о разделе имения, и ото всех тоже получал лишь один ответ, что пакета никто не видал, хотя очень многие о нем слышали. Эту настойчивость защитника на этом вопросе все с самого начала заметили.

-- Теперь могу ли обратиться к вам с вопросом, если только позволите, -- вдруг и совсем неожиданно спросил Фетюкович, -- из чего состоял тот бальзам, или так-сказать та настойка, посредством которой вы в тот вечер, пред сном, как известно из предварительного следствия, вытерли вашу страдающую поясницу, надеясь тем излечиться?

Григорий тупо посмотрел на опросчика и, помолчав несколько, пробормотал: "был шалфей положен".

-- Только шалфей? Не припомните ли еще чего-нибудь?

-- Подорожник был тоже.

-- И перец может быть? -- любопытствовал Фетюкович.

-- И перец был.

-- И так далее. И все это на водочке?

-- На спирту.

В зале чуть-чуть пронесся смешок.

-- Видите, даже и на спирту. Вытерши спину, вы ведь остальное содержание бутылки, с некоею благочестивою молитвой, известной лишь вашей супруге, изволили выпить, ведь так?

-- Выпил.

-- Много ли примерно выпили? Примерно? Рюмочку, другую?

-- Со стакан будет.

-- Даже и со стакан. Может быть и полтора стаканчика? Григорий замолк. Он как бы что-то понял.

-- Стаканчика полтора чистенького спиртику -- оно ведь очень недурно, как вы думаете? Можно и "райские двери отверзты" увидеть, не то что дверь в сад?

Григорий все молчал. Опять прошел смешок в зале. Председатель пошевелился.

-- Не знаете ли вы наверно, -- впивался все более и более Фетюкович, -- почивали вы или нет в ту минуту, когда увидели отворенную в сад дверь?

-- На ногах стоял.

-- Это еще не доказательство, что не почивали (еще и еще смешок в зале). Могли ли например ответить в ту минуту, если бы вас кто спросил о чем, -- ну например о том, который у нас теперь год?

-- Этого не знаю.

-- А который у нас теперь год, нашей эры, от Рождества Христова, не знаете ли?

Григорий стоял со сбитым видом, в упор смотря на своего мучителя. Странно это, казалось, повидимому, что он действительно не знает какой теперь год.

-- Может быть знаете однако, сколько у вас на руке пальцев?

-- Я человек подневольный, -- вдруг громко и раздельно проговорил Григорий, -- коли начальству угодно надо мною надсмехаться, так я снести должен.

Фетюковича как бы немножко осадило, но ввязался и председатель и назидательно напомнил защитнику, что следует задавать более подходящие вопросы. Фетюкович, выслушав, с достоинством поклонился и объявил, что расспросы свои кончил. Конечно, и в публике, и у присяжных мог остаться маленький червячек сомнения в показании человека, имевшего возможность "видеть райские двери" в известном состоянии лечения и кроме того даже неведующего какой нынче год от Рождества Христова; так что защитник своей цели все-таки достиг. Но пред уходом Григория произошел еще эпизод. Председатель, обратившись к подсудимому, спросил: не имеет ли он чего заметить по поводу данных показаний?

-- Кроме двери во всем правду сказал, -- громко крикнул Митя. -- Что вшей мне вычесывал -- благодарю, что побои мне простил -- благодарю; старик был честен всю жизнь и верен отцу как семьсот пудел[EACUTE]й.

-- Подсудимый, выбирайте ваши слова, -- строго проговорил председатель.

-- Я не пудель, -- проворчал и Григорий.

-- Ну так это я пудель, я! -- крикнул Митя. -- Коли обидно, то на себя принимаю, а у него прощения прошу: был зверь и с ним жесток! С Езопом тоже был жесток.

-- С каким Езопом? -- строго поднял опять председатель.

-- Ну с Пьеро... с отцом, с Федором Павловичем. Председатель опять и опять внушительно и строжайше уже подтвердил Мите, чтоб он осторожнее выбирал свои выражения.

-- Вы сами вредите себе тем во мнении судей ваших. Точно -так же весьма ловко распорядился защитник и при спросе свидетеля Ракитина. Замечу, что Ракитин был из самых важных свидетелей, и которым несомненно дорожил прокурор. Оказалось, что он все знал, удивительно много знал, у всех-то он был, все-то видел, со всеми-то говорил, подробнейшим образом знал биографию Федора Павловича и всех Карамазовых. Правда, про пакет с тремя тысячами тоже слышал лишь от самого Мити. Зато подробно описал подвиги Мити в трактире "Столичный город", все компрометирующие того слова и жесты и передал историю о "мочалке" штабс-капитана Снегирева. Насчет же того особого пункта, остался ли что-нибудь должен Федор Павлович Мите при расчете по имению -- даже сам Ракитин не мог ничего указать и отделался лишь общими местами презрительного характера: "кто дескать мог бы разобрать из них виноватого и сосчитать кто кому остался должен при бестолковой Карамазовщине, в которой никто себя не мог ни понять, ни определить?" Всю трагедию судимого преступления он изобразил как продукт застарелых нравов крепостного права и погруженной в беспорядок России, страдающей без соответственных учреждений. Словом, ему дали кое-что высказать. С этого процесса господин Ракитин в первый раз заявил себя и стал заметен; прокурор знал, что свидетель готовит в журнал статью о настоящем преступлении, и потом уже в речи своей (что увидим ниже) цитовал несколько мыслей из этой статьи, значит уже был с нею знаком. Картина, изображенная свидетелем, вышла мрачною и роковою и сильно подкрепила "обвинение". Вообще же изложение Ракитина пленило публику независимостию мысли и необыкновенным благородством ее полета. Послышались даже два, три внезапно сорвавшиеся рукоплескания, именно в тех местах, где говорилось о крепостном праве и о страдающей от безурядицы России. Но Ракитин, все же как молодой человек, сделал маленький промах, которым тотчас же отменно успел воспользоваться защитник. Отвечая на известные вопросы насчет Грушеньки, он, увлеченный своим успехом, который конечно уже сам сознавал, и тою высотой благородства, на которую воспарил, позволил себе выразиться об Аграфене Александровне несколько презрительно, как о "содержанке купца Самсонова". Дорого дал бы он потом, чтобы воротить свое словечко, ибо на нем-то и поймал его тотчас же Фетюкович. И все потому, что Ракитин совсем не рассчитывал, что тот в такой короткий срок мог до таких интимных подробностей ознакомиться с делом.

-- Позвольте узнать, -- начал защитник с самою любезною и даже почтительною улыбкой, когда пришлось ему в свою очередь задавать вопросы, -- вы конечно тот самый и есть г. Ракитин, которого брошюру, изданную епархиальным начальством, Житие в бозе почившего старца отца Зосимы, полную глубоких и религиозных мыслей, с превосходным и благочестивым посвящением преосвященному, я недавно прочел с таким удовольствием?

-- Я написал не для печати... это потом напечатали, -- пробормотал Ракитин, как бы вдруг чем-то опешенный и почти со стыдом.

-- О, это прекрасно! Мыслитель, как вы, может и даже должен относиться весьма широко ко всякому общественному явлению. Покровительством преосвященного ваша полезнейшая брошюра разошлась и доставила относительную пользу... Но я вот о чем, главное, желал бы у вас полюбопытствовать: вы только что заявили, что были весьма близко знакомы с г-жой Светловой? (Nota bene. Фамилия Грушеньки оказалась "Светлова". Это я узнал в первый раз только в этот день, во время хода процесса.)

-- Я не могу отвечать за все мои знакомства... Я молодой человек... и кто же может отвечать за всех тех, кого встречает, -- так и вспыхнул весь Ракитин.

-- Понимаю, слишком понимаю! -- воскликнул Фетюкович как бы сам сконфуженный и как бы стремительно спеша извиниться, -- вы, как и всякий другой, могли быть в свою очередь заинтересованы знакомством молодой и красивой женщины, охотно принимавшей к себе цвет здешней молодежи, но... я хотел лишь осведомиться: нам известно, что Светлова месяца два назад чрезвычайно желала познакомиться с младшим Карамазовым, Алексеем Федоровичем, и только за то, чтобы вы привели его к ней, и именно в его тогдашнем монастырском костюме, она пообещала вам выдать двадцать пять рублей, только что вы его к ней приведете. Это, как и известно, состоялось именно в вечер того дня, который закончился трагическою катастрофой, послужившею основанием настоящему делу. Вы привели Алексея Карамазова к госпоже Светловой и -- получили вы тогда эти двадцать пять рублей наградных от Светловой, вот что я желал бы от вас услышать?

-- Это была шутка... Я не вижу, почему вас это может интересовать. Я взял для шутки... и чтобы потом отдать...

-- Стало быть взяли. Но ведь не отдали же и до сих пор... или отдали?

-- Это пустое... -- бормотал Ракитин, -- я не могу на этакие вопросы отвечать... Я конечно отдам.

Вступился председатель, но защитник возвестил, что он свои вопросы г. Ракитину кончил. Г. Ракитин сошел со сцены несколько подсаленный. Впечатление от высшего благородства его речи было-таки испорчено, и Фетюкович, провожая его глазами, как бы говорил, указывая публике: "вот дескать каковы ваши благородные обвинители!" Помню, не прошло и тут без эпизода со стороны Мити: взбешенный тоном, с каким Ракитин выразился о Грушеньке, он вдруг закричал со своего места: "Бернар!" Когда же председатель, по окончании всего опроса Ракитина, обратился к подсудимому: не желает ли он чего заметить со своей стороны, то Митя зычно крикнул:

-- Он у меня уже у подсудимого деньги таскал взаймы! Бернар презренный и карьерист, и в бога не верует, преосвященного надул!

Митю, конечно, опять образумили за неистовство выражений, но г. Ракитин был докончен. Не повезло и свидетельству штабс-капитана Снегирева, но уже совсем от другой причины. Он предстал весь изорванный, в грязной одежде, в грязных сапогах, и несмотря на все предосторожности и предварительную "экспертизу", вдруг оказался совсем пьяненьким. На вопросы об обиде, нанесенной ему Митей, вдруг отказался отвечать.

-- Бог с ними-с. Илюшечка не велел. Мне бог там заплатит-с.

-- Кто вам не велел говорить? Про кого вы упоминаете?

-- Илюшечка, сыночек мой: "Папочка, папочка, как он тебя унизил!" У камушка произнес. Теперь помирает-с...

Штабс-капитан вдруг зарыдал и с розмаху бухнулся в ноги председателю. Его поскорее вывели, при смехе публики. Подготовленное прокурором впечатление не состоялось вовсе.

Защитник же продолжал пользоваться всеми средствами и все более и более удивлял своим ознакомлением с делом до мельчайших подробностей. Так например показание Трифона Борисовича произвело было весьма сильное впечатление и уж конечно было чрезвычайно неблагоприятно для Мити. Он именно, чуть не по пальцам, высчитал, что Митя, в первый приезд свой в Мокрое, за месяц почти пред катастрофой, не мог истратить менее трех тысяч или "разве без самого только малого. На одних этих цыганок сколько раскидано! Нашим-то, нашим-то вшивым мужикам не то что "полтиною по улице шибали", а по меньшей мере двадцатипятирублевыми бумажками дарили, меньше не давали. А сколько у них тогда просто украли-с! Ведь кто украл, тот руки своей не оставил, где же его поймать, вора-то-с, когда сами зря разбрасывали! Ведь у нас народ разбойник, душу свою не хранят. А девкам-то, девкам-то нашим деревенским что пошло! Разбогатели у нас с той поры, вот что-с, прежде бедность была". Словом, он припомнил всякую издержку и вывел все точно на счетах. Таким образом предположение о том, что истрачены были лишь полторы тысячи, а другие отложены в ладонку, становилось немыслимым. "Сам видел, в руках у них видел три тысячи как одну копеечку, глазами созерцал, уж нам ли счету не понимать-с!" восклицал Трифон Борисович, изо всех сил желая угодить "начальству". Но когда опрос перешел к защитнику, тот, почти и не пробуя опровергать показание, вдруг завел речь о том, что ямщик Тимофей и другой мужик Аким подняли в Мокром, в этот первый кутеж, еще за месяц до ареста, сто рублей в сенях на полу, оброненные Митей в хмельном виде, и представили их Трифону Борисовичу, а тот дал им за это по рублю. "Ну так возвратили вы тогда эти сто рублей г. Карамазову или нет?" Трифон Борисович как ни вилял, но после допроса мужиков в найденной сторублевой сознался, прибавив только, что Дмитрию Федоровичу тогда же свято все возвратил и вручил "по самой честности, и что вот только оне сами будучи в то время совсем пьяными-с вряд ли это могут припомнить". Но так как он все-таки до призыва свидетелей-мужиков в находке ста рублей отрицался, то и показание его о возврате суммы хмельному Мите естественно подверглось большому сомнению. Таким образом один из опаснейших свидетелей, выставленных прокуратурой, ушел опять-таки заподозренным и в репутации своей сильно осаленным. То же приключилось и с поляками: те явились гордо и независимо. Громко засвидетельствовали, что, во-первых, оба "служили короне" и что "пан Митя" предлагал им три тысячи, чтобы купить их честь, и что они сами видели большие деньги в руках его. Пан Муссялович вставлял страшно много польских слов в свои фразы и видя, что это только возвышает его в глазах председателя и прокурора, возвысил наконец свой дух окончательно и стал уже совсем говорить по-польски. Но Фетюкович поймал и их в свои тенета: как ни вилял позванный опять Трифон Борисович, а все-таки должен был сознаться, что его колода карт была подменена паном Врублевским своею, а что пан Муссялович, меча банк, передернул карту. Это уже подтвердил Калганов, давая в свою очередь показание, и оба пана удалились с некоторым срамом, даже при смехе публики.

Затем точно так произошло почти со всеми наиболее опаснейшими свидетелями. Каждого-то из них сумел Фетюкович нравственно размарать и отпустить с некоторым носом. Любители и юристы только любовались и лишь недоумевали опять-таки, к чему такому большому и окончательному все это могло бы послужить, ибо, повторяю, все чувствовали неотразимость обвинения, все более и трагичнее нараставшего. Но по уверенности "великого мага" видели, что он был спокоен, и ждали: не даром же приехал из Петербурга "таков человек", не таков и человек, чтобы ни с чем назад воротиться.

III
Медицинская экспертиза и один фунт орехов

Медицинская экспертиза тоже не очень помогла подсудимому. Да и сам Фетюкович кажется не очень на нее рассчитывал, что и оказалось впоследствии. В основании своем она произошла единственно по настоянию Катерины Ивановны, вызвавшей нарочно знаменитого доктора из Москвы. Защита конечно ничего не могла через нее проиграть, а в лучшем случае могла что-нибудь и выиграть. Впрочем отчасти вышло даже как бы нечто комическое, именно по некоторому разногласию докторов. Экспертами Явились -- приехавший знаменитый доктор, затем наш доктор Герценштубе и наконец молодой врач Варвинский. Оба последние фигурировали тоже и как просто свидетели, вызванные прокурором. Первым спрошен был в качестве эксперта доктор Герценштубе. Это был семидесятилетний старик, седой и плешивый, среднего роста, крепкого сложения. Его все у нас в городе очень ценили и уважали. Был он врач добросовестный, человек прекрасный и благочестивый, какой-то гернгутер или "Моравский брат" -- уж не знаю наверно. Жил у нас уже очень давно и держал себя с чрезвычайным достоинством. Он был добр и человеколюбив, лечил бедных больных и крестьян даром, сам ходил в их конуры и избы и оставлял деньги на лекарство, но при том был и упрям как мул. Сбить его с его идеи, если она засела у него в голове, было невозможно. Кстати, уже всем почти было известно в городе, что приезжий знаменитый врач в какие-нибудь два-три дня своего у нас пребывания позволил себе несколько чрезвычайно обидных отзывов насчет дарований доктора Герценштубе. Дело в том, что хоть московский врач и брал за визиты не менее двадцати пяти рублей, но все же некоторые в нашем городе обрадовались случаю его приезда, не пожалели денег и кинулись к нему за советами. Всех этих больных лечил до него конечно доктор Герценштубе, и вот знаменитый врач с чрезвычайною резкостью окритиковал везде его лечение. Под конец даже, являясь к больному, прямо спрашивал: "Ну, кто вас здесь пачкал, Герценштубе? Хе-хе!" Доктор Герценштубе конечно все это узнал. И вот все три врача появились один за другим для опроса. Доктор Герценштубе прямо заявил, что "ненормальность умственных способностей подсудимого усматривается сама собой". Затем, представив свои соображения, которые я здесь опускаю, он прибавил, что ненормальность эта усматривается, главное, не только из прежних многих поступков подсудимого, но и теперь, в сию даже минуту, и когда его попросили объяснить, в чем же усматривается теперь, в сию-то минуту, то старик-доктор со всею прямотой своего простодушия указал на то, что подсудимый, войдя в залу, "имел необыкновенный и чудный по обстоятельствам вид, шагал вперед как солдат и держал глаза впереди себя, упираясь, тогда как вернее было ему смотреть налево, где в публике сидят дамы, ибо он был большой любитель прекрасного пола и должен был очень много думать о том, что теперь о нем скажут дамы", заключил старичок своим своеобразным языком. Надо прибавить, что он говорил по-русски много и охотно, но как-то у него каждая фраза выходила на немецкий манер, что впрочем никогда не смущало его, ибо он всю жизнь имел слабость считать свою русскую речь за образцовую, "за лучшую, чем даже у русских", и даже очень любил прибегать к русским пословицам, уверяя каждый раз, что русские пословицы лучшие и выразительнейшие изо всех пословиц в мире. Замечу еще, что он, в разговоре, от рассеянности ли какой, часто забывал слова самые обычные, которые отлично знал, но которые вдруг почему-то у него из ума выскакивали. То же самое впрочем бывало, когда он говорил по-немецки, и при этом всегда махал рукой пред лицом своим, как бы ища ухватить потерянное словечко, и уж никто не мог бы принудить его продолжать начатую речь, прежде чем он не отыщет пропавшего слова. Замечание его насчет того, что подсудимый войдя должен был бы посмотреть на дам, вызвало игривый шепот в публике. Старичка нашего очень у нас любили все дамы, знали тоже, что он, холостой всю жизнь человек, благочестивый и целомудренный, на женщин смотрел как на высшие и идеальные существа. А потому неожиданное замечание его всем показалось ужасно странным.

Московский доктор, спрошенный в свою очередь, резко и настойчиво подтвердил, что считает умственное состояние подсудимого за ненормальное, "даже в высшей степени". Он много и умно говорил про "афект" и "манию" и выводил, что по всем собранным данным подсудимый пред своим арестом за несколько еще дней находился в несомненном болезненном афекте, и если совершил преступление, то хотя и сознавая его, но почти невольно, совсем не имея сил бороться с болезненным нравственным влечением, им овладевшим. Но кроме афекта, доктор усматривал и манию, что уже пророчило впереди, по его словам, прямую дорогу к совершенному уже помешательству. (NB. Я передаю своими словами, доктор же изъяснялся очень ученым и специальным языком.) "Все действия его наоборот здравому смыслу и логике", продолжал он. -- "Уже не говорю о том, чего не видал, то есть о самом преступлении и всей этой катастрофе, но даже третьего дня, во время разговора со мной, у него был необъяснимый неподвижный взгляд. Неожиданный смех, когда вовсе его не надо. Непонятное постоянное раздражение, странные слова: "Бернар, эфика" и другие, которых не надо".

Но особенно усматривал доктор эту манию в том, что подсудимый даже не может и говорить о тех трех тысячах рублей, в которых считает себя обманутым, без какого-то необычайного раздражения, тогда как обо всех других неудачах и обидах своих говорит и вспоминает довольно легко. Наконец, по справкам, он точно так же и прежде, всякий раз, когда касалось этих трех тысяч, приходил в какое-то почти исступление, а между тем свидетельствуют о нем, что он бескорыстен и нестяжателен. "Насчет же мнения ученого собрата моего, -- иронически присовокупил московский доктор, заканчивая свою речь, -- что подсудимый, входя в залу, должен был смотреть на дам, а не прямо пред собою, скажу лишь то, что, кроме игривости подобного заключения, оно сверх того и радикально ошибочно; ибо, хотя я вполне соглашаюсь, что подсудимый, входя в залу суда, в которой решается его участь, не должен был так неподвижно смотреть пред собой и что это действительно могло бы считаться признаком его ненормального душевного состояния в данную минуту, но в то же время я утверждаю, что он должен был смотреть не налево на дам, а напротив именно направо, ища глазами своего защитника, в помощи которого вся его надежда и от защиты которого зависит теперь вся его участь". Мнение свое доктор выразил решительно и настоятельно. Но особенный комизм разногласию обоих ученых экспертов придал неожиданный вывод врача Варвинского, спрошенного после всех. На его взгляд, подсудимый как теперь, так и прежде, находится в совершенно нормальном состоянии, и хотя действительно он должен был пред арестом находиться в положении нервном и чрезвычайно возбужденном, но это могло происходить от многих самых очевидных причин: от ревности, гнева, беспрерывно пьяного состояния и проч. Но это нервное состояние не могло заключать в себе никакого особенного "афекта", о котором сейчас говорилось. Что же до того, налево или направо должен был смотреть подсудимый, входя в залу, то, "по его скромному мнению", подсудимый именно должен был, входя в залу, смотреть прямо пред собой, как и смотрел в самом деле, ибо прямо пред ним сидели председатель и члены суда, от которых зависит теперь вся его участь, "так что, смотря прямо пред собой, он именно тем самым и доказал совершенно нормальное состояние своего ума в данную минуту", -- с некоторым жаром заключил молодой врач свое "скромное" показание.

-- Браво, лекарь! -- крикнул Митя со своего места, -- именно так!

Митю конечно остановили, но мнение молодого врача имело самое решающее действие как на суд, так и на публику, ибо, как оказалось потом, все с ним согласились. Впрочем доктор Герценштубе, спрошенный уже как свидетель, совершенно неожиданно вдруг послужил в пользу Мити. Как старожил города, издавна знающий семейство Карамазовых, он дал несколько показаний весьма интересных для "обвинения", и вдруг, как бы что-то сообразив, присовокупил:

-- И однако бедный молодой человек мог получить без сравнения лучшую участь, ибо был хорошего сердца и в детстве и после детства, ибо я знаю это. Но русская пословица говорит: "если есть у кого один ум, то это хорошо, а если придет в гости еще умный человек, то будет еще лучше, ибо тогда будет два ума, а не один только"...

-- Ум хорошо, а два -- лучше, -- в нетерпении подсказал прокурор, давно уже знавший обычай старичка говорить медленно, растянуто, не смущаясь производимым впечатлением и тем, что заставляет себя ждать, а напротив, еще весьма ценя свое тугое, картофельное и всегда радостно-самодовольное немецкое остроумие. Старичок же любил острить.

-- О, д-да, и я то же говорю, -- упрямо подхватил он: -- один ум хорошо, а два гораздо лучше. Но к нему другой с умом не пришел, а он и свой пустил... Как это, куда он его пустил? Это слово -- куда он пустил свой ум, я забыл, -- продолжал он, вертя рукой пред своими глазами, -- ах да, шпацирен.

-- Гулять?

-- Ну да, гулять, и я то же говорю. Вот ум его и пошел прогуливаться и пришел в такое глубокое место, в котором и потерял себя. А между тем, это был благодарный и чувствительный юноша, о, я очень помню его еще вот таким малюткой, брошенным у отца в задний двор, когда он бегал по земле без сапожек и с панталончиками на одной пуговке...

Какая-то чувствительная и проникновенная нотка послышалась вдруг в голосе честного старичка. Фетюкович так и вздрогнул, как бы что-то предчувствуя, и мигом привязался.

-- О, да, я сам был тогда еще молодой человек... Мне.., ну да. мне было тогда сорок пять лет, а я только-что сюда приехал. И мне стало тогда жаль мальчика, и я спросил себя: почему я не могу купить ему один фунт... Ну да, чего фунт? Я забыл, как это называется... фунт того, что дети очень любят, как это, -- ну, как это... -- замахал опять доктор руками, -- это на дереве растет, и его собирают и всем дарят...

-- Яблоки?

-- О, н-не-е-ет! Фунт, фунт, яблоки десяток, а не фунт.... нет, их много и все маленькие, кладут в рот и кр-р-рах!..

-- Орехи?

-- Ну да, орехи, и я то же говорю, -- самым спокойным образом, как бы вовсе и не искал слова, подтвердил доктор, -- и я принес ему один фунт орехов, ибо мальчику никогда и никто еще не приносил фунт орехов, и я поднял мой палец и сказал ему: Мальчик! Gott der Vater, -- он засмеялся и говорит: Gott der Vater. -- Gott der Sohn. Он еще засмеялся и лепетал: Gott der Sohn. -- Gott der heilige Geist. Тогда он еще засмеялся и проговорил сколько мог: Gott der heilige Geist. А я ушел. На третий день иду мимо, а он кричит мне сам: "Дядя, Gott der Vater, Gott der Sohn", и только забыл Gott der heilige Geist, но я ему вспомнил, и мне опять стало очень жаль его. Но его увезли, и я более не видал его. И вот прошло двадцать три года, я сижу в одно утро в моем кабинете, уже с белою головой, и вдруг входит цветущий молодой человек, которого я никак не могу узнать, но он поднял палец и смеясь говорит: "Gott der Vater, Gott der Sohn und Gott der heilige Gest!" Я сейчас приехал и пришел вас благодарить за фунт орехов; ибо мне никто никогда не покупал тогда фунт орехов, а вы один купили мне фунт орехов". И тогда я вспомнил мою счастливую молодость и бедного мальчика на дворе без сапожек, и у меня повернулось сердце, и я сказал: Ты благодарный молодой человек, ибо всю жизнь помнил тот фунт орехов, который я тебе принес в твоем детстве. И я обнял его и благословил. И я заплакал. Он смеялся, но он и плакал... ибо русский весьма часто смеется там, где надо плакать. Но он и плакал, я видел это. А теперь, увы!..

-- И теперь плачу, немец, и теперь плачу, божий ты человек! -- крикнул вдруг Митя со своего места.

Как бы там ни было, а анекдотик произвел в публике некоторое благоприятное впечатление. Но главный эффект в пользу Мити произведен был показанием Катерины Ивановны, о котором сейчас скажу.

Да и вообще, когда начались свидетели a decharge, то есть вызванные защитником, то судьба как бы вдруг и даже серьезно улыбнулась Мите и -- что всего замечательнее -- неожиданно даже для самой защиты. Но еще прежде Катерины Ивановны спрошен был Алеша, который вдруг припомнил один факт, имевший вид даже как будто положительного уже свидетельства против одного важнейшего пункта обвинения.

IV
Счастье улыбается Мите

Случилось это вовсе нечаянно даже для самого Алеши. Он вызван был без присяги, и я помню, что к нему все стороны отнеслись с самых первых слов допроса чрезвычайно мягко и симпатично. Видно было, что ему предшествовала добрая слава. Алеша показывал скромно и сдержанно, но в показаниях его явно прорывалась горячая симпатия к несчастному брату. Отвечая по одному вопросу, он очертил характер брата как человека может быть и неистового и увлеченного страстями, но тоже и благородного, гордого и великодушного, готового даже на жертву, если б от него потребовали.

Сознавался впрочем, что брат был в последние дни, из-за страсти к Грушеньке, из-за соперничества с отцом, в положении невыносимом. Но он с негодованием отверг даже предположение о том, что брат мог убить с целью грабежа, хотя и сознался, что эти три тысячи обратились в уме Мити в какую-то почти манию, что он считал их за недоданное ему, обманом отца, наследство, и что, будучи вовсе некорыстолюбивым, даже не мог заговорить об этих трех тысячах без исступления и бешенства. Про соперничество же двух "особ", как выразился прокурор, то-есть Грушеньки и Кати, отвечал уклончиво и даже на один или два вопроса совсем не пожелал отвечать.

-- Говорил ли вам по крайней мере брат ваш, что намерен убить своего отца? -- спросил прокурор. -- Вы можете не отвечать, если найдете это нужным, -- прибавил он.

-- Прямо не говорил, -- ответил Алеша.

-- Как же? Косвенно?

-- Он говорил мне раз о своей личной ненависти к отцу и что боится, что... в крайнюю минуту... в минуту омерзения... может быть и мог бы убить его.

-- И вы услышав поверили тому?

-- Боюсь сказать, что поверил. Но я всегда был убежден, что некоторое высшее чувство всегда спасет его в роковую минуту, как и спасло в самом деле, потому что не он убил отца моего, -- твердо закончил Алеша громким голосом и на всю залу. Прокурор вздрогнул как боевой конь, заслышавший трубный сигнал.

-- Будьте уверены, что я совершенно верю самой полной искренности убеждения вашего, не обусловливая и не ассимилируя его нисколько с любовью к вашему несчастному брату. Своеобразный взгляд ваш на весь трагический эпизод, разыгравшийся в вашем семействе, уже известен нам по предварительному следствию. Не скрою от вас, что он в высшей степени особлив и противоречит всем прочим показаниям, полученным прокуратурою. А потому и нахожу нужным спросить вас уже с настойчивостью: какие именно данные руководили мысль вашу и направили ее на окончательное убеждение в невиновности брата вашего, и, напротив, в виновности Другого лица, на которого вы уже указали прямо на предварительном следствии?

-- На предварительном следствии я отвечал лишь на вопросы, -- тихо и спокойно проговорил Алеша, -- а не шел сам с обвинением на Смердякова.

-- И все же на него указали?

-- Я указал со слов брата Дмитрия. Мне еще до допроса рассказали о том, что произошло при аресте его и как он сам показал тогда на Смердякова. Я верю вполне, что брат невиновен. А если убил не он, то...

-- То Смердяков? Почему же именно Смердяков? И почему именно вы так окончательно убедились в невиновности вашего брата?

-- Я не мог не поверить брату. Я знаю, что он мне не солжет. Я по лицу его видел, что он мне не лжет.

-- Только по лицу? В этом все ваши доказательства?

-- Более не имею доказательств.

-- И о виновности Смердякова тоже не основываетесь ни на малейшем ином доказательстве, кроме лишь слов вашего брата и выражения лица его?

-- Да, не имею иного доказательства.

На этом прокурор прекратил расспросы. Ответы Алеши произвели было на публику самое разочаровывающее впечатление. О Смердякове у нас уже поговаривали еще до суда, кто-то что-то слышал, кто-то на что-то указывал, говорили про Алешу, что он накопил какие-то чрезвычайные доказательства в пользу брата и в виновности лакея, и вот -- ничего, никаких доказательств, кроме каких-то нравственных убеждений, столь естественных в его качестве родного брата подсудимого.

Но начал спрашивать и Фетюкович. На вопрос о том: когда именно подсудимый говорил ему, Алеше, о своей ненависти к отцу и о том, что он мог бы убить его, и что слышал ли он это от него например при последнем свидании пред катастрофой, Алеша, отвечая, вдруг как бы вздрогнул, как бы нечто только теперь припомнив и сообразив:

-- Я припоминаю теперь одно обстоятельство, о котором я было совсем и сам позабыл, но тогда оно было мне так неясно, а теперь...

И Алеша с увлечением, видимо сам только что теперь внезапно попав на идею, припомнил, как в последнем свидании с Митей, вечером, у дерева, по дороге к монастырю, Митя, ударяя себя в грудь, "в верхнюю часть груди", несколько раз повторил ему, что у него есть средство восстановить свою честь, что средство это здесь, вот тут, на его груди... "Я подумал тогда, что он, ударяя себя в грудь, говорил о своем сердце", продолжал Алеша, -- "о том, что в сердце своем мог бы отыскать силы, чтобы выйти из одного какого-то ужасного позора, который предстоял ему и о котором он даже мне не смел признаться. Признаюсь, я именно подумал тогда, что он говорит об отце и что он содрогается как от позора, при мысли пойти к отцу и совершить с ним какое-нибудь насилие, а между тем он именно тогда как бы на что-то указывал на своей груди, так что, помню, у меня мелькнула именно тогда же какая-то мысль, что сердце совсем не в той стороне груди, а ниже, а он ударяет себя гораздо выше, вот тут, сейчас ниже шеи, и все указывает в это место. Моя мысль мне показалась тогда глупою, а он именно может быть тогда указывал на эту ладонку, в которой зашиты были эти полторы тысячи!.."

-- Именно! -- крикнул вдруг Митя с места. -- Это так, Алеша, так, я тогда об нее стучал кулаком!

Фетюкович бросился к нему впопыхах, умоляя успокоиться, и в тот же миг так и вцепился в Алешу. Алеша, сам увлеченный своим воспоминанием, горячо высказал свое предположение, что позор этот вероятнее всего состоял именно в том, что, имея на себе эти тысячу пятьсот рублей, которые бы мог возвратить Катерине Ивановне, как половину своего ей долга, он все-таки решил не отдать ей этой половины и употребить на другое, то-есть на увоз Грушеньки, если б она согласилась...

-- Это так, это именно так, -- восклицал во внезапном возбуждении Алеша, -- брат именно восклицал мне тогда, что половину, половину позора (он несколько раз выговорил: половину!), он мог бы сейчас снять с себя, но что до того несчастен слабостью своего характера, что этого не сделает... знает заранее, что этого не может и не в силах сделать!

-- И вы твердо, ясно помните, что он ударял себя именно в это место груди? -- жадно допрашивал Фетюкович,

-- Ясно и твердо, потому что именно мне подумалось тогда: зачем это он ударяет так высоко, когда сердце ниже, и мне тогда же показалась моя мысль глупою... я это помню, что показалась глупою... это мелькнуло. Вот потому-то я сейчас теперь и вспомнил. И как я мог позабыть это до самых этих пор! Именно он на эту ладонку указывал как на то, что у него есть средства, но что он не отдаст эти полторы тысячи! А при аресте, в Мокром, он именно кричал, -- я это знаю, мне передавали, -- что считает самым позорным делом всей своей жизни, что, имея средства отдать половину (именно половину!) долга Катерине Ивановне и стать пред ней не вором, он все-таки не решился отдать и лучше захотел остаться в ее глазах вором, чем расстаться с деньгами! А как он мучился, как он мучился этим долгом! -- закончил, восклицая, Алеша.

Разумеется, ввязался и прокурор. Он попросил Алешу еще раз описать, как это все было, и несколько раз настаивал спрашивая: точно ли подсудимый, бия себя в грудь, как бы на что-то указывал? Может быть просто бил себя кулаком по груди?

-- Да и не кулаком! -- восклицал Алеша, -- а именно указывал пальцами, и указывал сюда, очень высоко... Но как я мог это так совсем забыть до самой этой минуты!

Председатель обратился к Мите с вопросом, что может он сказать насчет данного показания. Митя подтвердил, что именно все так и было, что он именно указывал на свои полторы тысячи, бывшие у него на груди, сейчас пониже шеи и, что конечно это был позор, -- "позор, от которого не отрекаюсь, позорнейший акт во всей моей жизни!" вскричал Митя. "Я мог отдать и не отдал. Захотел лучше остаться в ее глазах вором, но не отдал, а самый главный позор был в том, что и вперед знал, что не отдам! Прав, Алеша! Спасибо, Алеша!"

Тем кончился допрос Алеши. Важно и характерно было именно то обстоятельство, что отыскался хоть один лишь факт, хоть одно лишь, положим, самое мелкое доказательство, почти только намек на доказательство, но которое все же хоть капельку свидетельствовало, что действительно существовала эта ладонка, что были в ней полторы тысячи, и что подсудимый не лгал на предварительном следствии, когда в Мокром объявил, что эти полторы тысячи "были мои". Алеша был рад; весь раскрасневшись, он проследовал на указанное ему место. Он долго еще повторял про себя: "Как это я забыл! Как мог я это забыть! И как это так вдруг только теперь припомнилось!"

Начался допрос Катерины Ивановны. Только что она появилась, в зале пронеслось нечто необыкновенное. Дамы схватились за лорнеты и бинокли, мужчины зашевелились, иные вставали с мест, чтобы лучше видеть. Все утверждали потом, что Митя вдруг побледнел "как платок", только что она вошла. Вся в черном, скромно и почти робко приблизилась она к указанному ей месту. Нельзя было угадать по лицу ее, что она была взволнована, но решимость сверкала в ее темном, сумрачном взгляде. Надо заметить, потом весьма многие утверждали, что она была удивительно хороша собой в ту минуту.

Заговорила она тихо, но ясно, на всю залу. Выражалась чрезвычайно спокойно или по крайней мере усиливаясь быть спокойною. Председатель начал вопросы свои осторожно, чрезвычайно почтительно, как бы боясь коснуться "иных струн" и уважая великое несчастие. Но Катерина Ивановна сама, с самых первых слов, твердо объявила на один из предложенных вопросов, что она была помолвленною невестой подсудимого "до тех пор, пока он сам меня не оставил"... -- тихо прибавила она. Когда ее спросили о трех тысячах, вверенных Мите для отсылки на почту ее родственникам, она твердо проговорила: "Я дала ему не прямо на почту; я тогда предчувствовала, что ему очень нужны деньги... в ту минуту... Я дала ему эти три тысячи под условием, чтоб он отослал их, если хочет, в течение месяца. Напрасно он так потом себя мучил из-за этого долга..."

Я не передаю всех вопросов и в точности всех ее ответов, я только передаю существенный смысл ее показаний.

-- Я твердо была уверена, что он всегда успеет переслать эти три тысячи, только что получит от отца, -- продолжала она, отвечая на вопросы. -- Я всегда была уверена в его бескорыстии и в его честности... высокой честности... в денежных делах. Он твердо был уверен, что получит от отца три тысячи рублей и несколько раз мне говорил про это. Я знала, что у него с отцом распря, и всегда была и до сих пор тоже уверена, что он был обижен отцом. Я не помню никаких угроз отцу с его стороны. При мне по крайней мере он ничего не говорил никаких угроз. Если б он пришел тогда ко мне, я тотчас успокоила бы его тревогу из-за должных мне им этих несчастных трех тысяч, но он не приходил ко мне более... а я сама... я была поставлена в такое положение... что не могла его звать к себе... Да я и никакого права не имела быть к нему требовательною за этот долг, -- прибавила она вдруг, и что-то решительное зазвенело в ее голосе, -- я сама однажды получила от него денежное одолжение еще большее, чем в три тысячи, и приняла его, несмотря на то, что и предвидеть еще тогда не могла, что хоть когда-нибудь в состоянии буду заплатить ему долг мой...

В тоне голоса ее как бы почувствовался какой-то вызов. Именно в эту минуту вопросы перешли к Фетюковичу.

-- Это было еще не здесь, а в начале вашего знакомства? -- осторожно подходя, подхватил Фетюкович, в миг запредчувствовав нечто благоприятное. (Замечу в скобках, что он, несмотря на то, что был вызван из Петербурга отчасти и самою Катериной Ивановной, -- все-таки не знал ничего об эпизоде о пяти тысячах, данных ей Митей еще в том городе и о "земном поклоне". Она этого не сказала ему и скрыла! И это было удивительно. Можно с уверенностию предположить, что она сама, до самой последней минуты, не знала: расскажет она этот эпизод на суде или нет, и ждала какого-то вдохновения.)
Нет, никогда я не могу забыть этих минут! Она начала рассказывать, она все рассказала, весь этот эпизод, поведанный Митей Алеше, и "земной поклон", и причины, и про отца своего, и появление свое у Мити, и ни словом, ни единым намеком не упомянула о том, что Митя, чрез сестру ее, сам предложил "прислать к нему Катерину Ивановну за деньгами". Это она великодушно утаила и не устыдилась выставить наружу, что это она, она сама, прибежала тогда к молодому офицеру, своим собственным порывом, надеясь на что-то... чтобы выпросить у него денег. Это было нечто потрясающее. Я холодел и дрожал слушая, зала замерла, ловя каждое слово. Тут было что-то беспримерное, так что даже и от такой самовластной и презрительно-гордой девушки, как она, почти невозможно было ожидать такого высоко-откровенного показания, такой жертвы, такого самозаклания. И для чего, для кого? Чтобы спасти своего изменника и обидчика, чтобы послужить хоть чем-нибудь, хоть малым, к спасению его, произведя в его пользу хорошее впечатление! И в самом деле: образ офицера, отдающего свои последние пять тысяч рублей, -- все, что у него оставалось в жизни, -- и почтительно преклонившегося пред невинною девушкой, выставился весьма симпатично и привлекательно, но... у меня больно сжалось сердце! Я почувствовал, что может выйти потом (да и вышла потом, вышла!) клевета! Со злобным смешком говорили потом во всем городе, что рассказ может быть не совсем был точен, именно в том месте, где офицер отпустил от себя девицу "будто бы только с почтительным поклоном". Намекали, что тут нечто "пропущено". "Да если б и не было пропущено, если б и все правда была, -- говорили даже самые почтенные наши дамы, -- то и тогда еще неизвестно: очень ли благородно так поступить было девушке, даже хоть бы спасая отца?" И неужели Катерина Ивановна, с ее умом, с ее болезненною проницательностью, не предчувствовала заранее, что так заговорят?

Непременно предчувствовала, и вот решилась же сказать все! Разумеется, все эти грязненькие сомнения в правде рассказа начались лишь потом, а в первую минуту все и все были потрясены. Что же до членов суда, то Катерину Ивановну выслушали в благоговейном, так-сказать даже стыдливом молчании. Прокурор не позволил себе ни единого дальнейшего вопроса на эту тему. Фетюкович глубоко поклонился ей. О, он почти торжествовал! Многое было приобретено: человек, отдающий, в благородном порыве, последние пять тысяч, и потом тот же человек, убивающий отца ночью с целью ограбить его на три тысячи, -- это было нечто отчасти и несвязуемое. По крайней мере хоть грабеж-то мог теперь устранить Фетюкович. "Дело" вдруг облилось каким-то новым светом. Что-то симпатичное пронеслось в пользу Мити. Он же... про него рассказывали, что он раз или два во время показания Катерины Ивановны вскочил было с места, потом упал опять на скамью и закрыл обеими ладонями лицо. Но когда она кончила, он вдруг рыдающим голосом воскликнул, простирая к ней руки:

-- Катя, зачем меня погубила!

И громко зарыдал было на всю залу. Впрочем мигом сдержал себя и опять прокричал:

-- Теперь я приговорен!

А затем как бы закоченел на месте, стиснув зубы и сжав крестом на груди руки. Катерина Ивановна осталась в зале и села на указанный ей стул. Она была бледна и сидела потупившись. Рассказывали бывшие близ нее, что она долго вся дрожала как в лихорадке. К допросу явилась Грушенька.

Я подхожу близко к той катастрофе, которая, разразившись внезапно, действительно может быть погубила Митю. Ибо я уверен, да и все тоже, все юристы после так говорили, что не явись этого эпизода, преступнику по крайней мере дали бы снисхождение. Но об этом сейчас. Два слова лишь прежде о Грушеньке.
Она явилась в залу тоже вся одетая в черное, в своей прекрасной черной шали на плечах. Плавно, своею неслышною походкой, с маленькою раскачкой, как ходят иногда полные женщины, приблизилась она к балюстраде, пристально смотря на председателя и ни разу не взглянув ни направо, ни налево. По-моему, она была очень хороша собой в ту минуту и вовсе не бледна, как уверяли потом дамы. Уверяли тоже, что у ней было какое-то сосредоточенное и злое лицо. Я думаю только, что она была раздражена и тяжело чувствовала на себе презрительно-любопытные взгляды жадной к скандалу нашей публики. Это был характер гордый, не выносящий презрения, один из таких, которые, чуть лишь заподозрят от кого презрение -- тотчас воспламеняются гневом и жаждой отпора. При этом была конечно и робость, и внутренний стыд за эту робость, так что немудрено, что разговор ее был неровен, -- то гневлив, то презрителен и усиленно груб, то вдруг звучала искренняя сердечная нотка самоосуждения, самообвинения. Иногда же говорила так, как будто летела в какую-то пропасть: "все де равно, что бы ни вышло, а я все-таки скажу"... Насчет знакомства своего с Федором Павловичем она резко заметила: "Все пустяки, разве я виновата, что он ко мне привязался?" А потом через минуту прибавила: "Я во всем виновата, я смеялась над тем и другим, -- и над стариком, и над этим, -- и их обоих до того довела. Из-за меня все произошло". Как-то коснулось дело до Самсонова: "Какое кому дело, -- с каким-то наглым вызовом тотчас же огрызнулась она, -- он был мой благодетель, он меня босоногую взял, когда меня родные из избы вышвырнули". Председатель, впрочем весьма вежливо, напомнил ей, что надо отвечать прямо на вопросы, не вдаваясь в излишние подробности. Грушенька покраснела, и глаза ее сверкнули.

Пакета с деньгами она не видала, а только слыхала от "злодея", что есть у Федора Павловича какой-то пакет с тремя тысячами. "Только это все глупости, я смеялась, и ни за что бы туда не пошла..."

-- Про кого вы сейчас упомянули, как о "злодее"? -- осведомился прокурор.

-- А про лакея, про Смердякова, что барина своего убил, а вчера повесился.

Конечно, ее мигом спросили: какие же у ней основания для такого решительного обвинения, но оснований не оказалось тоже и у ней никаких.

-- Так Дмитрий Федорович мне сам говорил, ему и верьте. Разлучница его погубила, вот что, всему одна она причиной, вот что, -- вся как будто содрогаясь от ненависти, прибавила Грушенька, и злобная нотка зазвенела в ее голосе.

Осведомились, на кого она опять намекает.

-- А на барышню, на эту вот Катерину Ивановну. К себе меня тогда зазвала, шоколатом потчевала, прельстить хотела. Стыда в ней мало истинного, вот что...

Тут председатель уже строго остановил ее, прося умерить свои выражения. Но сердце ревнивой женщины уже разгорелось, она готова была полететь хоть в бездну...

-- При аресте в селе Мокром, -- припоминая спросил прокурор, -- все видели и слышали, как вы, выбежав из другой комнаты, закричали: "Я во всем виновата, вместе в каторгу пойдем!" Стало быть была уже и у вас в ту минуту уверенность, что он отцеубийца?

-- Я чувств моих тогдашних не помню, -- ответила Грушенька, -- все тогда закричали, что он отца убил, я и почувствовала, что это я виновата, и что из-за меня он убил. А как он сказал, что неповинен, я ему тотчас поверила, и теперь верю, и всегда буду верить: не таков человек, чтобы солгал.

Вопросы перешли к Фетюковичу. Между прочим, я помню, он спросил про Ракитина и про двадцать пять рублей "за то, что привел к вам Алексея Федоровича Карамазова".

-- А что ж удивительного, что он деньги взял, -- с презрительною злобой усмехнулась Грушенька, -- он и все ко мне приходил деньги канючить, рублей по тридцати бывало в месяц выберет, все больше на баловство: пить-есть ему было на что и без моего.

-- На каком же основании вы были так щедры к г. Ракитину? -- подхватил Фетюкович, несмотря на то, что председатель сильно шевелился.

-- Да ведь он же мне двоюродный брат. Моя мать с его матерью родные сестры. Он только все молил меня никому про то здесь не сказывать, стыдился меня уж очень.

Этот новый факт оказался совершенною неожиданностью для всех, никто про него до сих пор не знал во всем городе, даже в монастыре, даже не знал Митя. Рассказывали, что Ракитин побагровел от стыда на своем стуле. Грушенька еще до входа в залу как-то узнала, что он показал против Мити, а потому и озлилась. Вся давешняя речь г. Ракитина, все благородство ее, все выходки на крепостное право, на гражданское неустройство России, -- все это уже окончательно на этот раз было похерено и уничтожено в общем мнении. Фетюкович был доволен: опять бог на шапку послал. Вообще же Грушеньку допрашивали не очень долго, да и не могла она конечно сообщить ничего особенно нового. Оставила она в публике весьма неприятное впечатление. Сотни презрительных взглядов устремились на нее, когда она, кончив показание, уселась в зале довольно далеко от Катерины Ивановны. Все время, пока ее спрашивали, Митя молчал, как бы окаменев, опустив глаза в землю.
Появился свидетелем Иван Федорович.

V
Внезапная катастрофа

Замечу, что его вызвали было еще до Алеши. Но судебный пристав доложил тогда председателю, что, по внезапному нездоровью или какому-то припадку, свидетель не может явиться сейчас, но только что оправится, то когда угодно готов будет дать свое показание. Этого впрочем как-то никто не слыхал, и узнали уже впоследствии. Появление его в первую минуту было почти не замечено: главные свидетели, особенно две соперницы, были уже допрошены; любопытство было пока удовлетворено. В публике чувствовалось даже утомление. Предстояло еще выслушать несколько свидетелей, которые вероятно ничего особенного не могли сообщить в виду всего, что было уже сообщено. Время же уходило. Иван Федорович приблизился как-то удивительно медленно, ни на кого не глядя и опустив даже голову, точно о чем-то нахмуренно соображая. Одет он был безукоризненно, но лицо его на меня по крайней мере произвело болезненное впечатление: было в этом лице что-то как бы тронутое землей, что-то похожее на лицо помирающего человека. Глаза были мутны; он поднял их и медленно обвел ими залу. Алеша вдруг вскочил было со своего стула и простонал: ах! Я помню это.

Но и это мало кто уловил.

Председатель начал было с того, что он свидетель без присяги, что он может показывать или умолчать, но что конечно все показанное должно быть по совести, и т. д., и т. д. Иван Федорович слушал и мутно глядел на него; но вдруг лицо его стало медленно раздвигаться в улыбку, и только что председатель, с удивлением на него смотревший, кончил говорить, он вдруг рассмеялся.

-- Ну и что же еще? -- громко спросил он. Все затихло в зале, что-то как бы почувствовалось. Председатель забеспокоился.

-- Вы... может быть еще не так здоровы? -- проговорил он было, ища глазами судебного пристава.

-- Не беспокойтесь, ваше превосходительство, я достаточно здоров и могу вам кое-что рассказать любопытное, -- ответил вдруг совсем спокойно и почтительно Иван Федорович.

-- Вы имеете предъявить какое-нибудь особое сообщение? -- все еще с недоверчивостью продолжал председатель.

Иван Федорович потупился, помедлил несколько секунд и, подняв снова голову, ответил как бы заикаясь:

-- Нет... не имею. Не имею ничего особенного.

Ему стали предлагать вопросы. Он отвечал совсем как-то нехотя, как-то усиленно кратко, с каким-то даже отвращением, все более и более нараставшим, хотя впрочем отвечал все-таки толково. На многое отговаривался незнанием. Про счеты отца с Дмитрием Федоровичем ничего не знал. "И не занимался этим", -- произнес он. Об угрозах убить отца слышал от подсудимого, про деньги в пакете слышал от Смердякова...

-- Все одно и то же, -- прервал вдруг с утомленным видом: -- я ничего не могу сообщить суду особенного.

-- Я вижу, вы нездоровы, и понимаю ваши чувства... -- начал было председатель.

Он обратился было к сторонам, к прокурору и защитнику, приглашая их, если найдут нужным, предложить вопросы, как вдруг Иван Федорович изнеможенным голосом попросил:

-- Отпустите меня, ваше превосходительство, я чувствую себя очень нездоровым.

И с этим словом, не дожидаясь позволения, вдруг сам повернулся и пошел было из залы. Но, пройдя шага четыре, остановился, как бы что-то вдруг обдумав, тихо усмехнулся и воротился опять на прежнее место.

-- Я, ваше превосходительство, как та крестьянская девка...
знаете, как это: "захоцу -- вскоцу, захоцу -- не вскоцу". За ней ходят с сарафаном, али с паневой что ли, чтоб она вскочила, чтобы завязать и венчать везти, а она говорит: "захоцу -- вскоцу, захоцу -- н[EACUTE] вскоцу"... Это в какой-то нашей народности...

-- Что вы этим хотите сказать? -- строго спросил председатель.

-- А вот, -- вынул вдруг Иван Федорович пачку денег, -- вот деньги... те самые, которые лежали вот в том пакете (он кивнул на стол с вещественными доказательствами) и из-за которых убили отца. Куда положить? Господин судебный пристав, передайте.

Судебный пристав взял всю пачку и передал председателю.

-- Каким образом могли эти деньги очутиться у вас... если это те самые деньги? -- в удивлении проговорил председатель.

-- Получил от Смердякова, от убийцы, вчера. Был у него пред тем, как он повесился. Убил отца он, а не брат. Он убил, а я его научил убить... Кто не желает смерти отца?..

-- Вы в уме или нет? -- вырвалось невольно у председателя.

-- То-то и есть, что в уме... и в подлом уме, в таком же как и вы, как и все эти... р-рожи! -- обернулся он вдруг на публику. -- Убили отца, а притворяются, что испугались, -- проскрежетал он с яростным презрением. -- Друг пред другом кривляются. Лгуны! Все желают смерти отца. Один гад съедает другую гадину... Не будь отцеубийства -- все бы они рассердились и разошлись злые... Зрелищ! "Хлеба и зрелищ!" Впрочем ведь и я хорош! Есть у вас вода или нет, дайте напиться Христа ради! -- схватил он вдруг себя за голову.

Судебный пристав тотчас к нему приблизился. Алеша вдруг вскочил и закричал: "Он болен, не верьте ему, он в белой горячке!" Катерина Ивановна стремительно встала со своего стула и, неподвижная от ужаса, смотрела на Ивана Федоровича. Митя поднялся и с какою-то дикою искривленною улыбкой жадно смотрел и слушал брата.

-- Успокойтесь, не помешанный, я только убийца! -- начал опять Иван. -- С убийцы нельзя же спрашивать красноречия... -- прибавил он вдруг для чего-то и искривленно засмеялся.

Прокурор в видимом смятении нагнулся к председателю. Члены суда суетливо шептались между собой. Фетюкович весь навострил уши, прислушиваясь. Зала замерла в ожидании. Председатель вдруг как бы опомнился.

-- Свидетель, ваши слова непонятны и здесь невозможны. Успокойтесь, если можете, и расскажите... если вправду имеете что сказать. Чем вы можете подтвердить такое признание... если вы только не бредите?

-- То-то и есть, что не имею свидетелей. Собака Смердяков не пришлет с того света вам показание... в пакете. Вам бы все пакетов, довольно и одного. Нет у меня свидетелей... Кроме только разве одного, -- задумчиво усмехнулся он.

-- Кто ваш свидетель?

-- С хвостом, ваше превосходительство, не по форме будет! Le diable n'existe point! He обращайте внимания, дрянной, мелкий чорт, -- прибавил он, вдруг перестав смеяться и как бы конфиденциально: -- он наверно здесь где-нибудь, вот под этим столом с вещественными доказательствами, где ж ему сидеть как не там? Видите, слушайте меня: я ему сказал: не хочу молчать, а он про геологический переворот... глупости! Ну, освободите же изверга... он гимн запел, это потому, что ему легко! Все равно, что пьяная каналья загорланит, как "поехал Ванька в Питер", а я за две секунды радости отдал бы квадрильйон квадрильйонов. Не знаете вы меня! О, как это все у вас глупо! Ну, берите же меня вместо него! Для чего же-нибудь я пришел... Отчего, отчего это все, что ни есть, так глупо!
И он опять стал медленно и как бы в задумчивости оглядывать залу. Но уже все заволновалось. Алеша кинулся-было к нему со своего места, но судебный пристав уже схватил Ивана Федоровича за руку.

-- Это что еще такое? -- вскричал тот, вглядываясь в упор в лицо пристава, и вдруг, схватив его за плечи, яростно ударил об пол. Но стража уже подоспела, его схватили, и тут он завопил неистовым воплем. И все время, пока его уносили, он вопил и выкрикивал что-то несвязное.
Поднялась суматоха. Я не упомню всего в порядке, сам был взволнован и не мог уследить. Знаю только, что потом, когда уже все успокоилось и все поняли в чем дело, судебному приставу таки досталось, хотя он и основательно объяснил начальству, что свидетель был все время здоров, что его видел доктор, когда час пред тем с ним сделалась легкая дурнота, но что до входа в залу он все говорил связно, так что предвидеть было ничего невозможно; что он сам, напротив, настаивал и непременно хотел дать показание. Но прежде чем хоть сколько-нибудь успокоились и пришли в себя, сейчас же вслед за этою сценой разразилась и другая: с Катериной Ивановной сделалась истерика. Она, громко взвизгивая, зарыдала, но не хотела уйти, рвалась, молила, чтоб ее не уводили и вдруг закричала председателю:

-- Я должна сообщить еще одно показание, немедленно... немедленно!.. Вот бумага, письмо... возьмите, прочтите скорее, скорее! Это письмо этого изверга, вот этого, этого! -- она указывала на Митю. -- Это он убил отца, вы увидите сейчас, он мне пишет, как он убьет отца! А тот больной, больной, тот в белой горячке! Я уже три дня вижу, что он в горячке!

Так вскрикивала она вне себя. Судебный пристав взял бумагу, которую она протягивала председателю, а она, упав на свой стул и закрыв лицо, начала конвульсивно и беззвучна рыдать, вся сотрясаясь и подавляя малейший стон в боязни, что ее вышлют из залы. Бумага, поданная ею, была то самое письмо Мити из трактира "Столичный город", которое Иван Федорович называл "математической" важности документом. Увы! за ним именно признали эту математичность, и, не будь этого письма, может быть и не погиб бы Митя, или по крайней мере не погиб бы так ужасно! Повторяю, трудно было уследить за подробностями. Мне и теперь все это представляется в такой суматохе. Должно быть председатель тут же сообщил новый документ суду, прокурору, защитнику, присяжным. Я помню только, как свидетельницу начали спрашивать. На вопрос: успокоилась ли она? мягко обращенный к ней председателем, Катерина Ивановна стремительно воскликнула:
-- Я готова, готова! Я совершенно в состоянии вам отвечать, -- прибавила она, видимо все еще ужасно боясь, что ее почему-нибудь не выслушают. Ее попросили объяснить подробнее: какое это письмо, и при каких обстоятельствах она его получила?

-- Я получила его накануне самого преступления, а писал он его еще за день из трактира, стало быть за два дня до своего преступления, -- посмотрите, оно написано на каком-то счете! -- прокричала она задыхаясь. -- Он меня тогда ненавидел, потому что сам сделал подлый поступок и пошел за этой тварью... и потому еще, что должен был мне эти три тысячи... О, ему было обидно за эти три тысячи из-за своей же низости! Эти три тысячи вот как были -- я вас прошу, я вас умоляю меня выслушать: еще за три недели до того, как убил отца, он пришел ко мне утром. Я знала, что ему надо деньги, и знала на что, -- вот, вот именно на то, чтобы соблазнить эту тварь и увезти с собой. Я знала тогда, что уж он мне изменил и хочет бросить меня, и я, я сама протянула тогда ему эти деньги, сама предложила будто бы для того, чтоб отослать моей сестре в Москве, -- и когда отдавала, то посмотрела ему в лицо и сказала, что он может когда хочет послать, "хоть еще через месяц". Ну как же, как же бы он не понял, что я в глаза ему прямо говорила: "тебе надо денег для измены мне с твоею тварью, так вот тебе эти деньги, я сама тебе их даю, возьми, если ты так бесчестен, что возьмешь!"... Я уличить его хотела, и что же? он взял, он их взял и унес, и истратил их с этою тварью там, в одну ночь... Но он понял, он понял, что я все знаю, уверяю вас, что он тогда понял и то, что я, отдавая ему деньги, только пытаю его: будет ли он так бесчестен, что возьмет от меня, или нет? В глаза ему глядела, и он мне глядел в глаза и все понимал, все понимал, и взял, и взял и унес мои деньги!

-- Правда, Катя! -- завопил вдруг Митя, -- в глаза смотрел и понимал, что бесчестишь меня и все-таки взял твои деньги! Презирайте подлеца, презирайте все, заслужил!

-- Подсудимый, -- вскричал председатель, -- еще слово -- я вас велю вывесть.

-- Эти деньги его мучили, -- продолжала, судорожно торопясь, Катя, -- он хотел мне их отдать, он хотел, это правда, но ему деньги нужны были и для этой твари. Вот он и убил отца, а денег все-таки мне не отдал, а уехал с ней в ту деревню, где его схватили. Там он опять прокутил эти деньги, которые украл у убитого им отца. А за день до того, как убил отца, и написал мне это письмо, написал пьяный, я сейчас тогда увидела, написал из злобы и зная, наверно зная, что я никому не покажу этого письма, даже если б он и убил. А то бы он не написал. Он знал, что я не захочу ему мстить и его погубить!

Но прочтите, прочтите внимательно, пожалуста внимательнее, и вы увидите, что он в письме все описал, все заранее: как убьет отца и где у того деньги лежат. Посмотрите, пожалуста не пропустите, там есть одна фраза: "убью, только бы уехал Иван". Значит, он заранее уж обдумал, как он убьет, -- злорадно и ехидно подсказывала суду Катерина Ивановна. О, видно было, что она до тонкости вчиталась в это роковое письмо и изучила в нем каждую черточку. -- Не пьяный он бы мне не написал, но посмотрите, там все описано вперед, все точь-в-точь, как он потом убил, вся программа!

Так восклицала она вне себя и уж конечно презирая все для себя последствия, хотя разумеется их предвидела еще может за месяц тому, потому что и тогда еще может быть, содрогаясь от злобы, мечтала: "не прочесть ли это суду?" Теперь же как бы полетела с горы. Помню, кажется именно тут же письмо было прочитано вслух секретарем, и произвело потрясающее впечатление. Обратились к Мите с вопросом: признает ли он это письмо?

-- Мое, мое! -- воскликнул Митя. -- Не пьяный бы не написал!.. За многое мы друг друга ненавидели, Катя, но клянусь, клянусь, я тебя и ненавидя любил, а ты меня -- нет!

Он упал на свое место, ломая руки в отчаянии. Прокурор и защитник стали предлагать перекрестные вопросы, главное в том смысле: "что, дескать, побудило вас давеча утаить такой документ и показывать прежде совершенно в другом духе и тоне?"

-- Да, да, я давеча солгала, все лгала, против чести и совести, но я хотела давеча спасти его, потому что он меня так ненавидел и так презирал, -- как безумная воскликнула Катя. -- О, он презирал меня ужасно, презирал всегда, и знаете, знаете -- он презирал меня с самой той минуты, когда я ему тогда в ноги за эти деньги поклонилась. Я увидала это... Я сейчас, тогда же это почувствовала, но я долго себе не верила. Сколько раз я читала в глазах его: "все-таки ты сама тогда ко мне пришла". О, он не понял, он не понял ничего, зачем я тогда прибежала, он способен подозревать только низость! Он мерил на себя, он думал, что и все такие как он, -- яростно проскрежетала Катя, совсем уже в исступлении. -- А жениться он на мне захотел потому только, что я получила наследство, потому, потому! Я всегда подозревала, что потому! О, это зверь! Он всю жизнь был уверен, что я всю жизнь буду пред ним трепетать от стыда за то, что тогда приходила, и что он может вечно за это презирать меня, а потому первенствовать, -- вот почему он на мне захотел жениться! Это так, это все так! Я пробовала победить его моею любовью, любовью без конца, даже измену его хотела снести, но он ничего, ничего не понял. Да разве он может что-нибудь понять! Это изверг! Это письмо я получила только на другой день вечером, мне из трактира принесли, а еще утром, еще утром в тот день, я хотела было все простить ему, все, даже его измену!

Конечно председатель и прокурор ее успокоивали. Я уверен, что им всем было даже может быть самим стыдно так пользоваться ее исступлением и выслушивать такие признания. Я помню, я слышал, как они говорили ей: "Мы понимаем, как вам тяжело, поверьте, мы способны чувствовать", и проч., и проч., -- а показания-то все-таки вытянули от обезумевшей женщины в истерике. Она наконец описала с чрезвычайною ясностью, которая так часто, хотя и мгновенно, мелькает даже. в минуты такого напряженного состояния, как Иван Федорович почти сходил с ума во все эти два месяца на том, чтобы спасти "изверга и убийцу", своего брата.

-- Он себя мучил, -- восклицала она, -- он все хотел уменьшить его вину, признаваясь мне, что он и сам не любил отца и может быть сам желал его смерти. О, это глубокая, глубокая совесть! Он замучил себя совестью! Он все мне открывал, все, он приходил ко мне и говорил со мной каждый день как с единственным другом своим. Я имею честь быть его единственным другом! -- воскликнула она вдруг, точно как бы с каким-то вызовом, засверкав глазами. -- Он ходил к Смердякову два раза. Однажды он пришел ко мне и говорит: если убил не брат, а Смердяков (потому что эту басню пустили здесь все, что убил Смердяков), то может быть виновен и я, потому что Смердяков знал, что я не люблю отца и может быть думал, что я желаю смерти отца. Тогда я вынула это письмо и показала ему, и он уж совсем убедился, что убил брат, и это уже совсем сразило его. Он не мог снести, что его родной брат -- отцеубийца! Еще неделю назад я видела, что он от этого болен. В последние дни он, сидя у меня, бредил. Я видела, что он мешается в уме. Он ходил и бредил, его видели так по улицам. Приезжий доктор, по моей просьбе, его осматривал третьего дня и сказал мне, что он близок к горячке, -- все чрез него, все чрез изверга! А вчера он узнал, что Смердяков умер -- это его так поразило, что он сошел с ума... и все от изверга, все на том, чтобы спасти изверга!

О, разумеется, так говорить и так признаваться можно только какой-нибудь раз в жизни, -- в предсмертную минуту например, всходя на эшафот. Но Катя именно была в своем характере и в своей минуте. Это была та же самая стремительная Катя, которая кинулась тогда к молодому развратнику, чтобы спасти отца; та же самая Катя, которая давеча, пред всею этою публикой, гордая и целомудренная, принесла себя и девичий стыд свой в жертву, рассказав про "благородный поступок Мити", чтобы только лишь сколько-нибудь смягчить ожидавшую его участь. И вот теперь точно так же она тоже принесла себя в жертву, но уже за другого, и может быть только лишь теперь, только в эту минуту, впервые почувствовав и осмыслив вполне, как дорог ей этот другой человек! Она пожертвовала собою в испуге за него. вдруг вообразив, что он погубил себя своим показанием, что это он убил, а не брат, пожертвовала, чтобы спасти его, его славу, его репутацию! И однако промелькнула страшная вещь: лгала ли она на Митю, описывая бывшие свои к нему отношения, -- вот вопрос. Нет, нет, она не клеветала намеренно, крича, что Митя презирал ее за земной поклон! Она сама верила в это, она была глубоко убеждена, с самого может быть этого поклона, что простодушный, обожавший ее еще тогда Митя смеется над ней и презирает ее. И только из гордости она сама привязалась к нему тогда любовью, истерическою и надорванною, из уязвленной гордости, и эта любовь походила не на любовь, а на мщение. О, может быть эта надорванная любовь и выродилась бы в настоящую, может Катя ничего и не желала, как этого, но Митя оскорбил ее изменой до глубины души, и душа не простила. Минута же мщения слетела неожиданно, и все так долго и больно скоплявшееся в груди обиженной женщины разом, и опять-таки неожиданно, вырвалось наружу. Она предала Митю, но предала и себя! И разумеется, только что успела высказаться, напряжение порвалось, и стыд подавил ее. Опять началась истерика, она упала, рыдая и выкрикивая. Ее унесли. В ту минуту, когда ее выносили, с воплем бросилась к Мите Грушенька со своего места, так что ее и удержать не успели:

-- Митя! -- завопила она, -- погубила тебя твоя змея! Вон она вам себя показала! -- прокричала она, сотрясаясь от злобы, суду. По мановению председателя ее схватили и стали выводить. из залы. Она не давалась, билась и рвалась назад к Мите. Митя завопил и тоже рванулся к ней. Им овладели.

Да, полагаю, что наши зрительницы дамы остались довольны: зрелище было богатое. Затем помню, как появился приезжий московский доктор. Кажется, председатель еще и прежде того посылал пристава, чтобы распорядиться оказать Ивану Федоровичу пособие. Доктор доложил суду, что больной в опаснейшем припадке горячки и что следовало бы немедленно его увезти. На вопросы прокурора и защитника подтвердил, что пациент сам приходил к нему третьего дня и что он предрек ему тогда же скорую горячку, но что лечиться он не захотел. "Был же он положительно не в здравом состоянии ума, сам мне признавался, что наяву видит видения, встречает на улице разных лиц, которые уже померли, и что к нему каждый вечер ходит в гости сатана", -- заключил доктор. Дав свое показание, знаменитый врач удалился. Представленное Катериной Ивановной письмо было присоединено к вещественным доказательствам. По совещании суд постановил: продолжать судебное следствие, а оба неожиданные показания (Катерины Ивановны и Ивана Федоровича) занести в протокол...

Но уже не буду описывать дальнейшего судебного следствия. Да и показания остальных свидетелей были лишь повторением и подтверждением прежних, хотя все со своими характерными особенностями. Но повторяю, все сведется в одну точку в речи прокурора, к которой и перейду сейчас. Все были в возбуждении, все были наэлектризованы последнею катастрофой и со жгучим нетерпением ждали поскорее лишь развязки, речей сторон и приговора. Фетюкович был видимо потрясен показаниями Катерины Ивановны. Зато торжествовал прокурор. Когда кончилось судебное следствие, был объявлен перерыв заседания, продолжавшийся почти час. Наконец председатель открыл судебные прения. Кажется, было ровно восемь часов вечера, когда наш прокурор, Ипполит Кириллович, начал свою обвинительную речь.

VI
Речь прокурора. Характеристика

Начал Ипполит Кириллович свою обвинительную речь, весь сотрясаясь нервною дрожью, с холодным, болезненным потом на лбу и висках, чувствуя озноб и жар во всем теле попеременно. Он сам так потом рассказывал. Он считал эту речь за свой chef d'oeuvre, за chef d'oeuvre всей своей жизни, за лебединую песнь свою. Правда, девять месяцев спустя он и помер от злой чахотки, так что действительно, как оказалось, имел бы право сравнить себя с лебедем, поющим свою последнюю песнь, если бы предчувствовал свой конец заране. В эту речь он вложил все свое сердце и все сколько было у него ума и неожиданно доказал, что в нем таились и гражданское чувство, и "проклятые" вопросы, по крайней мере поскольку наш бедный Ипполит Кириллович мог их вместить в себе. Главное, тем взяло его слово, что было искренно: он искренно верил в виновность подсудимого; не на заказ, не по должности только обвинял его, и, взывая к "отмщению", действительно сотрясался желанием "спасти общество". Даже дамская наша публика, в конце концов враждебная Ипполиту Кирилловичу, сознавалась однако в чрезвычайном вынесенном впечатлении. Начал он надтреснутым, срывающимся голосом, но потом очень скоро голос его окреп и зазвенел на всю залу, и так до конца речи. Но только что кончил ее, то чуть не упал в обморок.

"Господа присяжные заседатели, -- начал обвинитель, -- настоящее дело прогремело по всей России. Но чему бы кажется удивляться, чего так особенно ужасаться? Нам-то, нам-то особенно? Ведь мы такие привычные ко всему этому люди! В том и ужас наш, что такие мрачные дела почти перестали для нас быть ужасными! Вот чему надо ужасаться, привычке нашей, а не единичному злодеянию того или другого индивидуума. Где же причины нашего равнодушия, нашего чуть тепленького отношения к таким делам, к таким знамениям времени, пророчествующим нам незавидную будущность? В цинизме ли нашем, в раннем ли истощении ума и воображения столь молодого еще нашего общества, но столь безвременно одряхлевшего? В расшатанных ли до основания нравственных началах наших, или в том наконец, что этих нравственных начал может быть у нас совсем даже и не имеется. Не разрешаю эти вопросы, тем не менее они мучительны, и всякий гражданин не то что должен, а обязан страдать ими. Наша начинающаяся, робкая еще наша пресса оказала уже однако обществу некоторые услуги, ибо никогда бы мы без нее не узнали, сколько-нибудь в полноте, про те ужасы разнузданной воли и нравственного падения, которые беспрерывно передает она на своих страницах уже всем, не одним только посещающим залы нового гласного суда, дарованного нам в настоящее царствование. И что же мы читаем почти повседневно? О, про такие вещи поминутно, пред которыми даже теперешнее дело бледнеет и представляется почти чем-то уже обыкновенным. Но важнее всего то, что множество наших русских, национальных наших уголовных дел, свидетельствуют именно о чем-то всеобщем, о какой-то общей беде, прижившейся с нами, и с которой, как со всеобщим злом, уже трудно бороться. Вот там молодой блестящий офицер высшего общества, едва начинающий свою жизнь и карьеру, подло, в тиши, безо всякого угрызения совести, зарезывает мелкого чиновника, отчасти бывшего своего благодетеля, и служанку его, чтобы похитить свой долговой документ, а вместе и остальные денежки чиновника: "пригодятся-де для великосветских моих удовольствий и для карьеры моей впереди". Зарезав обоих, уходит, подложив обоим мертвецам под головы подушки. Там молодой герой, обвешанный крестами за храбрость, разбойнически умерщвляет на большой дороге мать своего вождя и благодетеля и, подговаривая своих товарищей, уверяет, что "она любит его как родного сына, и потому последует всем его советам и не примет предосторожностей". Пусть это изверг, но я теперь, в наше время, не смею уже сказать, что это только единичный изверг. Другой и не зарежет, но подумает и почувствует точно так же как он, в душе своей бесчестен точно так же как он. В тиши, наедине со своею совестью, может быть спрашивает себя: "Да что такое честь и не предрассудок ли кровь?" Может быть крикнут против меня и скажут, что я человек болезненный, истерический, клевещу чудовищно, брежу, преувеличиваю. Пусть, пусть, -- и боже, как бы я был рад тому первый! О, не верьте мне, считайте меня за больного, но все-таки запомните слова мои: ведь если только хоть десятая, хоть двадцатая доля в словах моих правда, -- то ведь и тогда ужасно! Посмотрите, господа, посмотрите, как у нас застреливаются молодые люди: О, без малейших гамлетовских вопросов о том: "Что будет там?" без признаков этих вопросов, как будто эта статья о духе нашем и о всем, что ждет нас за гробом, давно похерена в их природе, похоронена и песком засыпана. Посмотрите, наконец, на наш разврат, на наших сладострастников. Федор Павлович, несчастная жертва текущего процесса, есть пред иными из них почти невинный младенец. А ведь мы все его знали, "он между нами жил"... Да, психологией русского преступления займутся, может быть, когда-нибудь первенствующие умы, и наши и европейские, ибо тема стоит того. Но это изучение произойдет когда-нибудь после, уже на досуге, и когда вся трагическая безалаберщина нашей настоящей минуты отойдет на более отдаленный план, так что ее уже можно будет рассмотреть и умнее и беспристрастнее чем, например, люди как я могут сделать. Теперь же мы или ужасаемся, или притворяемся, что ужасаемся, а сами, напротив, смакуем зрелище как любители ощущений сильных, эксцентрических, шевелящих нашу цинически-ленивую праздность, или, наконец, как малые дети, отмахиваем от себя руками страшные призраки и прячем голову в подушку, пока пройдет страшное видение с тем, чтобы потом тотчас же забыть его в веселии и играх. Но когда-нибудь надо же и нам начать нашу жизнь трезво и вдумчиво, надо же и нам бросить взгляд на себя как на общество, надо же и нам хоть что-нибудь в нашем общественном деле осмыслить или только хоть начать осмысление наше. Великий писатель предшествовавшей эпохи, в финале величайшего из произведений своих, олицетворяя всю Россию в виде скачущей к неведомой цели удалой русской тройки, восклицает: "Ах тройка, птица тройка, кто тебя выдумал!" -- и в гордом восторге прибавляет, что пред скачущею сломя голову тройкой почтительно сторонятся все народы. Так, господа, это пусть, пусть сторонятся, почтительно или нет, но на мой грешный взгляд гениальный художник закончил так или в припадке младенчески невинного прекрасномыслия, или просто боясь тогдашней цензуры. Ибо, если в его тройку впрячь только его же героев, Собакевичей, Ноздревых и Чичиковых, то кого бы ни посадить ямщиком, ни до чего путного на таких конях не доедешь! А это только еще прежние кони, которым далеко до теперешних, у нас почище..."

Здесь речь Ипполита Кирилловича была прервана рукоплесканиями. Либерализм изображения русской тройки понравился. Правда, сорвалось лишь два, три клака, так что председатель не нашел даже нужным обратиться к публике с угрозою "очистить залу" и лишь строго поглядел в сторону клакеров. Но Ипполит Кириллович был ободрен: никогда-то ему до сих пор не аплодировали! Человека столько лет не хотели слушать и вдруг возможность на всю Россию высказаться!

"В самом деле, -- продолжал он, -- что такое это семейство Карамазовых, заслужившее вдруг такую печальную известность по всей даже России? Может быть я слишком преувеличиваю, но мне кажется, что в картине этой семейки как бы мелькают некоторые общие основные элементы нашего современного интеллигентного общества, -- о, не все элементы, да и мелькнуло лишь в микроскопическом виде, "как солнце в малой капле вод", но все же нечто отразилось, все же нечто сказалось. Посмотрите на этого несчастного, разнузданного и развратного старика, этого "отца семейства", столь печально покончившего свое существование. Родовой дворянин, начавший карьеру бедненьким приживальщиком, чрез нечаянную и неожиданную женитьбу схвативший в приданое небольшой капитальчик, вначале мелкий плут и льстивый шут, с зародышем умственных способностей довольно впрочем не слабых, и прежде всего ростовщик. С годами, то-есть с нарастанием капитальчика, он ободряется. Приниженность и заискивание исчезают, остается лишь насмешливый и злой циник и сладострастник. Духовная сторона вся похерена, а жажда жизни чрезвычайная, свелась на то, что кроме сладострастных наслаждений он ничего в жизни и не видит, так учит и детей своих. Отеческих духовных каких-нибудь обязанностей -- никаких. Он над ними смеется, он воспитывает своих маленьких детей на заднем дворе и рад, что их от него увозят. Забывает об них даже вовсе. Все нравственные правила старика -- apres moi le deluge. Все, что есть обратного понятию о гражданине, полнейшее, даже враждебное отъединение от общества: "Гори хоть весь свет огнем, было бы одному мне хорошо". И ему хорошо, он вполне доволен, он жаждет прожить так еще двадцать-тридцать лет. Он обсчитывает родного сына, и на его же деньги, на наследство матери его, которые не хочет отдать ему, отбивает у него, у сына же своего, любовницу. Нет, я не хочу уступать защиту подсудимого высокоталантливому защитнику, прибывшему из Петербурга. Я и сам скажу правду, я и сам понимаю ту сумму негодования, которую он накопил в сердце своего сына. Но довольно, довольно об этом несчастном старике, он получил свою мзду. Вспомним однако, что это отец и один из современных отцов. Обижу ли я общество, сказав, что это один даже из многих современных отцов? Увы, столь многие из современных отцов лишь не высказываются столь цинически как этот, ибо лучше воспитаны, лучше образованы, а в сущности -- почти такой же как и он философии. Но пусть я пессимист, пусть, мы уж условились, что вы меня прощаете. Уговоримся заранее: вы мне не верьте, не верьте, я буду говорить, а вы не верьте. Но все-таки дайте мне высказаться, все-таки кое-что из моих слов не забудьте. Но вот однако дети этого старика, этого отца семейства: один пред нами на скамье подсудимых, об нем вся речь впереди; про других скажу лишь вскользь. Из этих других, старший -- есть один из современных молодых людей с блестящим образованием, с умом довольно сильным, уже ни во что, однако, не верующим, многое, слишком уже многое в жизни отвергшим и похерившим, точь-в-точь как и родитель его. Мы все его слышали, он в нашем обществе был принят дружелюбно. Мнений своих он не скрывал, даже напротив, совсем напротив, что и дает мне смелость говорить теперь о нем несколько откровенно, конечно не как о частном лице, а лишь как о члене семьи Карамазовых. Здесь умер вчера, самоубийством, на краю города, один болезненный идиот, сильно привлеченный к настоящему делу, бывший слуга и, может быть, побочный сын Федора Павловича, Смердяков. Он с истерическими слезами рассказывал мне на предварительном следствии, как этот молодой Карамазов, Иван Федорович, ужаснул его своим духовным безудержем: "Все дескать, по-ихнему, позволено, что ни есть в мире, и ничего впредь не должно быть запрещено, -- вот они чему меня все учили". Кажется идиот на этом тезисе, которому обучили его, и сошел с ума окончательно, хотя, конечно, повлияли на умственное расстройство его и падучая болезнь, и вся эта страшная, разразившаяся в их доме катастрофа. Но у этого идиота промелькнуло одно весьма и весьма любопытное замечание, сделавшее бы честь и поумнее его наблюдателю, вот почему даже я об этом и заговорил: "Если есть, сказал он мне, который из сыновей более похожий на Федора Павловича по характеру, так это он, Иван Федорович!" На этом замечании я прерываю начатую характеристику, не считая деликатным продолжать далее. О, я не хочу выводить дальнейших заключений и как ворон каркать молодой судьбе одну только гибель. Мы видели еще сегодня здесь, в этой зале, что непосредственная сила правды еще живет в его молодом сердце, что еще чувства семейной привязанности не заглушены в нем безверием и нравственным цинизмом, приобретенным больше по наследству, чем истинным страданием мысли. Затем другой сын, -- о, это еще юноша, благочестивый и смиренный, в противоположность мрачному растлевающему мировоззрению его брата, ищущий прилепиться, так-сказать, к "народным началам", или к тому, что у нас называют этим мудреным словечком в иных теоретических углах мыслящей интеллигенции нашей. Он, видите ли, прилепился к монастырю; он чуть было сам не постригся в монахи. В нем, кажется мне, как бы бессознательно, и так рано, выразилось то робкое отчаяние, с которым столь многие теперь в нашем бедном. обществе, убоясь цинизма и разврата его и, ошибочно приписывая все зло европейскому просвещению, бросаются, как говорят они, к "родной почве", так сказать, в материнские объятия родной земли, как дети, напуганные призраками, и у иссохшей груди расслабленной матери жаждут хотя бы только спокойно заснуть и даже всю жизнь проспать, лишь бы не видеть их пугающих ужасов. С моей стороны я желаю доброму и даровитому юноше всего лучшего, желаю, чтоб его юное прекраснодушие и стремление к народным началам не обратилось впоследствии, как столь часто оно случается, со стороны нравственной в мрачный мистицизм, а со стороны гражданской в тупой шовинизм -- два качества, грозящие, может быть, еще большим злом нации, чем даже раннее растление от ложно понятого и даром добытого европейского просвещения, каким страдает старший брат его".

За шовинизм и мистицизм опять раздались было два-три клака. И уж конечно Ипполит Кириллович увлекся, да и все это мало подходило к настоящему делу, не говоря уже о том, что вышло довольно неясно, но уж слишком захотелось высказаться чахоточному и озлобленному человеку хоть раз в своей жизни. У нас потом говорили, что в характеристике Ивана Федоровича он руководился чувством даже неделикатным, потому что тот раз или два публично осадил его в спорах, и Ипполит Кириллович, помня это, захотел теперь отомстить. Но не знаю, можно ли было так заключить. Во всяком случае все это было только введением, затем речь пошла прямее и ближе к делу.

"Но вот третий сын отца современного семейства, -- продолжал Ипполит Кириллович, -- он на скамье подсудимых, он перед нами. Перед нами и его подвиги, его жизнь и дела его: пришел срок, и все развернулось, все обнаружилось. В противоположность "европеизму" и "народным началам" братьев своих, он как бы изображает собою Россию непосредственную, -- о, не всю, не всю, и боже сохрани, если бы всю! И однако же, тут она, наша Россеюшка, пахнет ею, слышится она матушка. О, мы непосредственны, мы зло и добро в удивительнейшем смешении, мы любители просвещения и Шиллера, и в то же время мы бушуем по трактирам и вырываем у пьянчужек, собутыльников наших, бороденки. О, и мы бываем хороши и прекрасны, но только тогда, когда нам самим хорошо и прекрасно. Напротив, мы даже обуреваемы, -- именно обуреваемы, -- благороднейшими идеалами, но только с тем условием, чтоб они достигались сами собою, упадали бы к нам на стол с неба и, главное, чтобы даром, даром, чтобы за них ничего не платить. Платить мы ужасно не любим, зато получать очень любим, и это во всем. О дайте, дайте нам всевозможные блага жизни (именно всевозможные, дешевле не помиримся) и особенно не препятствуйте нашему нраву ни в чем, и тогда и мы докажем, что можем быть хороши и прекрасны. Мы не жадны, нет, но однако же подавайте нам денег, больше, больше, как можно больше денег, и вы увидите, как великодушно, с каким презрением к презренному металлу мы разбросаем их в одну ночь в безудержном кутеже. А не дадут нам денег, так мы покажем, как мы их сумеем достать, когда нам очень того захочется. Но об этом после, будем следить по порядку. Прежде всего пред нами бедный заброшенный мальчик, "на заднем дворе без сапожек", как выразился давеча наш почтенный и уважаемый согражданин, увы, происхождения иностранного! Еще раз повторю, -- никому не уступлю защиту подсудимого! Я обвинитель, я и защитник. Да-с, и мы люди, и мы человеки, и мы сумеем взвесить то, как могут повлиять на характер первые впечатления детства и родного гнездышка. Но вот мальчик уже юноша, уже молодой человек, офицер; за буйные поступки и за вызов на поединок ссылают его в один из отдаленных пограничных городков нашей благодатной России. Там он служит, там и кутит, и конечно -- большому кораблю большое и плавание. Нам надо средств-с, средств прежде всего, и вот, после долгих споров, порешено у него с отцом на последних шести тысячах рублях, и их ему высылают. Заметьте, он выдал документ, и существует письмо его, в котором он от остального почти отрекается и этими шестью тысячами препирание с отцом по наследству оканчивает. Тут происходит его встреча с молодою, высокого характера и развития девушкой. О, я не смею повторять подробностей, вы их только что слышали: тут честь, тут самопожертвование, и я умолкаю. Образ молодого человека, легкомысленного и развратного, но склонившегося пред истинным благородством, пред высшею идеей, мелькнул перед нами чрезвычайно симпатично. Но вдруг после того, в этой же самой зале суда последовала совсем неожиданно и оборотная сторона медали. Опять-таки не смею пускаться в догадки и удержусь анализировать -- почему так последовало. Но однако были же причины -- почему так последовало. Эта же самая особа, вся в слезах негодования, долго таившегося, объявляет нам, что он же, он же первый и презирал ее за ее неосторожный, безудержный, может быть, порыв, но все же возвышенный, все же великодушный. У него же, у жениха этой девушки, и промелькнула прежде всех та насмешливая улыбка, которую она лишь от него одного не могла снести. Зная, что он уже изменил ей (изменил в убеждении, что она уже все должна впредь сносить от него, даже измену его), зная это, она нарочно предлагает ему три тысячи рублей и ясно, слишком ясно дает ему при этом понять, что предлагает ему деньги на измену ей же: "Что ж, примешь или нет, будешь ли столь циничен", говорит она ему молча своим судящим и испытующим взглядом. Он глядит на нее, понимает ее мысли совершенно (он ведь сам сознался здесь при вас, что он все понимал) и безусловно присвояет себе эти три тысячи и прокучивает их в два дня с своею новою возлюбленной! Чему же верить? Первой ли легенде -- порыву ли высокого благородства, отдающего последние средства для жизни и преклоняющегося пред добродетелью, или оборотной стороне медали, столь отвратительной? Обыкновенно в жизни бывает так, что при двух противоположностях правду надо искать посредине; в настоящем случае это буквально не так. Вероятнее всего, что в первом случае он был искренно благороден, а во втором случае так же искренно низок. Почему? А вот именно потому, что мы натуры широкие, Карамазовские, -- я ведь к тому и веду, -- способные вмещать всевозможные противоположности и разом созерцать обе бездны, бездну над нами, бездну высших идеалов, и бездну под нами, бездну самого низшего и зловонного падения. Вспомните блестящую мысль, высказанную давеча молодым наблюдателем, глубоко и близко созерцавшим всю семью Карамазовых, г. Ракитиным: "Ощущение низости падения так же необходимо этим разнузданным, безудержным натурам, как и ощущение высшего благородства", -- и это правда: именно им нужна эта неестественная смесь постоянно и беспрерывно. Две бездны, две бездны, господа, в один и тот же момент, -- без того мы несчастны и неудовлетворены, существование наше неполно. Мы широки, широки как вся наша матушка Россия, мы все вместим и со всем уживемся! Кстати, господа присяжные заседатели, мы коснулись теперь этих трех тысяч рублей, и я позволю себе несколько забежать вперед. Вообразите только, что он, этот характер, получив тогда эти деньги, да еще таким образом, чрез такой стыд, чрез такой позор, чрез последней степени унижение. -- вообразите только, что он в тот же день возмог будто бы отделить из них половину, зашить в ладонку и целый месяц потом иметь твердость носить их у себя на шее, несмотря на все соблазны и чрезвычайные нужды! Ни в пьяном кутеже по трактирам, ни тогда, когда ему пришлось лететь из города доставать бог знает у кого деньги, необходимейшие ему, чтоб увезть свою возлюбленную от соблазнов соперника, отца своего, -- он не осмеливается притронуться к этой ладонке. Да хоть именно для того только, чтобы не оставлять свою возлюбленную на соблазны старика, к которому он так ревновал, он должен бы был распечатать свою ладонку и остаться дома неотступным сторожем своей возлюбленной, ожидая той минуты, когда она скажет ему наконец: "Я твоя", чтоб лететь с нею куда-нибудь подальше, из теперешней роковой обстановки. Но нет, он не касается своего талисмана и под каким же предлогом? Первоначальный предлог, мы сказали, был именно тот, что когда ему скажут: "я твоя, вези меня, куда хочешь", -- то было бы на что увезти. Но этот первый предлог, по собственным словам подсудимого, побледнел перед вторым. Поколь дескать я ношу на себе эти деньги -- "я подлец, но не вор", ибо всегда могу пойти к оскорбленной мною невесте и, выложив пред нею эту половину всей обманна присвоенной от нее суммы, всегда могу ей сказать: "Видишь, я прокутил половину твоих денег и доказал тем, что я слабый и безнравственный человек и, если хочешь, подлец (я выражаюсь языком самого подсудимого), -- но хоть и подлец, а не вор, ибо если бы был вором, то не принес бы тебе этой половины оставшихся денег, а присвоил бы и ее как и первую половину". Удивительное объяснение факта! Этот самый бешеный, но слабый человек, не могший отказаться от соблазна принять три тысячи рублей при таком позоре, -- этот самый человек ощущает вдруг в себе такую стоическую твердость и носит на своей шее тысячи рублей, не смея до них дотронуться! Сообразно ли это хоть сколько-нибудь с разбираемым нами характером? Нет, и я позволю себе вам рассказать, как бы поступил в таком случае настоящий Дмитрий Карамазов, если бы даже и в самом деле решился зашить свои деньги в ладонку. При первом же соблазне, -- ну хоть чтоб опять чем потешить ту же новую возлюбленную, с которой уже прокутил первую половину этих же денег, он бы расшил свою ладонку и отделил от нее, -- ну положим на первый случай хоть только сто рублей, -- ибо к чему де непременно относить половину, то-есть полторы тысячи, довольно и тысячи четырехсот рублей; -- ведь все то же выйдет: "подлец дескать, а не вор, потому, что все же хоть тысячу четыреста рублей да принес назад,. а вор бы все взял и ничего не принес". Затем еще через несколько времени опять расшил бы ладонку и опять вынул уже вторую сотню, затем третью, затем четвертую, и не далее как к концу месяца вынул бы наконец предпоследнюю сотню: дескать и одну сотню принесу назад все то же ведь выйдет: "подлец, а не вор. Двадцать девять сотен прокутил, а все же одну возвратил, вор бы и ту не возвратил". И наконец уже, прокутив эту предпоследнюю сотню, посмотрел бы на последнюю и сказал бы себе: "А ведь и впрямь не стоит относить одну сотню, -- давай и ту прокучу!" Вот как бы поступил настоящий Дмитрий Карамазов, какого мы знаем! Легенда же об ладонке -- это такое противоречие с действительностью, какого более и представить нельзя. Можно предположить все, а не это. Но мы к этому еще вернемся".

Обозначив в порядке все, что известно было судебному следствию об имущественных спорах и семейных отношениях отца с сыном и еще, и еще раз выведя заключение, что по известным данным нет ни малейшей возможности определить в этом вопросе о дележе наследства, кто кого обсчитал или кто на кого насчитал, Ипполит Кириллович по поводу этих трех тысяч рублей, засевших в уме Мити, как неподвижная идея, упомянул об медицинской экспертизе.

VII
Обзор исторический

"Экспертиза медиков стремилась доказать нам, что подсудимый не в своем уме и маньяк. Я утверждаю, что он именно в своем уме, но что это-то и всего хуже: был бы не в своем, то оказался бы может быть гораздо умнее. Что же до того, что он маньяк, то с этим я бы и согласился, но именно в одном только пункте, -- в том самом, на который и экспертиза указывала, именно во взгляде подсудимого на эти три тысячи, будто бы недоплаченные ему отцом. Тем не менее, может быть, можно найти несравненно ближайшую точку зрения, чтоб объяснить это всегдашнее исступление подсудимого по поводу этих денег, чем наклонность его к помешательству. С своей стороны, я вполне согласен с мнением молодого врача, находившего, что подсудимый пользуется и пользовался полными и нормальными умственными способностями, а был лишь раздражен и озлоблен. Вот в этом и дело: не в трех тысячах, не в сумме собственно заключался предмет постоянного и исступленного озлобления подсудимого, а в том, что была тут особая причина, возбуждавшая его гнев. Причина эта -- ревность!"

Здесь Ипполит Кириллович пространно развернул всю картину роковой страсти подсудимого к Грушеньке. Начал он с самого того момента, когда подсудимый отправился к "молодой особе", чтоб "избить ее", -- выражаясь его собственными словами, пояснил Ипполит Кириллович, -- "но вместо того, чтоб избить, остался у ног ее, -- вот начало этой любви. В то же время бросает взгляд на ту же особу и старик, отец подсудимого. -- совпадение удивительное и роковое, ибо оба сердца зажглись вдруг, в одно время, хотя прежде и тот и другой знали же и встречали эту особу, -- и зажглись эти оба сердца самою безудержною, самою Карамазовскою страстью. Тут мы имеем ее собственное признание: "Я, говорит она, смеялась над тем и другим". Да, ей захотелось вдруг посмеяться над тем и другим; прежде не хотелось, а тут вдруг влетело ей в ум это намерение, -- и кончилось тем, что оба пали перед ней побежденные. Старик, поклонявшийся деньгам как богу, тотчас же приготовил три тысячи рублей лишь за то только, чтоб она посетила его обитель, но вскоре доведен был и до того, что за счастье почел бы положить к ногам ее свое имя и все свое состояние, лишь бы согласилась стать законною супругой его. На это мы имеем свидетельства твердые. Что же до подсудимого, то трагедия его очевидна, она пред нами. Но такова была "игра" молодой особы. Несчастному молодому человеку обольстительница не подавала даже и надежды, ибо надежда, настоящая надежда была ему подана лишь только в самый последний момент, когда он, стоя перед своею мучительницей на коленях, простирал к ней уже обагренные кровью своего отца и соперника руки: в этом именно положении он и был арестован. "Меня, меня вместе с ним в каторгу пошлите, я его до того довела, я больше всех виновата!" восклицала эта женщина сама, уже в искреннем раскаянии, в минуту его ареста. Талантливый молодой человек, взявший на себя описать настоящее дело, -- все тот же г. Ракитин, о котором я уже упоминал, -- в нескольких сжатых и характерных фразах определяет характер этой героини: "Раннее разочарование, ранний обман и падение, измена обольстителя-жениха, ее бросившего, затем бедность, проклятие честной семьи и наконец покровительство одного богатого старика, которого она впрочем сама считает и теперь своим благодетелем. В молодом сердце, может быть заключавшем в себе много хорошего, затаился, гнев еще слишком с ранней поры. Образовался характер расчетливый, копящий капитал. Образовалась насмешливость и мстительность обществу". После этой характеристики понятно, что она могла смеяться над тем и другим единственно для игры, для злобной игры. И вот в этот месяц безнадежной любви, нравственных падений, измены своей невесте, присвоения чужих денег, вверенных его чести, -- подсудимый кроме того доходит почти до исступления, до бешенства, от беспрерывной ревности, и к кому же, к своему отцу! И главное, безумный старик сманивает и прельщает предмет его страсти -- этими же самыми тремя тысячами, которые сын его считает своими родовыми, наследством матери, в которых укоряет отца. Да, я согласен, это было тяжело перенести! Тут могла явиться даже и мания. Не в деньгах было дело, а в том, что этими же деньгами с таким омерзительным цинизмом разбивалось счастье его!"

Затем Ипполит Кириллович перешел к тому, как постепенно зарождалась в подсудимом мысль отцеубийства, и проследил ее по фактам.

"Сначала мы только кричим по трактирам, -- весь этот месяц кричим. О, мы любим жить на людях и тотчас же сообщать этим людям все, даже самые инфернальные и опасные наши идеи, мы любим делиться с людьми, и, неизвестно почему, тут же, сейчас же и требуем, чтоб эти люди тотчас же отвечали нам полнейшею симпатией, входили во все наши заботы и тревоги, нам поддакивали и нраву нашему не препятствовали. Не то мы озлимся и разнесем весь трактир. (Следовал анекдот о штабс-капитане Снегиреве.) Видевшие я слышавшие подсудимого в этот месяц почувствовали наконец, что тут уже могут быть не одни крики и угрозы отцу, но что при таком. исступлении угрозы пожалуй перейдут и в дело. (Тут прокуpop описал семейную встречу в монастыре, разговоры с Алешей и безобразную сцену насилия в доме отца, когда подсудимый ворвался к нему после обеда.) Не думаю настойчиво утверждать, -- продолжал Ипполит Кириллович, -- что до этой сцены подсудимый уже обдуманно и преднамеренно положил покончить с отцом своим убийством его. Тем не менее идея эта уже несколько раз предстояла ему, и он обдуманно созерцал ее -- на это мы имеем факты, свидетелей и собственное сознание его. Признаюсь, господа присяжные заседатели, -- присовокупил Ипполит Кириллович, -- я даже до сегодня колебался оставить за подсудимым полное и сознательное преднамерение напрашивавшегося к нему преступления. Я твердо был убежден, что душа его уже многократно созерцала роковой момент впереди, но лишь созерцала, представляла его себе лишь в возможности, но еще не определяла ни срока исполнения, ни обстоятельств. Но я колебался лишь до сегодня, до этого рокового документа, представленного сегодня суду г-жею Верховцевой. Вы сами слышали, господа, ее восклицание: "Это план, это программа убийства!" вот как определяла она несчастное "пьяное" письмо несчастного подсудимого. И действительно, за письмом этим все значение программы и преднамерения. Оно написано за двое суток до преступления, -- и, таким образом, нам твердо теперь известно, что, за двое суток до исполнения своего страшного замысла, подсудимый с клятвою объявлял, что если не достанет завтра денег, то убьет отца, с тем чтобы взять у него деньги из-под подушки "в пакете с красною ленточкой, только бы уехал Иван". Слышите: "только бы уехал Иван", -- тут стало быть уже все обдумано, обстоятельства взвешены, -- и что же: все потом и исполнено как по писаному! Преднамеренность и обдуманность несомненны, преступление должно было совершиться с целью грабежа, это прямо объявлено, это написано и подписано. Подсудимый от своей подписи не отрицается. Скажут: это писал пьяный. Но это ничего не уменьшает и тем важнее: в пьяном виде написал то, что задумал в трезвом. Не было бы задумано в трезвом, не написалось бы в пьяном. Скажут пожалуй: к чему же он кричал о своем намерении по трактирам? Кто на такое дело решается преднамеренно, тот молчит и таит про себя. Правда, но кричал он тогда, когда еще не было планов и преднамерения, а лишь стояло одно желание, созревало лишь стремление. Потом он об этом уже меньше кричит. В тот вечер, когда было написано это письмо, напившись в трактире "Столичный Город", он, против обыкновения, был молчалив, не играл на биллиарде, сидел в стороне, ни с кем не говорил и лишь согнал с места одного здешнего купеческого приказчика, но это уже почти бессознательно, по привычке к ссоре, без которой, войдя в трактир, он уже не мог обойтись. Правда, вместе с окончательным решением подсудимому должно же было придти в голову опасение, что он слишком много накричал по городу предварительно и что это может весьма послужить к его уличению и его обвинению, когда он исполнит задуманное. Но уж что же делать, факт огласки был совершен, его не воротишь, и, наконец, вывозила же прежде кривая, вывезет и теперь. Мы на звезду свою надеялись, господа! Я должен к тому же признаться, что он много сделал, чтоб обойти роковую минуту, что он употребил весьма много усилий, чтоб избежать кровавого исхода. "Буду завтра просить три тысячи у всех людей, как пишет он своим своеобразным языком, а не дадут люди, то прольется кровь". Опять-таки в пьяном виде написано и опять-таки в трезвом виде как по писаному исполнено!"

Тут Ипполит Кириллович приступил к подробному описанию всех стараний Мити добыть себе деньги, чтоб избежать преступления. Он описал его похождения у Самсонова, путешествие к Лягавому -- все по документам. "Измученный, осмеянный, голодный, продавший часы на это путешествие (имея однако на себе полторы тысячи рублей -- и будто, о будто!), мучаясь ревностью по оставленному в городе предмету любви, подозревая, что она без него уйдет к Федору Павловичу, он возвращается наконец в город. Слава богу! Она у Федора Павловича не была. Он же сам ее и провожает к ее покровителю Самсонову. (Странное дело, к Самсонову мы не ревнивы и это весьма характерная психологическая особенность в этом деле!) Затем стремится на наблюдательный пост "на задах" и там -- и там узнает, что Смердяков в падучей, что другой слуга болен -- поле чисто, а "знаки" в руках его -- какой соблазн! Тем не менее он все-таки сопротивляется; он идет к высокоуважаемой всеми нами временной здешней жительнице г-же Хохлаковой. Давно уже сострадающая его судьбе, эта дама предлагает ему благоразумнейший из советов: бросить весь этот кутеж, эту безобразную любовь, эти праздношатания по трактирам, бесплодную трату молодых сил и отправиться в Сибирь на золотые прииски: "там исход вашим бушующим силам, вашему романическому характеру, жаждущему приключений". Описав исход беседы и тот момент, когда подсудимый вдруг получил известие о том, что Грушенька совсем не была у Самсонова, описав мгновенное исступление несчастного, измученного нервами ревнивого человека при мысли, что она именно обманула его и теперь у него, Федора Павловича, Ипполит Кириллович заключил, обращая внимание на роковое значение случая: успей ему сказать служанка, что возлюбленная его в Мокром, с "прежним" и "бесспорным" -- ничего бы и не было. Но она опешила от страха, заклялась-забожилась, и, если подсудимый не убил ее тут же, то это потому что сломя голову пустился за своей изменницей. Но заметьте: как ни был он вне себя, а захватил-таки с собою медный пестик. Зачем именно пестик, зачем не другое какое оружие?

Но, если мы уже целый месяц созерцали эту картину и к ней приготовлялись, то чуть мелькнуло нам что-то в виде оружия, мы и схватываем его как оружие. А о том, что какой-нибудь предмет в этом роде может послужить оружием, -- это мы уже целый месяц представляли себе. Потому-то так мгновенно и бесспорно и признали его за оружие! А потому все же не бессознательно, все же не невольно схватил он этот роковой пестик. И вот он в отцовском саду -- поле чисто, свидетелей нет, глубокая ночь, мрак и ревность. Подозрение, что она здесь, с ним, с соперником его, в его объятиях, и, может быть, смеется над ним в эту минуту -- захватывает ему дух. Да и не подозрение только, -- какие уж теперь подозрения, обман явен, очевиден: она тут, вот в этой комнате, откуда свет. она у него там за ширмами, -- и вот несчастный подкрадывается к окну, почтительно в него заглядывает, благонравно смиряется и благоразумно уходит, поскорее вон от беды, чтобы чего не произошло, опасного и безнравственного -- и нас в этом хотят уверить, нас, знающих характер подсудимого, понимающих в каком он был состоянии духа, в состоянии нам известном по фактам, а главное обладая знаками, которыми тотчас же мог отпереть дом и войти!" Здесь по поводу "знаков" Ипполит Кириллович оставил на время свое обвинение и нашел необходимым распространиться о Смердякове, с тем чтоб уж совершенно исчерпать весь этот вводный эпизод о подозрении Смердякова в убийстве и покончить с этою мыслию раз на всегда. Сделал он это весьма обстоятельно, и все поняли, что несмотря на все выказываемое им презрение к этому предположению, он все-таки считал его весьма важным.

VIII
Трактат о Смердякове

"Во-первых, откуда взялась возможность подобного подозрения?" -- начал с этого вопроса Ипполит Кириллович. -- Первый крикнувший, что убил Смердяков, был сам подсудимый в минуту своего ареста и однако не представивший с самого первого крика своего и до самой сей минуты суда ни единого факта в подтверждение своего обвинения, -- и не только факта, но даже сколько-нибудь сообразного с человеческим смыслом намека на какой-нибудь факт. Затем подтверждают обвинение это только три лица: оба брата подсудимого и г-жа Светлова. Но старший брат подсудимого объявил свое подозрение только сегодня, в болезни, в припадке бесспорного умоисступления и горячки, а прежде, во все два месяца, как нам положительно это известно, совершенно разделял убеждение о виновности своего брата, даже не искал возражать против этой идеи. Но мы этим займемся особенно еще потом. Затем младший брат подсудимого нам объявляет давеча сам, что фактов в подтверждение своей мысли о виновности Смердякова не имеет никаких, ни малейших, а заключает так лишь со слов самого подсудимого и "по выражению его лица" -- да, это колоссальное доказательство было дважды произнесено давеча его братом. Г-жа же Светлова выразилась даже, может быть, и еще колоссальнее: "Что подсудимый вам скажет, тому и верьте, не таков человек, чтобы солгал". Вот все фактические доказательства на Смердякова от этих трех лиц, слишком заинтересованных в судьбе подсудимого. И между тем обвинение на Смердякова ходило и держалось, и держится, -- можно этому поверить, можно это представить?"

Тут Ипполит Кириллович нашел нужным слегка очертить характер покойного Смердякова, "прекратившего жизнь свою в припадке болезненного умоисступления и помешательства". Он представил его человеком слабоумным, с зачатком некоторого смутного образования, сбитого с толку философскими идеями не под силу его уму и испугавшегося иных современных учений о долге и обязанности, широко преподанных ему -- практически-бесшабашною жизнию покойного его барина, а может быть и отца, Федора Павловича, а теоретически -- разными странными философскими разговорами с старшим сыном барина, Иваном Федоровичем, охотно позволявшим себе это развлечение, -- вероятно от скуки, или от потребности насмешки, не нашедшей лучшего приложения. Он мне сам рассказывал о своем душевном состоянии в последние дни своего пребывания в доме своего барина, -- пояснил Ипполит Кириллович, -- но свидетельствуют о том же и другие: сам подсудимый, брат его и даже слуга Григорий, т. е. все те, которые должны были знать его весьма близко. Кроме того, удрученный падучею болезнию, Смердяков был "труслив как курица". "Он падал мне в ноги и целовал мои ноги", сообщал нам сам подсудимый в ту минуту, когда еще не сознавал некоторой для себя невыгоды в таком сообщении, -- "это курица в падучей болезни", выразился он про него своим характерным языком. И вот его-то подсудимый (о чем и сам свидетельствует) выбирает в свои доверенные и запугивает настолько, что тот соглашается наконец служить ему шпионом и переносчиком. В этом качестве домашнего соглядатая он изменяет своему барину, сообщает подсудимому и о существовании пакета с деньгами, и про знаки, по которым можно проникнуть к барину, -- да и как бы он мог не сообщить! "Убьют-с, видел прямо, что убьют меня-с", говорил он на следствии, трясясь и трепеща даже перед нами, несмотря на то, что запугавший его мучитель был уже сам тогда под арестом и не мог уже придти наказать его. "Подозревали меня всякую минуту-с, сам в страхе и трепете, чтобы только их гнев утолить, спешил сообщать им всякую тайну-с, чтобы тем самым невинность мою перед ними видеть могли-с, и живого на покаяние отпустили-с". Вот собственные слова его, я их записал и запомнил: "Как закричит, бывало, на меня, я так на коленки перед ними и паду". Будучи высокочестным от природы своей молодым человеком и войдя тем в доверенность своего барина, отличившего в нем эту честность, когда тот возвратил ему потерянные деньги, несчастный Смердяков, надо думать, страшно мучился раскаянием в измене своему барину, которого любил как своего благодетеля. Сильно страдающие от падучей болезни, по свидетельству глубочайших психиатров, всегда наклонны к беспрерывному и конечно болезненному самообвинению. Они мучаются от своей "виновности" в чем-то и перед кем-то, мучаются угрызениями совести, часто, даже безо всякого основания, преувеличивают и даже сами выдумывают на себя разные вины и преступления. И вот подобный-то субъект становится действительно виновным и преступным от страху и от запугивания. Кроме того, он сильно предчувствовал, что из слагающихся на глазах его обстоятельств может выйти нечто недоброе. Когда старший сын Федора Павловича, Иван Федорович, перед самою катастрофой уезжал в Москву, Смердяков умолял его остаться, не смея однако же, по трусливому обычаю своему, высказать ему все опасения свои в виде ясном и категорическом. Он лишь удовольствовался намеками, но намеков не поняли. Надо заметить, что в Иване Федоровиче он видел как бы свою защиту, как бы гарантию в том, что пока тот дома, то не случится беды. Вспомните выражение в "пьяном" письме Дмитрия Карамазова: "убью старика, если только уедет Иван", стало быть присутствие Ивана Федоровича казалось всем как бы гарантией тишины и порядка в доме. И вот он-то и уезжает, а Смердяков тотчас же, почти через час по отъезде молодого барина, упадает в падучей болезни. Но это совершенно понятно. Здесь надо упомянуть, что, удрученный страхами и своего рода отчаянием, Смердяков в последние дни особенно ощущал в себе возможность приближения припадков падучей, которая и прежде всегда случалась с ним в минуты нравственного напряжения и потрясения. День и час этих припадков угадать конечно нельзя, но расположение к припадку каждый эпилептик ощутить в себе может заранее. Так говорит медицина. И вот только-что съезжает со двора Иван Федорович, как Смердяков, под впечатлением своего так сказать сиротства и своей беззащитности, идет за домашним делом в погреб, спускается вниз по лестнице и думает: "будет или не будет припадок, а что коль сейчас придет?" -- И вот именно от этого настроения, от этой мнительности, от этих вопросов и схватывает его горловая спазма, всегда предшествующая падучей, и он летит стремглав без сознания, на дно погреба. И вот, в этой самой естественной случайности ухищряются видеть какое-то подозрение, какое-то указание, какой-то намек на то, что он нарочно притворился больным! Но если нарочно, то является тотчас вопрос: для чего же? Из какого расчета, с какою же целью? Я уже не говорю про медицину; наука дескать лжет, наука ошибается, доктора не сумели отличить истины от притворства, -- пусть. пусть, но ответьте же мне однако на вопрос: для чего ему было притворяться? Не для того ли, чтобы, замыслив убийство, обратить на себя случившимся припадком заранее и поскорее внимание в доме? Видите ли, господа присяжные заседатели, в доме Федора Павловича в ночь преступления было и перебывало пять человек: во-первых, сам Федор Павлович, -- но ведь не он же убил себя, это ясно; во-вторых, слуга его Григорий, но ведь того самого чуть не убили, -- в-третьих, жена Григория, служанка Марфа Игнатьева, -- но представить ее убийцей своего барина просто стыдно. Остаются стало быть на виду два человека; подсудимый и Смердяков. Но так как подсудимый уверяет, что убил не он, то стало быть должен был убить Смердяков, другого выхода нет, ибо никого другого нельзя найти, никакого другого убийцы не подберешь. Вот, вот стало быть откуда произошло это "хитрое" и колоссальное обвинение на несчастного, вчера покончившего с собой, идиота! Именно только по тому одному, что другого некого подобрать! Будь хоть тень, хоть подозрение на кого другого, на какое-нибудь шестое лицо, то я убежден, что даже сам подсудимый постыдился бы показать тогда на Смердякова, а показал бы на это шестое лицо, ибо обвинять Смердякова в этом убийстве есть совершенный абсурд.

"Господа, оставим психологию, оставим медицину, оставим даже самую логику, обратимся лишь к фактам, к одним только фактам и посмотрим, что скажут нам факты. Убил Смердяков, но как? Один или в сообществе с подсудимым? Рассмотрим сперва первый случай, то-есть, что Смердяков убивает один. Конечно, если убил. то для чего же-нибудь, из какой-нибудь выгоды. Но, не имея ни тени мотивов к убийству из таких, какие имел подсудимый, то есть ненависти, ревности и проч., и проч., Смердяков без сомнения, мог убить только лишь из-за денег, чтобы присвоить себе именно эти три тысячи, которые сам же видел, как барин его укладывал в пакет. И вот, замыслив убийство, он заранее сообщает другому лицу, -- и к тому же в высочайшей степени заинтересованному лицу, именно подсудимому, -- все обстоятельства о деньгах и знаках: где лежит пакет, что именно на пакете написано, чем он обернут, а главное, главное сообщает про эти "знаки", которыми к барину можно пройти. Что ж, он прямо, чтобы выдать себя, это делает? Или чтобы найти себе соперника, который пожалуй и сам пожелает войти и приобресть пакет? Да, скажут мне, но ведь он сообщил от страху. Но как же это? Человек, не смигнувший задумать такое бесстрашное и зверское дело и потом исполнить его, -- сообщает такие известия, которые знает только он в целом мире, и о которых, если бы только он об них умолчал, никто и не догадался бы никогда в целом мире. Нет, уж как бы ни был труслив человек, а уж если такое дело задумал, то уже ни за что бы не сказал никому по крайней мере про пакет и про знаки, ибо это значило бы вперед всего себя выдать. Что-нибудь выдумал бы нарочно, что-нибудь налгал бы другое, если уж от него непременно требовали известий, а уж об этом бы умолчал. Напротив, повторяю это, если б он промолчал хоть только о деньгах, а потом убил и присвоил эти деньги себе, то никто бы никогда в целом мире не мог обвинить его по крайней мере в убийстве для грабежа, ибо денег этих ведь никто кроме него не видал, никто не знал, что они существуют в доме. Если бы даже и обвинили его, то непременно сочли бы, что он из другого какого-нибудь мотива убил. Но так как мотивов этих за ним никто предварительно не приметил, а все видели, напротив, что он барином любим, почтен бариновою доверенностью, то конечно бы его последнего и заподозрили, а заподозрили бы прежде всего такого, который бы имел эти мотивы, кто сам кричал, что имеет эти мотивы, кто их не скрывал, перед всеми обнаруживал, одним словом, заподозрили бы сына убитого. Дмитрия Федоровича. Смердяков бы убил и ограбил, а сына бы обвинили, -- ведь Смердякову убийце уж конечно было бы это выгодно? Ну, так вот этому-то сыну Дмитрию, Смердяков. замыслив убийство, и сообщает вперед про деньги, про пакет и про знаки, -- как это логично, как это ясно!

"Приходит день замышленного Смердяковым убийства, и вот он летит с ног, притворившись, в припадке падучей болезни, для чего? Уж конечно для того, чтобы, во-первых, слуга Григорий, замысливший свое лечение и, видя, что совершенно некому стеречь дом, может быть отложил бы свое лечение и сел караулить. Во-вторых, конечно для того, чтобы сам барин, видя, что его никто не караулит и страшно опасаясь прихода сына, чего не скрывал, усугубил свою недоверчивость и свою осторожность. Наконец, и главное, конечно для того, чтоб его, Смердякова, разбитого припадком, тотчас же перенесли из кухни, где он всегда отдельно ото всех ночевал и где имел свой особенный вход и выход, в другой конец флигеля, в комнатку Григория, к ним обоим за перегородку, в трех шагах от их собственной постели, как всегда это бывало, спокон века, чуть только его разбивала падучая, по распоряжениям барина и сердобольной Марфы Игнатьевны. Там, лежа за перегородкой, он вероятнее всего, чтоб вернее изобразиться больным, начнет конечно стонать, то-есть будить их всю ночь -- (как и было по показанию Григория и жены его), -- и все это, все это для того, чтоб тем удобнее вдруг встать и потом убить барина!

"Но скажут мне, может быть он именно притворился, чтобы на него, как на больного, не подумали, а подсудимому сообщил про деньги и про знаки именно для того, чтобы тот соблазнился и сам пришел, и убил, и когда, видите ли, тот, убив, уйдет и унесет деньги, и при этом пожалуй нашумит, нагремит, разбудит свидетелей, то тогда видите ли, встанет и Смердяков, и пойдет, -- ну, что же делать пойдет?

А вот именно пойдет в другой раз убить барина и в другой раз унести уже унесенные деньги. Господа, вы смеетесь? Мне самому стыдно делать такие предположения, а между тем, представьте себе это, именно ведь подсудимый это самое и утверждает: после меня-дескать, когда я уж вышел из дому, повалив Григория и наделав тревоги, он встал, пошел, убил и ограбил. Уж я и не говорю про то, как бы мог Смердяков рассчитать это все заранее и все предузнать как по пальцам, то-есть что раздраженный и бешеный сын придет единственно для того только чтобы почтительно заглянуть в окно, и, обладая знаками, отретироваться, оставив ему, Смердякову, всю добычу! Господа, я серьезно ставлю вопрос: где тот момент, когда Смердяков совершил свое преступление? Укажите этот момент, ибо без этого нельзя обвинять.

"А может быть падучая была настоящая. Больной вдруг очнулся, услыхал крик, вышел, -- ну и что же? Посмотрел, да и сказал себе: дай пойду убью барина? А почему он узнал, что тут было, что тут происходило, ведь он до сих пор лежал в беспамятстве? А впрочем, господа, есть предел и фантазиям.

"Так-с, скажут тонкие люди, а ну как оба были в согласии, а ну как это они оба вместе убили и денежки поделили, ну тогда как же?

"Да, действительно, подозрение важное, и во-первых -- тотчас же колоссальные улики, его подтверждающие: один убивает и берет все труды на себя, а другой сообщник лежит на боку, притворившись в падучей, -- именно для того, чтобы предварительно возбудить во всех подозрение, тревогу в барине, тревогу в Григории. Любопытно, из каких мотивов оба сообщника могли бы выдумать именно такой сумасшедший план? Но может быть это было вовсе не активное сообщество со стороны Смердякова, а так сказать пассивное и страдальческое: может быть запуганный Смердяков согласился лишь не сопротивляться убийству и, предчувствуя, что его же ведь обвинят, что он дал убить барина, не кричал, не сопротивлялся, -- заранее выговорил себе у Дмитрия Карамазова позволение пролежать это время как бы в падучей, "а ты там убивай себе как угодно, моя изба с краю". Но если и так, то так как и опять-таки эта падучая должна была произвести в доме переполох, предвидя это, Дмитрий Карамазов уж никак не мог бы согласиться на такой уговор. Но я уступаю, пусть он согласился; так-ведь все-таки вышло бы тогда, что Дмитрий Карамазов -- убийца, прямой убийца и зачинщик, а Смердяков лишь пассивный участник, да и не участник даже, а лишь попуститель от страха и против воли, ведь суд-то это бы уже непременно мог различить, и вот, что же мы видим? Только что арестовали подсудимого, как он мигом сваливает все на одного Смердякова и его одного обвиняет. Не в сообщничестве с собой обвиняет, а его одного: один дескать, он это сделал, он убил и ограбил, его рук дело! Ну что это за сообщники, которые тотчас же начинают говорить один на другого, -- да этого никогда не бывает. И заметьте, какой риск для Карамазова: он главный убийца, а тот не главный, тот только попуститель и пролежал за перегородкой, и вот он сваливает на лежачего. Так ведь тот, лежачий-то мог рассердиться, и из-за одного только самосохранения поскорее объявить правду истинную: оба дескать участвовали, только я не убивал, а лишь дозволил и попустил, от страху. Ведь он же, Смердяков, мог понять, что суд тотчас бы различил степень его виновности, а стало быть мог и рассчитать, что если его и накажут, то несравненно ничтожнее, чем того, главного убийцу, желающего все свалить на него. Но тогда, стало быть уж поневоле сделал бы признание. Этого мы однако же не видали. Смердяков и не заикнулся о сообщничестве, несмотря на то, что убийца твердо обвинял его и все время указывал на него, как на убийцу единственного. Мало того: Смердяков же и открыл следствию, что о пакете с деньгами и о знаках сообщил подсудимому он сам, и что без него тот и не узнал бы ничего. Если б он был действительно в сообщничестве и виновен, сообщил ли бы он так легко об этом следствию, т.-е., что это он все сам сообщили ли подсудимому? Напротив, стал бы запираться и уж непременно искажать факты и уменьшать их. Но он не искажал и не уменьшал. Так может делать только невинный, не боящийся, что его обвинят в сообщничестве. И вот он, в припадке болезненной меланхолии от своей падучей и от всей этой разразившейся катастрофы, вчера повесился. Повесившись, оставил записку, писанную своеобразным слогом: "Истребляю себя своею волей и охотой, чтобы никого не винить". Ну, что б ему прибавить в записке; убийца я, а не Карамазов. Но этого он не прибавил: на одно совести хватило, а на другое нет?

И что же: давеча сюда, в суд, приносят деньги, три тысячи рублей,-- "те самые, дескать, которые лежали вот в этом самом пакете, что на столе с вещественными доказательствами, получил, дескать, вчера от Смердякова". Но вы, господа присяжные заседатели, сами помните грустную давешнюю картину. Я не возобновлю подробностей, однако же позволю себе сделать лишь два-три соображения, выбирая из самых незначительнейших,-- именно потому, что они незначительны, а стало быть, не всякому придут в голову и забудутся. Во-первых, и опять-таки: от угрызения совести Смердяков вчера отдал деньги и сам повесился. (Ибо без угрызений совести он бы денег не отдал). И уж конечно только вчера вечером в первый раз признался Ивану Карамазову в своем преступлении, как объявил и сам Иван Карамазов, иначе зачем бы он молчал до сих пор? Итак, он признался, почему же, опять повторю это, в предсмертной записке не объявил нам всей правды, зная, что завтра же для безвинного подсудимого страшный суд? Одни деньги ведь не доказательство. Мне, например, и еще двум лицам в этой зале совершенно случайно стал известен, еще неделю назад, один факт, именно, что Иван Федорович Карамазов посылал в губернский город для размена два пятипроцентные билета по пяти тысяч каждый, всего, стало быть, на десять тысяч. Я только к тому, что деньги у всех могут случиться к данному сроку и что, принеся три тысячи, нельзя доказать непременно, что это вот те самые деньги, вот именно из того самого ящика или пакета. Наконец, Иван Карамазов, получив вчера такое важное сообщение от настоящего убийцы, пребывает в покое. Но почему бы ему не заявить об этом тотчас же? Почему он отложил всё до утра? Полагаю, что имею право догадываться почему: уже неделю как расстроенный в своем здоровье, сам признавшийся доктору и близким своим, что видит видения, что встречает уже умерших людей; накануне белой горячки, которая сегодня именно и поразила его, он, внезапно узнав о кончине Смердякова, вдруг составляет себе следующее рассуждение: "Человек мертв, на него сказать можно, а брата спасу. Деньги же есть у меня: возьму пачку и скажу, что Смердяков пред смертью мне отдал". Вы скажете, это нечестно; хоть на мертвого, но нечестно же лгать, даже и для спасения брата? Так, ну а что, если он солгал бессознательно, если он сам вообразил, что так и было, именно окончательно пораженный в рассудке своем известием об этой внезапной смерти лакея? Вы ведь видели давешнюю сцену, видели, в каком положении был этот человек. Он стоял на ногах и говорил, но где был ум его? За давешним показанием горячечного последовал документ, письмо подсудимого к госпоже Верховцевой, писанное им за два дня до совершения преступления, с подробною программой преступления вперед. Ну так чего же мы ищем программу и ее составителей? Точь-в-точь по этой программе и совершилось, и совершилось не кем другим, как ее составителем. Да, господа присяжные заседатели, "совершилось как по писаному!" И вовсе, вовсе мы не бежали почтительно и боязливо от отцова окошка, да еще в твердой уверенности, что у того теперь наша возлюбленная. Нет, это нелепо и неправдоподобно. Он вошел и -- покончил дело. Вероятно, он убил в раздражении, разгоревшись злобой, только что взглянул на своего ненавистника и соперника, но убив, что сделал, может быть, одним разом, одним взмахом руки, вооруженной медным пестом, и убедившись затем уже после подробного обыска, что ее тут нет, он, однако же, не забыл засунуть руку под подушку и достать конверт с деньгами, разорванная обложка которого лежит теперь здесь на столе с вещественными доказательствами. Я говорю к тому, чтобы вы заметили одно обстоятельство, по-моему прехарактерное. Будь это опытный убийца и именно убийца с целью одного грабежа,-- ну, оставил ли бы он обложку конверта на полу, в том виде, как нашли ее подле трупа? Ну будь это, например, Смердяков, убивающий для грабежа,-- да он бы просто унес весь пакет с собой, вовсе не трудясь распечатывать над трупом жертвы своей; так как знал наверно, что в пакете есть деньги -- ведь при нем же их вкладывали и запечатывали,-- а ведь унеси он пакет совсем, и тогда становится неизвестным, существовало ли ограбление? Я вас спрашиваю, господа присяжные, поступил ли бы так Смердяков, оставил ли бы он конверт на полу? Нет, именно так должен был поступить убийца исступленный, уже плохо рассуждающий, убийца не вор и никогда ничего до тех пор не укравший, да и теперь-то вырвавший из-под постели деньги не как вор укравший, а как свою же вещь у вора укравшего унесший -- ибо таковы именно были идеи Дмитрия Карамазова об этих трех тысячах, дошедшие в нем до мании. И вот, захватив пакет, которого он прежде никогда не видал, он и рвет обложку, чтоб удостовериться, есть ли деньги, затем бежит с деньгами в кармане, даже и подумать забыв, что оставляет на полу колоссальнейшее на себя обвинение в виде разорванной обложки. Всё потому, что Карамазов, а не Смердяков, не подумал, не сообразил, да и где ему! Он убегает, он слышит вопль настигающего его слуги, слуга хватает его, останавливает и падает, пораженный медным пестом. Подсудимый соскакивает к нему вниз из жалости. Представьте, он вдруг уверяет нас, что он соскочил тогда к нему вниз из жалости, из сострадания, чтобы посмотреть, не может ли ему чем помочь. Ну такова ли эта минута, чтобы выказать подобное сострадание? Нет, он соскочил именно для того, чтоб убедиться: жив ли единственный свидетель его злодеяния? Всякое другое чувство, всякий другой мотив были бы неестественны!

Заметьте, он над Григорием трудится, обтирает ему платком голову и, убедясь, что он мертв, как потерянный, весь в крови, прибегает опять туда, в дом своей возлюбленной -- как же не подумал он, что он весь в крови и что его тотчас изобличат? Но подсудимый сам уверяет нас, что он даже и внимания не обратил, что весь в крови; это допустить можно, это очень возможно, это всегда бывает в такие минуты с преступниками. На одно -- адский расчет, а на другое не хватает соображения. Но он думал в ту минуту лишь о том, где она. Ему надо было поскорее узнать, где она, и вот он прибегает в ее квартиру и узнает неожиданное и колоссальнейшее для себя известие: она уехала в Мокрое со своим "прежним", "бесспорным"!"

IX
Психология на всех порах. Скачущая тройка Финал речи прокурора

Дойдя до этого момента в своей речи, Ипполит Кириллович, очевидно избравший строго исторический метод изложения, к которому очень любят прибегать все нервные ораторы, ищущие нарочно строго поставленных рамок, чтобы сдерживать собственное нетерпеливое увлечение,-- Ипполит Кириллович особенно распространился о "прежнем" и "бесспорном" и высказал на эту тему несколько в своем роде занимательных мыслей. "Карамазов, ревновавший ко всем до бешенства, вдруг и разом как бы падает и исчезает перед "прежним" и "бесспорным". И тем более это странно, что прежде он совсем почти и не обращал внимания на эту новую для себя опасность, грядущую в лице неожиданного для него соперника. Но он всё представлял себе, что это еще так далеко, а Карамазов всегда живет лишь настоящею минутой. Вероятно, он считал его даже фикцией. Но мигом поняв больным сердцем своим, что, может быть, потому-то эта женщина и скрывала этого нового соперника, потому-то и обманывала его давеча, что этот вновь прилетевший соперник был слишком для нее не фантазией и не фикцией, а составлял для нее всё, всё ее упование в жизни,-- мигом поняв эта он смирился. Что же, господа присяжные, я не могу обойти умолчанием эту внезапную черту в душе подсудимого, который бы, казалось, ни за что не способен был проявить ее, высказалась вдруг неумолимая потребность правды, уважения к женщине, признания прав ее сердца, и когда же -- в тот момент, когда из-за нее же он обагрил свои руки кровью отца своего! Правда и то, что и пролитая кровь уже закричала в эту минуту об отмщении, ибо он, погубивший душу свою и всю земную судьбу свою, он невольно должен был почувствовать и спросить себя в то мгновение: "Что значит он и что может он значить теперь для нее, для этого любимого им больше души своей существа, в сравнении с этим "прежним" и "бесспорным", покаявшимся и воротившимся к этой когда-то погубленной им женщине с новой любовью, с предложениями честными, с обетом возрожденной и уже счастливой жизни. А он, несчастный, что даст он ей теперь, что ей предложит?" Карамазов всё это понял, понял, что преступление его заперло ему все дороги и что он лишь приговоренный к казни преступник, а не человек, которому жить! Эта мысль его раздавила и уничтожила. И вот он мгновенно останавливается на одном исступленном плане, который, при характере Карамазова, не мог не представиться ему как единственным и фатальным исходом из страшного его положения. Этот исход -- самоубийство. Он бежит за своими заложенными чиновнику Перхотину пистолетами и в то же время дорогой, на бегу, выхватывает из кармана все свои деньги, из-за которых только что забрызгал руки свои отцовскою кровью. О, деньги теперь ему нужнее всего: умирает Карамазов, застреливается Карамазов, и это будут помнить! Недаром же мы поэт, недаром же мы прожигали нашу жизнь, как свечку с обоих концов. "К ней, к ней,-- и там, о, там я задаю пир на весь мир, такой, какого еще не бывало, чтобы помнили и долго рассказывали. Среди диких криков, безумных цыганских песен и плясок мы подымем заздравный бокал и поздравим обожаемую женщину с ее новым счастьем, а затем -- тут же, у ног ее, размозжим перед нею наш череп и казним нашу жизнь! Вспомнит когда-нибудь Митю Карамазова, увидит, как любил ее Митя, пожалеет Митю!" Много картинности, романического исступления, дикого карамазовского безудержу и чувствительности -- ну и еще чего-то другого, господа присяжные, чего-то, что кричит в душе, стучит в уме неустанно и отравляет его сердце до смерти; это что-то -- это совесть, господа присяжные, это суд ее, это страшные ее угрызения! Но пистолет всё помирит, пистолет -- единственный выход, и нет другого, а там -- я не знаю, думал ли в ту минуту Карамазов, "что будет там", и может ли Карамазов по-гамлетовски думать о том, что там будет? Нет, господа присяжные, у тех Гамлеты, а у нас еще пока Карамазовы!"

Тут Ипполит Кириллович развернул подробнейшую картину сборов Мити, сцену у Перхотина, в лавке, с ямщиками. Он привел массу слов, изречений, жестов, всё подтвержденных свидетелями,-- и картина страшно повлияла на убеждение слушателей. Главное, повлияла совокупность фактов. Виновность этого исступленно мятущегося и уже не берегущего себя человека выставилась неотразимо. "Нечего уже ему было беречь себя,-- говорил Ипполит Кириллович,-- два-три раза он чуть-чуть было не сознался вполне, почти намекал и только разве не договаривал (здесь следовали показания свидетелей). Даже ямщику в дороге крикнул: "Знаешь ли, что ты убийцу везешь!" Но договорить все-таки ему нельзя было: надо было попасть сперва в село Мокрое и уже там закончить поэму. Но что же, однако, ожидает несчастного? Дело в том, что почти с первых же минут в Мокром он видит и, наконец, постигает совершенно, что "бесспорный" соперник его вовсе, может быть, уж не так бесспорен и что поздравлений с новым счастьем и заздравного бокала от него не хотят и не принимают. Но вы уже знаете факты, господа присяжные, по судебному следствию. Торжество Карамазова над соперником оказалось неоспоримым и тут -- о, тут начался совсем уже новый фазис в его душе, и даже самый страшный фазис изо всех, какие пережила и еще переживет когда-либо эта душа! Положительно можно признать, господа присяжные,-- воскликнул Ипполит Кириллович,-- что поруганная природа и преступное сердце -- сами за себя мстители полнее всякого земного правосудия! Мало того: правосудие и земная казнь даже облегчают казнь природы, даже необходимы душе преступника в эти моменты как спасение ее от отчаяния, ибо я и представить себе не могу того ужаса и тех нравственных страданий Карамазова, когда он узнал, что она его любит, что для него отвергает своего "прежнего" и "бесспорного", что его, его, "Митю", зовет с собою в обновленную жизнь, обещает ему счастье, и это когда же? Когда уже всё для него покончено и когда уже ничего невозможно! Кстати, сделаю вскользь одну весьма важную для нас заметку для пояснения настоящей сущности тогдашнего положения подсудимого: эта женщина, эта любовь его до самой этой последней минуты, до самого даже мига ареста, пребывала для него существом недоступным, страстно желаемым, но недостижимым. Но почему, почему он не застрелился тогда же, почему оставил принятое намерение и даже забыл, где лежит его пистолет? А вот именно эта страстная жажда любви и надежда ее тогда же, тут же утолить и удержали его. В чаду пира он приковался к своей возлюбленной, тоже вместе с ним пирующей, прелестной и обольстительной для него более, чем когда-либо,-- он не отходит от нее, любуется ею, исчезает пред нею. Эта страстная жажда даже могла на миг подавить не только страх ареста, но и самые угрызения совести! На миг, о, только на миг! Я представляю себе тогдашнее состояние души преступника в бесспорном рабском подчинении трем элементам, подавившим ее совершенно: во-первых, пьяное состояние, чад и гам, топот пляски, визг песен, и она, она, раскрасневшаяся от вина, поющая и пляшущая, пьяная и смеющаяся ему! Во-вторых, ободряющая отдаленная мечта о том, что роковая развязка еще далеко, по крайней мере не близко,-- разве на другой только день, лишь наутро придут и возьмут его. Стало быть, несколько часов, это много, ужасно много! В несколько часов можно много придумать. Я представляю себе, что с ним было нечто похожее на то, когда преступника везут на смертную казнь, на виселицу: еще надо проехать длинную-длинную улицу, да еще шагом, мимо тысяч народа, затем будет поворот в другую улицу и в конце только этой другой улицы страшная площадь! Мне именно кажется, что в начале шествия осужденный, сидя на позорной своей колеснице, должен именно чувствовать, что пред ним еще бесконечная жизнь. Но вот, однако же, уходят дома, колесница всё подвигается -- о, это ничего, до поворота во вторую улицу еще так далеко, и вот он всё еще бодро смотрит направо и налево и на эти тысячи безучастно любопытных людей, приковавшихся к нему взглядами, и ему всё еще мерещится, что он такой же, как и они, человек. Но вот уже и поворот в другую улицу -- о! это ничего, ничего, еще целая улица. И сколько бы ни уходило домов, он всё будет думать:. "Еще осталось много домов". И так до самого конца, до самой площади. Так, представляю себе, было тогда и с Карамазовым. "Еще там не успели,-- думает он,-- еще можно что-нибудь подыскать, о, еще будет время сочинить план защиты, сообразить отпор, а теперь, теперь -- теперь она так прелестна!" Смутно и страшно в душе его, но он успевает, однако же, отложить от своих денег половину и где-то их спрятать -- иначе я не могу объяснить себе, куда могла исчезнуть целая половина этих трех тысяч, только что взятых им у отца из-под подушки. Он в Мокром уже не раз, он там уже кутил двое суток. Этот старый, большой деревянный дом ему известен, со всеми сараями, галереями. Я именно предполагаю, что часть денег скрылась тогда же, и именно в этом доме, незадолго пред арестом, в какую-нибудь щель, в расщелину, под какую-нибудь половицу, где-нибудь в углу, под кровлей -- для чего? Как для чего? Катастрофа может совершиться сейчас, конечно мы еще не обдумали, как ее встретить, да и некогда нам, да и стучит у нас в голове, да и к ней-то тянет, ну а деньги? -- деньги во всяком положении необходимы! Человек с деньгами -- везде человек. Может быть, такая расчетливость в такую минуту вам покажется неестественною? Но ведь уверяет же он сам, что еще за месяц пред тем, в один тоже самый тревожный и роковой для него момент, он отделил от трех тысяч половину и зашил себе в ладонку, и если, конечно, это неправда, что и докажем сейчас, то всё же эта идея Карамазову знакомая, он ее созерцал. Мало того, когда он уверял потом следователя, что отделил полторы тысячи в ладонку (которой никогда не бывало), то, может быть, и выдумал эту ладонку, тут же мгновенно, именно потому, что два часа пред тем отделил половину денег и спрятал куда-нибудь там в Мокром, на всякий случай, до утра, только чтобы не хранить на себе, по внезапно представившемуся вдохновению. Две бездны, господа присяжные, вспомните, что Карамазов может созерцать две бездны, и обе разом! В том доме мы искали, но не нашли. Может, эти деньги и теперь еще там, а может, и на другой день исчезли и теперь у подсудимого. Во всяком случае, арестовали его подле нее, перед ней на коленях, она лежала на кровати, он простирал к ней руки и до того забыл всё в ту минуту, что не расслышал и приближения арестующих. Он ничего еще не успел приготовить в уме своем для ответа. И он и ум его были взяты врасплох.

И вот он пред своими судьями, пред решителями судьбы своей. Господа присяжные заседатели, бывают моменты, когда, при нашей обязанности, нам самим становится почти страшно пред человеком, страшно и за человека! Это минуты созерцания того животного ужаса, когда преступник уже видит, что всё пропало, но всё еще борется, всё еще намерен бороться с вами. Это минуты, когда все инстинкты самосохранения восстают в нем разом и он, спасая себя, глядит на вас пронизывающим взглядом, вопрошающим и страдающим, ловит и изучает вас, ваше лицо, ваши мысли, ждет, с которого боку вы ударите, и создает мгновенно в сотрясающемся уме своем тысячи планов, но все-таки боится говорить, боится проговориться! Эти унизительные моменты души человеческой, это хождение ее по мытарствам, эта животная жажда самоспасения -- ужасны и вызывают иногда содрогание и сострадание к преступнику даже в следователе! И вот мы этому всему были тогда свидетелями. Сначала он был ошеломлен, и в ужасе у него вырвалось несколько слов, его сильно компрометирующих: "Кровь! Заслужил!" Но он быстро сдержал себя. Что сказать, как ответить -- всё это пока ещё у него не готово, но готово лишь одно голословное отрицание: "В смерти отца не виновен!" Вот пока наш забор, а там, за забором, мы, может быть, еще что и устроим, какую-нибудь баррикаду. Компрометирующие первые восклицания свои он спешит, предупреждая вопросы наши, объяснить тем, что считает себя виновным лишь в смерти слуги Григория. "В этой крови виновен, но кто же убил отца, господа, кто убил? Кто же мог убить его, если не я?" Слышите это: спрашивает он нас же, нас же, пришедших к нему самому с этим самым вопросом! Слышите вы это забегающее вперед словечко: "если не я", эту животную хитрость, эту наивность и эту карамазовскую нетерпеливость? Не я убил, и думать не моги, что я: "Хотел убить, господа, хотел убить,-- признается он поскорее (спешит, о, спешит ужасно!),-- но всё же неповинен, не я убил!" Он уступает нам, что хотел убить: видите, дескать, сами, как я искренен, ну так тем скорее поверьте, что не я убил. О, в этих случаях преступник становится иногда неимоверно легкомыслен и легковерен. И вот тут, совсем как бы нечаянно, следствие вдруг задало ему самый простодушный вопрос: "Да не Смердяков ли убил?" Так и случилось, чего мы ожидали: он страшно рассердился за то, что предупредили его и поймали врасплох, когда он еще не успел приготовить, выбрать и ухватить тот момент, когда вывести Смердякова будет всего вероятнее. По натуре своей он тотчас же бросился в крайность и сам начал нас изо всех сил уверять, что Смердяков не мог убить, не способен убить. Но не верьте ему, это лишь его хитрость: он вовсе, вовсе еще не отказывается от Смердякова, напротив, он еще его выставит, потому что кого же ему выставить как не его, но он сделает это в другую минуту, потому что теперь это дело пока испорчено. Он выставит его только, может быть, завтра или даже через несколько дней, приискав момент, в который сам же крикнет нам: "Видите, я сам отрицал Смердякова больше, чем вы, вы сами это помните, но теперь и я убедился: это он убил, и как же не он!" А пока он впадает с нами в мрачное и раздражительное отрицание, нетерпение и гнев подсказывают ему, однако, самое неумелое и неправдоподобное объяснение о том, как он глядел отцу в окно и как он почтительно отошел от окна. Главное, он еще не знает обстоятельств, степени показаний очнувшегося Григория. Мы приступаем к осмотру и обыску. Осмотр гневит его, но и ободряет: всех трех тысяч не разыскали, разысканы только полторы. И уж конечно, лишь в этот момент гневливого молчания и отрицания вскакивает ему в голову в первый раз в жизни идея об ладонке. Без сомнения, он чувствует сам всю невероятность выдумки и мучится, страшно мучится, как бы сделать ее вероятнее, так сочинить, чтоб уж вышел целый правдоподобный роман. В этих случаях самое первое дело, самая главная задача следствия -- не дать приготовиться, накрыть неожиданно, чтобы преступник высказал заветные идеи свои во всем выдающем их простодушии, неправдоподобности и противоречии. Заставить же говорить преступника можно лишь внезапным и как бы нечаянным сообщением ему какого-нибудь нового факта, какого-нибудь обстоятельства дела, которое по значению своему колоссально, но которого он до сих пор ни за что не предполагал и никак не мог усмотреть. Этот факт был у нас наготове, о, уже давно наготове: это показание очнувшегося слуги Григория об отворенной двери, из которой выбежал подсудимый. Про эту дверь он совсем забыл, а что Григорий мог ее видеть, и не предполагал. Эффект вышел колоссальный. Он вскочил и вдруг закричал нам: "Это Смердяков убил, Смердяков!" -- и вот выдал свою заветную, свою основную мысль, в самой неправдоподобной форме ее, ибо Смердяков мог убить лишь после того, как он поверг Григория и убежал. Когда же мы ему сообщили, что Григорий видел отпертую дверь раньше своего падения, а выходя из своей спальни, слышал стонущего за перегородкой Смердякова -- Карамазов был воистину раздавлен. Сотрудник мой, наш почтенный и остроумный Николай Парфенович, передавал мне потом, что в это мгновение ему стало его жалко до слез. И вот в это-то мгновение, чтоб поправить дело, он и спешит нам сообщить об этой пресловутой ладонке: так и быть, дескать, услышьте эту повесть! Господа присяжные, я уже выразил вам мои мысли, почему считаю всю эту выдумку об зашитых за месяц перед тем деньгах в ладонку не только нелепицей, но и самым неправдоподобным измышлением, которое только можно было приискать в данном случае. Если б даже искать на пари: что можно сказать и представить неправдоподобнее,-- то и тогда нельзя бы было выдумать хуже этого. Тут, главное, можно осадить и в прах разбить торжествующего романиста подробностями, теми самыми подробностями, которыми всегда так богата действительность и которые всегда, как совершенно будто бы незначащая и ненужная мелочь, пренебрегаются этими несчастными и невольными сочинителями и даже никогда не приходят им в голову. О, им в ту минуту не до того, их ум создает лишь грандиозное целое -- и вот смеют им предлагать этакую мелочь! Но на этом-то их и ловят! Задают подсудимому вопрос: "Ну, а где вы изволили взять материал для вашей ладонки, кто вам сшил ее?"-"Сам зашил".-"А полотно где изволили взять?" Подсудимый уже обижается, он считает это почти обидною для себя мелочью и, верите ли, искренно, искренно! Но таковы все они. "Я от рубашки моей оторвал".-"Прекрасно-с. Стало быть, в вашем белье мы завтра же отыщем эту рубашку с вырванным из нее клочком". И сообразите, господа присяжные, ведь если бы только мы нашли в самом деле эту рубашку (а как бы ее не найти в его чемодане или комоде, если бы такая рубашка в самом деле существовала),-- то ведь это уж факт, факт осязательный в пользу справедливости его показаний! Но этого он не может сообразить.-"Я не помню, может, не от рубашки, я в хозяйкин чепчик зашил".-"В какой такой чепчик?"-"Я у ней взял, у нее валялся, старая коленкоровая дрянь".-"И вы это твердо помните?"-"Нет, твердо не помню..." И сердится, сердится, а между тем представьте: как бы это не помнить? В самые страшные минуты человеческие, ну на казнь везут, вот именно эти-то мелочи и запоминаются. Он обо всем забудет, а какую-нибудь зеленую кровлю, мелькнувшую ему по дороге, или галку на кресте -- вот это он запомнит. Ведь он, зашивая ладонку свою, прятался от домашних, он должен был помнить, как унизительно страдал он от страху с иглой в руках, чтобы к нему не вошли и его не накрыли; как при первом стуке вскакивал и бежал за перегородку (в его квартире есть перегородка)... Но, господа присяжные, для чего я вам это всё сообщаю, все эти подробности, мелочи! -- воскликнул вдруг Ипполит Кириллович.-- А вот именно потому, что подсудимый стоит упорно на всей этой нелепице до самой сей минуты! Во все эти два месяца, с той самой роковой для него ночи, он ничего не разъяснил, ни одного объяснительного реального обстоятельства к прежним фантастическим показаниям своим не прибавил; всё это, дескать, мелочи, а вы верьте на честь! О, мы рады верить, мы жаждем верить, хотя бы даже на честь! Что же мы, шакалы, жаждущие крови человеческой? Дайте, укажите нам хоть один факт в пользу подсудимого, и мы обрадуемся,-- но факт осязательный, реальный, а не заключение по выражению лица подсудимого родным его братом или указание на то, что он, бия себя в грудь, непременно должен был на ладонку указывать, да еще в темноте. Мы обрадуемся новому факту, мы первые откажемся от нашего обвинения, мы поспешим отказаться. Теперь же вопиет справедливость, и мы настаиваем, мы ни от чего отказаться не можем". Ипполит Кириллович перешел тут к финалу. Он был как в лихорадке, он вопиял за пролитую кровь, за кровь отца, убитого сыном "с низкою целью ограбления". Он твердо указывал на трагическую и вопиющую совокупность фактов. "И что бы вы ни услышали от знаменитого своим талантом защитника подсудимого,-- не удержался Ипполит Кириллович,-- какие бы ни раздались здесь красноречивые и трогательные слова, бьющие в вашу чувствительность, всё же вспомните, что в эту минуту вы в святилище нашего правосудия. Вспомните, что вы защитники правды нашей, защитники священной нашей России, ее основ, ее семьи, ее всего святого! Да, вы здесь представляете Россию в данный момент, и не в одной только этой зале раздастся ваш приговор, а на всю Россию, и вся Россия выслушает вас как защитников и судей своих и будет ободрена или удручена приговором вашим. Не мучьте же Россию и ее ожидания, роковая тройка наша несется стремглав и, может, к погибели. И давно уже в целой России простирают руки и взывают остановить бешеную, беспардонную скачку. И если сторонятся пока еще другие народы от скачущей сломя голову тройки, то, может быть, вовсе не от почтения к ней, как хотелось поэту, а просто от ужаса -- это заметьте. От ужаса, а может, и от омерзения к ней, да и то еще хорошо, что сторонятся, а пожалуй, возьмут да и перестанут сторониться, и станут твердою стеной перед стремящимся видением, и сами остановят сумасшедшую скачку нашей разнузданности, в видах спасения себя, просвещения и цивилизации! Эти тревожные голоса из Европы мы уже слышали. Они раздаваться уже начинают. Не соблазняйте же их, не копите их всё нарастающей ненависти приговором, оправдывающим убийство отца родным сыном!.."

Одним словом, Ипполит Кириллович хоть и очень увлекся, но кончил-таки патетически -- и, действительно, впечатление, произведенное им, было чрезвычайное. Сам он, окончив речь свою, поспешно вышел и, повторяю, почти упал в другой комнате в обморок. Зала не аплодировала, но серьезные люди были довольны. Не так довольны были только одни дамы, но всё же и им понравилось красноречие, тем более что за последствия они совсем не боялись и ждали всего от Фетюковича: "наконец-то он заговорит и, уж конечно, всех победит!" Все поглядывали на Митю; всю речь прокурора он просидел молча, сжав руки, стиснув зубы, потупившись. Изредка только подымал голову и прислушивался. Особенно, когда заговорили о Грушеньке. Когда прокурор передавал о ней мнение Ракитина, в лице его выразилась презрительная и злобная улыбка, и он довольно слышно проговорил: "Бернары!" Когда же Ипполит Кириллович сообщал о том, как он допрашивал и мучил его в Мокром, Митя поднял голову и прислушивался со страшным любопытством. В одном месте речи как будто хотел даже вскочить и что-то крикнуть, но, однако, осилил себя и только презрительно вскинул плечами. Про этот финал речи, именно про подвиги прокурора в Мокром, при допросе преступника, потом у нас в обществе говорили и над Ипполитом Кирилловичем подсмеивались: "Не утерпел, дескать, человек, чтобы не похвастаться своими способностями". Заседание было прервано, но на очень короткий срок, на четверть часа, много на двадцать минут. В публике раздавались разговоры и восклицания. Я иные запомнил:

-- Серьезная речь! -- нахмуренно заметил господин в одной группе.

-- Психологии навертел уж много,-- раздался другой голос.

-- Да ведь все правда, неотразимая истина!

-- Да, это он мастер.

-- Итог подвел.

-- И нам, и нам тоже итог подвел,-- присоединился третий голос,-- в начале-то речи, помните, что все такие же, как Федор Павлович?

-- И в конце тоже. Только он это соврал.

-- Да и неясности были.

-- Увлекся маленько.

-- Несправедливо, несправедливо-с.

-- Ну нет, все-таки ловко. Долго ждал человек, а вот и сказал, хе-хе!

-- Что-то защитник скажет?

В другой группе:

-- А петербургского-то он напрасно сейчас задел: "биющих-то на чувствительность" помните?

-- Да, это он неловко.

-- Поспешил.

-- Нервный человек-с.

-- Вот мы смеемся, а каково подсудимому?

-- Да-с. Митеньке-то каково?

-- А вот что-то защитник скажет?

В третьей группе:

-- Это какая такая дама, с лорнетом, толстая, с краю сидит?

-- Это генеральша одна, разводка, я ее знаю.

-- То-то, с лорнетом.

-- Шушера.

-- Ну нет, пикантненькая.

-- Подле нее через два места сидит блондиночка, та лучше.

-- А ловко они его тогда в Мокром накрыли, а?

-- Ловко-то ловко. Опять рассказал. Ведь он про это здесь по домам уж сколько рассказывал.

-- И теперь не утерпел. Самолюбие.

-- Обиженный человек, хе-хе!

-- И обидчивый. Да и реторики много, фразы длинные.

-- Да и пугает, заметьте, всё пугает. Про тройку-то помните? "Там Гамлеты, а у нас еще пока Карамазовы!" Это он ловко.

-- Это он либерализму подкуривал. Боится!

-- Да и адвоката боится.

-- Да, что-то скажет господин Фетюкович?

-- Ну, что бы ни сказал, а наших мужичков не прошибет.

-- Вы думаете?

В четвертой группе:

-- А про тройку-то ведь у него хорошо, это где про народы-то.

-- И ведь правда, помнишь, где он говорит, что народы не будут ждать.

-- А что?

-- Да в английском парламенте уж один член вставал на прошлой неделе, по поводу нигилистов, и спрашивал министерство: не пора ли ввязаться в варварскую нацию, чтобы нас образовать. Ипполит это про него, я знаю, что про него. Он на прошлой неделе об этом говорил.

-- Далеко куликам.

-- Каким куликам? Почему далеко?

-- А мы запрем Кронштадт да и не дадим им хлеба. Где они возьмут?

-- А в Америке? Теперь в Америке.

-- Врешь.

Но зазвонил колокольчик, всё бросилось на места. Фетюкович взошел на кафедру.

X
Речь защитника. Палка о двух концах

Всё затихло, когда раздались первые слова знаменитого оратора. Вся зала впилась в него глазами. Начал он чрезвычайно прямо, просто и убежденно, но без малейшей заносчивости. Ни малейшей попытки на красноречие, на патетические нотки, на звенящие чувством словечки. Это был человек, заговоривший в интимном кругу сочувствующих людей. Голос у него был прекрасный, громкий и симпатичный, и даже в самом голосе этом как будто заслышалось уже нечто искреннее и простодушное. Но всем тотчас же стало понятно, что оратор может вдруг подняться до истинно патетического -- и "ударить по сердцам с неведомою силой". Говорил он, может быть, неправильнее Ипполита Кирилловича, но без длинных фраз и даже точнее. Одно не понравилось было дамам: он всё как-то изгибался спиной, особенно в начале речи, не то что кланяясь, а как бы стремясь и летя к своим слушателям, причем нагибался именно как бы половиной своей длинной спины, как будто в середине этой длинной и тонкой спины его был устроен такой шалнер, так что она могла сгибаться чуть не под прямым углом. В начале речи говорил как-то раскидчиво, как будто без системы, схватывая факты наразбив, а в конце концов вышло целое. Речь его можно было бы разделить на две половины: первая половина -- это критика, это опровержение обвинения, иногда злое и саркастическое. Но во второй половине речи как бы вдруг изменил и тон и даже прием свой и разом возвысился до патетического, а зала как будто ждала того и вся затрепетала от восторга. Он прямо подошел к делу и начал с того, что хотя поприще его и в Петербурге, но он уже не первый раз посещает города России для защиты подсудимых, но таких, в невинности которых он или убежден, или предчувствует ее заранее. "То же самое произошло со мной и в настоящем случае,-- объяснил он.-- Даже только из одних первоначальных газетных корреспонденции мне уже мелькнуло нечто, чрезвычайно меня поразившее в пользу подсудимого. Одним словом, меня прежде всего заинтересовал некоторый юридический факт, хотя и часто повторяющийся в судебной практике, но никогда, мне кажется, в такой полноте и с такими характерными особенностями, как в настоящем деле. Факт этот надо бы мне формулировать лишь в финале моей речи, когда я закончу мое слово, но, однако, я выскажу мою мысль и в самом начале, ибо имею слабость приступать прямо к предмету, не припрятывая эффектов и не экономизируя впечатлений. Это, может быть, с моей стороны нерасчетливо, но зато искренно. Эта мысль моя, формула моя -- следующая: подавляющая совокупность фактов против подсудимого и в то же время ни одного факта, выдерживающего критику, если рассматривать его единично, самого по себе! Следя далее по слухам и по газетам, я утверждался в моей мысли всё более и более, и вдруг я получил от родных подсудимого приглашение защищать его. Я тотчас же поспешил сюда и здесь уже окончательно убедился. Вот чтобы разбить эту страшную совокупность фактов и выставить недоказанность и фантастичность каждого обвиняющего факта в отдельности, я и взялся защищать это дело".

Так начал защитник и вдруг возгласил: "Господа присяжные заседатели, я здесь человек свежий. Все впечатления легли на меня непредвзято. Подсудимый, буйный характером и разнузданный, не обидел меня предварительно, как сотню, может быть, лиц в этом городе, отчего многие и предупреждены против него заранее. Конечно, и я сознаюсь, что нравственное чувство здешнего общества возбуждено справедливо: подсудимый буен и необуздан. В здешнем обществе его, однако же, принимали, даже в семействе высокоталантливого обвинителя он был обласкан. (Nota bene. При этих словах в публике раздались два-три смешка, хотя и быстро подавленные, но всеми замеченные. Всем у нас было известно, что прокурор допускал к себе Митю против воли, потому единственно, что его почему-то находила любопытным прокурорша -- дама в высшей степени добродетельная и почтенная, но фантастическая и своенравная и любившая в некоторых случаях, преимущественно в мелочах, оппонировать своему супругу. Митя, впрочем, посещал их дом довольно редко). Тем не менее я осмелюсь допустить,-- продолжал защитник,-- что даже и в таком независимом уме и справедливом характере, как у моего оппонента, могло составиться против моего несчастного клиента некоторое ошибочное предубеждение. О, это так натурально: несчастный слишком заслужил, чтобы к нему относились даже с предубеждением. Оскорбленное же нравственное и, еще пуще того, эстетическое чувство иногда бывает неумолимо. Конечно, в высокоталантливой обвинительной речи мы услышали все строгий анализ характера и поступков подсудимого, строгое критическое отношение к делу, а главное, выставлены были такие психологические глубины для объяснения нам сути дела, что проникновение в эти глубины не могло бы вовсе состояться при сколько-нибудь намеренно и злостно предубежденном отношении к личности подсудимого. Но ведь есть вещи, которые даже хуже, даже гибельнее в подобных случаях, чем самое злостное и преднамеренное отношение к делу. Именно, если нас, например, обуяет некоторая, так сказать, художественная игра, потребность художественного творчества, так сказать, создания романа, особенно при богатстве психологических даров, которыми бог оделил наши способности. Еще в Петербурге, еще только собираясь сюда, я был предварен -- да и сам знал безо всякого предварения, что встречу здесь оппонентом глубокого и тончайшего психолога, давно уже заслужившего этим качеством своим некоторую особливую славу в нашем молодом еще юридическом мире. Но ведь психология, господа, хоть и глубокая вещь, а все-таки похожа на палку о двух концах (смешок в публике). О, вы, конечно, простите мне тривиальное сравнение мое; я слишком красноречиво говорить не мастер. Но вот, однако же, пример -- беру первый попавшийся из речи обвинителя. Подсудимый, ночью, в саду, убегая перелезает через забор и повергает медным пестом вцепившегося в его ногу лакея. Затем тотчас же соскакивает обратно в сад и целых пять минут хлопочет над поверженным, стараясь угадать: убил он его или нет? И вот обвинитель ни за что не хочет поверить в справедливость показания подсудимого, что соскочил он к старику Григорию из жалости. "Нет, дескать, может ли быть такая чувствительность в такую минуту; это-де неестественно, а соскочил он именно для того, чтоб убедиться: жив или убит единственный свидетель его злодеяния, а стало быть, тем и засвидетельствовал, что он совершил это злодеяние, так как не мог соскочить в сад по какому-нибудь другому поводу, влечению или чувству". Вот психология; но возьмем ту же самую психологию и приложим ее к делу, но только с другого конца, и выйдет совсем не менее правдоподобно. Убийца соскакивает вниз из предосторожности, чтоб убедиться, жив или нет свидетель, а между тем только что оставил в кабинете убитого им отца своего, по свидетельству самого же обвинителя, колоссальную на себя улику в виде разорванного пакета, на котором было написано, что в нем лежали три тысячи. "Ведь унеси он этот пакет с собою, то никто бы и не узнал в целом мире, что был и существовал пакет, а в нем деньги, и что, стало быть, деньги были ограблены подсудимым". Это изречение самого обвинителя. Ну так на одно, видите ли, не хватило предосторожности, потерялся человек, испугался и убежал, оставив на полу улику, а как вот минуты две спустя ударил и убил другого человека, то тут сейчас же является самое бессердечное и расчетливое чувство предосторожности к нашим услугам. Но пусть, пусть это так и было: в том-то де и тонкость психологии, что при таких обстоятельствах я сейчас же кровожаден и зорок, как кавказский орел, а в следующую минуту слеп и робок, как ничтожный крот. Но если уж я так кровожаден и жестоко расчетлив, что, убив, соскочил лишь для того, чтобы посмотреть, жив ли на меня свидетель или нет, то к чему бы, кажется, возиться над этою новою жертвою моей целых пять минут, да еще нажить, пожалуй, новых свидетелей? К чему мочить платок, обтирая кровь с головы поверженного, с тем чтобы платок этот послужил потом против меня же уликой? Нет, если мы уж так расчетливы и жестокосерды, то не лучше ли бы было, соскочив, просто огорошить поверженного слугу тем же самым пестом еще и еще раз по голове, чтоб уж убить его окончательно и, искоренив свидетеля, снять с сердца всякую заботу? И наконец, я соскакиваю, чтобы проверить, жив или нет на меня свидетель, и тут же на дорожке оставляю другого свидетеля, именно этот самый пестик, который я захватил у двух женщин и которые обе всегда могут признать потом этот пестик за свой и засвидетельствовать, что это я у них его захватил. И не то что забыл его на дорожке, обронил в рассеянности, в потерянности: нет, мы именно отбросили наше оружие, потому что нашли его шагах в пятнадцати от того места, где был повержен Григорий. Спрашивается, для чего же мы так сделали? А вот именно потому и сделали, что нам горько стало, что мы человека убили, старого слугу, а потому в досаде, с проклятием и отбросили пестик, как оружие убийства, иначе быть не могло, для чего же его было бросать с такого размаху? Если же могли почувствовать боль и жалость, что человека убили, то, конечно, уж потому, что отца не убили: убив отца, не соскочили бы к другому поверженному из жалости, тогда уже было бы иное чувство, не до жалости бы было тогда, а до самоспасения, и это, конечно, так. Напротив, повторяю, размозжили бы ему череп окончательно, а не возились бы с ним пять минут. Явилось место жалости и доброму чувству именно потому, что была пред тем чиста совесть. Вот, стало быть, другая уж психология. Я ведь нарочно, господа присяжные, прибегнул теперь сам к психологии, чтобы наглядно показать, что из нее можно вывесть всё что угодно. Всё дело, в каких она руках. Психология подзывает на роман даже самых серьезных людей, и это совершенно невольно. Я говорю про излишнюю психологию, господа присяжные, про некоторое злоупотребление ею". Здесь опять послышались одобрительные смешки в публике, и всё по адресу прокурора. Не буду приводить всей речи защитника в подробности, возьму только некоторые из нее места, некоторые главнейшие пункты.

XI
Денег не было. Грабежа не было

Был один пункт, даже всех поразивший в речи защитника, а именно полное отрицание существования этих роковых трех тысяч рублей, а стало быть, и возможности их грабежа.

"Господа присяжные заседатели,-- приступил защитник,-- в настоящем деле всякого свежего и непредубежденного человека поражает одна характернейшая особенность, а именно: обвинение в грабеже и в то же время совершенная невозможность фактически указать на то: что именно было ограблено? Ограблены, дескать, деньги, именно три тысячи -- а существовали ли они в самом деле -- этого никто не знает. Рассудите: во-первых, как мы узнали, что были три тысячи, и кто их видел? Видел их и указал на то, что они были уложены в пакет с надписью, один только слуга Смердяков. Он же сообщил о сем сведении еще до катастрофы подсудимому и его брату Ивану Федоровичу. Дано было тоже знать госпоже Светловой. Но все эти три лица сами этих денег, однако, не видали, видел опять-таки лишь Смердяков, но тут сам собою вопрос: если и правда, что они были и что видел их Смердяков, то когда он их видел в последний раз? А что, если барин эти деньги из-под постели вынул и опять положил в шкатулку, ему не сказавши? Заметьте, по словам Смердякова, деньги лежали под постелью, под тюфяком, подсудимый должен был их вырвать из-под тюфяка, и однако же, постель была ничуть не помята, и об этом старательно записано в протокол. Как мог подсудимый совсем-таки ничего не помять в постели и вдобавок с окровавленными еще руками не замарать свежейшего, тонкого постельного белья, которое нарочно на этот раз было постлано? Но скажут нам: а пакет-то на полу? Вот об этом-то пакете и стоит поговорить. Давеча я был даже несколько удивлен: высокоталантливый обвинитель, заговорив об этом пакете, вдруг сам -- слышите, господа, сам -- заявил про него в своей речи, именно в том месте, где он указывает на нелепость предположения, что убил Смердяков: "Не было бы этого пакета, не останься он на полу как улика, унеси его грабитель с собою, то никто бы и не узнал в целом мире, что был пакет, а в нем деньги, и что, стало быть, деньги были ограблены подсудимым". Итак, единственно только этот разорванный клочок бумаги с надписью, даже по признанию самого обвинителя, и послужил к обвинению подсудимого в грабеже, "иначе-де не узнал бы никто, что был грабеж, а может быть, что были и деньги" Но неужели одно то, что этот клочок валялся на полу, есть доказательство, что в нем были деньги и что деньги эти ограблены? "Но, отвечают, ведь видел их в пакете Смердяков", но когда, когда он их видел в последний раз, вот об чем я спрашиваю? Я говорил с Смердяковым, и он мне сказал, что видел их за два дня пред катастрофой! Но почему же я не могу предположить, например, хоть такое обстоятельство, что старик Федор Павлович, запершись дома, в нетерпеливом истерическом ожидании своей возлюбленной вдруг вздумал бы, от нечего делать, вынуть пакет и его распечатать: "Что, дескать, пакет, еще, пожалуй, и не поверит, а как тридцать-то радужных в одной пачке ей покажу, небось сильнее подействует, потекут слюнки",-- и вот он разрывает конверт, вынимает деньги, а конверт бросает на пол властной рукой хозяина и уж, конечно, не боясь никакой улики. Послушайте, господа присяжные, есть ли что возможнее такого предположения и такого факта? Почему это невозможно? Но ведь если хоть что-нибудь подобное могло иметь место, то ведь тогда обвинение в грабеже само собою уничтожается: не было денег, не было, стало быть, и грабежа. Если пакет лежал на полу как улика, что в нем были деньги, то почему я не могу утверждать обратное, а именно, что пакет валялся на полу именно потому, что в нем уже не было денег, взятых из него предварительно самим хозяином? "Да, но куда ж в таком случае делись деньги, если их выбрал из пакета сам Федор Павлович, в его доме при обыске не нашли?" Во-первых, в шкатулке у него часть денег нашли, а во-вторых, он мог вынуть их еще утром, даже еще накануне, распорядиться ими иначе, выдать их, отослать, изменить, наконец, свою мысль, свой план действий в самом основании и при этом совсем даже не найдя нужным докладываться об этом предварительно Смердякову? А ведь если существует хотя бы даже только возможность такого предположения, то как же можно столь настойчиво и столь твердо обвинять подсудимого, что убийство совершено им для грабежа и что действительно существовал грабеж? Ведь мы, таким образом, вступаем в область романов. Ведь если утверждать, что такая-то вещь ограблена, то надобно указать эту вещь или по крайней мере доказать непреложно, что она существовала. А ее даже никто и не видал. Недавно в Петербурге один молодой человек, почти мальчик, восемнадцати лет, мелкий разносчик с лотка, вошел среди бела дня с топором в меняльную лавку и с необычайною, типическою дерзостью убил хозяина лавки и унес с собою тысячу пятьсот рублей денег. Часов через пять он был арестован, на нем, кроме пятнадцати рублей, которые он уже успел истратить, нашли все эти полторы тысячи. Кроме того, воротившийся после убийства в лавку приказчик сообщил полиции не только об украденной сумме, но и из каких именно денег она состояла, то есть сколько было кредиток радужных, сколько синих, сколько красных, сколько золотых монет и каких именно, и вот на арестованном убийце именно такие же деньги и монеты и найдены. Вдобавок ко всему последовало полное и чистосердечное признание убийцы в том, что он убил и унес с собою эти самые деньги. Вот это, господа присяжные, я называю уликой! Вот тут уж я знаю, вижу, осязаю деньги и не могу сказать, что их нет или не было. Так ли в настоящем случае? А между тем ведь дело идет о жизни и смерти, о судьбе человека. "Так, скажут, но ведь он в ту же ночь кутил, сорил деньгами, у него обнаружено полторы тысячи рублей -- откуда же он взял их?" Но ведь именно потому, что обнаружено было всего только полторы тысячи, а другой половины суммы ни за что не могли отыскать и обнаружить, именно тем и доказывается, что эти деньги могли быть совсем не те, совсем никогда не бывшие ни в каком пакете. По расчету времени (и уже строжайшему) дознано и доказано предварительным следствием, что подсудимый, выбежав от служанок к чиновнику Перхотину, домой не заходил, да и никуда не заходил, а затем всё время был на людях, а стало быть, не мог отделить от трех тысяч половины и куда-нибудь спрятать в городе. Вот именно это соображение и было причиною предположения обвинителя, что деньги где-то спрятаны в расщелине в селе Мокром. Да уж не в подвалах ли Удольфского замка, господа? Ну не фантастическое ли, не романическое ли это предположение. И заметьте, ведь уничтожься только это одно предположение, то есть что спрятано в Мокром,-- и всё обвинение в грабеже взлетает на воздух, ибо где же, куда же девались тогда эти полторы тысячи? Каким чудом они могли исчезнуть, если доказано, что подсудимый никуда не заходил? И такими-то романами мы готовы погубить жизнь человеческую! Скажут: "Все-таки он не умел объяснить, где взял эти полторы тысячи, которые на нем обнаружены, кроме того, все знали, что до этой ночи у него не было денег".

А кто же это знал? Но подсудимый дал ясное и твердое показание о том, откуда взял деньги, и если хотите, господа присяжные заседатели, если хотите,-- никогда ничего не могло и не может быть вероятнее этого показания и, кроме того, более совместного с характером и душой подсудимого. Обвинению понравился собственный роман: человек с слабою волей, решившийся взять три тысячи, столь позорно ему предложенные невестой его, не мог, дескать, отделить половину и зашить ее в ладонку, напротив, если б и зашил, то расшивал бы каждые два дня и отколупывал бы по сотне и таким образом извел бы всё в один месяц. Вспомните, всё это было изложено тоном, не терпящим никаких возражений. Ну а что, если дело происходило вовсе не так, а ну как вы создали роман, а в нем совсем другое лицо? В том-то и дело, что вы создали другое лицо! Возразят, пожалуй: "Есть свидетели, что он прокутил в селе Мокром все эти три тысячи, взятые у госпожи Верховцевой, за месяц перед катастрофой, разом, как одну копейку, стало быть, не мог отделить от них половину". Но кто же эти свидетели? Степень достоверности этих свидетелей на суде уже обнаружилась. Кроме того, в чужой руке ломоть всегда больше кажется. Наконец, никто из этих свидетелей денег этих сам не считал, а лишь судил на свой глаз. Ведь показал же свидетель Максимов, что у подсудимого было в руках двадцать тысяч. Видите, господа присяжные, так как психология о двух концах, то уж позвольте мне и тут другой конец приложить, и посмотрим, то ли выйдет.

За месяц до катастрофы подсудимому были вверены для отсылки по почте три тысячи рублей госпожою Верховцевой, но вопрос: справедливо ли, что были вверены с таким позором и с таким унижением, как провозглашено было давеча? В первом показании о том же предмете у госпожи Верховцевой выходило не так, совершенно не так; во втором же показании мы слышали лишь крики озлобления, отмщения, крики долго таившейся ненависти. Но уж одно то, что свидетельница раз в первом показании своем показала неверно, дает право нам заключить, что и второе показание могло быть неверно. Обвинитель "не хочет, не смеет" (его слова) дотрогиваться до этого романа. Ну и пусть, я тоже не стану дотрогиваться, но, однако, позволю себе лишь заметить, что если чистая и высоконравственная особа, какова бесспорно и есть высокоуважаемая госпожа Верховцева, если такая особа, говорю я, позволяет себе вдруг, разом, на суде, изменить первое свое показание, с прямою целью погубить подсудимого, то ясно и то, что это показание ее было сделано не беспристрастно, не хладнокровно. Неужели же у нас отнимут право заключить, что отомщавшая женщина могла многое преувеличить? Да, именно преувеличить тот стыд и позор, с которым были ею предложены деньги. Напротив, они были предложены именно так, что их еще можно было принять, особенно такому легкомысленному человеку, как наш подсудимый. Главное, он имел тогда в виду скорое получение от отца этих должных ему по расчету трех тысяч. Это легкомысленно, но именно по легкомыслию своему он и был твердо уверен, что тот их выдаст ему, что он их получит и, стало быть, всегда может отправить вверенные ему госпожою Верховцевой деньги по почте и расквитаться с долгом. Но обвинитель ни за что не хочет допустить, что он мог в тот же день, в день обвинения, отделить из полученных денег половину и зашить в ладонку: "не таков, дескать, это характер, не мог иметь таких чувств". Но ведь сами же вы кричали, что широк Карамазов, сами же вы кричали про две крайние бездны, которые может созерцать Карамазов. Карамазов именно такая натура о двух сторонах, о двух безднах, что при самой безудержной потребности кутежа может остановиться, если что-нибудь его поразит с другой стороны. А ведь другая-то сторона -- любовь, именно вот эта новая загоревшаяся тогда как порох любовь, а на эту любовь нужны деньги, и нужнее, о! гораздо нужнее, чем даже на кутеж с этою самою возлюбленною. Скажет она ему: "Твоя, не хочу Федора Павловича", и он схватит ее и увезет -- так было бы на что увезти. Это ведь важнее кутежа. Карамазову ль этого не понять? Да он именно этим и болен был, этою заботой,-- что ж невероятного, что он отделил эти деньги и припрятал на всякий случай? Но вот, однако, время уходит, а Федор Павлович трех тысяч подсудимому не выдает, напротив, слышно, что определил их именно на то, чтобы сманить ими его же возлюбленную. "Если не отдаст Федор Павлович,-- думает он,-- то ведь я перед Катериной Ивановной выйду вором". И вот у него рождается мысль, что эти же полторы тысячи, которые он продолжает носить на себе в этой ладонке, он придет, положит пред госпожою Верховцевой и скажет ей: "Я подлец, но не вор". И вот, стало быть, уже двойная причина хранить эти полторы тысячи как зеницу ока, отнюдь не расшивать ладонку и не отколупывать по сту рублей. Отчего откажете вы подсудимому в чувстве чести? Нет, чувство чести в нем есть, положим неправильное, положим весьма часто ошибочное, но оно есть, есть до страсти, и он доказал это. Но вот, однако же, дело усложняется, мучения ревности достигают высшей степени, и всё те же, всё прежние два вопроса обрисовываются всё мучительнее и мучительнее в воспаленном мозгу подсудимого: "Отдам Катерине Ивановне: на какие же средства увезу я Грушеньку?" Если он безумствовал так, и напивался, и бушевал по трактирам во весь этот месяц, то это именно, может быть, потому, что самому было горько, невмочь переносить. Эти два вопроса до того наконец обострились, что довели его наконец до отчаяния. Он послал было своего младшего брата к отцу просить у него эти три тысячи в последний раз, но, не дождавшись ответа, ворвался сам и кончил тем, что избил старика при свидетелях. После этого получить, значит, уже не у кого, избитый отец не даст. В тот же день вечером он бьет себя по груди, именно по верхней части груди, где эта ладонка, и клянется брату, что у него есть средство не быть подлецом, но что все-таки он останется подлецом, ибо предвидит, что не воспользуется средством, не хватит силы душевной, не хватит характера. Почему, почему обвинение не верит показанию Алексея Карамазова, данному так чисто, так искренно, неподготовленно и правдоподобно? Почему, напротив, заставляет меня верить деньгам в какой-то расщелине, в подвалах Удольфского замка? В тот же вечер, после разговора с братом, подсудимый пишет это роковое письмо, и вот это-то письмо и есть самое главное, самое колоссальное уличение подсудимого в грабеже! "Буду просить у всех людей, а не дадут люди, убью отца и возьму у него под тюфяком, в пакете с розовою ленточкой, только бы уехал Иван" -- полная-де программа убийства, как же не он? "Совершилось по написанному!" -- восклицает обвинение. Но, во-первых, письмо пьяное и написано в страшном раздражении; во-вторых, опять-таки о пакете он пишет со слов Смердякова, потому что сам пакета не видал, а в-третьих, написано-то оно написано, но совершилось ли по написанному, это чем доказать? Достал ли подсудимый пакет под подушкой, нашел ли деньги, существовали ли они даже? Да и за деньгами ли подсудимый побежал, припомните, припомните! Он побежал сломя голову не грабить, а лишь узнать, где она, эта женщина, его сокрушившая,-- не по программе, стало быть, не по написанному он побежал, то есть не для обдуманного грабежа, а побежал внезапно, нечаянно, в ревнивом бешенстве! "Да, скажут, но все-таки, прибежав и убив, захватил и деньги". Да, наконец, убил ли он еще или нет? Обвинение в грабеже я отвергаю с негодованием: нельзя обвинять в грабеже, если нельзя указать с точностью, что именно ограблено, это аксиома! Но убил ли еще он, без грабежа-то убил ли? Это-то доказано ли? Уж не роман ли и это?"

XII
Да и убийства не было

"Позвольте, господа присяжные, тут жизнь человеческая, и надо быть осторожнее. Мы слышали, как обвинение само засвидетельствовало, что до самого последнего дня, до сегодня, до дня суда, колебалось обвинить подсудимого в полной и совершенной преднамеренности убийства, колебалось до самого этого рокового "пьяного" письма, представленного сегодня суду. "Совершилось как по писаному!" Но опять-таки повторяю: он побежал к ней, за ней, единственно только узнать, где она. Ведь это факт непреложный. Случись она дома, он никуда бы не побежал, а остался при ней и не сдержал бы того, что в письме обещал. Он побежал нечаянно и внезапно, а о "пьяном" письме своем он, может быть, вовсе тогда и не помнил. "Захватил, дескать, пестик" -- и помните, как из этого одного пестика нам вывели целую психологию: почему-де он должен был принять этот пестик за оружие, схватить его как оружие, и проч., и проч. Тут мне приходит в голову одна самая обыкновенная мысль: ну что, если б этот пестик лежал не на виду, не на полке, с которой схватил его подсудимый, а был прибран в шкаф? -- ведь подсудимому не мелькнул бы он тогда в глаза, и он бы убежал без оружия, с пустыми руками, и вот, может быть, никого бы тогда и не убил. Каким же образом я могу заключать о пестике как о доказательстве вооружения и преднамерения? Да, но он кричал по трактирам, что убьет отца, а за два дня, в тот вечер, когда написал свое пьяное письмо, был тих и поссорился в трактире лишь с одним только купеческим приказчиком, "потому-де, что Карамазов не мог не поссориться". А я отвечу на это, что уж если замыслил такое убийство, да еще по плану, по написанному, то уж наверно бы не поссорился и с приказчиком, да, может быть, и в трактир не зашел бы вовсе, потому что душа, замыслившая такое дело, ищет тишины и стушевки, ищет исчезновения, чтобы не видали, чтобы не слыхали: "Забудьте-де обо мне, если можете", и это не по расчету только, а по инстинкту. Господа присяжные, психология о двух концах, и мы тоже умеем понимать психологию. Что же до всех этих трактирных криков во весь этот месяц, то мало ли раз кричат дети али пьяные гуляки, выходя из кабаков и ссорясь друг с другом: "Я убью тебя", но ведь не убивают же. Да и самое это роковое письмо -- ну не пьяное ли оно раздражение тоже, не крик ли из кабака выходящего: убью, дескать, всех вас убью! Почему не так, почему не могло быть так? Почему это письмо роковое, почему, напротив, оно не смешное? А вот именно потому, что найден труп убитого отца, потому что свидетель видел подсудимого в саду, вооруженного и убегающего, и сам был повержен им, стало быть, и совершилось всё по написанному, а потому и письмо не смешное, а роковое. Слава богу, мы дошли до точки: "коли был в саду, значит, он и убил". Этими двумя словечками: коли был, так уж непременно и значит, всё исчерпывается, всё обвинение -- "был, так и значит". А если не значит, хотя бы и был? О, я согласен, что совокупность фактов, совпадение фактов действительно довольно красноречивы. Но рассмотрите, однако, все эти факты отдельно, не внушаясь их совокупностью: почему, например, обвинение ни за что не хочет допустить правдивости показания подсудимого, что он убежал от отцова окошка? Вспомните даже сарказмы, в которые пускается здесь обвинение насчет почтительности и "благочестивых" чувств, вдруг обуявших убийцу. А что, если и в самом деле тут было нечто подобное, то есть хоть не почтительность чувств, но благочестивость чувств? "Должно быть, мать за меня замолила в эту минуту",-- показывает на следствии подсудимый, и вот он убежал, чуть лишь уверился, что Светловой у отца в доме нет. "Но он не мог увериться чрез окно",-- возражает нам обвинение. А почему же не мог? Ведь окно отворилось же на поданные подсудимым знаки. Тут могло быть произнесено одно какое-нибудь такое слово Федором Павловичем, мог вырваться какой-нибудь такой крик -- и подсудимый мог вдруг удостовериться, что Светловой тут нет. Почему непременно предполагать так, как мы воображаем, как предположили воображать? В действительности может мелькнуть тысяча вещей, ускользающих от наблюдения самого тонкого романиста. "Да, но Григорий видел дверь отворенною, а стало быть, подсудимый был в доме наверно, а стало быть, и убил". Об этой двери, господа присяжные... Видите ли, об отворенной этой двери свидетельствует лишь одно лицо, бывшее, однако, в то время в таком состоянии само, что... Но пусть, пусть была дверь отворена, пусть подсудимый отперся, солгал из чувства самозащиты, столь понятного в его положении, пусть, пусть он проник в дом, был в доме -- ну и что же, почему же непременно коли был, то и убил? Он мог ворваться, пробежать по комнатам, мог оттолкнуть отца, мог даже ударить отца, но, удостоверившись, что Светловой нет у него, убежал, радуясь, что ее нет и что убежал, отца не убив. Именно потому, может быть, и соскочил через минуту с забора к поверженному им в азарте Григорию, что в состоянии был ощущать чувство чистое, чувство сострадания и жалости, потому что убежал от искушения убить отца, потому что ощущал в себе сердце чистое и радость, что не убил отца. Красноречиво до ужаса описывает нам обвинитель страшное состояние подсудимого в селе Мокром, когда любовь вновь открылась ему, зовя его в новую жизнь, и когда ему уже нельзя было любить, потому что сзади был окровавленный труп отца его, а за трупом казнь. И однако же, обвинитель все-таки допустил любовь, которую и объяснил по своей психологии: "Пьяное, дескать, состояние, преступника везут на казнь, еще долго ждать, и проч., и проч.". Но не другое ли вы создали лицо, господин обвинитель, опять-таки спрашиваю? Так ли, так ли груб и бездушен подсудимый, что мог еще думать в тот момент о любви и о вилянии пред судом, если бы действительно на нем была кровь отца? Нет, нет и нет! Только что открылось, что она его любит, зовет с собою, сулит ему новое счастье,-- о, клянусь, он должен был тогда почувствовать двойную, тройную потребность убить себя и убил бы себя непременно, если бы сзади его лежал труп отца! О нет, не забыл бы, где лежат его пистолеты! Я знаю подсудимого: дикая, деревянная бессердечность, взведенная на него обвинением, несовместна с его характером. Он бы убил себя, это наверно; он не убил себя именно потому, что "мать замолила о нем", и сердце его было неповинно в крови отца. Он мучился, он горевал в ту ночь в Мокром лишь о поверженном старике Григории и молил про себя бога, чтобы старик встал и очнулся, чтоб удар его был несмертелен и миновала бы казнь за него.

Почему не принять такое толкование событий? Какое мы имеем твердое доказательство, что подсудимый нам лжет? А вот труп-то отца, укажут нам тотчас же снова: он выбежал, он не убил, ну так кто же убил старика?

Повторяю, тут вся логика обвинения: кто же убил, как не он? Некого, дескать, поставить вместо него. Господа присяжные заседатели, так ли это? Впрямь ли, действительно ли уж так-таки совсем некого поставить? Мы слышали, как обвинение перечло по пальцам всех бывших и всех перебывавших в ту ночь в этом доме. Нашлось пять человек. Трое из них, я согласен, вполне невменяемы: это сам убитый, старик Григорий и жена его. Остаются, стало быть, подсудимый и Смердяков, и вот обвинитель с пафосом восклицает, что подсудимый потому указывает на Смердякова, что не на кого больше ему указать, что будь тут кто-нибудь шестой, даже призрак какого-либо шестого, то подсудимый сам бы тотчас бросил обвинять Смердякова, устыдившись сего, а показал бы на этого шестого. Но, господа присяжные, почему бы я не мог заключить совершенно обратно? Стоят двое: подсудимый и Смердяков -- почему же мне не сказать, что вы обвиняете моего клиента единственно потому, что вам некого обвинять? А некого лишь потому, что вы совершенно предвзято заранее исключили Смердякова из всякого подозрения. Да, правда, на Смердякова показывают лишь сам подсудимый, два брата его, Светлова, и только. Но ведь есть же и еще кое-кто из показывающих: это некоторое, хотя и неясное брожение в обществе какого-то вопроса, какого-то подозрения, слышен какой-то неясный слух, чувствуется, что существует какое-то ожидание. Наконец, свидетельствует и некоторое сопоставление фактов, весьма характерное, хотя, признаюсь, и неопределенное: во-первых, этот припадок падучей болезни именно в день катастрофы, припадок, который так старательно принужден был почему-то защищать и отстаивать обвинитель. Затем это внезапное самоубийство Смердякова накануне суда. Затем не менее внезапное показание старшего брата подсудимого, сегодня на суде, до сих пор верившего в виновность брата и вдруг приносящего деньги и тоже провозгласившего опять-таки имя Смердякова как убийцы! О, я вполне убежден вместе с судом и с прокуратурой, что Иван Карамазов -- больной и в горячке, что показание его действительно могло быть отчаянною попыткой, замышленною притом же в бреду, спасти брата, свалив на умершего. Но, однако же, все-таки произнесено имя Смердякова, опять-таки как будто слышится что-то загадочное. Что-то как будто тут не договорено, господа присяжные, и не покончено. И может быть, еще договорится. Но об этом пока оставим, это еще впереди. Суд решил давеча продолжать заседание, но теперь пока, в ожидании, я бы мог кое-что, однако, заметить, например, по поводу характеристики покойного Смердякова, столь тонко и столь талантливо очерченной обвинителем. Но, удивляясь таланту, не могу, однако же, вполне согласиться с сущностью характеристики. Я был у Смердякова, я видел его и говорил с ним, он произвел на меня впечатление совсем иное. Здоровьем он был слаб, это правда, но характером, но сердцем -- о нет, это вовсе не столь слабый был человек, как заключило о нем обвинение. Особенно не нашел я в нем робости, той робости, которую так характерно описывал нам обвинитель. Простодушия же в нем не было вовсе, напротив, я нашел страшную недоверчивость, прячущуюся под наивностью, и ум, способный весьма многое созерцать. О! обвинение слишком простодушно почло его слабоумным. На меня он произвел впечатление совершенно определенное: я ушел с убеждением, что существо это решительно злобное, непомерно честолюбивое, мстительное и знойно завистливое. Я собрал кой-какие сведения: он ненавидел происхождение свое, стыдился его и со скрежетом зубов припоминал, что "от Смердящей произошел". К слуге Григорию и к жене его, бывшим благодетелями его детства, он был непочтителен. Россию проклинал и над нею смеялся. Он мечтал уехать во Францию, с тем чтобы переделаться во француза. Он много и часто толковал еще прежде, что на это недостает ему средств. Мне кажется, он никого не любил, кроме себя, уважал же себя до странности высоко. Просвещение видел в хорошем платье, в чистых манишках и в вычищенных сапогах. Считая себя сам (и на это есть факты) незаконным сыном Федора Павловича, он мог ненавидеть свое положение сравнительно с законными детьми своего господина: им, дескать, всё, а ему ничего, им все права, им наследство, а он только повар. Он поведал мне, что сам вместе с Федором Павловичем укладывал деньги в пакет. Назначение этой суммы,-- суммы, которая могла бы составить его карьеру,-- было, конечно, ему ненавистно. К тому же он увидал три тысячи рублей в светленьких радужных кредитках (я об этом нарочно спросил его). О, не показывайте никогда завистливому и самолюбивому человеку больших денег разом, а он в первый раз увидал такую сумму в одной руке. Впечатление радужной пачки могло болезненно отразиться в его воображении, на первый раз пока безо всяких последствий. Высокоталантливый обвинитель с необыкновенною тонкостью очертил нам все pro и contra предположения о возможности обвинить Смердякова в убийстве и особенно спрашивал: для чего тому было притворяться в падучей? Да, но ведь он мог и не притворяться вовсе, припадок мог прийти совсем натурально, но ведь мог же и пройти совсем натурально, и больной мог очнуться. Положим, не вылечиться, но всё же когда-нибудь прийти в себя и очнуться, как и бывает в падучей. Обвинение спрашивает: где момент совершения Смердяковым убийства? Но указать этот момент чрезвычайно легко. Он мог очнуться и встать от глубокого сна (ибо он был только во сне: после припадков падучей болезни всегда нападает глубокий сон) именно в то мгновение, когда старик Григорий, схватив за ногу на заборе убегающего подсудимого, завопил на всю окрестность: "Отцеубивец!" Крик-то этот необычайный, в тиши и во мраке, и мог разбудить Смердякова, сон которого к тому времени мог быть и не очень крепок: он, естественно, мог уже час тому как начать просыпаться. Встав с постели, он отправляется почти бессознательно и безо всякого намерения на крик, посмотреть, что такое. В его голове болезненный чад, соображение еще дремлет, но вот он в саду, подходит к освещенным окнам и слышит страшную весть от барина, который, конечно, ему обрадовался. Соображение разом загорается в голове его. От испуганного барина он узнает все подробности. И вот постепенно, в расстроенном и больном мозгу его созидается мысль -- страшная, но соблазнительная и неотразимо логическая: убить, взять три тысячи денег и свалить всё потом на барчонка: на кого же и подумают теперь, как не на барчонка, кого же могут обвинить, как не барчонка, все улики, он тут был? Страшная жажда денег, добычи, могла захватить ему дух, вместе с соображением о безнаказанности. О, эти внезапные и неотразимые порывы так часто приходят при случае и, главное, приходят внезапно таким убийцам, которые еще за минуту не знали, что захотят убить! И вот Смердяков мог войти к барину и исполнить свой план, чем, каким оружием,-- а первым камнем, который он поднял в саду. Но для чего же, с какою же целью? А три-то тысячи, ведь это карьера. О! я не противоречу себе: деньги могли быть и существовать. И даже, может быть, Смердяков-то один и знал, где их найти, где именно они лежат у барина. "Ну, а обложка денег, а разорванный на полу пакет?" Давеча, когда обвинитель, говоря об этом пакете, изложил чрезвычайно тонкое соображение свое о том, что оставить его на полу мог именно вор непривычный, именно такой, как Карамазов, а совсем уже не Смердяков, который бы ни за что не оставил на себя такую улику,-- давеча, господа присяжные, я, слушая, вдруг почувствовал, что слышу что-то чрезвычайно знакомое. И представьте себе, именно это самое соображение, эту догадку о том, как бы мог поступить Карамазов с пакетом, я уже слышал ровно за два дня до того от самого Смердякова, мало того, он даже тем поразил меня: мне именно показалось, что он фальшиво наивничает, забегает вперед, навязывает эту мысль мне, чтоб я сам вывел это самое соображение и мне его как будто подсказывает. Не подсказал ли он это соображение и следствию? Не навязал ли его и высокоталантливому обвинителю? Скажут: а старуха, жена Григория? Ведь она же слышала, как больной подле нее стонал во всю ночь. Так, слышала, но ведь соображение это чрезвычайно шаткое. Я знал одну даму, которая горько жаловалась, что ее всю ночь будила на дворе шавка и не давала ей спать. И однако, бедная собачонка, как известно стало, тявкнула всего только раза два-три во всю ночь. И это естественно; человек спит и вдруг слышит стон, он просыпается в досаде, что его разбудили, но засыпает мгновенно снова. Часа через два опять стон, опять просыпается и опять засыпает, наконец, еще раз стон, и опять через два часа, всего в ночь раза три. Наутро спящий встает и жалуется, что кто-то всю ночь стонал и его беспрерывно будил. Но непременно так и должно ему показаться; промежутки сна, по два часа каждый, он проспал и не помнит, а запомнил лишь минуты своего пробуждения, вот ему и кажется, что его будили всю ночь. Но почему, почему, восклицает обвинение, Смердяков не признался в посмертной записке? "На одно-де хватило совести, а на другое нет". Но позвольте: совесть -- это уже раскаяние, но раскаяния могло и не быть у самоубийцы, а было лишь отчаяние. Отчаяние и раскаяние -- две вещи совершенно различные. Отчаяние может быть злобное и непримиримое, и самоубийца, накладывая на себя руки, в этот момент мог вдвойне ненавидеть тех, кому всю жизнь завидовал. Господа присяжные заседатели, поберегитесь судебной ошибки! Чем, чем неправдоподобно всё то, что я вам сейчас представил и изобразил? Найдите ошибку в моем изложении, найдите невозможность, абсурд? Но если есть хотя тень возможности, хотя тень правдоподобия в моих предположениях -- удержитесь от приговора. А тут разве тень только? Клянусь всем священным, я вполне верю в мое, в представленное вам сейчас, толкование об убийстве. А главное, главное, меня смущает и выводит из себя всё та же мысль, что изо всей массы фактов, нагроможденных обвинением на подсудимого, нет ни единого, хоть сколько-нибудь точного и неотразимого, а что гибнет несчастный единственно по совокупности этих фактов. Да, эта совокупность ужасна; эта кровь, эта с пальцев текущая кровь, белье в крови, эта темная ночь, оглашаемая воплем "отцеубивец!", и кричащий, падающий с проломленною головой, а затем эта масса изречений, показаний, жестов, криков -- о, это так влияет, так может подкупить убеждение, но ваше ли, господа присяжные заседатели, ваше ли убеждение подкупить может? Вспомните, вам дана необъятная власть, власть вязать и решить. Но чем сильнее власть, тем страшнее ее приложение! Я ни на йоту не отступаю от сказанного мною сейчас, но уж пусть, так и быть, пусть на минуту и я соглашусь с обвинением, что несчастный клиент мой обагрил свои руки в крови отца. Это только предположение, повторяю, я ни на миг не сомневаюсь в его невинности, но уж так и быть, предположу, что мой подсудимый виновен в отцеубийстве, но выслушайте, однако, мое слово, если бы даже я и допустил такое предположение. У меня лежит на сердце высказать вам еще нечто, ибо я предчувствую и в ваших сердцах и умах большую борьбу... Простите мне это слово, господа присяжные заседатели, о ваших сердцах и умах. Но я хочу быть правдивым и искренним до конца. Будем же все искренни!.."

В этом месте защитника прервал довольно сильный аплодисмент. В самом деле, последние слова свои он произнес с такою искренне прозвучавшею нотой, что все почувствовали, что, может быть, действительно ему есть что сказать и что то, что он скажет сейчас, есть и самое важное. Но председатель, заслышав аплодисмент, громко пригрозил "очистить" залу суда, если еще раз повторится "подобный случай". Всё затихло, и Фетюкович начал каким-то новым, проникновенным голосом, совсем не тем, которым говорил до сих пор.

XIII
Прелюбодей мысли

"Не совокупность только фактов губит моего клиента, господа присяжные заседатели,-- возгласил он,-- нет, моего клиента губит, по-настоящему, один лишь факт: это -- труп старика отца! Будь простое убийство, и вы при ничтожности, при бездоказательности, при фантастичности фактов, если рассматривать каждый из них в отдельности, а не в совокупности,-- отвергли бы обвинение, по крайней мере усумнились бы губить судьбу человека по одному лишь предубеждению против него, которое, увы, он так заслужил! Но тут не простое убийство, а отцеубийство! Это импонирует, и до такой степени, что даже самая ничтожность и бездоказательность обвиняющих фактов становится уже не столь ничтожною и не столь бездоказательною, и это в самом непредубежденном даже уме. Ну как оправдать такого подсудимого? А ну как он убил и уйдет ненаказанным -- вот что чувствует каждый в сердце своем почти невольно, инстинктивно. Да, страшная вещь пролить кровь отца,-- кровь родившего, кровь любившего, кровь жизни своей для меня не жалевшего, с детских лет моих моими болезнями болевшего, всю жизнь за мое счастье страдавшего и лишь моими радостями, моими успехами жившего! О, убить такого отца -- да это невозможно и помыслить! Господа присяжные, что такое отец, настоящий отец, что это за слово такое великое, какая страшно великая идея в наименовании этом? Мы сейчас только указали отчасти, что такое и чем должен быть истинный отец. В настоящем же деле, которым мы так все теперь заняты, которым болят наши души,-- в настоящем деле отец, покойный Федор Павлович Карамазов, нисколько не подходил под то понятие об отце, которое сейчас сказалось нашему сердцу. Это беда. Да, действительно, иной отец похож на беду. Рассмотрим же эту беду поближе -- ведь ничего не надо бояться, господа присяжные, ввиду важности предстоящего решения. Мы даже особенно не должны бояться теперь и, так сказать, отмахиваться от иной идеи, как дети или пугливые женщины, по счастливому выражению высокоталантливого обвинителя. Но в своей горячей речи уважаемый мой противник (и противник еще прежде, чем я произнес мое первое слово), мой противник несколько раз воскликнул: "Нет, я никому не дам защищать подсудимого, я не уступлю его защиту защитнику, приехавшему из Петербурга,-- я обвинитель, я и защитник!" Вот что он несколько раз воскликнул и, однако же, забыл упомянуть, что если страшный подсудимый целые двадцать три года столь благодарен был всего только за один фунт орехов, полученных от единственного человека, приласкавшего его ребенком в родительском доме, то, обратно, не мог же ведь такой человек и не помнить, все эти двадцать три года, как он бегал босой у отца "на заднем дворе, без сапожек, и в панталончиках на одной пуговке", по выражению человеколюбивого доктора Герценштубе. О господа присяжные, зачем нам рассматривать ближе эту "беду", повторять то, что все уже знают! Что встретил мой клиент, приехав сюда к отцу? И зачем, зачем изображать моего клиента бесчувственным, эгоистом, чудовищем? Он безудержен, он дик и буен, вот мы теперь его судим за это, а кто виноват в судьбе его, кто виноват, что при хороших наклонностях, при благородном чувствительном сердце он получил такое нелепое воспитание? Учил ли его кто-нибудь уму-разуму, просвещен ли он в науках, любил ли кто его хоть сколько-нибудь в его детстве? Мой клиент рос покровительством божиим, то есть как дикий зверь. Он, может быть, жаждал увидеть отца после долголетней разлуки, он, может быть, тысячу раз перед тем, вспоминая как сквозь сон свое детство, отгонял отвратительные призраки, приснившиеся ему в его детстве, и всею душой жаждал оправдать и обнять отца своего! И что ж? Его встречают одними циническими насмешками, подозрительностью и крючкотворством из-за спорных денег; он слышит лишь разговоры и житейские правила, от которых воротит сердце, ежедневно "за коньячком", и, наконец, зрит отца, отбивающего у него, у сына, на его же сыновние деньги, любовницу,-- о господа присяжные, это отвратительно и жестоко! И этот же старик всем жалуется на непочтительность и жестокость сына, марает его в обществе, вредит ему, клевещет на него, скупает его долговые расписки, чтобы посадить его в тюрьму! Господа присяжные, эти души, эти на вид жестокосердые, буйные и безудержные люди, как мой клиент, бывают, и это чаще всего, чрезвычайно нежны сердцем, только этого не выказывают. Не смейтесь, не смейтесь над моею идеей! Талантливый обвинитель смеялся давеча над моим клиентом безжалостно, выставляя, что он любит Шиллера, любит "прекрасное и высокое". Я бы не стал над этим смеяться на его месте, на месте обвинителя! Да, эти сердца -- о, дайте мне защитить эти сердца, столь редко и столь несправедливо понимаемые,-- эти сердца весьма часто жаждут нежного, прекрасного и справедливого, и именно как бы в контраст себе, своему буйству, своей жестокости,-- жаждут бессознательно, и именно жаждут. Страстные и жестокие снаружи, они до мучения способны полюбить, например, женщину, и непременно духовною и высшею любовью. Опять-таки не смейтесь надо мной: это именно так всего чаще бывает в этих натурах! Они только не могут скрыть свою страстность, подчас очень грубую,-- вот это и поражает, вот это и замечают, а внутри человека не видят. Напротив, все их страсти утоляются быстро, но около благородного, прекрасного существа, этот по-видимому грубый и жестокий человек ищет обновления, ищет возможности исправиться, стать лучшим, сделаться высоким и честным -- "высоким и прекрасным", как ни осмеяно это слово! Давеча я сказал, что не позволю себе дотронуться до романа моего клиента с госпожою Верховцевой. Но, однако, полслова-то можно сказать: мы слышали давеча не показание, а лишь крик исступленной и отмщающей женщины, и не ей, о, не ей укорять бы в измене, потому что она сама изменила! Если б имела хоть сколько-нибудь времени, чтоб одуматься, не дала бы она такого свидетельства! О, не верьте ей, нет, не "изверг" клиент мой, как она его называла! Распятый человеколюбец, собираясь на крест свой, говорил: "Аз семь пастырь добрый, пастырь добрый полагает душу свою за овцы, да ни одна не погибнет..." Не погубим и мы души человеческой! Я спрашивал сейчас: что такое отец, и воскликнул, что это великое слово, драгоценное наименование. Но со словом, господа присяжные, надо обращаться честно, и я позволю назвать предмет собственным его словом, собственным наименованием: такой отец, как убитый старик Карамазов, не может и недостоин называться отцом. Любовь к отцу, не оправданная отцом, есть нелепость, есть невозможность. Нельзя создать любовь из ничего, из ничего только бог творит. "Отцы, не огорчайте детей своих",-- пишет из пламенеющего любовью сердца своего апостол. Не ради моего клиента привожу теперь эти святые слова, я для всех отцов вспоминаю их. Кто мне дал эту власть, чтоб учить отцов? Никто. Но как человек и гражданин взываю -- vivos voco! {призываю живых! (лат.). } Мы на земле недолго, мы делаем много дел дурных и говорим слов дурных. А потому будем же все ловить удобную минуту совместного общения нашего, чтобы сказать друг другу и хорошее слово. Так и я: пока я на этом месте, я пользуюсь моею минутой. Недаром эта трибуна дарована нам высшею волей -- с нее слышит нас вся Россия. Не для здешних только отцов говорю, а ко всем отцам восклицаю: "Отцы, не огорчайте детей своих!" Да исполним прежде сами завет Христов и тогда только разрешим себе спрашивать и с детей наших. Иначе мы не отцы, а враги детям нашим, а они не дети наши, а враги нам, и мы сами себе сделали их врагами! "В ню же меру мерите, возмерится и вам" -- это не я уже говорю, это Евангелие предписывает: мерить в ту меру, в которую и вам меряют. Как же винить детей, если они нам меряют в нашу меру? Недавно в Финляндии одна девица, служанка, была заподозрена, что она тайно родила ребенка. Стали следить за нею и на чердаке дома, в углу за кирпичами, нашли ее сундук, про который никто не знал, его отперли и вынули из него трупик новорожденного и убитого ею младенца. В том же сундуке нашли два скелета уже рожденных прежде ею младенцев и ею же убитых в минуту рождения, в чем она и повинилась. Господа присяжные, это ли мать детей своих? Да, она их родила, но мать ли она им? Осмелится ли кто из нас произнести над ней священное имя матери? Будем смелы, господа присяжные, будем дерзки даже, мы даже обязаны быть таковыми в настоящую минуту и не бояться иных слов и идей, подобно московским купчихам, боящимся "металла" и "жупела". Нет, докажем, напротив, что прогресс последних лет коснулся и нашего развития и скажем прямо: родивший не есть еще отец, а отец есть -- родивший и заслуживший. О, конечно, есть и другое значение, другое толкование слова "отец", требующее, чтоб отец мой, хотя бы и изверг, хотя бы и злодей своим детям, оставался бы все-таки моим отцом, потому только, что он родил меня. Но это значение уже, так сказать, мистическое, которое я не понимаю умом, а могу принять лишь верой, или, вернее сказать, на веру, подобно многому другому, чего не понимаю, но чему религия повелевает мне, однако же, верить. Но в таком случае это пусть и останется вне области действительной жизни. В области же действительной жизни, которая имеет не только свои права, но и сама налагает великие обязанности,-- в этой области мы, если хотим быть гуманными, христианами наконец, мы должны и обязаны проводить убеждения, лишь оправданные рассудком и опытом, проведенные чрез горнило анализа, словом, действовать разумно, а не безумно, как во сне и в бреду, чтобы не нанести вреда человеку, чтобы не измучить и не погубить человека. Вот, вот тогда это и будет настоящим христианским делом, не мистическим только, а разумным и уже истинно человеколюбивым делом... "

В этом месте сорвались было сильные рукоплескания из многих концов залы, но Фетюкович даже замахал руками, как бы умоляя не прерывать и чтобы дали ему договорить. Всё тотчас затихло. Оратор продолжал:

"Думаете ли вы, господа присяжные, что такие вопросы могут миновать детей наших, положим, уже юношей, положим, уже начинающих рассуждать? Нет, не могут, и не будем спрашивать от них невозможного воздержания! Вид отца недостойного, особенно сравнительно с отцами другими, достойными, у других детей, его сверстников, невольно подсказывает юноше вопросы мучительные. Ему по-казенному отвечают на эти вопросы: "Он родил тебя, и ты кровь его, а потому ты и должен любить его". Юноша невольно задумывается: "Да разве он любил меня, когда рождал,-- спрашивает он, удивляясь всё более и более, -- разве для меня он родил меня: он не знал ни меня, ни даже пола моего в ту минуту, в минуту страсти, может быть разгоряченной вином, и только разве передал мне склонность к пьянству -- вот все его благодеяния... Зачем же я должен любить его, за то только, что он родил меня, а потом всю жизнь не любил меня?" О, вам, может быть, представляются эти вопросы грубыми, жестокими, но не требуйте же от юного ума воздержания невозможного: "Гони природу в дверь, она влетит в окно", -- а главное, главное, не будем бояться "металла" и "жупела" и решим вопрос так, как предписывает разум и человеколюбие, а не так, как предписывают мистические понятия. Как же решить его? А вот как: пусть сын станет пред отцом своим и осмысленно спросит его самого: "Отец, скажи мне: для чего я должен любить тебя? Отец, докажи мне, что я должен любить тебя?" -- и если этот отец в силах и в состоянии будет ответить и доказать ему, -- то вот и настоящая нормальная семья, не на предрассудке лишь мистическом утверждающаяся, а на основаниях разумных, самоотчетных и строго гуманных. В противном случае, если не докажет отец, -- конец тотчас же этой семье: он не отец ему, а сын получает свободу и право впредь считать отца своего за чужого себе и даже врагом своим. Наша трибуна, господа присяжные, должна быть школой истины и здравых понятий!"

Здесь оратор был прерван рукоплесканиями неудержимыми, почти исступленными. Конечно, аплодировала не вся зала, но половина-то залы все-таки аплодировала. Аплодировали отцы и матери. Сверху, где сидели дамы, слышались визги и крики. Махали платками. Председатель изо всей силы начал звонить в колокольчик. Он был видимо раздражен поведением залы, но "очистить" залу, как угрожал недавно, решительно не посмел: аплодировали и махали платками оратору даже сзади сидевшие на особых стульях сановные лица, старички со звездами на фраках, так что, когда угомонился шум, председатель удовольствовался лишь прежним строжайшим обещанием "очистить" залу, а торжествующий и взволнованный Фетюкович стал опять продолжать свою речь.

"Господа присяжные заседатели, вы помните ту страшную ночь, о которой так много еще сегодня говорили, когда сын, через забор, проник в дом отца и стал наконец лицом к лицу с своим, родившим его, врагом и обидчиком. Изо всех сил настаиваю -- не за деньгами он прибежал в ту минуту: обвинение в грабеже есть нелепость, как я уже и изложил прежде. И не убить, о нет, вломился он к нему; если б имел преднамеренно этот умысел, то озаботился бы по крайней мере заранее хоть оружием, а медный пест он схватил инстинктивно, сам не зная зачем. Пусть он обманул отца знаками, пусть он проник к нему -- я сказал уже, что ни на одну минуту не верю этой легенде, но пусть, так и быть, предположим ее на одну минуту! Господа присяжные, клянусь вам всем, что есть свято, будь это не отец ему, а посторонний обидчик, он, пробежав по комнатам и удостоверясь, что этой женщины нет в этом доме, он убежал бы стремглав, не сделав сопернику своему никакого вреда, ударил бы, толкнул его, может быть, но и только, ибо ему было не до того, ему было некогда, ему надо было знать, где она. Но отец, отец -- о, все сделал лишь вид отца, его ненавистника с детства, его врага, его обидчика, а теперь -- чудовищного соперника! Ненавистное чувство охватило его невольно, неудержимо, рассуждать нельзя было: всё поднялось в одну минуту! Это был аффект безумства и помешательства, но и аффект природы, мстящей за свои вечные законы безудержно и бессознательно, как и всё в природе. Но убийца и тут не убил -- я утверждаю это, я кричу про это -- нет, он лишь махнул пестом в омерзительном негодовании, не желая убить, не зная, что убьет. Не будь этого рокового песта в руках его, и он бы только избил отца, может быть, но не убил бы его. Убежав, он не знал, убит ли поверженный им старик. Такое убийство не есть убийство. Такое убийство не есть и отцеубийство. Нет, убийство такого отца не может быть названо отцеубийством. Такое убийство может быть причтено к отцеубийству лишь по предрассудку? Но было ли, было ли это убийство в самом деле, взываю я к вам снова и снова из глубины души моей! Господа присяжные, вот мы осудим его, и он скажет себе: "Эти люди ничего не сделали для судьбы моей, для воспитания, для образования моего, чтобы сделать меня лучшим, чтобы сделать меня человеком. Эти люди не накормили и не напоили меня, и в темнице нагого не посетили, и вот они же сослали меня в каторгу. Я сквитался, я ничего им теперь не должен и никому не должен во веки веков. Они злы, и я буду зол. Они жестоки, и я буду жесток". Вот что он скажет, господа присяжные! И клянусь: обвинением вашим вы только облегчите его, совесть его облегчите, он будет проклинать пролитую им кровь, а не сожалеть о ней. Вместе с тем вы погубите в нем возможного еще человека, ибо он останется зол и слеп на всю жизнь. Но хотите ли вы наказать его страшно, грозно, самым ужасным наказанием, какое только можно вообразить, но с тем чтобы спасти и возродить его душу навеки? Если так, то подавите его вашим милосердием! Вы увидите, вы услышите, как вздрогнет и ужаснется душа его: "Мне ли снести эту милость, мне ли столько любви, я ли достоин ее",-- вот что он воскликнет! О, я знаю, я знаю это сердце, это дикое, но благородное сердце, господа присяжные. Оно преклонится пред вашим подвигом, оно жаждет великого акта любви, оно загорится и воскреснет навеки. Есть души, которые в ограниченности своей обвиняют весь свет. Но подавите эту душу милосердием, окажите ей любовь, и она проклянет свое дело, ибо в ней столько добрых зачатков. Душа расширится и узрит, как бог милосерд и как люди прекрасны и справедливы. Его ужаснет, его подавит раскаяние и бесчисленный долг, предстоящий ему отселе. И не скажет он тогда: "Я сквитался", а скажет: "Я виноват пред всеми людьми и всех людей недостойнее". В слезах раскаяния и жгучего страдальческого умиления он воскликнет: "Люди лучше, чем я, ибо захотели не погубить, а спасти меня!" О, вам так легко это сделать, этот акт милосердия, ибо при отсутствии всяких чуть-чуть похожих на правду улик вам слишком тяжело будет произнести: "Да, виновен". Лучше отпустить десять виновных, чем наказать одного невинного -- слышите ли, слышите ли вы этот величавый голос из прошлого столетия нашей славной истории? Мне ли, ничтожному, напоминать вам, что русский суд есть не кара только, но и спасение человека погибшего! Пусть у других народов буква и кара, у нас же дух и смысл, спасение и возрождение погибших. И если так, если действительно такова Россия и суд ее, то -- вперед Россия, и не пугайте, о, не пугайте нас вашими бешеными тройками, от которых омерзительно сторонятся все народы! Не бешеная тройка, а величавая русская колесница торжественно и спокойно прибудет к цели. В ваших руках судьба моего клиента, в ваших руках и судьба нашей правды русской. Вы спасете ее, вы отстоите ее, вы докажете, что есть кому ее соблюсти, что она в хороших руках!"

XIV
Мужички за себя постояли

Так кончил Фетюкович, и разразившийся на этот раз восторг слушателей был неудержим, как буря. Было уже и немыслимо сдержать его: женщины плакали, плакали и многие из мужчин, даже два сановника пролили слезы. Председатель покорился и даже помедлил звонить в колокольчик: "Посягать на такой энтузиазм значило бы посягать на святыню" -- как кричали потом у нас дамы. Сам оратор был искренно растроган. И вот в такую-то минуту и поднялся еще раз "обменяться возражениями" наш Ипполит Кириллович. Его завидели с ненавистью: "Как? Что это? Это он-то смеет еще возражать?" -- залепетали дамы. Но если бы даже залепетали дамы целого мира, и в их главе сама прокурорша, супруга Ипполита Кирилловича, то и тогда бы его нельзя было удержать в это мгновение. Он был бледен, он сотрясался от волнения; первые слова, первые фразы, выговоренные им, были даже и непонятны; он задыхался, плохо выговаривал, сбивался. Впрочем, скоро поправился. Но из этой второй речи его я приведу лишь несколько фраз.

"...Нас упрекают, что мы насоздавали романов. А что же у защитника, как не роман на романе? Не доставало только стихов. Федор Павлович в ожидании любовницы разрывает конверт и бросает его на пол. Приводится даже, что он говорил при этом удивительном случае. Да разве это не поэма? И где доказательство, что он вынул деньги, кто слышал, что он говорил? Слабоумный идиот Смердяков, преображенный в какого-то байроновского героя, мстящего обществу за свою незаконнорожденность,-- разве это не поэма в байроновском вкусе? А сын, вломившийся к отцу, убивший его, но в то же время и не убивший, это уж даже и не роман, не поэма, это сфинкс, задающий загадки, которые и сам, уж конечно, не разрешит. Коль убил, так убил, а как же это, коли убил, так не убил -- кто поймет это? Затеи возвещают нам, что наша трибуна есть трибуна истины и здравых понятий, и вот с этой трибуны "здравых понятий" раздается, с клятвою, аксиома, что называть убийство отца отцеубийством есть только один предрассудок! Но если отцеубийство есть предрассудок и если каждый ребенок будет допрашивать своего отца: "Отец, зачем я должен любить тебя?" -- то что станется с нами, что станется с основами общества, куда денется семья? Отцеубийство -- это, видите ли, только "жупел" московской купчихи. Самые драгоценные, самые священные заветы в назначении и в будущности русского суда представляются извращенно и легкомысленно, чтобы только добиться цели, добиться оправдания того, что нельзя оправдать. "О, подавите его милосердием",-- восклицает защитник, а преступнику только того и надо, и завтра же все увидят, как он будет подавлен! Да и не слишком ли скромен защитник, требуя лишь оправдания подсудимого? Отчего бы не потребовать учреждения стипендии имени отцеубийцы, для увековечения его подвига в потомстве и в молодом поколении? Исправляются Евангелие и религия: это, дескать, всё мистика, а вот у нас лишь настоящее христианство, уже проверенное анализом рассудка и здравых понятий. И вот воздвигают пред нами лжеподобие Христа! В ню же меру мерите, возмерится и вам, восклицает защитник и в тот же миг выводит, что Христос заповедал мерить в ту меру, в которую и вам отмеряют,-- и это с трибуны истины и здравых понятий! Мы заглядываем в Евангелие лишь накануне речей наших для того, чтобы блеснуть знакомством все-таки с довольно оригинальным сочинением, которое может пригодиться и послужить для некоторого эффекта, по мере надобности, всё по размеру надобности! А Христос именно велит не так делать, беречься так делать, потому что злобный мир так делает, мы же должны прощать и ланиту свою подставлять, а не в ту же меру отмеривать, в которую мерят нам наши обидчики. Вот чему учил нас бог наш, а не тому, что запрещать детям убивать отцов есть предрассудок. И не станем мы поправлять с кафедры истины и здравых понятий Евангелие бога нашего, которого защитник удостоивает назвать лишь "распятым человеколюбцем", в противоположность всей православной России, взывающей к нему: "Ты бо еси бог наш!..""

Тут председатель вступился и осадил увлекшегося, попросив его не преувеличивать, оставаться в должных границах, и проч., и проч., как обыкновенно говорят в таких случаях председатели. Да и зала была неспокойна. Публика шевелилась, даже восклицала в негодовании. Фетюкович даже и не возражал, он взошел только, чтобы, приложив руку к сердцу, обиженным голосом проговорить несколько слов, полных достоинства. Он слегка только и насмешливо опять коснулся "романов" и "психологии" и к слову ввернул в одном месте: "Юпитер, ты сердишься, стало быть, ты не прав", чем вызвал одобрительный и многочисленный смешок в публике, ибо Ипполит Кириллович уже совсем был не похож на Юпитера. Затем на обвинение, что будто он разрешает молодому поколению убивать отцов, Фетюкович с глубоким достоинством заметил, что и возражать не станет. Насчет же "Христова лжеподобия" и того, что он не удостоил назвать Христа богом, а назвал лишь "распятым человеколюбцем", что "противно-де православию и не могло быть высказано с трибуны истины и здравых понятий",-- Фетюкович намекнул на "инсинуацию" и на то, что, собираясь сюда, он по крайней мере рассчитывал, что здешняя трибуна обеспечена от обвинений, "опасных для моей личности как гражданина и верноподданного..." Но при этих словах председатель осадил и его, и Фетюкович, поклонясь, закончил свой ответ, провожаемый всеобщим одобрительным говором залы. Ипполит же Кириллович, по мнению наших дам, был "раздавлен навеки".

Затем предоставлено было слово самому подсудимому. Митя встал, но сказал немного. Он был страшно утомлен и телесно, и духовно. Вид независимости и силы, с которым он появился утром в залу, почти исчез. Он как будто что-то пережил в этот день на всю жизнь, научившее и вразумившее его чему-то очень важному, чего он прежде не понимал. Голос его ослабел, он уже не кричал, как давеча. В словах его послышалось что-то новое, смирившееся, побежденное и приникшее.

"Что мне сказать, господа присяжные! Суд мой пришел, слышу десницу божию на себе. Конец беспутному человеку! Но как богу исповедуясь, и вам говорю: "В крови отца моего -- нет, не виновен!" В последний раз повторяю: "Не я убил". Беспутен был, но добро любил. Каждый миг стремился исправиться, а жил дикому зверю подобен. Спасибо прокурору, многое мне обо мне сказал, чего и не знал я, но неправда, что убил отца, ошибся прокурор! Спасибо и защитнику, плакал, его слушая, но неправда, что я убил отца, и предполагать не надо было! А докторам не верьте, я в полном уме, только душе моей тяжело. Коли пощадите, коль отпустите -- помолюсь за вас. Лучшим стану, слово даю, перед богом его даю. А коль осудите -- сам сломаю над головой моей шпагу, а сломав, поцелую обломки! Но пощадите, не лишите меня бога моего, знаю себя: возропщу! Тяжело душе моей, господа... пощадите!"

Он почти упал на свое место, голос его пресекся, последнюю фразу он едва выговорил. Затем суд приступил к постановке вопросов и начал спрашивать у сторон заключений. Но не описываю подробности. Наконец-то присяжные встали, чтоб удалиться для совещаний. Председатель был очень утомлен, а потому и сказал им очень слабое напутственное слово: "Будьте-де беспристрастны, не внушайтесь красноречивыми словами защиты, но, однако же, взвесьте, вспомните, что на вас лежит великая обязанность", и проч., и проч. Присяжные удалились, и наступил перерыв заседания. Можно было встать, пройтись, обменяться накопившимися впечатлениями, закусить в буфете. Было очень поздно, уже около часу пополуночи, но никто не разъезжался. Все были так напряжены и настроены, что было не до покоя. Все ждали, замирая сердцем, хотя, впрочем, и не все замирали сердцем. Дамы были лишь в истерическом нетерпении, но сердцами были спокойны: "Оправдание-де неминуемое". Все они готовились к эффектной минуте общего энтузиазма. Признаюсь, и в мужской половине залы было чрезвычайно много убежденных в неминуемом оправдании. Иные радовались, другие же хмурились, а иные так просто повесили носы: не хотелось им оправдания! Сам Фетюкович был твердо уверен в успехе. Он был окружен, принимал поздравления, перед ним заискивали.

-- Есть,-- сказал он в одной группе, как передавали йотом,-- есть эти невидимые нити, связующие защитника с присяжными. Они завязываются и предчувствуются еще во время речи. Я ощутил их, они существуют. Дело наше, будьте спокойны.

-- А вот что-то наши мужички теперь скажут? -- проговорил один нахмуренный, толстый и рябой господин, подгородный помещик, подходя к одной группе разговаривавших господ.

-- Да ведь не одни мужички. Там четыре чиновника.

-- Да, вот чиновники,-- проговорил, подходя, член томской управы.

-- А вы Назарьева-то, Прохора Ивановича, знаете, вот этот купец-то с медалью, присяжный-то?

-- А что?

-- Ума палата.

-- Да он всё молчит.

-- Молчит-то молчит, да ведь тем и лучше. Не то что петербургскому его учить, сам весь Петербург научит. Двенадцать человек детей, подумайте!

-- Да помилуйте, неужто не оправдают? -- кричал в другой группе один из молодых наших чиновников.

-- Оправдают наверно,-- послышался решительный голос.

-- Стыдно, позорно было бы не оправдать! -- восклицал чиновник.-- Пусть он убил, но ведь отец и отец! И наконец, он был в таком исступлении... Он действительно мог только махнуть пестом, и тот повалился. Плохо только, что лакея тут притянули. Это просто смешной эпизод. Я бы на месте защитника так прямо и сказал: убил, но не виновен, вот и черт с вами!

-- Да он так и сделал, только "черт с вами" не сказал.

-- Нет, Михаил Семеныч, почти что сказал,-- подхватил третий голосок.

-- Помилуйте, господа, ведь оправдали же у нас великим постом актрису, которая законной жене своего любовника горло перерезала.

-- Да ведь не дорезала.

-- Всё равно, всё равно, начала резать!

-- А про детей-то как он? Великолепно!

-- Великолепно.

-- Ну, а про мистику-то, про мистику-то, а?

-- Да полноте вы о мистике,-- вскричал еще кто-то,-- вы вникните в Ипполита-то, в судьбу-то его отселева дня! Ведь ему завтрашний день его прокурорша за Митеньку глаза выцарапает.

-- А она здесь?

-- Чего здесь? Была бы здесь, здесь бы и выцарапала. Дома сидит, зубы болят. Хе-хе-хе!

-- Хе-хе-хе!

В третьей группе.

-- А ведь Митеньку-то, пожалуй, и оправдают.

-- Чего доброго, завтра весь "Столичный город" paзнесет, десять дней пьянствовать будет.

-- Эх ведь черт!

-- Да черт-то черт, без черта не обошлось, где ж ему и быть, как не тут.

-- Господа, положим, красноречие. Но ведь нельзя же и отцам ломать головы безменами. Иначе до чего же дойдем?

-- Колесница-то, колесница-то, помните?

-- Да, из телеги колесницу сделал.

-- А завтра из колесницы телегу, "по мере надобности, всё по мере надобности".

-- Ловкий народ пошел. Правда-то есть у нас на Руси, господа, али нет ее вовсе?

Но зазвонил колокольчик. Присяжные совещались ровно час, ни больше, ни меньше. Глубокое молчание воцарилось, только что уселась снова публика. Помню, как присяжные вступили в залу. Наконец-то! Не привожу вопросов по пунктам, да я их и забыл. Я помню лишь ответ на первый и главный вопрос председателя, то есть "убил ли с целью грабежа преднамеренно?" (текста не помню).

Всё замерло. Старшина присяжных, именно тот чиновник, который был всех моложе, громко и ясно, при мертвенной тишине залы, провозгласил:

-- Да, виновен!

И потом по всем пунктам пошло всё то же: виновен да виновен, и это без малейшего снисхождения! Этого уж никто не ожидал, в снисхождении-то по крайней мере почти все были уверены. Мертвая тишина залы не прерывалась, буквально как бы все окаменели -- и жаждавшие осуждения, и жаждавшие оправдания. Но это только в первые минуты. Затем поднялся страшный хаос. Из мужской публики много оказалось очень довольных. Иные так даже потирали руки, не скрывая своей радости. Недовольные были как бы подавлены, пожимали плечами, шептались, но как будто всё еще не сообразившись. Но, боже мой, что сталось с нашими дамами! Я думал, что они сделают бунт. Сначала они как бы не верили ушам своим. И вдруг, на всю залу, послышались восклицания: "Да что это такое? Это еще что такое?" Они повскакали с мест своих. Им, верно, казалось, что всё это сейчас же можно опять переменить и переделать. В это мгновение вдруг поднялся Митя и каким-то раздирающим воплем прокричал, простирая пред собой руки:

-- Клянусь богом и Страшным судом его, в крови отца моего не виновен! Катя, прощаю тебе! Братья, други, пощадите другую!

Он не договорил и зарыдал на всю залу, в голос, страшно, каким-то не своим, а новым, неожиданным каким-то голосом, который бог знает откуда вдруг у него явился. На хорах, наверху, в самом заднем углу раздался пронзительный женский вопль: это была Грушенька. Она умолила кого-то еще давеча, и ее вновь пропустили в залу еще пред началом судебных прений. Митю увели.

Произнесение приговора было отложено до завтра. Вся зала поднялась в суматохе, но я уже не ждал и не слушал. Запомнил лишь несколько восклицаний, уже на крыльце, при выходе.

-- Двадцать лет рудничков понюхает.

-- Не меньше.

-- Да-с, мужички наши за себя постояли.

-- И покончили нашего Митеньку!

Конец четвертой и последней части

ЭПИЛОГ

I
Вельчанинов

Пришло лето -- и Вельчанинов, сверх ожидания, остался в Петербурге. Поездка его на юг России расстроилась, а делу и конца не предвиделось. Это дело -- тяжба по имению -- принимало предурной оборот. Еще три месяца тому назад оно имело вид весьма несложный, чуть не бесспорный; но как-то вдруг всё изменилось. "Да и вообще всё стало изменяться к худшему!" -- эту фразу Вельчанинов с злорадством и часто стал повторять про себя. Он употреблял адвоката ловкого, дорогого, известного и денег не жалел; но в нетерпении и от мнительности повадился заниматься делом и сам: читал и писал бумаги, которые сплошь браковал адвокат, бегал по присутственным местам, наводил справки и, вероятно, очень мешал всему; по крайней мере адвокат жаловался и гнал его на дачу. Но он даже и на дачу выехать не решился. Пыль, духота, белые петербургские ночи, раздражающие нервы,-- вот чем наслаждался он в Петербурге. Квартира его была где-то у Большого театра, недавно нанятая им, и тоже не удалась; "всё не удавалось!" Ипохондрия его росла с каждым днем; но к ипохондрии он уже был склонен давно.

Это был человек много и широко поживший, уже далеко не молодой, лет тридцати восьми или даже тридцати девяти, и вся эта "старость" -- как он сам выражался -- пришла к нему "совсем почти неожиданно"; но он сам понимал, что состарелся скорее не количеством, а, так сказать, качеством лет и что если уж и начались его немощи, то скорее изнутри, чем снаружи. На взгляд он и до сих пор смотрел молодцом. Это был парень высокий и плотный, светло-рус, густоволос и без единой сединки в голове и в длинной, чуть не до половины груди, русой бороде; с первого взгляда как бы несколько неуклюжий и опустившийся; но, вглядевшись пристальнее, вы тотчас же отличили бы в нем господина, выдержанного отлично и когда-то получившего воспитание самое великосветское. Приемы Вельчанинова и теперь были свободны, смелы и даже грациозны, несмотря на всю благоприобретенную им брюзгливость и мешковатость. И даже до сих пор он был полон самой непоколебимой, самой великосветски нахальной самоуверенности, которой размера, может быть, и сам не подозревал в себе, несмотря на то что был человек не только умный, но даже иногда толковый, почти образованный и с несомненными дарованиями. Цвет лица его, открытого и румяного, отличался в старину женственною нежностью и обращал на него внимание женщин; да и теперь иной, взглянув на него, говорил: "Экой здоровенный, кровь с молоком!" И, однако ж, этот "здоровенный" был жестоко поражен ипохондрией. Глаза его, большие и голубые, лет десять назад имели тоже много в себе победительного; это были такие светлые, такие веселые и беззаботные глаза, что невольно влекли к себе каждого, с кем только он ни сходился. Теперь, к сороковым годам, ясность и доброта почти погасли в этих глазах, уже окружившихся легкими морщинками; в них появились, напротив, цинизм не совсем нравственного и уставшего человека, хитрость, всего чаще насмешка и еще новый оттенок, которого не было прежде: оттенок грусти и боли,-- какой-то рассеянной грусти, как бы беспредметной, но сильной. Особенно проявлялась эта грусть, когда он оставался один. И странно, этот шумливый, веселый и рассеянный всего еще года два тому назад человек, так славно рассказывавший такие смешные рассказы, ничего так не любил теперь, как оставаться совершенно один. Он намеренно оставил множество знакомств, которых даже и теперь мог бы не оставлять, несмотря на окончательное расстройство своих денежных обстоятельств. Правда, тут помогло тщеславие: с его мнительностию и тщеславием нельзя было вынести прежних знакомств. Но и тщеславие его мало-помалу стало изменяться в уединении. Оно не уменьшилось, даже -- напротив; но оно стало вырождаться в какое-то особого рода тщеславие, которого прежде не было: стало иногда страдать уже совсем от других причин, чем обыкновенно прежде,-- от причин неожиданных и совершенно прежде немыслимых, от причин "более высших", чем до сих пор,-- "если только можно так выразиться, если действительно есть причины высшие и низшие..." Это уже прибавлял он сам. Да, он дошел и до этого; он бился теперь с какими-то причинами высшими, о которых прежде и не задумался бы. В сознании своем и по совести он называл высшими все "причины", над которыми (к удивлению своему) никак не мог про себя засмеяться,-- чего до сих пор еще не бывало,-- про себя, разумеется; о, в обществе дело другое! Он превосходно знал, что сойдись только обстоятельства -- и назавтра же он, вслух, несмотря на все таинственные и благоговейные решения своей совести, преспокойно отречется от всех этих "высших причин" и сам, первый, подымет их на смех, разумеется не признаваясь ни в чем. И это было действительно так, несмотря на некоторую, весьма даже значительную долю независимости мысли, отвоеванную им в последнее время у обладавших им до сих пор "низших причин". Да и сколько раз сам он, вставая наутро с постели, начинал стыдиться своих мыслей и чувств, пережитых в ночную бессонницу! (А он сплошь всё последнее время страдал бессонницей). Давно уже он заметил, что становится чрезвычайно мнителен во всем, и в важном и в мелочах, а потому и положил было доверять себе как можно меньше. Но выдавались, однако же, факты, которых уж никак нельзя было не признать действительно существующими. В последнее время, иногда по ночам, его мысли и ощущения почти совсем переменялись в сравнении с всегдашними и большею частию отнюдь не походили на те, которые выпадали ему на первую половину дня. Это его поразило -- и он даже посоветовался с известным доктором, правда, человеком ему знакомым; разумеется, заговорил с ним шутя. Он получил в ответ, что факт изменения и даже раздвоения мыслей и ощущений по ночам во время бессонницы, и вообще по ночам, есть факт всеобщий между людьми, "сильно мыслящими и сильно чувствующими", что убеждения всей жизни иногда внезапно менялись под меланхолическим влиянием ночи и бессонницы; вдруг ни с того ни с сего самые роковые решения предпринимались; но что, конечно, всё до известной меры -- и если, наконец, субъект уже слишком ощущает на себе эту раздвоимость, так что дело доходит до страдания, то бесспорно это признак, что уже образовалась болезнь; а стало быть, надо немедленно что-нибудь предпринять. Лучше же всего изменить радикально образ жизни, изменить диету или даже предпринять путешествие. Полезно, конечно, слабительное.

Вельчанинов дальше слушать не стал; но болезнь была ему совершенно доказана.

"Итак, всё это только болезнь, всё это "высшее" одна болезнь, и больше ничего!" -- язвительно восклицал он иногда про себя. Очень уж ему не хотелось с этим согласиться.

Скоро, впрочем, и по утрам стало повторяться то же, что происходило в исключительные ночные часы, но только с большею желчью, чем по ночам, со злостью вместо раскаяния, с насмешкой вместо умиления. В сущности, это были всё чаше и чаще приходившие ему на память, "внезапно и бог знает почему", иные происшествия из его прошедшей и давно прошедшей жизни, но приходившие каким-то особенным образом. Вельчанинов давно уже, например, жаловался на потерю памяти: он забывал лица знакомых людей, которые, при встречах, за это на него обижались; книга, прочитанная им полгода назад, забывалась в этот срок иногда совершенно. И что же? -- несмотря на эту очевидную ежедневную утрату памяти (о чем он очень беспокоился) -- всё, что касалось давно прошедшего, всё, что по десяти, по пятнадцати лет бывало даже совсем забыто,-- всё вдруг иногда приходило теперь на память, но с такою изумительною точностию впечатлений и подробностей, что как будто бы он вновь их переживал. Некоторые из припоминавшихся фактов были до того забыты, что ему уже одно то казалось чудом, что они могли припомниться. Но это еще было не всё; да и у кого из широко поживших людей нет своего рода воспоминаний? Но дело в том, что всё это припоминавшееся возвращалось теперь как бы с заготовленной кем-то, совершенно новой, неожиданной и прежде совсем немыслимой точкой зрения на факт. Почему иные воспоминания казались ему теперь совсем преступлениями? И не в одних приговорах его ума было дело: своему мрачному, одиночному и больному уму он бы и не поверил; но доходило до проклятий и чуть ли не до слез, если и не наружных, так внутренних. Да он еще два года тому назад и не поверил бы, если б ему сказали, что он когда-нибудь заплачет!

Сначала, впрочем, припоминалось больше не из чувствительного, а из язвительного: припоминались иные светские неудачи, унижения; вспоминалось о том, например, как его "оклеветал один интриган", вследствие чего, его перестали принимать в одном доме,-- как, например, и даже не так давно, он был положительно и публично обижен, а на дуэль не вызвал,-- как осадили его раз одной гфеостроумной эпиграммой в кругу самых хорошеньких женщин, а он не нашелся, что отвечать. Припомнились даже два-три неуплаченные долга, правда, пустяшные, но долги чести и таким людям, с которыми он перестал водиться и об которых уже говорил дурно. Мучило его тоже (но только в самые злые минуты) воспоминание о двух глупейшим образом промотанных состояниях, из которых каждое было значительное. Но скоро стало припоминаться и из "высшего".
Вдруг, например, "ни с того ни с сего" припомнилась ему забытая -- и в высочайшей степени забытая им -- фигура добренького одного старичка чиновника, седенького и смешного, оскорбленного им когда-то, давным-давно, публично и безнаказанно и единственно из одного фанфаронства: из-за того только, чтоб не пропал даром один смешной и удачный каламбур, доставивший ему славу и который потом повторяли. Факт был до того им забыт, что даже фамилии этого старичка он не мог припомнить, хотя сразу представилась вся обстановка приключения в непостижимой ясности. Он ярко припомнил, что старик тогда заступался за дочь, жившую с ним вместе и засидевшуюся в девках и про которую в городе стали ходить какие-то слухи. Старичок стал было отвечать и сердиться, но вдруг заплакал навзрыд при всем обществе, что произвело даже некоторое впечатление. Кончили тем, что для смеха его напоили тогда шампанским и вдоволь насмеялись. И когда теперь припомнил "ни с того ни с сего" Вельчанинов о том, как старикашка рыдал и закрывался руками как ребенок, то ему вдруг показалось, что как будто он никогда и не забывал этого. И странно: ему всё это казалось тогда очень смешным; теперь же -- напротив, и именно подробности, именно закрывание лица руками. Потом он припомнил, как, единственно для шутки, оклеветал одну прехорошенькую жену одного школьного учителя и клевета дошла до мужа. Вельчанинов скоро уехал из этого городка и не знал, чем тогда кончились следствия его клеветы, но теперь он стал вдруг воображать, чем кончились эти следствия,-- и бог знает до чего бы дошло его воображение, если б вдруг не представилось ему одно гораздо ближайшее воспоминание об одной девушке, из простых мещанок, которая даже и не нравилась ему и которой, признаться, он и стыдился, но с которой, сам не зная для чего, прижил ребенка, да так и бросил ее вместе с ребенком, даже не простившись (правда, некогда было), когда уехал из Петербурга. Эту девушку он разыскивал потом целый год, но уже никак не мог отыскать. Впрочем, таких воспоминаний оказывались чуть не сотни -- и так даже, что как будто каждое воспоминание тащило за собою десятки других. Мало-помалу стало страдать и его тщеславие.

Мы сказали уже, что тщеславие его выродилось в какое-то особенное. Это было справедливо. Минутами (редкими, впрочем) он доходил иногда до такого самозабвения, что не стыдился даже того, что не имеет своего экипажа, что слоняется пешком по присутственным местам, что стал несколько небрежен в костюме,-- и случись, что кто-нибудь из старых знакомых обмерил бы его насмешливым взглядом на улице или просто вздумал бы не узнать, то, право, у него достало бы настолько высокомерия, чтоб даже и не поморщиться. Серьезно не поморщиться, вправду, а не то что для одного виду. Разумеется, это бывало редко, это были только минуты самозабвения и раздражения, но все-таки тщеславие его стало мало-помалу удаляться от прежних поводов и сосредоточиваться около одного вопроса, беспрерывно приходившего ему на ум.
"Вот ведь,-- начинал он думать иногда сатирически (а он всегда почти, думая о себе, начинал с сатирического),-- вот ведь кто-то там заботится же об исправлении моей нравственности и посылает мне эти проклятые воспоминания и "слезы раскаяния". Пусть, да ведь попусту! ведь всё стрельба холостыми зарядами! Ну не знаю ли я наверно, вернее чем наверно, что, несмотря на все эти слезные раскаяния и самоосуждения, во мне нет ни капельки самостоятельности, несмотря на все мои глупейшие сорок лет! Ведь случись завтра же такое же искушение, ну сойдись, например, опять обстоятельства так, что мне выгодно будет слух распустить, будто бы учительша от меня подарки принимала,-- и я ведь наверное распущу, не дрогну,-- и еще хуже, пакостнее, чем в первый раз, дело выйдет, потому что этот раз будет уже второй раз, а не первый. Ну оскорби меня опять, сейчас, этот князек, единственный сын у матери и которому я одиннадцать лет тому назад ногу отстрелил,-- и я тотчас же его вызову и посажу опять на деревяшку. Ну не холостые ли, стало быть, заряды, и что в них толку! и для чего напоминать, когда я хоть сколько-нибудь развязаться с собой прилично не умею!"

И хоть не повторялось опять факта с учительшей, хоть не сажал он никого на деревяшку, но одна мысль о том, что это непременно должно было бы повториться, если б сошлись обстоятельства, почти убивала его... иногда. Не всегда же в самом деле страдать воспоминаниями; можно отдохнуть и погулять-в антрактах.

Так Вельчанинов и делал: он готов был погулять в антрактах; но все-таки чем дальше, тем неприятнее становилось его житье в Петербурге. Подходит уж и июль. Мелькала в нем иногда решимость бросить всё и самую тяжбу и уехать куда-нибудь, не оглядываясь, как-нибудь вдруг, нечаянно, хоть туда же в Крым например. Но через час, обыкновенно, он уже презирал свою мысль и смеялся над ней: "Эти скверные мысли ни на каком юге не прекратятся, если уж раз начались и если я хоть сколько-нибудь порядочный человек, а стало быть, нечего и бежать от них, да и незачем".
"Да и к чему бежать,-- продолжал он философствовать с горя,-- здесь так пыльно, так душно, в этом доме так всё запачкано; в этих присутствиях, по которым я слоняюсь, между всеми этими деловыми людьми -- столько самой мышиной суеты, столько самой толкучей заботы; во всем этом народе, оставшемся в городе, на всех этих лицах, мелькающих с утра до вечера,-- так наивно и откровенно рассказано всё их себялюбие, всё их простодушное нахальство, вся трусливость их душонок, вся куриность их сердчишек,-- что, право, тут рай ипохондрику, самым серьезным образом говоря! Всё откровенно, всё ясно, всё не считает даже нужным и прикрываться, как где-нибудь у наших барынь на дачах или на водах за границей; а стало быть, всё гораздо достойнее полнейшего уважения за одну только откровенность и простоту... Никуда не уеду! Лопну здесь, а никуда не уеду!.."

II
Господин с крепом на шляпе

Было третье июля. Духота и жар стояли нестерпимые. День для Вельчанинова выдался самый хлопотливый: всё утро пришлось ходить и разъезжать, а в перспективе предстояла непременная надобность сегодня же вечером посетить одного нужного господина, одного дельца и статского советника, на его даче, где-то на Черной речке, и захватить его неожиданно дома. Часу в шестом Вельчанинов вошел наконец в один ресторан (весьма сомнительный, но французский) на Невском проспекте, у Полицейского моста, сел в своем обычном углу за свой столик и спросил свой ежедневный обед.
Он съедал ежедневно обед в рубль и за вино платил особенно, что и считал жертвой, благоразумно им приносимой расстроенным своим обстоятельствам. Удивляясь, как можно есть такую дрянь, он уничтожал, однако же, всё до последней крошки -- и каждый раз с таким аппетитом, как будто перед тем не ел трое суток. "Это что-то болезненное",-- бормотал он про себя, замечая иногда свой аппетит. Но в этот раз он уселся за свой столик в самом сквернейшем расположении духа, с сердцем отбросил куда-то шляпу, облокотился и задумался. Завозись теперь как-нибудь обедавший с ним рядом сосед или не пойми его с первого слова прислуживавший ему мальчишка -- и он, так умевший быть вежливым и, когда надо, так свысока невозмутимым, наверно бы расшумелся, как юнкер, и, пожалуй, сделал бы историю.

Подали ему суп, он взял ложку, но вдруг, не успев зачерпнуть, бросил ложку на стол и чуть не вскочил со стула. Одна неожиданная мысль внезапно осенила его: в это мгновение он -- и бог знает каким процессом -- вдруг вполне осмыслил причину своей тоски, своей особенной отдельной тоски, которая мучила его уже несколько дней сряду, всё последнее время, бог знает как привязалась и бог знает почему не хотела никак отвязаться; теперь же он сразу всё разглядел и понял, как свои пять пальцев.

-- Это всё эта шляпа! -- пробормотал он как бы вдохновенный,-- единственно одна только эта проклятая круглая шляпа, с этим мерзким траурным крепом, всему причиною!

Он стал думать -- и чем далее вдумывался, тем становился угрюмее и тем удивительнее становилось в его глазах "всё происшествие".

"Но... но какое же тут, однако, происшествие? -- протестовал было он, не доверяя себе,-- есть ли тут хоть что-нибудь похожее на происшествие?"

Всё дело состояло вот в чем: почти уже тому две недели (по-настоящему он не помнил, но, кажется, было две недели), как встретил он в первый раз, на улице, где-то на углу Подьяческой и Мещанской, одного господина с крепом на шляпе. Господин был, как и все, ничего в нем не было такого особенного, прошел он скоро, но посмотрел на Вельчанинова как-то слишком уж пристально и почему-то сразу обратил на себя его внимание до чрезвычайности. По крайней мере физиономия его показалась знакомою Вельчанинову. Он, очевидно, когда-то и где-то встречал ее. "А впрочем, мало ли тысяч физиономий встречал я в жизни -- всех не упомнишь!" Пройдя шагов двадцать, он уже, казалось, и забыл про встречу, несмотря на всё первое впечатление. А впечатление, однако, осталось на целый день -- и довольно оригинальное: в виде какой-то беспредметной, особенной злобы. Он теперь, через две недели, всё это припоминал ясно; припоминал тоже, что совершенно не понимал тогда, откуда в нем эта злоба,-- и не понимал до того, что ни разу даже не сблизил и не сопоставил свое скверное расположение духа во весь тот вечер с утренней встречей. Но господин сам поспешил о себе напомнить и на другой день опять столкнулся с Вельчаниновым на Невском проспекте и опять как-то странно посмотрел на него. Вельчанинов плюнул, но, плюнув, тотчас же удивился своему плевку. Правда, есть физиономии, возбуждающие сразу беспредметное и бесцельное отвращение. "Да, я действительно его где-то встречал",-- пробормотал он задумчиво, уже полчаса спустя после встречи. Затем опять весь вечер пробыл в сквернейшем расположении духа; даже дурной сон какой-то приснился ночью, и все-таки не пришло ему в голову, что вся причина этой новой и особенной хандры его -- один только давешний траурный господин, хотя в этот вечер он не раз вспоминал его. Даже разозлился мимоходом, что "такая дрянь" смеет так долго ему вспоминаться; приписать же ему всё свое волнение, наверно, почел бы даже унизительным, если бы только мысль об том пришла ему в голову. Два дня спустя опять встретились, в толпе, при выходе с одного невского парохода. В этот, третий, раз Вельчанинов готов был поклясться, что господин в траурной шляпе узнал его и рванулся к нему, отвлекаемый и теснимый толпой; кажется, даже "осмелился" протянуть к нему руку; может быть, даже вскрикнул и окликнул его по имени. Последнего, впрочем, Вельчанинов не расслышал ясно, но... "кто же, однако, эта каналья и почему он не подходит ко мне, если в самом деле узнаёт и если так ему хочется подойти?" -- злобно подумал он, садясь на извозчика и отправляясь к Смольному монастырю. Через полчаса он уже спорил и шумел с своим адвокатом, но вечером и ночью был опять в мерзейшей и самой фантастической тоске. "Уж не разливается ли желчь?" -- мнительно спрашивал он себя, глядясь в зеркало.

Это была третья встреча. Потом дней пять сряду решительно "никто" не встречался, а об "каналье" и слух замер. А между тем нет-нет да и вспомнится господин с крепом на шляпе. С некоторым удивлением ловил себя на этом Вельчанинов: "Что мне тошно по нем, что ли? Гм!.. А тоже, должно быть, у него много дела в Петербурге,-- и по ком это у него креп? Он, очевидно, узнавал меня, а я его не узнаю. И зачем эти люди надевают креп? К ним как-то нейдет... Мне кажется, если я поближе всмотрюсь в него, я его узнаю..."

И что-то как будто начинало шевелиться в его воспоминаниях, как какое-нибудь известное, но вдруг почему-то забытое слово, которое из всех сил стараешься припомнить: знаешь его очень хорошо -- и знаешь про то, что именно оно означает, около того ходишь; но вот никак не хочет слово припомниться, как ни бейся над ним!

"Это было... Это было давно... и это было где-то... Тут было... тут было...-- ну, да черт с ним совсем, что тут было и не было!..-- злобно вскричал он вдруг.-- И стоит ли об эту каналью так пакоститься и унижаться!.."

Он рассердился ужасно; но вечером, когда ему вдруг припомнилось, что он давеча рассердился и "ужасно",-- ему стало чрезвычайно неприятно: кто-то как будто поймал его в чем-нибудь. Он смутился и удивился:

"Есть же, стало быть, причины, по которым я так злюсь... ни с того ни с сего... при одном воспоминании..." Он не докончил своей мысли.

А на другой день рассердился еще пуще, но в этот раз ему показалось, что есть за что и что он совершенно прав; "дерзость была неслыханная": дело в том, что произошла четвертая встреча. Господин с крепом явился опять, как будто из-под земли. Вельчанинов только что поймал на улице того самого статского советника и нужного господина, которого он и теперь ловил, чтобы захватить хоть на даче нечаянно, потому что этот чиновник, едва знакомый Вельчанинову, но нужный по делу, и тогда, как и теперь, не давался в руки и, очевидно, прятался, всеми силами не желая с своей стороны встретиться с Вельчаниновым; обрадовавшись, что наконец-таки с ним столкнулся, Вельчанинов пошел с ним рядом, спеша, заглядывая ему в глаза и напрягая все силы, чтобы навести седого хитреца на одну тему, на один разговор, в котором тот, может быть, и проговорился бы и выронил бы как-нибудь одно искомое и давно ожидаемое словечко; но седой хитрец был тоже себе на уме, отсмеивался и отмалчивался,-- и вот именно в эту чрезвычайно хлопотливую минуту взгляд Вельчанинова вдруг отличил на противуположном тротуаре улицы господина с крепом на шляпе. Он стоял и пристально смотрел оттуда на них обоих; он следил за ними -- это было очевидно -- и, кажется, даже подсмеивался.

"Черт возьми! -- взбесился Вельчанинов, уже проводив чиновника и приписывая всю свою с ним неудачу внезапному появлению этого "нахала",-- черт возьми, шпионит он, что ли, за мной! Он, очевидно, следит за мной! Нанят, что ли, кем-нибудь и... и... и, ей-богу же, он подсмеивался! Я, ей-богу, исколочу его... Жаль только, что я хожу без палки! Я куплю палку! Я этого так не оставлю! Кто он такой? Я непременно хочу знать, кто он такой?"

Наконец,-- ровно три дня спустя после этой (четвертой) встречи,-- мы застаем Вельчанинова в его ресторане, как мы и описывали, уже совершенно и серьезно взволнованного и даже несколько потерявшегося. Не сознаться в этом не мог даже и сам он, несмотря на всю гордость свою. Принужден же был он наконец догадаться, сопоставив все обстоятельства, что всей хандры его, всей этой особенной тоски его и всех его двухнедельных волнений -- причиною был не кто иной, как этот самый траурный господин, "несмотря на всю его ничтожность".

"Пусть я ипохондрик,-- думал Вельчанинов,-- и, стало быть, из мухи готов слона сделать, но, однако же, легче ль мне оттого, что всё это, может быть, только одна фантазия? Ведь если каждая подобная шельма в состоянии будет совершенно перевернуть человека, то ведь это... ведь это..."
Действительно, в этой сегодняшней (пятой) встрече, которая так взволновала Вельчанинова, слон явился совсем почти мухой: господин этот, как и прежде, юркнул мимо, но в этот раз уже не разглядывая Вельчанинова и не показывая, как прежде, вида, что его узнаёт,-- а, напротив, опустив глаза и, кажется, очень желая, чтоб его самого не заметили. Вельчанинов оборотился и закричал ему во всё горло:

-- Эй, вы! креп на шляпе! Теперь прятаться! Стойте: кто вы такой?

Вопрос (и весь крик) был очень бестолков. Но Вельчанинов догадался об этом, уже прокричав. На крик этот -- господин оборотился, на минуту приостановился, потерялся, улыбнулся, хотел было что-то проговорить, что-то сделать, с минуту, очевидно, был в ужаснейшей нерешимости и вдруг -- повернулся и побежал прочь без оглядки. Вельчанинов с удивлением смотрел ему вслед.

"А что? -- подумал он,-- что, если и в самом деле не он ко мне, а я, напротив, к нему пристаю, и вся штука в этом?"

Пообедав, он поскорее отправился на дачу к чиновнику. Чиновника не застал; ответили, что "с утра не возвращались, да вряд ли и возвратятся сегодня раньше третьего или четвертого часу ночи, потому что остались в городе у именинника". Уж это было до того "обидно", что, в первой ярости, Вельчанинов положил было отправиться к имениннику и даже в самом деле поехал; но, сообразив на пути, что заходит далеко, отпустил середи дороги извозчика и потащился к себе пешком, к Большому театру. Он чувствовал потребность моциона. Чтоб успокоить взволнованные нервы, надо было ночью выспаться во что бы то ни стало, несмотря на бессонницу; а чтоб заснуть, надо было по крайней мере хоть устать. Таким образом, он добрался к себе уже в половине одиннадцатого, ибо путь был очень не малый,-- и действительно очень устал.

Нанятая им в марте месяце квартира его, которую он так злорадно браковал и ругал, извиняясь сам перед собою, что "все это на походе" и что он "застрял" в Петербурге нечаянно, через эту "проклятую тяжбу",-- эта квартира его была вовсе не так дурна и не неприлична как он сам отзывался об ней. Вход был действительно несколько темноват и "запачкан", из-под ворот; но самая квартира, во втором этаже, состояла из двух больших, светлых и высоких комнат, отделенных одна от другой темною переднею и выходивших, таким образом, одна на улицу, другая во двор. К той, которая выходила окнами во двор, прилегал сбоку небольшой кабинет, назначавшийся служить спальней; но у Вельчанинова валялись в нем в беспорядке книги и бумаги; спал же он в одной из больших комнат, той самой, которая окнами выходила на улицу. Стлали ему на диване. Мебель у него стояла порядочная, хотя и подержанная, и находились, кроме того, некоторые даже дорогие вещи -- осколки прежнего благосостояния: фарфоровые и бронзовые игрушки, большие и настоящие бухарские ковры; уцелели даже две недурные картины; но всё было в явном беспорядке, не на своем месте и даже запылено, с тех пор как прислуживавшая ему девушка, Пелагея, уехала на побывку к своим родным в Новгород и оставила его одного. Этот странный факт одиночной и девичьей прислуги у холостого и светского человека, всё еще желавшего соблюдать джентльменство, заставлял почти краснеть Вельчанинова, хотя этой Пелагеей он был очень доволен. Эта девушка определилась к нему в ту минуту, как он занял эту квартиру весной, из знакомого семейного дома, отбывшего за границу, и завела у него порядок. Но с отъездом ее он уже другой женской прислуги нанять не решился; нанимать же лакея на короткий срок не стоило, да он и не любил лакеев. Таким образом и устроилось, что комнаты его приходила убирать каждое утро дворничихина сестра Мавра, которой он и ключ оставлял, выходя со двора, и которая ровно ничего не делала, деньги брала и, кажется, воровала. Но он уже на всё махнул рукой и даже был тем доволен, что дома остается теперь совершенно один. Но всё до известной меры -- и нервы его решительно не соглашались иногда, в иные желчные минуты, выносить всю эту "пакость", и, возвращаясь к себе домой, он почти каждый раз с отвращением входил в свои комнаты.

Но в этот раз он едва дал себе время раздеться, бросился на кровать и раздражительно решил ни о чем не думать и во что бы то ни стало "сию же минуту" заснуть. И странно, он вдруг заснул, только что голова успела дотронуться до подушки; этого не бывало с ним почти уже с месяц.

Он проспал около трех часов, но сном тревожным; ему снились какие-то странные сны, какие снятся в лихорадке. Дело шло об каком-то преступлении, которое он будто бы совершил и утаил и в котором обвиняли его в один голос беспрерывно входившие к нему откудова-то люди. Толпа собралась ужасная, но люди всё еще не переставали входить, так что и дверь уже не затворялась, а стояла настежь. Но весь интерес сосредоточился наконец на одном странном человеке, каком-то очень ему когда-то близком и знакомом, который уже умер, а теперь почему-то вдруг тоже вошел к нему. Всего мучительнее было то, что Вельчанинов не знал, что это за человек, позабыл его имя и никак не мог вспомнить; он знал только, что когда-то его очень любил. От этого человека как будто и все прочие вошедшие люди ждали самого главного слова: или обвинения, или оправдания Вельчанинова, и все были в нетерпении. Но он сидел неподвижно за столом, молчал и не хотел говорить. Шум не умолкал, раздражение усиливалось, и вдруг Вельчанинов, в бешенстве, ударил этого человека за то, что он не хотел говорить, и почувствовал от этого странное наслаждение. Сердце его замерло от ужаса и от страдания за свой поступок, но в этом-то замиранье и заключалось наслаждение. Совсем остервенясь, он ударил в другой и в третий раз, и в каком-то опьянении от ярости и от страху, дошедшем до помешательства, но заключавшем тоже в себе бесконечное наслаждение, он уже не считал своих ударов, но бил не останавливаясь. Он хотел всё, всё это разрушить. Вдруг что-то случилось; все страшно закричали и обратились, выжидая, к дверям, и в это мгновение раздались звонкие три удара в колокольчик, но с такой силой, как будто его хотели сорвать с дверей. Вельчанинов проснулся, очнулся в один миг, стремглав вскочил с постели и бросился к дверям; он был совершенно убежден, что удар в колокольчик -- не сон и что действительно кто-то позвонил к нему сию минуту. "Было бы слишком неестественно, если бы такой ясный, такой действительный, осязательный звон приснился мне только во сне!"

Но, к удивлению его, и звон колокольчика оказался тоже сном. Он отворил дверь и вышел в сени, заглянул даже на лестницу -- никого решительно не было. Колокольчик висел неподвижно. Подивившись, но и обрадовавшись, он воротился в комнату. Зажигая свечу, он вспомнил, что дверь стояла только припертая, а не запертая на замок и на крюк. Он и прежде, возвращаясь домой, часто забывал запирать дверь на ночь, не придавая делу особенной важности. Пелагея несколько раз за это ему выговаривала. Он воротился в переднюю запереть двери, еще раз отворил их и посмотрел в сенях и наложил только изнутри крючок, а ключ в дверях повернуть все-таки поленился. Часы ударили половину третьего; стало быть, он спал три часа.

Сон до того взволновал его, что он уже не захотел лечь сию минуту опять и решил с полчаса походить по комнате -- "время выкурить сигару". Наскоро одевшись, он подошел к окну, приподнял толстую штофную гардину, а за ней белую стору. На улице уже совсем рассвело. Светлые летние петербургские ночи всегда производили в нем нервное раздражение и в последнее время только помогали его бессоннице, так что он, недели две назад, нарочно завел у себя на окнах эти толстые штофные гардины, не пропускавшие свету, когда их совсем опускали. Впустив свет и забыв на столе зажженную свечку, он стал расхаживать взад и вперед всё еще с каким-то тяжелым и больным чувством. Впечатление сна еще действовало. Серьезное страдание о том, что он мог поднять руку на этого человека и бить его, продолжалось.

-- А ведь этого и человека-то нет и никогда не бывало, всё сон, чего же я ною?

С ожесточением, и как будто в этом совокуплялись все заботы его, он стал думать о том, что решительно становится болен, "больным человеком".

Ему всегда было тяжело сознаваться, что он стареет или хиреет, и со злости он в дурные минуты преувеличивал и то и другое, нарочно, чтоб подразнить себя.

-- Старчество! совсем стареюсь,-- бормотал он, прохаживаясь,-- память теряю, привидения вижу, сны, звенят колокольчики... Черт возьми! я по опыту знаю, что такие сны всегда лихорадку во мне означали... Я убежден, что и вся эта "история" с этим крепом -- тоже, может быть, сон. Решительно я вчера правду подумал: я, я к нему пристаю, а не он ко мне! Я поэму из него сочинил, а сам под стол от страху залез. И почему я его канальей зову? Человек, может быть, очень порядочный. Лицо, правда, неприятное, хотя ничего особенно некрасивого нет; одет, как и все. Взгляд только какой-то... Опять я за свое! я опять об нем!! и какого черта мне в его взгляде? Жить, что ли, я не могу без этого... висельника?

Между прочими вскакивавшими в его голову мыслями одна тоже больно уязвила его: он вдруг как бы убедился, что этот господин с крепом был когда-то с ним знаком по-приятельски и теперь, встречая его, над ним смеется, потому что знает какой-нибудь его прежний большой секрет и видит его теперь в таком унизительном положении. Машинально подошел он к окну, чтоб отворить его и дохнуть ночным воздухом, и -- и вдруг весь вздрогнул: ему показалось, что перед ним внезапно совершилось что-то неслыханное и необычайное.
Окна он еще не успел отворить, но поскорей скользнул за угол оконного откоса и притаился: на пустынном противуположном тротуаре он вдруг увидел, прямо перед домом, господина с крепом на шляпе. Господин стоял на тротуаре лицом к его окнам, но, очевидно, не замечая его, и любопытно, как бы что-то соображая, выглядывал дом. Казалось, он что-то обдумывал и как бы на что-то решался; приподнял руку и как будто приставил палец ко лбу. Наконец решился: бегло огляделся кругом и, на цыпочках, крадучись, стал поспешно переходить через улицу. Так и есть: он прошел в их ворота, в калитку (которая летом иной раз до трех часов не запиралась засовом). "Он ко мне идет",-- быстро промелькнуло у Вельчанинова, и вдруг, стремглав и точно так же на цыпочках, пробежал он в переднюю к дверям и -- затих перед ними, замер в ожидании, чуть-чуть наложив вздрагивавшую правую руку на заложенный им давеча дверной крюк и прислушиваясь изо всей силы к шороху ожидаемых шагов на лестнице.

Сердце его до того билось, что он боялся прослушать, когда взойдет на цыпочках незнакомец. Факта он не понимал, но ощущал всё в какой-то удесятеренной полноте. Как будто давешний сон слился с действительностию. Вельчанинов от природы был смел. Он любил иногда доводить до какого-то щегольства свое бесстрашие в ожидании опасности -- даже если на него и никто не глядел, а только любуясь сам собою. Но теперь было еще и что-то другое. Давешний ипохондрик и мнительный нытик преобразился совершенно; это был уже вовсе не тот человек. Нервный, неслышный смех порывался из его груди. Из-за затворенной двери он угадывал каждое движение незнакомца.

"А! вот он всходит, взошел, осматривается, прислушивается вниз на лестницу; чуть дышит, крадется... а! взялся за ручку, тянет, пробует! рассчитывал, что у меня не заперто! Значит, знал, что я иногда запереть забываю! Опять за ручку тянет; что ж он думает, что крючок соскочит? Расстаться жаль! Уйти жаль попусту?"

И действительно, всё так, наверно, и должно было происходить, как ему представлялось: кто-то действительно стоял за дверьми и тихо, неслышно пробовал замок и потягивал за ручку и,-- "уж разумеется, имел свою цель". Но у Вельчанинова уже было готово решение задачи, и он с каким-то восторгом выжидал мгновения, изловчался и примеривался: ему неотразимо захотелось вдруг снять крюк, вдруг отворить настежь дверь и очутиться глаз на глаз с "страшилищем". "А что, дескать, вы здесь делаете, милостивый государь?"

Так и случилось; улучив мгновение, он вдруг снял крюк, толкнул дверь и -- почти наткнулся на господина с крепом на шляпе.

III
Павел Павлович Трусоцкий

Тот как бы онемел на месте. Оба стояли друг против друга, на пороге, и оба неподвижно смотрели друг другу в глаза. Так прошло несколько мгновений, и вдруг -- Вельчанинов узнал своего гостя!

В то же время и гость, видимо, догадался, что Вельчанинов совершенно узнал его: это блеснуло в его взгляде. В один миг всё лицо его как бы растаяло в сладчайшей улыбке.

-- Я, наверное, имею удовольствие говорить с Алексеем Ивановичем? -- почти пропел он нежнейшим и до комизма не подходящим к обстоятельствам голосом.

-- Да неужели же вы Павел Павлович Трусоцкий? -- выговорил наконец и Вельчанинов с озадаченным видом.

-- Мы были с вами знакомы лет девять назад в Т., и -- если только позволите мне припомнить -- были знакомы дружески.

-- Да-с... положим-с... но -- теперь три часа, и вы целых десять минут пробовали, заперто у меня или нет...

Три часа! -- вскрикнул гость, вынимая часы и даже горестно удивившись,-- так точно: три! Извините, Алексей Иванович, я бы должен был, входя, сообразить; даже стыжусь. Зайду и объяснюсь на днях, а теперь...

-- Э, нет! уже если объясняться, так не угодно ли сию же минуту! -- спохватился Вельчанинов.-- Милости просим сюда, через порог; в комнаты-с. Вы ведь, конечно, сами в комнаты намеревались войти, а не для того только явились ночью, чтоб замки пробовать...

Он был и взволнован и вместе с тем как бы опешен и чувствовал, что не может сообразиться. Даже стыдно стало: ни тайны, ни опасности -- ничего не оказалось из всей фантасмагории; явилась только глупая фигура какого-то Павла Павловича. Но, впрочем, ему совсем не верилось, что это так просто; он что-то смутно и со страхом предчувствовал. Усадив гостя в кресла, он нетерпеливо уселся на своей постели, на шаг от кресел, принагнулся, уперся ладонями в свои колени и раздражительно ждал, когда тот заговорит. Он жадно его разглядывал и припоминал. Но странно: тот молчал, совсем, кажется, и не понимая, что немедленно "обязан" заговорить; напротив того, сам как бы выжидавшим чего-то взглядом смотрел на хозяина. Могло быть, что он просто робел, ощущая спервоначалу некоторую неловкость, как мышь в мышеловке; но Вельчанинов разозлился.

-- Что ж вы! -- вскричал он.-- Ведь вы, я думаю, не фантазия и не сон! В мертвецы, что ли, вы играть пожаловали? Объяснитесь, батюшка!

Гость зашевелился, улыбнулся и начал осторожно: "Сколько я вижу, вас, прежде всего, даже поражает, что я пришел в такой час и -- при особенных таких обстоятельствах-с... Так что, помня всё прежнее и то, как мы расстались-с,-- мне даже теперь странно-с... А впрочем, я даже и не намерен был заходить-с, и если уж так вышло, то -- нечаянно-с..."

-- Как нечаянно! да я вас из окна видел, как вы на цыпочках через улицу перебегали!

-- Ах, вы видели! -- ну так вы, пожалуй, теперь больше моего про всё это знаете-с! Но я вас только раздражаю... Вот тут что-с: я приехал сюда уже недели с три, по своему делу... Я ведь Павел Павлович Трусоцкий, вы ведь меня сами признали-с. Дело мое в том, что я хлопочу о моем перемещении в другую губернию и в другую службу-с и на место с значительным повышением... Но, впрочем, всё это тоже не то-с!.. Главное, если хотите, в том, что я здесь слоняюсь вот уже третью неделю и, кажется, сам затягиваю мое дело нарочно, то есть о перемещении-то-с, и, право, если даже оно и выйдет, то я, чего доброго, и сам забуду, что оно вышло-с, и не выеду из вашего Петербурга в моем настроении. Слоняюсь, как бы потеряв свою цель и как бы даже радуясь, что ее потерял -- в моем настроении-с...

-- В каком это настроении? -- хмурился Вельчанинов.

Гость поднял на него глаза, поднял шляпу и уже с твердым достоинством указал на креп.

-- Да -- вот-с в каком настроении!

Вельчанинов тупо смотрел то на креп, то в лицо гостю. Вдруг румянец залил мгновенно его щеки, и он заволновался ужасно.

-- Неужели Наталья Васильевна!

-- Она-с! Наталья Васильевна! В нынешнем марте... Чахотка и почти вдруг-с, в какие-нибудь два-три месяца! И я остался -- как вы видите!

Проговорив это, гость в сильном чувстве развел руки в обе стороны, держа в левой на отлете свою шляпу с крепом, и глубоко наклонил свою лысую голову, секунд по крайней мере на десять.

Этот вид и этот жест вдруг как бы освежили Вельчанинова; насмешливая и даже задирающая улыбка скользнула по его губам,-- но покамест на одно только мгновение: известие о смерти этой дамы (с которой он был так давно знаком и так давно уже успел позабыть ее) произвело на него теперь до неожиданности потрясающее впечатление.

-- Возможно ли это! -- бормотал он первые попавшиеся на язык слова.-- И почему же вы прямо не зашли и не объявили?

-- Благодарю вас за участие, вижу и ценю его, несмотря...

-- Несмотря?

-- Несмотря на столько лет разлуки, вы отнеслись сейчас к моему горю, и даже ко мне, с таким совершенным участием, что я, разумеется, ощущаю благодарность. Вот это только я и хотел заявить-с. И не то чтобы я сомневался в друзьях моих, я и здесь, даже сейчас, могу отыскать самых искренних друзей-с (взять только одного Степана Михайловича Багаутова), но ведь нашему с вами, Алексей Иванович, знакомству (пожалуй, дружбе -- ибо с признательностию вспоминаю) прошло девять лет-с, к нам вы не возвращались, писем обоюдно не было...
Гость пел, как по нотам, но всё время, пока изъяснялся, глядел в землю, хотя, конечно, всё видел и вверху. Но и хозяин уже успел немного сообразиться.

С некоторым весьма странным впечатлением, всё более и более усиливавшимся, прислушивался и приглядывался он к Павлу Павловичу, и вдруг, когда тот приостановился,-- самые пестрые и неожиданные мысли неожиданно хлынули в его голову.

-- Да отчего же я вас всё не узнавал до сих пор? -- вскричал он оживляясь.-- Ведь мы раз пять на улице сталкивались!

-- Да; и я это помню; вы мне всё попадались-с,-- раза два, даже, пожалуй, и три...

-- То есть -- это вы мне всё попадались, а не я вам!

Вельчанинов встал и вдруг громко и совсем неожиданно засмеялся. Павел Павлович приостановился, посмотрел внимательно, но тотчас же опять стал продолжать:

-- А что вы меня не признали, то, во-первых, могли позабыть-с, и, наконец, у меня даже оспа была в этот срок и оставила некоторые следы на лице.

-- Оспа? Да ведь и в самом же деле у него оспа была! да как это вас...

-- Угораздило? Мало ли чего не бывает, Алексей Иванович; нет-нет да и угораздит!

-- Только все-таки это ужасно смешно. Ну, продолжайте, продолжайте,-- друг дорогой!

-- Я же хоть и встречал тоже вас-с...

-- Стойте! Почему вы сказали сейчас "угораздило"? Я хотел гораздо вежливей выразиться. Ну, продолжайте, продолжайте!

Почему-то ему всё веселее и веселее становилось. Потрясающее впечатление совсем заменилось другим. Он быстрыми шагами ходил по комнате взад и вперед.

-- Я же хоть и встречал тоже вас-с и даже, отправляясь сюда, в Петербург, намерен был непременно вас здесь поискать, но, повторяю, я теперь в таком настроении духа... и так умственно разбит с самого с марта месяца...

-- Ах да! разбит с марта месяца... Постойте, вы не курите?

-- Я ведь, вы знаете, при Наталье Васильевне...

-- Ну да, ну да; а с марта-то месяца?

-- Папиросочку разве.

-- Вот папироска; закуривайте и -- продолжайте! продолжайте, вы ужасно меня...

И закурив сигару, Вельчанинов быстро уселся опять на постель. Павел Павлович приостановился.

-- Но в каком вы сами-то, однако же, волнении, здоровы ли вы-с?

-- Э, к черту об моем здоровье! -- обозлился вдруг Вельчанинов.-- Продолжайте!

С своей стороны гость, смотря на волнение хозяина, становился довольнее и самоувереннее.

-- Да что продолжать-то-с? -- начал он опять.-- Представьте вы себе, Алексей Иванович, во-первых, человека убитого, то есть не просто убитого, а, так сказать, радикально; человека, после двадцатилетнего супружества переменяющего жизнь и слоняющегося по пыльным улицам без соответственной цели, как бы в степи, чуть не в самозабвении, и в этом самозабвении находящего даже некоторое упоение. Естественно после того, что я и встречу иной раз знакомого или даже истинного друга, да и обойду нарочно, чтоб не подходить к нему в такую минуту, самозабвения-то то есть. А в другую минуту -- так всё припомнишь и так возжаждешь видеть хоть какого-нибудь свидетеля и соучастника того недавнего, но невозвратимого прошлого, и так забьется при этом сердце, что не только днем, но и ночью рискнешь броситься в объятия друга, хотя бы даже и нарочно пришлось его для этого разбудить в четвертом часу-с. Я вот только в часе ошибся, но не в дружбе; ибо в сию минуту слишком вознагражден-с. А насчет часу, право, думал, что лишь только двенадцатый, будучи в настроении. Пьешь собственную грусть и как бы упиваешься ею. И даже не грусть, а именно новосостояние-то это и бьет по мне...

-- Как вы, однако же, выражаетесь! -- как-то мрачно заметил Вельчанинов, ставший вдруг опять ужасно серьезным.

-- Да-с, странно и выражаюсь-с...

-- А вы... не шутите?

-- Шучу! -- воскликнул Павел Павлович в скорбном недоумении,-- и в ту минуту, когда возвещаю...

-- Ах, замолчите об этом, прошу вас!

Вельчанинов встал и опять зашагал по комнате.

Так и прошло минут пять. Гость тоже хотел было привстать, но Вельчанинов крикнул: "Сидите, сидите!" -- и тот тотчас же послушно опустился в кресла.

-- А как, однако же, вы переменились! -- заговорил опять Вельчанинов, вдруг останавливаясь перед ним -- точно как бы внезапно пораженный этой мыслию.-- Ужасно переменились! Чрезвычайно! Совсем другой человек!

-- Не мудрено-с: девять лет-с.

-- Нет-нет-нет, не в годах дело! вы наружностию еще не бог знает как изменились; вы другим изменились!

-- Тоже, может быть, девять лет-с.

-- Или с марта месяца!

-- Хе-хе,-- лукаво усмехнулся Павел Павлович,-- у вас игривая мысль какая-то... Но, если осмелюсь,-- в чем же собственно изменение-то?

-- Да чего тут! Прежде был такой солидный и приличный Павел Павлович, такой умник Павел Павлович, а теперь -- совсем vaurien (повеса (франц.) Павел Павлович!

Он был в той степени раздражения, в которой самые выдержанные люди начинают иногда говорить лишнее.

-- Vaurien! вы находите? И уж больше не умник? Не умник? -- с наслаждением хихикал Павел Павлович.

-- Какой черт умник! Теперь, пожалуй, и совсем умный.

"Я нагл, а эта каналья еще наглее! И... и какая у него цель?" -- всё думал Вельчанинов.

-- Ах, дражайший, ах, бесценнейший Алексей Иванович! -- заволновался вдруг чрезвычайно гость и заворочался в креслах.-- Да ведь нам что? Ведь не в свете мы теперь, не в великосветском блистательном обществе! Мы -- два бывшие искреннейшие и стариннейшие приятеля и, так сказать, в полнейшей искренности сошлись и вспоминаем обоюдно ту драгоценную связь, в которой покойница составляла такое драгоценнейшее звено нашей дружбы!

И он как бы до того увлекся восторгом своих чувств, что склонил опять, по-давешнему, голову, лицо же закрыл теперь шляпой. Вельчанинов с отвращением и с беспокойством приглядывался.

"А что, если это просто шут? -- мелькнуло в его голове.-- Но н-нет, н-нет! кажется, он не пьян,-- впрочем, может быть, и пьян; красное лицо. Да хотя бы и пьян,-- всё на одно выйдет. С чем он подъезжает? Чего хочется этой каналье?"

-- Помните, помните,-- выкрикивал Павел Павлович, помаленьку отнимая шляпу и как бы всё сильнее и сильнее увлекаясь воспоминаниями,-- помните ли вы наши загородные поездки, наши вечера и вечеринки с танцами и невинными играми у его превосходительства гостеприимнейшего Семена Семеновича? А наши вечерние чтения втроем? А наше первое с вами знакомство, когда вы вошли ко мне утром, для справок по вашему делу, и стали даже кричать-с, и вдруг вышла Наталья Васильевна, и через десять минут вы уже стали нашим искреннейшим другом дома ровно на целый год-с -- точь-в-точь как в "Провинциалке", пиесе господина Тургенева...

Вельчанинов медленно прохаживался, смотрел в землю, слушал с нетерпением и отвращением, но -- сильно слушал.

-- Мне и в голову не приходила "Провинциалка",-- перебил он, несколько теряясь,-- и никогда вы прежде не говорили таким пискливым голосом и таким... не своим слогом. К чему это?

-- Я действительно прежде больше молчал-с, то есть был молчаливее-с,-- поспешно подхватил Павел Павлович,-- вы знаете, я прежде больше любил слушать, когда заговаривала покойница. Вы помните, как она разговаривала, с каким остроумием-с... А насчет "Провинциалки" и собственно насчет Ступендьева,-- то вы и тут правы, потому что мы это сами потом, с бесценной покойницей в иные тихие минуты вспоминая о вас-с, когда вы уже уехали,-- приравнивали к этой театральной пиесе нашу первую встречу... потому что ведь и в самом деле было похоже-с. А собственно уж насчет Ступендьева...

-- Какого это Ступендьева, черт возьми! -- закричал Вельчанинов и даже топнул ногой, совершенно уже смутившись при слове "Ступендьев", по поводу некоторого беспокойного воспоминания, замелькавшего в нем при этом слове.

-- А Ступендьев -- это роль-с, театральная роль, роль мужа в пиесе "Провинциалка",-- пропищал сладчайшим голоском Павел Павлович,-- но это уже относится к другому разряду дорогих и прекрасных наших воспоминаний, уже после вашего отъезда, когда Степан Михайлович Багаутов подарил нас своею дружбою, совершенно как вы-с, и уже на целых пять лет.

-- Багаутов? Что такое? Какой Багаутов? -- как вкопанный остановился вдруг Вельчанинов.

-- Багаутов, Степан Михайлович, подаривший нас своею дружбою ровно через год после вас и... подобно вам-с.

-- Ах, боже мой, ведь я же это знаю!-- вскрикнул Вельчанинов, сообразив наконец.-- Багаутов! да ведь он же служил у вас...

-- Служил, служил! при губернаторе! Из Петербурга, самого высшего общества изящнейший молодой человек! -- в решительном восторге выкрикивал Павел Павлович.

-- Да-да-да! Что ж я! ведь и он тоже...

-- И он тоже, и он тоже! -- в том же восторге вторил Павел Павлович, подхватив неосторожное словцо хозяина,-- и он тоже! И вот тут-то мы и играли "Провинциалку", на домашнем театре, у его превосходительства гостеприимнейшего Семена Семеновича,-- Степан Михайлович -- графа, я -- мужа, а покойница -- провинциалку,-- но только у меня отняли роль мужа по настоянию покойницы, так что я и не играл мужа, будто бы по неспособности-с...

-- Да какой черт вы Ступендьев! Вы прежде всего Павел Павлович Трусоцкий, а не Ступендьев! -- грубо, не церемонясь и чуть не дрожа от раздражения, проговорил Вельчанинов.-- Только позвольте: этот Багаутов здесь, в Петербурге; я сам его видел, весной видел! Что ж вы к нему-то тоже не идете?

-- Каждый божий день захожу, вот уже три недели-с. Не принимают! Болен, не может принять! И представьте, из первейших источников узнал, что ведь и вправду чрезвычайно опасно болен! Этакой-то шестилетний друг! Ах, Алексей Иванович, говорю же вам и повторяю, что в таком настроении иногда провалиться сквозь землю желаешь, даже взаправду-с; а в другую минуту так бы, кажется, взял да и обнял, и именно кого-нибудь вот из прежних-то этих, так сказать, очевидцев и соучастников, и единственно для того только, чтоб заплакать, то есть совершенно больше ни для чего, как чтоб только заплакать!..

-- Ну, однако же, довольно с вас на сегодня, ведь так? -- резко проговорил Вельчанинов.

-- Слишком, слишком довольно! -- тотчас же поднялся с места Павел Павлович.-- Четыре часа, и, главное, я вас так эгоистически потревожил...

-- Слушайте же: я к вам сам зайду, непременно, и тогда уж надеюсь... Скажите мне прямо, откровенно скажите: вы не пьяны сегодня?

-- Пьян? Ни в одном глазу...

-- Не пили перед приходом или раньше?

-- Знаете, Алексей Иванович, у вас совершенная лихорадка-с.

-- Завтра же зайду, утром, до часу...

-- И давно уже замечаю, что вы почти как в бреду с наслаждением перебивал и налегал на эту тему Павел Павлович.-- Мне так, право, совестно, что я моею неловкостию... но иду, иду! А вы лягте-ка и засните-ка!

-- А что ж вы не сказали, где живете? -- спохватился и закричал ему вдогонку Вельчанинов.

-- А разве не сказал-с? в Покровской гостинице...

-- В какой еще Покровской гостинице?

-- Да у самого Покрова, тут, в переулке-с,-- вот забыл, в каком переулке, да и номер забыл, только близ самого Покрова...

-- Отыщу!

-- Милости просим дорогого гостя.

Он уже выходил на лестницу.

-- Стойте! -- крикнул опять Вельчанинов.-- Вы не удерете?

-- То есть как "удерете"? -- вытаращил глаза Павел Павлович, поворачиваясь и улыбаясь с третьей ступеньки.

Вместо ответа Вельчанинов шумно захлопнул дверь, тщательно запер ее и насадил в петлю крюк. Воротясь в комнату, он плюнул, как бы чем-нибудь опоганившись.

Простояв минут пять неподвижно среди комнаты, он бросился на постель, совсем уже не раздеваясь, и в один миг заснул. Забытая свечка так и догорела до конца на столе.

IV
Жена, муж и любовник

Он спал очень крепко и проснулся ровно в половине десятого; мигом приподнялся, сел на постель и тотчас же начал думать о смерти "этой женщины".

Потрясающее вчерашнее впечатление при внезапном известии об этой смерти оставило в нем какое-то смятение и даже боль. Это смятение и боль были только заглушены в нем на время одной странной идеей вчера, при Павле Павловиче. Но теперь, при пробуждении, всё, что было девять лет назад, предстало вдруг перед ним с чрезвычайною яркостью.

Эту женщину, покойную Наталью Васильевну, жену "этого Трусоцкого", он любил и был ее любовником, когда по своему делу (и тоже по поводу процесса об одном наследстве) он оставался в Т. целый год,-- хотя собственно дело и не требовало такого долгого срока его присутствия; настоящей же причиной была эта связь. Связь и любовь эта до того сильно владели им, что он был как бы в рабстве у Натальи Васильевны и, наверно, решился бы тотчас на что-нибудь даже из самого чудовищного и бессмысленного, если б этого потребовал один только малейший каприз этой женщины. Ни прежде, ни потом никогда не было с ним ничего подобного. В конце года, когда разлука была уже неминуема, Вельчанинов был в таком отчаянии при приближении рокового срока,-- в отчаянии, несмотря на то что разлука предполагалась на самое короткое время,-- что предложил Наталье Васильевне похитить ее, увезти от мужа, бросить всё и уехать с ним за границу навсегда. Только насмешки и твердая настойчивость этой дамы (вполне одобрявшей этот проект вначале, но, вероятно, только от скуки или чтобы посмеяться) могли остановить его и понудить уехать одного. И что же? Не прошло еще двух месяцев после разлуки, как он в Петербурге уже задавал себе тот вопрос, который так и остался для него навсегда не разрешенным: любил ли в самом деле он эту женщину, или всё это было только одним "наваждением"? И вовсе не от легкомыслия или под влиянием начавшейся в нем новой страсти зародился в нем этот вопрос: в эти первые два месяца в Петербурге он был в каком-то исступлении и вряд ли заметил хоть одну женщину, хотя тотчас же пристал к прежнему обществу и успел увидеть сотню женщин. Впрочем, он отлично хорошо знал, что очутись он тотчас опять в Т., то немедленно подпадет снова под всё гнетущее обаяние этой женщины, несмотря на все зародившиеся вопросы. Даже пять лет спустя он был в том же самом убеждении. Но пять лет спустя он уже признавался в этом себе с негодованием и даже об самой "женщине этой" вспоминал с ненавистью. Он стыдился своего т-ского года; он не мог понять даже возможности такой "глупой" страсти для него, Вельчанинова! Все воспоминания об этой страсти обратились для него в позор; он краснел до слез и мучился угрызениями. Правда, еще через несколько лет он уже несколько успел себя успокоить он постарался всё это забыть -- и почти успел. И вот вдруг девять лет спустя, всё это так внезапно и странно воскресает перед ним опять после вчерашнего известия о смерти Натальи Васильевны.

Теперь, сидя на своей постели, с смутными мыслями, беспорядочно толпившимися в его голове, он чувствовал и сознавал ясно только одно,-- что, несмотря на всё вчерашнее "потрясающее впечатление" при этом известии, он все-таки очень спокоен насчет того, что она умерла. "Неужели я о ней даже и не пожалею?" -- спрашивал он себя. Правда, он уже не ощущал к ней теперь ненависти и мог беспристрастнее, справедливее судить о ней. По его мнению, уже давно, впрочем, сформировавшемуся в этот девятилетний срок разлуки, Наталья Васильевна принадлежала к числу самых обыкновенных провинциальных дам из "хорошего" провинциального общества, и -- "кто знает, может, так оно и было, и только я один составил из нее такую фантазию?" Он, впрочем, всегда подозревал, что в этом мнении могла быть и ошибка; почувствовал это и теперь. Да и факты противоречили; этот Багаутов был несколько лет тоже с нею в связи и, кажется, тоже "под всем обаянием". Багаутов, действительно, был молодой человек из лучшего петербургского общества и, так как он "человек пустейший" (говорил об нем Вельчанинов), то, стало быть, мог сделать свою карьеру только в одном Петербурге. Но вот, однако же, он пренебрег Петербургом, то есть главнейшею своею выгодою, и потерял же пять лет в Т. единственно для этой женщины! Да и воротился наконец в Петербург, может, потому только, что и его тоже выбросили, как "старый, изношенный башмак". Значит, было же в этой женщине что-то такое необыкновенное -- дар привлечения, порабощения и владычества!

А между тем, казалось бы, она и средств не имела, чтобы привлекать и порабощать: "собой была даже и не так чтобы хороша; а может быть, и просто нехороша". Вельчанинов застал ее уже двадцати восьми лет. Не совсем красивое ее лицо могло иногда приятно оживляться, но глаза были нехороши: какая-то излишняя твердость была в ее взгляде. Она была очень худа. Умственное образование ее было слабое; ум был бесспорный и проницательный, но почти всегда односторонний. Манеры светской провинциальной дамы и при этом, правда, много такту; изящный вкус, но преимущественно в одном только уменье одеться. Характер решительный и владычествующий; примирения наполовину с нею быть не могло ни в чем: "или всё, или ничего". В делах затруднительных твердость и стойкость удивительные. Дар великодушия и почти всегда с ним же рядом -- безмерная несправедливость. Спорить с этой барыней было невозможно: дважды два для нее никогда ничего не значили. Никогда ни в чем не считала она себя несправедливою или виноватою. Постоянные и бесчисленные измены ее мужу нисколько не тяготили ее совести. По сравнению самого Вельчанинова, она была как "хлыстовская богородица", которая в высшей степени сама верует в то, что она и в самом деле богородица,-- в высшей степени веровала и Наталья Васильевна в каждый из своих поступков. Любовнику она была верна -- впрочем, только до тех пор, пока он не наскучил. Она любила мучить любовника, но любила и награждать. Тип был страстный, жестокий и чувственный. Она ненавидела разврат, осуждала его с неимоверным ожесточением и -- сама была развратна. Никакие факты не могли бы никогда привести ее к сознанию в своем собственном разврате. "Она, наверно, искренно не знает об этом",-- думал Вельчанинов об ней еще в Т. (Заметим мимоходом, сам участвуя в ее разврате). "Это одна из тех женщин,-- думал он,-- которые как будто для того и родятся, чтобы быть неверными женами. Эти женщины никогда не падают в девицах; закон природы их -- непременно быть для этого замужем. Муж -- первый любовник, но не иначе, как после венца. Никто ловче и легче их не выходит замуж. В первом любовнике всегда муж виноват. И всё происходит в высшей степени искренно; они до конца чувствуют себя в высшей степени справедливыми и, конечно, совершенно невинными".

Вельчанинов был убежден, что действительно существует такой тип таких женщин; но зато был убежден, что существует и соответственный этим женщинам тип мужей, которых единое назначение заключается только в том, чтобы соответствовать этому женскому типу. По его мнению, сущность таких мужей состоит в том, чтоб быть, так сказать, "вечными мужьями" или, лучше сказать, быть в жизни только мужьями и более уж ничем. "Такой человек рождается и развивается единственно для того, чтобы жениться, а женившись, немедленно обратиться в придаточное своей жены, даже и в том случае, если б у него случился и свой собственный, неоспоримый характер. Главный признак такого мужа -- известное украшение. Не быть рогоносцем он не может, точно так же как не может солнце не светить; но он об этом не только никогда не знает, но даже и никогда не может узнать по самым законам природы". Вельчанинов глубоко верил, что существуют эти два типа и что Павел Павлович Трусоцкий в Т. был совершенным представителем одного из них. Вчерашний Павел Павлович, разумеется, был не тот Павел Павлович, который был ему известен в Т. Он нашел, что он до невероятности изменился, но Вельчанинов знал, что он и не мог не измениться и что всё было совершенно естественно; господин Трусоцкий мог быть всем тем, чем был прежде, только при жизни жены, а теперь это была только часть целого, выпущенная вдруг на волю, то есть что-то удивительное и ни на что не похожее.

Что же касается до т-ского Павла Павловича, то вот что упомнил о нем и припомнил теперь Вельчанинов:

"Конечно, Павел Павлович в Т. был только муж", и ничего более. Если, например, он был, сверх того, и чиновник, то единственно потому, что для него и служба обращалась, так сказать, в одну из обязанностей его супружества; он служил для жены и для ее светского положения в Т., хотя и сам по себе был весьма усердным чиновником. Ему было тогда тридцать пять лет и обладал он некоторым состоянием, даже и не совсем маленьким. На службе особенных способностей не выказывал, но не выказывал и неспособности. Водился со всем, что было высшего в губернии, и слыл на прекрасной ноге. Наталью Васильевну в Т. совершенно уважали; она, впрочем, и не очень это ценила, принимая как должное, но у себя умела всегда принять превосходно, причем Павел Павлович был так ею вышколен, что мог иметь облагороженные манеры даже и при приеме самых высших губернских властей. Может быть (казалось Вельчанинову), у него был и ум; но так как Наталья Васильевна не очень любила, когда супруг ее много говорил, то ума и нельзя было очень заметить. Может быть, он имел много прирожденных хороших качеств, равно как и дурных. Но хорошие качества были как бы под чехлом, а дурные поползновения были заглушены почти окончательно. Вельчанинов помнил, например, что у господина Трусоцкого рождалось иногда поползновение посмеяться над своим ближним; но это было ему строго запрещено. Любил он тоже иногда что-нибудь рассказать; но и над этим наблюдалось: рассказать позволялось только что-нибудь понезначительнее и покороче. Он склонен был к приятельскому кружку вне дома и даже -- выпить с приятелем; но последнее даже в корень было истреблено. И при этом черта: взглянув снаружи, никто не мог бы сказать, что это муж под башмаком; Наталья Васильевна казалась совершенно послушною женой и даже, может быть, сама была в этом уверена. Могло быть, что Павел Павлович любил Наталью Васильевну без памяти; но заметить этого не мог никто, и даже было невозможно, вероятно, тоже по домашнему распоряжению самой Натальи Васильевны. Несколько раз в продолжение своей т-ской жизни спрашивал себя Вельчанинов: подозревает ли его этот муж хоть сколько-нибудь в связи с своей женой? Несколько раз он спрашивал об этом серьезно Наталью Васильевну и всегда получал в ответ, высказанный с некоторой досадой, что муж ничего не знает, и никогда ничего не может узнать, и что "всё, что есть, совсем не его дело". Еще черта с ее стороны: над Павлом Павловичем она никогда не смеялась и ни в чем не находила его ни смешным, ни очень дурным, и даже очень бы заступилась за него, если бы кто осмелился оказать ему какую-нибудь неучтивость. Не имея детей, она, естественно, должна была обратиться преимущественно в светскую женщину; но и свой дом был ей необходим. Светские удовольствия никогда не царили над нею вполне, и дома она очень любила заниматься хозяйством и рукодельями. Павел Павлович вспомнил вчера об их семейных чтениях в Т. по вечерам; это бывало: читал Вельчанинов, читал и Павел Павлович; к удивлению Вельчанинова, он очень хорошо умел читать вслух. Наталья Васильевна при этом что-нибудь вышивала и выслушивала чтение всегда спокойно и ровно. Читались романы Диккенса, что-нибудь из русских журналов, а иногда что-нибудь и из "серьезного". Наталья Васильевна высоко ценила образованность Вельчанинова, но молчаливо, как дело поконченное и решенное, о котором уже нечего больше и говорить; вообще же ко всему книжному и ученому относилась равнодушно, как совершенно к чему-то постороннему, хотя, может бы, и полезному; Павел же Павлович иногда с некоторым жаром.

Т-ская связь порвалась вдруг, достигнув со стороны Вельчанинова самого полного верха и даже почти безумия. Его просто и вдруг прогнали, хотя все устроилось, так что он уехал совершенно не ведая, что уже выброшен "как старый, негодный башмак". Тут в Т., месяца за полтора до его отбытия, появился один молоденький артиллерийский офицерик, только что выпущенный из корпуса и повадился ездить к Трусоцким; вместо троих очутилось четверо. Наталья Васильевна принимала мальчика благосклонно, но обращалась с ним как с мальчиком. Вельчанинову было решительно ничего невдомек, да и не до того ему было тогда, так как ему вдруг объявили о необходимости разлуки. Одною из сотни причин для непременного и скорейшего его отъезда, выставленных Натальей Васильевной, была и та, что ей показалось, будто она беременна; а потому и естественно, что ему надо непременно и сейчас же скрыться хоть месяца на три или на четыре, чтобы через девять месяцев мужу труднее было в чем-нибудь усумниться, если б и вышла потом какая-нибудь клевета. Аргумент был довольно натянутый. После бурного предложения Вельчанинова бежать в Париж или в Америку он уехал один в Петербург, "без сомнения, на одну только минутку", то есть не более как на три месяца, иначе он не уехал бы ни за что, несмотря ни на какие причины и аргументы. Ровно через два месяца он получил в Петербурге от Натальи Васильевны письмо с просьбою не приезжать никогда, потому что она уже любила другого; про беременность же свою уведомляла, что она ошиблась. Уведомление об ошибке было лишнее, ему всё уже было ясно: он вспомнил про офицерика. Тем дело и кончилось навсегда. Слышал как-то он потом, уже несколько лет спустя, что там очутился Багаутов и пробыл целые пять лет. Такую безмерную продолжительность связи он объяснил себе, между прочим, и тем, что Наталья Васильевна, верно, уже сильно постарела, а потому и сама стала привязчивее.

Он просидел на своей кровати почти час; наконец опомнился, позвонил Мавру с кофеем, выпил наскоро, оделся и ровно в одиннадцать часов отправился к Покрову отыскивать Покровскую гостиницу. Насчет собственно Покровской гостиницы в нем сформировалось теперь особое, уже утрешнее впечатление. Между прочим, ему было даже несколько совестно за вчерашнее свое обращение с Павлом Павловичем, и это надо было теперь разрешить.

Всю вчерашнюю фантасмагорию с замком у дверей он объяснял случайностию, пьяным видом Павла Павловича и, пожалуй, еще кое-чем, но, в сущности, не совсем точно знал, зачем он идет теперь завязывать какие-то новые отношения с прежним мужем, тогда как всё так естественно и само собою между ними покончилось. Его что-то влекло; было тут какое-то особое впечатление, и вследствие этого впечатления его влекло...

V
Лиза

Павел Павлович "удирать" и не думал, да и бог знает для чего Вельчанинов ему сделал вчера этот вопрос; подлинно сам был в затмении. По первому спросу в мелочной лавочке у Покрова ему указали Покровскую гостиницу, в двух шагах в переулке. В гостинице объяснили, что господин Трусоцкий "стали" теперь тут же на дворе, во флигеле, в меблированных комнатах у Марьи Сысоевны. Поднимаясь по узкой, залитой и очень нечистой каменной лестнице флигеля во второй этаж, где были эти комнаты, он вдруг услышал плач. Плакал как будто ребенок, лет семи-восьми; плач был тяжелый, слышались заглушаемые, но прорывающиеся рыдания, а вместе с ними топанье ногами и тоже как бы заглушаемые, но яростные окрики, какой-то сиплой фистулой, но уже взрослого человека. Этот взрослый человек, казалось, унимал ребенка и очень не желал, чтобы плач слышали, но шумел больше его. Окрики были безжалостные, а ребенок точно как бы умолял о прощении. Вступив в небольшой коридор, по обеим сторонам которого было по две двери, Вельчанинов встретил одну очень толстую и рослую бабу, растрепанную по-домашнему, и спросил ее о Павле Павловиче. Она ткнула пальцем на дверь, из-за которой слышен был плач. Толстое и багровое лицо этой сорокалетней бабы было в некотором негодовании.

-- Вишь, ведь потеха ему! -- пробасила она вполголоса и прошла на лестницу. Вельчанинов хотел было постучаться, но раздумал и прямо отворил дверь к Павлу Павловичу. В небольшой комнате, грубо, но обильно меблированной простой крашеной мебелью, посредине стоял Павел Павлович, одетый лишь до половины, без сюртука и без жилета, и с раздраженным красным лицом унимал криком жестами, а может быть (показалось Вельчанинову) и пинками, маленькую девочку, лет восьми, одетую бедно хотя и барышней, в черном шерстяном коротеньком платьице. Она, казалось, была в настоящей истерике, истерически всхлипывала и тянулась руками к Павлу Павловичу, как бы желая охватить его, обнять его, умолить и упросить о чем-то. В одно мгновение все изменилось: увидев гостя, девочка вскрикнула и стрельнула в соседнюю крошечную комнатку, а Павел Павлович, на мгновение озадаченный, тотчас же весь растаял в улыбке, точь-в-точь как вчера, когда Вельчанинов вдруг отворил дверь к нему на лестницу.

-- Алексей Иванович! -- вскричал он в решительном удивлении.-- Никоим образом не мог ожидать... но вот сюда, сюда! Вот здесь, на диван, или сюда, в кресла, а я...-- И он бросился одевать сюртук, забыв надеть жилет.

-- Не церемоньтесь, оставайтесь в чем вы есть,-- Вельчанинов уселся на стул.

-- Нет, уж позвольте-с поцеремониться; вот я теперь и поприличнее. Да куда ж вы уселись в углу? Вот сюда, в кресла, к столу бы... Ну, не ожидал, не ожидал!

Он тоже уселся на краешке плетеного стула, но не рядом с "неожиданным" гостем, а поворотив стул углом, чтобы сесть более лицом к Вельчанинову.

-- Почему ж не ожидали? Ведь я именно назначил вчера, что приду к вам в это время?

-- Думал, что не придете-с; и как сообразил всё вчерашнее проснувшись, так решительно уж отчаялся вас увидеть, даже навсегда-с.

Вельчанинов меж тем осмотрелся кругом. Комната была в беспорядке, кровать не убрана, платье раскидано, на столе стаканы с выпитым кофеем, крошки хлеба и бутылка шампанского, до половины не допитая, без пробки и со стаканом подле. Он накосился взглядом в соседнюю комнату, но там всё было тихо; девочка притаилась и замерла.

-- Неужто вы пьете это теперь? -- указал Вельчанинов на шампанское.

-- Остатки-с...-- сконфузился Павел Павлович.

-- Ну переменились же вы!

-- Дурные привычки и вдруг-с. Право, с того срока; не лгу-с! Удержать себя не могу. Теперь не беспокойтесь, Алексей Иванович, я теперь не пьян и не стану нести околесины, как вчера у вас-с, но верно вам говорю: всё с того срока-с! И скажи мне кто-нибудь еще полгода назад, что я вдруг так расшатаюсь, как вот теперь-с, покажи мне тогда меня самого в зеркале -- не поверил бы!

-- Стало быть, вы были же вчера пьяны?

-- Был-с,-- вполголоса признался Павел Павлович, конфузливо опуская глаза,-- и видите ли-с: не то что пьян, а уж несколько позже-с. Я это для того объяснить желаю, что позже у меня хуже-с: хмелю уж немного, а жестокость какая-то и безрассудство остаются, да и горе сильнее ощущаю. Для горя-то, может, и пью-с. Тут-то я и накуролесить могу совсем даже глупо-с и обидеть лезу. Должно быть, себя очень странно вам представил вчера?

-- Вы разве не помните?

-- Как не помнить, всё помню-с...

-- Видите, Павел Павлович, я совершенно так же подумал и объяснил себе,-- примирительно сказал Вельчанинов,-- сверх того, я сам вчера был с вами несколько раздражителен и... излишне нетерпелив, в чем сознаюсь охотно. Я не совсем иногда хорошо себя чувствую, и нечаянный приход ваш ночью...

-- Да, ночью, ночью! -- закачал головой Павел Павлович, как бы удивляясь и осуждая.-- И как это меня натолкнуло! Ни за что бы я к вам не зашел, если б вы только сами не отворили-с; от дверей бы ушел-с. Я к вам, Алексей Иванович, с неделю тому назад заходил и вас не застал, но потом, может быть, и никогда не зашел бы в другой раз-с. Все-таки и я немножко горд тоже, Алексей Иванович, хоть и сознаю себя... в таком состоянии. Мы и на улице встречались, да всё думаю: а ну как не узнает, а ну как отвернется, девять лет не шутка,-- и не решался подойти. А вчера с Петербургской стороны брел, да и час забыл-с. Всё от этого (он указал на бутылку), да от чувства-с. Глупо! очень-с! и будь человек не таков, как вы,-- потому что ведь пришли же вы ко мне даже после вчерашнего, вспомня старое,-- так я бы даже надежду потерял знакомство возобновить.

Вельчанинов слушал со вниманием. Человек этот говорил, кажется, искренно и с некоторым даже достоинством; а между тем он ничему не верил с самой той минуты, как вошел к нему.

-- Скажите, Павел Павлович, вы здесь, стало быть, не один? Чья это девочка, которую я застал при вас давеча?

-- Павел Павлович даже удивился и поднял брови, но ясно и приятно посмотрел на Вельчанинова.

-- Как чья девочка? да ведь это Лиза! -- проговорил он приветливо улыбаясь.

--Какая Лиза? -- пробормотал Вельчанинов, и что-то вдруг как бы дрогнуло в нем. Впечатление было слишком внезапное. Давеча, войдя и увидев Лизу, он хоть и подивился, но не ощутил в себе решительно никакого предчувствия, никакой особенной мысли.

-- Да наша Лиза, дочь наша Лиза! -- улыбался Павел Павлович.

-- Как дочь? Да разве у вас с Натальей... с покойной Натальей Васильевной были дети? -- недоверчиво и робко спросил Вельчанинов каким-то уж очень тихим голосом.

-- Да как же-с? Ах, боже мой, да ведь и в самом деле от кого же вы могли знать? Что ж это я! это уже после вас нам бог даровал!

Павел Павлович привскочил даже со стула от некоторого волнения, впрочем тоже как бы приятного.

-- Я ничего не слыхал,-- сказал Вельчанинов и -- побледнел.

-- Действительно, действительно, от кого же вам было и узнать-с! -- повторил Павел Павлович расслабленно-умиленным голосом.-- Мы ведь и надежду с покойницей потеряли, сами ведь вы помните, и вдруг благословляет господь, и что со мной тогда было,-- это ему только одному известно! ровно, кажется, через год после вас! или нет, не через год, далеко нет, постойте-с: вы ведь от нас тогда, если не ошибаюсь памятью, в октябре или даже в ноябре выехали?

-- Я уехал из Т. в начале сентября, двенадцатого сентября; я хорошо помню...

-- Неужели в сентябре? гм... что ж это я? -- очень удивился Павел Павлович.-- Ну, так если так, то позвольте же: вы выехали сентября двенадцатого-с, а Лиза родилась мая восьмого, это, стало быть, сентябрь -- октябрь -- ноябрь -- декабрь -- январь -- февраль -- март-- апрель,-- через восемь месяцев с чем-то-с, вот-с! и если б вы только знали, как покойница...

-- Покажите же мне... позовите же ее...-- каким-то срывавшимся голосом пролепетал Вельчанинов.

-- Непременное! -- захлопотал Павел Павлович, тот час же прерывая то, что хотел сказать, как вовсе ненужное,-- сейчас, сейчас вам представлю-с! -- и торопливо отправился в комнату к Лизе.

Прошло, может быть, целых три или четыре минуты, в комнатке скоро и быстро шептались, и чуть-чуть послышались звуки голоса Лизы; "она просит, чтобы ее не выводили",-- думал Вельчанинов. Наконец вышли.

-- Вот-с, все конфузится,-- сказал Павел Павлович,-- стыдливая такая, гордая-с... и вся-то в покойницу!

Лиза вышла уже без слез, с опущенными глазами; отец вел ее за руку. Это была высоконькая, тоненькая и очень хорошенькая девочка. Она быстро подняла свои большие голубые глаза на гостя, с любопытством, но угрюмо посмотрела на него и тотчас же опять опустила глаза. Во взгляде ее была та детская важность, когда дети, оставшись одни с незнакомым, уйдут в угол и оттуда важно и недоверчиво поглядывают на нового, никогда еще и не бывшего гостя; но была, может быть, и другая, как бы уж и не детская мысль,-- так показалось Вельчанинову. Отец подвел ее к нему вплоть.

-- Вот этот дяденька мамашу знал прежде, друг наш был, ты не дичись, протяни руку-то.

Девочка слегка наклонилась и робко протянула руку.

-- У нас Наталья Васильевна-с не хотела учить ее приседать в знак приветствия, а так на английский манер слегка наклониться и протянуть гостю руку,-- прибавил он в объяснение Вельчанинову, пристально в него всматриваясь.

Вельчанинов знал, что он всматривается, но совсем уже не заботился скрывать свое волнение; он сидел на стуле не шевелясь, держал руку Лизы в своей руке и пристально вглядывался в ребенка. Но Лиза была чем-то очень озабочена и, забыв свою руку в руке гостя, не сводила глаз с отца. Она боязливо прислушивалась ко всему, что он говорил. Вельчанинов тотчас же признал эти большие голубые глаза, но всего более поразили его удивительная, необычайно нежная белизна ее лицами цвет волос; эти признаки были слишком для него значительны. Оклад лица и склад губ, напротив того, резко напоминал Наталью Васильевну. Павел Павлович между тем давно уже начал что-то рассказывать, казалось с чрезвычайным жаром и чувством, но Вельчанинов совсем не слыхал его. Он захватил только одну последнюю фразу:

-- ...так что вы, Алексей Иванович, даже и вообразить не можете нашей радости при этом даре господнем-с! Дли меня она всё составила своим появлением, так что если б и исчезло по воле божьей мое тихое счастье,-- так вот, думаю, останется мне Лиза; вот что по крайней мере я твердо знал-с!

-- А Наталья Васильевна? -- спросил Вельчанинов.

-- Наталья Васильевна? -- покривился Павел Павлович -- Ведь вы ее знаете, помните-с, она много высказывать не любила, но зато как прощалась с нею на смертном одре... тут-то вот всё и высказалось-с! И вот я вам сказал сейчас "на смертном одре-с"; а меж тем вдруг, за день уже до смерти, волнуется, сердится,-- говорит, что ее лекарствами залечить хотят, что у ней одна только простая лихорадка, и оба наши доктора ничего не смыслят, и как только вернется Кох (помните, штаб-лекарь-то наш, старичок), так она через две недели встанет с постели! Да куда, уже за пять только часов до отхода вспоминала, что через три недели непременно надо тетку, именинницу, посетить, в имении ее, Лизину крестную мать-с...

Вельчанинов вдруг поднялся со стула, всё еще не выпуская ручку Лизы. Ему, между прочим, показалось, что в горячем взгляде девочки, устремленном на отца, было что-то укорительное.

-- Она не больна? -- как-то странно, торопливо спросил он.

-- Кажется бы, нет-с, но... обстоятельства-то вот наши так здесь сошлись,-- проговорил Павел Павлович с горестною заботливостью,-- ребенок странный и без того-с нервный, после смерти матери больна была две недели, истерическая-с. Давеча ведь какой у нас плач был, как вы вошли-с,-- слышишь, Лиза, слышишь? -- а ведь из-за чего-с? Всё в том, что я ухожу и ее оставляю, значит, дескать, что уж и не люблю больше так, как ее при мамаше любил,-- вот в чем обвиняет меня. И забредет же в голову такая фантазия такому еще ребенку-с которому бы только в игрушки играть. А здесь и поиграть-то ей не с кем.

-- Так как же вы... вы здесь разве совсем только вдвоем?

-- Совсем одинокие-с; служанка только разве прислужить придет, раз на дню.

--- А уходите, ее одну так и оставляете?

А то как же-с? А вчера уходил, так даже запер ее, вот в той комнатке, из-за того у нас и слезы вышли сегодня. Да ведь что же было делать, посудите сами: третьего дня сошла она вниз без меня, а мальчик ей в голову камнем пустил. А то заплачет да и бросится у всех на дворе расспрашивать: куда я ушел? а ведь это нехорошо-с. Да и я-то хорош: уйду на час, а приду на другой день поутру, так и вчера сошлось. Хорошо еще, что хозяйка без меня отперла ей, слесаря призывала замок отворить,-- даже срам-с,-- подлинно сам себя извергом чувствую-с. Всё от затмения-с...

-- Папаша! -- робко и беспокойно проговорила девочка.

-- Ну, вот и опять! опять ты за то же! что я давеча говорил?

-- Я не буду, я не буду,-- в страхе, торопливо складывая перед ним руки, повторила Лиза.

-- Так не может продолжаться у вас, при такой обстановке,-- нетерпеливо заговорил вдруг Вельчанинов голосом власть имеющего.-- Ведь вы... ведь вы человек с состоянием же; как же вы так -- во-первых, в этом флигеле и при такой обстановке?

-- Во флигеле-то-с? да ведь через неделю, может, уже и уедем-с, а денег и без того много потратили, хотя бы и с состоянием-с...

-- Ну, довольно, довольно,-- прервал его Вельчанинов всё с более и более возраставшим нетерпением, как бы явно говоря: "Нечего говорить, всё знаю, что ты скажешь, и знаю, с каким намерением ты говоришь!" -- Слушайте, я вам делаю предложение: вы сейчас сказали, что останетесь неделю, пожалуй, может, и две. У меня здесь есть один дом, то есть такое семейство, где я как в родном своем углу,-- вот уже двадцать лет. Это семейство одних Погорельцевых. Погорельцев Александр Павлович, тайный советник; даже вам, пожалуй, пригодится по вашему делу. Они теперь на даче. У них богатейшая своя дача. Клавдия Петровна Погорельцева мне как сестра, как мать. У них восемь человек детей. Дайте я сейчас же свезу к ним Лизу... я для того, чтоб времени не терять. Они с радостью примут, на всё это время, обласкают, как родную дочь, как родную дочь!

Он был в ужасном нетерпении и не скрывал этого.

-- Это как-то уж невозможно-с,-- проговорил Павел Павлович, с ужимкою и хитро, как показалось Вельчанинову, засматривая ему в глаза.

-- Почему? Почему невозможно?

-- Да как же-с, отпустить так ребенка, и вдруг-с -- положим с таким искренним благоприятелем, как вы, я не про то-с, но все-таки в дом незнакомый, и такого уж высшего общества-с, где я еще и не знаю, как примут.

-- Да я же сказал вам, что я у них как родной,-- почти в гневе закричал Вельчанинов.-- Клавдия Петровна за счастье почтет по одному моему слову. Как бы мою дочь ... да черт возьми, ведь вы сами же знаете, что вы только так, чтобы болтать... чего же уж тут говорить!

Он даже топнул ногой.

-- Я к тому, что не странно ли очень уж будет-с? Все-таки надо бы и мне хоть раз-другой к ней наведаться, а то как же совсем без отца-то-с? хе-хе... и в такой важный дом-с.

-- Да это простейший дом, а вовсе не "важный"! -- кричал Вельчанинов,-- говорю вам, там детей много. Она там воскреснет, всё для этого... А вас я сам завтра же отрекомендую, коли хотите. Да и непременно даже нужно будет вам съездить поблагодарить; каждый день будем ездить, если хотите...

-- Всё как-то-с...

-- Вздор! Главное в том, что вы сами это знаете! Слушайте, заходите ко мне сегодня с вечера и ночуйте, пожалуй, а поутру пораньше и поедем, чтобы в двенадцать там быть.

-- Благодетель вы мой! Даже и ночевать у вас...-- с умилением согласился вдруг Павел Павлович,-- подлинно благодеяние оказываете... а где ихняя дача-с?

-- Дача их в Лесном.

-- Только вот как же ее костюм-с? Потому-с в такой знатный дом, да еще на даче-с, сами знаете... Сердце отца-с!

-- А какой ее костюм? Она в трауре. Разве может быть у ней другой костюм? Самый приличный, какой только можно вообразить! Только вот белье бы почище, косыночку... (Косыночка и выглядывавшее белье были действительно очень грязны).

-- Сейчас же, непременно переодеться,-- захлопотал Павел Павлович,-- а прочее необходимое белье мы ей тоже сейчас соберем; оно у Марьи Сысоевны в стирке-с.

-- Так велеть бы послать за коляской,-- перебил Вельчанинов,-- и скорей, если б возможно.

Но оказалось препятствие: Лиза решительно воспротивилась, всё время она со страхом прислушивалась, и если бы Вельчанинов, уговаривая Павла Павловича, имел время пристально к ней приглядеться, то увидел бы совершенное отчаяние на ее личике.

-- Я не поеду,-- сказала она твердо и тихо.

-- Вот, вот видите-с, вся в мамашу!

-- Я не в мамашу, я не в мамашу! -- выкрикивала Лиза, в отчаянии ломая свои маленькие руки и как бы оправдываясь перед отцом в страшном упреке, что она в мамашу.-- Папаша, папаша, если вы меня кинете...

Она вдруг накинулась на испугавшегося Вельчанинова.

-- Если вы возьмете меня, так я...

Но она не успела ничего выговорить далее; Павел Павлович схватил ее за руку, чуть не за шиворот, и уже с нескрываемым озлоблением потащил ее в маленькую комнатку. Там опять несколько минут происходило шептанье, слышался заглушенный плач. Вельчанинов хотел было уже идти туда сам, но Павел Павлович вышел к нему и с искривленной улыбкой объявил, что сейчас она выйдет-с. Вельчанинов старался не глядеть на него и смотрел в сторону.

Явилась и Марья Сысоевна, та самая баба, которую встретил он, входя давеча в коридор, и стала укладывать в хорошенький маленький сак, принадлежавший Лизе, принесенное для нее белье.

-- Вы, что ли, батюшка, девочку-то отвезете? -- обратилась она к Вельчанинову,-- семейство, что ли, у вас? Хорошо, батюшка, сделаете: ребенок смирный, от содома избавите.

-- Уж вы, Марья Сысоевна,-- пробормотал было Павел Павлович.

-- Что Марья Сысоевна! Меня и все так величают. Аль у тебя не содом? Прилично ли робеночку с понятием на такой срам смотреть? Коляску-то привели вам, батюшка,-- до Лесного, что ли?

-- Да, да.

-- Ну и в добрый час!

Лиза вышла бледненькая, с потупленными глазками, и взяла сак. Ни одного взгляда в сторону Вельчанинова; она сдержала себя и не бросилась, как давеча, обнимать отца, даже при прощанье; видимо, даже не хотела поглядеть на него. Отец прилично поцеловал ее в головку и погладил; у ней закривилась при этом губка и задрожал подбородок, но глаз она на отца все-таки не подняла. Павел Павлович был как будто бледен, и руки у него дрожали -- это ясно заметил Вельчанинов, хотя всеми силами старался не смотреть на него. Одного ему хотелось: поскорей уж уехать. "А там что ж, чем же я виноват? -- думал он.-- Так должно было быть". Сошли вниз, тут расцеловалась с Лизой Марья Сысоевна, и, только уже усевшись в коляску, Лиза подняла глаза на отца -- и вдруг всплеснула руками и вскрикнула; еще миг, и она бы бросилась к нему из коляски, но лошади уже тронулись.

VI
Новая фантазия праздного человека

-- Уж не дурно ли вам? -- испугался Вельчанинов.-- Я велю остановить, я велю вынести воды...

Она вскинула на него глазами и горячо, укорительно поглядела.

-- Куда вы меня везете? -- проговорила она резко и отрывисто.

-- Это прекрасный дом, Лиза. Они теперь на прекрасной даче; там много детей, они вас там будут любить, они добрые... Не сердитесь на меня, Лиза, я вам добра хочу...

Странен бы показался он в эту минуту кому-нибудь из знавших его, если бы кто из них мог его видеть.

-- Как вы,-- как вы,-- как вы... у, какие вы злые! -- сказала Лиза, задыхаясь от подавляемых слез и засверкав на него озлобленными прекрасными глазами.

-- Лиза, я...

-- Вы злые, злые, злые! -- Она ломала свои руки. Вельчанинов совсем потерялся.

Лиза, милая, если б вы знали, в какое отчаяние вы меня приводите!

Это правда, что он завтра приедет? Правда? -- спросила она повелительно.

-- Правда, правда! Я его сам привезу; я его возьму и привезу.

-- Он обманет,-- прошептала Лиза, опуская глаза в землю.

-- Разве он вас не любит, Лиза?

-- Не любит.

-- Он вас обижал? Обижал?

Лиза мрачно посмотрела на него и промолчала. Она опять отвернулась от него и сидела, упорно потупившись. Он начал ее уговаривать, он говорил ей с жаром, он был сам в лихорадке. Лиза слушала недоверчиво, враждебно, но слушала. Внимание ее обрадовало его чрезвычайно: он даже стал объяснять ей, что такое пьющий человек. Он говорил, что сам ее любит и будет наблюдать за отцом. Лиза подняла наконец глаза и пристально на него поглядела. Он стал рассказывать, как он знал еще ее мамашу, и видел, что завлекает рассказами. Мало-помалу она начала понемногу отвечать на его вопросы,-- но осторожно и односложно, с упорством. На главные вопросы она все-таки ничего не ответила: она упорно молчала обо всем, что касалось прежних ее отношений к отцу. Говоря с нею, Вельчанинов взял ее ручку в свою, как давеча, и не выпускал ее; она не отнимала. Девочка, впрочем, не все молчала; она все-таки проговорилась в неясных ответах, что отца она больше любила, чем мамашу, потому что он всегда прежде ее больше любил, а мамаша прежде ее меньше любила; но что когда мамаша умирала, то очень ее целовала и плакала, когда все вышли из комнаты и они остались вдвоем... и что она теперь ее больше всех любит, больше всех, всех на свете, и каждую ночь больше всех любит ее. Но девочка была действительно гордая: спохватившись о том, что она проговорилась, она вдруг опять замкнулась и примолкла; даже с ненавистью взглянула на Вельчанинова, заставившего ее проговориться. Под конец пути истерическое состояние ее почти прошло, но она стала ужасно задумчива и смотрела как дикарка, угрюмо, с мрачным, предрешенным упорством. Что же касается до того, что ее везут теперь в незнакомый дом, в котором она никогда не бывала, то это, кажется, мало ее покамест смущало. Мучило ее другое, это видел Вельчанинов; он угадывал, что ей стыдно его, что ей именно стыдно того, что отец так легко ее с ним отпустил, как будто бросил ее ему на руки.

"Она больна,-- думал он,-- может быть, очень; ее измучили... О пьяная, подлая тварь! Я теперь понимаю его!" Он торопил кучера; он надеялся на дачу, на воздух, на сад, на детей, на новую, незнакомую ей жизнь, а там, потом... Но в том, что будет после, он уже не сомневался нисколько; там были полные, ясные надежды. Об одном только он знал совершенно: что никогда еще он не испытывал того, что ощущает теперь, и что это останется при нём на всю его жизнь! "Вот цель, вот жизнь!" -- думал он восторженно.

Много мелькало в нем теперь мыслей, но он не останавливался на них и упорно избегал подробностей: без подробностей всё становилось ясно, все было нерушимо. Главный план его сложился сам собою: "Можно будет подействовать на этого мерзавца, -- мечтал он, -- соединенными силами, и он оставит в Петербурге у Погорельцевых Лизу, хотя сначала только на время, на срок, и уедет один; а Лиза останется мне; вот и всё, чего же тут более? И ... и, конечно, он сам этого желает; иначе зачем бы ему ее мучить". Наконец приехали. Дача Погорельцевых была действительно прелестное местечко; встретила их прежде всех шумная ватага детей, высыпавшая на крыльцо дачи. Вельчанинов уже слишком давно тут не был, и радость детей была неистовая: его любили. Постарше тотчас же закричали ему, прежде чем он вышел из коляски:

-- А что процесс, что ваш процесс? -- Это подхватили и самые маленькие и со смехом визжали вслед за старшими. Его здесь дразнили процессом. Но, увидев Лизу, тотчас же окружили ее и стали ее рассматривать с молчаливым и пристальным детским любопытством. Вышла Клавдия Петровна, а за нею ее муж. И она и муж ее тоже начали, с первого слова и смеясь, вопросом о процессе.

Клавдия Петровна была дама лет тридцати семи, полная и еще красивая брюнетка, с свежим и румяным лицом. Муж ее был лет пятидесяти пяти, человек умный и хитрый, но добряк прежде всего. Их дом был в полном смысле "родной угол" для Вельчанинова, как сам он выражался. Но тут скрывалось еще особое обстоятельство: лет двадцать назад эта Клавдия Петровна чуть было не вышла замуж за Вельчанинова, тогда еще почти мальчика, еще студента. Любовь была первая, пылкая, смешная и прекрасная. Кончилось, однако же, тем, что она вышла за Погорельцева. Лет через пять опять встретились, и всё кончилось ясной и тихою дружбой. Осталась навсегда какая-то теплота в их отношениях, какой-то особенный свет, озарявший эти отношения. Тут всё было чисто и безупречно в воспоминаниях Вельчанинова и тем дороже для него, что, может быть, единственно только тут это и было. Здесь, в этой семье, он был прост, наивен, добр, нянчил детей, не ломался никогда, сознавался во всём и исповедовался во всём. Он клялся не раз Погорельцевым, что поживет еще немного в свете, а там переедет к ним совсем и станет жить с ними, уже не разлучаясь. Про себя он думал об этом намерении вовсе не шутя.

Он довольно подробно изложил им о Лизе всё, что было надо; но достаточно было одной его просьбы, безо всяких особенных изложений. Клавдия Петровна расцеловала "сиротку" и обещала сделать всё с своей стороны. Дети подхватили Лизу и увели играть в сад. Через полчаса живого разговора Вельчанинов встал и стал прощаться. Он был в таком нетерпении, что всем это стало заметно. Все удивились: не был три недели и теперь уезжает через полчаса. Он смеялся и клялся, что приедет завтра. Ему заметили, что он в слишком сильном волнении; он вдруг взял за руки Клавдию Петровну и под предлогом, что забыл сказать что-то очень важное, отвел ее в другую комнату.

-- Помните вы, что я вам говорил,-- вам одной, и чего даже муж ваш не знает,-- о т-ском годе моей жизни?

-- Слишком помню; вы часто об этом говорили.

-- Я не говорил, а я исповедовался, и вам одной, вам одной! Я никогда не называл вам фамилии этой женщины; она -- Трусоцкая, жена этого Трусоцкого. Это она умерла, а Лиза, ее дочь,-- моя дочь!

-- Это наверно? Вы не ошибаетесь? -- спросила Клавдия Петровна с некоторым волнением.

-- Совершенно, совершенно не ошибаюсь! -- восторженно проговорил Вельчанинов.

И он рассказал сколько мог вкратце, спеша и волнуясь ужасно,-- всё. Клавдия Петровна и прежде знала это всё, но фамилии этой дамы не знала. Вельчанинову до того становилось всегда страшно при одной мысли, что кто-нибудь из знающих его встретит когда-нибудь m-me Трусоцкую и подумает, что он мог так, любить эту женщину, что даже Клавдии Петровне, единственному своему другу, он не посмел открыть до сих пор имени "этой женщины".

-- И отец ничего не знает? -- спросила та, выслушав рассказ.

-- Н-нет, он знает... Это-то меня и мучит, что я еще не разглядел тут всего! -- горячо продолжал Вельчанинов.-- Он знает, знает; я это заметил сегодня и вчера. Но мне надо знать, сколько именно он тут знает? Я потому и спешу теперь. Сегодня вечером он придет. Недоумеваю, впрочем, откуда бы ему знать,-- то есть всё-то знать? Про Багаутова он знает всё, в этом нет сомнения. Но про меня? Вы знаете, как в этом случае жены умеют заверить твоих мужей! Сойди сам ангел с небеси -- муж и тому не поверит а поверит ей! Не качайте головой, не осуждайте меня, я сам себя осуждаю и осудил во всем давно, давно!.. Видите, давеча у него я до того был уверен, что он знает всё, что компрометировал перед ним себя сам. Верите ли: мне так стыдно и тяжело, что я его вчера так грубо встретил. (Я вам потом всё еще подробнее расскажу!) Он и зашел вчера ко мне из непобедимого злобного желания дать мне знать, что он знает свою обиду и что ему известен обидчик! Вот вся причина его глупого прихода в пьяном виде. Но это так естественно с его стороны! Он именно зашел укорить! Вообще я слишком горячо вел это давеча и вчера! Неосторожно, глупо! Сам себя ему выдал! Зачем он в такую расстроенную минуту подъехал? Говорю же вам, что он даже Лизу мучил, мучил ребенка, и, наверно, тоже, чтоб укорить, чтоб зло сорвать хоть на ребенке! Да, он озлоблен,-- как он ни ничтожен, но он озлоблен; очень даже. Само собою, это не более как шут, хотя прежде, ей-богу, он имел вид порядочного человека, насколько мог, но ведь это так естественно, что он пошел беспутничать! Тут, друг мой, по-христиански надо взглянуть! И знаете, милая, добрая моя,-- я хочу к нему совсем перемениться: я хочу обласкать его. Это будет даже "доброе дело" с моей стороны. Потому что ведь все-таки я же перед ним виноват! Послушайте, знаете, я вам еще скажу: мне раз в Т. вдруг четыре тысячи рублей понадобились, и он мне выдал их в одну минуту, безо всякого документа, с искреннею радостью, что мог угодить, и ведь я же взял тогда, я ведь из рук его взял, я деньги брал от него, слышите, брал как у друга!

-- Только будьте осторожнее,-- с беспокойством заметила на всё это Клавдия Петровна,-- и как вы восторженны, я, право, боюсь за вас! Конечно, Лиза теперь и моя дочь, но тут так много, так много еще неразрешенного! А главное, будьте теперь осмотрительнее; вам непременно надо быть осмотрительнее, когда вы в счастье или в таком восторге; вы слишком великодушны, когда вы в счастье,-- прибавила она с улыбкою.

Все вышли провожать Вельчанинова; дети привели Лизу, с которой играли в саду. Они смотрели на нее теперь, казалось, еще с большим недоумением, чем давеча. Лиза задичилась совсем, когда Вельчанинов поцеловал её при всех, прощаясь, и с жаром повторил обещание приехать завтра с отцом.

До последней минуты она молчала и на него не смотрела, но тут вдруг схватила его за рукав и потянула куда-то в сторону, устремив на него умоляющий взгляд; ей хотелось что-то сказать ему. Он тотчас отвел ее в другую комнату.

-- Что такое, Лиза? -- нежно и ободрительно спросил он, но она, всё еще боязливо оглядываясь, потащила его дальше в угол; ей хотелось совсем от всех спрятаться.

-- Что такое, Лиза, что такое?

Она молчала и не решалась; неподвижно глядела в его глаза своими голубыми глазами, и во всех чертах ее личика выражался один только безумный страх.

-- Он... повесится! -- прошептала она как в бреду.

-- Кто повесится? -- спросил Вельчанинов в испуге.

-- Он, он! Он ночью хотел на петле повеситься! -- торопясь и задыхаясь говорила девочка.-- Я сама видела! Он давеча хотел на петле повеситься, он мне говорил, говорил! Он и прежде хотел, всегда хотел... Я видела ночью...

-- Не может быть! -- прошептал Вельчанинов в недоумении. Она вдруг бросилась целовать ему руки; она плакала, едва переводя дыхание от рыданий, просила и умоляла его, но он ничего не мог понять из ее истерического лепета. И навсегда потом остался ему памятен, мерещился наяву и снился во сне этот измученный взгляд замученного ребенка, в безумном страхе и с последней надеждой смотревший на него.

"И неужели, неужели она так его любит? -- ревниво и завистливо думал он, с лихорадочным нетерпением возвращаясь в город.-- Она давеча сама сказала, что мать больше любит... может быть, она его ненавидит, а вовсе не любит!.."

"И что такое "повесится"? Что такое она говорила? Ему, дураку, повеситься?.. Надо узнать; надо непременно узнать! Надо всё как можно скорее решить,-- решить окончательно!".

VII
Муж и любовник целуются

Он ужасно спешил "узнать". "Давеча меня ошеломило; давеча некогда было соображать,-- думал он, вспоминая первую встречу свою с Лизой,-- ну а теперь -- надо узнать". Чтобы поскорее узнать, он в нетерпении велел было прямо везти себя к Трусоцкому. но тотчас одумался: "Нет пусть лучше он сам ко мне придет, а я тем временем поскорее с этими проклятыми делами покончу".

За дела он принялся лихорадочно; но в этот раз сам почувствовал, что очень рассеян и что ему нельзя сегодня заниматься делами. В пять часов, когда уже он отправился обедать, вдруг, в первый раз, пришла ему в голову смешная мысль: что ведь и в самом деле он, может быть, только мешает дело делать, вмешиваясь сам в эту тяжбу, сам суетясь и толкаясь по присутственным местам и ловя своего адвоката, который стал от него прятаться. Он весело рассмеялся над своим предположением. "А ведь приди вчера мне в голову эта мысль, я бы ужасно огорчился",-- прибавил он еще веселее. Несмотря на веселость, он становился всё рассеяннее и нетерпеливее: стал, наконец, задумчив; и хоть за многое цеплялась его беспокойная мысль, в целом ничего не выходило из того, что ему было нужно.

"Мне его нужно, этого человека! -- решил он наконец.-- Его надо разгадать, а уж потом и решать. Тут -- дуэль!"

Воротясь домой в семь часов, он Павла Павловича у себя не застал и пришел от того в крайнее удивление, потом в гнев, потом даже в уныние; наконец, стал и бояться. "Бог знает, бог знает, чем это кончится!" -- повторял он, то расхаживая по комнате, то протягиваясь на диване и всё смотря на часы. Наконец, уже около девяти часов, появился и Павел Павлович. "Если бы этот человек хитрил, то никогда бы лучше не подсидел меня, как теперь,-- до того я в эту минуту расстроен",-- подумал он, вдруг совершенно ободрившись и ужасно повеселев.

На бойкий и веселый вопрос: зачем долго не приходил,-- Павел Павлович криво улыбнулся, развязно не по-вчерашнему, уселся и как-то небрежно отбросил на другой стул свою шляпу с крепом. Вельчанинов тотчас заметил эту развязность и принял к сведенью.

Спокойно и без лишних слов, без давешнего волнения рассказал он, в виде отчета, как он отвез Лизу, как ее мило там приняли, как это ей будет полезно, и мало-помалу как бы совсем и забыв о Лизе, незаметно свел речь исключительно только на Погорельцевых, -- то есть какие это милые люди, как он с ними давно знаком, какой хороший и даже влиятельный человек Погорельцев и тому подобное. Павел Павлович слушал рассеянно и изредка исподлобья с брюзгливой и плутоватой усмешкой поглядывал на рассказчика.

-- Пылкий вы человек,-- пробормотал он, как-то особенно скверно улыбаясь.

-- Однако вы сегодня какой-то злой,-- с досадой заметил Вельчанинов.

-- А отчего же бы мне злым не быть-с, подобно всем другим? -- вскинулся вдруг Павел Павлович, точно выскочил из-за угла; даже точно того только и ждал, чтобы выскочить.

-- Полная ваша воля,-- усмехнулся Вельчанинов,-я подумал, не случилось ли с вами чего?

-- И случилось-с! -- воскликнул тот, точно хвастаясь, что случилось.

-- Что ж это такое?

Павел Павлович несколько подождал отвечать:

-- Да вот-с всё наш Степан Михайлович чудасит... Багаутов, изящнейший петербургский молодой человек, высшего общества-с.

-- Не приняли вас опять, что ли?

-- Н-нет, именно в этот-то раз и приняли, в первый раз допустили-с, и черты созерцал... только уж у покойника!..

-- Что-о-о! Багаутов умер? -- ужасно удивился Вельчанинов, хотя, казалось, и нечему было ему-то так удивиться.

-- Он-с! Неизменный и шестилетний друг! Еще вчера чуть не в полдень помер, а я и не знал! Я, может, в самую-то эту минуту и заходил тогда о здоровье наведаться. Завтра вынос и погребение, уж в гробике лежит-с. Гроб обит бархатом цвету масака, позумент золотой... от нервной горячки помер-с.

Допустили, допустили, созерцал черты! Объявил при входе, что истинным другом считался, потому и допустили. Что ж он со мной изволил теперь сотворить, истинный-то и шестилетний друг,-- я вас спрашиваю? Я, может, единственно для него одного и в Петербург ехал!

-- Да за что же вы на него-то сердитесь,-- засмеялся Вельчанинов,-- ведь он не нарочно же умер!

-- Да ведь я и сожалея говорю; друг-то драгоценный; ведь он вот что для меня значил-с.

И Павел Павлович вдруг, совсем неожиданно, сделал двумя пальцами рога над своим лысым лбом и тихо, продолжительно захихикал. Он просидел так, с рогами и хихикая, целые полминуты, с каким-то упоением самой ехидной наглости смотря в глаза Вельчанинову. Тот остолбенел как бы при виде какого-то призрака. Но столбняк его продолжался лишь одно только самое маленькое мгновение; насмешливая и до наглости спокойная улыбка неторопливо появилась на его губах.

-- Это что ж такое означало? -- спросил он небрежно, растягивая слова.

-- Это означало рога-с,-- отрезал Павел Павлович, отнимая наконец свои пальцы от лба.

-- То есть... ваши рога?

-- Мои собственные, благоприобретенные! -- ужасно скверно скривился опять Павел Павлович.

Оба помолчали.

-- Храбрый вы, однако же, человек! -- проговорил Вельчанинов.

-- Это оттого, что я рога-то вам показал? Знаете ли что, Алексей Иванович, вы бы меня лучше чем-нибудь угостили! Ведь угощал же я вас в Т., целый год-с, каждый божий день-с... Пошлите-ка за бутылочкой, в горле пересохло.

-- С удовольствием; вы бы давно сказали. Вам чего?

-- Да что вам, говорите нам; вместе ведь выпьем, неужто нет? -- с вызовом, но в то же время и с странным каким-то беспокойством засматривал ему в глаза Павел Павлович.

-- Шампанского?

-- А то чего же? До водки еще черед не дошел-с...

Вельчанинов неторопливо встал, позвонил вниз Мавру и распорядился.

-- На радость веселой встречи-с, после девятилетней разлуки,-- ненужно и неудачно подхихикивал Павел Павлович,-- теперь вы, и один уж только вы, у меня и остались истинным другом-с! Нет Степана Михайловича Багаутова! Это как у поэта:

Нет великого Патрокла,
Жив презрительный Ферсит!

И при слове "Ферсит" он пальцем ткнул себе в грудь.

"Да ты, свинья, объяснился бы скорее, а намеков я не люблю", -- думал про себя Вельчанинов. Злоба кипела в нем, и он давно уже едва себя сдерживал.

-- Вы мне вот что скажите,-- начал он досадливо,-- если вы так прямо обвиняете Степана Михайловича (он уже теперь не назвал его просто Багаутовым), то ведь вам же, кажется, радость, что обидчик ваш умер; чего ж вы злитесь?

-- Какая же радость-с? Почему же радость?

-- Я по вашим чувствам сужу.

-- Хе-хе, на этот счет вы в моих чувствах ошибаетесь-с, по изречению одного мудреца: "Хорош враг мертвый, но еще лучше живой", хи-хи!

-- Да вы живого-то лет пять, я думаю, каждый день видели, было время наглядеться,-- злобно и нагло заметил Вельчанинов.

-- А разве тогда... разве я тогда знал-с? -- вскинулся вдруг Павел Павлович, опять точно из-за угла выскочил, даже как бы с какою-то радостью, что ему наконец сделали вопрос, которого он так давно ожидал.-- За кого же вы меня, Алексей Иванович, стало быть, почитаете?

И во взгляде его блеснуло вдруг какое-то совершенно новое и неожиданное выражение, как бы преобразившее совсем в другой вид злобное и доселе только подло кривлявшееся его лицо.

-- Так неужели же вы ничего не знали! -- проговорил озадаченный Вельчанинов с самым внезапным удивлением.

-- Так неужто же знал-с? Неужто знал! О, порода -- Юпитеров наших! У вас человек всё равно, что собака, и вы всех по своей собственной натуришке судите! Вот вам-с! Проглотите-ка! -- и он с бешенством стукнул по столу кулаком, но тотчас же сам испугался своего стука и уже поглядел боязливо.
Вельчанинов приосанился.

-- Послушайте, Павел Павлович, мне решительно ведь всё равно, согласитесь сами, знали вы там или не знали? Если вы не знали, то это делает вам во всяком случае честь, хотя... впрочем, я даже не понимаю, почему вы меня выбрали своим конфидентом?..

-- Я не об вас... не сердитесь, не об вас...-- бормотал Павел Павлович, смотря в землю.

Мавра вошла с шампанским.

-- Вот и оно! -- закричал Павел Павлович, видимо обрадовавшись исходу.-- Стаканчиков, матушка, стаканчиков; чудесно! Больше ничего от вас, милая, не потребуется. И уж откупорено? Честь вам и слава, милое существо! Ну, отправляйтесь!

И, вновь ободрившись, он опять с дерзостью посмотрел на Вельчанинова.

-- А признайтесь, -- хихикнул он вдруг, -- что вам ужасно всё это любопытно-с, а вовсе не "решительно все равно, как вы изволили выговорить, так что вы даже и огорчились бы, если бы я сию минуту встал и ушел-с, ничего вам не объяснивши.

-- Право, не огорчился бы.

"Ой, лжешь!" -- говорила улыбка Павла Павловича.

-- Ну-с приступим! -- и он розлил вино в стаканы.

-- Выпьем тост,-- провозгласил он, поднимая стакан,-- за здоровье в бозе почившего друга Степана Михайловича!

Он поднял стакан и выпил.

-- Я такого тоста не стану пить,-- поставил свой стакан Вельчанинов.

-- Почему же? Тостик приятный.

-- Вот что: вы, войдя теперь, пьяны не были?

-- Пил немного. А что-с?

-- Ничего особенного, но мне показалось, что вчера и особенно сегодня утром вы искренно сожалели о покойной Наталье Васильевне.

-- А кто вам сказал, что я не искренно сожалею о ней и теперь? -- тотчас же выскочил опять Павел Павлович, точно опять дернули его за пружинку.

-- Я и не к тому; но согласитесь сами, вы могли ошибиться насчет Степана Михайловича, а это -- дело важное.

Павел Павлович хитро улыбнулся и подмигнул.

-- А уж как бы вам хотелось узнать про то, как сам-то я узнал про Степана Михайловича!

Вельчанинов покраснел:

-- Повторяю вам опять, что мне всё равно. "А не вышвырнуть ли его сейчас вон, вместе с бутылкой?" -- яростно подумал он и покраснел еще больше.

-- Ничего-с! -- как бы ободряя его, проговорил Павел Павлович и налил себе еще стакан.

-- Я вам сейчас объясню, как я "всё" узнал-с, и тем удовлетворю ваши пламенные желания... потому что пламенный вы человек, Алексей Иванович, страшно пламенный человек-с! хе-хе! дайте только мне папиросочку, потому что я с марта месяца...

-- Вот вам папироска.

-- Развратился я с марта месяца, Алексей Иванович, и вот как всё это произошло-с, прислушайте-ка-с. Чахотка, как вы сами знаете, милейший друг,-- фамильярничал он всё больше и больше,-- есть болезнь любопытная-с. Сплошь да рядом чахоточный человек умирает, почти и не подозревая, что он завтра умрет-с. Говорю вам, что за пять еще часов Наталья Васильевна располагалась недели через две к своей тетеньке верст за сорок отправиться. Кроме того, вероятно, известна вам привычка, или, лучше : сказать, повадка, общая многим дамам, а может, и кавалерам-с: сохранять у себя старый хлам по части переписки любовной-с. Всего вернее бы в печь, не так ли-с? Нет, всякий-то лоскуточек бумажки у них в ящичках и в несессерах бережно сохраняется; даже поднумеровано по годам, по числам и по разрядам. Утешает это, что ли, уж очень -- не знаю-с; а должно быть, для приятных воспоминаний. Располагаясь за пять часов до кончины ехать на праздник к тетеньке, Наталья Васильевна, естественно, и мысли о смерти не имела, даже до самого последнего часу-с, и всё Коха ждала. Так и случилось-с, что померла Наталья Васильевна, а ящичек черного дерева, с перламутровой инкрустацией и с серебром-с, остался у ней в бюро. И красивенький такой ящичек, с ключом-с, фамильный, от бабушки ей достался. Ну-с -- в этом вот ящичке всё и открылось-с, то есть всё-с, безо всякого исключения, по дням и по годам, за всё двадцатилетие. А так как Степан Михайлович решительную склонность к литературе имел, даже страстную повесть одну в журнал отослал, то его произведений в шкатулочке чуть не до сотни нумеров оказалось,-- правда, что за пять лет-с. Иные нумера так с собственноручными пометками Натальи Васильевны. Приятно супругу, как вы думаете-с?

Вельчанинов быстро сообразил и припомнил, что он никогда ни одного письма, ни одной записки не написал к Наталье Васильевне. А из Петербурга хотя и написал два письма, но на имя обоих супругов, как и было условлено. На последнее же письмо Натальи Васильевны, в котором ему предписывалась отставка, он и не отвечал.

Кончив рассказ, Павел Павлович молчал целую минуту, назойливо улыбаясь и напрашиваясь.

-- Что же вы ничего мне не ответили на вопросик-- то-с? -- проговорил он наконец с явным мучением.

-- На какой это вопросик?

-- Да вот о приятных-то чувствах супруга-с, открывающего шкатулочку.

-- Э какое мне дело! -- желчно махнул рукой Вельчанинов встал и начал ходить по комнате.

-- И бьюсь об заклад, вы теперь думаете: "Свинья же ты, что сам на рога свои указал", хе-хе! Брезгливейший человек... вы-с.

-- Ничего я про это не думаю. Напротив, вы слишком раздражены смертью вашего оскорбителя и к тому же вина много выпили. Ничего я не вижу во всем этом не обыкновенного; слишком понимаю, для чего вам нужен был живой Багаутов, и готов уважать вашу досаду; но...

-- А для чего нужен был мне Багаутов, по вашему мнению-с?

-- Это ваше дело.

-- Бьюсь об заклад, что вы дуэль подразумевали-с?

-- Черт возьми! -- всё более и более не сдерживался Вельчанинов.-- Я думал, что как всякий порядочный человек... в подобных случаях -- не унижается до комической болтовни, до глупых кривляний, до смешных жалоб и гадких намеков, которыми сам себя еще больше марает, а действует явно, прямо, открыто, как порядочный человек!

-- Хе-хе, да, может, я и не порядочный человек-с?

-- Это опять-таки ваше дело... а, впрочем, на какой же черт после этого надо было вам живого Багаутова?

-- Да хоть бы только поглядеть на дружка-с. Вот бы взяли с ним бутылочку да и выпили вместе.

-- Он бы с вами и пить не стал.

-- Почему? Noblesse oblige? (Честь не позволяет? (франц.) Ведь вот пьете же вы со мной-с; чем он вас лучше?

-- Я с вами не пил.

-- Почему же такая вдруг гордость-с?

Вельчанинов вдруг нервно и раздражительно расхохотался:

-- Фу, черт! да вы решительно "хищный тип" какой-то, я думал, что вы только "вечный муж", и больше ничего!

-- Это как же так "вечный муж", что такое? -- насторожил вдруг уши Павел Павлович.

-- Так, один тип мужей ... долго рассказывать. Убирайтесь-ка лучше, да и пора вам; надоели вы мне!

-- А хищно-то что ж? Вы сказали хищно?

-- Я сказал, что вы "хищный тип",-- в насмешку вам сказал.

-- Какой такой "хищный тип-с"? Расскажите, пожалуйста, Алексей Иванович, ради бога-с, или ради Христа-с.

-- Ну да довольно же, довольно! -- ужасно вдруг опять рассердился и закричал Вельчанинов -- пора вам, убирайтесь!

-- Нет, не довольно-с! -- вскочил и Павел Павлович,-- даже хоть и надоел я вам, так и тут не довольно, потому что мы еще прежде должны с вами выпить и чокнуться! Выпьем, тогда я уйду-с, а теперь не довольно!

-- Павел Павлович, можете вы сегодня убраться к черту или нет?

-- Я могу убраться к черту-с, но сперва мы выпьем! Вы сказали, что не хотите пить именно со мной; ну, а я хочу, чтобы вы именно со мной-то и выпили!

Он уже не кривлялся более, он уже не подхихикивал. Всё в нем опять вдруг как бы преобразилось и до того стало противоположно всей фигуре и всему тону еще сейчашнего Павла Павловича, что Вельчанинов был решительно озадачен.

-- Эй, выпьем, Алексей Иванович, эй, не отказывайте! -- продолжал Павел Павлович, схватив крепко его за руку и странно смотря ему в лицо. Очевидно, дело шло не об одной только выпивке.

-- Да, пожалуй,-- пробормотал тот,-- где же... тут бурда...

-- Ровно на два стакана осталось, бурда чистая-с, но мы выпьем и чокнемся-с! Вот-с, извольте принять ваш стакан.

Они чокнулись и выпили.

-- Ну, а коли так, коли так... ах! -- Павел Павлович вдруг схватился за лоб рукой и несколько мгновений оставался в таком положении. Вельчанинову померещилось, что он вот-вот да и выговорит сейчас самое последнее слово. Но Павел Павлович ничего ему не выговорил; он только посмотрел на него и тихо, во весь рот, улыбнулся опять давешней хитрой и подмигивающей улыбкой.

-- Чего вы от меня хотите, пьяный вы человек! Дурачите вы меня! -- неистово закричал Вельчанинов, затопав ногами.

-- Не кричите, не кричите, зачем кричать? -- торопливо замахал рукой Павел Павлович. -- Не дурачу, не дурачу! Вы знаете ли, что вы теперь -- вот чем для меня стали.

И вдруг он схватил его руку и поцеловал. Вельчанинов не успел опомниться.

-- Вот вы мне теперь кто-с! А теперь -- я ко всем чертям!

-- Подождите, постоите! -- закричал опомнившийся Вельчанинов.-- Я забыл вам сказать...

Павел Павлович повернулся от дверей.

-- Видите,-- забормотал Вельчанинов чрезвычайно скоро, краснея и смотря совсем в сторону,-- вам бы следовало завтра непременно быть у Погорельцевых, познакомиться и поблагодарить,-- непременно...

-- Непременно, непременно, уж как и не понять-с! -- с чрезвычайною готовностью подхватил Павел Павлович, быстро махая рукой в знак того, что и напоминать бы не надо.

-- И к тому же вас и Лиза очень ждет. Я обещал.

-- Лиза,-- вернулся вдруг опять Павел Павлович,-- Лиза? Знаете ли вы, что такое была для меня Лиза-с, была и есть-с? Была и есть! -- закричал он вдруг почти в исступлении,-- но... Хе! Это после-с; всё будет после-с... а теперь -- мне мало уж того, что мы с вами выпили, Алексей Иванович, мне другое удовлетворение необходимо-с!..

Он положил на стул шляпу и, как давеча, задыхаясь немного, смотрел на него.

-- Поцелуйте меня, Алексей Иванович,-- предложил он вдруг.

-- Вы пьяны? -- закричал тот и отшатнулся.

-- Пьян-с, а вы всё-таки поцелуйте меня, Алексей Иванович, эй, поцелуйте! Ведь поцеловал же я вам сейчас ручку!

Алексей Иванович несколько мгновений молчал, как будто от удару дубиной по лбу. Но вдруг он наклонился к бывшему ему по плечо Павлу Павловичу и поцеловал его в губы, от которых очень пахло вином. Он не совсем, впрочем, был уверен, что поцеловал его.

-- Ну уж теперь, теперь...-- опять в пьяном исступлении крикнул Павел Павлович, засверкав своими пьяными глазами,-- теперь вот что-с: я тогда подумал -- "неужто и этот? уж если этот, думаю, если уж и он тоже, так кому же после этого верить!"

Павел Павлович вдруг залился слезами.

-- Так понимаете ли, какой вы теперь друг для меня остались?!

И он выбежал с своей шляпой из комнаты. Вельчанинов опять простоял несколько минут на одном месте, как и после первого посещения Павла Павловича.

"Э, пьяный шут, и больше ничего!" -- махнул он рукой.

"Решительно больше ничего!" -- энергически подтвердил он, когда уже разделся и лег в постель.

VIII
Лиза больна

На другой день поутру, в ожидании Павла Павловича, обещавшего не запоздать, чтобы ехать к Погорельцевым, Вельчанинов ходил по комнате, прихлебывал свой кофе, курил и каждую минуту сознавался себе, что он похож на человека, проснувшегося утром и каждый миг вспоминающего о том, как он получил накануне пощечину. "Гм... он слишком понимает, в чем дело, и отмстит мне Лизой!" -- думал он в страхе.

Милый образ бедного ребенка грустно мелькнул перед ним. Сердце его забилось сильнее от мысли, что он сегодня же, скоро, через два часа, опять увидит свою Лизу. "Э, что тут говорить! -- решил он с жаром,-- теперь в этом вся жизнь и вся моя цель! Что там все эти пощечины и воспоминания!.. И для чего я только жил до сих пор? Беспорядок и грусть... а теперь -- всё другое, всё по-другому!"

Но, несмотря на свой восторг, он задумывался всё более и более.

"Он замучает меня Лизой,-- это ясно! И Лизу замучает. Вот на этом-то он меня и доедет, за всё. Гм... без сомнения, я не могу же позволить вчерашних выходок с его стороны,-- покраснел он вдруг,-- и... и вот, однако же, он не идет, а уж двенадцатый час!"

Он ждал долго, до половины первого, и тоска его возрастала всё более и более. Павел Павлович не являлся. Наконец давно уж шевелившаяся мысль о том, что тот не придет нарочно, единственно для того, чтобы выкинуть еще выходку по-вчерашнему, раздражила его вконец: "Он знает, что я от него завишу, и что будет теперь с Лизой! И как я явлюсь к ней без него!"

Наконец он не выдержал и ровно в час пополудни поскакал сам к Покрову. В номерах ему объявили, что Павел Павлович дома и не ночевал, а пришел лишь поутру в девятом часу, побыл всего четверть часика да и опять отправился. Вельчанинов стоял у двери Павла Павловичева номера, слушал говорившую ему служанку и машинально вертел ручку запертой двери и потягивал ее взад и вперед. Опомнившись, он плюнул, оставил замок и попросил сводить его к Марье Сысоевне. Но та, услыхав о нем, и сама охотно вышла.

Это была добрая баба, "баба с благородными чувствами", как выразился о ней Вельчанинов, когда передавал потом свой разговор с нею Клавдии Петровне. Расспросив коротко о том, как он отвез вчера "девочку", Марья Сысоевна тотчас же пустилась в рассказы о Павле Павловиче. По ее словам, не будь только робеночка, давно бы она его выжила. Его и из гостиницы сюда выжили, потому что очень уж безобразничал. Ну, не грех ли, с собой девку ночью привел, когда тут же робеночек с понятием! Кричит: "Это вот тебе будет мать, коли я того захочу!" Так верите ли, чего уж девка, а и та ему плюнула в харю. Кричит: "Ты, говорит, мне не дочь, а в...док".

-- Что вы? -- испугался Вельчанинов.

-- Сама слышала. Оно хоть и пьяный человек, ровно как в бесчувствии, да всё же при ребенке не годится; хоть и малолеток, а всё умом про себя дойдет! Плачет девочка, совсем, вижу, замучилась. А намедни тут на дворе у нас грех вышел: комиссар, что ли, люди сказывали, номер в гостинице с вечера занял, а к утру и повесился. Сказывали, деньги прогулял. Народ сбежался, Павла-то Павловича самого дома нет, а робенок без призору ходит, гляжу, и она там в коридоре меж народом, да из-за других и выглядывает, чудно так на висельника-то глядит. Я ее поскорей сюда отвела. Что ж ты думаешь,-- вся дрожью дрожит, почернела вся, и только что привела -- она и грохнулась. Билась-билась, насилу очнулась. Родимчик, что ли, а с того часу и хворать начала. Узнал он, пришел -- исщипал ее всю -- потому он не то чтобы драться, а всё больше щипится, а потом нахлестался винища-то, пришел да и пужает ее: "Я, говорит, тоже повешусь, от тебя повешусь; вот на этом самом, говорит, шнурке, на сторе повешусь"; и петлю при ней делает. А та-то себя не помнит-- кричит, ручонками его обхватила: "Не буду, кричит, никогда не буду". Жалость!

Вельчанинов хотя и ожидал кой-чего очень странного, но эти рассказы его так поразили, что он даже и не поверил. Марья Сысоевна много еще рассказывала; был, например, один случай, что если бы не Марья Сысоевна, то Лиза из окна бы, может, выбросилась. Он вышел из номера сам точно пьяный. "Я убью его палкой, как собаку, по голове!" -- мерещилось ему. И он долго повторял это про себя.

Он нанял коляску и отправился к Погорельцевым. Еще не выезжая из города, коляска принуждена была остановиться на перекрестке, у мостика через канаву, через который пробиралась большая похоронная процессия. И с той и с другой стороны моста стеснилось несколько поджидавших экипажей; останавливался и народ. Похороны были богатые, и поезд провожавших карет был очень длинен, и вот в окошке одной из этих провожавших карет мелькнуло вдруг перед Вельчаниновым лицо Павла Павловича. Он не поверил бы, если бы Павел Павлович не выставился сам из окна и не закивал ему улыбаясь. По-видимому, он ужасно был рад, что узнал Вельчанинова; даже начал делать из кареты ручкой. Вельчанинов выскочил из коляски и, несмотря на тесноту, на городовых и на то что карета Павла Павловича въезжала уже на мост, подбежал к самому окошку. Павел Павлович сидел один.

-- Что с вами,-- закричал Вельчанинов,-- зачем вы не пришли? как вы здесь?

-- Долг отдаю-с,-- не кричите, не кричите,-- долг отдаю,-- захихикал Павел Павлович, весело прищуриваясь,-- бренные останки истинного друга провожаю, Степана Михайловича.

-- Нелепость это всё, пьяный вы, безумный человек! -- еще сильнее прокричал озадаченный было на миг Вельчанинов.-- Выходите сейчас и садитесь со мной; сей час!

-- Не могу-с, долг-с...

-- Я вас вытащу! -- вопил Вельчанинов.

-- А я закричу-с! А я закричу-с! -- всё так же весело подхихикивал Павел Павлович -- точно с ним играют,-- прячась, впрочем, в задний угол кареты.

-- Берегись, берегись, задавят! -- закричал городовой. Действительно, при спуске с моста чья-то посторонняя карета, прорвавшая поезд, наделала тревоги. Вельчанинов принужден был отскочить; другие экипажи и народ тотчас же оттеснили его далее. Он плюнул и пробрался к своей коляске.
Всё равно, такого и без того нельзя с собой везти!" -- думал он с продолжавшимся тревожным изумлением.

Когда он передал Клавдии Петровне рассказ Марьи Сысоевны и странную встречу на похоронах, та сильно мялась: "Я за вас боюсь,-- сказала она ему,-- вы должны прервать с ним всякие отношения, и чем скорее, тем лучше".

-- Шут он пьяный, и больше ничего! -- запальчиво вскричал Вельчанинов,-- стану я его бояться! И как я прерву отношения, когда тут Лиза. Вспомните про Лизу!

Между тем Лиза лежала больная; вчера вечером с нею началась лихорадка, и из города ждали одного известного доктора, за которым чем свет послали нарочного. Всё это окончательно расстроило Вельчанинова. Клавдия Петровна повела его к больной.

-- Я вчера к ней очень присматривалась,-- заметила она, остановившись перед комнатой Лизы,-- это гордый и угрюмый ребенок; ей стыдно, что она у нас и что отец ее так бросил; вот в чем вся болезнь, по-моему.

-- Как бросил? Почему вы думаете, что бросил?

-- Уж одно то, как он отпустил ее сюда, совсем в незнакомый дом, и с человеком... тоже почти незнакомым или в таких отношениях...

-- Да я ее сам взял, силой взял; я не нахожу...

-- Ах, боже мой, это уж Лиза, ребенок, находит! По-моему, он просто никогда не приедет.

Увидев Вельчанинова одного, Лиза не изумилась; она только скорбно улыбнулась и отвернула свою горевшую в жару головку к стене. Она ничего не отвечала на робкие утешения и на горячие обещания Вельчанинова завтра же наверно привезти ей отца. Выйдя от нее, он вдруг заплакал.
Доктор приехал только к вечеру. Осмотрев больную, он с первого слова всех напугал, заметив, что напрасно его не призвали раньше. Когда ему объявили, что больная заболела всего только вчера вечером, он сначала не поверил. "Всё зависит от того, как пройдет эта ночь",-- решил он наконец и, сделав свои распоряжения, уехал, обещав прибыть завтра как можно раньше. Вельчанинов хотел было непременно остаться ночевать; но Клавдия Петровна сама упросила его еще раз "попробовать привезти сюда этого изверга".

-- Еще раз? -- в исступлении переговорил Вельчанинов.-- Да я его теперь свяжу и в своих руках привезу!

Мысль связать и привезти Павла Павловича в руках овладела им вдруг до крайнего нетерпения. "Ничем, ничем не чувствую я теперь себя пред ним виноватым! -- говорил он Клавдии Петровне, прощаясь с нею.-- Отрекаюсь от всех моих вчерашних низких, плаксивых слов, которые здесь говорил!" -- прибавил он в негодовании.

Лиза лежала с закрытыми глазами и, по-видимому, спала; казалось, ей стало лучше. Когда Вельчанинов нагнулся осторожно к ее головке, чтобы, прощаясь, поцеловать хоть краешек ее платья,-- она вдруг открыла глаза, точно поджидала его, и прошептала: "Увезите меня".

Это была тихая, скорбная просьба, безо всякого оттенка вчерашней раздражительности, но вместе с тем послышалось и что-то такое, как будто она и сама была вполне уверена, что просьбу ее ни за что не исполнят. Чуть только Вельчанинов, совсем в отчаянии, стал уверять ее, что это невозможно, она молча закрыла глаза и ни слова более не проговорила, как будто и не слушала и не видела его.

Въехав в город, он прямо велел везти себя к Покрову. Было уже десять часов; Павла Павловича в номерах не было. Вельчанинов прождал его целые полчаса, расхаживая по коридору в болезненном нетерпении. Марья Сысоевна уверила его, наконец, что Павел Павлович вернется разве только к утру чем свет. "Ну так и я приеду чем свет",-- решил Вельчанинов и вне себя отправился домой.

Но каково же было его изумление, когда он, еще не входя к себе, услышал от Мавры, что вчерашний гость уже с десятого часу его ожидает.

"И чай изволили у нас кушать, и за вином опять посылали, за тем самым, синюю бумажку выдали".

IX
Привидение

Павел Павлович расположился чрезвычайно комфортно. Он сидел на вчерашнем стуле, курил папироски и только что налил себе четвертый, последний стакан из бутылки. Чайник и стакан с недопитым чаем стояли же подле него на столе. Раскрасневшееся лицо его сияло благодушием. Он даже снял с себя фрак, по-летнему и сидел в жилете.

-- Извините, вернейший друг! -- вскричал он, завидев Вельчанинова и схватываясь с места, чтоб надеть фрак,-- снял для пущего наслаждения минутой...

Вельчанинов грозно к нему приблизился.

-- Вы не совершенно еще пьяны? Можно еще с вами поговорить?

Павел Павлович несколько оторопел.

-- Нет, не совершенно... Помянул усопшего, но -- не совершенно-с...

-- Поймете вы меня?

-- С тем и явился, чтобы вас понимать-с.

-- Ну так я же вам прямо начинаю с того, что вы -- негодяй! -- закричал Вельчанинов сорвавшимся голосом.

-- Если с этого начинаете-с, то чем кончите-с? -- чуть-чуть протестовал было Павел Павлович, видимо сильно струсивший, но Вельчанинов кричал не слушая:

-- Ваша дочь умирает, она больна; бросили вы ее или нет?

-- Неужто уж умирает-с?

-- Она больна, больна, чрезвычайно опасно больна!

-- Может, припадочки-с...

-- Не говорите вздору! Она чрез-вы-чайно опасно больна! Вам следовало ехать уж из того одного...

-- Чтоб возблагодарить-с, за гостеприимство возблагодарить! Слишком понимаю-с! Алексей Иванович, дорогой, совершенный,-- ухватил он его вдруг за руку обеими своими руками и с пьяным чувством, чуть не со слезами, как бы испрашивая прощения, выкрикивал:-- Алексей Иванович, не кричите, не кричите! Умри я, провались я сейчас пьяный в Неву -- что ж из того-с, при настоящем значении дел-с? А к господину Погорельцеву и всегда поспеем-с...

Вельчанинов спохватился и капельку сдержал себя.

-- Вы пьяны, а потому я не понимаю, в каком смысле вы говорите,-- заметил он строго,-- я объясниться всегда с вами готов; даже рад поскорей... Я и ехал... Но прежде всего знайте, что я принимаю меры: вы сегодня должны у меня ночевать! Завтра утром я вас беру, и мы едем. Я вас не выпущу! -- завопил он опять,-- я вас скручу и в руках привезу!.. Удобен вам этот диван? -- указал он ему, задыхаясь, на широкий и мягкий диван, стоявший напротив того дивана, на котором спал он сам, у другой стены.

-- Помилуйте, да я и везде-с...

-- Не везде, а на этом диване! Берите, вот вам простыня, одеяло, подушка (всё это Вельчанинов вытащил из шкафа и, торопясь, выбрасывал Павлу Павловичу, покорно подставившему руку) -- стелите сейчас, сте-ли-те же!

Навьюченный Павел Павлович стоял среди комнаты как бы в нерешимости, с длинной, пьяной улыбкой на пьяном лице; но при вторичном грозном окрике Вельчанинова вдруг, со всех ног, бросился хлопотать, отставил стол я пыхтя стал расправлять и настилать простыню. Вельчанинов подошел ему помочь; он был отчасти доволен покорностию и испугом своего гостя.

-- Допивайте ваш стакан и ложитесь,-- скомандовал он опять; он чувствовал, что не мог не командовать,-- это вы сами за вином распорядились послать?

-- Сам-с, за вином... Я, Алексей Иванович, знал, что вы уже более не пошлете-с.

-- Это хорошо, что вы знали, но нужно, чтоб вы еще больше узнали. Объявляю вам еще раз, что я теперь принял меры: кривляний ваших больше не потерплю, пьяных вчерашних поцелуев не потерплю!

-- Я ведь и сам, Алексей Иванович, понимаю, что это всего один только раз было возможно-с,-- ухмыльнулся Павел Павлович.

Услышав ответ, Вельчанинов, шагавший по комнате, почти торжественно остановился вдруг перед Павлом Павловичем:

-- Павел Павлович, говорите прямо! Вы умны, я опять сознаюсь в этом, но уверяю вас, что вы на ложной дороге! Говорите прямо, действуйте прямо, и, честное слово даю вам,-- я отвечу на всё, что угодно!

Павел Павлович ухмыльнулся снова своей длинной улыбкой, которая одна уже так бесила Вельчанинова.

-- Стойте! -- закричал тот опять.-- Не прикидывайтесь, я насквозь вас вижу! Повторяю: даю вам честное слово, что я готов вам ответить на всё, и вы получите всякое возможное удовлетворение, то есть всякое, даже и невозможное! О, как бы я желал, чтоб вы меня поняли!..

-- Если уж вы так добры-с,-- осторожно придвинулся к нему Павел Павлович,-- то вот-с очень меня заинтересовало то, что вы вчера упомянули про хищный тип-с!..

Вельчанинов плюнул и пустился опять, еще скорее, шагать по комнате.

-- Нет-с Алексеи Иванович, вы не плюйтесь, потому я очень заинтересован и именно пришел проверить-с... У меня язык плохо вяжется, но вы простите-с. Я ведь об "хищном" этом типе и об "смирном-с" сам журнале читал, в отделении критики-с,-- припомнил сегодня поутру... только забыл-с, а по правде, тогда и не понял-с. Я вот именно желал разъяснить: Степан Михайлович Багаутов, покойник-с,-- что он, "хищный" был или "смирный-с"? Как причислить-с?

Вельчанинов всё еще молчал, не переставая шагать.

-- Хищный тип это тот,-- остановился он вдруг в ярости,-- это тот человек, который скорей бы отравил в стакане Багаутова, когда стал бы с ним "шампанское пить" во имя приятной с ним встречи, как вы со мной вчера пили,-- а не поехал бы его гроб на кладбище провожать, как вы давеча поехали, черт знает из каких ваших сокрытых, подпольных, гадких стремлений и марающих вас самих кривляний! Вас самих!

-- Это точно, что не поехал бы-с,-- подтвердил Павел Павлович,-- только как уж вы, однако, на меня-то-с...

-- Это не тот человек,-- горячился и кричал Вельчанинов не слушая,-- не тот, который напредставит сам себе бог знает чего, итоги справедливости и юстиции подведет, обиду свою как урок заучит, ноет, кривляется, ломается, на шее у людей виснет -- и глядь -- на то всё и время свое употребил! Правда, что вы хотели повеситься? Правда?

-- В хмелю, может, сбредил что,-- не помню-с. Нам, Алексей Иванович, как-то и неприлично уж яд-то подсыпать. Кроме того, что чиновник на хорошем счету,-- У меня и капитал ведь найдется-с, а может, к тому жениться опять захочу-с.

-- Да и в каторгу сошлют.

-- Ну да-с, и эта вот неприятность тоже-с, хотя нынче, в судах, много облегчающих обстоятельств подводят. А я вам, Алексей Иванович, один анекдотик преуморительный, давеча в карете вспомнил-с, хотел сообщить-с. Вот вы сказали сейчас: "У людей на шее виснет". Семена Петровича Ливцова, может, припомните-с, к нам в Т. при вас заезжал; ну, так брат его младший, тоже петербургский молодой человек считается, в В-ом при губернаторе служил и тоже блистал-с разными качествами-с. Поспорил он раз с Голубенко, полковником, в собрании, в присутствии дам и дамы его сердца, и счел себя оскорбленным, но обиду скушал и затаил; а Голубенко тем временем даму сердца его отбил и руку ей предложил. Что ж вы думаете? Этот Ливцов -- даже искренно ведь в дружбу с Голубенкой вошел, совсем помирился, да мало того-с -- в шафера к нему сам напросился, венец держал, а как приехали из-под венца, он подошел поздравлять и целовать Голубенку да при всем-то благородном обществе и при губернаторе, сам во фраке и завитой-с,-- как пырнет его в живот ножом -- так Голубенко и покатился! Это собственный-то шафер, стыд-то какой-с! Да это еще что-с! Главное, что ножом-то пырнул да и бросился кругом: "Ах, что я сделал! Ах, что такое я сделал!" -- слезы льются, трясется, всем на шею кидается, даже к дамам-с: "Ах, что я сделал! Ах, что, дескать, такое я теперь сделал!" -- хе-хе-хе! уморил-с. Вот только разве жаль Голубенку; да и то выздоровел-с.

-- Я не вижу, для чего вы мне рассказали,-- строго нахмурился Вельчанинов.

-- Да всё к тому же-с, что пырнул же ведь ножом-с,-- захихикал Павел Павлович,-- ведь уж видно, что не тип-с, а сопля-человек, когда уж самое приличие от страху забыл и к дамам на шею кидается в присутствии губернатора-с,-- а ведь пырнул же-с, достиг своего! Вот я только про это-с.

-- Убир-райтесь вы к черту,-- завопил вдруг не своим голосом Вельчанинов, точно как бы что сорвалось в нем,-- убир-райтесь с вашею подпольною дрянью, сам вы подпольная дрянь -- пугать меня вздумал -- мучитель ребенка,-- низкий человек,-- подлец, подлец, подлец! -- выкрикивал он, себя не помня и задыхаясь на каждом слове.

Павла Павловича всего передернуло, даже хмель соскочил; губы его задрожали:

-- Это меня-то вы, Алексей Иванович, подлецом называете, вы-с и меня-с?

Но Вельчанинов уже очнулся.

-- Я готов извиниться,-- ответил он, помолчав и в мрачном раздумье,-- но в таком только случае, если вы сами и сейчас же захотите действовать прямо.

-- А я бы и во всяком случае извинился на вашем месте, Алексей Иванович.

-- Хорошо, пусть так,-- помолчал еще немного Вельчанинов,-- извиняюсь перед вами; но согласитесь сами, Павел Павлович, что после всего этого я уже ничем более не считаю себя перед вами обязанным, то есть я в отношении всего дела говорю, а не про один теперешний случай.

-- Ничего-с, что считаться? -- ухмыльнулся Павел Павлович, смотря, впрочем, в землю.

-- А если так, то тем лучше, тем лучше! Допивайте ваше вино и ложитесь, потому что я все-таки вас не пущу...

-- Да что ж вино-с...-- немного как бы смутился Павел Павлович, однако подошел к столу и стал допивать свой давно уже налитый последний стакан. Может, он уже и много пил перед этим, так что теперь рука его дрожала, и он расплескал часть вина на пол, на рубашку и на жилет, но все-таки допил до дна,-- точно как будто и не мог оставить невыпитым, и, почтительно поставив опорожненный стакан на стол, покорно пошел к своей постели раздеваться.

-- А не лучше ли... не ночевать? -- проговорил он вдруг с чего-то, уже сняв один сапог и держа его в руках.

-- Нет, не лучше! -- гневливо ответил Вельчанинов, неустанно шагавший по комнате, не взглядывая на него.

Тот разделся и лег. Чрез четверть часа улегся и Вельчанинов и потушил свечу.

Он засыпал беспокойно. Что-то, новое, еще более спутавшее дело, вдруг откудова-то появившееся, тревожило его теперь, и он чувствовал в то же время, что ему почему-то стыдно было этой тревоги. Он уже стал было забываться, но какой-то шорох вдруг его разбудил. Он тотчас же оглянулся на постель Павла Павловича. В комнате было темно (гардины были совсем спущены), но ему показалось, что Павел Павлович не лежит, а привстал и сидит на постели.

-- Чего вы? -- окликнул Вельчанинов.

-- Тень-с,-- подождав немного, чуть слышно выговорил Павел Павлович.

-- Что такое, какая тень?

-- Там, в той комнате, в дверь, как бы тень видел-с.

-- Чью тень? -- спросил, помолчав немного, Вельчанинов.

-- Натальи Васильевны-с.

Вельчанинов привстал на ковер и сам заглянул через переднюю, в ту комнату, двери в которую всегда стояли отперты. Там на окнах гардин не было, а были только сторы, и потому было гораздо светлее.

-- В той комнате нет ничего, а вы пьяны, ложитесь! -- сказал Вельчанинов, лег и завернулся в одеяло. Павел Павлович не сказал ни слова и улегся тоже.

-- А прежде вы никогда не видали тени? -- спросил вдруг Вельчанинов, минут уж десять спустя.

-- Однажды как бы и видел-с,-- слабо и тоже помедлив откликнулся Павел Павлович. Затем опять наступило молчание.

Вельчанинов не мог бы сказать наверно, спал ли он или нет, но прошло уже с час -- и вдруг он опять обернулся: шорох ли какой его опять разбудил -- он тоже не знал, но ему показалось, что среди совершенной темноты что-то стояло над ним, белое, еще не доходя до него, но уже посредине комнаты. Он присел на постели и целую минуту всматривался.

-- Это вы, Павел Павлович? -- проговорил он ослабевшим голосом. Этот собственный голос его, раздавшийся вдруг в тишине и в темноте, показался ему как-то странным.

Ответа не последовало, но в том, что стоял кто-то, уже не было никакого сомнения.

-- Это вы... Павел Павлович? -- повторил он громче и даже так громко, что если б Павел Павлович спокойно спал на своей постели, то непременно бы проснулся и дал ответ.

Но ответа опять не последовало, зато показалось ему, что эта белая и чуть различаемая фигура еще ближе к нему придвинулась. Затем произошло нечто странное: что-то вдруг в нем как бы сорвалось, точь-в-точь как давеча, и он закричал из всех сил самым нелепым, бешеным голосом, задыхаясь чуть не на каждом слове:

-- Если вы, пьяный шут, осмелитесь только подумать -- что вы можете -- меня испугать,-- то я обернусь к стене, завернусь с головой и ни разу не обернусь во всю ночь,-- чтобы тебе доказать, во что я ценю -- хоть бы вы простояли до утра... шутом... и на вас плюю!

И он, яростно плюнув в сторону предполагаемого Павла Павловича, вдруг обернулся к стене, завернулся, как сказал, в одеяло и как бы замер в этом положении не шевелясь. Настала мертвая тишина. Придвигалась ли тень или стояла на месте -- он не мог узнать, но сердце его билось -- билось -- билось... Прошло по крайней мере полных минут пять; и вдруг, в двух шагах от него, раздался слабый, совсем жалобный голос Павла Павловича:

-- Я Алексей Иванович, встал поискать...-- (и он назвал один необходимейший домашний предмет)-я не нашел у себя-с... хотел потихоньку подле вас посмотреть-с, у постели-с.

-- Что же вы молчали... когда я кричал? -- прерывающимся голосом спросил Вельчанинов, переждав с полминуты.

-- Испугался-с. Вы так закричали... я и испугался-с.

-- Там в углу налево, к дверям, в шкапике, зажгите свечу...

-- Да я и без свечки-с...-- смиренно промолвил Павел Павлович, направляясь в угол,-- вы уж простите, Алексей Иванович, что вас так потревожил-с... совсем вдруг так охмелел-с...

Но тот уже ничего не ответил. Он всё продолжал лежать лицом к стене и пролежал так всю ночь, ни разу не обернувшись. Уж хотелось ли ему так исполнить слово и показать презрение? Он сам не знал, что с ним делается; нервное расстройство его перешло, наконец, почти в бред, и он долго не засыпал. Проснувшись на другое утро, в десятом часу, он вдруг вскочил и присел на постели, точно его подтолкнули,-- но Павла Павловича уже не было в комнате! Оставалась одна только пустая, неубранная постель, а сам он улизнул чем свет.

-- Я так и знал! -- хлопнул себя Вельчанинов ладонью по лбу.

X
На кладбище

Опасения доктора оправдались, и Лизе вдруг сделалось хуже,-- так худо, как и не воображали накануне Вельчанинов и Клавдия Петровна. Вельчанинов поутру застал больную еще в памяти, хотя вся она горела в жару; он уверял потом, что она ему улыбнулась и даже протянула ему свою горячую ручку. Правда ли это было, или только он сам выдумал себе это невольно, в утешение, проверить ему было некогда; к ночи больная была уже без памяти, и так продолжалось во всё время болезни. На десятый день своего переезда на дачу она умерла.

Это было скорбное время для Вельчанинова; Погорельцевы даже боялись за него. Большую часть этих тяжелых дней он прожил у них. В самые последние дни болезни Лизы он по целым часам просиживал один, где-нибудь в углу, и, по-видимому, ни об чем не думал; Клавдия Петровна подходила его развлекать, но он отвечал мало, иногда видимо тяготясь с нею разговаривать. Клавдия Петровна даже не ожидала, что на него "всё это произведет такое впечатление". Всего больше развлекали его дети; он с ними даже иногда смеялся; но каждый почти час вставал со стула и на цыпочках шел взглянуть на больную. Иногда ему казалось, что она его узнает. Надежды на выздоровление он не имел никакой, как и все, но от комнаты, в которой умирала Лиза, не отходил и обыкновенно сидел в комнате рядом.

Раза два, впрочем, и в эти дни он вдруг обнаруживал чрезвычайную деятельность: вдруг подымался, бросался в Петербург к докторам, приглашал самых известнейших и составлял консилиумы. Второй, последний консилиум был накануне смерти больной. Дня за три до этого Клавдия Петровна заговорила с Вельчаниновым настойчиво о необходимости отыскать где-нибудь наконец господина Трусоцкого: "в случае несчастия Лизу и похоронить без него нельзя было". Вельчанинов промямлил, что он ему напишет. Тогда старик Погорельцев объявил, что он сам разыщет его через полицию. Вельчанинов написал наконец уведомление в двух строчках и отвез его в Покровскую гостиницу. Павла Павловича по обыкновению не было дома, и он вручил письмо для передачи Марье Сысоевне.

Наконец, умерла Лиза, в прекрасный летний вечер, вместе с закатом солнца, и тут только как бы очнулся Вельчанинов. Когда мертвую убрали, нарядив ее в праздничное белое платьице одной из дочерей Клавдии Петровны, и положили в зале на столе, с цветами в сложенных ручках,-- он подошел к Клавдии Петровне и, сверкая глазами, объявил ей, что он сейчас же привезет и "убийцу". Не слушая советов повременить до завтра, он немедленно отправился в город.

Он знал, где застать Павла Павловича; не за одними докторами отправлялся он в Петербург. Иногда в эти дни ему казалось, что привези он к умиравшей Лизе отца, и она, услыхав его голос, очнется; тогда он как отчаянный пускался его разыскивать. Павел Павлович квартировал прежнему в номерах, но в номерах и спрашивать было нечего: "по три дня не ночует и не приходит,-- рапортовала Марья Сысоевна,-- а придет невзначай пьяный, часу не пробудет и опять потащится; совсем растрепался". Попоной из Покровской гостиницы сообщил Вельчанинов между прочим, что Павел Павлович, еще прежде, посещал каких-то девиц на Вознесенском проспекте. Вельчанинов немедленно разыскал девиц. Задаренные и угощенные особы припомнили тотчас своего гостя, главное, по его шляпе с крепом, причем тут же его обругали, конечно, за то, что он к ним больше не ходил. Одна из них, Катя, взялась "во всякое время Павла Павловича разыскать, потому что он от Машки Простаковой теперь не выходит, а денег у него и дна нет, а Машка эта -- не Простакова, а Прохвостова, и в больнице лежала, и захоти только она, Катя, так сейчас же ее в Сибирь упрячет, всего одно слово скажет". Катя, однако же, не разыскала в тот раз, но зато крепко обещалась в другой. Вот на ее-то содействие и надеялся теперь Вельчанинов,

Прибыв в город уже в десять часов, он немедленно ее вытребовал, заплатив кому следовало за ее отсутствие, и отправился с нею на поиски. Он еще и сам не знал, что собственно он теперь сделает с Павлом Павловичем: убьет ли его за что-то или просто ищет его, чтобы сообщить о смерти дочери и о необходимости его содействия при погребении? На первый раз вышла неудача: оказалось, что Машка Прохвостова разодралась с Павлом Павловичем еще третьего дня и что какой-то казначей "Павлу Павловичу голову скамейкой прошиб". Одним словом, долго он не отыскивался, и наконец уже только в два часа пополуночи Вельчанинов, при выходе из одного указанного ему заведения, вдруг и неожиданно сам на него натолкнулся.

Павла Павловича подводили к этому заведению две дамы совершенно пьяного; одна из дам придерживала его под руку, а сзади сопутствовал им один рослый и размашистый претендент, кричавший во всё горло и страшно грозивший Павлу Павловичу какими-то ужасами. Он кричал, между прочим, что тот его "эксплуатировал и отравил ему жизнь". Дело, кажется, шло о каких-то деньгах; Дамы очень трусили и спешили. Завидев Вельчанинова, Павел Павлович кинулся к нему с распростертыми руками и закричал, точно его резали:

-- Братец родной, защити!

При виде атлетической фигуры Вельчанинова претендент мигом стушевался; торжествующий Павел Павлович простер ему вслед свой кулак и завопил в знак победы; тут Вельчанинов яростно схватил его за плечи и, сам не зная для чего, стал трясти обеими руками, так что у того зубы застучали. Павел Павлович тотчас же перестал кричать и с тупоумным пьяным испугом смотрел на своего истязателя. Вероятно не зная, что с ним делать далее, Вельчанинов крепко нагнул его и посадил на тротуарную тумбу.

-- Лиза умерла! -- проговорил он ему.

Павел Павлович, всё еще не спуская с него глаз, сидел на тумбе, поддерживаемый одною из дам. Он понял наконец, и лицо его как-то вдруг осунулось.

-- Умерла...-- как-то странно прошептал он. Усмехнулся ли он спьяна своею скверною длинною улыбкой, или у него скривилось что-то в лице,-- Вельчанинов не мог разобрать, но мгновение спустя Павел Павлович поднял с усилием свою дрожавшую правую руку, чтоб перекреститься; крест, однако ж, не сложился, и дрожавшая рука опустилась. Немного погодя он медленно привстал с тумбы, схватился за свою даму и, опираясь на нее, пошел своей дорогой далее, как бы в забытьи,-- точно и не было тут Вельчанинова. Но тот ухватил его опять за плечо.

-- Понимаешь ли ты, пьяный изверг, что без тебя ее и похоронить нельзя будет! -- прокричал он задыхаясь.

Тот повернул к нему голову.

-- Артиллерии... прапорщика... помните? -- промямлил он тупо ворочавшимся языком.

-- Что-о-о? -- завопил Вельчанинов, болезненно вздрогнув.

-- Вот тебе и отец! Ищи его... хоронить...

-- Лжешь! -- закричал Вельчанинов как потерянный.-- Ты со злости... я так и знал, что ты это мне приготовишь!

Не помня себя, он занес свой страшный кулак над головою Павла Павловича. Еще мгновение -- и он, может быть, убил бы его одним ударом; дамы взвизгнули и отлетели прочь, но Павел Павлович не смигнул даже глазом. Какое-то исступление самой зверской злобы исказило ему всё лицо.

-- А знаешь ты,-- произнес он гораздо тверже, почти как не пьяный,-- нашу русскую........? (И он проговорил невозможное в печати ругательство). Ну так и убирайся к ней! -- Затем с силою рванулся из рук Вельчанинова оступился, и чуть не упал. Дамы подхватили его и в этот раз уже побежали, визжа и почти волоча Павла Павловича за собою. Вельчанинов не преследовал.

Назавтра, в час пополудни, на дачу Погорельцевых явился один весьма приличный чиновник средних лет, в вицмундире и вежливо вручил Клавдии Петровне адресованный на ее имя пакет от имени Павла Павловича Трусоцкого. В пакете заключалось письмо со вложением трехсот рублей и с необходимыми свидетельствами о Лизе. Павел Павлович писал коротко, чрезвычайно почтительно и весьма прилично. Он весьма благодарил ее превосходительство Клавдию Петровну за ее добродетельное участие к сироте, за которое может ей воздать только один бог. Неясно упоминал, что крайнее нездоровье не позволит ему явиться лично похоронить нежно им любимую и несчастную дочь, и возлагал в этом все надежды на ангельскую доброту души ее превосходительства. Триста же рублей назначались, как разъяснил он далее в письме,-- на похороны и вообще на расходы, причиненные болезнию. Если же бы и осталось что из этой суммы, то покорнейше и почтительнейше просит употребить их на вечное поминовение за упокой души усопшей Лизы. Чиновник, доставивший письмо, не мог ничего более объяснить; даже оказалось из некоторых его слов, что он только по усиленной просьбе Павла Павловича взялся доставить лично пакет ее превосходительству. Погорельцев почти обиделся выражением "о расходах, причиненных болезнию", и определил, оставив пятьдесят рублей на погребение,-- так как нельзя же было воспретить отцу хоронить свое дитя,-- остальные двести пятьдесят рублей возвратить немедленно господину Трусоцкому. Клавдия Петровна решила окончательно возвратить не двести пятьдесят рублей, а расписку из кладбищенской Церкви в получении этих денег на вечное поминовение души усопшей отроковицы Елизаветы. Расписка была выдана потом Вельчанинову для вручения немедленно; он отослал ее по почте в номер.

После похорон он исчез с дачи. Целые две недели слонялся он по городу, безо всякой цели, один, и натыкался на людей в задумчивости. Иногда же по целым дням лежал, протянувшись у себя на диване, забывая о самых обыкновенных вещах. Погорельцевы много раз присылали звать его к себе; он обещал и тотчас же забывал. Клавдия Петровна даже приезжала к нему сама, но не заставала его дома. То же случилось и с его адвокатом; а между тем адвокату было что сообщить: тяжебное дело было им весьма ловко улажено, и противники соглашались на мировую с вознаграждением весьма незначительной долею оспариваемого ими наследства. Оставалось получить только согласие самого Вельчанинова. Застав его наконец у себя, адвокат был удивлен чрезвычайною вялостью и равнодушием, с которыми он, еще недавно такой беспокойный клиент, его выслушал.
Настали самые жаркие июльские дни, но Вельчанинов забывал самое время. Его горе наболело в его душе, как созревший нарыв, и выяснялось ему поминутно в мучительно-сознательной мысли. Главное страдание его состояло в том, что Лиза не успела узнать его и умерла, не зная, как он мучительно любил ее! Вся цель его жизни, мелькнувшая перед ним в таком радостном свете, вдруг померкла в вечной тьме. Эта цель состояла бы именно в том,-- поминутно думал он об этом теперь,-- чтобы Лиза каждый день, каждый час и всю жизнь беспрерывно ощущала его любовь на себе. "Выше нет никакой цели ни у кого из людей и не может быть! -- задумывался он иногда в мрачном восторге.-- Если и есть другие цели, то ни одна из них не может быть святее этой!" "Любовью Лизы,-- мечтал он,-- очистилась и искупилась бы вся моя прежняя смрадная и бесполезная жизнь; взамен меня, праздного, порочного и отжившего,-- я взлелеял бы для жизни чистое и прекрасное существо, и за это существо всё было бы мне прощено, и всё бы я сам простил себе".

Все эти сознательные мысли представлялись ему всегда нераздельно с ярким, всегда близким и всегда поражавшим его душу воспоминанием об умершем ребенке. Он воссоздавал себе ее бледное личико, припоминал каждое выражение его; он вспоминал ее и в гробу, в цветах, и прежде бесчувственную, в жару, с открытыми и неподвижными глазами. Он вспомнил вдруг, что, когда она лежала уже на столе, он заметил у ней один бог знает от чего почерневший в болезни пальчик; это так его поразило тогда, и так жалко ему стало этот бедный пальчик, что тут и вошло ему тогда в голову, в первый раз, отыскать сейчас же и убить Павла Павловича,-- до того же времени он "был как бесчувственный". Гордость ли оскорбленная замучила это детское сердечко, три ли месяца страданий от отца, переменившего вдруг любовь на ненависть и оскорбившего ее позорным словом, смеявшегося над ее испугом и выбросившего ее, наконец, к чужим людям? Всё это он представлял себе беспрерывно и варьировал на тысячу ладов. "Знаете ли, что такое была для меня Лиза?" -- припомнил он вдруг восклицание пьяного Трусоцкого и чувствовал, что это восклицание было уже не кривлянье, а правда и что тут была любовь. "Как же мог быть так жесток этот изверг к ребенку, которого так любил, и вероятно ли это?" Но каждый раз он поскорее бросал этот вопрос и как бы отмахивался от него; что-то ужасное было в этом вопросе, что-то невыносимое для него и -- нерешенное.
В один день, и почти сам не помня как, он забрел на кладбище, на котором похоронили Лизу, и отыскал ее могилку. Ни разу с самых похорон он не был на кладбище; ему всё казалось, что будет уже слишком много муки, и он не смел пойти. Но странно, когда он приник на ее могилку и поцеловал ее, ему вдруг стало легче. Был ясный вечер, солнце закатывалось; кругом, около могил, росла сочная, зеленая трава; недалеко в шиповнике жужжала пчела; цветы и венки, оставленные на могилке Лизы после погребения детьми и Клавдией Петровной, лежали тут же, с облетевшими наполовину листочками. Какая-то даже надежда в первый раз после долгого времени освежила ему сердце. "Как легко!" -- подумал он, чувствуя эту тишину кладбища и глядя на ясное, спокойное небо. Прилив какой-то чистой безмятежной веры во что-то наполнил ему душу. "Это Лиза послала мне, это она говорит со мной",-- подумалось ему.

Совсем уже смеркалось, когда он пошел с кладбища обратно домой. Не так далеко от кладбищенских ворот, по дороге, в низеньком деревянном домике, помещалось что-то вроде харчевни или распивочной; в отворенных окнах виднелись посетители, сидевшие за столами. Ему вдруг показалось, что один из них, помещавшийся у самого окна,-- Павел Павлович и что он тоже видит его и любопытно его высматривает из окошка. Он пошел далее и вскоре услышал, что его догоняют; за ним бежал и в самом деле Павел Павлович; должно быть, примирительное выражение в лице Вельчанинова привлекло и ободрило его, когда он наблюдал из окошка. Поравнявшись он, робея, улыбнулся, но уже не прежней пьяной улыбкой; он даже и совсем не был пьян.

-- Здравствуйте,-- сказал он.

-- Здравствуйте,-- отвечал Вельчанинов.

XI
Павел Павлович женится

Ответив это "здравствуйте", он сам себе удивился. Ужасно странно показалось ему, что встречает теперь этого человека вовсе без злобы и что в его чувствах к нему в эту минуту что-то совсем другое и даже какой-то позыв к чему-то новому.

-- Вечер какой приятный,-- проговорил, засматривая ему в глаза, Павел Павлович.

-- Вы еще не уехали,-- промолвил Вельчанинов, как бы не спрашивая, а только обдумывая и продолжая идти.

-- Затянулось у меня, но -- место я получил-с, с повышением-с. Отъезжаю послезавтра наверно.

-- Получили место? -- на этот раз уже спросил он.

-- Почему же бы и нет-с? -- покривился вдруг Павел Павлович.

-- Я только так сказал...-- отговорился Вельчанинов и, нахмурившись, покосился на Павла Павловича. К его удивлению, одежда, шляпа с крепом и весь вид г-на Трусоцкого были несравненно приличнее, чем две недели назад. "Зачем он сидел в этой распивочной?" -- всё думалось ему.

-- Я вам, Алексей Иванович, намеревался и про другую мою радость сообщить,-- начал опять Павел Павлович.

-- Радость?

-- Я женюсь-с.

-- Как?

-- После скорби и радость-с, так всегда в жизни-с; я, Алексей Иванович, очень бы желал-с... но -- не знаю, может, вы теперь спешите, потому что у вас такой вид-с...

-- Да, я спешу и... да, я нездоров.

Ему ужасно вдруг захотелось отделаться; готовность к какому-то новому чувству вмиг исчезла.

-- А я бы желал-с...

Павел Павлович не договорил, чего он желал; Вельчанинов промолчал.

-- В таком случае уже после-с, если только повстречаемся...

-- Да, да, после, после,-- скороговоркой бормотал Вельчанинов, не глядя на него и не останавливаясь. Еще помолчали с минуту; Павел Павлович всё еще продолжал идти подле.

-- В таком случае до свиданья-с,-- вымолвил он наконец.

-- До свиданья; желаю...

Вельчанинов воротился домой опять совсем расстроенный. Столкновение с "этим человеком" было ему не под силу. Ложась спать, он опять подумал: "Зачем он был у кладбища?"

На другой день поутру он решился наконец съездить к Погорельцевым, решился неохотно; ему слишком тяжело было теперь чье-нибудь участие, даже и от Погорельцевых. Но они так о нем беспокоились, что непременно надо было поехать. Ему вдруг представилось, что ему станет почему-то очень стыдно при первой с ними встрече. "Ехать или не ехать?" -- думал он, спеша окончить завтрак, как вдруг, к чрезвычайному его изумлению, к нему вошел Павел Павлович.

Несмотря на вчерашнюю встречу, Вельчанинов и представить не мог, что этот человек когда-нибудь опять зайдет к нему, и был так озадачен, что глядел на него и не знал, что сказать. Но Павел Павлович распорядился сам, поздоровался и уселся на том же самом стуле, на котором сидел три недели назад в последнее свое посещение. Вельчанинову вдруг особенно ярко припомнилось то посещение. Беспокойно и с отвращением смотрел он на гостя.

-- Удивляетесь-с? -- начал Павел Павлович, угадавший взгляд Вельчанинова.

Вообще он казался гораздо развязнее, чем вчера, и в то же время проглядывало, что он и робел еще больше вчерашнего. Наружный вид его был особенно любопытен. Г-н Трусоцкий был не только прилично, но и франтовски одет -- в легком летнем пиджаке, в светлых брюках в обтяжку, в светлом жилете; перчатки, золотой лорнет, для чего-то вдруг появившийся, белье -- были безукоризненны; от него даже пахло духами. Во всей фигуре его было что-то и смешное и в то же время наводившее на какую-то странную и неприятную мысль.

-- Конечно, Алексей Иванович,-- продолжал он коробясь,-- я вас удивил приходом-с, и -- чувствую-с. Но между людьми, я так думаю-с, всегда сохраняется,-- а по-моему, так и должно храниться-с,-- нечто высшее, так ли-с? То есть высшее относительно всех условий и даже самых неприятностей, могущих выйти... так ли-с?

-- Павел Павлович, скажите всё поскорее и без церемоний,-- нахмурился Вельчанинов.

-- В двух словах-с,-- заспешил Павел Павлович,-- я женюсь и отправляюсь теперь к невесте, сейчас-с. Они тоже на даче-с. Я желал бы получить глубокую честь, чтобы осмелиться познакомить вас с этим домом-с, и пришел-с с необычайною просьбою (Павел Павлович покорно нагнул голову) просить вас, чтобы мне сопутствовать-с...

-- Куда сопутствовать? -- Вельчанинов вытаращил глаза.

-- К ним-с, то есть на дачу-с. Простите, я как в лихорадке говорю и, может, спутал; но я так уж вашего отказа боюсь-с...

И он плачевно посмотрел на Вельчанинова.

-- Вы хотите, чтобы я с вами ехал теперь к вашей невесте? -- переговорил Вельчанинов, быстро его оглядывая и не веря ни ушам, ни глазам своим.

-- Да-с,-- ужасно оробел вдруг Павел Павлович. -- Вы не рассердитесь, Алексей Иванович, тут не дерзость-с; я только покорнейше и необычайно прошу. Я помечтал, что, может быть, вы и не захотели бы при этом отказать...

-- Во-первых, это вовсе невозможно,-- беспокойно заворочался Вельчанинов.

-- Это только мое чрезмерное желание и не более-с,-- продолжал тот умолять,-- я не скрою тоже, что есть тут причина-с. Но о причине этой хотел бы открыть лишь после-с, а теперь лишь необычайно прошу-с...

И он даже встал со стула от почтения.

-- Но во всяком случае это невозможно же, согласитесь сами...-- Вельчанинов тоже встал с места.

-- Это очень возможно-с, Алексей Иванович,-- я при этом вас располагал познакомить-с, так, как приятеля-с; а во-вторых, вы ведь и без того там знакомы-с; ведь это к Захлебинину, на дачу. Статский советник Захлебинин-с.

-- Как так? -- вскричал Вельчанинов. Это был тот самый статский советник, которого он с месяц назад всё искал и не заставал дома, действовавший, как оказалось, в пользу противной стороны в его тяжбе.

-- Ну да, ну да,-- улыбался Павел Павлович, как бы ободренный чрезвычайным удивлением Вельчанинова,-- тот самый, вот еще помните, когда вы тогда шли с ним и разговаривали, а я глядел на вас и стоял напротив; я тогда выжидал, чтобы к нему подойти после вас. Назад лет двадцать вместе даже служили-с, а тогда, когда подойти хотел после вас-с, у меня еще не было мысли. Теперь только внезапно пришла, с неделю назад-с.

-- Но послушайте, ведь это, кажется, весьма порядочное семейство? -- наивно удивился Вельчанинов.

-- Так почему же-с, если порядочное? -- покривился Павел Павлович.

-- Нет, разумеется, я не про то... но сколько я заметил, там бывши...

-- Они помнят, они помнят-с, как вы были,-- радостно подхватил Павел Павлович,-- только вы семейства не могли тогда увидеть-с; а сам он помнит-с и вас уважает. Я им почтительно об вас говорил.

-- Но как же, если вы только три месяца вдовеете?

-- Да ведь не сейчас свадьба-то-с; свадьба через девять или через десять месяцев будет, так что ровно год траура и пройдет-с. Поверьте, что всё хорошо-с. Во-первых, Федосей Петрович меня даже с малолетства знает, знал покойную супругу мою, знает, как я жил, на каком счету-с, и, наконец, у меня есть состояние, а теперь вот и место с повышением получаю,-- так это всё и на весу-с.

-- Что ж, это дочь его?

-- Я вам всё это расскажу в подробности-с,-- приятно съежился Павел Павлович,-- позвольте папиросочку закурю. К тому же вы сами сегодня увидите. Во-первых, такие дельцы, как Федосей Петрович, здесь, в Петербурге, иногда очень на службе ценятся, если успеют обратить внимание-с. Но ведь кроме жалованья и пуще того -- прибавочных, наградных, дополнительных, столовых или там единовременных пособий-с -- ничего ведь и нет-с, то есть основного-то-с, составляющего капитал. Живут хорошо, а скопить никак невозможно, если при семействе-с. Сообразите сами: восемь девиц у Федосея Петровича и один только сын малолеток. Умри он сейчас -- останется ведь только пенсия жиденькая-с. А тут восемь девиц,-- нет, вы только сообразите-с, сообразите-с: ведь это если каждой по башмакам, так и тут что составит! Из восьми девиц пять уж невест-с, старшей-то двадцать четыре года (прелестнейшая девица, сами увидите-с!), а шестой -- пятнадцать лет, еще в гимназии учится. Ведь для пяти-то старших девиц надо женихов приискать, что по возможности заблаговременнее делать следует, отцу-с надо, стало быть, вывозить-с,-- чего же это стоит, я вас спрошу-с? И вдруг я появляюсь, еще первый жених у них в доме-с, и им известен заведомо, то есть в том смысле, что при действительном состоянии-с. Ну вот и всё-с.

Павел Павлович объяснял с упоением.

-- Вы к старшей посватались?

-- Н-нет-с, я... не к старшей; я вот к этой шестой посватался, вот которая еще продолжает учение в гимназии.

-- Как? -- невольно усмехнулся Вельчанинов.-- Да ведь вы же говорите, ей пятнадцать лет!

-- Пятнадцать-с теперь; но через девять месяцев ей будет шестнадцать, шестнадцать лет и три месяца, так почему же-с? А так как теперь всё это неприлично-с, то гласного покамест и нет ничего, а только с родителями... Поверьте, что всё хорошо-с!

-- Стало быть, еще не решено?

-- Нет, решено, всё решено-с. Поверьте, что всё хорошо-с.

-- А она знает?

-- То есть это только вид такой, для приличия, что будто и не говорят; а ведь как же не знать-с? -- приятно прищурился Павел Павлович.-- Что же, осчастливите, Алексей Иванович? -- ужасно робко закончил он.

-- Да зачем мне-то туда? Впрочем,-- прибавил он торопливо,-- так как я во всяком случае не поеду, то и не выставляйте мне никаких причин.

-- Алексей Иванович...

-- Да неужели же я с вами рядом сяду и поеду, подумайте!

Отвратительное и неприязненное ощущение возвратилось опять к нему после минутного развлечения болтовней Павла Павловича о невесте. Еще бы, кажется, минута, и од прогнал бы его вовсе. Он злился даже на себя за что-то.

-- Сядьте, Алексей Иванович, сядьте рядом и не раскаетесь! -- проникнутым голосом умолял Павел Павлович.-- Нет-нет-нет! -- замахал он руками, поймав нетерпеливый и решительный жест Вельчанинова.-- Алексей Иванович, Алексей Иванович, подождите предрешать-с! Я вижу, что вы, может быть, превратно меня поняли: ведь я слишком хорошо понимаю, что ни вы мне, ни я вам -- мы не товарищи-с; я ведь не до того уж нелеп-с, чтобы уж этого не понять-с. И что теперешняя услуга, о которой прошу, ни к чему в дальнейшем вам не вменяется. Да и сам я послезавтра уеду совсем-с, совершенно-с; значит, как бы и не было ничего. Пусть этот день будет один только случай-с. Я к вам шел и надежду основал на благородстве особенных чувств вашего сердца, Алексей Иванович,-- именно на тех самых чувствах, которые в последнее время могли быть в вашем сердце возбуждены-с... Ясно ведь, кажется, я говорю или еще нет-с?

Волнение Павла Павловича возросло до чрезвычайности. Вельчанинов странно глядел на него.

-- Вы просите о какой-то услуге с моей стороны,-- спросил он задумываясь,-- и ужасно настаиваете,-- это мне подозрительно; я хочу больше знать.

-- Вся услуга лишь в том, что вы со мной поедете. А потом, когда приедем обратно, я всё разверну перед вами как на исповеди. Алексей Иванович, доверьтесь!

Но Вельчанинов всё еще отказывался, и тем упорнее, что ощущал в себе одну какую-то тяжелую, злобную мысль. Эта злая мысль уже давно зашевелилась в нем, с самого начала, как только Павел Павлович возвестил о невесте: простое ли это было любопытство, или какое-то совершенно еще неясное влечение, но его тянуло -- согласиться. И чем больше тянуло, тем более он оборонялся. Он сидел, облокотясь на руку, и раздумывал. Павел Павлович юлил около него и упрашивал.

-- Хорошо, поеду,-- согласился он вдруг беспокойно и почти тревожно, вставая с места. Павел Павлович обрадовался чрезмерно.

-- Нет уж вы, Алексей Иванович, теперь приоденьтесь,-- юлил он радостно вокруг одевавшегося Вельчанинова,-- получше, по-вашему оденьтесь.

"И чего он сам туда лезет, странный человек?" -- думал про себя Вельчанинов.

-- А ведь я не одной этой услуги от вас, Алексей Иванович, ожидаю-с. Уж коли дали согласие, так уж будьте и руководителем-с.

-- Например?

-- Например, большой вопрос-с: креп-с? Что приличнее: снять или с крепом остаться?

-- Как хотите.

-- Нет, я вашего решения желаю-с, как бы вы поступили сами, то есть если бы имели креп-с? Моя собственная мысль была, что если сохранить, так это на постоянство чувств-с укажет-с, а стало быть, лестно отрекомендует.

-- Разумеется, снимите.

-- Неужто уж и разумеется? -- Павел Павлович задумался.-- Нет, уж я бы лучше сохранил-с...

-- Как хотите. "Однако он мне не доверяет, это хорошо",-- подумал Вельчанинов.

Они вышли; Павел Павлович с довольством приглядывался к принарядившемуся Вельчанинову; даже как будто больше почтения и важности проявилось в его лице. Вельчанинов дивился на него и еще больше на себя самого. У ворот стояла поджидавшая их превосходная коляска.

-- А у вас уже и коляска была готова? Стало быть, вы были уверены, что я поеду?

-- Коляску я взял для себя-с, но почти уверен был, что вы согласитесь поехать,-- ответил Павел Павлович с видом совершенно счастливого человека.

-- Эй, Павел Павлович,-- как-то раздражительно засмеялся Вельчанинов, когда уже уселись и тронулись,-- не слишком ли вы во мне уверены?

-- Но ведь не вам же, Алексей Иванович, не вам же сказать мне за это, что я дурак? -- твердо и проникнутым голосом ответил Павел Павлович.

"А Лиза?" -- подумал Вельчанинов и тотчас же бросил об этом думать, как бы испугавшись какого-то кощунства. И вдруг ему показалось, что он сам так мелок, так ничтожен в эту минуту; показалось, что мысль, его соблазнявшая,-- такая маленькая, такая скверненькая мысль... и во что бы то ни стало захотелось ему опять всё бросить и хоть сейчас выйти из коляски, даже если б надо было для этого прибить Павла Павловича. Но тот заговорил, и соблазн опять охватил его сердце.

-- Алексей Иванович, знаете вы толк в драгоценных вещах-с?

-- В каких драгоценных вещах?

-- В бриллиантовых-с.

-- Знаю.

-- Я бы хотел подарочек свезти. Руководите: надо или нет?

-- По-моему -- не надо.

-- А я так бы очень хотел-с,-- заворочался Павел Павлович,-- только вот что же бы купить-с? Весь ли прибор, то есть брошь, серьги, браслет, или одну только вещицу?

-- Вы сколько хотите заплатить?

-- Да уж рублей четыреста или пятьсот-с.

-- Ух!

-- Много, что ли? -- встрепенулся Павел Павлович.

-- Купите один браслет, во сто рублей.

Павел Павлович даже огорчился. Ему ужасно как хотелось заплатить дороже и купить "весь" прибор. Он настаивал. Заехали в магазин. Кончилось тем, однако же, что купили только один браслет и не тот, который хотелось Павлу Павловичу, а тот, на который указал Вельчанинов. Павлу Павловичу хотелось взять оба. Когда купец, запросивший сто семьдесят пять рублей за браслет, спустил за сто пятьдесят,-- то ему стало даже досадно; он с приятностию заплатил бы и двести, если бы с него запросили, так уж хотелось ему заплатить подороже.

-- Это ничего, что я так подарками спешу,-- изливался он в упоении, когда опять поехали,-- там ведь не высший свет, там просто-с. Невинность любит подарочки,-- хитро и весело улыбнулся он.-- Вы вот усмехнулись давеча, Алексей Иванович, на то, что пятнадцать лет; а ведь мне это-то и в голову стукнуло,-- именно, что вот в гимназию ходит, с мешочком на руке, в котором тетрадки и перушки, хе-хе! Мешочек-то и пленил мои мысли! Я, собственно, для невинности, Алексей Иванович. Дело для меня не столько в красоте лица, сколько в этом-с. Хихикают там с подружкой в уголку, и как смеются, и боже мой! А чему-с: весь-то смех из того, что кошечка с комода на постельку соскочила и клубочком свернулась... Так тут ведь свежим яблочком пахнет-с! Аль снять уж креп?

-- Как хотите.

-- Сниму! -- Он снял шляпу, сорвал креп и выбросил на дорогу. Вельчанинов видел, что лицо его засияло самой ясной надеждой, когда он надел опять шляпу на свою лысую голову.

"Да неужто он и в самом деле такой? -- подумал он в настоящей уже злобе,-- неужто тут нет никакой штуки в том, что он меня пригласил? Неужто и в самом деле на благородство мое рассчитывает? -- продолжал он, почти обидевшись последним предположением.-- Что это, шут, дурак или "вечный муж"? Да невозможно же, наконец!.."

XII
У Захлебининых

Захлебинины были действительно "очень порядочное семейство", как выразился давеча Вельчанинов, а сам Захлебинин был весьма солидный чиновник и на виду. Правда была и всё то, что говорил Павел Павлович насчет их доходов: "Живут, кажется, хорошо, а умри человек, и ничего не останется".

Старик Захлебинин прекрасно и дружески встретил Вельчанинова и из прежнего "врага" совершенно обратился в приятеля.

-- Поздравляю, так-то лучше,-- заговорил он с первого слова, с приятным и осанистым видом,-- я сам на мировой настаивал, а Петр Карлович (адвокат Вельчанинова) золотой на этот счет человек. Что ж? Тысяч шестьдесят получите и без хлопот, без проволочек, без ссор! А на три года могло затянуться дело!

Вельчанинов тотчас был представлен и m-me Захлебининой, весьма расплывшейся пожилой даме, с простоватым и усталым лицом. Стали выплывать и девицы, одна за другой или парами. Но что-то очень уж много явилось девиц; мало-помалу собралось их до десяти или до двенадцати,-- Вельчанинов и сосчитать не мог; одни входили, другие выходили. Но в числе их было много дачных соседок-подружек. Дача Захлебининых -- большой деревянный дом, в неизвестном, но причудливом вкусе, с разновременными пристройками -- пользовалась большим садом; но в этот сад выходили еще три или четыре другие дачи с разных сторон, так что большой сад был общий, что, естественно, и способствовало сближению девиц с дачными соседками. Вельчанинов с первых же слов разговора заметил, что его уже здесь ожидали и что приезд его в качестве Павла Павловичева друга, желающего познакомиться, был чуть ли не торжественно возвещен. Зоркий и опытный в этих делах его взгляд скоро отличил тут даже нечто особенное: по слишком любезному приему родителей, по некоторому особенному виду девиц и их наряду (хотя, впрочем, день был праздничный) у него замелькало подозрение, что Павел Павлович схитрил и очень могло быть, что внушил здесь, не говоря, разумеется, прямых слов, нечто вроде предположения об нем как о скучающем холостяке, "хорошего общества", с состоянием и который, очень и очень может быть, наконец вдруг решится "положить предел" и устроиться, -- тем более что и наследство получил". Кажется, старшая m-lle Захлебинина, Катерина Федосеевна, именно та, которой было двадцать четыре года и о которой Павел Павлович выразился как о прелестной особе, была несколько настроена на этот тон. Она особенно выдавалась перед сестрами своим костюмом и какою-то оригинальною уборкою своих пышных волос. Сестры же и все другие девицы глядели так, как будто и им уже было твердо известно, что Вельчанинов знакомится "для Кати" и приехал ее "посмотреть". Их взгляды и некоторые даже словечки, промелькнувшие невзначай в продолжение дня, подтвердили ему потом эту догадку. Катерина Федосеевна была высокая, полная до роскоши блондинка, с чрезвычайно милым лицом, характера, очевидно, тихого и непредприимчивого, даже сонливого. "Странно, что такая засиделась,-- невольно подумал Вельчанинов, с удовольствием к ней приглядываясь,-- пусть без приданого и скоро совсем расплывется, но покамест на это столько любителей..." Все остальные сестры были тоже не совсем дурны собой, а между подружками мелькало несколько забавных и даже хорошеньких личик. Это стало его забавлять; а впрочем, он и вошел с особенными мыслями. Надежда Федосеевна, шестая, гимназистка и предполагаемая невеста Павла Павловича, заставила себя подождать. Вельчанинов ждал ее с нетерпением, чему сам дивился, и усмехался про себя. Наконец она показалась, и не без эффекта, в сопровождении одной бойкой и вострой подружки, Марьи Никитишны, брюнетки с смешным лицом и которой, как оказалось сейчас же, чрезвычайно боялся Павел Павлович. Эта Марья Никитишна, девушка лет уже двадцати трех, зубоскалка и даже умница, была гувернанткой маленьких детей в одном соседнем и знакомом семействе и давно уже считалась как родная у Захлебининых, а девицами ценилась ужасно. Видно было, что она особенно необходима теперь и Наде. С первого взгляда разглядел Вельчанинов, что девицы были все против Павла Павловича, даже и подружки, а во вторую минуту после выхода Нади он решил, что и она его ненавидит. Заметил тоже, что Павел Павлович совершенно этого не примечает или не хочет примечать. Бесспорно, Надя была лучше всех сестер -- маленькая брюнетка, с видом дикарки и с смелостью нигилистки; вороватый бесенок с огненными глазками, с прелестной улыбкой, хотя часто и злой, с удивительными губками и зубками, тоненькая, стройненькая, с зачинавшеюся мыслью в горячем выражении лица, в то же время почти совсем еще детского. Пятнадцать лет сказывались в каждом ее шаге, в каждом слове. Оказалось потом, что и действительно Павел Павлович увидал ее в первый раз с клеенчатым мешочком в руках; но теперь уже она его не носила.
Подарок браслета совершенно не удался и произвел впечатление даже неприятное. Павел Павлович, только лишь завидел вошедшую невесту, тотчас же подошел к ней ухмыляясь. Дарил он под предлогом "приятного удовольствия, ощущенного им в предыдущий раз по поводу спетого Надеждой Федосеевной приятного романса за фортепьянами..." Он сбился, не докончил и стоял как потерянный, протягивая и втыкая в руку Надежды Федосеевны футляр с браслетом, который та не хотела брать, и, покраснев от стыда и гнева, отводила свои руки назад. Дерзко оборотилась она к мамаше, на лице которой выражалось замешательство, и громко сказала:

-- Я не хочу брать, maman!

-- Возьми и поблагодари,-- промолвил отец с покойною строгостью, но и он был тоже недоволен.-- Лишнее, лишнее! -- пробормотал он назидательно Павлу Павловичу. Надя, нечего делать, футляр взяла и, опустив глазки, присела, как приседают маленькие девочки, то есть вдруг бултыхнулась вниз и вдруг тотчас же привскочила, как на пружинке. Одна из сестер подошла посмотреть, и Надя передала ей футляр, еще и не раскрытый, тем показывая, что сама и глядеть не хочет. Браслет вынули, и он стал обходить всех из рук в руки; но все смотрели молча, а иные так и насмешливо. Одна только мамаша промямлила, что браслет очень мил. Павел Павлович готов был провалиться сквозь землю.

Выручил Вельчанинов.

Он вдруг громко и охотно заговорил, схватив первую попавшуюся мысль, и не прошло еще пяти минут, как он уже овладел вниманием всех бывших в гостиной. Он великолепно изучил искусство болтать в светском обществе, то есть искусство казаться совершенно простодушным и показывать в то же время вид, что и слушателей своих считает за таких же простодушных, как сам, людей. Чрезвычайно натурально мог прикинуться он, когда надо, веселейшим и счастливейшим человеком. Очень ловко умел тоже вставить между словами острое и задирающее словцо, веселый намек, смешной каламбур, но совершенно как бы невзначай, как бы и не замечая,-- тогда как и острота, и каламбур, и самый-то разговор, может быть, давным-давно уже были заготовлены и заучены и уже не раз употреблялись. Но в настоящую минуту к его искусству присоединилась и сама природа: он чувствовал, что настроен, что его что-то влечет; чувствовал в себе полнейшую и победительную уверенность, что через несколько минут все эти глаза будут обращены на него, все эти люди будут слушать только его одного, говорить только с ним, смеяться только тому, что он скажет. И действительно, вскоре послышался смех, мало-помалу в разговор ввязались и другие,-- а он в совершенстве овладел умением затягивать в разговор и других,-- раздавались уже по три и по четыре говорившие голоса разом. Скучное и усталое лицо госпожи Захлебининой озарилось почти радостью; то же было и с Катериной Федосеевной, которая слушала и смотрела как очарованная. Надя зорко вглядывалась в него исподлобья; заметно было, что она против него уже предубеждена. Это еще более подожгло Вельчанинова. "Злая" Марья Никитишна сумела-таки ввернуть в разговор одну довольно чувствительную колкость на его счет; она выдумала и утверждала, что будто бы Павел Павлович отрекомендовал его здесь вчера своим другом детства, и таким образом прибавляла к его годам, ясно намекнув на это, целых семь лет лишних. Но и злой Марье Никитишне он понравился. Павел Павлович решительно был озадачен. Он, конечно, имел понятие о средствах, которыми обладает его друг, и вначале даже был рад его успеху, сам подхихикивал и вмешивался в разговор; но почему-то он мало-помалу стал впадать как бы в раздумье, даже, наконец, в уныние, что ясно выражалось в его встревоженной физиономии.

-- Ну, вы такой гость, которого и занимать не надо,-- весело порешил наконец старик Захлебинин, вставая со стула, чтобы отправиться к себе наверх, где у него, несмотря на праздничный день, уже приготовлено было несколько деловых бумаг для просмотру,-- а ведь, представьте, я вас считал самым мрачным ипохондриком из всех молодых людей. Вот как ошибаешься!

В зале стоял рояль; Вельчанинов спросил, кто занимается музыкой, и вдруг обратился к Наде.

-- А вы, кажется, поете?

-- Кто вам сказал? -- отрезала Надя.

-- Павел Павлович говорил давеча.

-- Неправда; я только на смех пою; у меня и голосу нет.

-- Да и у меня голосу нет, а пою же.

-- Так вы споете нам? Ну так и я вам спою,-- сверкнула глазками Надя,-- только не теперь, а после обеда. Я терпеть не могу музыки,-- прибавила она,-- надоели эти фортопьяны; у нас ведь с утра до ночи все играют и поют -- одна Катя чего стоит.

Вельчанинов тотчас привязался к слову, и оказалось, что Катерина Федосеевна одна из всех серьезно занимается на фортепьяно. Он тотчас к ней обратился с просьбой сыграть. Всем, видимо, стало приятно, что он обратился к Кате, а maman так даже покраснела от удовольствия. Катерина Федосеевна встала улыбаясь, и пошла к роялю, и вдруг, себе неожиданно, тоже вся закраснелась, и ужасно ей вдруг стало стыдно, что вот она такая большая, и уже двадцати четырех лет, и такая полная, а краснеет как девочка,-- и всё это было написано на ее лице, когда она садилась играть. Сыграла она что-то из Гайдна и сыграла отчетливо, хотя и без выражения; но она оробела. Когда она кончила, Вельчанинов стал ужасно хвалить ей не ее, а Гайдна и особенно ту маленькую вещицу, которую она сыграла,-- и ей, видимо, стало так приятно, и она так благодарно и счастливо слушала похвалы не себе, а Гайдну, что Вельчанинов невольно посмотрел на нее и ласковее и внимательнее. "Э, да ты славная?" -- засветилось в его взгляде -- и все как бы разом поняли этот взгляд, а особенно сама Катерина Федосеевна.

-- У вас славный сад,-- обратился он вдруг ко всем, смотря на стеклянные двери балкона,-- знаете, пойдемте-ка все в сад!

-- Пойдемте, пойдемте! -- раздались радостные взвизги, точно он угадал самое главное всеобщее желание.

В саду прогуляли до обеда. Госпожа Захлебинина, которой давно уже хотелось пойти заснуть, тоже не удержалась и вышла погулять со всеми, но благоразумно осталась посидеть и отдохнуть на балконе, где тотчас и задремала. В саду взаимные отношения Вельчанинова и всех девиц стали еще дружественнее. Он заметил, что с соседних дач присоединилось два-три очень молодых человека; один был студент, а другой и просто гимназист.

Эти тотчас же подскочили каждый к своей девице, и видно было, что и пришли для них; третий же "молодой человек", очень мрачный и взъерошенный двадцатилетний мальчик, в огромных синих очках, стал торопливо и нахмуренно шептаться о чем-то с Марьей Никитишной и Надей. Он строго осматривал Вельчанинова и, казалось, считал себя обязанным относиться к нему с необыкновенным презрением. Некоторые девицы предлагали поскорее начать играть. На вопрос Вельчанинова, во что они играют, отвечали, что во все игры и в горелки, но что вечером будут играть в пословицы, то есть все садятся и один на время отходит; все же сидящие выбирают пословицу, например: "Тише едешь, дальше будешь", и когда того призовут, то каждый или каждая по порядку должны приготовить и сказать ему по одной фразе. Первый непременно говорит такую фразу, в которой есть слово "тише", второй -- такую, в которой есть слово "едешь", и т. д. А тот должен непременно подхватить все эти словечки и по ним угадать пословицу.

-- Это должно быть очень забавно,-- заметил Вельчанинов.

-- Ах нет, прескучно,-- ответили два-три голоса разом.

-- А то мы в театр тоже играем,-- заметила Надя, обращаясь к нему.-- Вот видите это толстое дерево, около которого скамьей обведено: там, за деревом, будто бы кулисы и там актеры сидят, ну там король, королева, принцесса, молодой человек -- как кто захочет; каждый выходит, когда ему вздумается, и говорит, что на ум придет, ну что-нибудь и выходит.

-- Да это славно! -- похвалил еще раз Вельчанинов.

-- Ах нет, прескучно! Сначала каждый раз весело выходит, а под конец каждый раз бестолково, потому что никто не умеет кончить; разве вот с вами будет занимательнее. А то мы думали про вас, что вы друг Павла Павловича, а выходит, что он просто нахвастал. Я очень рада, что вы приехали... по одному случаю,-- весьма серьезно и внушительно посмотрела она на Вельчанинова и тотчас же отошла к Марье Никитишне.

-- В пословицы вечером будут играть,-- вдруг конфиденциально шепнула Вельчанинову одна подружка, которую он до сих пор едва даже заметил и ни слова еще с нею не выговорил,-- вечером над Павлом Павловичем все станут смеяться, так и вы тоже.

-- Ах, как хорошо, что вы приехали, а то у нас всё так скучно,-- дружески проговорила ему другая подружка, которую он уже и совсем до сих пор не заметил, бог знает вдруг откуда явившаяся, рыженькая, с веснушками и с ужасно смешно разгоревшимся от ходьбы и от жару лицом.
Беспокойство Павла Павловича возрастало всё более и более. В саду под конец Вельчанинов совершенно уже успел сойтись с Надей; она уже не выглядывала, как давеча, исподлобья и отложила, кажется, мысль его осматривать подробнее, а хохотала, прыгала, взвизгивала и раза два даже схватила его за руку; она была счастлива ужасно, на Павла же Павловича продолжала не обращать ни малейшего внимания, как бы не замечая его. Вельчанинов убедился, что существует положительный заговор против Павла Павловича; Надя с толпой девушек отвлекала Вельчанинова в одну сторону, а другие подружки под разными предлогами заманивали Павла Павловича в другую; но тот вырывался и тотчас же опрометью прибегал прямо к ним, то есть к Вельчанинову и Наде, и вдруг вставлял свою лысую и беспокойно подслушивающую голову между ними. Под конец он уже даже и не стеснялся; наивность его жестов и движений была иногда удивительная. Не мог не обратить еще раз особенного внимания Вельчанинов и на Катерину Федосеевну; ей, конечно, уже стало ясно теперь, что он вовсе не для нее приехал, а слишком уже заинтересовался Надей; но лицо ее было так же мило и благодушно, как давеча. Она, казалось, уже тем одним была счастлива, что находится тоже подле них и слушает то, что говорит новый гость; сама же, бедненькая, никак не умела ловко вмешаться в разговор.

-- А какая славная у вас сестрица Катерина Федосеевна! -- сказал Вельчанинов вдруг потихоньку Наде.

-- Катя-то! Да добрее разве может быть душа, как у ней? Наш общий ангел, я в нее влюблена,-- отвечала та восторженно.

Настал наконец и обед в пять часов, и тоже очень заметно было, что обед устроен не по-обыкновенному, а нарочно для гостя. Явилось два-три кушанья, очевидно прибавочные к обычному столу, довольно мудреные, а одно из них так и совсем какое-то странное, так что его и назвать никто бы не мог. Кроме обыкновенных столовых вин, появилась тоже, очевидно, придуманная для гостя бутылка токайского; под конец обеда для чего-то подали и шампанское. Старик Захлебинин, выпив лишнюю рюмку, был в самом благодушном настроении и готов был смеяться всему, что говорил Вельчанинов. Кончилось тем, что Павел Павлович наконец не выдержал: увлекшись соревнованием, он вдруг задумал тоже сказать какой-нибудь каламбур и сказал: на конце стола, где он сидел подле m-me Захлебининой, послышался вдруг громкий смех обрадовавшихся девиц.

-- Папаша, папаша! Павел Павлович тоже каламбур сказал,-- кричали две средние Захлебинины в один голос,-- он говорит, что мы "девицы, на которых нужно дивиться..."

-- А, и он каламбурит! Ну, какой же он сказал каламбур? -- степенным голосом отозвался старик, покровительственно обращаясь к Павлу Павловичу и заранее улыбаясь ожидаемому каламбуру.

-- Да вот же он и говорит, что мы "девицы, на которых нужно дивиться".

-- Д-да! Ну так что ж? -- старик всё еще не понимал и еще добродушнее улыбался в ожидании.

-- Ах, папаша, какой вы, не понимаете! Ну девицы и потом дивиться; девицы похоже на дивиться, девицы, на которых нужно дивиться...

-- А-а-а! -- озадаченно протянул старик.-- Гм! Ну,-- он в другой раз получше скажет! -- и старик весело рассмеялся.

-- Павел Павлович, нельзя же иметь все совершенства разом! -- громко поддразнила Марья Никитишна.-- Ах, боже мой, он костью подавился! -- воскликнула она и вскочила со стула.

Поднялась даже суматоха, но Марье Никитишне только того и хотелось. Павел Павлович только захлебнулся вином, за которое он схватился, чтобы скрыть свой конфуз, но Марья Никитишна уверяла и клялась на все стороны, что это "рыбья кость, что она сама видела и что от этого умирают".

-- Постукать по затылку! -- крикнул кто-то.

-- В самом деле и самое лучшее! -- громко одобрил Захлебинин, но уже явились и охотницы: Марья Никитишна, рыженькая подружка (тоже приглашенная к обеду) и, наконец, сама мать семейства, ужасно перепугавшаяся,-- все хотели стукать Павла Павловича по затылку. Выскочивший из-за стола

Павел Павлович отвертывался и целую минуту должен был уверять, что он только поперхнулся вином и что кашель сейчас пройдет,-- пока наконец-то догадались, что всё это -- проказы Марьи Никитишны.

-- Ну, однако, уж ты, забияка!..-- строго заметила m-me Захлебинина Марье Никитишне,-- но тотчас не вы держала и расхохоталась так, как с нею редко случалось, что тоже произвело своего рода эффект. После обеда все вышли на балкон пить кофе.

-- И какие славные стоят дни! -- благосклонно похвалил природу старик, с удовольствием смотря в сад,-- только бы вот дождя... Ну, а я пойду отдохнуть. С богом, с богом, веселитесь! И ты веселись! -- стукнул он, выходя, по плечу Павла Павловича.

Когда все опять сошли в сад, Павел Павлович вдруг подбежал к Вельчанинову и дернул его за рукав.

-- На одну минутку-с,-- прошептал он в нетерпении. Они вышли в боковую, уединенную дорожку сада.

-- Нет, уж здесь извините-с, нет, уж здесь я не дам-с...-- яростно захлебываясь, прошептал он, ухватив Вельчанинова за рукав.

-- Что? Чего? -- спрашивал Вельчанинов, сделав большие глаза. Павел Павлович молча смотрел на него, шевелил губами и яростно улыбнулся.

-- Куда же вы? Где же вы тут? Всё уж готово! -- послышались зовущие и нетерпеливые голоса девиц. Вельчанинов пожал плечами и воротился к обществу. Павел Павлович тоже бежал за ним.

-- Бьюсь об заклад, что он у вас платка носового просил,-- сказала Марья Никитишна,-- прошлый раз он тоже забыл.

-- Вечно забудет! -- подхватила средняя Захлебинина.

-- Платок забыл! Павел Павлович платок забыл! Maman, Павел Павлович опять платок носовой забыл, maman, у Павла Павловича опять насморк! -- раздавались голоса.

-- Так чего же он не скажет! Какой вы, Павел Павлович, щепетильный! -- нараспев протянула m-me Захлебинина; -- с насморком опасно шутить; я вам сейчас при шлю платок. И с чего у него всё насморк! -- прибавила она уходя, обрадовавшись случаю воротиться домой.

-- У меня два платка-с и нет насморка-с! -- прокричал ей вслед Павел Павлович, но та, видно, не разобрала, и через минуту, когда Павел Павлович трусил вслед за всеми и всё поближе к Наде и Вельчанинову, запыхавшаяся горничная догнала его и принесла-таки ему платок.

-- Играть, играть, в пословицы играть! -- кричали со всех сторон, точно и бог знает чего ждали от "пословиц".

Выбрали место и уселись на скамейках; досталось отгадывать Марье Никитишне; потребовали, чтоб она ушла как можно дальше и не подслушивала; в отсутствие ее выбрали пословицу и роздали слова. Марья Никитишна воротилась и мигом отгадала. Пословица была: "Страшен сон, да милостив бог".

За Марьей Никитишной последовал взъерошенный молодой человек в синих очках. От него потребовали еще больше предосторожности,-- чтоб он стал у беседки и оборотился лицом к забору. Мрачный молодой человек исполнял свою должность с презрением и даже как будто ощущал некоторое нравственное унижение. Когда его кликнули, он ничего не мог угадать, обошел всех и выслушал, что ему говорили по два раза, долго и мрачно соображал, но ничего не выходило. Его пристыдили. Пословица была: "За богом молитва, а за царем служба не пропадают!"

-- И пословица-то мерзость! -- с негодованием проворчал уязвленный юноша, ретируясь на свое место.

-- Ах, как скучно! -- послышались голоса.

Пошел Вельчанинов; его спрятали еще дальше всех; он тоже не угадал.

-- Ах, как скучно! -- послышалось еще больше голосов.

-- Ну теперь я пойду,-- сказала Надя.

-- Нет, нет, теперь Павел Павлович пойдет, очередь Павлу Павловичу,-- закричали все и оживились немножко.

Павла Павловича отвели к самому забору, в угол, и поставили туда лицом, а чтобы он не оглянулся, приставили за ним смотреть рыженькую. Павел Павлович, уже ободрившийся и почти снова развеселившийся, намерен был свято исполнить свой долг и стоял как пень, смотря на забор и не смея обернуться. Рыженькая сторожила его в двадцати шагах позади, ближе к обществу, у беседки, и о чем-то перемигивалась в волнении с девицами; видно было, что и все чего-то ожидали с некоторым даже беспокойством; что-то приготовлялось. Вдруг рыженькая замахала из-за беседки руками.

Мигом все вскочили и бросились бежать куда-то сломя голову.

-- Бегите, бегите и вы! -- шептали Вельчанинову десять голосов чуть не в ужасе оттого, что он не бежит.

-- Что такое? Что случилось? -- спрашивал он, поспевая за всеми.

-- Тише, не кричите! Пусть он там стоит и смотрит на забор, а мы все убежим. Вот и Настя бежит.

Рыженькая (Настя) бежала сломя голову, точно бог знает что случилось, и махала руками. Прибежали наконец все за пруд, совсем на другой конец сада. Когда дошел сюда и Вельчанинов, то увидел, что Катерина Федосеевна сильно спорила со всеми девицами и особенно с Надей и с Марьей Никитишной.

-- Катя, голубчик, не сердись! -- целовала ее Надя.

-- Ну хорошо, я мамаше не скажу, но сама уйду, потому что это очень нехорошо. Что он, бедный, должен там у забора почувствовать.

Она ушла -- из жалости, но все остальные пребыли неумолимы и безжалостны по-прежнему. От Вельчанинова строго потребовали, чтобы и он, когда воротится Павел Павлович, не обращал на него внимания, как будто ничего и не случилось. "А мы все давайте играть в горелки!" -- прокричала в упоении рыженькая.

Павел Павлович присоединился к обществу по крайней мере только через четверть часа. Две трети этого времени он, наверно, простоял у забора. Горелки были в полном ходу и удались отлично,-- все кричали и веселились. Обезумев от ярости, Павел Павлович прямо подскочил к Вельчанинову и опять схватил его за рукав.

-- На одну минуточку-с!

-- О господи, что он всё с своими минуточками!

-- Опять платок просит,-- прокричали им вслед.

-- Ну уж этот раз это вы-с; тут уж теперь вы-с, вы причиной-с!..-- Павел Павлович даже стучал зубами, выговаривая это.

Вельчанинов прервал его и мирно посоветовал ему быть веселее, а то его совсем задразнят: "Оттого вас и дразнят, что вы злитесь, когда всем весело". К его удивлению, слова и совет ужасно поразили Павла Павловича; он тотчас притих, до того даже, что воротился к обществу как виноватый и покорно принял участие в общих играх; затем его несколько времени не беспокоили и играли с ним, как со всеми,-- и не прошло получасу, как он опять почти что развеселился. Во всех играх он ангажировал себе в пару, когда надо было, преимущественно изменницу рыженькую или одну из сестер Захлебининых. Но, к еще пущему своему удивлению, Вельчанинов заметил, что Павел Павлович ни разу почти не осмелился сам заговорить с Надей, хотя беспрерывно юлил подле или невдалеке от нее; по крайней мере свое положение не примечаемого и презираемого ею он принимал как бы так и должное, натуральное. Но под конец с ним все-таки опять сыграли штучку.

Игра была "прятаться". Спрятавшийся мог, впрочем, перебегать по всему тому месту, где позволено было ему спрятаться. Павлу Павловичу, которому удалось схоронить себя, влезши в густой куст, вдруг вздумалось, перебегая, вскочить в дом. Раздались крики, его увидели; он по лестнице поспешно улизнул в антресоли, зная там одно местечко за комодом, где хотел притаиться. Но рыженькая взлетела вслед за ним, подкралась на цыпочках к двери и защелкнула ее на замок. Все тотчас, как давеча, перестали играть и опять убежали за пруд, на другой конец сада. Минут через десять Павел Павлович, почувствовав, что его никто не ищет, выглянул из окошка. Никого не было. Кричать он не смел, чтобы не разбудить родителей; горничной и служанке дано было строгое приказание не являться и не отзываться на зов Павла Павловича. Могла бы отпереть ему Катерина Федосеевна, но она, возвратясь в свою комнатку и сев помечтать, неожиданно тоже заснула. Он просидел таким образом около часу. Наконец стали появляться, как бы невзначай, проходя, по две и по три девицы.

-- Павел Павлович, что вы к нам нейдете? Ах, как там весело! Мы в театр играем. Алексей Иванович "молодого человека" представлял.

-- Павел Павлович, что же вы нейдете, на вас нужно дивиться! -- замечали проходившие другие девицы.

-- Чему опять дивиться? -- раздался вдруг голос m-me Захлебининой, только что проснувшейся и решив шейся наконец пройтись по саду и взглянуть на "детские" игры в ожидании чаю.

-- Да вот Павел Павлович,-- указали ей на окно, в которое выглядывало, искаженно улыбаясь, лицо, по бледневшее от злости,-- лицо Павла Павловича.

-- И охота человеку сидеть одному, когда всем так весело! -- покачала головою мать семейства.

Тем временем Вельчанинов удостоился наконец получить от Нади объяснение ее давешних слов о том, что она "рада его приезду по одному случаю". Объяснение произошло в уединенной аллее. Марья Никитишна нарочно вызвала Вельчанинова, участвовавшего в каких-то играх и уже начинавшего сильно тосковать, и привела его в эту аллею, где и оставила его одного с Надей.

-- Я совершенно убедилась,-- затрещала она смелой и быстрой скороговоркой,-- что вы вовсе не такой друг Павла Павловича, как он об вас нахвастал. Я рассчитала, что только вы один можете оказать мне одну чрезвычайно важную услугу; вот его давешний скверный браслет,-- вынула она футляр из кармашка,-- я вас покорнейше буду просить возвратить ему немедленно, потому что сама я ни за что и никогда не заговорю с ним теперь во всю жизнь. Впрочем, можете сказать ему это от моего имени и прибавьте, чтоб он не смел вперед соваться с подарками. Об остальном я уже дам ему знать через других. Угодно вам сделать мне удовольствие, исполнить мое желание?

-- Ах, ради бога, избавьте! -- почти вскричал Вельчанинов, замахав руками.

-- Как! Как избавьте? -- неимоверно удивилась Надя его отказу и вытаращила на него глаза. Весь подготовленный тон ее порвался в один миг, и она чуть уж не плакала. Вельчанинов. рассмеялся.

-- Я не то чтобы... я очень бы рад... но у меня с ним свои счеты...

-- Я знала, что вы ему не друг и что он налгал! -- пылко и скоро перебила его Надя.-- Я никогда не выйду за него замуж, знайте это! Никогда! Я не понимаю даже, как он осмелился... Только вы все-таки должны передать ему его гадкий браслет, а то как же мне быть? Я непременно, непременно хочу, чтоб он сегодня же, в тот же день, получил обратно и гриб съел. А если он нафискалит папаше, то увидит, как ему достанется.

Из-за куста вдруг и совсем неожиданно выскочил взъерошенный молодой человек в синих очках.

-- Вы должны передать браслет,-- неистово накинулся он на Вельчанинова,-- уже во имя одних только прав женщины, если вы сами стоите на высоте вопроса...

Но он не успел докончить; Надя рванула его изо всей силы за рукав и оттащила от Вельчанинова.

-- Господи, как вы глупы, Предпосылов! -- закричала она.-- Ступайте вон! Ступайте вон, ступайте вон и не смейте подслушивать, я вам приказала далеко стоять!.. -- затопала она на него ножками, и когда уже тот улизнул опять в свои кусты, она все-таки продолжала ходить поперек дорожки, как бы вне себя, взад и вперед, сверкая глазками и сложив перед собою обе руки ладошками.

-- Вы не поверите, как они глупы! -- остановилась она вдруг перед Вельчаниновым.-- Вам вот смешно, а мне-то каково!

-- Это ведь не он, не он? -- смеялся Вельчанинов.

-- Разумеется, не он, и как только вы могли это подумать! -- улыбнулась и закраснелась Надя.-- Это только его друг. Но каких он выбирает друзей, я не понимаю, они все там говорят, что это "будущий двигатель", а я ничего не понимаю... Алексей Иванович, мне не к кому обратиться; последнее слово, отдадите вы или нет?

-- Ну хорошо, отдам, давайте.

-- Ах, вы милый, ах, вы добрый! -- обрадовалась вдруг она, передавая ему футляр.-- Я вам за это целый вечер петь буду, потому что я прекрасно пою, знайте это, а я давеча налгала, что музыки не люблю. Ах, кабы вы еще хоть разочек приехали, как бы я была рада, я бы вам всё, всё, всё рассказала, и много бы кроме того, потому что вы такой добрый, такой добрый, как -- как Катя!

И действительно, когда воротились домой, к чаю, она ему спела два романса голосом совсем еще не обработанным и только что начинавшимся, но довольно приятным и с силой. Павел Павлович, когда все воротились из саду, солидно сидел с родителями за чайным столом, на котором уже кипел большой семейный самовар и расставлены были фамильные чайные чашки севрского фарфора. Вероятно, он рассуждал с стариками о весьма серьезных вещах,-- так как послезавтра он уезжал на целые девять месяцев. На вошедших из сада, и преимущественно на Вельчанинова, он даже и не поглядел; очевидно было тоже, что он не "нафискалил" и что всё покамест было спокойно.

Но когда Надя стала петь, явился тотчас и он. Надя нарочно не ответила на один его прямой вопрос, но Павла Павловича это не смутило и не поколебало; он стал за спинкой ее стула, и весь вид его показывал, что это его место и что он его никому не уступит.

-- Алексею Ивановичу петь, maman, Алексей Иванович хочет спеть! -- закричали почти все девицы, теснясь к роялю, за который самоуверенно усаживался Вельчанинов, располагаясь сам себе аккомпанировать. Вышли и старики и Катерина Федосеевна, сидевшая с ними и разливавшая чай.
Вельчанинов выбрал один, почти никому теперь не известный романс Глинки:

Когда в час веселый откроешь ты губки
И мне заворкуешь нежнее голубки...

Он спел его, обращаясь к одной только Наде, стоявшей у самого его локтя и всех к нему ближе. Голосу у него давно уже не было, но видно было по остаткам, что прежде был недурной. Этот романс Вельчанинову удалось слышать в первый раз лет двадцать перед этим, когда он был еще студентом, от самого Глинки, в доме одного приятеля покойного композитора, на литературно-артистической холостой вечеринке. Расходившийся Глинка сыграл и спел все свои любимые вещи из своих сочинений, в том числе этот романс. У него тоже не оставалось тогда голосу, но Вельчанинов помнил чрезвычайное впечатление, произведенное тогда именно этим романсом. Какой-нибудь искусник, салонный певец, никогда бы не достиг такого эффекта. В этом романсе напряжение страсти идет, возвышаясь и увеличиваясь с каждым стихом, с каждым словом; именно от силы этого необычайного напряжения малейшая фальшь, малейшая утрировка и неправда, которые так легко сходят с рук в опере,-- тут погубили и исказили бы весь смысл. Чтобы пропеть эту маленькую, но необыкновенную вещицу, нужна была непременно -- правда, непременно настоящее, полное вдохновение, настоящая страсть или полное поэтическое ее усвоение. Иначе романс не только совсем бы не удался, но мог даже показаться безобразным и чуть ли не каким-то бесстыдным: невозможно было бы выказать такую силу напряжения страстного чувства, не возбудив отвращения, а правда и простодушие спасали всё. Вельчанинов помнил, что этот романс ему и самому когда-то удавался. Он почти усвоил манеру пения Глинки; но теперь с первого же звука, с первого стиха и настоящее вдохновение зажглось в его душе и дрогнуло в голосе. С каждым словом романса всё сильнее и смелее прорывалось и обнажалось чувство, в последних стихах послышались крики страсти, и когда он допел, сверкающим взглядом обращаясь к Наде, последние слова романса:

Теперь я смелее гляжу тебе в очи,
Уста приближаю и слушать нет мочи,
Хочу целовать, целовать, целовать!
Хочу целовать, целовать, целовать!

-- то Надя вздрогнула почти от испуга, даже капельку отшатнулась назад; румянец залил ее щеки, и в то же мгновение как бы что-то отзывчивое промелькнуло Вельчанинову в застыдившемся и почти оробевшем ее личике. Очарование, а в то же время и недоумение проглядывали и на лицах всех слушательниц; всем как бы казалось, что невозможно и стыдно так петь, а в то же время все эти личики и глазки горели и сверкали и как будто ждали и еще чего-то. Особенно между этими лицами промелькнуло перед Вельчаниновым лицо Катерины Федосеевны, сделавшееся чуть не прекрасным.

-- Ну романс! -- пробормотал несколько опешенный старик Захлебинин.-- Но... не слишком ли сильно? Приятно, но сильно...

-- Сильно...-- отозвалась было и m-me Захлебинина, но Павел Павлович ей не дал докончить: он вдруг выскочил вперед и, как помешанный, забывшись до того, что сам своей рукой схватил за руку Надю и отвел ее от Вельчанинова, подскочил к нему и потерянно смотрел на него, шевеля трясущимися губами.

-- На одну минутку-с,-- едва выговорил он наконец.

Вельчанинов ясно видел, что еще минута, и этот господин может решиться на что-нибудь в десять раз еще нелепее; он взял его поскорее за руку и, не обращая внимания на всеобщее недоумение, вывел на балкон и даже сошел с ним несколько шагов в сад, в котором уже почти совсем стемнело.

-- Понимаете ли, что вы должны сейчас же, сию же минуту со мною уехать! -- проговорил Павел Павлович.

-- Нет, не понимаю...

-- Помните ли,-- продолжал Павел Павлович своим исступленным шепотом,-- помните, как вы потребовали от меня тогда, чтобы я сказал вам всё, всё-с, откровенно-с, "самое последнее слово...", помните ли-с? Ну, так пришло время сказать это слово-с... поедемте-с!

Вельчанинов подумал, взглянул еще раз на Павла Павловича и согласился уехать.

Внезапно возвещенный их отъезд взволновал родителей и возмутил всех девиц ужасно.

-- Хотя бы по другой чашке чаю...-- жалобно простонала m-me Захлебинина.

-- Ну уж ты, чего взволновался? -- с строгим и недовольным тоном обратился старик к ухмылявшемуся и отмалчивавшемуся Павлу Павловичу.

-- Павел Павлович, зачем вы увозите Алексея Ивановича? -- жалобно заворковали девицы, в то же время ожесточенно на него посматривая. Надя же так злобно на него поглядела, что он весь покривился, но -- не сдался.

-- А ведь и в самом деле Павел Павлович -- спасибо ему -- напомнил мне о чрезвычайно важном деле, которое я мог упустить,-- смеялся Вельчанинов, пожимая руку хозяину, откланиваясь хозяйке и девицам и как бы особенно перед всеми ими Катерине Федосеевне, что было опять всеми замечено.

-- Мы вам благодарны за посещение и вам всегда рады, все,-- веско заключил Захлебинин.

-- Ах, мы так рады...-- с чувством подхватила мать семейства.

-- Приезжайте, Алексей Иванович! приезжайте! -- слышались многочисленные голоса с балкона, когда он уже уселся с Павлом Павловичем в коляску; чуть ли не было одного голоска, проговорившего потише других: "Приезжайте, милый, милый Алексей Иванович!"

"Это рыженькая!" -- подумал Вельчанинов.

XIII
На чьем краю больше

Он мог подумать о рыженькой, а между тем досада и раскаяние давно уже томили его душу. Да и во весь этот день, казалось бы так забавно проведенный,-- тоска почти не оставляла его. Перед тем как петь романс, он уже не знал, куда от нее деваться; может, оттого и пропел с таким увлечением.
"И я мог так унизиться... оторваться от всего!" -- начал было он упрекать себя, но поспешно прервал свои мысли. Да и унизительно показалось ему плакаться; гораздо приятнее было на кого-нибудь поскорей рассердиться.

-- Дур-рак! -- злобно прошептал он, накосившись на сидевшего с ним рядом в коляске и примолкшего Павла Павловича.

Павел Павлович упорно молчал, может быть сосредоточиваясь и приготовляясь. С нетерпеливым жестом снимал он иногда с себя шляпу и вытирал себе лоб платком.

-- Потеет! -- злобился Вельчанинов.

Однажды только Павел Павлович отнесся с вопросом к кучеру: "Будет гроза или нет?"

-- И-и какая! Непременно будет; весь день парило.-- Действительно, небо темнело и вспыхивали отдаленные молнии. В город въехали уже в половине одиннадцатого.

-- Я ведь к вам-с,-- предупредительно обратился Павел Павлович к Вельчанинову уже неподалеку от дома.

-- Понимаю; но я вас уведомляю, что чувствую себя серьезно нездоровым...

-- Не засижусь, не засижусь!

Когда стали входить в ворота, Павел Павлович забежал на минутку в дворницкую к Мавре.

-- Чего вы туда забегали? -- строго спросил Вельчанинов, когда тот догнал его и вошли в комнаты.

-- Ничего-с, так-с... извозчик-с...

-- Я вам пить не дам!

Ответа не последовало. Вельчанинов зажег свечи, а Павел Павлович тотчас же уселся в кресло. Вельчанинов нахмуренно остановился перед ним.

-- Я вам тоже обещал сказать и мое "последнее" слово,-- начал он с внутренним, еще подавляемым раздражением,-- вот оно, это слово: считаю по совести, что все дела между нами обоюдно покончены, так что нам не об чем даже и говорить; слышите -- не об чем; а потому не лучше ли вам сейчас уйти, а я за вами дверь запру.

-- Поквитаемтесь, Алексей Иванович! -- проговорил Павел Павлович, но как-то особенно кротко смотря ему в глаза.

-- По-кви-таемтесь? -- удивился ужасно Вельчанинов.-- Странное слово вы выговорили! В чем же "поквитаемтесь"? Ба! Да это уж не то ли ваше "последнее слово", которое вы мне давеча обещали... открыть?

-- Оно самое-с.

-- Не в чем нам более сквитываться, мы -- давно сквитались! -- гордо произнес Вельчанинов.

-- Неужели вы так думаете-с? -- проникнутым голосом проговорил Павел Павлович, как-то странно сложив перед собою руки, пальцы в пальцы, и держа их перед грудью. Вельчанинов не ответил ему и пошел шагать по комнате. "Лиза? Лиза?" -- стонало в его сердце.

-- А впрочем, чем же вы хотели сквитаться? -- нахмуренно обратился он к нему после довольно продолжительного молчания. Тот всё это время провожал его по комнате глазами, держа перед собою по-прежнему сложенные руки.

-- Не ездите туда более-с,-- почти прошептал он умоляющим голосом и вдруг встал со стула.

-- Как? Так вы только про это? -- Вельчанинов злобно рассмеялся.-- Однако ж дивили вы меня целый день сегодня! -- начал было он ядовито, но вдруг всё лицо его изменилось: -- Слушайте меня,-- грустно и с глубоким откровенным чувством проговорил он,-- я считаю, что никогда и ничем я не унижал себя так, как сегодня,-- во-первых, согласившись ехать с вами, и потом -- тем, что было там... Это было так мелочно, так жалко... я опоганил и оподлил себя, связавшись... и позабыв... Ну да что! -- спохватился он вдруг,-- слушайте: вы напали на меня сегодня невзначай, на раздраженного и больного... ну да нечего оправдываться! Туда я более не поеду и уверяю вас, что не имею никаких там интересов,-- заключил он решительно.

-- Неужели, неужели? -- не скрывая своего радостного волнения, вскричал Павел Павлович. Вельчанинов с презрением посмотрел, на него и опять пошел расхаживать по комнате.

-- Вы, кажется, во что бы то ни стало решились быть счастливым? -- не утерпел он наконец не заметить.

-- Да-с,-- тихо и наивно подтвердил Павел Павлович. "Что мне в том,-- думал Вельчанинов,-- что он шут и зол только по глупости? Я его все-таки не могу не ненавидеть,-- хотя бы он и не стоил того!"

-- Я "вечный муж-с"! -- проговорил Павел Павлович с приниженно-покорною усмешкой над самим собой.-- Я это словечко давно уже знал от вас, Алексей Иванович, еще когда вы жили с нами там-с. Я много ваших слов тогда запомнил, в тот год. В прошлый раз, когда вы сказали здесь "вечный муж", я и сообразил-с.

Мавра вошла с бутылкой шампанского и с двумя стаканами.

-- Простите, Алексей Иванович, вы знаете, что без этого я не могу-с. Не сочтите за дерзость; посмотрите как на постороннего и вас не стоящего-с...

-- Да...-- с отвращением позволил Вельчанинов,-- но уверяю вас, что я чувствую себя нездоровым...

-- Скоро, скоро, сейчас, в одну минуту! -- захлопотал Павел Павлович.-- Всего один только стаканчик, потому что горло...

Он с жадностию и залпом выпил стакан и сел,-- чуть не с нежностью посматривая на Вельчанинова. Мавра ушла.

-- Экая мерзость! -- шептал Вельчанинов.

-- Это только подружки-с,-- бодро проговорил вдруг Павел Павлович, совершенно оживившись.

-- Как! Что? Ах да, вы всё про то...

-- Только подружки-с! И притом так еще молодо; из грациозности куражимся, вот-с! Даже прелестно. А там -- там вы знаете: рабом ее стану; увидит почет, общество... совершенно перевоспитается-с.

"Однако ж ему надо браслет отдать!" -- нахмурился Вельчанинов, ощупывая футляр в кармане своего пальто.

-- Вы вот говорите-с, что вот я решился быть счастливым? Мне надо жениться, Алексей Иванович,-- конфиденциально и почти трогательно продолжал Павел Павлович,-- иначе что же из меня выйдет? Сами видите-с! -- указал он на бутылку.-- А это лишь одна сотая -- качеств-с. Я совсем не могу без женитьбы-с и -- без новой веры-с; уверую и воскресну-с.

-- Да мне-то для чего вы это сообщаете? -- чуть не фыркнул со смеха Вельчанинов. Дико, впрочем, всё это казалось ему.

-- Да скажите же мне наконец,-- вскричал он,-- для чего вы меня туда таскали? Я-то на что вам там надобился?

-- Чтобы испытать-с...-- как-то вдруг смутился Павел Павлович.

-- Что испытать?

-- Эффект-с... Я, вот видите ли, Алексей Иванович, всего только неделю как... там ищу-с (он конфузился всё более и более). Вчера встретил вас и подумал: "Я ведь никогда еще ее не видал в постороннем, так сказать, обществе-с, то есть мужском-с, кроме моего-с..." Глупая мысль-с, сам теперь чувствую; излишняя-с. Слишком уж захотелось-с, от скверного моего характера-с...-- Он вдруг поднял голову и покраснел.
"Неужели он всю правду говорит?" -- дивился Вельчанинов до столбняка.

-- Ну и что ж? -- спросил он.

Павел Павлович сладко и как-то хитро улыбнулся.

-- Одно лишь прелестное детство-с! Всё подружки-с! Простите меня только за мое глупое поведение сегодня перед вами, Алексей Иванович; никогда не буду-с; да и более никогда этого не будет.

-- Да и меня там не будет,-- усмехнулся Вельчанинов.

-- Я отчасти на этот счет и говорю-с.

Вельчанинов немножко покоробился.

-- Однако ж ведь не один я на свете,-- раздражительно заметил он.

Павел Павлович опять покраснел.

-- Мне это грустно слышать, Алексей Иванович, и я так, поверьте, уважаю Надежду Федосеевну...

-- Извините, извините, я ничего не хотел,-- мне вот только странно немного, что вы так преувеличенно оценили мои средства...-- и... так искренно на меня понадеялись...

-- Именно потому и понадеялся-с, что это было после всего-с... что уже было-с.

-- Стало быть, вы и теперь считаете меня, коли так, за благороднейшего человека? -- остановился вдруг Вельчанинов. Он бы сам в другую минуту ужаснулся наивности своего внезапного вопроса.

-- Всегда и считал-с,-- опустил глаза Павел Павлович.

-- Ну да, разумеется... я не про то, то есть не в том смысле,-- я хотел только сказать, что, несмотря ни на какие... предубеждения...

-- Да-с, несмотря и на предубеждения-с.

-- А когда в Петербург ехали? -- не мог уже сдержаться Вельчанинов, сам чувствуя всю чудовищность своего любопытства.

-- И когда в Петербург ехал, за наиблагороднейшего человека считал вас-с. Я всегда уважал вас, Алексей Иванович,-- Павел Павлович поднял глаза и ясно, уже нисколько не конфузясь, глядел на своего противника. Вельчанинов вдруг струсил: ему решительно не хотелось, чтобы что-нибудь случилось или чтобы что-нибудь перешло за черту, тем более что сам вызвал.

-- Я вас любил, Алексей Иванович,-- произнес Павел Павлович, как бы вдруг решившись,-- и весь тот год в Т. любил-с. Вы не заметили-с,-- продолжал он немного вздрагивавшим голосом, к решительному ужасу Вельчанинова,-- я стоял слишком мелко в сравнении с вами-с, чтобы дать вам заметить. Да и не нужно, может быть, было-с. И во все эти девять лет я об вас запомнил-с, потому что я такого года не знал в моей жизни, как тот. (Глаза Павла Павловича как-то особенно заблистали). Я многие ваши слова и изречения запомнил-с, ваши мысли-с. Я об вас как об пылком к доброму чувству и образованном человеке всегда вспоминал-с, высокообразованном-с и с мыслями-с. "Великие мысли происходят не столько от великого ума, сколько от великого чувства-с" -- вы сами это сказали, может, забыли, а я запомнил-с. Я на вас всегда как на человека с великим чувством, стало быть, и рассчитывал-с... а стало быть, и верил-с -- несмотря ни на что-с...-- Подбородок его вдруг затрясся. Вельчанинов был в совершенном испуге; этот неожиданный тон надо было прекратить во что бы ни стало.

-- Довольно, пожалуйста, Павел Павлович,-- пробормотал он, краснея и в раздраженном нетерпении,-- и зачем, зачем,-- вскричал он вдруг,-- зачем привязываетесь вы к больному, раздраженному человеку, чуть не в бреду человеку, и тащите его в эту тьму... тогда как -- всё призрак, и мираж, и ложь, и стыд, и неестественность, и -- не в меру,-- а это главное, это всего стыднее, что не в меру! И всё вздор: оба мы порочные, подпольные, гадкие люди... И хотите, хотите, я сейчас докажу вам, что вы меня не только не любите, а ненавидите, изо всех сил, и что вы лжете, сами не зная того: вы взяли меня и повезли туда вовсе не для смешной этой цели, чтобы невесту испытать (придет же в голову!),-- а просто увидели меня вчера и озлились и повезли меня, чтобы мне показать и сказать: "Видишь какая! Моя будет; ну-ка попробуй тут теперь!" Вы вызов мне сделали! Вы, может быть, сами не знали, а это было так, потому что вы всё это чувствовали... А без ненависти такого вызова сделать нельзя; стало быть, вы меня ненавидели! -- Он бегал по комнате, выкрикивая это, и всего более мучило и обижало его унизительное сознание, что он сам до такой степени снисходит до Павла Павловича.

-- Я помириться с вами желал, Алексей Иванович! -- вдруг решительно произнес тот скорым шепотом, и подбородок его снова запрыгал. Неистовая ярость овладела Вельчаниновым, как будто никогда и никто еще не наносил ему подобной обиды!

-- Говорю же вам еще раз,-- завопил он,-- что вы на больного и раздраженного человека... повисли, чтобы вырвать у него какое-нибудь несбыточное слово, в бреду! Мы... да мы люди разных миров, поймите же это, и... и... между нами одна могила легла! -- неистово прошептал он -- и вдруг опомнился.

-- А почем вы знаете,-- исказилось вдруг и побледнело лицо Павла Павловича,-- почем вы знаете, что значит эта могилка здесь... у меня-с! -- вскричал он, подступая к Вельчанинову и с смешным, но ужасным жестом ударяя себя кулаком в сердце.-- Я знаю эту здешнюю могилку-с, и мы оба по краям этой могилы стоим, только на моем краю больше, чем на вашем, больше-с...-- шептал он как в бреду, всё продолжая себя бить в сердце,-- больше-с, больше-с -- больше-с...-- Вдруг необыкновенный удар в дверной колокольчик заставил очнуться обоих. Позвонили так сильно, что, казалось, кто-то дал себе слово сорвать с первого удара звонок.

-- Ко мне так не звонят,-- в замешательстве проговорил Вельчанинов.

-- Да ведь и не ко мне же-с,-- робко прошептал Павел Павлович, тоже очнувшийся и мигом обратившийся в прежнего Павла Павловича. Вельчанинов нахмурился и пошел отворить дверь.

-- Господин Вельчанинов, если не ошибаюсь? -- послышался молодой, звонкий и необыкновенно самоуверенный голос из передней.

-- Чего вам?

-- Я имею точное сведение,-- продолжал звонкий голос,-- что некто Трусоцкий находится в настоящую мину ту у вас. Я должен непременно его сейчас видеть.-- Вельчанинову, конечно, было бы приятно -- сейчас же выпихнуть хорошим пинком этого самоуверенного господина на лестницу. Но он подумал, посторонился и пропустил его.

-- Вот господин Трусоцкий, войдите...

XIV
Сашенька и Наденька

В комнату вошел очень молодой человек, лет девятнадцати, даже, может быть, и несколько менее,-- так уж моложаво казалось его красивое, самоуверенно вздернутое лицо. Он был недурно одет, по крайней мере всё на нем хорошо сидело; ростом повыше среднего; черные, густые, разбитые космами волосы и большие, смелые, темные глаза -- особенно выдавались в его физиономии. Только нос был немного широк и вздернут кверху; не будь этого, был бы совсем красавчик. Вошел он важно.

-- Я, кажется, имею -- случай -- говорить с господином Трусоцким,-- произнес он размеренно и с особенным удовольствием отмечая слово "случай", то есть тем давая знать, что никакой чести и никакого удовольствия в разговоре с господином Трусоцким для него быть не может.
Вельчанинов начинал понимать; кажется, и Павлу Павловичу что-то уже мерещилось. В лице его выразилось беспокойство; он, впрочем, себя поддержал.

-- Не имея чести вас знать,-- осанисто отвечал он,-- полагаю, что не могу иметь с вами и никакого дела-с.

-- Вы сперва выслушаете, а потом уже скажете ваше мнение,-- самоуверенно и назидательно произнес молодой человек и, вынув черепаховый лорнет, висевший у него на шнурке, стал разглядывать в него бутылку шампанского, стоявшую на столе. Спокойно кончив осмотр бутылки, он сложил лорнет и, обращаясь снова к Павлу Павловичу, произнес:

-- Александр Лобов.

-- А что такое это Александр Лобов-с?

-- Это я. Не слыхали?

-- Нет-с.

-- Впрочем, где же вам знать. Я с важным делом, собственно до вас касающимся; позвольте, однако ж, сесть, я устал...

-- Садитесь,-- пригласил Вельчанинов,-- но молодой человек успел усесться еще и до приглашения. Несмотря на возраставшую боль в груди, Вельчанинов интересовался этим маленьким нахалом. В хорошеньком, детском и румяном его личике померещилось ему какое-то отдаленное сходство с Надей.

-- Садитесь и вы,-- предложил юноша Павлу Павловичу, указывая ему небрежным кивком головы место напротив.

-- Ничего-с, постою.

-- Устанете. Вы, господин Вельчанинов, можете, пожалуй, и не уходить.

-- Мне и некуда уходить, я у себя.

-- Как хотите. Я, признаюсь, даже желаю, чтобы вы присутствовали при моем объяснении с этим господином. Надежда Федосеевна довольно лестно вас мне отрекомендовала.

-- Ба! Когда это она успела?

-- Да сейчас после вас же, я ведь тоже оттуда. Вот что, господин Трусоцкий,-- повернулся он к стоявшему Павлу Павловичу,-- мы, то есть я и Надежда Федосеевна,-- цедил он сквозь зубы, небрежно разваливаясь в креслах,-- давно уже любим друг друга и дали друг другу слово. Вы теперь между нами помеха; я пришел вам предложить, чтобы вы очистили место. Угодно вам будет согласиться на мое предложение?

Павел Павлович даже покачнулся; он побледнел, но ехидная улыбка тотчас же выдавилась на его губах.

-- Нет-с, нимало не угодно-с,-- отрезал он лаконически.

-- Вот как! -- повернулся в креслах юноша, заломив нога за ногу.

-- Даже не знаю, с кем и говорю-с,-- прибавил Павел Павлович,-- думаю даже, что не об чем нам и продолжать.

Высказав это, он тоже нашел нужным присесть.

-- Я сказал, что устанете,-- небрежно заметил юноша,-- я имел сейчас случай известить вас, что мое имя Лобов и что я и Надежда Федосеевна, мы дали друг другу слово,-- следовательно, вы не можете говорить, как сейчас сказали, что не знаете, с кем имеете дело; и не можете тоже думать, что нам не об чем с вами продолжать разговор: не говоря уже обо мне,-- дело касается Надежды Федосеевны, к которой вы так нагло пристаете. А уж одно это составляет достаточную причину для объяснений.

Всё это он процедил сквозь зубы, как фат, чуть-чуть даже удостоивая выговаривать слова; даже опять вынул лорнет и на минутку на что-то направил его, пока говорил.

-- Позвольте, молодой человек...-- раздражительно воскликнул было Павел Павлович, но "молодой человек" тотчас же осадил его.

-- Во всякое другое время я, конечно бы, запретил вам называть меня "молодым человеком", но теперь, сами согласитесь, что моя молодость есть мое главное перед вами преимущество и что вам и очень бы хотелось, например, сегодня, когда вы дарили ваш браслет, быть при этом хоть капельку помоложе.

-- Ах ты пескарь! -- прошептал Вельчанинов.

-- Во всяком случае, милостивый государь,-- с достоинством поправился Павел Павлович,-- я все-таки не нахожу выставленных вами причин,-- причин неприличных и весьма сомнительных,-- достаточными, чтобы продолжать об них прение-с. Вижу, что всё это дело детское и пустое; завтра же справлюсь у почтеннейшего Федосея Семеновича, а теперь прошу вас уволить-с.

-- Видите ли вы склад этого человека! -- вскричал тотчас же, не выдержав тона, юноша, горячо обращаясь к Вельчанинову.-- Мало того, что его оттуда гонят, выставляя ему язык,-- он еще хочет завтра на нас доносить старику! Не доказываете ли вы этим, упрямый человек, что вы хотите взять девушку насильно, покупаете ее у выживших из ума людей, которые вследствие общественного варварства сохраняют над нею власть? Ведь уж достаточно, кажется, она показала вам, что вас презирает; ведь вам возвратили же ваш сегодняшний неприличный подарок, ваш браслет? Чего же вам больше?

-- Никакого браслета никто мне не возвращал, да и не может этого быть,-- вздрогнул Павел Павлович.

-- Как не может? Разве господин Вельчанинов вам не передал?

"Ах, черт бы тебя взял!" -- подумал Вельчанинов.

-- Мне действительно,-- проговорил он хмурясь,-- Надежда Федосеевна поручила давеча передать вам, Павел Павлович, этот футляр. Я не брал, но она -- просила... вот он... мне досадно...

Он вынул футляр и положил его в смущении перед оцепеневшим Павлом Павловичем.

-- Почему же вы до сих пор не передали? -- строго обратился молодой человек к Вельчанинову.

-- Не успел, стало быть,-- нахмурился тот.

-- Это странно.

-- Что-о-о?

-- Уж по крайней мере странно, согласитесь сами. Впрочем, я согласен признать, что тут -- недоразумение.

Вельчанинову ужасно захотелось сейчас же встать и выдрать мальчишку за уши, но он не мог удержаться и вдруг фыркнул на него от смеха; мальчик тотчас же и сам засмеялся. Не то было с Павлом Павловичем; если бы Вельчанинов мог заметить его ужасный взгляд на себе, когда он расхохотался над Лобовым,-- то он понял бы, что этот человек в это мгновение переходит за одну роковую черту... Но Вельчанинов, хотя взгляда и не видал, но понял, что надо поддержать Павла Павловича.

-- Послушайте, господин Лобов,-- начал он дружественным тоном,-- не входя в рассуждение о прочих причинах, которых я не хочу касаться, я бы заметил вам только то, что Павел Павлович все-таки приносит с собою, сватаясь к Надежде Федосеевне,-- во-первых, полную о себе известность в этом почтенном семействе; во-вторых, от личное и почтенное свое положение; наконец, состояние, а следовательно, он естественно должен удивляться, смотря на такого соперника, как вы,-- человека, может быть, и с большими достоинствами, но до того уже молодого, что вас он никак не может принять за соперника серьезного... а потому и прав, прося вас окончить.

-- Что это такое значит "до того молодого"? Мне уж месяц, как минуло девятнадцать лет. По закону я давно могу жениться. Вот вам и всё.

-- Но какой же отец решится отдать за вас свою дочь теперь -- будь вы хоть размиллионер в будущем или там какой-нибудь будущий благодетель человечества? Человек девятнадцати лет даже и за себя самого -- отвечать не может, а вы решаетесь еще брать на совесть чужую будущность, то есть будущность такого же ребенка, как вы! Ведь это не совсем тоже благородно, как вы думаете? Я позволил себе высказать потому, что вы сами давеча обратились ко мне как к посреднику между вами и Павлом Павловичем.

-- Ах да, кстати, ведь его зовут Павлом Павловичем! -- заметил юноша.-- Как же это мне всё мерещилось, что Васильем Петровичем? Вот что-с,-- оборотился он к Вельчанинову,-- вы меня не удивили нисколько; я знал, что вы все такие! Странно, однако ж, что об вас мне говорили как об человеке даже несколько новом. Впрочем, это всё пустяки, а дело в том, что тут не только нет ничего неблагородного с моей стороны, как вы позволили себе выразиться, но даже совершенно напротив, что и надеюсь вам растолковать: мы, во-первых, дали друг другу слово, и, кроме того, я прямо ей обещался, при двух свидетелях, в том, что если она когда полюбит другого или просто раскается, что за меня вышла, и захочет со мной развестись, то я тотчас же выдаю ей акт в моем прелюбодеянии,-- и тем поддержу, стало быть, где следует, ее просьбу о разводе. Мало того: в случае, если бы я впоследствии захотел на попятный двор и отказался бы выдать этот акт, то, для ее обеспечения, в самый день нашей свадьбы, я выдам ей вексель в сто тысяч рублей на себя, так что в случае моего упорства насчет выдачи акта она сейчас же может передать мой вексель -- и меня под сюркуп! Таким образом всё обеспечено, и ничьей будущностью я не рискую. Ну-с, это, во-первых.

-- Бьюсь об заклад, что это тот -- как его -- Предпосылов вам выдумал? -- вскричал Вельчанинов.

-- Хи-хи-хи! -- ядовито захихикал Павел Павлович.

-- Чего этот господин хихикает? Вы угадали,-- это мысль Предпосылова; и согласитесь, что хитро. Нелепый закон совершенно парализован. Разумеется, я намерен любить ее всегда, а она ужасно хохочет,-- но ведь все-таки ловко, и согласитесь, что уж благородно, что этак не всякий решится сделать?

-- По-моему, не только не благородно, но даже гадко.

Молодой человек вскинул плечами.

-- Опять-таки вы меня не удивляете,-- заметил он после некоторого молчания,-- всё это слишком давно перестало меня удивлять. Предпосылов, так тот прямо бы вам отрезал, что подобное ваше непонимание вещей самых естественных происходит от извращения самых обыкновенных чувств и понятий ваших -- во-первых, долгою нелепою жизнию, а во-вторых, долгою праздностью. Впрочем, мы, может быть, еще не понимаем друг друга; мне все-таки об вас говорили хорошо... Лет пятьдесят вам, однако, уже есть?

-- Перейдите, пожалуйста, к делу.

-- Извините за нескромность и не досадуйте; я без намерения. Продолжаю: я вовсе не будущий размиллионер, как вы изволили выразиться (и что у вас за идея была!). Я весь тут, как видите, но зато в будущности моей я совершенно уверен. Героем и благодетелем ничьим не буду, а себя и жену обеспечу. Конечно, у меня теперь ничего нет, я даже воспитывался в их доме, с самого детства...

-- Как так?

-- А так, что я сын одного отдаленного родственника жены этого Захлебинина, и когда все мои померли и оставили меня восьми лет, то старик меня взял к себе и потом отдал в гимназию. Этот человек даже добрый, если хотите знать...

-- Я это знаю-с...

-- Да; но слишком уж древняя голова. Впрочем, добрый. Теперь, конечно, я давно уже вышел из-под его опеки, желая сам заработывать жизнь и быть одному себе обязанным.

-- А когда вы вышли? -- полюбопытствовал Вельчанинов.

-- Да уж месяца с четыре будет.

-- А, ну так это всё теперь и понятно: друзья с детства! Что же, вы место имеете?

-- Да, частное, в конторе одного нотариуса, на двадцати пяти в месяц. Конечно, только покамест, но когда я делал там предложение, то и того не имел. Я тогда служил на железной дороге, на десяти рублях, но всё это только покамест.

-- А разве вы делали и предложение?

-- Формальное предложение, и давно уже, недели с три.

-- Ну и что ж?

-- Старик очень рассмеялся, а потом очень рассердился, а ее так заперли наверху в антресолях. Но Надя геройски выдержала. Впрочем, вся неудача была оттого, что он еще прежде на меня зуб точил за то, что я в департаменте место бросил, куда он меня определил четыре месяца назад, еще до железной дороги. Он старик славный, я опять повторю, дома простой и веселый, но чуть в департаменте, вы и представить не можете! Это Юпитер какой-то сидит! Я, естественно, дал ему знать, что его манеры мне перестают нравиться, но тут главное всё вышло из-за помощника столоначальника: этот господин вздумал нажаловаться, что я будто бы ему "нагрубил", а я ему всего только и сказал, что он неразвит. Я бросил их всех и теперь у нотариуса.

-- А в департаменте много получали?

-- Э, сверхштатным! Старик же и давал на содержание,-- я говорю вам, он добрый; но мы все-таки не уступим. Конечно, двадцать пять рублей не обеспечение, но я вскорости надеюсь принять участие в управлении рас строенными имениями графа Завилейского, тогда прямо на три тысячи; не то в присяжные поверенные. Нынче людей ищут... Ба! какой гром, гроза будет, хорошо, что я до грозы успел; я ведь пешком оттуда, почти всё бежал.

-- Но позвольте, когда же вы успели, коли так, пере говорить с Надеждой Федосеевной,-- если к тому же вас и не принимают?

-- Ах, да ведь через забор можно! рыженькую-то заметили давеча? -- засмеялся он.-- Ну вот и она тут хлопочет и Марья Никитишна; только змея эта Марья Никитишна!.. чего морщитесь? Не боитесь ли грому?

-- Нет, я нездоров, очень нездоров...-- Вельчанинов действительно, мучаясь от своей внезапной боли в груди, привстал с кресла и попробовал походить по комнате.

-- Ах, так я вам, разумеется, мешаю,-- не беспокойтесь, сейчас! -- и юноша вскочил с места.

-- Не мешаете, ничего,-- поделикатничал Вельчанинов.

-- Какое ничего, когда "у Кобыльникова живот болит",-- помните у Щедрина? Вы любите Щедрина?

-- Да...

-- И я тоже. Ну-с, Василий... ах да, бишь, Павел Павлович, кончимте-с! -- почти смеясь, обратился он к Павлу Павловичу.-- Формулирую для вашего понимания еще раз вопрос: согласны ли вы завтра же отказаться официально перед стариками и в моем присутствии от всяких претензий ваших насчет Надежды Федосеевны?

-- Не согласен нимало-с,-- с нетерпеливым и ожесточенным видом поднялся и Павел Павлович,-- и к тому же еще раз прошу меня избавить-с... потому что всё это детство и глупости-с.

-- Смотрите! -- погрозил ему пальцем юноша с высокомерной улыбкой,-- не ошибитесь в расчете! Знаете ли, к чему ведет подобная ошибка в расчете? А я так предупреждаю вас, что через девять месяцев, когда вы уже там израсходуетесь, измучаетесь и сюда воротитесь,-- вы здесь сами от Надежды Федосеевны принуждены будете отказаться, а не откажетесь,-- так вам же хуже будет; вот до чего вы дело доведете! Я вас должен предуведомить, что вы теперь как собака на сене,-- извините, это только сравнение,-- ни себе, ни другим. По гуманности повторяю: размыслите, принудьте себя хоть раз в жизни основательно размыслить.

-- Прошу вас избавить меня от морали,-- яростно вскричал Павел Павлович,-- а насчет ваших скверных намеков я завтра же приму свои меры-с, строгие меры-с!

-- Скверных намеков? Да вы про что ж это? Сами вы скверный, если это у вас в голове. Впрочем, я согласен подождать до завтра, но если... Ах, опять этот гром! До свиданья, очень рад знакомству,-- кивнул он Вельчанинову и побежал, видимо спеша предупредить грозу и не попасть под дождь.

XV
Сквитались

-- Видели-с? видели-с? -- подскочил Павел Павлович к Вельчанинову, едва только вышел юноша.

-- Да, не везет вам! -- невзначай проговорился Вельчанинов. Он бы не сказал этих слов, если б не мучила и не злила его так эта возраставшая боль в груди. Павел Павлович вздрогнул, как от обжога.

-- Ну-с, а вы-с -- знать меня жалеючи браслета не возвращали -- хе?

-- Я не успел...

-- От сердца жалеючи, как истинный друг истинного друга?

-- Ну да, жалел,-- озлобился Вельчанинов.

Он, однако же, рассказал ему вкратце о том, как получил давеча браслет обратно и как Надежда Федосеевна почти насильно заставила его принять участие...

-- Понимаете, что я ни за что бы не взял; столько и без того неприятностей!

-- Увлеклись и взялись! -- прохихикал Павел Павлович.

-- Глупо это с вашей стороны; впрочем, вас извинить надо. Сами ведь видели сейчас, что не я в деле главный, а другие!

-- Все-таки увлеклись-с.

Павел Павлович сел и налил свой стакан.

-- Вы полагаете, что я мальчишке-то уступлю-с? В бараний рог согну, вот что-с! Завтра же поеду и всё согну. Мы душок этот выкурим, из детской-то-с...

Он выпил почти залпом стакан и налил еще; вообще стал действовать с необычной до сих пор развязностью.

-- Ишь, Наденька с Сашенькой, милые деточки,-- хи-хи-хи!

Он не помнил себя от злобы. Раздался опять сильнейший удар грома; ослепительно сверкнула молния, и дождь пролился как из ведра. Павел Павлович встал и запер отворенное окно.

-- Давеча он вас спрашивает: "Не боитесь ли грому" -- хи-хи! Вельчанинов грому боится! У Кобыльникова -- как это -- у Кобыльникова... А про пятьдесят-то лет -- а? Помните-с? -- ехидничал Павел Павлович.

-- Вы, однако же, здесь расположились,-- заметил Вельчанинов, едва выговаривая от боли слова,-- я лягу... вы как хотите.

-- Да и собаку в такую погоду не выгонят! -- обидчиво подхватил Павел Павлович, впрочем почти радуясь, что имеет право обидеться.

-- Ну да, сидите, пейте... хоть ночуйте! -- промямлил Вельчанинов, протянулся на диване и слегка застонал.

-- Ночевать-с? А вы -- не побоитесь-с?

-- Чего? -- приподнял вдруг голову Вельчанинов.

-- Ничего-с, так-с. В прошлый раз вы как бы испугались-с, али мне только померещилось...

-- Вы глупы! -- не выдержал Вельчанинов и злобно повернулся к стене.

-- Ничего-с,-- отозвался Павел Павлович.

Больной как-то вдруг заснул, через минуту как лег.

Всё неестественное напряжение его в этот день, и без того уже при сильном расстройстве здоровья за последнее время, как-то вдруг порвалось, и он обессилел, как ребенок. Но боль взяла-таки свое и победила усталость и сон; через час он проснулся и с страданием приподнялся с дивана. Гроза утихла; в комнате было накурено, бутылка стояла пустая, а Павел Павлович спал на другом диване. Он лежал навзничь, головой на диванной подушке, совсем не раздетый и в сапогах. Его давешний лорнет, выскользнув из кармана, тянулся на снурке чуть не до полу. Шляпа валялась подле, на полу же. Вельчанинов угрюмо поглядел на него и не стал будить. Скрючившись и шагая по комнате, потому что лежать сил уже не было, он стонал и раздумывал о своей боли.

Он боялся этой боли в груди, и не без причины. Припадки эти зародились в нем уже давно, но посещали его очень редко,-- через год, через два. Он знал, что это от печени. Сначала как бы скоплялось в какой-нибудь точке груди, под ложечкой или выше, еще тупое, не сильное, но раздражающее вдавление. Непрестанно увеличиваясь в продолжение иногда десяти часов сряду, боль доходила наконец до такой силы, давление становилось до того невыносимым, что больному начинала мерещиться смерть. В последний бывший с ним назад тому с год припадок, после десятичасовой и наконец унявшейся боли, он до того вдруг обессилел, что, лежа в постели, едва мог двигать рукой, и доктор позволил ему в целый день всего только несколько чайных ложек слабого чаю и щепоточку размоченного в бульоне хлеба, как грудному ребенку. Появлялась эта боль от разных случайностей, но всегда при расстроенных уже прежде нервах. Странно тоже и проходила; иногда случалось захватывать ее в самом начале, в первые полчаса, простыми припарками, и всё проходило разом; иногда же, как в последний припадок, ничто не помогало, и боль унялась от многочисленных и постепенных приемов рвотного. Доктор признался потом, что был уверен в отраве. Теперь до утра еще было далеко, за доктором ему не хотелось посылать ночью; да и не любил он докторов. Наконец он не выдержал и стал громко стонать. Стоны разбудили Павла Павловича: он приподнялся на диване и некоторое время сидел, прислушиваясь со страхом и в недоумении следя глазами за Вельчаниновым, чуть не бегавшим по обеим комнатам. Выпитая бутылка, видно тоже не по-всегдашнему, сильно на него подействовала, и долго он не мог сообразиться; наконец понял и бросился к Вельчанинову; тот что-то промямлил ему в ответ.

-- Это у вас от печени-с, я это знаю! -- оживился вдруг ужасно Павел Павлович,-- это у Петра Кузьмича у Полосухина-с точно так же бывало, от печени-с. Это припарками бы-с. Петр Кузьмич всегда припарками... Умереть ведь можно-с! Сбегаю-ка я к Мавре,-- а?

-- Не надо, не надо,-- раздражительно отмахивался Вельчанинов,-- ничего не надо.

Но Павел Павлович, бог знает почему, был почти вне себя, как будто дело шло о спасении родного сына. Он не слушался и изо всех сил настаивал на необходимости припарок и, сверх того, двух-трех чашек слабого чаю, выпитых вдруг,-- "но не просто горячих-с, а кипятку-с!" -- Он побежал-таки к Мавре, не дождавшись позволения, вместе с нею разложил в кухне, всегда стоявшей пустою, огонь, вздул самовар; тем временем успел и уложить больного, снял с него верхнее платье, укутал в одеяло и всего в каких-нибудь двадцать минут состряпал и чай и первую припарку.

-- Это гретые тарелки-с, раскаленные-с! -- говорил он чуть не в восторге, накладывая разгоряченную и обернутую в салфетку тарелку на больную грудь Вельчанинова.-- Других припарок нет-с, и доставать долго-с, а тарелки, честью клянусь вам-с, даже и всего лучше будут-с; испытано на Петре Кузьмиче-с, собственными глазами и руками-с. Умереть ведь можно-с. Пейте чай, глотайте,-- нужды нет, что обожжетесь; жизнь дороже... щегольства-с...

Он затормошил совсем полусонную Мавру; тарелки переменялись каждые три-четыре минуты. После третьей тарелки и второй чашки чаю-кипятка, выпитого залпом, Вельчанинов вдруг почувствовал облегчение.

-- А уж если раз пошатнули боль, то и слава богу-с, и добрый знак-с! -- вскричал Павел Павлович и радостно побежал за новой тарелкой и за новым чаем.

-- Только бы боль-то сломить! Боль-то бы нам только назад повернуть! -- повторял он поминутно.

Через полчаса боль совсем ослабела, но больной был уже до того измучен, что, как ни умолял Павел Павлович,-- не согласился выдержать "еще тарелочку-с". Глаза его смыкались от слабости.

-- Спать, спать,-- повторил он слабым голосом.

-- И то! -- согласился Павел Павлович.

-- Вы ночуйте... который час?

-- Скоро два, без четверти-с.

-- Ночуйте.

-- Ночую, ночую.

Через минуту больной опять кликнул Павла Павловича.

-- Вы, вы,-- пробормотал он, когда тот подбежал и наклонился над ним,-- вы -- лучше меня! Я понимаю всё, всё... благодарю.

-- Спите, спите,-- прошептал Павел Павлович и поскорей, на цыпочках, отправился к своему дивану.

Больной, засыпая, слышал еще, как Павел Павлович потихоньку стлал себе наскоро постель, снимал с себя платье и наконец, загасив свечи и чуть дыша, чтоб не зашуметь, протянулся на своем диване.

Без сомнения, Вельчанинов спал и заснул очень скоро после того, как потушили свечи; он ясно припомнил это потом. Но во всё время своего сна, до самой той минуты, когда он проснулся, он видел во сне, что он не спал и что будто бы никак не может заснуть, несмотря на всю свою слабость. Наконец, приснилось ему, что с ним будто бы начинается бред наяву и что он никак не может разогнать толпящихся около него видений, несмотря на полное сознание, что это один только бред, а не действительность. Видения всё были знакомые; комната его была будто бы вся наполнена людьми, а дверь в сени стояла отпертою; люди входили толпами и теснились на лестнице. За столом, выставленным на средину комнаты, сидел один человек -- точь-в-точь как тогда, в приснившемся ему с месяц назад таком же сне. Как и тогда, этот человек сидел, облокотясь на стол, и не хотел говорить; но теперь он был в круглой шляпе с крепом. "Как? неужели это был и тогда Павел Павлович?" -- подумал Вельчанинов,-- но, заглянув в лицо молчавшего человека, он убедился, что этот кто-то совсем другой. "Зачем же у него креп?" -- недоумевал Вельчанинов. Шум, говор и крик людей, теснившихся у стола, были ужасны. Казалось, эти люди еще сильнее были озлоблены на Вельчанинова, чем тогда в том сне; они грозили ему руками и об чем-то изо всех сил кричали ему, но об чем именно -- он никак не мог разобрать. "Да ведь это бред, ведь я знаю! -- думалось ему,-- я знаю, что я не мог заснуть и встал теперь, потому что не мог лежать от тоски!.." Но, однако же, крики, и люди, и жесты их, и всё -- было так явственно, так действительно, что иногда его брало сомнение: "Неужели же это и в самом деле бред? Чего хотят от меня эти люди, боже мой! Но если б это был не бред, то возможно ли, чтоб такой крик не разбудил до сих пор Павла Павловича? ведь вот он спит же вот тут на диване?" Наконец, вдруг что-то случилось, опять как и тогда, в том сне; все устремились на лестницу и ужасно стеснились в дверях, потому что с лестницы валила в комнату новая толпа. Эти люди что-то с собой несли, что-то большое и тяжелое; слышно было, как тяжело отдавались шаги носильщиков по ступенькам лестницы и торопливо перекликались их запыхавшиеся голоса. В комнате все закричали: "Несут, несут!", все глаза засверкали и устремились на Вельчанинова; все, грозя и торжествуя, указывали ему на лестницу. Уже нисколько не сомневаясь более в том, что всё это не бред, а правда, он стал на цыпочки, чтоб разглядеть поскорее, через головы людей, что они такое несут? Сердце его билось -- билось -- билось, и вдруг -- точь-в-точь, как тогда, в том сне,-- раздались три сильнейшие удара в колокольчик. И опять-таки это был до того ясный, до того действительный до осязания звон, что, уж конечно, такой звон не мог присниться только во сне!.. Он закричал и проснулся.

Но он не бросился, как тогда, бежать к дверям. Какая мысль направила его первое движение и была ли у него в то мгновение хоть какая-нибудь мысль,-- но как будто кто-то подсказал ему, что надо делать: он схватился с постели, бросился с простертыми вперед руками, как бы обороняясь и останавливая нападение, прямо в ту сторону, где спал Павел Павлович. Руки его разом столкнулись с другими, уже распростертыми над ним руками, и он крепко схватил их; кто-то, стало быть, уже стоял над ним, нагнувшись. Гардины были спущены, но было не совершенно темно, потому что из другой комнаты, в которой не было таких гардин, уже проходил слабый свет. Вдруг что-то ужасно больно обрезало ему ладонь и пальцы левой руки, и он мгновенно понял, что схватился за лезвие ножа или бритвы и крепко сжал его рукой... В тот же миг что-то веско и однозвучно шлепнулось на пол.
Вельчанинов был, может быть, втрое сильнее Павла Павловича, но борьба между ними продолжалась долго, минуты три полных. Он скоро пригнул его к полу и вывернул ему назад руки, но для чего-то ему непременно захотелось связать эти вывернутые назад руки. Он стал искать ощупью, правой рукой,-- придерживая раненой левой убийцу,-- шнура с оконной занавески и долго не мог найти, но наконец захватил и сорвал с окна. Сам он удивлялся потом неестественной силе, которая для того потребовалась. Во все эти три минуты ни тот, ни другой не проговорили ни слова; только слышно было их тяжелое дыхание и глухие звуки борьбы. Наконец, скрутив и связав Павлу Павловичу руки назад, Вельчанинов бросил его на полу, встал, отдернул с окна занавеску и приподнял стору. На уединенной улице было уже светло. Отворив окно, он простоял несколько мгновений, глубоко вдыхая воздух. Был уже пятый час в начале. Затворив окно, он неторопливо пошел к шкафу, достал чистое полотенце и туго-натуго обвил им свою левую руку, чтоб унять текущую из нее кровь. Под ноги ему попалась развернутая бритва, лежавшая на ковре; он поднял ее, свернул, уложил в бритвенный ящик, забытый с утра на маленьком столике, подле самого дивана, на котором спал Павел Павлович, и запер ящик в бюро на ключ. И уже исполнив всё это, он подошел к Павлу Павловичу и стал его рассматривать.

Тем временем тот успел уже привстать с усилием с ковра и усесться в кресло. Он был не одет, в одном белье, даже без сапог. Рубашка его на спине и на рукавах была смочена кровью; но кровь была не его, а из порезанной руки Вельчанинова. Конечно, это был Павел Павлович, но почти можно было не узнать его в первую минуту, если б встретить такого нечаянно,-- до того изменилась его физиономия. Он сидел, неловко выпрямляясь в креслах от связанных назад рук, с исказившимся и измученным, позеленевшим лицом, и изредка вздрагивал. Пристально, но каким-то темным, как бы еще не различающим всего взглядом посмотрел он на Вельчанинова. Вдруг он тупо улыбнулся и, кивнув на графин с водой, стоявший на столе, проговорил коротким полушепотом:

-- Водицы бы-с.

Вельчанинов налил ему и стал его поить из своих рук. Павел Павлович накинулся с жадностию на воду; глотнув раза три, он приподнял голову, очень пристально посмотрел в лицо стоявшему перед ним со стаканом в руке Вельчанинову, но не сказал ничего и принялся допивать. Напившись, он глубоко вздохнул. Вельчанинов взял свою подушку, захватил свое верхнее платье и отправился в другую комнату, заперев Павла Павловича в первой комнате на замок.

Давешняя его боль прошла совсем, но слабость он вновь ощутил чрезвычайную после теперешнего, мгновенного напряжения бог знает откуда пришедшей к нему силы. Он попытался было сообразить происшествие, но мысли его еще плохо вязались; толчок был слишком силен. Глаза его то смыкались, иногда даже минут на десять, то вдруг он вздрагивал, просыпался, вспоминал всё, приподнимал свою болевшую и обернутую в мокрое от крови полотенце руку и принимался жадно и лихорадочно думать. Он решил ясно только одно: что Павел Павлович действительно хотел его зарезать, но что, может быть, еще за четверть часа сам не знал, что зарежет. Бритвенный ящик, может, только с вечера скользнул мимо его глаз, не возбудив никакой при этом мысли, и остался лишь у него в памяти. (Бритвы же и всегда лежали в бюро, на замке, и только в вчерашнее утро Вельчанинов их вынул, чтоб подбрить лишние волосы около усов и бакенбард, что иногда делывал).

"Если б он давно уже намеревался меня убить, то наверно бы приготовил заранее нож или пистолет, а не рассчитывал бы на мои бритвы, которых никогда и не видал, до вчерашнего вечера",-- придумалось ему между прочим.
Пробило наконец шесть часов утра. Вельчанинов очнулся, оделся и пошел к Павлу Павловичу. Отпирая двери, он не мог понять: для чего он запирал Павла Павловича и зачем не выпустил его тогда же из дому? К удивлению его, арестант был уже совсем одет; вероятно, нашел как-нибудь случай распутаться. Он сидел в креслах, но тотчас же встал, как вошел Вельчанинов. Шляпа была уже у него в руках. Тревожный взгляд его, как бы спеша, проговорил:

"Не начинай говорить; нечего начинать; незачем говорить..."

-- Ступайте! -- сказал Вельчанинов.-- Возьмите ваш футляр,-- прибавил он ему вслед.

Павел Павлович воротился уже от дверей, захватил со стола футляр с браслетом, сунул его в карман и вышел на лестницу. Вельчанинов стоял в дверях, чтоб запереть за ним. Взгляды их в последний раз встретились; Павел Павлович вдруг приостановился, оба секунд с пять поглядели друг другу в глаза -- точно колебались; наконец, Вельчанинов слабо махнул на него рукой.

-- Ну ступайте! -- сказал он вполголоса и запер дверь на замок.

XVI
Анализ

Чувство необычайной, огромной радости овладело им; что-то кончилось, развязалось; какая-то ужасная тоска отошла и рассеялась совсем. Так ему казалось. Пять недель продолжалась она. Он поднимал руку, смотрел на смоченное кровью полотенце и бормотал про себя: "Нет, уж теперь совершенно всё кончилось!" И во всё это утро, в первый раз в эти три недели, он почти и не подумал о Лизе,-- как будто эта кровь из порезанных пальцев могла "поквитать" его даже и с этой тоской.

Он сознал ясно, что миновал страшную опасность. "Эти люди -- думалось ему,-- вот эти-то самые люди, которые еще за минуту не знают, зарежут они или нет,-- уж как возьмут раз нож в свои дрожащие руки и как почувствуют первый брызг горячей крови на своих пальцах, то мало того что зарежут,-- голову совсем отрежут "напрочь", как выражаются каторжные. Это так".

Он не мог оставаться дома и вышел на улицу в убеждении, что необходимо сейчас что-то сделать или что непременно сейчас что-то с ним само собой сделается; он ходил по улицам и ждал. Ужасно захотелось ему с кем-нибудь встретиться, с кем-нибудь заговорить, хоть с незнакомым, и только это навело его наконец на мысль о докторе и о том, что руку надо бы перевязать как следует. Доктор, прежний его знакомый, осмотрев рану, с любопытством спросил: "Как это могло случиться?" Вельчанинов отшучивался, хохотал и чуть-чуть не рассказал всего, но удержался. Доктор принужден был пощупать ему пульс и, узнав о вчерашнем припадке ночью, уговорил его принять теперь же какого-то бывшего под рукой успокоительного лекарства. Насчет пореза он тоже его успокоил: "Особенно дурных последствий быть не может". Вельчанинов захохотал и стал уверять его, что уже оказались превосходные последствия. Неудержимое желание рассказать всё повторилось с ним в этот день еще раза два,-- однажды даже с совсем незнакомым человеком, с которым сам он первый завел разговор в кондитерской. Он терпеть не мог до сих пор заводить разговоры с людьми незнакомыми в публичных местах.

Он заходил в магазины, купил газету, зашел к своему портному и заказал себе платье. Мысль посетить Погорельцевых продолжала быть ему неприятною, и он не думал о них, да и не мог он ехать на дачу: он как бы всё чего-то ожидал здесь в городе. Обедал с наслаждением, заговорил с слугой и с обедавшим соседом и выпил полбутылки вина. О возможности возвращения вчерашнего припадка он и не думал; он был убежден, что болезнь прошла совершенно в ту самую минуту, когда он, заснув вчера в таком бессилии, через полтора часа вскочил с постели и с такою силою бросил своего убийцу об пол. К вечеру, однако же, голова его стала кружиться и как будто что-то похожее на вчерашний бред во сне стало овладевать им мгновениями. Он воротился домой уже в сумерки и почти испугался своей комнаты, войдя в нее. Страшно и жутко показалось ему в его квартире. Несколько раз прошелся он по ней и даже зашел в свою кухню, куда никогда почти не заходил. "Здесь они вчера грели тарелки",-- подумалось ему. Двери он накрепко запер и раньше обыкновенного зажег свечи. Запирая двери, он вспомнил, что полчаса тому, проходя мимо дворницкой, он вызвал Мавру и спросил ее: "Не заходил ли без него Павел Павлович?" -- точно и в самом деле тот мог зайти.

Запершись тщательно, он отпер бюро, вынул ящик с бритвами и развернул "вчерашнюю" бритву, чтоб посмотреть на нее. На белом костяном черенке остались чутошные следы крови. Он положил бритву опять в ящик и опять запер его в бюро. Ему хотелось спать; он чувствовал, что необходимо сейчас же лечь,-- иначе он назавтра никуда не будет годиться. Завтрашний день представлялся ему почему-то как роковой и "окончательный" день. Но всё те же мысли, которые его и на улице, весь день, ни на мгновение не покидали, толпились и стучали в его больной голове и теперь, неустанно и неотразимо, и он всё думал -- думал -- думал, и долго еще ему не пришлось заснуть...

"Если уж решено, что он встал меня резать нечаянно,-- всё думал и думал он,-- то вспадала ли ему эта мысль на ум хоть раз прежде, хотя бы только в виде мечты в злобную минуту?"

Он решил вопрос странно,-- тем, что Павел Павлович хотел его убить, но что мысль об убийстве ни разу не вспадала будущему убийце на ум. Короче: "Павел Павлович хотел убить, но не знал, что хочет убить. Это бессмысленно, но это так,-- думал Вельчанинов.-- Не места искать и не для Багаутова он приехал сюда -- хотя и искал здесь места, и забегал к Багаутову, и взбесился, когда тот помер; Багаутова он презирал как щепку. Он для меня сюда поехал, и приехал с Лизой..."

"А ожидал ли я сам, что он... зарежет меня?" Он решил, что да, ожидал, именно с той самой минуты, как увидел его в карете, за гробом Багаутова, "я чего-то как бы стал ожидать... но, разумеется, не этого, разумеется, не того, что зарежет!.."

"И неужели, неужели правда была всё то,-- восклицал он опять, вдруг подымая голову с подушки и раскрывая глаза,-- всё то, что этот... сумасшедший натолковал мне вчера о своей ко мне любви, когда задрожал у него подбородок и он стукал в грудь кулаком?
Совершенная правда! -- решал он, неустанно углубляясь и анализируя.-- Этот Квазимодо из Т. слишком достаточно был глуп и благороден для того, чтоб влюбиться в любовника своей жены, в которой он в двадцать лет ничего не приметил! Он уважал меня девять лет, чтил память мою и мои "изречения" запомнил,-- господи, а я-то не ведал ни о чем! Не мог он лгать вчера! Но любил ли он меня вчера, когда изъяснялся в любви и сказал: "поквитаемтесь"? Да, со злобы любил, эта любовь самая сильная...

А ведь могло быть, а ведь было наверно так, что я произвел на него колоссальное впечатление в Т., именно колоссальное и "отрадное", и именно с таким Шиллером в образе Квазимодо и могло это произойти! Он преувеличил меня во сто раз, потому что я слишком уж поразил его в его философском уединении... Любопытно бы знать, чем именно поразил? Право, может быть, свежими перчатками и умением их надевать. Квазимоды любят эстетику, ух любят! Перчаток слишком достаточно для иной благороднейшей души, да еще из "вечных мужей". Остальное они сами дополнят раз в тысячу и подерутся даже за вас, если вы того захотите. Средства-то обольщения мои как высоко он ставит! Может быть, именно средства обольщения и поразили его всего более. А крик-то его тогда: "Если уж и этот, так в кого же после этого верить!" После этакого крика зверем сделаешься!..

Гм! Он приехал сюда, чтоб "обняться со мной и заплакать", как он сам подлейшим образом выразился, то есть он ехал, чтоб зарезать меня, а думал, что едет "обняться и заплакать"... Он и Лизу привез. А что: если б я с ним заплакал, он, может, и в самом бы деле простил меня, потому что ужасно ему хотелось простить!.. Всё это обратилось при первом столкновении в пьяное ломание и в карикатуру и в гадкое бабье вытье об обиде. (Рога-то, рога-то над лбом себе сделал!) Для того и пьяный приходил, чтоб хоть ломаясь, да высказать; непьяный он бы не смог... А любил-таки поломаться, ух любил! Ух как был рад, когда заставил поцеловаться с собой! Только не знал тогда, чем он кончит: обнимется или зарежет? Вышло, конечно, что всего лучше и то и другое, вместе. Самое естественное решение! Да-с, природа не любит уродов и добивает их "естественными решеньями". Самый уродливый урод -- это урод с благородными чувствами: я это по собственному опыту знаю, Павел Павлович! Природа для урода не нежная мать, а мачеха. Природа родит урода, да вместо того чтоб пожалеть его, его ж и казнит,-- да и дельно. Объятия и слезы всепрощения даже и порядочным людям в наш век даром с рук не сходят, а не то что уж таким, как мы с вами, Павел Павлович!

Да, он был достаточно глуп, чтоб повезти меня и к невесте,-- господи! Невеста! Только у такого Квазимодо и могла зародиться мысль о "воскресении в новую жизнь" -- посредством невинности мадемуазель Захлебининой! Но вы не виноваты, Павел Павлович, не виноваты: вы урод, а потому и всё у вас должно быть уродливо -- и мечты и надежды ваши. Но хоть и урод, а усумнился же в мечте, почему и потребовалась высокая санкция Вельчанинова, с благоговением уважаемого. Надо было одобрение Вельчанинова, подтверждение от него, что мечта не мечта, а настоящая вещь. Он меня из благоговейного уважения ко мне повез и в благородство чувств моих веруя,-- веруя, может быть, что мы там под кустом обнимемся и заплачем, неподалеку от невинности. Да! должен же был, обязан же был, наконец, этот "вечный муж" хоть когда-нибудь да наказать себя за всё окончательно, и чтоб наказать себя, он и схватился за бритву,-- правда, нечаянно, но все-таки схватился! "Все-таки пырнул же ножом, все-таки ведь кончил же тем, что пырнул, в присутствии губернатора!" А кстати, была ли у него хоть какая-нибудь мысль в этом роде, когда он мне рассказывал свой анекдот про шафера? А было ли в самом деле что-нибудь тогда ночью, когда он вставал с постели и стоял среди комнаты? Гм. Нет, он в шутку тогда стоял. Он встал за своим делом, а как увидел, что я его струсил, он и не отвечал мне десять минут, потому что очень уж приятно было ему, что я струсил его... Тут-то, может быть, ему и в самом деле что-нибудь в первый раз померещилось, когда он стоял тогда в темноте...

А все-таки не забудь я вчера на столе эти бритвы -- ничего бы, пожалуй, и не было. Так ли? Так ли? Ведь избегал же он меня прежде, ведь не ходил же ко мне по две недели; ведь прятался же он от меня, меня жалеючи! Ведь выбрал же вначале Багаутова, а не меня! Ведь вскочил же ночью тарелки греть, думая сделать диверсию -- от ножа к умилению!.. И себя и меня спасти хотел -- гретыми тарелками!.."

И долго еще работала в этом роде больная голова этого бывшего "светского человека", пересыпая из пустого в порожнее, пока он успокоился. Он проснулся на другой день с тою же больною головою, но с совершенно новым и уже совершенно неожиданным ужасом.
Этот новый ужас происходил от непременного убеждения, в нем неожиданно укрепившегося, в том, что он, Вельчанинов (и светский человек), сегодня же сам, своей волей, кончит всё тем, что пойдет к Павлу Павловичу,-- зачем? для чего? -- ничего он этого не знал и с отвращением знать не хотел, а знал только то, что зачем-то потащится.

Сумасшествие это -- иначе он и назвать не мог -- развилось, однако же, до того, что получило, насколько можно, разумный вид и довольно законный предлог: ему еще как бы грезилось, что Павел Павлович воротится в свой номер, запрется накрепко и -- повесится, как тот казначей, про которого рассказывала Марья Сысоевна. Эта вчерашняя мечта перешла в нем мало-помалу в бессмысленное, но неотразимое убеждение. "Зачем этому дураку вешаться?" -- перебивал он себя поминутно. Ему вспоминались давнишние слова Лизы... "А впрочем, я на его месте, может, и повесился бы..." -- придумалось ему один раз.

Кончилось тем, что он, вместо того чтоб идти обедать, направился-таки к Павлу Павловичу. "Я только у Марьи Сысоевны спрошу",-- решил он. Но, еще не успев выйти на улицу, он вдруг остановился под воротами.

-- Неужели ж, неужели ж,-- вскрикнул он, побагровев от стыда,-- неужели ж я плетусь туда, чтоб "обняться и заплакать"? Неужели только этой бессмысленной мерзости недоставало ко всему сраму?

Но от "бессмысленной мерзости" спасло его провидение всех порядочных и приличных людей. Только что он вышел на улицу, с ним вдруг столкнулся Александр Лобов. Юноша был впопыхах и в волнении.

-- А я к вам! Приятель-то ваш, Павел Павлович, каково?

-- Повесился? -- дико пробормотал Вельчанинов.

-- Кто повесился? Зачем? -- вытаращил глаза Лобов.

-- Ничего... я так; продолжайте!

-- Фу, черт, какой, однако же, у вас смешной оборот мыслей! Совсем-таки не повесился (почему повесился?). Напротив -- уехал. Я только что сейчас его в вагон посадил и отправил. Фу, как он пьет, я вам скажу! Мы три бутылки выпили, Предпосылов тоже,-- но как он пьет, как он пьет! Песни пел в вагоне, об вас вспоминал, ручкой делал, кланяться вам велел. А подлец он, как вы думаете,-- а?

Молодой человек был действительно хмелен; раскрасневшееся лицо, блиставшие глаза и плохо слушавшийся язык сильно об этом свидетельствовали. Вельчанинов захохотал во всё горло:

-- Так они кончили-таки, наконец, брудершафтом! -- ха-ха! Обнялись и заплакали! Ах вы, Шиллеры-поэты!

-- Не ругайтесь, пожалуйста. Знаете, он там совсем отказался. Вчера там был и сегодня был. Нафискалил ужасно. Надю заперли,-- сидит в антресолях. Крик, слезы, но мы не уступим! Но как он пьет, я вам скажу, как он пьет! И знаете, какой он моветон, то есть не моветон, а как это?.. И всё про вас вспоминал, но какое сравнение с вами! Вы все-таки порядочный человек и в самом деле принадлежали когда-то к высшему обществу и только теперь принуждены уклониться,-- по бедности, что ли... Черт знает, я его плохо разобрал.

-- А, так это он вам в таких выражениях про меня рассказывал?

-- Он, он, не сердитесь. Быть гражданином -- лучше высшего общества. Я к тому, что в наш век в России не знаешь, кого уважать. Согласитесь, что это сильная болезнь века, когда не знаешь, кого уважать,-- не правда ли?

-- Правда, правда, что ж он?

-- Он? Кто? Ах, да! Почему он всё говорил "пятидесятилетний, но промотавшийся Вельчанинов"? почему "но промотавшийся", а не "и? промотавшийся"! Смеется, тысячу раз повторил. В вагон сел, песню запел и заплакал -- просто отвратительно; так даже жалко,-- спьяну. Ах, не люблю дураков! Нищим пустился деньги раскидывать, за упокой души Лизаветы -- жена, что ль, его?

-- Дочь.

-- Что это у вас рука?

-- Порезал.

-- Ничего, пройдет. Знаете, черт с ним, хорошо, что уехал, но бьюсь об заклад, что он там, куда приедет, тотчас же опять женится,-- не правда ли?

-- Да ведь и вы хотите жениться?

-- Я? Я другое дело,-- какой вы, право! Если вы пятидесятилетний, так уж он, наверно, шестидесятилетний; тут нужна логика, батюшка! И знаете, прежде, давно уже, я был чистый славянофил по убеждениям, но теперь мы ждем зари с запада... Ну, до свидания; хорошо, что столкнулся с вами не заходя; не зайду, не просите, некогда!..

И он бросился было бежать.

-- Ах, да что ж я,-- воротился он вдруг,-- ведь он меня с письмом к вам прислал! Вот письмо. Зачем вы не пришли провожать?

Вельчанинов воротился домой и распечатал адресованный на его имя конверт.

В конверте ни одной строчки не было от Павла Павловича, но находилось какое-то другое письмо. Вельчанинов узнал эту руку. Письмо было старое, на пожелтевшей от времени бумаге, с выцветшими чернилами, писанное лет десять назад к нему в Петербург, два месяца спустя после того, как он выехал тогда из Т. Но письмо это не пошло к нему; вместо него он получил тогда другое; это ясно было по смыслу пожелтевшего письма. В этом письме Наталья Васильевна, прощаясь с ним навеки -- точно так же как и в полученном тогда письме -- и признаваясь ему, что любит другого, не скрывала, однако же, о своей беременности. Напротив, в утешение ему сулила, что она найдет случай передать ему будущего ребенка, уверяла, что отныне у них другие обязанности, что дружба их теперь навеки закреплена,-- одним словом, логики было мало, но цель была всё та же: чтоб он избавил ее от любви своей. Она даже позволяла ему заехать в Т. через год -- взглянуть на дитя. Бог знает почему она раздумала и выслала другое письмо вместо этого.

Вельчанинов, читая, был бледен, но представил себе и Павла Павловича, нашедшего это письмо и читавшего его в первый раз перед раскрытым фамильным ящичком черного дерева с перламутровой инкрустацией.

"Должно быть, тоже побледнел, как мертвец,-- подумал он, заметив свое лицо нечаянно в зеркале,-- должно быть, читал, и закрывал глаза, и вдруг опять открывал в надежде, что письмо обратится в простую белую бумагу... Наверно, раза три повторил опыт!.."

XVII
Вечный муж

Прошло почти ровно два года после описанного нами приключения. Мы встречаем господина Вельчанинова в один прекрасный летний день в вагоне одной из вновь открывшихся наших железных дорог. Он ехал в Одессу, чтоб повидаться, для развлечения, с одним приятелем, а вместе с тем и по другому, тоже довольно приятному обстоятельству; через этого приятеля он надеялся уладить себе встречу с одною из чрезвычайно интересных женщин, с которою ему давно уже желалось познакомиться. Не вдаваясь в подробности, ограничимся лишь замечанием, что он сильно переродился, или, лучше сказать, исправился, в эти последние два года. От прежней ипохондрии почти и следов не осталось. От разных "вспоминаний" и тревог -- последствий болезни,-- начавших было осаждать его два года назад в Петербурге, во время неудававшегося процесса,-- уцелел в нем лишь некоторый потаенный стыд от сознания бывшего малодушия. Его вознаграждала отчасти уверенность, что этого уже больше не будет и что об этом никто и никогда не узнает. Правда, он тогда бросил общество, стал даже плохо одеваться, куда-то от всех спрятался,-- и это, конечно, было всеми замечено. Но он так скоро явился с повинною, а вместе с тем и с таким вновь возрожденным и самоуверенным видом, что "все" тотчас же ему простили его минутное отпадение; даже те из них, с которыми он перестал было кланяться, первые же и узнали его и протянули ему руку, и притом без всяких докучных вопросов,-- как будто он всё время был где-то далеко в отлучке по своим домашним делам, до которых никому из них нет дела, и только что сейчас воротился. Причиною всех этих выгодных и здравых перемен к лучшему был, разумеется, выигранный процесс. Вельчанинову досталось всего шестьдесят тысяч рублей,-- дело бесспорно невеликое, но для него очень важное: во-первых, он тотчас же почувствовал себя опять на твердой почве,-- стало быть, утолился нравственно; он знал теперь уже наверно, что этих последних денег своих не промотает "как дурак", как промотал свои первые два состояния, и что ему хватит на всю жизнь. "Как бы там ни трещало у них общественное здание и что бы они там ни трубили,-- думал он иногда, приглядываясь и прислушиваясь ко всему чудесному и невероятному, совершающемуся кругом него и по всей России,-- во что бы там ни перерождались люди и мысли, у меня все-таки всегда будет хоть этот тонкий и вкусный обед, за который я теперь сажусь, а стало быть, я ко всему приготовлен". Эта нежная до сладострастия мысль мало-помалу овладевала им совершенно и произвела в нем переворот даже физический, не говоря уже о нравственном: он смотрел теперь совсем другим человеком в сравнении с тем "хомяком", которого мы описывали за два года назад и с которым уже начинали случаться такие неприличные истории,-- смотрел весело, ясно, важно. Даже злокачественные морщинки, начинавшие скопляться около его глаз и на лбу, почти разгладились; даже цвет его лица изменился,-- он стал белее, румянее. В настоящую минуту он сидел на комфортном месте в вагоне первого класса, и в уме его наклевывалась одна милая мысль: на следующей станции предстояло разветвление пути, и шла новая дорога вправо. "Если б бросить, на минутку, прямую дорогу и увлечься вправо, то не более как через две станции можно бы было посетить еще одну знакомую даму, только что возвратившуюся из-за границы и находящуюся теперь в приятном для него, но весьма скучном для нее уездном уединении; а стало быть, являлась возможность употребить время не менее интересно, чем и в Одессе, тем более что и там не уйдет..." Но он всё еще колебался и не решался окончательно; он "ждал толчка". Между тем станция приближалась; толчок тоже не замедлил.

На этой станции поезд останавливался на сорок минут и предлагался обед пассажирам. У самого входа в залу для пассажиров первого и второго классов столпилось, как водится, множество нетерпеливой и торопившейся публики и,-- может быть, тоже как водится,-- произошел скандал. Одна дама, вышедшая из вагона второго класса и замечательно хорошенькая, но что-то уж слишком пышно разодетая для путешественницы, почти тащила обеими руками за собою улана, очень молоденького и красивого офицерика, который вырывался у нее из рук. Молоденький офицерик был сильно хмелен, а дама, по всей вероятности его старшая родственница, не отпускала его от себя, должно быть из опасения, что он прямо так и бросится к буфету с напитками. Между тем с уланом, в тесноте, столкнулся купчик, тоже закутивший, и даже до безобразия. Этот купчик застрял на станции второй уже день, пил и сыпал деньгами, окруженный разным товариществом, и всё не успевал попасть в поезд, чтоб отправиться далее. Вышла ссора, офицер кричал, купчик бранился, дама была в отчаянии и, увлекая улана от ссоры, восклицала ему умоляющим голосом: "Митенька! Митенька!" Купчику показалось это слишком уже скандальным; правда, и все смеялись, но купчик обиделся уже более за оскорбленную, как показалось ему почему-то, нравственность.

-- Вишь, "Митенька!" -- произнес он укорительно, передразнив тоненький голосок барыни.-- И в публике уже не стыдятся!

И подойдя качаясь к бросившейся на первый стул даме, успевшей усадить рядом с собой и улана, он презрительно осмотрел обоих и протянул нараспев:

-- Шлюха ты, шлюха, хвост отшлепала!

Дама взвизгнула и жалостно осматривалась, ожидая избавления. Ей и стыдно-то было, и боялась-то она, а к довершению всего офицер сорвался со стула и, завопив, ринулся было на купчика, но поскользнулся и шлепнулся назад на стул. Хохот кругом усиливался, а помочь никто и не думал; но помог Вельчанинов: он вдруг схватил купчика за шиворот и, повернув, оттолкнул его шагов на пять от испуганной женщины. Тем скандал и кончился; купчик был сильно опешен и толчком и внушительной фигурой Вельчанинова; его тотчас же увели товарищи. Осанистая физиономия изящно одетого барина возымела внушительное влияние и на насмешников: смех прекратился. Дама, краснея и чуть не со слезами, начала изливаться в уверениях о своей благодарности. Улан бормотал: "Балдарю, балдарю!" -- и хотел было протянуть Вельчанинову руку, но вместо того вдруг вздумал улечься на стульях и протянулся на них с ногами.

-- Митенька!-укоризненно простонала дама, всплеснув руками.

Вельчанинов был доволен и приключением и его обстановкой. Дама интересовала его; это была, как видно, богатенькая провинциалочка, хотя и пышно, но безвкусно одетая и с манерами несколько смешными,-- именно соединяла в себе всё, гарантирующее успех столичному фату при известных целях на женщину. Завязался разговор; дама горячо рассказывала и жаловалась на своего мужа, который "вдруг из вагона куда-то скрылся, и от этого всё и произошло, потому что он вечно, когда надо тут быть, куда-то и скроется..."

-- По надобности...-- пробормотал улан.

-- Ах, Митенька! -- всплеснула опять она руками.

"Ну достанется же мужу!" -- подумал Вельчанинов.

-- Как его зовут? я пойду и отыщу его,-- предложил он.

-- Пал Палыч,-- отозвался улан.

-- Вашего супруга зовут Павлом Павловичем? -- с любопытством спросил Вельчанинов, и вдруг знакомая ему лысая голова просунулась между ним и дамой. В одно мгновение представился ему сад у Захлебининых, невинные игры и докучливая лысая голова, беспрерывно просовывавшаяся между ним и Надеждой Федосеевной.

-- Вот вы, наконец! -- истерически вскричала супруга.

Это был сам Павел Павлович; в удивлении и страхе глядел он на Вельчанинова, оторопев перед ним, как перед привидением. Столбняк его был таков, что некоторое время он, по-видимому, не понимал ничего из того, что толковала ему раздражительной и быстрой скороговоркой оскорбленная супруга. Наконец, он вздрогнул и сообразил разом весь свой ужас: и свою вину, и о Митеньке, и об том, что этот "мсьё" -- дама почему-то так назвала Вельчанинова -- "был для нас ангелом-хранителем и спасителем, а вы -- вы вечно уйдете, когда вам надо тут быть..."

Вельчанинов вдруг захохотал.

-- Да ведь мы с ним друзья, друзья с дества! -- восклицал он удивленной даме, фамильярно и покровительственно обхватив правой рукой плечи улыбавшегося бледной улыбкой Павла Павловича.-- Не говорил он вам об Вельчанинове?

-- Нет, никогда не говорил,-- оторопела несколько супруга.

-- Так представьте же меня, вероломный друг, вашей супруге!

-- Это, Липочка, действительно господин Вельчанинов-с, вот-с...-- начал было и постыдно оборвался Павел Павлович. Супруга вспыхнула и злобно сверкнула на него глазами, очевидно за "Липочку".

-- И представьте, и не уведомил, что женился, и на свадьбу не позвал, но вы, Олимпиада...

-- Семеновна,-- подсказал Павел Павлович.

-- Семеновна! -- отозвался вдруг заснувший было улан.

-- Вы уж простите его, Олимпиада Семеновна, для меня, ради встречи друзей... Он -- добрый муж!

И Вельчанинов дружески хлопнул Павла Павловича по плечу.

-- Я, душенька, я только на минутку... отстал...-- начал было оправдываться Павел Павлович.

-- И бросили жену на позор! -- тотчас же подхватила Липочка.-- Когда надо, вас нет, где не надо -- вы тут...

-- Где не надо -- тут, где не надо... где не надо...-- поддакивал улан.

Липочка почти задыхалась от волнения; она и сама знала, что это нехорошо при Вельчанинове, и краснела, но не могла совладать.

-- Где не надо, вы слишком уж осторожны, слишком осторожны! -- вырвалось у ней.

-- Под кроватью... любовников ищет... под кроватью -- где не надо... где не надо...-- уже разгорячился вдруг и Митенька.

Но с Митенькой уже нечего было делать. Всё кончилось, впрочем, приятно; последовало полное знакомство. Павла Павловича услали за кофеем и за бульоном. Олимпиада Семеновна объяснила Вельчанинову, что они едут теперь из О., где служит ее муж, на два месяца в их деревню, что это недалеко, от этой станции всего сорок верст, что у них там прекрасный дом и сад, что к ним приедут гости, что у них есть и соседи, и если б Алексей Иванович был так добр и захотел их посетить "в их уединении", то она бы встретила его "как ангела-хранителя", потому что она не может вспомнить без ужасу, что бы было, если б... и так далее, и так далее,-- одним словом, "как ангела-хранителя..."

-- И спасителя, и спасителя,-- с жаром настаивал улан.

Вельчанинов вежливо поблагодарил и ответил, что он всегда готов, что он совершенно праздный и незанятой человек и что приглашение Олимпиады Семеновны ему слишком лестно. Затем тотчас же завел веселенький разговор, в который удачно вставил два или три комплимента. Липочка покраснела от удовольствия и, только что воротился Павел Павлович, восторженно объявила ему, что Алексей Иванович так добр, что принял ее приглашение прогостить у них в деревне весь месяц и обещался приехать через неделю. Павел Павлович улыбнулся потерянно и промолчал. Олимпиада Семеновна вскинула на него плечиками и возвела глаза к небу. Наконец, расстались: еще раз благодарность, опять "ангел-хранитель", опять "Митенька", и Павел Павлович увел наконец усаживать супругу и улана в вагон. Вельчанинов закурил сигару и стал прохаживаться по галерее перед воксалом; он знал, что Павел Павлович сейчас опять прибежит к нему поговорить до звонка. Так и случилось. Павел Павлович немедленно явился перед ним с тревожным вопросом в глазах и во всей физиономии. Вельчанинов засмеялся: "дружески" взял его за локоть и, притянув к ближайшей скамейке, сел и усадил его с собою рядом. Сам он молчал; ему хотелось, чтоб заговорил Павел Павлович первый.

-- Так вы к нам-с? -- пролепетал тот, совершенно откровенно приступая к делу.

-- Так я и знал! Не переменился нисколько! -- расхохотался Вельчанинов.-- Ну неужели же вы,-- хлопнул он его опять по плечу,-- неужели же вы хоть минуту могли подумать серьезно, что я в самом деле могу к вам приехать в гости, да еще на месяц -- ха-ха!

Павел Павлович весь так и встрепенулся.

-- Так вы -- не приедете-с! -- вскричал он, нисколько не скрывая своей радости.

-- Не приеду, не приеду! -- самодовольно смеялся Вельчанинов. Впрочем, он и сам не понимал, почему ему так уж особенно смешно, но чем дальше, тем ему становилось смешнее.

-- Неужели... неужели вы в самом деле говорите-с? -- И, сказав это, Павел Павлович даже привскочил с места, в трепетном ожидании.

-- Да, уж сказал, что не приеду,-- ну чудак же вы человек!

-- Как же мне... если так-с, как же сказать-то Олимпиаде Семеновне, когда вы через неделю не пожалуете, а она будет ждать-с?

-- Экая трудность! Скажите, что я ногу сломал или в этом роде.

-- Не поверят-с,-- жалостным голоском протянул Павел Павлович.

-- И вам достанется? -- всё смеялся Вельчанинов.-- Но я замечаю, мой бедный друг, что вы-таки трепещете перед вашей прекрасной супругой,-- а?

Павел Павлович попробовал улыбнуться, но не вышло. Что Вельчанинов отказывался приехать -- это, конечно, было хорошо, но что он фамильярничает насчет супруги -- это было уже дурно. Павел Павлович покоробился; Вельчанинов это заметил. Между тем прозвонил уже второй звонок; в отдалении послышался тонкий голосок из вагона, тревожно вызывавший Павла Павловича. Тот засуетился на месте, но не побежал на призыв, видимо ожидая еще чего-то от Вельчанинова,-- конечно, еще раз заверения, что он к ним не приедет.

-- Как бывшая фамилия вашей супруги? -- осведомился Вельчанинов, как бы не замечая совсем тревоги Павла Павловича.

-- У нашего благочинного взял-с,-- ответил тот, в смятении посматривая на вагоны и прислушиваясь.

-- А, понимаю, за красоту.

Павел Павлович опять покоробился.

-- А кто же у вас этот Митенька?

-- А это так-с; дальний наш родственник один, то есть мой-с, сын двоюродной моей сестры, покойницы-с, Голубчиков-с, за непорядки разжаловали, а теперь опять произведен; мы его и экипировали... Несчастный молодой человек-с...

"Ну так-так, всё в порядке; полная обстановка!" -- подумал Вельчанинов.

-- Павел Павлович! -- раздался опять отдаленный призыв из вагона и уже с слишком раздражительной ноткой в голосе.

-- Пал Палыч! -- послышался другой, сиплый, голос. Павел Павлович опять засуетился и заметался, но Вельчанинов крепко прихватил его за локоть и остановил.

-- А хотите, я сейчас пойду и расскажу вашей супруге, как вы меня зарезать хотели,-- а?

-- Что вы, что вы-с! -- испугался ужасно Павел Павлович.-- Да боже вас сохрани-с.

-- Павел Павлович! Павел Павлович! -- послышались опять голоса.

-- Ну уж ступайте! -- выпустил его наконец Вельчанинов, продолжая благодушно смеяться.

-- Так не приедете-с? -- чуть не в отчаянии в последний раз шептал Павел Павлович и даже руки сложил перед ним, как в старину, ладошками.

-- Да клянусь же вам, не приеду! Бегите, беда ведь будет!

И он размашисто протянул ему руку,-- протянул и вздрогнул: Павел Павлович не взял руки, даже отдернул свою.

Раздался третий звонок.

В одно мгновение произошло что-то странное с обоими; оба точно преобразились. Что-то как бы дрогнуло и вдруг порвалось в Вельчанинове, еще только за минуту так смеявшемся. Он крепко и яростно схватил Павла Павловича за плечо.

-- Уж если я, я протягиваю вам вот эту руку,-- показал он ему ладонь своей левой руки, на которой явственно остался крупный шрам от пореза,-- так уж вы-то могли бы взять ее! -- прошептал он дрожавшими и побледневшими губами.

Павел Павлович тоже побледнел, и у него тоже губы дрогнули. Какие-то конвульсии вдруг пробежали по лицу его.

-- А Лиза-то-с? -- пролепетал он быстрым шепотом,-- и вдруг запрыгали его губы, щеки и подбородок, и слезы хлынули из глаз. Вельчанинов стоял перед ним как столб.

-- Павел Павлович! Павел Павлович! -- вопили из вагона, точно там кого резали,-- и вдруг раздался свисток.

Павел Павлович очнулся, всплеснул руками и бросился бежать сломя голову; поезд уже тронулся, но он как-то успел уцепиться и вскочил-таки в свой вагон на лету. Вельчанинов остался на станции и только к вечеру отправился в дорогу, дождавшись нового поезда и по прежнему пути. Вправо, к уездной знакомке, он не поехал,-- слишком уж был не в духе. И как жалел потом!

Глава I

Наконец я возвратился из моей двухнедельной отлучки. Наши уже три дня как были в Рулетенбурге. Я думал, что они и бог знает как ждут меня, однако ж ошибся. Генерал смотрел чрезвычайно независимо, поговорил со мной свысока и отослал меня к сестре. Было ясно, что они где-нибудь перехватили денег. Мне показалось даже, что генералу несколько совестно глядеть на меня. Марья Филипповна была в чрезвычайных хлопотах и поговорила со мною слегка; деньги, однако ж, приняла, сосчитала и выслушала весь мой рапорт. К обеду ждали Мезенцова, французика и еще какого-то англичанина: как водится, деньги есть, так тотчас и званый обед, по-московски. Полина Александровна, увидев меня, спросила, что я так долго? и, не дождавшись ответа, ушла куда-то. Разумеется, она сделала это нарочно. Нам, однако ж, надо объясниться. Много накопилось.

Мне отвели маленькую комнатку, в четвертом этаже отеля. Здесь известно, что я принадлежу к свите генерала. По всему видно, что они успели-таки дать себя знать. Генерала считают здесь все богатейшим русским вельможей. Еще до обеда он успел, между другими поручениями, дать мне два тысячефранковых билета разменять. Я разменял их в конторе отеля. Теперь на нас будут смотреть, как на миллионеров, по крайней мере целую неделю. Я хотел было взять Мишу и Надю и пойти с ними гулять, но с лестницы меня позвали к генералу; ему заблагорассудилось осведомиться, куда я их поведу. Этот человек решительно не может смотреть мне прямо в глаза; он бы и очень хотел, но я каждый раз отвечаю ему таким пристальным, то есть непочтительным взглядом, что он как будто конфузится. В весьма напыщенной речи, насаживая одну фразу на другую и наконец совсем запутавшись, он дал мне понять, чтоб я гулял с детьми где-нибудь, подальше от воксала, в парке. Наконец он рассердился совсем и круто прибавил:

-- А то вы, пожалуй, их в воксал, на рулетку, поведете. Вы меня извините, -- прибавил он, -- но я знаю, вы еще довольно легкомысленны и способны, пожалуй, играть. Во всяком случае, хоть я и не ментор ваш, да и роли такой на себя брать не желаю, но по крайней мере имею право пожелать, чтобы вы, так сказать, меня-то не окомпрометировали...

-- Да ведь у меня и денег нет, -- отвечал я спокойно; -- чтобы проиграться, нужно их иметь.

-- Вы их немедленно получите, -- ответил генерал, покраснев немного, порылся у себя в бюро, справился в книжке, и оказалось, что за ним моих денег около ста двадцати рублей.

-- Как же мы сосчитаемся, -- заговорил он, -- надо переводить на талеры. Да вот возьмите сто талеров, круглым счетом, -- остальное, конечно, не пропадет.

Я молча взял деньги.

-- Вы, пожалуйста, не обижайтесь моими словами, вы так обидчивы... Если я вам заметил, то я, так сказать, вас предостерег и уж, конечно, имею на то некоторое право...

Возвращаясь пред обедом с детьми домой, я встретил целую кавалькаду. Наши ездили осматривать какие-то развалины. Две превосходные коляски, великолепные лошади! Mademoiselle Blanche в одной коляске с Марьей Филипповной и Полиной; французик, англичанин и наш генерал верхами. Прохожие останавливались и смотрели; эффект был произведен; только генералу несдобровать. Я рассчитал, что с четырьмя тысячами франков, которые я привез, да прибавив сюда то, что они, очевидно, успели перехватить, у них теперь есть семь или восемь тысяч франков; этого слишком мало для mademoiselle Blanche.

Mademoiselle Blanche стоит тоже в нашем отеле, вместе с матерью; где-то тут же и наш французик. Лакеи называют его "monsieur le comte"(господин граф (франц.)., мать mademoiselle Blanche называется "madame la comtesse"(госпожа графиня (франц.) что ж, может быть, и в самом деле они comte et comtesse.

Я так и знал, что monsieur le comte меня не узнает, когда мы соединимся за обедом. Генерал, конечно, и не подумал бы нас знакомить или хоть меня ему отрекомендовать; а monsieur le comte сам бывал в России и знает, как невелика птица -- то, что они называют outchitel. Он, впрочем, меня очень хорошо знает. Но, признаться, я и к обеду-то явился непрошеным; кажется, генерал позабыл распорядиться, а то бы, наверно, послал меня обедать за table d'hôt'ом (табльдот -- общий стол (франц.). Я явился сам, так что генерал посмотрел на меня с неудовольствием. Добрая Марья Филипповна тотчас же указала мне место; но встреча с мистером Астлеем меня выручила, и я поневоле оказался принадлежащим к их обществу.

Этого странного англичанина я встретил сначала в Пруссии, в вагоне, где мы сидели друг против друга, когда я догонял наших; потом я столкнулся с ним, въезжая во Францию, наконец -- в Швейцарии; в течение этих двух недель -- два раза, и вот теперь я вдруг встретил его уже в Рулетенбурге. Я никогда в жизни не встречал человека более застенчивого; он застенчив до глупости и сам, конечно, знает об этом, потому что он вовсе не глуп. Впрочем, он очень милый и тихий. Я заставил его разговориться при первой встрече в Пруссии. Он объявил мне, что был нынешним летом на Норд-Капе и что весьма хотелось ему быть на Нижегородской ярмарке. Не знаю, как он познакомился с генералом; мне кажется, что он беспредельно влюблен в Полину. Когда она вошла, он вспыхнул, как зарево. Он был очень рад, что за столом я сел с ним рядом, и, кажется, уже считает меня своим закадычным другом.

За столом французик тонировал необыкновенно; он со всеми небрежен и важен. А в Москве, я помню, пускал мыльные пузыри. Он ужасно много говорил о финансах и о русской политике. Генерал иногда осмеливался противоречить, но скромно, единственно настолько, чтобы не уронить окончательно своей важности.

Я был в странном настроении духа; разумеется, я еще до половины обеда успел задать себе мой обыкновенный и всегдашний вопрос: зачем я валандаюсь с этим генералом и давным-давно не отхожу от них? Изредка я взглядывал на Полину Александровну; она совершенно не примечала меня. Кончилось тем, что я разозлился и решился грубить.

Началось тем, что я вдруг, ни с того ни с сего, громко и без спросу ввязался в чужой разговор. Мне, главное, хотелось поругаться с французиком. Я оборотился к генералу и вдруг совершенно громко и отчетливо, и, кажется, перебив его, заметил, что нынешним летом русским почти совсем нельзя обедать в отелях за табльдотами. Генерал устремил на меня удивленный взгляд.

-- Если вы человек себя уважающий, -- пустился я далее, -- то непременно напроситесь на ругательства и должны выносить чрезвычайные щелчки. В Париже и на Рейне, даже в Швейцарии, за табльдотами так много полячишек и им сочувствующих французиков, что нет возможности вымолвить слова, если вы только русский.

Я проговорил это по-французски. Генерал смотрел на меня в недоумении, не зная, рассердиться ли ему или только удивиться, что я так забылся.

-- Значит, вас кто-нибудь и где-нибудь проучил, -- сказал французик небрежно и презрительно.

-- Я в Париже сначала поругался с одним поляком, -- ответил я, -- потом с одним французским офицером, который поляка поддерживал. А затем уж часть французов перешла на мою сторону, когда я им рассказал, как я хотел плюнуть в кофе монсиньора.

-- Плюнуть? -- спросил генерал с важным недоумением и даже осматриваясь. Французик оглядывал меня недоверчиво.

-- Точно так-с, -- отвечал я. -- Так как я целых два дня был убежден, что придется, может быть, отправиться по нашему делу на минутку в Рим, то и пошел в канцелярию посольства святейшего отца в Париже, чтоб визировать паспорт. Там меня встретил аббатик, лет пятидесяти, сухой и с морозом в физиономии, и, выслушав меня вежливо, но чрезвычайно сухо, просил подождать. Я хоть и спешил, но, конечно, сел ждать, вынул "Opinion nationale" ("Народное мнение" (франц.) и стал читать страшнейшее ругательство против России. Между тем я слышал, как чрез соседнюю комнату кто-то прошел к монсиньору; я видел, как мой аббат раскланивался. Я обратился к нему с прежнею просьбою; он еще суше попросил меня опять подождать. Немного спустя вошел кто-то еще незнакомый, но за делом, -- какой-то австриец, его выслушали и тотчас же проводили наверх.

Тогда мне стало очень досадно; я встал, подошел к аббату и сказал ему решительно, что так как монсиньор принимает, то может кончить и со мною. Вдруг аббат отшатнулся от меня с необычайным удивлением. Ему просто непонятно стало, каким это образом смеет ничтожный русский равнять себя с гостями монсиньора? Самым нахальным тоном, как бы радуясь, что может меня оскорбить, обмерил он меня с ног до головы и вскричал: "Так неужели ж вы думаете, что монсиньор бросит для вас свой кофе?" Тогда и я закричал, но еще сильнее его: "Так знайте ж, что мне наплевать на кофе вашего монсиньора! Если вы сию же минуту не кончите с моим паспортом, то я пойду к нему самому".

"Как! в то же время, когда у него сидит кардинал!" -- закричал аббатик, с ужасом от меня отстраняясь, бросился к дверям и расставил крестом руки, показывая вид, что скорее умрет, чем меня пропустит.

Тогда я ответил ему, что я еретик и варвар, "que je suis hérétique et barbare", и что мне все эти архиепископы, кардиналы, монсиньоры и проч., и проч. -- всё равно. Одним словом, я показал вид, что не отстану. Аббат поглядел на меня с бесконечною злобою, потом вырвал мой паспорт и унес его наверх. Чрез минуту он был уже визирован. Вот-с, не угодно ли посмотреть? -- Я вынул паспорт и показал римскую визу.

-- Вы это, однако же, -- начал было генерал...

-- Вас спасло, что вы объявили себя варваром и еретиком, -- заметил, усмехаясь, французик. -- "Cela n'était pas si bête" (Это было не так глупо (франц.)

-- Так неужели смотреть на наших русских? Они сидят здесь -- пикнуть не смеют и готовы, пожалуй, отречься от того, что они русские. По крайней мере в Париже в моем отеле со мною стали обращаться гораздо внимательнее, когда я всем рассказал о моей драке с аббатом. Толстый польский пан, самый враждебный ко мне человек за табльдотом, стушевался на второй план. Французы даже перенесли, когда я рассказал, что года два тому назад видел человека, в которого французский егерь в двенадцатом году выстрелил -- единственно только для того, чтоб разрядить ружье. Этот человек был тогда еще десятилетним ребенком, и семейство его не успело выехать из Москвы.

-- Этого быть не может, -- вскипел французик, -- французский солдат не станет стрелять в ребенка!

-- Между тем это было, -- отвечал я. -- Это мне рассказал почтенный отставной капитан, и я сам видел шрам на его щеке от пули.

Француз начал говорить много и скоро. Генерал стал было его поддерживать, но я рекомендовал ему прочесть хоть, например, отрывки из "Записок" генерала Перовского, бывшего в двенадцатом году в плену у французов. Наконец, Марья Филипповна о чем-то заговорила, чтоб перебить разговор. Генерал был очень недоволен мною, потому что мы с французом уже почти начали кричать. Но мистеру Астлею мой спор с французом, кажется, очень понравился; вставая из-за стола, он предложил мне выпить с ним. рюмку вина. Вечером, как и следовало, мне удалось с четверть часа поговорить с Полиной Александровной. Разговор наш состоялся на прогулке. Все пошли в парк к воксалу. Полина села на скамейку против фонтана, а Наденьку пустила играть недалеко от себя с детьми. Я тоже отпустил к фонтану Мишу, и мы остались наконец одни.

Сначала начали, разумеется, о делах. Полина просто рассердилась, когда я передал ей всего только семьсот гульденов. Она была уверена, что я ей привезу из Парижа, под залог ее бриллиантов, по крайней мере две тысячи гульденов или даже более.

-- Мне во что бы ни стало нужны деньги, -- сказала она, -- и их надо добыть; иначе я просто погибла.

Я стал расспрашивать о том, что сделалось в мое отсутствие.

-- Больше ничего, что получены из Петербурга два известия: сначала, что бабушке очень плохо, а через два дня, что, кажется, она уже умерла. Это известие от Тимофея Петровича, -- прибавила Полина, -- а он человек точный. Ждем последнего, окончательного известия.

-- Итак, здесь все в ожидании? -- спросил я.

-- Конечно: все и всё; целые полгода на одно это только и надеялись.

-- И вы надеетесь? -- спросил я.

-- Ведь я ей вовсе не родня, я только генералова падчерица. Но я знаю наверно, что она обо мне вспомнит в завещании.

-- Мне кажется, вам очень много достанется, -- сказал я утвердительно.

-- Да, она меня любила; но почему вам это кажется?

-- Скажите, -- отвечал я вопросом, -- наш маркиз, кажется, тоже посвящен во все семейные тайны?

-- А вы сами к чему об этом интересуетесь? -- спросила Полина, поглядев на меня сурово и сухо.

-- Еще бы; если не ошибаюсь, генерал успел уже занять у него денег.

-- Вы очень верно угадываете.

-- Ну, так дал ли бы он денег, если бы не знал про бабуленьку? Заметили ли вы, за столом: он раза три, что-то говоря о бабушке, назвал ее бабуленькой: "la baboulinka". Какие короткие и какие дружественные отношения!

-- Да, вы правы. Как только он узнает, что и мне что-нибудь по завещанию досталось, то тотчас же ко мне и посватается. Это, что ли, вам хотелось узнать?

-- Еще только посватается? Я думал, что он давно сватается.

-- Вы отлично хорошо знаете, что нет! -- с сердцем сказала Полина. -- Где вы встретили этого англичанина? -- прибавила она после минутного молчания.

-- Я так и знал, что вы о нем сейчас спросите. Я рассказал ей о прежних моих встречах с мистером Астлеем по дороге.

-- Он застенчив и влюбчив и уж, конечно, влюблен в вас?

-- Да, он влюблен в меня, -- отвечала Полина.

-- И уж, конечно, он в десять раз богаче француза. Что, у француза действительно есть что-нибудь? Не подвержено это сомнению?

-- Не подвержено. У него есть какой-то château (замок (франц.). Мне еще вчера генерал говорил об этом решительно. Ну что, довольно с вас?

-- Я бы, на вашем месте, непременно вышла замуж за англичанина.

-- Почему? -- спросила Полина.

-- Француз красивее, но он подлее; а англичанин, сверх того, что честен, еще в десять раз богаче, -- отрезал я.

-- Да; но зато француз -- маркиз и умнее, -- ответила она наиспокойнейшим образом.

-- Да верно ли? -- продолжал я по-прежнему.

-- Совершенно так.

Полине ужасно не нравились мои вопросы, и я видел, что ей хотелось разозлить меня тоном и дикостию своего ответа; я об этом ей тотчас же сказал.

-- Что ж, меня действительно развлекает, как вы беситесь. Уж за одно то, что я позволяю вам делать такие вопросы и догадки, следует вам расплатиться.

-- Я действительно считаю себя вправе делать вам всякие вопросы, -- отвечал я спокойно, -- именно потому, что готов как угодно за них расплатиться, и свою жизнь считаю теперь ни во что.

Полина захохотала:

-- Вы мне в последний раз, на Шлангенберге, сказали, что готовы по первому моему слову броситься вниз головою, а там, кажется, до тысячи футов. Я когда-нибудь произнесу это слово единственно затем, чтоб посмотреть, как вы будете расплачиваться, и уж будьте уверены, что выдержу характер. Вы мне ненавистны, -- именно тем, что я так много вам позволила, и еще ненавистнее тем, что так мне нужны. Но покамест вы мне нужны -- мне надо вас беречь.

Она стала вставать. Она говорила с раздражением. В последнее время она всегда кончала со мною разговор со злобою и раздражением, с настоящею злобою.

-- Позвольте вас спросить, что такое mademoiselle Blanche? -- спросил я, не желая отпустить ее без объяснения.

-- Вы сами знаете, что такое mademoiselle Blanche. Больше ничего с тех пор не прибавилось. Mademoiselle Blanche, наверно, будет генеральшей, -- разумеется, если слух о кончине бабушки подтвердится, потому что и mademoiselle Blanche, и ее матушка, и троюродный cousin маркиз -- все очень хорошо знают, что мы разорились.

-- А генерал влюблен окончательно?

-- Теперь не в этом дело. Слушайте и запомните: возьмите эти семьсот флоринов и ступайте играть, выиграйте мне на рулетке сколько можете больше; мне деньги во что бы ни стало теперь нужны.

Сказав это, она кликнула Наденьку и пошла к воксалу, где и присоединилась ко всей нашей компании. Я же свернул на первую попавшуюся дорожку влево, обдумывая и удивляясь. Меня точно в голову ударило после приказания идти на рулетку. Странное дело: мне было о чем раздуматься, а между тем я весь погрузился в анализ ощущений моих чувств к Полине. Право, мне было легче в эти две недели отсутствия, чем теперь, в день возвращения, хотя я, в дороге, и тосковал как сумасшедший, метался как угорелый, и даже во сне поминутно видел ее пред собою. Раз (это было в Швейцарии), заснув в вагоне, я, кажется, заговорил вслух с Полиной, чем рассмешил всех сидевших со мной проезжих. И еще раз теперь я задал себе вопрос: люблю ли я ее? И еще раз не сумел на него ответить, то есть, лучше сказать, я опять, в сотый раз, ответил себе, что я ее ненавижу. Да, она была мне ненавистна. Бывали минуты (а именно каждый раз при конце наших разговоров), что я отдал бы полжизни, чтоб задушить ее! Клянусь, если б возможно было медленно погрузить в ее грудь острый нож, то я, мне кажется, схватился бы за него с наслаждением. А между тем, клянусь всем, что есть святого, если бы на Шлангенберге, на модном пуанте, она действительно сказала мне: "бросьтесь вниз", то я бы тотчас же бросился, и даже с наслаждением. Я знал это. Так или эдак, но это должно было разрешиться. Всё это она удивительно понимает, и мысль о том, что я вполне верно и отчетливо сознаю всю ее недоступность для меня, всю невозможность исполнения моих фантазий, -- эта мысль, я уверен, доставляет ей чрезвычайное наслаждение; иначе могла ли бы она, осторожная и умная, быть со мною в таких короткостях и откровенностях? Мне кажется, она до сих пор смотрела на меня как та древняя императрица, которая стала раздеваться при своем невольнике, считая его не за человека. Да, она много раз считала меня не за человека...

Однако ж у меня было ее поручение -- выиграть на рулетке во что бы ни стало. Мне некогда было раздумывать: для чего и как скоро надо выиграть и какие новые соображения родились в этой вечно рассчитывающей голове? К тому же в эти две недели, очевидно, прибавилась бездна новых фактов, об которых я еще не имел понятия. Всё это надо было угадать, во всё проникнуть, и как можно скорее. Но покамест теперь было некогда: надо было отправляться на рулетку.

Глава II

Признаюсь, мне это было неприятно; я хоть и решил, что буду играть, но вовсе не располагал начинать для других. Это даже сбивало меня несколько с толку, и в игорные залы я вошел с предосадным чувством. Мне там, с первого взгляда, всё не понравилось. Терпеть я не могу этой лакейщины в фельетонах целого света и преимущественно в наших русских газетах, где почти каждую весну наши фельетонисты рассказывают о двух вещах: во-первых, о необыкновенном великолепии и роскоши игорных зал в рулеточных городах на Рейне, а во-вторых, о грудах золота, которые будто бы лежат на столах. Ведь не платят же им за это; это так просто рассказывается из бескорыстной угодливости. Никакого великолепия нет в этих дрянных залах, а золота не только нет грудами на столах, но и чуть-чуть-то едва ли бывает. Конечно, кой-когда, в продолжение сезона, появится вдруг какой-нибудь чудак, или англичанин, или азиат какой-нибудь, турок, как нынешним летом, и вдруг проиграет или выиграет очень много; остальные же все играют на мелкие гульдены, и средним числом на столе всегда лежит очень мало денег. Как только я вошел в игорную залу (в первый раз в жизни), я некоторое время еще не решался играть. К тому же теснила толпа. Но если б я был и один, то и тогда бы, я думаю, скорее ушел, а не начал играть. Признаюсь, у меня стукало сердце, и я был не хладнокровен; я наверное знал и давно уже решил, что из Рулетенбурга так не выеду; что-нибудь непременно произойдет в моей судьбе радикальное и окончательное. Так надо, и так будет. Как это ни смешно, что я так много жду для себя от рулетки, но мне кажется, еще смешнее рутинное мнение, всеми признанное, что глупо и нелепо ожидать чего-нибудь от игры. И почему игра хуже какого бы то ни было способа добывания денег, например, хоть торговли? Оно правда, что выигрывает из сотни один. Но -- какое мне до того дело?

Во всяком случае, я определил сначала присмотреться и не начинать ничего серьезного в этот вечер. В этот вечер, если б что и случилось, то случилось бы нечаянно и слегка, -- и я так и положил. К тому же надо было и самую игру изучить; потому что, несмотря на тысячи описаний рулетки, которые я читал всегда с такою жадностию, я решительно ничего не понимал в ее устройстве до тех пор, пока сам не увидел.

Во-первых, мне всё показалось так грязно -- как-то нравственно скверно и грязно. Я отнюдь не говорю про эти жадные и беспокойные лица, которые десятками, даже сотнями, обступают игорные столы. Я решительно не вижу ничего грязного в желании выиграть поскорее и побольше; мне всегда казалось очень глупою мысль одного отъевшегося и обеспеченного моралиста, который на чье-то оправдание, что "ведь играют по маленькой", -- отвечал: тем хуже, потому что мелкая корысть. Точно: мелкая корысть и крупная корысть -- не всё равно. Это дело пропорциональное. Что для Ротшильда мелко, то для меня очень богато, а насчет наживы и выигрыша, так люди и не на рулетке, а и везде только и делают, что друг у друга что-нибудь отбивают или выигрывают. Гадки ли вообще нажива и барыш -- это другой вопрос. Но здесь я его не решаю. Так как я и сам был в высшей степени одержан желанием выигрыша, то вся эта корысть и вся эта корыстная грязь, если хотите, была мне, при входе в залу, как-то сподручнее, родственнее. Самое милое дело, когда друг друга не церемонятся, а действуют открыто и нараспашку. Да и к чему самого себя обманывать? Самое пустое и нерасчетливое занятие! Особенно некрасиво, на первый взгляд, во всей этой рулеточной сволочи было то уважение к занятию, та серьезность и даже почтительность, с которыми все обступали столы. Вот почему здесь резко различено, какая игра называется mauvais genr'ом  (дурным тоном (франц.) и какая позволительна порядочному человеку. Есть две игры, одна -- джентльменская, а другая плебейская, корыстная, игра всякой сволочи. Здесь это строго различено и -- как это различие, в сущности, подло! Джентльмен, например, может поставить пять или десять луидоров, редко более, впрочем, может поставить и тысячу франков, если очень богат, но собственно для одной игры, для одной только забавы, собственно для того, чтобы посмотреть на процесс выигрыша или проигрыша; но отнюдь не должен интересоваться своим выигрышем. Выиграв, он может, например, вслух засмеяться, сделать кому-нибудь из окружающих свое замечание, даже может поставить еще раз и еще раз удвоить, но единственно только из любопытства, для наблюдения над шансами, для вычислений, а не из плебейского желания выиграть. Одним словом, на все эти игорные столы, рулетки и trénte et quarante (тридцать и сорок (франц.) он должен смотреть не иначе, как на забаву, устроенную единственно для его удовольствия. Корысти и ловушки, на которых основан и устроен банк, он должен даже и не подозревать. Очень и очень недурно было бы даже, если б ему, например, показалось, что и все эти остальные игроки, вся эта дрянь, дрожащая над гульденом, -- совершенно такие же богачи и джентльмены, как и он сам, и играют единственно для одного только развлечения и забавы. Это совершенное незнание действительности и невинный взгляд на людей были бы, конечно, чрезвычайно аристократичными. Я видел, как многие маменьки выдвигали вперед невинных и изящных, пятнадцати-- и шестнадцатилетних мисс, своих дочек, и, давши им несколько золотых монет, учили их, как играть. Барышня выигрывала или проигрывала, непременно улыбалась и отходила очень довольная. Наш генерал солидно и важно подошел к столу; лакей бросился было подать ему стул, но он не заметил лакея; очень долго вынимал кошелек, очень долго вынимал из кошелька триста франков золотом, поставил их на черную и выиграл. Он не взял выигрыша и оставил его на столе. Вышла опять черная; он и на этот раз не взял, и когда в третий раз вышла красная, то потерял разом тысячу двести франков. Он отошел с улыбкою и выдержал характер. Я убежден, что кошки у него скребли на сердце, и будь ставка вдвое или втрое больше -- он не выдержал бы характера и выказал бы волнение. Впрочем, при мне один француз выиграл и потом проиграл тысяч до тридцати франков весело и без всякого волнения. Настоящий джентльмен, если бы проиграл и всё свое состояние, не должен волноваться. Деньги до того должны быть ниже джентльменства, что почти не стоит об них заботиться. Конечно, весьма аристократично совсем бы не замечать всю эту грязь всей этой сволочи и всей обстановки. Однако же иногда не менее аристократичен и обратный прием, замечать, то есть присматриваться, даже рассматривать, например хоть в лорнет, всю эту сволочь: но не иначе, как принимая всю эту толпу и всю эту грязь за своего рода развлечение, как бы за представление, устроенное для джентльменской забавы. Можно самому тесниться в этой толпе, но смотреть кругом с совершенным убеждением, что собственно вы сами наблюдатель и уж нисколько не принадлежите к ее составу. Впрочем, и очень пристально наблюдать опять-таки не следует: опять уже это будет не по-джентльменски, потому что это во всяком случае зрелище не стоит большого и слишком пристального наблюдения. Да и вообще мало, зрелищ, достойных слишком пристального наблюдения для джентльмена. А между тем мне лично показалось, что всё это и очень стоит весьма пристального наблюдения, особенно для того, кто пришел не для одного наблюдения, а сам искренно и добросовестно причисляет себя ко всей этой сволочи. Что же касается до моих сокровеннейших нравственных убеждений, то в настоящих рассуждениях моих им, конечно, нет места. Пусть уж это будет так; говорю для очистки совести. Но вот что я замечу: что во всё последнее время мне как-то ужасно противно было прикидывать поступки и мысли мои к какой бы то ни было нравственной мерке. Другое управляло мною...

Сволочь действительно играет очень грязно. Я даже не прочь от мысли, что тут у стола происходит много самого обыкновенного воровства. Круперам, которые сидят по концам стола, смотрят за ставками и рассчитываются, ужасно много работы, Вот еще сволочь-то! это большею частью французы. Впрочем, я здесь наблюдаю и замечаю вовсе не для того, чтобы описывать рулетку; я приноравливаюсь для себя, чтобы знать, как себя вести на будущее время. Я заметил, например, что нет ничего обыкновеннее, когда из-за стола протягивается вдруг чья-нибудь рука и берет себе то, что вы выиграли. Начинается спор, нередко крик, и -- прошу покорно доказать, сыскать свидетелей, что ставка ваша!

Сначала вся эта штука была для меня тарабарскою грамотою; я только догадывался и различал кое-как, что ставки бывают на числа, на чет и нечет и на цвета. Из денег Полины Александровны я в этот вечер решился попытать сто гульденов. Мысль, что я приступаю к игре не для себя, как-то сбивала меня с толку. Ощущение было чрезвычайно неприятное, и мне захотелось поскорее развязаться с ним. Мне всё казалось, что, начиная для Полины, я подрываю собственное счастье. Неужели нельзя прикоснуться к игорному столу, чтобы тотчас же не заразиться суеверием? Я начал с того, что вынул пять фридрихсдоров, то есть пятьдесят гульденов, и поставил их на четку. Колесо обернулось, и вышло тринадцать -- я проиграл. С каким-то болезненным ощущением, единственно чтобы как-нибудь развязаться и уйти, я поставил еще пять фридрихсдоров на красную. Вышла красная. Я поставил все десять фридрихсдоров -- вышла опять красная. Я поставил опять всё за раз, вышла опять красная. Получив сорок фридрихсдоров, я поставил двадцать на двенадцать средних цифр, не зная, что из этого выйдет. Мне заплатили втрое. Таким образом, из десяти фридрихсдоров у меня появилось вдруг восемьдесят. Мне стало до того невыносимо от какого-то необыкновенного и странного ощущения, что я решился уйти. Мне показалось, что я вовсе бы не так играл, если б играл для себя. Я, однако ж, поставил все восемьдесят фридрихсдоров еще раз на четку. На этот раз вышло четыре; мне отсыпали еще восемьдесят фридрихсдоров, и, захватив всю кучу в сто шестьдесят фридрихсдоров, я отправился отыскивать Полину Александровну.

Они все где-то гуляли в парке, и я успел увидеться с нею только за ужином. На этот раз француза не было, и генерал развернулся: между прочим, он почел нужным опять мне заметить, что он бы не желал меня видеть за игорным столом. По его мнению, его очень скомпрометирует, если я как-нибудь слишком проиграюсь; "но если б даже вы и выиграли очень много, то и тогда я буду тоже скомпрометирован, -- прибавил он значительно. -- Конечно, я не имею права располагать вашими поступками, но согласитесь сами..." Тут он по обыкновению своему не докончил. Я сухо ответил ему, что у меня очень мало денег и что, следовательно, я не могу слишком приметно проиграться, если б даже и стал играть. Придя к себе наверх, я успел передать Полине ее выигрыш и объявил ей, что в другой раз уже не буду играть для нее.

-- Почему же? -- спросила она тревожно.

-- Потому что хочу играть для себя, -- отвечал я, рассматривая ее с удивлением, -- а это мешает.

-- Так вы решительно продолжаете быть убеждены, что рулетка ваш единственный исход и спасение? -- спросила она насмешливо. Я отвечал опять очень серьезно, что да; что же касается до моей уверенности непременно выиграть, то пускай это будет смешно, я согласен, "но чтоб оставили меня в покое".

Полина Александровна настаивала, чтоб я непременно разделил с нею сегодняшний выигрыш пополам, и отдавала мне восемьдесят фридрихсдоров, предлагая и впредь продолжать игру на этом условии. Я отказался от половины решительно и окончательно и объявил, что для других не могу играть не потому, чтоб не желал, а потому, что наверное проиграю.

-- И, однако ж, я сама, как ни глупо это, почти тоже надеюсь на одну рулетку, -- сказала она задумываясь. -- А потому вы непременно должны продолжать игру со мною вместе пополам, и -- разумеется -- будете. -- Тут она ушла от меня, не слушая дальнейших моих возражений.

Глава III

И, однако ж, вчера целый день она не говорила со мной об игре ни слова. Да и вообще она избегала со мной говорить вчера. Прежняя манера ее со мною не изменилась. Та же совершенная небрежность в обращении при встречах, и даже что-то презрительное и ненавистное. Вообще она не желает скрывать своего ко мне отвращения; я это вижу. Несмотря на это, она не скрывает тоже от меня, что я ей для чего-то нужен и что она для чего-то меня бережет. Между нами установились какие-то странные отношения, во многом для меня непонятные, -- взяв в соображение ее гордость и надменность со всеми. Она знает, например, что я люблю ее до безумия, допускает меня даже говорить о моей страсти -- и уж, конечно, ничем она не выразила бы мне более своего презрения, как этим позволением говорить ей беспрепятственно и бесцензурно о моей любви. "Значит, дескать, до того считаю ни во что твои чувства, что мне решительно всё равно, об чем бы ты ни говорил со мною и что бы ко мне не чувствовал". Про свои собственные дела она разговаривала со мною много и прежде, но никогда не была вполне откровенна. Мало того, в пренебрежении ее ко мне были, например, вот какие утонченности: она знает, положим, что мне известно какое-нибудь обстоятельство ее жизни или что-нибудь о том, что сильно ее тревожит; она даже сама расскажет мне что-нибудь из ее обстоятельств, если надо употребить меня как-нибудь для своих целей, вроде раба, или на побегушки; но расскажет всегда ровно столько, сколько надо знать человеку, употребляющемуся на побегушки, и если мне еще неизвестна целая связь событий, если она и сама видит, как я мучусь и тревожусь ее же мучениями и тревогами, то никогда не удостоит меня успокоить вполне своей дружеской откровенностию, хотя, употребляя меня нередко по поручениям не только хлопотливым, но даже опасным, она, по моему мнению, обязана быть со мной откровенною. Да и стоит ли заботиться о моих чувствах, о том, что я тоже тревожусь и, может быть, втрое больше забочусь и мучусь ее же заботами и неудачами, чем она сама!

Я недели за три еще знал об ее намерении играть на рулетке. Она меня даже предуведомила, что я должен буду играть вместо нее, потому что ей самой играть неприлично. По тону ее слов я тогда же заметил, что у ней какая-то серьезная забота, а не просто желание выиграть деньги. Что ей деньги сами по себе! Тут есть цель, тут какие-то обстоятельства, которые я могу угадывать, но которых я до сих пор не знаю. Разумеется, то унижение и рабство, в которых она меня держит, могли бы мне дать (весьма часто дают) возможность грубо и прямо самому ее расспрашивать. Так как я для нее раб и слишком ничтожен в ее глазах, то нечего ей и обижаться грубым моим любопытством. Но дело в том, что она, позволяя мне делать вопросы, на них не отвечает. Иной раз и вовсе их не замечает. Вот как у нас!

Вчерашний день у нас много говорилось о телеграмме, пущенной еще четыре дня назад в Петербург и на которую не было ответа. Генерал видимо волнуется и задумчив. Дело идет, конечно, о бабушке. Волнуется и француз. Вчера, например, после обеда они долго и серьезно разговаривали. Тон француза со всеми нами необыкновенно высокомерный и небрежный. Тут именно по пословице: посади за стол, и ноги на стол. Он даже с Полиной небрежен до грубости; впрочем, с удовольствием участвует в общих прогулках в воксале или в кавалькадах и поездках за город. Мне известны давно кой-какие из обстоятельств, связавших француза с генералом: в России они затевали вместе завод; я не знаю, лопнул ли их проект, или всё еще об нем у них говорится. Кроме того, мне случайно известна часть семейной тайны: француз действительно выручил прошлого года генерала и дал ему тридцать тысяч для пополнения недостающего в казенной сумме при сдаче должности. И уж разумеется, генерал у него в тисках; но теперь, собственно теперь, главную роль во всем этом играет все-таки mademoiselle Blanche, и я уверен, что и тут не ошибаюсь.

Кто такая mademoiselle Blanche? Здесь у нас говорят, что она знатная француженка, имеющая с собой свою мать и колоссальное состояние. Известно тоже, что она какая-то родственница нашему маркизу, только очень дальняя, какая-то кузина или троюродная сестра. Говорят, что до моей поездки в Париж француз и mademoiselle Blanche сносились между собой как-то гораздо церемоннее, были как будто на более тонкой и деликатной ноге; теперь же знакомство их, дружба и родственность выглядывают как-то грубее, как-то короче. Может быть, наши дела кажутся им до того уж плохими, что они и не считают нужным слишком с нами церемониться и скрываться. Я еще третьего дня заметил, как мистер Астлей разглядывал mademoiselle Blanche и ее матушку. Мне показалось, что он их знает. Мне показалось даже, что и наш француз встречался прежде с мистером Астлеем. Впрочем, мистер Астлей до того застенчив, стыдлив и молчалив, что на него почти можно понадеяться, -- из избы сора не вынесет. По крайней мере француз едва ему кланяется и почти не глядит на него; а -- стало быть, не боится. Это еще понятно; но почему mademoiselle Blanche тоже почти не глядит на него? Тем более что маркиз вчера проговорился: он вдруг сказал в общем разговоре, не помню по какому поводу, что мистер Астлей колоссально богат и что он про это знает; тут-то бы и глядеть mademoiselle Blanche на мистера Астлея! Вообще генерал находится в беспокойстве. Понятно, что может значить для него теперь телеграмма о смерти тетки!

Мне хоть и показалось наверное, что Полина избегает разговора со мною, как бы с целью, но я и сам принял на себя вид холодный и равнодушный: всё думал, что она нет-нет, да и подойдет ко мне. Зато вчера и сегодня я обратил всё мое внимание преимущественно на mademoiselle Blanche. Бедный генерал, он погиб окончательно! Влюбиться в пятьдесят пять лет, с такою силою страсти, -- конечно, несчастие. Прибавьте к тому его вдовство, его детей, совершенно разоренное имение, долги и, наконец, женщину, в которую ему пришлось влюбиться. Mademoiselle Blanche красива собою. Но я не знаю, поймут ли меня, если я выражусь, что у ней одно из тех лиц, которых можно испугаться. По крайней мере я всегда боялся таких женщин. Ей, наверно, лет двадцать пять. Она рослая и широкоплечая, с крутыми плечами; шея и грудь у нее роскошны; цвет кожи смугло-желтый, цвет волос черный, как тушь, и волос ужасно много, достало бы на две куафюры. Глаза черные, белки глаз желтоватые, взгляд нахальный, зубы белейшие, губы всегда напомажены; от нее пахнет мускусом. Одевается она эффектно, богато, с шиком, но с большим вкусом. Ноги и руки удивительные. Голос ее -- сиплый контральто. Она иногда расхохочется и при этом покажет все свои зубы, но обыкновенно смотрит молчаливо и нахально -- по крайней мере при Полине и при Марье Филипповне. (Странный слух: Марья Филипповна уезжает в Россию). Мне кажется, mademoiselle Blanche безо всякого образования, может быть даже и не умна, но зато подозрительна и хитра. Мне кажется, ее жизнь была-таки не без приключений. Если уж говорить всё, то может быть, что маркиз вовсе ей не родственник, а мать совсем не мать. Но есть сведения, что в Берлине, где мы с ними съехались, она и мать ее имели несколько порядочных знакомств. Что касается до самого маркиза, то хоть я и до сих пор сомневаюсь, что он маркиз, но принадлежность его к порядочному обществу, как у нас, например, в Москве и кое-где и в Германии, кажется, не подвержена сомнению. Не знаю, что он такое во Франции? Говорят, у него есть шато. Я думал, что в эти две недели много воды уйдет, и, однако ж, я всё еще не знаю наверно, сказано ли у mademoiselle Blanche с генералом что-нибудь решительное? Вообще всё зависит теперь от нашего состояния, то есть от того, много ли может генерал показать им денег. Если бы, например, пришло известие, что бабушка не умерла, то я уверен, mademoiselle Blanche тотчас бы исчезла. Удивительно и смешно мне самому, какой я, однако ж, стал сплетник. О, как мне всё это противно! С каким наслаждением я бросил бы всех и всё! Но разве я могу уехать от Полины, разве я могу не шпионить кругом нее? Шпионство, конечно, подло, но -- какое мне до этого дело!

Любопытен мне тоже был вчера и сегодня мистер Астлей. Да, я убежден, что он влюблен в Полину! Любопытно и смешно, сколько иногда может выразить взгляд стыдливого и болезненно-целомудренного человека, тронутого любовью, и именно в то время, когда человек уж, конечно, рад бы скорее сквозь землю провалиться, чем что-нибудь высказать или выразить, словом или взглядом. Мистер Астлей весьма часто встречается с нами на прогулках. Он снимает шляпу и проходит мимо, умирая, разумеется, от желания к нам присоединиться. Если же его приглашают, то он тотчас отказывается. На местах отдыха, в воксале, на музыке или пред фонтаном он уже непременно останавливается где-нибудь недалеко от нашей скамейки, и где бы мы ни были: в парке ли, в лесу ли, или на Шлангенберге, -- стоит только вскинуть глазами, посмотреть кругом, и непременно где-нибудь, или на ближайшей тропинке, или из-за куста, покажется уголок мистера Астлея. Мне кажется, он ищет случая со мной говорить особенно. Сегодня утром мы встретились и перекинули два слова. Он говорит иной раз как-то чрезвычайно отрывисто. Еще не сказав "здравствуйте", он начал с того, что проговорил:

-- А, mademoiselle Blanche!.. Я много видел таких женщин, как mademoiselle Blanche!

Он замолчал, знаменательно смотря на меня. Что он этим хотел сказать, не знаю, потому что на вопрос мой: что это значит? -- он с хитрой улыбкой кивнул головою и прибавил:

-- Уж это так. Mademoiselle Pauline очень любит цветы?

-- Не знаю, совсем не знаю, -- отвечал я.

-- Как! Вы и этого не знаете! -- вскричал он с величайшим изумлением.

-- Не знаю, совсем не заметил, -- повторил я смеясь.

-- Гм, это дает мне одну особую мысль. -- Тут он кивнул головою и прошел далее. Он, впрочем, имел довольный вид. Говорим мы с ним на сквернейшем французском языке.

Глава IV

Сегодня был день смешной, безобразный, нелепый. Теперь одиннадцать часов ночи. Я сижу в своей каморке и припоминаю. Началось с того, что утром принужден-таки был идти на рулетку, чтоб играть для Полины Александровны. Я взял все ее сто шестьдесят фридрихсдоров, но под двумя условиями: первое -- что я не хочу играть в половине, то есть если выиграю, то ничего не возьму себе, второе -- что вечером Полина разъяснит мне, для чего именно ей так нужно выиграть и сколько именно денег. Я все-таки никак не могу предположить, чтобы это было просто для денег. Тут, видимо, деньги необходимы, и как можно скорее, для какой-то особенной цели. Она обещалась разъяснить, и я отправился. В игорных залах толпа была ужасная. Как нахальны они и как все они жадны! Я протеснился к середине и стал возле самого крупера; затем стал робко пробовать игру, ставя по две и по три монеты. Между тем я наблюдал и замечал; мне показалось, что собственно расчет довольно мало значит и вовсе не имеет той важности, которую ему придают многие игроки. Они сидят с разграфленными бумажками, замечают удары, считают, выводят шансы, рассчитывают, наконец ставят и -- проигрывают точно так же, как и мы, простые смертные, играющие без расчету. Но зато я вывел одно заключение, которое, кажется, верно: действительно, в течении случайных шансов бывает хоть и не система, но как будто какой-то порядок, что, конечно, очень странно. Например, бывает, что после двенадцати средних цифр наступают двенадцать последних; два раза, положим, удар ложится на эти двенадцать последних и переходит на двенадцать первых. Упав на двенадцать первых, переходит опять на двенадцать средних, ударяет сряду три, четыре раза по средним и опять переходит на двенадцать последних, где, опять после двух раз, переходит к первым, на первых опять бьет один раз и опять переходит на три удара средних, и таким образом продолжается в течение полутора или двух часов. Один, три и два, один, три и два. Это очень забавно. Иной день или иное утро идет, например, так, что красная сменяется черною и обратно почти без всякого порядка, поминутно, так что больше двух-трех ударов сряду на красную или на черную не ложится. На другой же день или на другой вечер бывает сряду одна красная; доходит, например, больше чем до двадцати двух раз сряду и так идет непременно в продолжение некоторого времени, например в продолжение целого дня. Мне много в этом объяснил мистер Астлей, который целое утро простоял у игорных столов, но сам не поставил ни разу. Что же касается до меня, то я весь проигрался до тла и очень скоро. Я прямо сразу поставил на четку двадцать фридрихсдоров и выиграл, поставил пять и опять выиграл и таким образом еще раза два или три. Я думаю, у меня сошлось в руках около четырехсот фридрихсдоров в какие-нибудь пять минут. Тут бы мне и отойти, но во мне родилось какое-то странное ощущение, какой-то вызов судьбе, какое-то желание дать ей щелчок, выставить ей язык. Я поставил самую большую позволенную ставку, в четыре тысячи гульденов, и проиграл. Затем, разгорячившись, вынул всё, что у меня оставалось, поставил на ту же ставку и проиграл опять, после чего отошел от стола, как оглушенный. Я даже не понимал, что это со мною было, и объявил о моем проигрыше Полине Александровне только пред самым обедом. До того времени я всё шатался в парке.

За обедом я был опять в возбужденном состоянии, так же как и три дня тому назад. Француз и mademoiselle Blanche опять обедали с нами. Оказалось, что mademoiselle Blanche была утром в игорных залах и видела мои подвиги. В этот раз она заговорила со мною как-то внимательнее. Француз пошел прямее и просто спросил меня, неужели я проиграл свои собственные деньги? Мне кажется, он подозревает Полину. Одним словом, тут что-то есть. Я тотчас же солгал и сказал, что свои.

Генерал был чрезвычайно удивлен: откуда я взял такие деньги? Я объяснил, что начал с десяти фридрихсдоров, что шесть или семь ударов сряду, надвое, довели меня до пяти или до шести тысяч гульденов и что потом я всё спустил с двух ударов.

Всё это, конечно, было вероятно. Объясняя это, я посмотрел на Полину, но ничего не мог разобрать в ее лице. Однако ж она мне дала солгать и не поправила меня; из этого я заключил, что мне и надо было солгать и скрыть, что я играл за нее. Во всяком случае, думал я про себя, она обязана мне объяснением и давеча обещала мне кое-что открыть.

Я думал, что генерал сделает мне какое-нибудь замечание, но он промолчал; зато я заметил в лице его волнение и беспокойство. Может быть, при крутых его обстоятельствах ему просто тяжело было выслушать, что такая почтительная груда золота пришла и ушла в четверть часа у такого нерасчетливого дурака, как я.

Я подозреваю, что у него вчера вечером вышла с французом какая-то жаркая контра. Они долго и с жаром говорили о чем-то, запершись. Француз ушел как будто чем-то раздраженный, а сегодня рано утром опять приходил к генералу -- и, вероятно, чтоб продолжать вчерашний разговор.
Выслушав о моем проигрыше, француз едко и даже злобно заметил мне, что надо было быть благоразумнее. Не знаю, для чего он прибавил, что хоть русских и много играет, но, по его мнению, русские даже и играть не способны.

-- А по моему мнению, рулетка только и создана для русских, -- сказал я, и когда француз на мой отзыв презрительно усмехнулся, я заметил ему, что, уж конечно, правда на моей стороне, потому что, говоря о русских как об игроках, я гораздо более ругаю их, чем хвалю, и что мне, стало быть, можно верить.

-- На чем же вы основываете ваше мнение? -- спросил француз.

-- На том, что в катехизис добродетелей и достоинств цивилизованного западного человека вошла исторически и чуть ли не в виде главного пункта способность приобретения капиталов. А русский не только не способен приобретать капиталы, но даже и расточает их как-то зря и безобразно. Тем не менее нам, русским, деньги тоже нужны, -- прибавил я, -- следовательно, мы очень рады и очень падки на такие способы, как например рулетки, где можно разбогатеть вдруг, в два часа, не трудясь. Это нас очень прельщает; а так как мы и играем зря, без труда, то и проигрываемся!

-- Это отчасти справедливо, -- заметил самодовольно француз.

-- Нет, это несправедливо, и вам стыдно так отзываться о своем отечестве, -- строго и внушительно заметил генерал.

-- Помилуйте, -- отвечал я ему, -- ведь, право, неизвестно еще, что гаже: русское ли безобразие или немецкий способ накопления честным трудом?

-- Какая безобразная мысль! -- воскликнул генерал.

-- Какая русская мысль! -- воскликнул француз; Я смеялся, мне ужасно хотелось их раззадорить.

-- А я лучше захочу всю жизнь прокочевать в киргизской палатке, -- вскричал я, -- чем поклоняться немецкому идолу.

-- Какому идолу? -- вскричал генерал, уже начиная серьезно сердиться.

-- Немецкому способу накопления богатств. Я здесь недолго, но, однако ж, все-таки, что я здесь успел подметить и проверить, возмущает мою татарскую породу. Ей-богу, не хочу таких добродетелей! Я здесь успел уже вчера обойти верст на десять кругом. Ну, точь-в-точь то же самое, как в нравоучительных немецких книжечках с картинками: есть здесь везде у них в каждом доме свой фатер, ужасно добродетельный и необыкновенно честный. Уж такой честный, что подойти к нему страшно. Терпеть не могу честных люден, к которым подходить страшно. У каждого эдакого фатера есть семья, и по вечерам все они вслух поучительные книги читают. Над домиком шумят вязы и каштаны. Закат солнца, на крыше аист, и всё необыкновенно поэтическое и трогательное...

Уж вы не сердитесь, генерал, позвольте мне рассказать потрогательнее. Я сам помню, как мой отец, покойник, тоже под липками, в палисаднике, по вечерам вслух читал мне и матери подобные книжки... Я ведь сам могу судить об этом как следует. Ну, так всякая эдакая здешняя семья в полнейшем рабстве и повиновении у фатера. Все работают, как волы, и все копят деньги, как жиды. Положим, фатер скопил уже столько-то гульденов и рассчитывает на старшего сына, чтобы ему ремесло аль землишку передать; для этого дочери приданого не дают, и она остается в девках. Для этого же младшего сына продают в кабалу аль в солдаты и деньги приобщают к домашнему капиталу. Право, это здесь делается; я расспрашивал. Всё это делается не иначе, как от честности, от усиленной честности, до того, что и младший проданный сын верует, что его не иначе, как от честности, продали, -- а уж это идеал, когда сама жертва радуется, что ее на заклание ведут. Что же дальше? Дальше то, что и старшему тоже не легче: есть там у него такая Амальхен, с которою он сердцем соединился, -- но жениться нельзя, потому что гульденов еще столько не накоплено. Тоже ждут благонравно и искренно и с улыбкой на заклание идут. У Амальхен уж щеки ввалились, сохнет. Наконец, лет через двадцать, благосостояние умножилось; гульдены честно и добродетельно скоплены. Фатер благословляет сорокалетнего старшего и тридцатипятилетнюю Амальхен, с иссохшей грудью и красным носом... При этом плачет, мораль читает и умирает. Старший превращается сам в добродетельного фатера, и начинается опять та же история. Лет эдак чрез пятьдесят или чрез семьдесят внук первого фатера действительно уже осуществляет значительный капитал и передает своему сыну, тот своему, тот своему, и поколений через пять или шесть выходит сам барон Ротшильд или Гоппе и Комп., или там черт знает кто. Ну-с, как же не величественное зрелище: столетний или двухсотлетний преемственный труд, терпение, ум, честность, характер, твердость, расчет, аист на крыше! Чего же вам еще, ведь уж выше этого нет ничего, и с этой точки они сами начинают весь мир судить и виновных, то есть чуть-чуть на них не похожих, тотчас же казнить. Ну-с, так вот в чем дело: я уж лучше хочу дебоширить по-русски или разживаться на рулетке. Не хочу я быть Гоппе и Комп. чрез пять поколений. Мне деньги нужны для меня самого, а я не считаю всего себя чем-то необходимым и придаточным к капиталу. Я знаю, что я ужасно наврал, но пусть так оно и будет. Таковы мои убеждения.

-- Не знаю, много ли правды в том, что вы говорили, -- задумчиво заметил генерал, -- но знаю наверное, что вы нестерпимо начинаете форсить, чуть лишь вам капельку позволят забыться...

По обыкновению своему, он не договорил. Если наш генерал начинал о чем-нибудь говорить, хотя капельку позначительнее обыкновенного обыденного разговора, то никогда не договаривал. Француз небрежно слушал, немного выпучив глаза. Он почти ничего не понял из того, что я говорил. Полина смотрела с каким-то высокомерным равнодушием. Казалось, она не только меня, но и ничего не слыхала из сказанного в этот раз за столом.

Глава V

Она была в необыкновенной задумчивости, но тотчас по выходе из-за стола велела мне сопровождать себя на прогулку. Мы взяли детей и отправились в парк к фонтану.

Так как я был в особенно возбужденном состоянии, то и брякнул глупо и грубо вопрос: почему наш маркиз Де-Грие, французик, не только не сопровождает ее теперь, когда она выходит куда-нибудь, но даже и не говорит с нею по целым дням?

-- Потому что он подлец, -- странно ответила она мне. Я никогда еще не слышал от нее такого отзыва о Де-Грие и замолчал, побоявшись понять эту раздражительность.

-- А заметили ли вы, что он сегодня не в ладах с генералом?

-- Вам хочется знать, в чем дело, -- сухо и раздражительно отвечала она. -- Вы знаете, что генерал весь у него в закладе, всё имение -- его, и если бабушка не умрет, то француз немедленно войдет во владение всем, что у него в закладе.

-- А, так это действительно правда, что всё в закладе? Я слышал, но не знал, что решительно всё.

-- А то как же?

-- И при этом прощай mademoiselle Blanche, -- заметил я. -- Не будет она тогда генеральшей! Знаете ли что: мне кажется, генерал так влюбился, что, пожалуй, застрелится, если mademoiselle Blanche его бросит. В его лета так влюбляться опасно.

-- Мне самой кажется, что с ним что-нибудь будет, -- задумчиво заметила Полина Александровна.

-- И как это великолепно, -- вскричал я, -- грубее нельзя показать, что она согласилась выйти только за деньги. Тут даже приличий не соблюдалось, совсем без церемонии происходило. Чудо! А насчет бабушки, что комичнее и грязнее, как посылать телеграмму за телеграммою и спрашивать: умерла ли, умерла ли? А? как вам это нравится, Полина Александровна?

-- Это всё вздор, -- сказала она с отвращением, перебивая меня. -- Я, напротив того, удивляюсь, что вы в таком развеселом расположении духа. Чему вы рады? Неужели тому, что мои деньги проиграли?

-- Зачем вы давали их мне проигрывать? Я вам сказал, что не могу играть для других, тем более для вас. Я послушаюсь, что бы вы мне ни приказали; но результат не от меня зависит. Я ведь предупредил, что ничего не выйдет. Скажите, вы очень убиты, что потеряли столько денег? Для чего вам столько?

-- К чему эти вопросы?

-- Но ведь вы сами обещали мне объяснить... Слушайте: я совершенно убежден, что когда начну играть для себя (а у меня есть двенадцать фридрихсдоров), то я выиграю. Тогда сколько вам надо, берите у меня.

Она сделала презрительную мину.

-- Вы не сердитесь на меня, -- продолжал я, -- за такое предложение. Я до того проникнут сознанием того, что я нуль пред вами, то есть в ваших глазах, что вам можно даже принять от меня и деньги. Подарком от меня вам нельзя обижаться. Притом же я проиграл ваши. Она быстро поглядела на меня и, заметив, что я говорю раздражительно и саркастически, опять перебила разговор:

-- Вам нет ничего интересного в моих обстоятельствах, Если хотите знать, я просто должна. Деньги взяты мною взаймы, и я хотела бы их отдать. У меня была безумная и странная мысль, что я непременно выиграю, здесь, на игорном столе. Почему была эта мысль у меня -- не понимаю, но я в нее верила. Кто знает, может быть, потому и верила, что у меня никакого другого шанса при выборе не оставалось.

-- Или потому, что уж слишком надо было выиграть. Это точь-в-точь, как утопающий, который хватается за соломинку. Согласитесь сами, что если б он не утопал, то он не считал бы соломинку за древесный сук.

Полина удивилась.

-- Как же, -- спросила она, -- вы сами-то на то же самое надеетесь? Две недели назад вы сами мне говорили однажды, много и долго, о том, что вы вполне уверены в выигрыше здесь на рулетке, и убеждали меня, чтоб я не смотрела на вас как на безумного; или вы тогда шутили?
Но я помню, вы говорили так серьезно, что никак нельзя было принять за шутку.

-- Это правда, -- отвечал я задумчиво, -- я до сих пор уверен вполне, что выиграю. Я даже вам признаюсь, что вы меня теперь навели на вопрос: почему именно мой сегодняшний, бестолковый и безобразный проигрыш не оставил во мне никакого сомнения? Я все-таки вполне уверен, что чуть только я начну играть для себя, то выиграю непременно.

-- Почему же вы так наверно убеждены?

-- Если хотите -- не знаю. Я знаю только, что мне надо выиграть, что это тоже единственный мой исход. Ну вот потому, может быть, мне и кажется, что я непременно должен выиграть.

-- Стало быть, вам тоже слишком надо, если вы фанатически уверены?

-- Бьюсь об заклад, что вы сомневаетесь, что я в состоянии ощущать серьезную надобность?

-- Это мне всё равно, -- тихо и равнодушно ответила Полина. -- Если хотите -- да, я сомневаюсь, чтоб вас мучило что-нибудь серьезно. Вы можете мучиться, но не серьезно. Вы человек беспорядочный и неустановившийся. Для чего вам деньги? Во всех резонах, которые вы мне тогда представили, я ничего не нашла серьезного.

-- Кстати, -- перебил я, -- вы говорили, что вам долг нужно отдать. Хорош, значит, долг! Не французу ли?

-- Что за вопросы? Вы сегодня особенно резки. Уж не пьяны ли?

-- Вы знаете, что я всё себе позволяю говорить, и спрашиваю иногда очень откровенно. Повторяю, я ваш раб, а рабов не стыдятся, и раб оскорбить не может.

-- Всё это вздор! И терпеть я не могу этой вашей "рабской" теории.

-- Заметьте себе, что я не потому говорю про мое рабство, чтоб желал быть вашим рабом, а просто -- говорю, как о факте, совсем не от меня зависящем.

-- Говорите прямо, зачем вам деньги?

-- А вам зачем это знать?

-- Как хотите, -- ответила она и гордо повела головой.

-- Рабской теории не терпите, а рабства требуете: "Отвечать и не рассуждать!" Хорошо, пусть так. Зачем деньги, вы спрашиваете? Как зачем? Деньги -- всё!

-- Понимаю, но не впадать же в такое сумасшествие, их желая! Вы ведь тоже доходите до исступления, до фатализма. Тут есть что-нибудь, какая-то особая цель. Говорите без извилин, я так хочу.

Она как будто начинала сердиться, и мне ужасно понравилось, что она так с сердцем допрашивала.

-- Разумеется, есть цель, -- сказал я, -- но я не сумею объяснить -- какая. Больше ничего, что с деньгами я стану и для вас другим человеком, а не рабом.

-- Как? как вы этого достигнете?

-- Как достигну? как, вы даже не понимаете, как могу я достигнуть, чтоб вы взглянули на меня иначе, как на раба! Ну вот этого-то я и не хочу, таких удивлений и недоумений.

-- Вы говорили, что вам это рабство наслаждение. Я так и сама думала.

-- Вы так думали, -- вскричал я с каким-то странным наслаждением. -- Ах, как эдакая наивность от вас хороша! Ну да, да, мне от вас рабство -- наслаждение. Есть, есть наслаждение в последней степени приниженности и ничтожества! -- продолжал я бредить. -- Черт знает, может быть, оно есть и в кнуте, когда кнут ложится на спину и рвет в клочки мясо... Но я хочу, может быть, попытать и других наслаждений. Мне давеча генерал при вас за столом наставление читал за семьсот рублей в год, которых я, может быть, еще и не получу от него. Меня маркиз Де-Грие, поднявши брови, рассматривает и в то же время не замечает. А я, с своей стороны, может быть, желаю страстно взять маркиза Де-Грие при вас за нос?

-- Речи молокососа. При всяком положении можно поставить себя с достоинством. Если тут борьба, то она еще возвысит, а не унизит.

-- Прямо из прописи! Вы только предположите, что я, может быть, не умею поставить себя с достоинством. То есть я, пожалуй, и достойный человек, а поставить себя с достоинством не умею. Вы понимаете, что так может быть? Да все русские таковы, и знаете почему: потому что русские слишком богато и многосторонне одарены, чтоб скоро приискать себе приличную форму. Тут дело в форме. Большею частью мы, русские, так богато одарены, что для приличной формы нам нужна гениальность. Ну, а гениальности-то всего чаще и не бывает, потому что она и вообще редко бывает. Это только у французов и, пожалуй, у некоторых других европейцев так хорошо определилась форма, что можно глядеть с чрезвычайным достоинством и быть самым недостойным человеком. Оттого так много форма у них и значит. Француз перенесет оскорбление, настоящее, сердечное оскорбление и не поморщится, но щелчка в нос ни за что не перенесет, потому что это есть нарушение принятой и увековеченной формы приличий. Оттого-то так и падки наши барышни до французов, что форма у них хороша. По-моему, впрочем, никакой формы и нет, а один только петух, le coq gaulois. (галльский петух (франц.). Впрочем, этого я понимать не могу, я не женщина. Может быть, петухи и хороши. Да и вообще я заврался, а вы меня не останавливаете. Останавливайте меня чаще; когда я с вами говорю, мне хочется высказать всё, всё, всё. Я теряю всякую форму. Я даже согласен, что я не только формы, но и достоинств никаких не имею. Объявляю вам об этом. Даже не забочусь ни о каких достоинствах. Теперь всё во мне остановилось. Вы сами знаете отчего. У меня ни одной человеческой мысли нет в голове. Я давно уж не знаю, что на свете делается, ни в России, ни здесь. Я вот Дрезден проехал и не помню, какой такой Дрезден. Вы сами знаете, что меня поглотило. Так как я не имею никакой надежды и в глазах ваших нуль, то и говорю прямо: я только вас везде вижу, а остальное мне всё равно. За что и как я вас люблю -- не знаю. Знаете ли, что, может быть, вы вовсе не хороши? Представьте себе, я даже не знаю, хороши ли вы или нет, даже лицом? Сердце, наверное, у вас нехорошее; ум неблагородный; это очень может быть.

-- Может быть, вы потому и рассчитываете закупить меня деньгами, -- сказала она, -- что не верите в мое благородство?

-- Когда я рассчитывал купить вас деньгами? -- вскричал я.

-- Вы зарапортовались и потеряли вашу нитку. Если не меня купить, то мое уважение вы думаете купить деньгами.

-- Ну нет, это не совсем так. Я вам сказал, что мне трудно объясняться. Вы подавляете меня. Не сердитесь на мою болтовню. Вы понимаете, почему на меня нельзя сердиться: я просто сумасшедший. А, впрочем, мне всё равно, хоть и сердитесь. Мне у себя наверху, в каморке, стоит вспомнить и вообразить только шум вашего платья, и я руки себе искусать готов. И за что вы на меня сердитесь? За то, что я называю себя рабом? Пользуйтесь, пользуйтесь моим рабством, пользуйтесь! Знаете ли вы, что я когда-нибудь вас убью? Не потому убью, что разлюблю иль приревную, а -- так, просто убью, потому что меня иногда тянет вас съесть. Вы смеетесь...

-- Совсем не смеюсь, -- сказала она с гневом. -- Я приказываю вам молчать.

Она остановилась, едва переводя дух от гнева. Ей-богу, я не знаю, хороша ли она была собой, но я всегда любил смотреть, когда она так предо мною останавливалась, а потому и любил часто вызывать ее гнев. Может быть, она заметила это и нарочно сердилась. Я ей это высказал.

-- Какая грязь! -- воскликнула она с отвращением.

-- Мне всё равно, -- продолжал я. -- Знаете ли еще, что нам вдвоем ходить опасно: меня много раз непреодолимо тянуло прибить вас, изуродовать, задушить. И что вы думаете, до этого не дойдет? Вы доведете меня до горячки. Уж не скандала ли я побоюсь? Гнева вашего? Да что мне ваш гнев? Я люблю без надежды и знаю, что после этого в тысячу раз больше буду любить вас. Если я вас когда-нибудь убью, то надо ведь и себя убить будет; ну так -- я себя как можно дольше буду не убивать, чтоб эту нестерпимую боль без вас ощутить. Знаете ли вы невероятную вещь: я вас с каждым днем люблю больше, а ведь это почти невозможно. И после этого мне не быть фаталистом? Помните, третьего дня, на Шлангенберге, я прошептал вам, вызванный вами: скажите слово, и я соскочу в эту бездну. Если б вы сказали это слово, я бы тогда соскочил. Неужели вы не верите, что я бы соскочил?

-- Какая глупая болтовня! -- вскричала она.

-- Мне никакого дела нет до того, глупа ли она иль умна, -- вскричал я. -- Я знаю, что при вас мне надо говорить, говорить, говорить -- и я говорю. Я всё самолюбие при вас теряю, и мне всё равно.

-- К чему мне заставлять вас прыгать с Шлангенберга? -- сказала она сухо и как-то особенно обидно. -- Это совершенно для меня бесполезно.

-- Великолепно! -- вскричал я, -- вы нарочно сказали это великолепное "бесполезно", чтоб меня придавить. Я вас насквозь вижу. Бесполезно, говорите вы? Но ведь удовольствие всегда полезно, а дикая, беспредельная власть -- хоть над мухой -- ведь это тоже своего рода наслаждение. Человек -- деспот от природы и любит быть мучителем. Вы ужасно любите.

Помню, она рассматривала меня с каким-то особенно пристальным вниманием. Должно быть, лицо мое выражало тогда все мои бестолковые и нелепые ощущения. Я припоминаю теперь, что и действительно у нас почти слово в слово так шел тогда разговор, как я здесь описал. Глаза мои налились кровью. На окраинах губ запеклась пена. А что касается Шлангенберга, то клянусь честью, даже и теперь: если б она тогда приказала мне броситься вниз, я бы бросился! Если б для шутки одной сказала, если б с презрением, с плевком на меня сказала, -- я бы и тогда соскочил!

-- Нет, почему ж, я вам верю, -- произнесла она, но так, как она только умеет иногда выговорить, с таким презрением и ехидством, с таким высокомерием, что, ей-богу, я мог убить ее в эту минуту. Она рисковала. Про это я тоже не солгал, говоря ей.

-- Вы не трус? -- спросила она меня вдруг.

-- Не знаю, может быть, и трус. Не знаю... я об этом давно не думал.

-- Если б я сказала вам: убейте этого человека, вы бы убили его?

-- Кого?

-- Кого я захочу.

-- Француза?

-- Не спрашивайте, а отвечайте, -- кого я укажу. Я хочу знать, серьезно ли вы сейчас говорили? -- Она так серьезно и нетерпеливо ждала ответа, что мне как-то странно стало.

-- Да скажете ли вы мне, наконец, что такое здесь происходит! -- вскричал я. -- Что вы, боитесь, что ли, меня? Я сам вижу все здешние беспорядки. Вы падчерица разорившегося и сумасшедшего человека, зараженного страстью к этому дьяволу -- Blanche; потом тут-- этот француз, с своим таинственным влиянием на вас и -- вот теперь вы мне так серьезно задаете... такой вопрос. По крайней мере чтоб я знал; иначе я здесь помешаюсь и что-нибудь сделаю. Или вы стыдитесь удостоить меня, откровенности? Да разве вам можно стыдиться меня?

-- Я с вами вовсе не о том говорю. Я вас спросила и жду ответа.

-- Разумеется, убью, -- вскричал я, -- кого вы мне только прикажете, но разве вы можете... разве вы это прикажете?

-- А что вы думаете, вас пожалею? Прикажу, а сама в стороне останусь. Перенесете вы это? Да нет, где вам! Вы, пожалуй, и убьете по приказу, а потом и меня придете убить за то, что я смела вас посылать.

Мне как бы что-то в голову ударило при этих словах. Конечно, я и тогда считал ее вопрос наполовину за шутку, за вызов; но все-таки она слишком серьезно проговорила. Я все-таки был поражен, что она так высказалась, что она удерживает такое право надо мной, что она соглашается на такую власть надо мною и так прямо говорит: "Иди на погибель, а я в стороне останусь". В этих словах было что-то такое циническое и откровенное, что, по-моему, было уж слишком много. Так, стало быть, как же смотрит она на меня после этого? Это уж перешло за черту рабства и ничтожества. После такого взгляда человека возносят до себя. И как ни нелеп, как ни невероятен был весь наш разговор, но сердце у меня дрогнуло.

Вдруг она захохотала. Мы сидели тогда на скамье, пред игравшими детьми, против самого того места, где останавливались экипажи и высаживали публику в аллею, пред воксалом.

-- Видите вы эту толстую баронессу? -- вскричала она. -- Это баронесса Вурмергельм. Она только три дня как приехала. Видите ее мужа: длинный, сухой пруссак, с палкой в руке. Помните, как он третьего дня нас оглядывал? Ступайте сейчас, подойдите к баронессе, снимите шляпу и скажите ей что-нибудь по-французски.

-- Зачем?

-- Вы клялись, что соскочили бы с Шлангенберга; вы клянетесь, что вы готовы убить, если я прикажу. Вместо всех этих убийств и трагедий я хочу только посмеяться. Ступайте без отговорок. Я хочу посмотреть, как барон вас прибьет палкой.

-- Вы вызываете меня; вы думаете, что я не сделаю?

-- Да, вызываю, ступайте, я так хочу!

-- Извольте, иду, хоть это и дикая фантазия. Только вот что: чтобы не было неприятности генералу, а от него вам? Ей-богу, я не о себе хлопочу, а об вас, ну -- и об генерале. И что за фантазия идти оскорблять женщину?

-- Нет, вы только болтун, как я вижу, -- сказала она презрительно. -- У вас только глаза кровью налились давеча, -- впрочем, может быть, оттого, что вы вина много выпили за обедом. Да разве я не понимаю сама, что это и глупо, и пошло, и что генерал рассердится? Я просто смеяться хочу. Ну, хочу да и только! И зачем вам оскорблять женщину? Скорее вас прибьют палкой.

Я повернулся и молча пошел исполнять ее поручение. Конечно, это было глупо, и, конечно, я не сумел вывернуться, но когда я стал подходить к баронессе, помню, меня самого как будто что-то подзадорило, именно школьничество подзадорило. Да и раздражен я был ужасно, точно пьян.

Глава VI

Вот уже два дня прошло после того глупого дня. И сколько крику, шуму, толку, стуку! И какая всё это беспорядица, неурядица, глупость и пошлость, и я всему причиною. А впрочем, иногда бывает смешно -- мне по крайней мере. Я не умею себе дать отчета, что со мной сделалось, в исступленном ли я состоянии нахожусь, в самом деле, или просто с дороги соскочил и безобразничаю, пока не свяжут. Порой мне кажется, что у меня ум мешается. А порой кажется, что я еще не далеко от детства, от школьной скамейки, и просто грубо школьничаю.

Это Полина, это всё Полина! Может быть, не было бы и школьничества, если бы не она. Кто знает, может быть, я это всё с отчаяния (как ни глупо, впрочем, так рассуждать). И не понимаю, не понимаю, что в ней хорошего! Хороша-то она, впрочем, хороша; кажется, хороша. Ведь она и других с ума сводит. Высокая и стройная. Очень тонкая только. Мне кажется, ее можно всю в узел завязать или перегнуть надвое. Следок ноги у ней узенький и длинный -- мучительный. Именно мучительный. Волосы с рыжим оттенком. Глаза -- настоящие кошачьи, но как она гордо и высокомерно умеет ими смотреть. Месяца четыре тому назад, когда я только что поступил, она, раз вечером, в зале с Де-Грие долго и горячо разговаривала. И так на него смотрела... что потом я, когда к себе пришел ложиться спать, вообразил, что она дала ему пощечину, -- только что дала, стоит перед ним и на него смотрит... Вот с этого-то вечера я ее и полюбил.

Впрочем, к делу.

Я спустился по дорожке в аллею, стал посредине аллеи и выжидал баронессу и барона. В пяти шагах расстояния я снял шляпу и поклонился.

Помню, баронесса была в шелковом необъятной окружности платье, светло-серого цвета, с оборками, в кринолине и с хвостом. Она мала собой и толстоты необычайной, с ужасно толстым и отвислым подбородком, так что совсем не видно шеи. Лицо багровое. Глаза маленькие, злые и наглые. Идет -- точно всех чести удостоивает. Барон сух, высок. Лицо, по немецкому обыкновению, кривое и в тысяче мелких морщинок; в очках; сорока пяти лет. Ноги у него начинаются чуть ли не с самой груди; это, значит, порода. Горд, как павлин. Мешковат немного. Что-то баранье в выражении лица, по-своему заменяющее глубокомыслие.

Всё это мелькнуло мне в глаза в три секунды.

Мой поклон и моя шляпа в руках сначала едва-едва остановили их внимание. Только барон слегка насупил брови. Баронесса так и плыла прямо на меня.

-- Madame la baronne, -- проговорил я отчетливо вслух, отчеканивая каждое слово, -- j'ai l'honneur d'être votre esclave. (Госпожа баронесса... честь имею быть вашим рабом (франц.).

Затем поклонился, надел шляпу и прошел мимо барона, вежливо обращая к нему лицо и улыбаясь.

Шляпу снять велела мне она, но поклонился и сошкольничал я уж сам от себя. Черт знает, что меня подтолкнуло? Я точно с горы летел.

-- Гейн!-- крикнул, или лучше сказать, крякнул барон, оборачиваясь ко мне с сердитым удивлением.

Я обернулся и остановился в почтительном ожидании, продолжая на него смотреть и улыбаться. Он, видимо, недоумевал и подтянул брови до nec plus ultra. (до крайнего предела (лат.). Лицо его всё более и более омрачалось. Баронесса тоже повернулась в мою сторону и тоже посмотрела в гневном недоумении. Из прохожих стали засматриваться. Иные даже приостанавливались.

-- Гейн! -- крякнул опять барон с удвоенным кряк-том и с удвоенным гневом.

-- Jawohl, (Да (нем.) -- протянул я, продолжая смотреть ему прямо в глаза.

-- Sind Sie rasend? (Вы что, взбесились? (нем.) -- крикнул он, махнув своей палкой и, кажется, немного начиная трусить. Его, может быть, смущал мой костюм. Я был очень прилично, даже щегольски одет, как человек, вполне принадлежащий к самой порядочной публике.

-- Jawo-o-ohl! -- крикнул я вдруг изо всей силы, протянув о, как протягивают берлинцы, поминутно употребляющие в разговоре фразу "jawohl" и при этом протягивающие букву о более или менее, для выражения различных оттенков мыслей и ощущений.

Барон и баронесса быстро повернулись и почти побежали от меня в испуге. Из публики иные заговорили, другие смотрели на меня в недоумении. Впрочем, не помню хорошо.

Я оборотился и пошел обыкновенным шагом к Полине Александровне. Но еще не доходя шагов сотни до ее скамейки, я увидел, что она встала и отправилась с детьми к отелю.

Я настиг ее у крыльца.

-- Исполнил... дурачество, -- сказал я, поравнявшись с нею.

-- Ну, так что ж? Теперь и разделывайтесь, -- ответила она, даже и не взглянув на меня, и пошла по лестнице.

Весь этот вечер я проходил в парке. Чрез парк и потом чрез лес я прошел даже в другое княжество. В одной избушке ел яичницу и пил вино: за эту идиллию с меня содрали целых полтора талера.

Только в одиннадцать часов я воротился домой. Тотчас же за мною прислали от генерала.

Наши в отеле занимают два номера; у них четыре комнаты. Первая, большая, -- салон, с роялем. Рядом с нею тоже большая комната -- кабинет генерала. Здесь ждал он меня, стоя среди кабинета в чрезвычайно величественном положении. Де-Грие сидел, развалясь на диване.

-- Милостивый государь, позвольте спросить, что вы наделали? -- начал генерал, обращаясь ко мне.

-- Я бы желал, генерал, чтобы вы приступили прямо к делу, -- сказал я. -- Вы, вероятно, хотите говорить о моей встрече сегодня с одним немцем?

-- С одним немцем?! Этот немец -- барон Вурмергельм и важное лицо-с! Вы наделали ему и баронессе грубостей.

-- Никаких.

-- Вы испугали их, милостивый государь, -- крикнул генерал.

-- Да совсем же нет. Мне еще в Берлине запало в ухо беспрерывно повторяемое ко всякому слову "jawohl", которое они так отвратительно протягивают. Когда я встретился с ним в аллее, мне вдруг это "jawohl", не знаю почему, вскочило на память, ну и подействовало на меня раздражительно... Да к тому же баронесса вот уж три раза, встречаясь со мною, имеет обыкновение идти прямо на меня, как будто бы я был червяк, которого можно ногою давить. Согласитесь, я тоже могу иметь свое самолюбие. Я снял шляпу и вежливо (уверяю вас, что вежливо) сказал: "Madame, j'ai l'honneur d'être votre esclave". Когда барон обернулся и закричал "гейн!" -- меня вдруг так и подтолкнуло тоже закричать: "Jawohl!" Я и крикнул два раза: первый раз обыкновенно, а второй -- протянув изо всей силы. Вот и всё.

Признаюсь, я ужасно был рад этому в высшей степени мальчишескому объяснению. Мне удивительно хотелось размазывать всю эту историю как можно нелепее.

И чем далее, тем я более во вкус входил.

-- Вы смеетесь, что ли, надо мною, -- крикнул генерал. Он обернулся к французу и по-французски изложил ему, что я решительно напрашиваюсь на историю. Де-Грие презрительно усмехнулся и пожал плечами.

-- О, не имейте этой мысли, ничуть не бывало! -- вскричал я генералу, -- мой поступок, конечно, нехорош, я в высшей степени откровенно вам сознаюсь в этом. Мой поступок можно назвать даже глупым и неприличным школьничеством, но -- не более. И знаете, генерал, я в высшей степени раскаиваюсь. Но тут есть одно обстоятельство, которое в моих глазах почти избавляет меня даже и от раскаяния. В последнее время, эдак недели две, даже три, я чувствую себя нехорошо: больным, нервным, раздражительным, фантастическим и, в иных случаях, теряю совсем над собою волю. Право, мне иногда ужасно хотелось несколько раз вдруг обратиться к маркизу Де-Грие и... А впрочем, нечего договаривать; может, ему будет обидно. Одним словом, это признаки болезни. Не знаю, примет ли баронесса Вурмергельм во внимание это обстоятельство, когда я буду просить у нее извинения (потому что я намерен просить у нее извинения)? Я полагаю, не примет, тем более что, сколько известно мне, этим обстоятельством начали в последнее время злоупотреблять в юридическом мире: адвокаты при уголовных процессах стали весьма часто оправдывать своих клиентов, преступников, тем, что они в момент преступления ничего не помнили и что это будто бы такая болезнь. "Прибил, дескать, и ничего не помнит", И представьте себе, генерал, медицина им поддакивает -- действительно подтверждает, что бывает такая болезнь, такое временное помешательство, когда человек почти ничего не помнит, или полупомнит, или четверть помнит. Но барон и баронесса -- люди поколения старого, притом прусские юнкеры и помещики. Им, должно быть, этот прогресс в юридически-медицинском мире еще неизвестен, а потому они и не примут моих объяснений. Как вы думаете, генерал?

-- Довольно, сударь! -- резко и с сдержанным негодованием произнес генерал, -- довольно! Я постараюсь раз навсегда избавить себя от вашего школьничества. Извиняться перед баронессою и бароном вы не будете. Всякие сношения с вами, даже хотя бы они состояли единственно в вашей просьбе о прощении, будут для них слишком унизительны. Барон, узнав, что вы принадлежите к моему дому, объяснялся уж со мною в воксале и, признаюсь вам, еще немного, и он потребовал бы у меня удовлетворения. Понимаете ли вы, чему подвергали вы меня, -- меня, милостивый государь? Я, я принужден был просить у барона извинения и дал ему слово, что немедленно, сегодня же, вы не будете принадлежать к моему дому...

-- Позвольте, позвольте, генерал, так это он сам непременно потребовал, чтоб я не принадлежал к вашему дому, как вы изволите выражаться?

-- Нет; но я сам почел себя обязанным дать ему это удовлетворение, и, разумеется, барон остался доволен, Мы расстаемся, милостивый государь. Вам следует дополучить с меня эти четыре фридрихсдора и три флорина на здешний расчет. Вот деньги, а вот и бумажка с расчетом; можете это проверить. Прощайте. С этих пор мы чужие. Кроме хлопот и неприятностей, я не видал от вас ничего. Я позову сейчас кельнера и объявлю ему, что с завтрашнего дня не отвечаю за ваши расходы в отеле. Честь имею пребыть вашим слугою.

Я взял деньги, бумажку, на которой был карандашом написан расчет, поклонился генералу и весьма серьезно сказал ему:

-- Генерал, дело так окончиться не может. Мне очень жаль, что вы подвергались неприятностям от барона, но -- извините меня-- виною этому вы сами. Каким образом взяли вы на себя отвечать за меня барону? Что значит выражение, что я принадлежу к вашему дому? Я просто учитель в вашем доме, и только. Я не сын родной, не под опекой у вас, и за поступки мои вы не можете отвечать. Я сам -- лицо юридически компетентное. Мне двадцать пять лет, я кандидат университета, я дворянин, я вам совершенно чужой. Только одно мое безграничное уважение к вашим достоинствам останавливает меня потребовать от вас теперь же удовлетворения и дальнейшего отчета в том, что вы взяли на себя право за меня отвечать.

Генерал был до того поражен, что руки расставил, потом вдруг оборотился к французу и торопливо передал ему, что я чуть не вызвал его сейчас на дуэль. Француз громко захохотал.

-- Но барону я спустить не намерен, -- продолжал я с полным хладнокровием, нимало не смущаясь смехом мсье Де-Грие, -- и так как вы, генерал, согласившись сегодня выслушать жалобы барона и войдя в его интерес, поставили сами себя как бы участником во всем этом деле, то я честь имею вам доложить, что не позже как завтра поутру потребую у барона, от своего имени, формального объяснения причин, по которым он, имея дело со мною, обратился мимо меня к другому лицу, точно я не мог или был недостоин отвечать ему сам за себя.

Что я предчувствовал, то и случилось. Генерал, услышав эту новую глупость, струсил ужасно.

-- Как, неужели вы намерены еще продолжать это проклятое дело! -- вскричал он, -- но что ж со мной-то вы делаете, о господи! Не смейте, не смейте, милостивый государь, или, клянусь вам!.. здесь есть тоже начальство, и я... я... одним словом, по моему чину... и барон тоже... одним словом, вас заарестуют и вышлют отсюда с полицией, чтоб вы не буянили! Понимаете это-с! -- И хоть ему захватило дух от гнева, но все-таки он трусил ужасно.

-- Генерал, -- отвечал я с нестерпимым для него спокойствием, -- заарестовать нельзя за буйство прежде совершения буйства. Я еще не начинал моих объяснений с бароном, а вам еще совершенно неизвестно, в каком виде и на каких основаниях я намерен приступить к этому делу. Я желаю только разъяснить обидное для меня предположение, что я нахожусь под опекой у лица, будто бы имеющего власть над моей свободной волею. Напрасно вы так себя тревожите и беспокоите.

-- Ради бога, ради бога, Алексей Иванович, оставьте это бессмысленное намерение! -- бормотал генерал, вдруг изменяя свой разгневанный тон на умоляющий и даже схватив меня за руки. -- Ну, представьте, что из этого выйдет? опять неприятность! Согласитесь сами, я должен здесь держать себя особенным образом, особенно теперь!.. особенно теперь!.. О, вы не знаете, не знаете всех моих обстоятельств!.. Когда мы отсюда поедем, я готов опять принять вас к себе. Я теперь только так, ну, одним словом, -- ведь вы понимаете же причины! -- вскричал он отчаянно, -- Алексей Иванович, Алексей Иванович!..

Ретируясь к дверям, я еще раз усиленно просил его не беспокоиться, обещал, что всё обойдется хорошо и прилично, и поспешил выйти.

Иногда русские за границей бывают слишком трусливы и ужасно боятся того, что скажут и как на них поглядят, и будет ли прилично вот то-то и то-то? -- одним словом, держат себя точно в корсете, особенно претендующие на значение. Самое любое для них -- какая-нибудь предвзятая, раз установленная форма, которой они рабски следуют -- в отелях, на гуляньях, в собраниях, в дороге... Но генерал проговорился, что у него, сверх того, были какие-то особые обстоятельства, что ему надо как-то "особенно держаться". Оттого-то он так вдруг малодушно и струсил и переменил со мной тон. Я это принял к сведению и заметил. И конечно, он мог сдуру обратиться завтра к каким-нибудь властям, так что мне надо было в самом деле быть осторожным.

Мне, впрочем, вовсе не хотелось сердить собственно генерала; но мне захотелось теперь посердить Полину. Полина обошлась со мною так жестоко и сама толкнула меня на такую глупую дорогу, что мне очень хотелось довести ее до того, чтобы она сама попросила меня остановиться. Мое школьничество могло, наконец, и ее компрометировать. Кроме того, во мне сформировались кой-какие другие ощущения и желания; если я, например, исчезаю пред нею самовольно в ничто, то это вовсе ведь не значит, что пред людьми я мокрая курица и уж, конечно, не барону "бить меня палкой". Мне захотелось над всеми ними насмеяться, а самому выйти молодцом. Пусть посмотрят. Небось! она испугается скандала и кликнет меня опять. А и не кликнет, так все-таки увидит, что я не мокрая курица...

(Удивительное известие: сейчас только услышал от нашей няни, которую встретил на лестнице, что Марья Филипповна отправилась сегодня, одна-одинешенька, в Карлсбад, с вечерним поездом, к двоюродной сестре. Это что за известие? Няня говорит, что она давно собиралась; но как же этого никто не знал? Впрочем, может, я только не знал. Няня проговорилась мне, что Марья Филипповна с генералом еще третьего дня крупно поговорила. Понимаю-с. Это, наверное, -- mademoiselle Blanche. Да, у нас наступает что-то решительное).

Глава VII

Наутро я позвал кельнера и объявил, чтобы счет мне писали особенно. Номер мой был не так еще дорог, чтоб очень пугаться и совсем выехать из отеля. У меня было шестнадцать фридрихсдоров, а там... там, может быть, богатство! Странное дело, я еще не выиграл, но поступаю, чувствую и мыслю, как богач, и не могу представлять себя иначе.

Я располагал, несмотря на ранний час, тотчас же отправиться к мистеру Астлею в отель d'Angletterre, очень недалеко от нас, как вдруг вошел ко мне Де-Грие. Этого никогда еще не случалось, да, сверх того, с этим господином во всё последнее время мы были в самых чуждых и в самых натянутых отношениях. Он явно не скрывал своего ко мне пренебрежения, даже старался не скрывать; а я -- я имел свои собственные причины его не жаловать. Одним словом, я его ненавидел. Приход его меня очень удивил. Я тотчас же смекнул, что тут что-нибудь особенное заварилось.

Вошел он очень любезно и сказал мне комплимент насчет моей комнаты. Видя, что я со шляпой в руках, он осведомился, неужели я так рано выхожу гулять. Когда же услышал, что я иду к мистеру Астлею по делу, подумал, сообразил, и лицо его приняло чрезвычайно озабоченный вид.
Де-Грие был, как все французы, то есть веселый и любезный, когда это надо и выгодно, и нестерпимо скучный, когда быть веселым и любезным переставала необходимость. Француз редко натурально любезен; он любезен всегда как бы по приказу, из расчета. Если, например, видит необходимость быть фантастичным, оригинальным, по-необыденнее, то фантазия его, самая глупая и неестественная, слагается из заранее принятых и давно уже опошлившихся форм. Натуральный же француз состоит из самой мещанской, мелкой, обыденной положительности, -- одним словом, скучнейшее существо в мире. По-моему, только новички и особенно русские барышни прельщаются французами. Всякому же порядочному существу тотчас же заметна и нестерпима эта казенщина раз установившихся форм салонной любезности, развязности и веселости.

-- Я к вам по делу, -- начал он чрезвычайно независимо, хотя, впрочем, вежливо, -- и не скрою, что к вам послом или, лучше сказать, посредником от генерала. Очень плохо зная русский язык, я ничего почти вчера не понял; но генерал мне подробно объяснил, и признаюсь...

-- Но послушайте, monsieur Де-Грие, -- перебил я его, -- вы вот и в этом деле взялись быть посредником. Я, конечно, "un outchitel" и никогда не претендовал на честь быть близким другом этого дома или на какие-нибудь особенно интимные отношения, а потому и не знаю всех обстоятельств; но разъясните мне: неужели вы уж теперь совсем принадлежите к членам этого семейства? Потому что вы, наконец, во всем берете такое участие, непременно, сейчас же во всем посредником... Вопрос мой ему не понравился. Для него он был слишком прозрачен, а проговариваться он не хотел.

-- Меня связывают с генералом отчасти дела, отчасти некоторые особенные обстоятельства, -- сказал он сухо. -- Генерал прислал меня просить вас оставить ваши вчерашние намерения. Всё, что вы выдумали, конечно, очень остроумно; но он именно просил меня представить вам, что вам совершенно не удастся; мало того -- вас барон не примет, и, наконец, во всяком случае он ведь имеет все средства избавиться от дальнейших неприятностей с вашей стороны. Согласитесь сами. К чему же, скажите, продолжать? Генерал же вам обещает, наверное, принять вас опять в свой дом, при первых удобных обстоятельствах, а до того времени зачесть ваше жалованье, vos appointements. (ваше жалованье (франц.). Ведь это довольно выгодно, не правда ли?

Я возразил ему весьма спокойно, что он несколько ошибается; что, может быть, меня от барона и не прогонят, а, напротив, выслушают, и попросил его признаться, что, вероятно, он затем и пришел, чтоб выпытать: как именно я примусь за всё это дело?

-- О боже, если генерал так заинтересован, то, разумеется, ему приятно будет узнать, что и как вы будете делать? Это так естественно!

Я принялся объяснять, а он начал слушать, развалясь, несколько склонив ко мне набок голову, с явным, нескрываемым ироническим оттенком в лице. Вообще он держал себя чрезвычайно свысока. Я старался всеми силами притвориться, что смотрю на дело с самой серьезной точки зрения. Я объяснил, что так как барон обратился к генералу с жалобою на меня, точно на генеральскую слугу, то, во-первых, лишил меня этим места, а во-вторых, третировал меня как лицо, которое не в состоянии за себя ответить и с которым не стоит и говорить. Конечно, я чувствую себя справедливо обиженным; однако, понимая разницу лет, положения в обществе и прочее, и прочее (я едва удерживался от смеха в этом месте), не хочу брать на себя еще нового легкомыслия, то есть прямо потребовать от барона или даже только предложить ему об удовлетворении. Тем не менее я считаю себя совершенно вправе предложить ему, и особенно баронессе, мои извинения, тем более что действительно в последнее время я чувствую себя нездоровым, расстроенным и, так сказать, фантастическим и прочее, и прочее. Однако ж сам барон вчерашним обидным для меня обращением к генералу и настоянием, чтобы генерал лишил меня места, поставил меня в такое положение, что теперь я уже не могу представить ему и баронессе мои извинения, потому что и он, и баронесса, и весь свет, наверно, подумают, что я пришел с извинениями со страха, чтоб получить назад свое место. Из всего этого следует, что я нахожусь теперь вынужденным просить барона, чтобы он первоначально извинился предо мною сам, в самых умеренных выражениях, -- например, сказал бы, что он вовсе не желал меня обидеть. И когда барон это выскажет, тогда я уже, с развязанными руками, чистосердечно и искренно принесу ему и мои извинения. Одним словом, заключил я, я прошу только, чтобы барон развязал мне руки.

-- Фи, какая щепетильность и какие утонченности! И чего вам извиняться? Ну согласитесь, monsieur... monsieur... что вы затеваете всё это нарочно, чтобы досадить генералу... а может быть, имеете какие-нибудь особые цели... mon cher monsieur, pardon, j'ai oublié votre nom, monsieur Alexis?.. n'est ce pas? (дорогой мой, простите, я забыл ваше имя, Алексей?.. Не так ли? (франц.). 

-- Но позвольте, mon cher marquis, (дорогой маркиз (франц.). да вам что за дело?

-- Mais le général... (Но генерал (франц.)

-- А генералу что? Он вчера что-то говорил, что держать себя на какой-то ноге должен... и так тревожился... но я ничего не понял.

-- Тут есть, -- тут именно существует особое обстоятельство, -- подхватил Де-Грие просящим тоном, в котором всё более и более слышалась досада. -- Вы знаете mademoiselle de Cominges?

-- То есть mademoiselle Blanche?

-- Ну да, mademoiselle Blanche de Cominges... et madame sa mère... (мадемуазель Бланш де Коменж и ее мамашу (франц.). согласитесь сами, генерал... одним словом, генерал влюблен и даже... даже, может быть, здесь совершится брак. И представьте при этом разные скандалы, истории...

-- Я не вижу тут ни скандалов, ни историй, касающихся брака.

-- Но le baron est si irascible, un caractère prussien, vous savez, enfin il fera une querelle d'Allemand. (барон так вспыльчив, прусский характер, знаете, он может устроить ссору из-за пустяков (франц.). 

-- Так мне же, а не вам, потому что я уже не принадлежу к дому... (Я нарочно старался быть как можно бестолковее). Но позвольте, так это решено, что mademoiselle Blanche выходит за генерала? Чего же ждут? Я хочу сказать -- что скрывать об этом, по крайней мере от нас, от домашних?

-- Я вам не могу... впрочем, это еще не совсем... однако... вы знаете, ждут из России известия; генералу надо устроить дела...

-- А, а! la baboulinka!

Де-Грие с ненавистью посмотрел на меня.

-- Одним словом, -- перебил он, -- я вполне надеюсь на вашу врожденную любезность, на ваш ум, на такт... вы, конечно, сделаете это для того семейства, в котором вы были приняты как родной, были любимы, уважаемы...

-- Помилуйте, я был выгнан! Вы вот утверждаете теперь, что это для виду; но согласитесь, если вам скажут: "Я, конечно, не хочу тебя выдрать за уши, но для виду позволь себя выдрать за уши..." Так ведь это почти всё равно?

-- Если так, если никакие просьбы не имеют на вас влияния, -- начал он строго и заносчиво, -- то позвольте вас уверить, что будут приняты меры. Тут есть начальство, вас вышлют сегодня же, -- que diable! in blan-bec comme vous (кой черт! молокосос, как вы (франц.). хочет вызвать на дуэль такое лицо, как барон! И вы думаете, что вас оставят в покое? И поверьте, вас никто здесь не боится! Если я просил, то более от себя, потому что вы беспокоили генерала. И неужели, неужели вы думаете, что барон не велит вас просто выгнать лакею?

-- Да ведь я не сам пойду, -- отвечал я с чрезвычайным спокойствием, -- вы ошибаетесь, monsieur Де-Грие, всё это обойдется гораздо приличнее, чем вы думаете. Я вот сейчас же отправлюсь к мистеру Астлею и попрошу его быть моим посредником, одним словом, быть моим second. (секундантом (франц.). Этот человек меня --любит и, наверное, не откажет. Он пойдет к барону, и барон его примет. Если сам я un outchitel и кажусь чем-то subalterne (подчиненным (франц.), ну и, наконец, без защиты, то мистер Астлей -- племянник лорда, настоящего лорда, это известно всем, лорда Пиброка, и лорд этот здесь. Поверьте, что барон будет вежлив с мистером Астлеем и выслушает его. А если не выслушает, то мистер Астлей почтет это себе за личную обиду (вы знаете, как англичане настойчивы) и пошлет к барону от себя приятеля, а у него приятели хорошие. Разочтите теперь, что выйдет, может быть, и не так, как вы полагаете.

Француз решительно струсил; действительно, всё это было очень похоже на правду, а стало быть, выходило, что я и в самом деле был в силах затеять историю.

-- Но прошу же вас, -- начал он совершенно умоляющим голосом, -- оставьте всё это! Вам точно приятно, что выйдет история! Вам не удовлетворения надобно, а истории! Я сказал, что всё это выйдет забавно и даже остроумно, чего, может быть, вы и добиваетесь, но, одним словом, -- заключил он, видя, что я встал и беру шляпу, -- я пришел вам передать эти два слова от одной особы, прочтите, -- мне поручено ждать ответа.

Сказав это, он вынул из кармана и подал мне маленькую, сложенную и запечатанную облаткою записочку.

Рукою Полины было написано:

"Мне показалось, что вы намерены продолжать эту историю. Вы рассердились и начинаете школьничать. Но тут есть особые обстоятельства, и я вам их потом, может быть, объясню; а вы, пожалуйста, перестаньте и уймитесь. Какие всё это глупости! Вы мне нужны и сами обещались слушаться.

Вспомните Шлангенберг. Прошу вас быть послушным и, если надо, приказываю. Ваша П.
P. S. Если на меня за вчерашнее сердитесь, то простите меня".

У меня как бы всё перевернулось в глазах, когда я прочел эти строчки. Губы у меня побелели, и я стал дрожать. Проклятый француз смотрел с усиленно скромным видом и отводя от меня глаза, как бы для того, чтобы не видеть моего смущения. Лучше бы он захохотал надо мною.

-- Хорошо, -- ответил я, -- скажите, чтобы mademoiselle была спокойна. Позвольте же, однако, вас спросить, -- прибавил я резко, -- почему вы так долго не передавали мне эту записку? Вместо того чтобы болтать о пустяках, мне кажется, вы должны были начать с этого... если вы именно и пришли с этим поручением.

-- О, я хотел... вообще всё это так странно, что вы извините мое натуральное нетерпение. Мне хотелось поскорее узнать самому лично, от вас самих, ваши намерения. Я, впрочем, не знаю, что в этой записке, и думал, что всегда успею передать.

-- Понимаю, вам просто-запросто велено передать это только в крайнем случае, а если уладите на словах, то и не передавать. Так ли? Говорите прямо, monsieur Де-Грие!

-- Peut-être, (может быть (франц.). -- сказал он, принимая вид какой-то особенной сдержанности и смотря на меня каким-то особенным взглядом.

Я взял шляпу; он кивнул головой и вышел. Мне показалось, что на губах его насмешливая улыбка. Да и как могло быть иначе?

-- Мы с тобой еще сочтемся, французишка, померимся! -- бормотал я, сходя с лестницы. Я еще ничего не мог сообразить, точно что мне в голову ударило. Воздух несколько освежил меня.

Минуты через две, чуть-чуть только я стал ясно соображать, мне ярко представились две мысли: первая -- что из таких пустяков, из нескольких школьнических, невероятных угроз мальчишки, высказанных вчера на лету, поднялась такая всеобщая тревога! и вторая мысль -- каково же, однако, влияние этого француза на Полину? Одно его слово -- и она делает всё, что ему нужно, пишет записку и лаже просит меня. Конечно, их отношения и всегда для меня были загадкою с самого начала, с тех пор как я их знать начал; однако ж в эти последние дни я заметил в ней решительное отвращение и даже презрение к нему, а он даже и не смотрел на нее, даже просто бывал с ней невежлив. Я это заметил. Полина сама мне говорила об отвращении; у ней уже прорывались чрезвычайно значительные признания... Значит, он просто владеет ею, она у него в каких-то цепях...

Глава VIII

На променаде, как здесь называют, то есть в каштановой аллее, я встретил моего англичанина.

-- О, о! -- начал он, завидя меня, -- я к вам, а вы ко мне. Так вы уж расстались с вашими?

-- Скажите, во-первых, почему всё это вы знаете, -- спросил я в удивлении, -- неужели всё это всем известно?

-- О нет, все неизвестно; да и не стоит, чтоб было известно. Никто не говорит.

-- Так почему вы это знаете?

-- Я знаю, то есть имел случай узнать. Теперь куда вы отсюда уедете? Я люблю вас и потому к вам пришел.

-- Славный вы человек, мистер Астлей, -- сказал я (меня, впрочем, ужасно поразило: откуда он знает?), -- и так как я еще не пил кофе, да и вы, вероятно, его плохо пили, то пойдемте к воксалу в кафе, там сядем, закурим, и я вам всё расскажу, и... вы тоже мне расскажете.

Кафе был во ста шагах. Нам принесли кофе, мы уселись, я закурил папиросу, мистер Астлей ничего не закурил и, уставившись на меня, приготовился слушать.

-- Я никуда не еду, я здесь остаюсь, -- начал я.

-- И я был уверен, что вы останетесь, -- одобрительно произнес мистер Астлей.

Идя к мистеру Астлею, я вовсе не имел намерения и даже нарочно не хотел рассказывать ему что-нибудь о моей любви к Полине. Во все эти дни я не сказал с ним об этом почти ни одного слова. К тому же он был очень застенчив. Я с первого раза заметил, что Полина произвела на него чрезвычайное впечатление, но он никогда не упоминал ее имени. Но странно, вдруг, теперь, только что он уселся и уставился на меня своим пристальным оловянным взглядом, во мне, неизвестно почему, явилась охота рассказать ему всё, то есть всю мою любовь и со всеми ее оттенками. Я рассказывал целые полчаса, и мне было это чрезвычайно приятно, в первый раз я об этом рассказывал! Заметив же, что в некоторых, особенно пылких местах, он смущается, я нарочно усиливал пылкость моего рассказа. В одном раскаиваюсь: я, может быть, сказал кое-что лишнее про француза...
Мистер Астлей слушал, сидя против меня, неподвижно, не издавая ни слова, ни звука и глядя мне в глаза; но когда я заговорил про француза, он вдруг осадил меня и строго спросил: имею ли я право упоминать об этом постороннем обстоятельстве? Мистер Астлей всегда очень странно задавал вопросы.

-- Вы правы: боюсь, что нет, -- ответил я.

-- Об этом маркизе и о мисс Полине вы ничего не можете сказать точного, кроме одних предположений?

Я опять удивился такому категорическому вопросу от такого застенчивого человека, как мистер Астлей.

-- Нет, точного ничего, -- ответил я, -- конечно, ничего.

-- Если так, то вы сделали дурное дело не только тем, что заговорили об этом со мною, но даже и тем, что про себя это подумали.

-- Хорошо, хорошо! Сознаюсь; но теперь не в том дело, -- перебил я, про себя удивляясь. Тут я ему рассказал всю вчерашнюю историю во всех подробностях, выходку Полины, мое приключение с бароном, мою отставку, необыкновенную трусость генерала и, наконец, в подробности изложил сегодняшнее посещение Де-Грие, со всеми оттенками; в заключение показал ему записку.

-- Что вы из этого выводите? -- спросил я. -- Я именно пришел узнать ваши мысли. Что же до меня касается, то я, кажется, убил бы этого французишку и, может быть, это сделаю.

-- И я, -- сказал мистер Астлей. -- Что же касается до мисс Полины, то... вы знаете, мы вступаем в сношения даже с людьми нам ненавистными, если нас вызывает к тому необходимость. Тут могут быть сношения вам неизвестные, зависящие от обстоятельств посторонних. Я думаю, что вы можете успокоиться -- отчасти, разумеется.

Что же касается до вчерашнего поступка ее, то он, конечно, странен, -- не потому, что она пожелала от вас отвязаться и послала вас под дубину барона (которую, я не понимаю почему, он не употребил, имея в руках), а потому, что такая выходка для такой... для такой превосходной мисс -- неприлична. Разумеется, она не могла предугадать, что вы буквально исполните ее насмешливое желание...

-- Знаете ли что? -- вскричал я вдруг, пристально всматриваясь в мистера Астлея, -- мне сдается, что вы уже о всем об этом слышали, знаете от кого? -- от самой мисс Полины!

Мистер Астлей посмотрел на меня с удивлением.

-- У вас глаза сверкают, и я читаю в них подозрение, -- проговорил он, тотчас же возвратив себе прежнее спокойствие, -- но вы не имеете ни малейших прав обнаруживать ваши подозрения. Я не могу признать этого права и вполне отказываюсь отвечать на ваш вопрос.

-- Ну, довольно! И не надо! -- закричал я, странно волнуясь и не понимая, почему вскочило это мне в мысль! И когда, где, каким образом мистер Астлей мог бы быть выбран Полиною в поверенные? В последнее время, впрочем, я отчасти упустил из виду мистера Астлея, а Полина и всегда была для меня загадкой, -- до того загадкой, что, например, теперь, пустившись рассказывать всю историю моей любви мистеру Астлею, я вдруг, во время самого рассказа, был поражен тем, что почти ничего не мог сказать об моих отношениях с нею точного и положительного. Напротив того, всё было фантастическое, странное, неосновательное и даже ни на что не похожее.

-- Ну, хорошо, хорошо; я сбит с толку и теперь еще многого не могу сообразить, -- отвечал я, точно запыхавшись. -- Впрочем, вы хороший человек. Теперь другое дело, и я прошу вашего -- не совета, а мнения.

Я помолчал и начал:

-- Как вы думаете, почему так струсил генерал? почему из моего глупейшего шалопайничества они все вывели такую историю? Такую историю, что даже сам Де-Грие нашел необходимым вмешаться (а он вмешивается только в самых важных случаях), посетил меня (каково!), просил, умолял меня -- он, Де-Грие, меня! Наконец, заметьте себе, он пришел в девять часов, в конце девятого, и уж записка мисс Полины была в его руках. Когда же, спрашивается, она была написана? Может быть, мисс Полину разбудили для этого! Кроме того, что из этого я вижу, что мисс Полина его раба (потому что даже у меня просит прощения!); кроме этого, ей-то что во всем этом, ей лично? Она для чего так интересуется? Чего они испугались какого-то барона? И что ж такое, что генерал женится на mademoiselle Blanche de Cominges? Они говорят, что им как-то особенно держать себя вследствие этого обстоятельства надо, -- но ведь это уж слишком особенно, согласитесь сами! Как вы думаете? Я по глазам вашим убежден, что вы и тут более меня знаете!

Мистер Астлей усмехнулся и кивнул головой.

-- Действительно, я, кажется, и в этом гораздо больше вашего знаю, -- сказал он. -- Тут всё дело касается одной mademoiselle Blanche, и я уверен, что это совершенная истина.

-- Ну что ж mademoiselle Blanche? -- вскричал я с нетерпением (у меня вдруг явилась надежда, что теперь что-нибудь откроется о mademoiselle Полине).

-- Мне кажется, что mademoiselle Blanche имеет в настоящую минуту особый интерес всячески избегать встречи с бароном и баронессой, -- тем более встречи неприятной, еще хуже -- скандальной.

-- Ну! Ну!

-- Mademoiselle Blanche третьего года, во время сезона уже была здесь, в Рулетенбурге. И я тоже здесь находился. Mademoiselle Blanche тогда не называлась mademoiselle de Cominges, равномерно и мать ее madame veuve  (вдова (франц.). Cominges тогда не существовала. По крайней мере о ней не было и помину. Де-Грие -- Де-Грие тоже не было. Я питаю глубокое убеждение, что они не только не родня между собой, но даже и знакомы весьма недавно. Маркизом Де-Грие стал тоже весьма недавно -- я в этом уверен по одному обстоятельству. Даже можно предположить, что он и Де-Грие стал называться недавно. Я знаю здесь одного человека, встречавшего его и под другим именем.

-- Но ведь он имеет действительно солидный круг знакомства?

-- О, это может быть. Даже mademoiselle Blanche его может иметь. Но третьего года mademoiselle Blanche, по жалобе этой самой баронессы, получила приглашение от здешней полиции покинуть город и покинула его.

-- Как так?

-- Она появилась тогда здесь сперва с одним итальянцем, каким-то князем, с историческим именем что-то вроде Барберини или что-то похожее. Человек весь в перстнях и бриллиантах, и даже не фальшивых. Они ездили в удивительном экипаже. Mademoiselle Blanche играла в trente et quarante сначала хорошо, потом ей стало сильно изменять счастие; так я припоминаю. Я помню, в один вечер она проиграла чрезвычайную сумму. Но всего хуже, что un beau matin (в одно прекрасное утро (франц.) ее князь исчез неизвестно куда; исчезли и лошади, и экипаж -- всё исчезло. Долг в отеле ужасный. Mademoiselle Зельма (вместо Барберини она вдруг обратилась в mademoiselle Зельму) была в последней степени отчаяния. Она выла и визжала на весь отель и разорвала в бешенстве свое платье. Тут же в отеле стоял один польский граф (все путешествующие поляки -- графы), и mademoiselle Зельма, разрывавшая свои платья и царапавшая, как кошка, свое лицо своими прекрасными, вымытыми в духах руками, произвела на него некоторое впечатление. Они переговорили, и к обеду она утешилась. Вечером он появился с ней под руку в воксале. Mademoiselle Зельма смеялась, по своему обыкновению, весьма громко, и в манерах ее оказалось несколько более развязности. Она поступила прямо в тот разряд играющих на рулетке дам, которые, подходя к столу, изо всей силы отталкивают плечом игрока, чтобы очистить себе место. Это особенный здесь шик у этих дам. Вы их, конечно, заметили?

-- О, да.

-- Не стоит и замечать. К досаде порядочной публики, они здесь не переводятся, по крайней мере те из них, которые меняют каждый день у стола тысячефранковые билеты. Впрочем, как только они перестают менять билеты, их тотчас просят удалиться. Mademoiselle Зельма еще продолжала менять билеты, но игра ее шла еще несчастливее. Заметьте себе, что эти дамы весьма часто играют счастливо; у них удивительное владение собою. Впрочем, история моя кончена. Однажды, точно так же как и князь, исчез и граф. Mademoiselle Зельма явилась вечером играть уже одна; на этот раз никто не явился предложить ей руку. В два дня она проигралась окончательно. Поставив последний луидор и проиграв его, она осмотрелась кругом и увидела подле себя барона Вурмергельма, который очень внимательно и с глубоким негодованием ее рассматривал. Но mademoiselle Зельма не разглядела негодования и, обратившись к барону с известной улыбкой, попросила поставить за нее на красную десять луидоров. Вследствие этого, по жалобе баронессы, она к вечеру получила приглашение не показываться более в воксале. Если вы удивляетесь, что мне известны все эти мелкие и совершенно неприличные подробности, то это потому, что слышал я их окончательно от мистера Фидера, одного моего родственника, который в тот же вечер увез в своей коляске mademoiselle Зельму из Рулетенбурга в Спа. Теперь поймите: mademoiselle Blanche хочет быть генеральшей, вероятно для того, чтобы впредь не получать таких приглашений, как третьего года от полиции воксала. Теперь она уже не играет; но это потому, что теперь у ней по всем признакам есть капитал, который она ссужает здешним игрокам на проценты. Это гораздо расчетливее. Я даже подозреваю, что ей должен и несчастный генерал. Может быть, должен и Де-Грие. Может быть, Де-Грие с ней в компании. Согласитесь сами, что, по крайней мере до свадьбы, она бы не желала почему-либо обратить на себя внимание баронессы и барона. Одним словом, в ее положении ей всего менее выгоден скандал. Вы же связаны с их домом, и ваши поступки могли возбудить скандал, тем более что она каждодневно является в публике под руку с генералом или с мисс Полиною. Теперь понимаете?

-- Нет, не понимаю! -- вскричал я, изо всей силы стукнув по столу так, что garçon (официант (франц.) прибежал в испуге.

-- Скажите, мистер Астлей, -- повторил я в исступлении, -- если вы уже знали всю эту историю, а следственно знаете наизусть, что такое mademoiselle Blanche de Cominges, то каким образом не предупредили вы хоть меня, самого генерала, наконец, а главное, мисс Полину, которая показывалась здесь в воксале, в публике, с mademoiselle Blanche под руку? Разве это возможно?

-- Вас предупреждать мне было нечего, потому что вы ничего не могли сделать, -- спокойно отвечал мистер Астлей. -- А впрочем, и о чем предупреждать? Генерал, может быть, знает о mademoiselle Blanche еще более, чем я, и все-таки прогуливается с нею и с мисс Полиной. Генерал -- несчастный человек. Я видел вчера, как mademoiselle Blanche скакала на прекрасной лошади с monsieur Де-Грие и с этим маленьким русским князем, а генерал скакал за ними на рыжей лошади. Он утром говорил, что у него болят ноги, но посадка его была хороша. И вот в это-то мгновение мне вдруг пришло на мысль, что это совершенно погибший человек. К тому же всё это не мое дело, и я только недавно имел честь узнать мисс Полину. А впрочем (спохватился вдруг мистер Астлей), я уже сказал вам, что не могу признать ваши права на некоторые вопросы, несмотря на то, что искренно вас люблю...

-- Довольно, -- сказал я, вставая, -- теперь мне ясно, как день, что и мисс Полине всё известно о mademoiselle Blanche, но что она не может расстаться со своим французом, а потому и решается гулять с mademoiselle Blanche. Поверьте, что никакие другие влияния не заставили бы ее гулять с mademoiselle Blanche и умолять меня в записке не трогать барона. Тут именно должно быть это влияние, пред которым всё склоняется! И, однако, ведь она же меня и напустила на барона! Черт возьми, тут ничего не разберешь!

-- Вы забываете, во-первых, что эта mademoiselle de Cominges -- невеста генерала, а во-вторых, что у мисс Полины, падчерицы генерала, есть маленький брат и маленькая сестра, родные дети генерала, уж совершенно брошенные этим сумасшедшим человеком, а кажется, и ограбленные.

-- Да, да! это так! уйти от детей -- значит уж совершенно их бросить, остаться -- значит защитить их интересы, а может быть, и спасти клочки имения. Да, да, всё это правда! Но все-таки, все-таки! О, я понимаю, почему все они так теперь интересуются бабуленькой!

-- О ком? -- спросил мистер Астлей.

-- О той старой ведьме в Москве, которая не умирает и о которой ждут телеграммы, что она умрет.

-- Ну да, конечно, весь интерес в ней соединился. Всё дело в наследстве! Объявится наследство, и генерал женится; мисс Полина будет тоже развязана, а Де-Грие...

-- Ну, а Де-Грие?

-- А Де-Грие будут заплачены деньги; он того только здесь и ждет.

-- Только! вы думаете, только этого и ждет?

-- Более я ничего не знаю, -- упорно замолчал мистер Астлей.

-- А я знаю, я знаю! -- повторил я в ярости, -- он тоже ждет наследства, потому что Полина получит приданое, а получив деньги, тотчас кинется ему на шею. Все женщины таковы! И самые гордые из них -- самыми-то пошлыми рабами и выходят! Полина способна только страстно любить и больше ничего! Вот мое мнение о ней! Поглядите на нее, особенно когда она сидит одна, задумавшись:. это -- что-то предназначенное, приговоренное, проклятое! Она способна на все ужасы жизни и страсти... она... она... но кто это зовет меня? -- воскликнул я вдруг. -- Кто кричит? Я слышал, закричали по-русски: "Алексей Иванович!" Женский голос, слышите, слышите!

В это время мы подходили к нашему отелю. Мы давно уже, почти не замечая того, оставили кафе.

-- Я слышал женские крики, но не знаю, кого зовут; это по-русски; теперь я вижу, откуда крики, -- указывал мистер Астлей, -- это кричит та женщина, которая сидит в большом кресле и которую внесли сейчас на крыльцо столько лакеев. Сзади несут чемоданы, значит, только что приехал поезд.

-- Но почему она зовет меня? Она опять кричит; смотрите, она нам машет.

-- Я вижу, что она машет, -- сказал мистер Астлей.

-- Алексей Иванович! Алексей Иванович! Ах, господи, что это за олух! -- раздавались отчаянные крики с крыльца отеля.

Мы почти побежали к подъезду. Я вступил на площадку и... руки мои опустились от изумления, а ноги так и приросли к камню.

Глава IX

На верхней площадке широкого крыльца отеля, внесенная по ступеням в креслах и окруженная слугами, служанками и многочисленною подобострастною челядью отеля, в присутствии самого обер-кельнера, вышедшего встретить высокую посетительницу, приехавшую с таким треском и шумом, с собственною прислугою и с столькими баулами и чемоданами, восседала -- бабушка! Да, это была она сама, грозная и богатая, семидесятипятилетняя Антонида Васильевна Тарасевичева, помещица и московская барыня, la baboulinka, о которой пускались и получались телеграммы, умиравшая и не умершая и которая вдруг сама, собственнолично, явилась к нам как снег на голову.

Она явилась, хотя и без ног, носимая, как и всегда, во все последние пять лет, в креслах, но, по обыкновению своему, бойкая, задорная, самодовольная, прямо сидящая, громко и повелительно кричащая, всех бранящая, -- ну точь-в-точь такая, как я имел честь видеть ее раза два, с того времени как определился в генеральский дом учителем. Естественно, что я стоял пред нею истуканом от удивления. Она же разглядела меня своим рысьим взглядом еще за сто шагов, когда ее вносили в креслах, узнала и кликнула меня по имени и отчеству, что тоже, по обыкновению своему, раз навсегда запомнила. "И эдакую-то ждали видеть в гробу, схороненную и оставившую наследство, -- пролетело у меня в мыслях, -- да она всех нас и весь отель переживет! Но, боже, что ж это будет теперь с нашими, что будет теперь с генералом! Она весь отель теперь перевернет на сторону!"

-- Ну что ж ты, батюшка, стал предо мною, глаза выпучил! -- продолжала кричать на меня бабушка, -- поклониться-поздороваться не умеешь, что ли? Аль загордился, не хочешь? Аль, может, не узнал? Слышишь, Потапыч, -- обратилась она к седому старичку, во фраке, в белом галстуке и с розовой лысиной, своему дворецкому, сопровождавшему ее в вояже, -- слышишь, не узнаёт! Схоронили! Телеграмму за телеграммою посылали: умерла али не умерла? Ведь я всё знаю! А я, вот видишь, и живехонька.

-- Помилуйте, Антонида Васильевна, с чего мне-то вам худого желать? -- весело отвечал я очнувшись, -- я только был удивлен... Да и как же не подивиться, так неожиданно...

-- А что тебе удивительного? Села да поехала. В вагоне покойно, толчков нет. Ты гулять ходил, что ли?

-- Да, прошелся к воксалу.

-- Здесь хорошо, -- сказала бабушка, озираясь, -- тепло и деревья богатые. Это я люблю! Наши дома? Генерал?

-- О! дома, в этот час, наверно, все дома.

-- А у них и здесь часы заведены и все церемонии? Тону задают. Экипаж, я слышала, держат, les seigneurs russes! (русские вельможи! (франц.). Просвистались, так и за границу! И Прасковья с ним?

-- И Полина Александровна тоже.

-- И французишка? Ну да сама всех увижу. Алексей Иванович, показывай дорогу, прямо к нему. Тебе-то здесь хорошо ли?

-- Так себе, Антонида Васильевна.

-- А ты, Потапыч, скажи этому олуху, кельнеру, чтоб мне удобную квартиру отвели, хорошую, не высоко, туда и вещи сейчас перенеси. Да чего всем-то соваться меня нести? Чего они лезут? Экие рабы! Это кто с тобой? -- обратилась она опять ко мне.

-- Это мистер Астлей, -- отвечал я.

-- Какой такой мистер Астлей?

-- Путешественник, мой добрый знакомый; знаком и с генералом.

-- Англичанин. То-то он уставился на меня и зубов не разжимает. Я, впрочем, люблю англичан. Ну, тащите наверх, прямо к ним на квартиру; где они там?

Бабушку понесли; я шел впереди по широкой лестнице отеля. Шествие наше было очень эффектное. Все, кто попадались, -- останавливались и смотрели во все глаза. Наш отель считался самым лучшим, самым дорогим и самым аристократическим на водах. На лестнице и в коридорах всегда встречаются великолепные дамы и важные англичане. Многие осведомлялись внизу у обер-кельнера, который, с своей стороны, был глубоко поражен. Он, конечно, отвечал всем спрашивавшим, что это важная иностранка, une russe, une comtesse, grande dame (русская, графиня, важная дама (франц.) и что она займет то самое помещение, которое за неделю тому назад занимала la grande duchesse de N. (великая княгиня де Н. (франц.). Повелительная и властительная наружность бабушки, возносимой в креслах, была причиною главного эффекта. При встрече со всяким новым лицом она тотчас обмеривала его любопытным взглядом и о всех громко меня расспрашивала. Бабушка была из крупной породы, и хотя и не вставала с кресел, но предчувствовалось, глядя на нее, что она весьма высокого роста. Спина ее держалась прямо, как доска, и не опиралась на кресло. Седая, большая ее голова, с крупными и резкими чертами лица, держалась вверх; глядела она как-то даже заносчиво и с вызовом; и видно было, что взгляд и жесты ее совершенно натуральны. Несмотря на семьдесят пять лет, лицо ее было довольно свежо и даже зубы не совсем пострадали. Одета она была в черном шелковом платье и в белом чепчике.

-- Она чрезвычайно интересует меня, -- шепнул мне, подымаясь рядом со мною, мистер Астлей.

"О телеграммах она знает, -- подумал я, -- Де-Грие ей тоже известен, но mademoiselle Blanche еще, кажется, мало известна". Я тотчас же сообщил об этом мистеру Астлею.

Грешный человек! только что прошло мое первое удивление, я ужасно обрадовался громовому удару, который мы произведем сейчас у генерала. Меня точно что подзадоривало, и я шел впереди чрезвычайно весело.
Наши квартировали в третьем этаже; я не докладывал и даже не постучал в дверь, а просто растворил ее настежь, и бабушку внесли с триумфом. Все они были, как нарочно, в сборе, в кабинете генерала. Было двенадцать часов, и, кажется, проектировалась какая-то поездка, -- одни сбирались в колясках, другие верхами, всей компанией; кроме того, были еще приглашенные из знакомых. Кроме генерала, Полины с детьми, их нянюшки, находились в кабинете: Де-Грие, mademoiselle Blanche, опять в амазонке, ее мать madame veuve Cominges, маленький князь и еще какой-то ученый путешественник, немец, которого я видел у них еще в первый раз. Кресла с бабушкой прямо опустили посредине кабинета, в трех шагах от генерала. Боже, никогда не забуду этого впечатления! Пред нашим входом генерал что-то рассказывал, а Де-Грие его поправлял. Надо заметить, что mademoiselle Blanche и Де-Грие вот уже два-три дня почему-то очень ухаживали за маленьким князем -- à la barbe du pauvre général (под носом у бедного генерала (франц.)., и компания хоть, может быть, и искусственно, но была настроена на самый веселый и радушно-семейный тон. При виде бабушки генерал вдруг остолбенел, разинул рот и остановился на полслове. Он смотрел на нее, выпучив глаза, как будто околдованный взглядом василиска. Бабушка смотрела на него тоже молча, неподвижно, -- но что это был за торжествующий, вызывающий и насмешливый взгляд! Они просмотрели так друг на друга секунд десять битых, при глубоком молчании всех окружающих. Де-Грие сначала оцепенел, но скоро необыкновенное беспокойство замелькало в его лице. Mademoiselle Blanche подняла брови, раскрыла рот и дико разглядывала бабушку. Князь и ученый в глубоком недоумении созерцали всю эту картину. Во взгляде Полины выразилось чрезвычайное удивление и недоумение, но вдруг она побледнела, как платок; чрез минуту кровь быстро ударила ей в лицо и залила ей щеки. Да, это была катастрофа для всех! Я только и делал, что переводил мои взгляды от бабушки на всех окружающих и обратно. Мистер Астлей стоял в стороне, по своему обыкновению, спокойно и чинно.

-- Ну, вот и я! Вместо телеграммы-то! -- разразилась наконец бабушка, прерывая молчание. -- Что, не ожидали?

-- Антонида Васильевна... тетушка... но каким же образом... -- пробормотал несчастный генерал. Если бы бабушка не заговорила еще несколько секунд, то, может быть, с ним был бы удар.

-- Как каким образом? Села да поехала. А железная-то дорога на что? А вы все думали: я уж ноги протянула и вам наследство оставила? Я ведь знаю, как ты отсюда телеграммы-то посылал. Денег-то что за них переплатил, я думаю. Отсюда не дешево. А я ноги на плечи, да и сюда. Это тот француз? Monsieur Де-Грие, кажется?

-- Oui, madame, -- подхватил Де-Грие, -- et croyez, je suis si enchanté... votre santé... c'est un miracle... vous voir ici, une surprise charmante... (Да, сударыня... И поверьте, я в таком восторге... ваше здоровье... это чудо... видеть вас здесь... прелестный сюрприз (франц.).

-- То-то charmante; знаю я тебя, фигляр ты эдакой, да я-то тебе вот на столечко не верю! -- и она указала ему свой мизинец. -- Это кто такая, -- обратилась она, указывая на mademoiselle Blanche. Эффектная француженка, в амазонке, с хлыстом в руке, видимо, ее поразила. -- Здешняя, что ли?

-- Это mademoiselle Blanche de Cominges, а вот и маменька ее madame de Cominges; они квартируют в здешнем отеле, -- доложил я.

-- Замужем дочь-то? -- не церемонясь, расспрашивала бабушка.

-- Mademoiselle de Cominges девица, -- отвечал я как можно почтительнее и нарочно вполголоса.

-- Веселая?

Я было не понял вопроса.

-- Не скучно с нею? По-русски понимает? Вот Де-Грие у нас в Москве намастачился по-нашему-то, с пятого на десятое.

Я объяснил ей, что mademoiselle de Cominges никогда не была в России.

-- Bonjour! -- сказала бабушка, вдруг резко обращаясь к mademoiselle Blanche.

-- Bonjour, madame, -- церемонно и изящно присела mademoiselle Blanche, поспешив, под покровом необыкновенной скромности и вежливости, выказать всем выражением лица и фигуры чрезвычайное удивление к такому странному вопросу и обращению.

-- О, глаза опустила, манерничает и церемонничает; сейчас видна птица; актриса какая-нибудь. Я здесь в отеле внизу остановилась, -- обратилась она вдруг к генералу, -- соседка тебе буду; рад или не рад?

-- О тетушка! Поверьте искренним чувствам... моего удовольствия, -- подхватил генерал. Он уже отчасти опомнился, а так как при случае он умел говорить удачно, важно и с претензиею на некоторый эффект, то принялся распространяться и теперь. -- Мы были так встревожены и поражены известиями о вашем нездоровье... Мы получали такие безнадежные телеграммы, и вдруг...

-- Ну, врешь, врешь! -- перебила тотчас бабушка.

-- Но каким образом, -- тоже поскорей перебил и возвысил голос генерал, постаравшись не заметить этого "врешь", -- каким образом вы, однако, решились на такую поездку? Согласитесь сами, что в ваших летах и при вашем здоровье... по крайней мере всё это так неожиданно, что понятно наше удивление. Но я так рад... и мы все (он начал умильно и восторженно улыбаться) постараемся изо всех сил сделать вам здешний сезон наиприятнейшим препровождением...

-- Ну, довольно; болтовня пустая; нагородил по обыкновению; я и сама сумею прожить. Впрочем, и от вас не прочь; зла не помню. Каким образом, ты спрашиваешь. Да что тут удивительного? Самым простейшим образом. И чего они все удивляются. Здравствуй, Прасковья. Ты здесь что делаешь?

-- Здравствуйте, бабушка, -- сказала Полина, приближаясь к ней, -- давно ли в дороге?

-- Ну, вот эта умнее всех спросила, а то: ах да ах! Вот видишь ты: лежала-лежала, лечили-лечили, я докторов прогнала и позвала пономаря от Николы. Он от такой же болезни сенной трухой одну бабу вылечил. Ну, и мне помог; на третий день вся вспотела и поднялась. Потом опять собрались мои немцы, надели очки и стали рядить: "Если бы теперь, говорят, за границу на воды и курс взять, так совсем бы завалы прошли". А почему же нет, думаю? Дурь-Зажигины разахались: "Куда вам, говорят, доехать!". Ну, вот-те на! В один день собралась и на прошлой неделе в пятницу взяла девушку, да Потапыча, да Федора лакея, да этого Федора из Берлина и прогнала, потому: вижу, совсем его не надо, и одна-одинешенька доехала бы... Вагон беру особенный, а носильщики на всех станциях есть, за двугривенный куда хочешь донесут. Ишь вы квартиру нанимаете какую! -- заключила она осматриваясь. -- Из каких это ты денег, батюшка? Ведь всё у тебя в залоге. Одному этому французишке что должен деньжищ-то! Я ведь всё знаю, всё знаю!

-- Я, тетушка... -- начал генерал, весь сконфузившись, -- я удивляюсь, тетушка... я, кажется, могу и без чьего-либо контроля... притом же мои расходы не превышают моих средств, и мы здесь...

-- У тебя-то не превышают? сказал! У детей-то, должно быть, последнее уж заграбил, опекун!

-- После этого, после таких слов... -- начал генерал в негодовании, -- я уже и не знаю...

-- То-то не знаешь! небось здесь от рулетки не отходишь? Весь просвистался?

Генерал был так поражен, что чуть не захлебнулся от прилива взволнованных чувств своих.

-- На рулетке! Я? При моем значении... Я? Опомнитесь, тетушка, вы еще, должно быть, нездоровы...

-- Ну, врешь, врешь; небось оттащить не могут; всё врешь! Я вот посмотрю, что это за рулетка такая, сегодня же. Ты, Прасковья, мне расскажи, где что здесь осматривают, да вот и Алексей Иванович покажет, а ты, Потапыч, записывай все места, куда ехать. Что здесь осматривают? -- обратилась вдруг она опять к Полине.

-- Здесь есть близко развалины замка, потом Шлангенберг.

-- Что это Шлангенберг? Роща, что ли?

-- Нет, не роща, это гора; там пуант...

-- Какой такой пуант?

-- Самая высшая точка на горе, огороженное место. Оттуда вид бесподобный.

-- Это на гору-то кресла тащить? Встащат аль нет?

-- О, носильщиков сыскать можно, -- отвечал я.

В это время подошла здороваться к бабушке Федосья, нянюшка, и подвела генеральских детей.

-- Ну, нечего лобызаться! Не люблю целоваться с детьми: все дети сопливые. Ну, ты как здесь, Федосья?

-- Здесь очинно, очинно хорошо, матушка Антонида Васильевна, -- ответила Федосья. -- Как вам-то было, матушка? Уж мы так про вас изболезновались.

-- Знаю, ты-то простая душа. Это что у вас, всё гости, что ли? -- обратилась она опять к Полине. -- Это кто плюгавенький-то, в очках?

-- Князь Нильский, бабушка, -- прошептала ей Полина.

-- А русский? А я думала, не поймет! Не слыхал, может быть! Мистера Астлея я уже видела. Да вот он опять, -- увидала его бабушка, -- здравствуйте! -- обратилась она вдруг к нему.

Мистер Астлей молча ей поклонился.

-- Ну, что вы мне скажете хорошего? Скажите что-нибудь! Переведи ему это, Полина. Полина перевела.

-- То, что я гляжу на вас с большим удовольствием и радуюсь, что вы в добром здоровье, -- серьезно, но с чрезвычайною готовностью ответил мистер Астлей. Бабушке перевели, и ей, видимо, это понравилось.

-- Как англичане всегда хорошо отвечают, -- заметила она. -- Я почему-то всегда любила англичан, сравнения нет с французишками! Заходите ко мне, -- обратилась она опять к мистеру Астлею. -- Постараюсь вас не очень обеспокоить. Переведи это ему, да скажи ему, что я здесь внизу, здесь внизу, -- слышите, внизу, внизу, -- повторяла она мистеру Астлею, указывая пальцем вниз.

Мистер Астлей был чрезвычайно доволен приглашением.

Бабушка внимательным и довольным взглядом оглядела с ног до головы Полину.

-- Я бы тебя, Прасковья, любила, -- вдруг сказала она, -- девка ты славная, лучше их всех, да характеришко у тебя -- ух! Ну да и у меня характер; повернись-ка; это у тебя не накладка в волосах-то?

-- Нет, бабушка, свои.

-- То-то, не люблю теперешней глупой моды. Хороша ты очень. Я бы в тебя влюбилась, если б была кавалером. Чего замуж-то не выходишь? Но, однако, пора мне. И погулять хочется, а то всё вагон да вагон... Ну что ты, всё еще сердишься? -- обратилась она к генералу.

-- Помилуйте, тетушка, полноте! -- спохватился обрадованный генерал, -- я понимаю, в ваши лета...

-- Cette vieille est tombée en enfance (Эта старуха впала в детство (франц.)., -- шепнул мне Де-Грие.

-- Я вот всё хочу здесь рассмотреть. Ты мне Алексея Ивановича-то уступишь? -- продолжала бабушка генералу.

-- О, сколько угодно, но я и сам... и Полина и monsieur Де-Грие... мы все, все сочтем за удовольствие вас сопутствовать...

-- Mais, madame, cela sera un plaisir (Но, сударыня, это будет удовольствие (франц.).,-- подвернулся Де-Грие с обворожительной улыбкой.

-- То-то, plaisir. Смешон ты мне, батюшка. Денег-то я тебе, впрочем, не дам, -- прибавила она вдруг генералу. -- Ну, теперь в мой номер: осмотреть надо, а потом и отправимся по всем местам. Ну, подымайте.

Бабушку опять подняли, и все отправились гурьбой, вслед за креслами, вниз по лестнице. Генерал шел, как будто ошеломленный ударом дубины по голове. Де-Грие что-то соображал. Mademoiselle Blanche хотела было остаться, но почему-то рассудила тоже пойти со всеми. За нею тотчас же отправился и князь, и наверху, в квартире генерала, остались только немец и madame veuve Cominges.

Глава X

На водах -- да, кажется, и во всей Европе -- управляющие отелями и обер-кельнеры при отведении квартир посетителям руководствуются не столько требованиями и желаниями их, сколько собственным личным своим на них взглядом; и, надо заметить, редко ошибаются. Но бабушке, уж неизвестно почему, отвели такое богатое помещение, что даже пересолили: четыре великолепно убранные комнаты, с ванной, помещениями для прислуги, особой комнатой для камеристки и прочее, и прочее. Действительно, в этих комнатах неделю тому назад останавливалась какая-то grande duchesse, о чем, конечно, тотчас же и объявлялось новым посетителям, для придания еще большей цены квартире. Бабушку пронесли, или лучше сказать, прокатили по всем комнатам, и она внимательно и строго оглядывала их. Обер-кельнер, уже пожилой человек, с плешивой головой, почтительно сопровождал ее при этом первом осмотре.

Не знаю, за кого они все приняли бабушку, но, кажется, за чрезвычайно важную и, главное, богатейшую особу. В книгу внесли тотчас: "Madame la générale princesse de Tarassevitcheva" (Госпожа генеральша, княгиня Тарасевичева (франц.)., хотя бабушка никогда не была княгиней. Своя прислуга, особое помещение в вагоне, бездна ненужных баулов, чемоданов и даже сундуков, прибывших с бабушкой, вероятно, послужили началом престижа; а кресла, резкий тон и голос бабушки, ее эксцентрические вопросы, делаемые с самым не стесняющимся и не терпящим никаких возражений видом, одним словом, вся фигура бабушки -- прямая, резкая, повелительная, -- довершали всеобщее к ней благоговение. При осмотре бабушка вдруг иногда приказывала останавливать кресла, указывала на какую-нибудь вещь в меблировке и обращалась с неожиданными вопросами к почтительно улыбавшемуся, но уже начинавшему трусить обер-кельнеру. Бабушка предлагала вопросы на французском языке, на котором говорила, впрочем, довольно плохо, так что я обыкновенно переводил. Ответы обер-кельнера большею частию ей не нравились и казались неудовлетворительными. Да и она-то спрашивала всё как будто не об деле, а бог знает о чем. Вдруг, например, остановилась пред картиною -- довольно слабой копией с какого-то известного оригинала с мифологическим сюжетом.

-- Чей портрет?

Обер-кельнер объявил, что, вероятно, какой-нибудь графини.

-- Как же ты не знаешь? Здесь живешь, а не знаешь. Почему он здесь? Зачем глаза косые?

На все эти вопросы обер-кельнер удовлетворительно отвечать не мог и даже потерялся.

-- Вот болван-то! -- отозвалась бабушка по-русски. Ее понесли далее. Та же история повторилась с одной саксонской статуэткой, которую бабушка долго рассматривала и потом велела вынесть, неизвестно за что.

Наконец пристала к обер-кельнеру: что стоили ковры в спальне и где их ткут? Обер-кельнер обещал справиться.

-- Вот ослы-то! -- ворчала бабушка и обратила всё свое внимание на кровать.

-- Эдакий пышный балдахин! Разверните его. s Постель развернули.

-- Еще, еще, всё разверните. Снимите подушки, наволочки, подымите перину.

Всё перевернули. Бабушка осмотрела внимательно.

-- Хорошо, что у них клопов нет. Всё белье долой! Постлать мое белье и мои подушки. Однако всё это слишком пышно, куда мне, старухе, такую квартиру: одной скучно. Алексей Иванович, ты бывай ко мне чаще, когда детей перестанешь учить.

-- Я со вчерашнего дня не служу более у генерала, -- ответил я, -- и живу в отеле совершенно сам по себе.

-- Это почему так?

-- На днях приехал сюда один знатный немецкий барон с баронессой, супругой, из Берлина. Я вчера, на гулянье, заговорил с ним по-немецки, не придерживаясь берлинского произношения.

-- Ну, так что же?

-- Он счел это дерзостью и пожаловался генералу, а генерал вчера же уволил меня в отставку.

-- Да что ж ты обругал, что ли, его, барона-то? (Хоть бы и обругал, так ничего!)

-- О нет. Напротив, барон на меня палку поднял.

-- И ты, слюняй, позволил так обращаться с своим учителем, -- обратилась она вдруг к генералу, -- да еще его с места прогнал! Колпаки вы, -- все колпаки, как я вижу.

-- Не беспокойтесь, тетушка, -- отвечал генерал с некоторым высокомерно-фамильярным оттенком, -- я сам умею вести мои дела. К тому же Алексей Иванович не совсем вам верно передал.

-- А ты так и снес? -- обратилась она ко мне.

-- Я хотел было на дуэль вызвать барона, -- отвечал я как можно скромнее и спокойнее, -- да генерал воспротивился.

-- Это зачем ты воспротивился? -- опять обратилась бабушка к генералу. (А ты, батюшка, ступай, придешь, когда позовут, -- обратилась она тоже и к обер-кельнеру, -- нечего разиня-то рот стоять. Терпеть не могу эту харю нюрнбергскую!) -- Тот откланялся и вышел, конечно, не поняв комплимента бабушки.

-- Помилуйте, тетушка, разве дуэли возможны? -- отвечал с усмешкой генерал.

-- А почему невозможны? Мужчины все петухи; вот бы и дрались. Колпаки вы все, как я вижу, не умеете отечества своего поддержать. Ну, подымите! Потапыч, распорядись, чтоб всегда были готовы два носильщика, найми и уговорись. Больше двух не надо. Носить приходится только по лестницам, а по гладкому, по улице -- катить, так и расскажи; да заплати еще им вперед, почтительнее будут. Ты же сам будь всегда при мне, а ты, Алексей Иванович, мне этого барона покажи на гулянье: какой такой фон-барон, хоть бы поглядеть на него. Ну, где же эта рулетка?

Я объяснил, что рулетки расположены в воксале, в залах. Затем последовали вопросы: много ли их? много ль играют? целый ли день играют? как устроены? Я отвечал, наконец, что всего лучше осмотреть это собственными глазами, а что так описывать довольно трудно.

-- Ну, так и нести прямо туда! Иди вперед, Алексей Иванович!

-- Как, неужели, тетушка, вы даже и не отдохнете с дороги? -- заботливо спросил генерал. Он немного как бы засуетился, да и все они как-то замешались и стали переглядываться. Вероятно, им было несколько щекотливо, даже стыдно сопровождать бабушку прямо в воксал, где она, разумеется, могла наделать каких-нибудь эксцентричностей, но уже публично; между тем все они сами вызвались сопровождать ее.

-- А чего мне отдыхать? Не устала; и без того пять дней сидела. А потом осмотрим, какие тут ключи и воды целебные и где они. А потом... как этот, -- ты сказала, Прасковья, -- пуант, что ли?

-- Пуант, бабушка.

-- Ну пуант, так пуант. А еще что здесь есть?

-- Тут много предметов, бабушка, -- затруднилась было Полина.

-- Ну, сама не знаешь! Марфа, ты тоже со мной пойдешь, -- сказала она своей камеристке.

-- Но зачем же ей-то, тетушка? -- захлопотал вдруг генерал, -- и, наконец, это нельзя; и Потапыча вряд ли в самый воксал пустят.

-- Ну, вздор! Что она слуга, так и бросить ее! Тоже ведь живой человек; вот уж неделю по дорогам рыщем, тоже и ей посмотреть хочется. С кем же ей, кроме меня? Одна-то и нос на улицу показать не посмеет.

-- Но, бабушка...

-- Да тебе стыдно, что ли, со мной? Так оставайся дома, не спрашивают. Ишь, какой генерал; я и сама генеральша. Да и чего вас такой хвост за мной, в самом деле, потащится? Я и с Алексеем Ивановичем всё осмотрю...

Но Де-Грие решительно настоял, чтобы всем сопутствовать, и пустился в самые любезные фразы насчет удовольствия ее сопровождать и прочее. Все тронулись.

-- Elle est tombée en enfance, -- повторял Де-Грие генералу, -- seule elle fera des bêtises... (одна она наделает глупостей (франц.). Далее я не расслышал, но у него, очевидно, были какие-то намерения, а может быть, даже возвратились и надежды.

До воксала было с полверсты. Путь наш шел по каштановой аллее, до сквера, обойдя который вступали прямо в воксал. Генерал несколько успокоился, потому что шествие наше хотя и было довольно эксцентрично, но тем не менее было чинно и прилично. Да и ничего удивительного не было в том факте, что на водах явился больной и расслабленный человек, без ног. Но, очевидно, генерал боялся воксала: зачем больной человек, без ног, да еще старушка, пойдет на рулетку? Полина и mademoiselle Blanche шли обе по сторонам, рядом с катившимся креслом. Mademoiselle Blanche смеялась, была скромно весела и даже весьма любезно заигрывала иногда с бабушкой, так что та ее наконец похвалила. Полина, с другой стороны, обязана была отвечать на поминутные и бесчисленные вопросы бабушки, вроде того: кто это прошел? какая это проехала? велик ли город? велик ли сад? это какие деревья? это какие горы? летают ли тут орлы? какая это смешная крыша? Мистер Астлей шел рядом со мной и шепнул мне, что многого ожидает в это утро. Потапыч и Марфа шли сзади, сейчас за креслами, -- Потапыч в своем фраке, в белом галстухе, но в картузе, а Марфа -- сорокалетняя, румяная, но начинавшая уже седеть девушка -- в чепчике, в ситцевом платье и в скрипучих козловых башмаках. Бабушка весьма часто к ним оборачивалась и с ними заговаривала. Де-Грие и генерал немного отстали и говорили о чем-то с величайшим жаром. Генерал был очень уныл; Де-Грие говорил с видом решительным. Может быть, он генерала ободрял; очевидно, что-то советовал. Но бабушка уже произнесла давеча роковую фразу: "Денег я тебе не дам". Может быть, для Де-Грие это известие казалось невероятным, но генерал знал свою тетушку. Я заметил, что Де-Грие и mademoiselle Blanche продолжали перемигиваться. Князя и немца-путешественника я разглядел в самом конце аллеи: они отстали и куда-то ушли от нас.

В воксал мы прибыли с триумфом. В швейцаре и в лакеях обнаружилась та же почтительность, как и в прислуге отеля. Смотрели они, однако, с любопытством. Бабушка сначала велела обнести себя по всем залам; иное похвалила, к другому осталась совершенно равнодушна; обо всем расспрашивала. Наконец дошли и до игорных зал. Лакей, стоявший у запертых дверей часовым, как бы пораженный, вдруг отворил двери настежь.

Появление бабушки у рулетки произвело глубокое впечатление на публику. За игорными рулеточными столами и на другом конце залы, где помещался стол с trente et quarante, толпилось, может быть, полтораста или двести игроков, в несколько рядов. Те, которые успевали протесниться к самому столу, по обыкновению, стояли крепко и не упускали своих мест до тех пор, пока не проигрывались; ибо так стоять простыми зрителями и даром занимать игорное место не позволено. Хотя кругом стола и уставлены стулья, но немногие из игроков садятся, особенно при большом стечении публики, потому что стоя можно установиться теснее и, следовательно, выгадать место, да и ловчее ставить. Второй и третий ряды теснились за первыми, ожидая и наблюдая свою очередь; но в нетерпении просовывали иногда чрез первый ряд руку, чтоб поставить свои куши. Даже из третьего ряда изловчались таким образом просовывать ставки; от этого не проходило десяти и даже пяти минут, чтоб на каком-нибудь конце стола не началась "история" за спорные ставки. Полиция воксала, впрочем, довольно хороша. Тесноты, конечно, избежать нельзя; напротив, наплыву публики рады, потому что это выгодно; но восемь круперов, сидящих кругом стола, смотрят во все глаза за ставками, они же и рассчитываются, а при возникающих спорах они же их и разрешают. В крайних же случаях зовут полицию, и дело кончается в минуту. Полицейские помещаются тут же в зале, в партикулярных платьях, между зрителями, так что их и узнать нельзя. Они особенно смотрят за воришками и промышленниками, которых на рулетках особенно много, по необыкновенному удобству промысла. В самом деле, везде в других местах воровать приходится из карманов и из-под замков, а это, в случае неудачи, очень хлопотливо оканчивается. Тут же, просто-запросто, стоит только к рулетке подойти, начать играть и вдруг, явно и гласно, взять чужой выигрыш и положить в свой карман; если же затеется спор, то мошенник вслух и громко настаивает, что ставка -- его собственная. Если дело сделано ловко и свидетели колеблются, то вор очень часто успевает оттягать деньги себе, разумеется если сумма не очень значительная. В последнем случае она, наверное, бывает замечена круперами или кем-нибудь из других игроков еще прежде. Но если сумма не так значительна, то настоящий хозяин даже иногда просто отказывается продолжать спор, совестясь скандала, и отходит. Но если успевают вора изобличить, то тотчас же выводят со скандалом.

На всё это бабушка смотрела издали, с диким любопытством. Ей очень понравилось, что воришек выводят. Trente et quarante мало возбудило ее любопытство; ей больше понравилась рулетка и что катается шарик. Она пожелала, наконец, разглядеть игру поближе. Не понимаю, как это случилось, но лакеи и некоторые другие суетящиеся агенты (преимущественно проигравшиеся полячки, навязывающие свои услуги счастливым игрокам и всем иностранцам) тотчас нашли и очистили бабушке место, несмотря на всю эту тесноту, у самой средины стола, подле главного крупера, и подкатили туда ее кресло. Множество посетителей, не играющих, но со стороны наблюдающих игру (преимущественно англичане с их семействами), тотчас же затеснились к столу, чтобы из-за игроков поглядеть на бабушку. Множество лорнетов обратилось в ее сторону. У круперов родились надежды: такой эксцентрический игрок действительно как будто обещал что-нибудь необыкновенное. Семидесятилетняя женщина без ног и желающая играть -- конечно, был случай не обыденный. Я протеснился тоже к столу и устроился подле бабушки. Потапыч и Марфа остались где-то далеко в стороне, между народом. Генерал, Полина, Де-Грие и mademoiselle Blanche тоже поместились в стороне, между зрителями.

Бабушка сначала стала осматривать игроков. Она задавала мне резкие, отрывистые вопросы полушепотом: кто это такой? это кто такая? Ей особенно понравился в конце стола один очень молодой человек, игравший в очень большую игру, ставивший тысячами и наигравший, как шептали кругом, уже тысяч до сорока франков, лежавших перед ним в куче, золотом и в банковых билетах. Он был бледен; у него сверкали глаза и тряслись руки; он ставил уже без всякого расчета, сколько рука захватит, а между тем всё выигрывал да выигрывал, всё загребал да загребал. Лакеи суетились кругом него, подставляли ему сзади кресла, очищали вокруг него место, чтоб ему было просторнее, чтоб его не теснили, -- всё это в ожидании богатой благодарности. Иные игроки с выигрыша дают им иногда не считая, а так, с радости, тоже сколько рука из кармана захватит. Подле молодого человека уже устроился один полячок, суетившийся изо всех сил, и почтительно, но беспрерывно что-то шептал ему, вероятно, указывая, как ставить, советуя и направляя игру, -- разумеется, тоже ожидая впоследствии подачки. Но игрок почти и не смотрел на него, ставил зря и всё загребал. Он, видимо, терялся.

Бабушка наблюдала его несколько минут.

-- Скажи ему, -- вдруг засуетилась бабушка, толкая меня, -- скажи ему, чтоб бросил, чтоб брал поскорее деньги и уходил. Проиграет, сейчас всё проиграет! -- захлопотала она, чуть не задыхаясь от волнения. -- Где Потапыч? Послать к нему Потапыча! Да скажи же, скажи же, -- толкала она меня, -- да где же, в самом деле, Потапыч! Sortez, sortez! (Уходите, уходите! (франц.) -- начала было она сама кричать молодому человеку. -- Я нагнулся к ней и решительно прошептал, что здесь так кричать нельзя и даже разговаривать чуть-чуть громко не позволено, потому что это мешает счету, и что нас сейчас прогонят.

-- Экая досада! Пропал человек, значит сам хочет... смотреть на него не могу, всю ворочает. Экой олух! -- и бабушка поскорей оборотилась в другую сторону.

Там, налево, на другой половине стола, между игроками, заметна была одна молодая дама и подле нее какой-то карлик. Кто был этот карлик -- не знаю: родственник ли ее, или так она брала его для эффекта. Эту барыню я замечал и прежде; она являлась к игорному столу каждый день, в час пополудни, и уходила ровно в два; каждый день играла по одному часу. Ее уже знали и тотчас же подставляли ей кресла. Она вынимала из кармана несколько золота, несколько тысячефранковых билетов и начинала ставить тихо, хладнокровно, с расчетом, отмечая на бумажке карандашом цифры и стараясь отыскать систему, по которой в данный момент группировались шансы. Ставила она значительными кушами. Выигрывала каждый день одну, две, много три тысячи франков -- не более и, выиграв, тотчас же уходила. Бабушка долго ее рассматривала.

-- Ну, эта не проиграет! эта вот не проиграет! Из каких? Не знаешь? Кто такая?

-- Француженка, должно быть, из эдаких, -- шепнул я.

-- А, видна птица по полету. Видно, что ноготок востер. Растолкуй ты мне теперь, что каждый поворот значит и как надо ставить?

Я по возможности растолковал бабушке, что значат эти многочисленные комбинации ставок, rouge et noir, pair et impair, manque et passe (красное и черное, чет и нечет, недобор и перебор (франц.) и, наконец, разные оттенки в системе чисел. Бабушка слушала внимательно, запоминала, переспрашивала и заучивала. На каждую систему ставок можно было тотчас же привести и пример, так что многое заучивалось и запоминалось очень легко и скоро. Бабушка осталась весьма довольна.

-- А что такое zéro?(ноль (франц.). Вот этот крупер, курчавый, главный-то, крикнул сейчас zéro? И почему он всё загреб, что ни было на столе? Эдакую кучу, всё себя взял? Это что такое?

-- А zéro, бабушка, выгода банка. Если шарик упадет на zéro, то всё, что ни поставлено на столе, принадлежит банку без расчета. Правда, дается еще удар на розыгрыш, но зато банк ничего не платит.

-- Вот-те на! а я ничего не получаю?

-- Нет, бабушка, если вы пред этим ставили на zéro, то когда выйдет zéro, вам платят в тридцать пять раз больше.

-- Как, в тридцать пять раз, и часто выходит? Что ж они, дураки, не ставят?

-- Тридцать шесть шансов против, бабушка.

-- Вот вздор! Потапыч! Потапыч! Постой, и со мной есть деньги -- вот! Она вынула из кармана туго набитый, кошелек и взяла из него фридрихсдор. -- На, поставь сейчас на zéro.

-- Бабушка, zéro только что вышел, -- сказал я, -- стало быть, теперь долго не выйдет. Вы много проставите; подождите хоть немного.

-- Ну, врешь, ставь!

-- Извольте, но он до вечера, может быть, не выйдет, вы до тысячи проставите, это случалось.

-- Ну, вздор, вздор! Волка бояться -- в лес не ходить. Что? проиграл? Ставь еще!

Проиграли и второй фридрихсдор; поставили третий. Бабушка едва сидела на месте, она так и впилась горящими глазами в прыгающий по зазубринам вертящегося колеса шарик. Проиграли и третий. Бабушка из себя выходила, на месте ей не сиделось, даже кулаком стукнула по столу, когда крупер провозгласил "trente six" (тридцать шесть (франц.) вместо ожидаемого zéro.

-- Эк ведь его! -- сердилась бабушка, -- да скоро ли этот зеришка проклятый выйдет? Жива не хочу быть, а уж досижу до zéro! Это этот проклятый курчавый круперишка делает, у него никогда не выходит! Алексей Иванович, ставь два золотых за раз! Это столько проставишь, что и выйдет zéro, так ничего не возьмешь.

-- Бабушка!

-- Ставь, ставь! Не твои.

Я поставил два фридрихсдора. Шарик долго летал по колесу, наконец стал прыгать по зазубринам. Бабушка замерла и стиснула мою руку, и вдруг -- хлоп!

-- Zéro, -- провозгласил крупер.

-- Видишь, видишь! -- быстро обернулась ко мне бабушка, вся сияющая и довольная. -- Я ведь сказала, сказала тебе! И надоумил меня сам господь поставить два золотых. Ну, сколько же я теперь получу? Что ж не выдают? Потапыч, Марфа, где же они? Наши все куда же ушли? Потапыч, Потапыч!

-- Бабушка, после, -- шептал я, -- Потапыч у дверей, его сюда не пустят. Смотрите, бабушка, вам деньги выдают, получайте! Бабушке выкинули запечатанный в синей бумажке тяжеловесный сверток с пятидесятью фридрихсдорами и отсчитали не запечатанных еще двадцать фридрихсдоров. Всё это я пригреб к бабушке лопаткой.

-- Faites le jeu, messieurs! Faites le jeu, messieurs! Rien ne va plus? (Делайте вашу ставку, господа! Делайте вашу ставку! Больше никто не ставит? (франц.). -- возглашал крупер, приглашая ставить и готовясь вертеть рулетку.

-- Господи! опоздали! сейчас завертят! Ставь, ставь! -- захлопотала бабушка, -- да не мешкай, скорее, -- выходила она из себя, толкая меня изо всех сил.

-- Да куда ставить-то, бабушка?

-- На zéro, на zéro! опять на zéro! Ставь как можно больше! Сколько у нас всего? Семьдесят фридрихсдоров? Нечего их жалеть, ставь по двадцати фридрихсдоров разом.

-- Опомнитесь, бабушка! Он иногда по двести раз не выходит! Уверяю вас, вы весь капитал проставите.

-- Ну, врешь, врешь! ставь! Вот язык-то звенит! Знаю, что делаю, -- даже затряслась в исступлении бабушка.

-- По уставу разом более двенадцати фридрихсдоров на zéro ставить не позволено, бабушка, -- ну вот я поставил.

-- Как не позволено? Да ты не врешь ли! Мусье! мусье! -- затолкала она крупера, сидевшего тут же подле нее слева и приготовившегося вертеть, -- combien zéro? douze? douze? (сколько ноль? двенадцать? двенадцать? (франц.).

Я поскорее растолковал вопрос по-французски.

-- Oui, madame, (да, сударыня (франц.) -- вежливо подтвердил крупер, -- равно как всякая единичная ставка не должна превышать разом четырех тысяч флоринов, по уставу, -- прибавил он в пояснение.

-- Ну, нечего делать, ставь двенадцать.

-- Le jeu est fait! (Игра сделана! (франц.) -- крикнул крупер. Колесо завертелось, и вышло тринадцать. Проиграли!

-- Еще! еще! еще! ставь еще! -- кричала бабушка. Я уже не противоречил и, пожимая плечами, поставил еще двенадцать фридрихсдоров. Колесо вертелось долго. Бабушка просто дрожала, следя за колесом. "Да неужто она и в самом деле думает опять zéro выиграть?" -- подумал я, смотря на нее с удивлением. Решительное убеждение в выигрыше сияло на лице ее, непременное ожидание, что вот-вот сейчас крикнут: zéro! Шарик вскочил в клетку.

-- Zéro! -- крикнул крупер.

-- Что!!! -- с неистовым торжеством обратилась ко мне бабушка.

Я сам был игрок; я почувствовал это в ту самую минуту. У меня руки-ноги дрожали, в голову ударило. Конечно, это был редкий случай, что на каких-нибудь десяти ударах три раза выскочил zéro; но особенно удивительного тут не было ничего. Я сам был свидетелем, как третьего дня вышло три zéro сряду и при этом один из игроков, ревностно отмечавший на бумажке удары, громко заметил, что не далее, как вчера, этот же самый zéro упал в целые сутки один раз.

С бабушкой, как с выигравшей самый значительный выигрыш, особенно внимательно и почтительно рассчитались. Ей приходилось получить ровно четыреста двадцать фридрихсдоров, то есть четыре тысячи флоринов и двадцать фридрихсдоров. Двадцать фридрихсдоров ей выдали золотом, а четыре тысячи -- банковыми билетами.

Но этот раз бабушка не звала Потапыча; она была занята не тем. Она даже не толкалась и не дрожала снаружи. Она, если можно так выразиться, дрожала изнутри. Вся на чем-то сосредоточилась, так и прицелилась:

-- Алексей Иванович! он сказал, зараз можно только четыре тысячи флоринов поставить? На, бери, ставь эти все четыре на красную, -- решила бабушка.

Было бесполезно отговаривать. Колесо завертелось.

-- Rouge! -- провозгласил крупер. Опять выигрыш в четыре тысячи флоринов, всего, стало быть, восемь.

-- Четыре сюда мне давай, а четыре ставь опять на красную, -- командовала бабушка. Я поставил опять четыре тысячи.

-- Rouge! -- провозгласил снова крупер.

-- Итого двенадцать! Давай их все сюда. Золото ссыпай сюда, в кошелек, а билеты спрячь.

-- Довольно! Домой! Откатите кресла!

Глава XI

Кресла откатили к дверям, на другой конец залы. Бабушка сияла. Все наши стеснились тотчас же кругом нее с поздравлениями. Как ни эксцентрично было поведение бабушки, но ее триумф покрывал многое, и генерал уже не боялся скомпрометировать себя в публике родственными отношениями с такой странной женщиной. С снисходительною и фамильярно-веселою улыбкою, как бы теша ребенка, поздравил он бабушку. Впрочем, он был видимо поражен, равно как и все зрители. Кругом говорили и указывали на бабушку. Многие проходили мимо нее, чтобы ближе ее рассмотреть. Мистер Астлей толковал о ней в стороне с двумя своими знакомыми англичанами. Несколько величавых зрительниц, дам, с величавым недоумением рассматривали ее как какое-то чудо. Де-Грие так и рассыпался в поздравлениях и улыбках.

-- Quelle victoire! (Какая победа! (франц.) -- говорил он.

-- Mais, madame, c'était du feu! (Но, сударыня, это было блестяще! (франц.) -- прибавила с заигрывающей улыбкой mademoiselle Blanche.

-- Да-с, вот взяла да и выиграла двенадцать тысяч флоринов! Какое двенадцать, а золото-то? G золотом почти что тринадцать выйдет. Это сколько по-нашему? Тысяч шесть, что ли, будет?

Я доложил, что и за семь перевалило, а по теперешнему курсу, пожалуй, и до восьми дойдет.

-- Шутка, восемь тысяч! А вы-то сидите здесь, колпаки, ничего не делаете! Потапыч, Марфа, видели?

-- Матушка, да как это вы? Восемь тысяч рублей, -- восклицала, извиваясь, Марфа.

-- Нате, вот вам от меня по пяти золотых, вот! Потапыч и Марфа бросились целовать ручки.

-- И носильщикам дать по фридрихсдору. Дай им по золотому, Алексей Иванович. Что это лакей кланяется, и другой тоже? Поздравляют? Дай им тоже по фридрихсдору.

-- Madame la princesse... un pauvre expatrié... malheur continuel... les princes russes sont si généreux, (Госпожа княгиня... бедный эмигрант... постоянное несчастье... русские князья так щедры (франц.) -- увивалась около кресел одна личность в истасканном сюртуке, пестром жилете, в усах, держа картуз на отлете и с подобострастною улыбкой...

-- Дай ему тоже фридрихсдор. Нет, дай два; ну, довольно, а то конца с ними не будет. Подымите, везите! Прасковья, -- обратилась она к Полине Александровне, -- я тебе завтра на платье куплю, и той куплю mademoiselle... как ее, mademoiselle Blanche, что ли, ей тоже на платье куплю. Переведи ей, Прасковья!

-- Merci, madame, -- умильно присела mademoiselle Blanche, искривив рот в насмешливую улыбку, которою обменялась с Де-Грие и генералом. Генерал отчасти конфузился и ужасно был рад, когда мы добрались до аллеи.

-- Федосья, Федосья-то, думаю, как удивится теперь, -- говорила бабушка, вспоминая о знакомой генеральской нянюшке. -- И ей нужно на платье подарить. Эй, Алексей Иванович, Алексей Иванович, подай этому нищему!

По дороге проходил какой-то оборванец, с скрюченною спиной, и глядел на нас.

-- Да это, может быть, и не нищий, а какой-нибудь прощелыга, бабушка.

-- Дай! дай! дай ему гульден!

Я подошел и подал. Он посмотрел на меня с диким недоумением, однако молча взял гульден. От него пахло вином.

-- А ты, Алексей Иванович, не пробовал еще счастия?

-- Нет, бабушка.

-- А у самого глаза горели, я видела.

-- Я еще попробую, бабушка, непременно, потом.

-- И прямо ставь на zéro! Вот увидишь! Сколько у тебя капиталу?

-- Всего только двадцать фридрихсдоров, бабушка.

-- Немного. Пятьдесят фридрихсдоров я тебе дам взаймы, если хочешь. Вот этот самый сверток и бери, а ты, батюшка, все-таки не жди, тебе не дам! -- вдруг обратилась она к генералу.

Того точно перевернуло, но он промолчал. Де-Грие нахмурился.

-- Que diable, c'est une terrible vieille! (Черт возьми, ужасная старуха! (франц.) -- прошептал он сквозь зубы генералу.

-- Нищий, нищий, опять нищий! -- закричала бабушка. -- Алексей Иванович, дай и этому гульден.

На этот раз повстречался седой старик, с деревянной ногой, в каком-то синем длиннополом сюртуке и с длинною тростью в руках. Он похож был на старого солдата. Но когда я протянул ему гульден, он сделал шаг назад и грозно осмотрел меня.

-- Was ist's der Teufel! (Черт побери, что это такое! (нем.) -- крикнул он, прибавив к этому еще с десяток ругательств.

-- Ну дурак! -- крикнула бабушка, махнув рукою. -- Везите дальше! Проголодалась! Теперь сейчас обедать, потом немного поваляюсь и опять туда.

-- Вы опять хотите играть, бабушка? -- крикнул я.

-- Как бы ты думал? Что вы-то здесь сидите да киснете, так и мне на вас смотреть?

-- Mais, madame, -- приблизился Де-Грие, -- les chances peuvent tourner, une seule mauvaise chance et vous perdrez tout... surtout avec votre jeu... c'était terrible! (Но, сударыня, удача может изменить, один неудачный ход -- и вы проиграете всё... особенно с вашими ставками... это ужасно! (франц.).

-- Vous perdrez absolument, (Вы проиграете непременно (франц.). -- защебетала mademoiselle Blanche.

-- Да вам-то всем какое дело? Не ваши проиграю -- свои! А где этот мистер Астлей? -- спросила она меня.

-- В воксале остался, бабушка.

-- Жаль; вот этот так хороший человек.

Прибыв домой, бабушка еще на лестнице, встретив обер-кельнера, подозвала его и похвасталась своим выигрышем; затем позвала Федосью, подарила ей три фридрихсдора и велела подавать обедать. Федосья и Марфа так и рассыпались пред нею за обедом.

-- Смотрю я на вас, матушка, -- трещала Марфа, -- и говорю Потапычу, что это наша матушка хочет делать. А на столе денег-то, денег-то, батюшки! всю-то жизнь столько денег не видывала, а всё кругом господа, всё одни господа сидят. И откуда, говорю, Потапыч, это всё такие здесь господа? Думаю, помоги ей сама мати-божия. Молюсь я за вас, матушка, а сердце вот так и замирает, так и замирает, дрожу, вся дрожу. Дай ей, господи, думаю, а тут вот вам господь и послал. До сих пор, матушка, так и дрожу, так вот вся и дрожу.

-- Алексей Иванович, после обеда, часа в четыре, готовься, пойдем. А теперь покамест прощай, да докторишку мне какого-нибудь позвать не забудь, тоже и воды пить надо. А то и позабудешь, пожалуй!

Я вышел от бабушки как одурманенный. Я старался себе представить, что теперь будет со всеми нашими и какой оборот примут дела? Я видел ясно, что они (генерал преимущественно) еще не успели прийти в себя, даже и от первого впечатления. Факт появления бабушки вместо ожидаемой с часу на час телеграммы об ее смерти (а стало быть, и о наследстве) до того раздробил всю систему их намерений и принятых решений, что они с решительным недоумением и с каким-то нашедшим на всех столбняком относились к дальнейшим подвигам бабушки на рулетке.

А между тем этот второй факт был чуть ли не важнее первого, потому что хоть бабушка и повторила два раза, что денег генералу не даст, но ведь кто знает, -- все-таки не должно было еще терять надежды. Не терял же ее Де-Грие, замешанный во все дела генерала. Я уверен, что и mademoiselle Blanche, тоже весьма замешанная (еще бы: генеральша и значительное наследство!), не потеряла бы надежды и употребила бы все обольщения кокетства над бабушкой -- в контраст с неподатливою и неумеющею приласкаться гордячкой Полиной. Но теперь, теперь, когда бабушка совершила такие подвиги на рулетке, теперь, когда личность бабушки отпечаталась пред ними так ясно и типически (строптивая, властолюбивая старуха et tombée en enfance), теперь, пожалуй, и всё погибло: ведь она, как ребенок, рада, что дорвалась, и, как водится, проиграется в пух. "Боже! -- подумал я (и прости меня, господи, с самым злорадным смехом), -- боже, да ведь каждый фридрихсдор, поставленный бабушкою давеча, ложился болячкою на сердце генерала, бесил Де-Грие и доводил до исступления mademoiselle de Cominges, у которой мимо рта проносили ложку. Вот и еще факт: даже с выигрыша, с радости, когда бабушка раздавала всем деньги и каждого прохожего принимала за нищего, даже и тут у ней вырвалось к генералу: "А тебе-то все-таки не дам!" Это значит: села на этой мысли, уперлась, слово такое себе дала; -- опасно! опасно!"

Все эти соображения ходили в моей голове в то время, как я поднимался от бабушки по парадной лестнице, в самый верхний этаж, в свою каморку. Всё это занимало меня сильно; хотя, конечно, я и прежде мог предугадывать главные толстейшие нити, связывавшие предо мною актеров, но все-таки окончательно не знал всех средств и тайн этой игры. Полина никогда не была со мною вполне доверчива. Хоть и случалось, правда, что она открывала мне подчас, как бы невольно, свое сердце, но я заметил, что часто, да почти и всегда, после этих открытий или в смех обратит всё сказанное, или запутает и с намерением придаст всему ложный вид. О! она многое скрывала! Во всяком случае, я предчувствовал, что подходит финал всего этого таинственного и напряженного состояния. Еще один удар -- и всё будет кончено и обнаружено. О своей участи, тоже во всем этом заинтересованный, я почти не заботился. Странное у меня настроение: в кармане всего двадцать фридрихсдоров; я далеко на чужой стороне, без места и без средств к существованию, без надежды, без расчетов и -- не забочусь об этом! Если бы не дума о Полине, то я просто весь отдался бы одному комическому интересу предстоящей развязки и хохотал бы во всё горло. Но Полина смущает меня; участь ее решается, это я предчувствовал, но, каюсь, совсем не участь ее меня беспокоит. Мне хочется проникнуть в ее тайны; мне хотелось бы, чтобы она пришла ко мне и сказала: "Ведь я люблю тебя", а если нет, если это безумство немыслимо, то тогда... ну, да чего пожелать? Разве я знаю, чего желаю? Я сам как потерянный; мне только бы быть при ней, в ее ореоле, в ее сиянии, навечно, всегда, всю жизнь. Дальше я ничего не знаю! И разве я могу уйти от нее?

В третьем этаже, в их коридоре, меня что-то как толкнуло. Я обернулся и, в двадцати шагах или более, увидел выходящую из двери Полину. Она точно выжидала и высматривала меня и тотчас же к себе поманила.

-- Полина Александровна...

-- Тише! -- предупредила она.

-- Представьте себе, -- зашептал я, -- меня сейчас точно что толкнуло в бок; оглядываюсь -- вы! Точно электричество исходит из вас какое-то!

Возьмите это письмо, -- заботливо и нахмуренно произнесла Полина, наверное не расслышав того, что я сказал, -- и передайте лично мистеру Астлею сейчас. Поскорее, прошу вас. Ответа не надо. Он сам...

Она не договорила.

-- Мистеру Астлею? -- переспросил я в удивлении. Но Полина уже скрылась в дверь.

-- Ага, так у них переписка! -- я, разумеется, побежал тотчас же отыскивать мистера Астлея, сперва в его отеле, где его не застал, потом в воксале, где обегал все залы, и наконец, в досаде, чуть не в отчаянии, возвращаясь домой, встретил его случайно, в кавалькаде каких-то англичан и англичанок, верхом. Я поманил его, остановил и передал ему письмо. Мы не успели и переглянуться. Но я подозреваю, что мистер Астлей нарочно поскорее пустил лошадь.

Мучила ли меня ревность? Но я был в самом разбитом состоянии духа. Я и удостовериться не хотел, о чем они переписываются. Итак, он ее поверенный! "Друг-то друг, -- думал я, -- и это ясно (и когда он успел сделаться), но есть ли тут любовь?" "Конечно, нет", -- шептал мне рассудок. Но ведь одного рассудка в эдаких случаях мало. Во всяком случае предстояло и это разъяснить. Дело неприятно усложнялось.

Не успел я войти в отель, как швейцар и вышедший из своей комнаты обер-кельнер сообщили мне, что меня требуют, ищут, три раза посылали наведываться: где я? -- просят как можно скорее в номер к генералу. Я был в самом скверном расположении духа. У генерала в кабинете я нашел, кроме самого генерала, Де-Грие и mademoiselle Blanche, одну, без матери. Мать была решительно подставная особа, употреблявшаяся только для парада; но когда доходило до настоящего дела, то mademoiselle Blanche орудовала одна. Да и вряд ли та что-нибудь знала про дела своей названной дочки.
Они втроем о чем-то горячо совещались, и даже дверь кабинета была заперта, чего никогда не бывало. Подходя к дверям, я расслышал громкие голоса -- дерзкий и язвительный разговор Де-Грие, нахально-ругательный и бешеный крик Blanche и жалкий голос генерала, очевидно в чем-то оправдывавшегося. При появлении моем все они как бы поприудержались и подправились. Де-Грие поправил волосы и из сердитого лица сделал улыбающееся, -- тою скверною, официально-учтивою, французскою улыбкою, которую я так ненавижу. Убитый и потерявшийся генерал приосанился, но как-то машинально. Одна только mademoiselle Blanche почти не изменила своей сверкающей гневом физиономии и только замолкла, устремив на меня взор с нетерпеливым ожиданием. Замечу, что она до невероятности небрежно доселе со мною обходилась, даже не отвечала на мои поклоны, -- просто не примечала меня.

-- Алексей Иванович, -- начал нежно распекающим тоном генерал, -- позвольте вам объявить, что странно, в высочайшей степени странно... одним словом, ваши поступки относительно меня и моего семейства... одним словом, в высочайшей степени странно...

-- Eh! ce n'est pas ça, -- с досадой и презрением перебил Де-Грие. (Решительно, он всем заправлял!) -- Mon cher monsieur, notre cher général se trompe, (это не то... Дорогой мой, наш милый генерал ошибается (франц.). -- впадая в такой тон (продолжаю его речь по-русски), но он хотел вам сказать... то есть вас предупредить или, лучше сказать, просить вас убедительнейше, чтобы вы не губили его, -- ну да, не губили! Я употребляю именно это выражение...

-- Но чем же, чем же? -- прервал я.

-- Помилуйте, вы беретесь быть руководителем (или как это сказать?) этой старухи, cette pauvre terrible vieille,( этой бедной, ужасной старухи (франц.). -- сбивался сам Де-Грие, -- но ведь она проиграется; она проиграется вся в пух! Вы сами видели, вы были свидетелем, как она играет! Если она начнет проигрывать, то она уж и не отойдет от стола, из упрямства, из злости, и всё будет играть, всё будет играть, а в таких случаях никогда не отыгрываются, и тогда... тогда...

-- И тогда, -- подхватил генерал, -- тогда вы погубите всё семейство! Я и мое семейство, мы -- ее наследники, у ней нет более близкой родни. Я вам откровенно скажу: дела мои расстроены, крайне расстроены. Вы сами отчасти знаете... Если она проиграет значительную сумму или даже, пожалуй, всё состояние (о боже!), что тогда будет с ними, с моими детьми! (генерал оглянулся на Де-Грие) -- со мною! (Он поглядел на mademoiselle Blanche, с презрением от него отвернувшуюся). Алексей Иванович, спасите, спасите нас!..

-- Да чем же, генерал, скажите, чем я могу... Что я-то тут значу?

-- Откажитесь, откажитесь, бросьте ее!..

-- Так другой найдется! -- вскричал я.

-- Ce n'est pas ça, ce n'est pas ça, -- перебил опять Де-Грие, -- que diable! Нет, не покидайте, но по крайней мере усовестите, уговорите, отвлеките... Ну, наконец, не дайте ей проиграть слишком много, отвлеките ее как-нибудь.

-- Да как я это сделаю? Если бы вы сами взялись за это, monsieur Де-Грие, -- прибавил я как можно наивнее.

Тут я заметил быстрый, огненный, вопросительный взгляд mademoiselle Blanche на Де-Грие. В лице самого Де-Грие мелькнуло что-то особенное, что-то откровенное, от чего он не мог удержаться.

-- То-то и есть, что она меня не возьмет теперь! -- вскричал, махнув рукой, Де-Грие. -- Если б!.. потом...

Де-Грие быстро и значительно поглядел на mademoiselle Blanche.

-- О mon cher monsieur Alexis, soyez si bon, (О дорогой господин Алексей, будьте так добры (франц.) -- шагнула ко мне с обворожительною улыбкою сама mademoiselle Blanche, схватила меня за обе руки и крепко сжала. Черт возьми! это дьявольское лицо умело в одну секунду меняться. В это мгновение у ней явилось такое просящее лицо, такое милое, детски улыбающееся и даже шаловливое; под конец фразы она плутовски мне подмигнула, тихонько от всех; срезать разом, что ли, меня хотела? И недурно вышло, -- только уж грубо было это, однако, ужасно.

Подскочил за ней и генерал, -- именно подскочил.

-- Алексей Иванович, простите, что я давеча так с вами начал, я не то совсем хотел сказать... Я вас прошу, умоляю, в пояс вам кланяюсь по-русски, -- вы один, один можете нас спасти! Я и mademoiselle Cominges вас умоляем, -- вы понимаете, ведь вы понимаете? -- умолял он, показывая мне глазами на mademoiselle Blanche. Он был очень жалок.

В эту минуту раздались три тихие и почтительные удара в дверь; отворили -- стучал коридорный слуга, а за ним, в нескольких шагах, стоял Потапыч. Послы были от бабушки. Требовалось сыскать и доставить меня немедленно, "сердятся", -- сообщил Потапыч.

-- Но ведь еще только половина четвертого!

-- Они и заснуть не могли, всё ворочались, потом вдруг встали, кресла потребовали и за вами. Уж они теперь на крыльце-с...

-- Quelle mégère! (Какая мегера! (франц.). -- крикнул Де-Грие.

Действительно, я нашел бабушку уже на крыльце, выходящую из терпения, что меня нет. До четырех часов она не выдержала.

-- Ну, подымайте! -- крикнула она, и мы отправились опять на рулетку.

Глава XII

Бабушка была в нетерпеливом и раздражительном состоянии духа; видно было, что рулетка у ней крепко засела в голове. Ко всему остальному она была невнимательна и вообще крайне рассеянна. Ни про что, например, по дороге не расспрашивала, как давеча. Увидя одну богатейшую коляску, промчавшуюся мимо нас вихрем, она было подняла руку и спросила: "Что такое? Чьи?" -- но, кажется, и не расслышала моего ответа; задумчивость ее беспрерывно прерывалась резкими и нетерпеливыми телодвижениями и выходками. Когда я ей показал издали, уже подходя к воксалу, барона и баронессу Вурмергельм, она рассеянно посмотрела и совершенно равнодушно сказала: "А!" -- и, быстро обернувшись к Потапычу и Марфе, шагавшим сзади, отрезала им:

-- Ну, вы зачем увязались? Не каждый раз брать вас! Ступайте домой! Мне и тебя довольно, -- прибавила она мне, когда те торопливо поклонились и воротились домой.

В воксале бабушку уже ждали. Тотчас же отгородили ей то же самое место, возле крупера. Мне кажется, эти круперы, всегда такие чинные и представляющие из себя обыкновенных чиновников, которым почти решительно всё равно: выиграет ли банк или проиграет, -- вовсе не равнодушны к проигрышу банка и, уж конечно, снабжены кой-какими инструкциями для привлечения игроков и для вящего наблюдения казенного интереса, за что непременно и сами получают призы и премии. По крайней мере на бабушку смотрели уж как на жертвочку. Затем, что у нас предполагали, то и случилось.

Вот как было дело.

Бабушка прямо накинулась на zéro и тотчас же велела ставить по двенадцати фридрихсдоров. Поставили раз, второй, третий -- zéro не выходил. "Ставь, ставь!" -- толкала меня бабушка в нетерпении. Я слушался.

-- Сколько раз проставили? -- спросила она наконец, скрежеща зубами от нетерпения.

-- Да уж двенадцатый раз ставил, бабушка. Сто сорок четыре фридрихсдора проставили. Я вам говорю, бабушка, до вечера, пожалуй...

-- Молчи! -- перебила бабушка. -- Поставь на zéro и поставь сейчас на красную тысячу гульденов. На, вот билет.

Красная вышла, а zéro опять лопнул; воротили тысячу гульденов.

-- Видишь, видишь! -- шептала бабушка, -- почти всё, что проставили, воротили. Ставь опять на zéro; еще раз десять поставим и бросим.

Но на пятом разе бабушка совсем соскучилась.

-- Брось этот пакостный зеришко к черту. На, ставь все четыре тысячи гульденов на красную, -- приказала она.

-- Бабушка! много будет; ну как не выйдет красная, -- умолял я; но бабушка чуть меня не прибила. (А впрочем, она так толкалась, что почти, можно сказать, и дралась). Нечего было делать, я поставил на красную все четыре тысячи гульденов, выигранные давеча. Колесо завертелось. Бабушка сидела спокойно и гордо выпрямившись, не сомневаясь в непременном выигрыше.

-- Zéro, -- возгласил крупер.

Сначала бабушка не поняла, но когда увидела, что крупер загреб ее четыре тысячи гульденов, вместе со всем, что стояло на столе, и узнала, что zéro, который так долго не выходил и на котором мы проставили почти двести фридрихсдоров, выскочил, как нарочно, тогда, когда бабушка только что его обругала и бросила, то ахнула и на всю залу сплеснула руками. Кругом даже засмеялись.

-- Батюшки! Он тут-то проклятый и выскочил! -- вопила бабушка, -- ведь эдакой, эдакой окаянный! Это ты! Это всё ты! -- свирепо накинулась на меня, толкаясь. -- Это ты меня отговорил.

-- Бабушка, я вам дело говорил, как могу отвечать я за все шансы?

-- Я-те дам шансы! -- шептала она грозно, -- пошел вон от меня.

-- Прощайте, бабушка, -- повернулся я уходить.

-- Алексей Иванович, Алексей Иванович, останься! Куда ты? Ну, чего, чего? Ишь рассердился! Дурак! Ну побудь, побудь еще, ну, не сердись, я сама дура! Ну скажи, ну что теперь делать!

-- Я, бабушка, не возьмусь вам подсказывать, потому что вы меня же будете обвинять. Играйте сами; приказывайте, я ставить буду.

-- Ну, ну! ну ставь еще четыре тысячи гульденов на красную! Вот бумажник, бери. -- Она вынула из кармана и подала мне бумажник. -- Ну, бери скорей, тут двадцать тысяч рублей чистыми деньгами.

-- Бабушка, -- прошептал я, -- такие куши...

-- Жива не хочу быть -- отыграюсь. Ставь! -- Поставили и проиграли. , -- Ставь, ставь, все восемь ставь!

-- Нельзя, бабушка, самый большой куш четыре!..

-- Ну ставь четыре!

На этот раз выиграли. Бабушка ободрилась.

-- Видишь, видишь! -- затолкала она меня, -- ставь опять четыре!

Поставили -- проиграли; потом еще и еще проиграли.

-- Бабушка, все двенадцать тысяч ушли, -- доложил я.

-- Вижу, что все ушли, -- проговорила она в каком-то спокойствии бешенства, если так можно выразиться, -- вижу, батюшка, вижу, -- бормотала она, смотря пред собою неподвижно и как будто раздумывая, -- эх! жива не хочу быть, ставь еще четыре тысячи гульденов!

-- Да денег нет, бабушка; тут в бумажнике наши пятипроцентные и еще какие-то переводы есть, а денег нет.

-- А в кошельке?

-- Мелочь осталась, бабушка.

-- Есть здесь меняльные лавки? Мне сказали, что все наши бумаги разменять можно, -- решительно спросила бабушка.

-- О, сколько угодно! Но что вы потеряете за промен, так... сам жид ужаснется!

-- Вздор! Отыграюсь! Вези. Позвать этих болванов! Я откатил кресла, явились носильщики, и мы покатили из воксала.

-- Скорей, скорей, скорей! -- командовала бабушка. -- Показывай дорогу, Алексей Иванович, да поближе возьми... а далеко?

-- Два шага, бабушка.

Но на повороте из сквера в аллею встретилась нам вся наша компания: генерал, Де-Грие и mademoiselle Blanche с маменькой. Полины Александровны с ними не было, мистера Астлея тоже.

-- Ну, ну, ну! не останавливаться! -- кричала бабушка, -- ну, чего вам такое? Некогда с вами тут! Я шел сзади; Де-Грие подскочил ко мне.

-- Всё давешнее проиграла и двенадцать тысяч гульденов своих просадила. Едем пятипроцентные менять, -- шепнул я ему наскоро.

Де-Грие топнул ногою и бросился сообщить генералу. Мы продолжали катить бабушку.

-- Остановите, остановите! -- зашептал мне генерал в исступлении.

-- А вот попробуйте-ка ее остановить, -- шепнул я ему.

-- Тетушка! -- приблизился генерал, -- тетушка... мы сейчас... мы сейчас... -- голос у него дрожал и падал, -- нанимаем лошадей и едем за город... Восхитительнейший вид... пуант... мы шли вас приглашать.

-- И, ну тебя и с пуантом! -- раздражительно отмахнулась от него бабушка.

-- Там деревня... там будем чай пить... -- продолжал генерал уже с полным отчаянием.

-- Nous boirons du lait, sur l'herbe fraîche, (мы будем пить молоко на свежей траве (франц.). -- прибавил Де-Грие с зверскою злобой.
Du lait, de l'herbe fraîche -- это всё, что есть идеально идиллического у парижского буржуа; в этом, как известно, взгляд его на "nature et la vérité!" ("природу и истину!" (франц.).

-- И, ну тебя с молоком! Хлещи сам, а у меня от него брюхо болит. Да и чего вы пристали?! -- закричала бабушка, -- говорю некогда!

-- Приехали, бабушка! -- закричал я, -- здесь!

Мы подкатили к дому, где была контора банкира. Я пошел менять; бабушка осталась ждать у подъезда; Де-Грие, генерал и Blanche стояли в стороне, не зная, что им делать. Бабушка гневно на них посмотрела, и они ушли по дороге к воксалу.

Мне предложили такой ужасный расчет, что я не решился и воротился к бабушке просить инструкций.

-- Ах, разбойники! -- закричала она, всплеснув руками. -- Ну! Ничего! -- меняй! -- крикнула она решительно, -- стой, позови ко мне банкира!

-- Разве кого-нибудь из конторщиков, бабушка?

-- Ну конторщика, всё равно. Ах, разбойники!

Конторщик согласился выйти, узнав, что его просит к себе старая, расслабленная графиня, которая не может ходить. Бабушка долго, гневно и громко упрекала его в мошенничестве и торговалась с ним смесью русского, французского и немецкого языков, причем я помогал переводу. Серьезный конторщик посматривал на нас обоих и молча мотал головой. Бабушку осматривал он даже с слишком пристальным любопытством, что уже было невежливо; наконец он стал улыбаться.

-- Ну, убирайся! -- крикнула бабушка. -- Подавись моими деньгами! Разменяй у него, Алексей Иванович, некогда, а то бы к другому поехать...

-- Конторщик говорит, что у других еще меньше дадут.

Наверное не помню тогдашнего расчета, но он был ужасен. Я наменял до двенадцати тысяч флоринов золотом и билетами, взял расчет и вынес бабушке.

-- Ну! ну! ну! Нечего считать, -- замахала она руками, скорей, скорей, скорей!

-- Никогда на этот проклятый zéro не буду ставить и на красную тоже, -- промолвила она, подъезжая к воксалу.

На этот раз я всеми силами старался внушить ей ставить как можно меньше, убеждая ее, что при обороте; шансов всегда будет время поставить и большой куш. Но она была так нетерпелива, что хоть и соглашалась сначала, но возможности не было сдержать ее во время игры. Чуть только она начинала выигрывать ставки в десять, в двадцать фридрихсдоров, -- "Ну, вот! Ну, вот! -- начинала она толкать меня, -- ну вот, выиграли же, -- стояло бы четыре тысячи вместо десяти, мы бы четыре тысячи выиграли, а то что теперь? Это всё ты, всё ты!"

И как ни брала меня досада, глядя на ее игру, а я наконец решился молчать и не советовать больше ничего.

Вдруг подскочил Де-Грие. Они все трое были возле; я заметил, что mademoiselle Blanche стояла с маменькой в стороне и любезничала с князьком. Генерал был в явной немилости, почти в загоне. Blanche даже и смотреть на него не хотела, хоть он и юлил подле нее всеми силами. Бедный генерал!

Он бледнел, краснел, трепетал и даже уж не следил за игрою бабушки. Blanche и князек наконец вышли; генерал побежал за ними.

-- Madame, madame, -- медовым голосом шептал бабушке Де-Грие, протеснившись к самому ее уху. -- Madame, эдак ставка нейдет... нет, нет, не можно... -- коверкал он по-русски, -- нет!

-- А как же? Ну, научи! -- обратилась к нему бабушка.

Де-Грие вдруг быстро заболтал по-французски, начал советовать, суетился, говорил, что надо ждать шансу, стал рассчитывать какие-то цифры... бабушка ничего не понимала. Он беспрерывно обращался ко мне, чтоб я переводил; тыкал пальцем в стол, указывал; наконец схватил карандаш и начал было высчитывать на бумажке. Бабушка потеряла наконец терпение.

-- Ну, пошел, пошел! Всё вздор мелешь! "Madame, madame", а сам и дела-то не понимает; пошел!

-- Mais, madame, -- защебетал Де-Грие и снова начал толкать и показывать. Очень уж его разбирало.

-- Ну, поставь раз, как он говорит, -- приказала мне бабушка, -- посмотрим: может, и в самом деле выйдет.

Де-Грие хотел только отвлечь ее от больших кушей: он предлагал ставить на числа, поодиночке и в совокупности. Я поставил, по его указанию, по фридрихсдору на ряд нечетных чисел в первых двенадцати и по пяти фридрихсдоров на группы чисел от двенадцати до восемнадцати и от восемнадцати до двадцати четырех: всего поставили шестнадцать фридрихсдоров.

Колесо завертелось. "Zéro", -- крикнул крупер. Мы всё проиграли.

-- Эдакой болван! -- крикнула бабушка, обращаясь к Де-Грие. -- Эдакой ты мерзкий французишка! Ведь посоветует же изверг! Пошел, пошел! Ничего не понимает, а туда же суется!

Страшно обиженный Де-Грие пожал плечами, презрительно посмотрел на бабушку и отошел. Ему уж самому стало стыдно, что связался; слишком уж не утерпел.

Через час, как мы ни бились, -- всё проиграли.

-- Домой! -- крикнула бабушка.

Она не промолвила ни слова до самой аллеи. В аллее, и уже подъезжая к отелю, у ней начали вырываться восклицания:

-- Экая дура! экая дурында! Старая ты, старая дурында!

Только что въехали в квартиру:

-- Чаю мне! -- закричала бабушка, -- и сейчас собираться! Едем!

-- Куда, матушка, ехать изволите? -- начала было Марфа.

-- А тебе какое дело? Знай сверчок свой шесток! Потапыч, собирай всё, всю поклажу. Едем назад, в Москву! Я пятнадцать тысяч целковых профершпилила!

-- Пятнадцать тысяч, матушка! Боже ты мой! -- крикнул было Потапыч, умилительно всплеснув руками, вероятно, предполагая услужиться.

-- Ну, ну, дурак! Начал еще хныкать! Молчи! Собираться! Счет, скорее, скорей!

-- Ближайший поезд отправится в девять с половиною часов, бабушка, -- доложил я, чтоб остановить ее фурор.

-- А теперь сколько?

-- Половина восьмого.

-- Экая досада! Ну всё равно! Алексей Иванович, денег у меня ни копейки. Вот тебе еще два билета, сбегай туда, разменяй мне и эти. А то не с чем и ехать.

Я отправился. Через полчаса возвратившись в отель, я застал всех наших у бабушки. Узнав, что бабушка уезжает совсем в Москву, они были поражены, кажется, еще больше, чем ее проигрышем. Положим, отъездом спасалось ее состояние, но зато что же теперь станется с генералом? Кто заплатит Де-Грие? Mademoiselle Blanche, разумеется, ждать не будет, пока помрет бабушка, и, наверное, улизнет теперь с князьком или с кем-нибудь другим. Они стояли перед нею, утешали ее и уговаривали. Полины опять не было. Бабушка неистово кричала на них.

-- Отвяжитесь, черти! Вам что за дело? Чего эта козлиная борода ко мне лезет, -- кричала она на Де-Грие, -- а тебе, пигалица, чего надо? -- обратилась она к mademoiselle Blanche. -- Чего юлишь?

-- Diantre! (Черт возьми! (франц.) -- прошептала mademoiselle Blanche, бешено сверкнув глазами, но вдруг захохотала и вышла.

-- Elle vivra cent ans! (Она сто лет проживет! (франц.). -- крикнула она, выходя из дверей, генералу.

-- А, так ты на мою смерть рассчитываешь? -- завопила бабушка генералу, -- пошел! Выгони их всех, Алексей Иванович! Какое вам дело? Я свое просвистала, а не ваше!

Генерал пожал плечами, согнулся и вышел. Де-Грие за ним.

-- Позвать Прасковью, -- велела бабушка Марфе.

Через пять минут Марфа воротилась с Полиной. Всё это время Полина сидела в своей комнате с детьми и, кажется, нарочно решилась весь день не выходить. Лицо ее было серьезно, грустно и озабочено.

-- Прасковья, -- начала бабушка, -- правда ли, что я давеча стороной узнала, что будто бы этот дурак, отчим-то твой, хочет жениться на этой глупой вертушке француженке, -- актриса, что ли, она, или того еще хуже? Говори, правда это?

-- Наверное про это я не знаю, бабушка, -- ответила Полина, -- но по словам самой mademoiselle Blanche, которая не находит нужным скрывать, заключаю...

-- Довольно! -- энергически прервала бабушка, -- всё понимаю! Я всегда считала, что от него это станется, и всегда считала его самым пустейшим и легкомысленным человеком. Натащил на себя форсу, что генерал (из полковников, по отставке получил), да и важничает. Я, мать моя, всё знаю, как вы телеграмму за телеграммой в Москву посылали -- "скоро ли, дескать, старая бабка ноги протянет?" Наследства ждали; без денег-то его эта подлая девка, как ее -- de Cominges, что ли, -- и в лакеи к себе не возьмет, да еще со вставными-то зубами. У ней, говорят, у самой денег куча, на проценты дает, добром нажила. Я, Прасковья, тебя не виню; не ты телеграммы посылала; и об старом тоже поминать не хочу. Знаю, что характеришка у тебя скверный -- оса! укусишь, так вспухнет, да жаль мне тебя, потому: покойницу Катерину, твою мать, я любила. Ну, хочешь? бросай всё здесь и поезжай со мною. Ведь тебе деваться-то некуда; да и неприлично тебе с ними теперь. Стой! -- прервала бабушка начинавшую было отвечать Полину, -- я еще не докончила. От тебя я ничего не потребую. Дом у меня в Москве, сама знаешь, -- дворец, хоть целый этаж занимай и хоть по неделям ко мне не сходи, коль мой характер тебе не покажется. Ну, хочешь или нет?

-- Позвольте сперва вас спросить: неужели вы сейчас ехать хотите?

-- Шучу, что ли, я, матушка? Сказала и поеду. Я сегодня пятнадцать тысяч целковых просадила на растреклятой вашей рулетке. В подмосковной я, пять лет назад, дала обещание церковь из деревянной в каменную перестроить, да вместо того здесь просвисталась. Теперь, матушка, церковь поеду строить.

-- А воды-то, бабушка? Ведь вы приехали воды пить?

-- И, ну тебя с водами твоими! Не раздражай ты меня, Прасковья; нарочно, что ли, ты? Говори, едешь аль нет?

-- Я вас очень, очень благодарю, бабушка, -- с чувством начала Полина, -- за убежище, которое вы мне предлагаете. Отчасти вы мое положение угадали. Я вам так признательна, что, поверьте, к вам приду, может быть, даже и скоро; а теперь есть причины... важные... и решиться я сейчас, сию минуту, не могу. Если бы вы остались хоть недели две...

-- Значит, не хочешь?

-- Значит, не могу. К тому же во всяком случае я не могу брата и сестру оставить, а так как... так как... так как действительно может случиться, что они останутся, как брошенные, то... если возьмете меня с малютками, бабушка, то, конечно, к вам поеду и, поверьте, заслужу вам это! -- прибавила она с жаром, -- а без детей не могу, бабушка.

-- Ну, не хнычь! (Полина и не думала хныкать, да она и никогда не плакала), -- и для цыплят найдется место; велик курятник. К тому же им в школу пора. Ну так не едешь теперь? Ну, Прасковья, смотри! Желала бы я тебе добра, а ведь я знаю, почему ты не едешь. Всё я знаю, Прасковья! Не доведет тебя этот французишка до добра.

Полина вспыхнула. Я так и вздрогнул. (Все знают! Один я, стало быть, ничего не знаю!)

-- Ну, ну, не хмурься. Не стану размазывать. Только смотри, чтоб не было худа, понимаешь? Ты девка умная; жаль мне тебя будет. Ну, довольно, не глядела бы я на вас на всех! Ступай! прощай!

-- Я, бабушка, еще провожу вас, -- сказала Полина.

-- Не надо; не мешай, да и надоели вы мне все. Полина поцеловала у бабушки руку, но та руку отдернула и сама поцеловала ее в щеку.

Проходя мимо меня, Полина быстро на меня поглядела и тотчас отвела глаза.

-- Ну, прощай и ты, Алексей Иванович! Всего час до поезда. Да и устал ты со мною, я думаю. На, возьми себе эти пятьдесят золотых.

-- Покорно благодарю вас, бабушка, мне совестно...

-- Ну, ну! -- крикнула бабушка, но до того энергично и грозно, что я не посмел отговариваться и принял.

-- В Москве, как будешь без места бегать, -- ко мне приходи; отрекомендую куда-нибудь. Ну, убирайся!

Я пришел к себе в номер и лег на кровать. Я думаю, я лежал с полчаса навзничь, закинув за голову руки. Катастрофа уж разразилась, было о чем подумать. Завтра я решил настоятельно говорить с Полиной. А! французишка? Так, стало быть, правда! Но что же тут могло быть, однако? Полина и Де-Грие! Господи, какое сопоставление!

Всё это было просто невероятно. Я вдруг вскочил вне себя, чтоб идти тотчас же отыскать мистера Астлея и во что бы то ни стало заставить его говорить. Он, конечно, и тут больше меня знает. Мистер Астлей? вот еще для меня загадка!

Но вдруг в дверях моих раздался стук. Смотрю -- Потапыч.

-- Батюшка, Алексей Иванович: к барыне, требуют!

-- Что такое? Уезжает, что ли? До поезда еще двадцать минут.

-- Беспокоятся, батюшка, едва сидят. "Скорей, скорей!" -- вас то есть, батюшка; ради Христа, не замедлите.

Тотчас же я сбежал вниз. Бабушку уже вывезли в коридор. В руках ее был бумажник.

-- Алексей Иванович, иди вперед, пойдем!..

-- Куда, бабушка?

-- Жива не хочу быть, отыграюсь! Ну, марш, без расспросов! Там до полночи ведь игра идет?

Я остолбенел, подумал, но тотчас же решился.

-- Воля ваша, Антонида Васильевна, не пойду.

-- Это почему? Это что еще? Белены, что ли, вы все объелись!

-- Воля ваша: я потом сам упрекать себя стану; не хочу! Не хочу быть ни свидетелем, ни участником; избавьте, Антонида Васильевна. Вот ваши пятьдесят фридрихсдоров назад; прощайте! -- И я, положив сверток с фридрихсдорами тут же на столик, подле которого пришлись кресла бабушки, поклонился и ушел.

-- Экой вздор! -- крикнула мне вслед бабушка, -- да не ходи, пожалуй, я и одна дорогу найду! Потапыч, иди со мною! Ну, подымайте, несите.

Мистера Астлея я не нашел и воротился домой. Поздно, уже в первом часу пополуночи, я узнал от Потапыча, чем кончился бабушкин день. Она всё проиграла, что ей давеча я наменял, то есть, по-нашему, еще десять тысяч рублей. К ней прикомандировался там тот самый полячок, которому она дала давеча два фридрихсдора, и всё время руководил ее в игре. Сначала, до полячка, она было заставляла ставить Потапыча, но скоро прогнала его; тут-то и подскочил полячок. Как нарочно, он понимал по-русски и даже болтал кое-как, смесью трех языков, так что они кое-как уразумели друг друга. Бабушка всё время нещадно ругала его, и хоть тот беспрерывно "стелился под стопки паньски", но уж "куда сравнить с вами, Алексей Иванович, -- рассказывал Потапыч. -- С вами она точно с барином обращалась, а тот -- так, я сам видел своими глазами, убей бог на месте, -- тут же у ней со стола воровал. Она его сама раза два на столе поймала, и уж костила она его, костила всяческими-то, батюшка, словами, даже за волосенки раз отдергала; право, не лгу, так что кругом смех пошел. Всё, батюшка, проиграла; всё как есть, всё, что вы ей наменяли. Довезли мы ее, матушку, сюда -- только водицы спросила испить, перекрестилась, и в постельку. Измучилась, что ли, она, тотчас заснула. Пошли бог сны ангельские! Ох, уж эта мне заграница! -- заключил Потапыч, -- говорил, что не к добру. И уж поскорей бы в нашу Москву! И чего-чего у нас дома нет, в Москве? Сад, цветы, каких здесь и не бывает, дух, яблоньки наливаются, простор, -- нет: надо было за границу! Ох-хо-хо!.."

Глава XIII

Вот уже почти целый месяц прошел, как я не притрогивался к этим заметкам моим, начатым под влиянием впечатлений, хотя и беспорядочных, но сильных. Катастрофа, приближение которой я тогда предчувствовал, наступила действительно, но во сто раз круче и неожиданнее, чем я думал. Всё это было нечто странное, безобразное и даже трагическое, по крайней мере со мной. Случились со мною некоторые происшествия -- почти чудесные; так по крайней мере я до сих пор гляжу на них, хотя на другой взгляд и, особенно судя по круговороту, в котором я тогда кружился, они были только что разве не совсем обыкновенные. Но чудеснее всего для меня то, как я сам отнесся ко всем этим событиям. До сих пор не понимаю себя! И всё это пролетело как сон, -- даже страсть моя, а она ведь была сильна и истинна, но... куда же она теперь делась? Право: нет-нет, да мелькнет иной раз теперь в моей голове: "Уж не сошел ли я тогда с ума и не сидел ли всё это время где-нибудь в сумасшедшем доме, а может быть, и теперь сижу, -- так что мне всё это показалось и до сих пор только кажется..."

Я собрал и перечел мои листки. (Кто знает, может быть, для того, чтобы убедиться, не в сумасшедшем ли доме я их писал?) Теперь я один-одинешенек. Наступает осень, желтеет лист. Сижу в этом унылом городишке (о, как унылы германские городишки!) и, вместо того чтобы обдумать предстоящий шаг, живу под влиянием только что минувших ощущений, под влиянием свежих воспоминаний, под влиянием всего этого недавнего вихря, захватившего меня тогда в этот круговорот и опять куда-то выбросившего. Мне всё кажется порой, что я всё еще кружусь в том же вихре и что вот-вот опять промчится эта буря, захватит меня мимоходом своим крылом и я выскочу опять из порядка и чувства меры и закружусь, закружусь, закружусь..

Впрочем, я, может быть, и установлюсь как-нибудь и перестану кружиться, если дам себе, по возможности, точный отчет во всем приключившемся в этот месяц. Меня тянет опять к перу; да иногда и совсем делать нечего по вечерам. Странно, для того чтобы хоть чем-нибудь заняться, я беру в здешней паршивой библиотеке для чтения романы Поль де Кока (в немецком переводе!), которых я почти терпеть не могу, но читаю их и -- дивлюсь на себя: точно я боюсь серьезною книгою или каким-нибудь серьезным занятием разрушить обаяние только что минувшего. Точно уж так дороги мне этот безобразный сон и все оставшиеся по нем впечатления, что я даже боюсь дотронуться до него чем-нибудь новым, чтобы он не разлетелся в дым! Дорого мне это всё так, что ли? Да, конечно, дорого; может, и через сорок лет вспоминать буду...

Итак, принимаюсь писать. Впрочем, всё это можно рассказать теперь отчасти и покороче: впечатления совсем не те...

Во-первых, чтоб кончить с бабушкой. На другой день она проигралась вся окончательно. Так и должно было случиться: кто раз, из таких, попадается на эту дорогу, тот -- точно с снеговой горы в санках катится, всё быстрее и быстрее. Она играла весь день до восьми часов вечера; я при ее игре не присутствовал и знаю только по рассказам.

Потапыч продежурил при ней в воксале целый день. Полячки, руководившие бабушку, сменялись в этот день несколько раз. Она начала с того, что прогнала вчерашнего полячка, которого она драла за волосы, и взяла другого, но другой оказался почти что еще хуже. Прогнав этого и взяв опять первого, который не уходил и толкался во всё это время изгнания тут же, за ее креслами, поминутно просовывая к ней свою голову, -- она впала наконец в решительное отчаяние. Прогнанный второй полячок тоже ни за что не хотел уйти; один поместился с правой стороны, а другой с левой. Всё время они спорили и ругались друг с другом за ставки и ходы, обзывали друг друга "лайдаками" и прочими польскими любезностями, потом опять мирились, кидали деньги без всякого порядка, распоряжались зря. Поссорившись, они ставили каждый с своей стороны, один, например, на красную, а другой тут же на черную. Кончилось тем, что они совсем закружили и сбили бабушку с толку, так что она наконец чуть не со слезами обратилась к старичку круперу с просьбою защитить ее, чтоб он их прогнал. Их действительно тотчас же прогнали, несмотря на их крики и протесты: они кричали оба разом и доказывали, что бабушка им же должна, что она их в чем-то обманула, поступила с ними бесчестно, подло. Несчастный Потапыч рассказывал мне всё это со слезами в тот самый вечер, после проигрыша, и жаловался, что они набивали свои карманы деньгами, что он сам видел, как они бессовестно воровали и поминутно совали себе в карманы. Выпросит, например, у бабушки за труды пять фридрихсдоров и начнет их тут же ставить на рулетке, рядом с бабушкиными ставками. Бабушка выиграет, а он кричит, что это его ставка выиграла, а бабушка проиграла. Когда их прогоняли, то Потапыч выступил и донес, что у них полны карманы золота. Бабушка тотчас же попросила крупера распорядиться, и как оба полячка ни кричали (точно два пойманные в руки петуха), но явилась полиция и тотчас карманы их были опустошены в пользу бабушки. Бабушка, пока не проигралась, пользовалась во весь этот день у круперов и у всего воксального начальства видимым авторитетом. Мало-помалу известность ее распространялась по всему городу. Все посетители вод, всех наций, обыкновенные и самые знатные, стекались посмотреть на "une vieille comtesse russe, tombée en enfance", которая уже проиграла "несколько миллионов". Но бабушка очень, очень мало выиграла от того, что избавили ее от двух полячишек. Взамен их тотчас же к услугам ее явился третий поляк, уже совершенно чисто говоривший по-русски, одетый джентльменом, хотя все-таки смахивавший на лакея, с огромными усами и с гонором. Он тоже целовал "стопки паньски" и "стелился под стопки паньски", но относительно окружающих вел себя заносчиво, распоряжался деспотически -- словом, сразу поставил себя не слугою, а хозяином бабушки. Поминутно с каждым ходом обращался он к ней и клялся ужаснейшими клятвами, что он сам "гоноровый" пан и что он не возьмет ни единой копейки из денег бабушки. Он так часто повторял эти клятвы, что та окончательно струсила. Но так как этот пан действительно вначале как будто поправил ее игру и стал было выигрывать, то бабушка и сама уже не могла от него отстать. Час спустя оба прежние полячишки, выведенные из воксала, появились снова за стулом бабушки, опять с предложением услуг, хоть на посылки. Потапыч божился, что "гоноровый пан" с ними перемигивался и даже что-то им передавал в руки.
Так как бабушка не обедала и почти не сходила с кресел, то и действительно один из полячков пригодился: сбегал тут же рядом в обеденную залу воксала и достал ей чашку бульона, а потом и чаю. Они бегали, впрочем, оба. Но к концу дня, когда уже всем видно стало, что она проигрывает свой последний банковый билет, за стулом ее стояло уже до шести полячков, прежде невиданных и неслыханных. Когда же бабушка проигрывала уже последние монеты, то все они не только ее уж не слушались, но даже и не замечали, лезли прямо чрез нее к столу, сами хватали деньги, Сами распоряжались и ставили, спорили и кричали, переговариваясь с гоноровым паном за панибрата, а гоноровый пан чуть ли даже и не забыл о существовании бабушки. Даже тогда, когда бабушка, совсем всё проигравшая, возвращалась вечером в восемь часов в отель, то и тут три или четыре полячка всё еще не решались ее оставить и бежали около кресел, по сторонам, крича из всех сил и уверяя скороговоркою, что бабушка их в чем-то надула и должна им что-то отдать. Так дошли до самого отеля, откуда их наконец прогнали в толчки.

По расчету Потапыча, бабушка проиграла всего в этот день до девяноста тысяч рублей, кроме проигранных ею вчера денег. Все свои билеты -- пятипроцентные, внутренних займов, все акции, бывшие с нею, она разменяла один за другим и одну за другой. Я подивился было, как она выдержала все эти семь или восемь часов, сидя в креслах и почти не отходя от стола, но Потапыч рассказывал, что раза три она действительно начинала сильно выигрывать; а увлеченная вновь надеждою, она уж и не могла отойти. Впрочем, игроки знают, как можно человеку просидеть чуть не сутки на одном месте за картами, не спуская глаз с правой и с левой.

Между тем во весь этот день у нас в отеле происходили тоже весьма решительные вещи. Еще утром, до одиннадцати часов, когда бабушка еще была дома, наши, то есть генерал и Де-Грие, решились было на последний шаг. Узнав, что бабушка и не думает уезжать, а, напротив, отправляется опять в воксал, они во всем конклаве (кроме Полины) пришли к ней переговорить с нею окончательно и даже откровенно. Генерал, трепетавший и замиравший душою ввиду ужасных для него последствий, даже пересолил: после получасовых молений и просьб, и даже откровенно признавшись во всем, то есть во всех долгах, и даже в своей страсти к mademoiselle Blanche (он совсем потерялся), генерал вдруг принял грозный тон и стал даже кричать и топать ногами на бабушку; кричал, что она срамит их фамилию, стала скандалом всего города, и, наконец... наконец: "Вы срамите русское имя, сударыня! -- кричал генерал, -- и что на то есть полиция!" Бабушка прогнала его наконец палкой (настоящей палкой). Генерал и Де-Грие совещались еще раз или два в это утро, и именно их занимало: нельзя ли, в самом деле, как-нибудь употребить полицию? Что вот, дескать, несчастная, но почтенная старушка выжила из ума, проигрывает последние деньги и т. д. Одним словом, нельзя ли выхлопотать какой-нибудь надзор или запрещение?.. Но Де-Грие только пожимал плечами и в глаза смеялся над генералом, уже совершенно заболтавшимся и бегавшим взад и вперед по кабинету. Наконец Де-Грие махнул рукою и куда-то скрылся. Вечером узнали, что он совсем выехал из отеля, переговорил наперед весьма решительно и таинственно с mademoiselle Blanche. Что же касается до mademoiselle Blanche, то она с самого еще утра приняла окончательные меры: она совсем отшвырнула от себя генерала и даже не пускала его к себе на глаза. Когда генерал побежал за нею в воксал и встретил ее под руку с князьком, то ни она, ни madame veuve Cominges его не узнали. Князек тоже ему не поклонился. Весь этот день mademoiselle Blanche пробовала и обработывала князя, чтоб он высказался наконец решительно. Но увы! Она жестоко обманулась в расчетах на князя! Эта маленькая катастрофа произошла уже вечером; вдруг открылось, что князь гол как сокол, и еще на нее же рассчитывал, чтобы занять у нее денег под вексель и поиграть на рулетке. Blanche с негодованием его выгнала и заперлась в своем номере.

Поутру в этот же день я ходил к мистеру Астлею или, лучше сказать, всё утро отыскивал мистера Астлея, но никак не мог отыскать его. Ни дома, ни в воксале или в парке его не было. В отеле своем он на этот раз не обедал. В пятом часу я вдруг увидел его идущего от дебаркадера железной дороги прямо в отель d'Angleterre. Он торопился и был очень озабочен, хотя и трудно различить заботу или какое бы то ни было замешательство в его лице. Он радушно протянул мне руку, с своим обычным восклицанием: "А!", но не останавливаясь на дороге и продолжая довольно спешным шагом путь. Я увязался за ним; но как-то он так сумел отвечать мне, что я ни о чем не успел и спросить его. К тому же мне было почему-то ужасно совестно заговаривать о Полине; он же сам ни слова о ней не спросил. Я рассказал ему про бабушку; он выслушал внимательно и серьезно и пожал плечами.

-- Она всё проиграет, -- заметил я.

-- О да, -- отвечал он, -- ведь она пошла играть еще давеча, когда я уезжал, а потому я наверно и знал, что она проиграется. Если будет время, я зайду в воксал посмотреть, потому что это любопытно...

-- Куда вы уезжали? -- вскричал я, изумившись, что до сих пор не спросил.

-- Я был во Франкфурте.

-- По делам?

-- Да, по делам.

Ну что же мне было спрашивать дальше? Впрочем, я всё еще шел подле него, но он вдруг повернул в стоявший на дороге отель "De quatre saisons" ("Четырех времен года" (франц.), кивнул мне головой и скрылся. Возвращаясь домой, я мало-помалу догадался, что если бы я и два часа с ним проговорил, то решительно бы ничего не узнал, потому... что мне не о чем было его спрашивать! Да, конечно, так! Я никаким образом не мог бы теперь формулировать моего вопроса.

Весь этот день Полина то гуляла с детьми и нянюшкой в парке, то сидела дома. Генерала она давно уже избегала и почти ничего с ним не говорила, по крайней мере о чем-нибудь серьезном. Я это давно заметил. Но зная, в каком генерал положении сегодня, я подумал, что он не мог миновать ее, то есть между ними не могло не быть каких-нибудь важных семейных объяснений. Однако ж, когда я, возвращаясь в отель после разговора с мистером Астлеем, встретил Полину с детьми, то на ее лице отражалось самое безмятежное спокойствие, как будто все семейные бури миновали только одну ее. На мой поклон она кивнула мне головой. Я пришел к себе совсем злой.

Конечно, я избегал говорить с нею и ни разу с нею не сходился после происшествия с Вурмергельмами. При этом я отчасти форсил и ломался; но чем дальше шло время, тем всё более и более накипало во мне настоящее негодование. Если бы даже она и не любила меня нисколько, все-таки нельзя бы, кажется, так топтать мои чувства и с таким пренебрежением принимать мои признания. Ведь она знает же, что я взаправду люблю ее; ведь она сама допускала, позволяла мне так говорить с нею! Правда, это как-то странно началось у нас. Некоторое время, давно уж, месяца два назад, я стал замечать, что она хочет сделать меня своим другом, поверенным, и даже отчасти уж и пробует. Но это почему-то не пошло у нас тогда в ход; вот взамен того и остались странные теперешние отношения; оттого-то и стал я так говорить с нею. Но если ей противна моя любовь, зачем прямо не запретить мне говорить о ней?

Мне не запрещают; даже сама она вызывала иной раз меня на разговор и... конечно, делала это на смех. Я знаю наверное, я это твердо заметил, -- ей было приятно, выслушав и раздражив меня до боли, вдруг меня огорошить какою-нибудь выходкою величайшего презрения и невнимания. И ведь знает же она, что я без нее жить не могу. Вот теперь три дня прошло после истории с бароном, а я уже не могу выносить нашей разлуки. Когда я ее встретил сейчас у воксала, у меня забилось сердце так, что я побледнел. Но ведь и она же без меня не проживет! Я ей нужен и -- неужели, неужели только как шут Балакирев?

У ней тайна -- это ясно! Разговор ее с бабушкой больно уколол мое сердце. Ведь я тысячу раз вызывал ее быть со мною откровенной, и ведь она знала, что я действительно готов за нее голову мою положить. Но она всегда отделывалась чуть не презрением или вместо жертвы жизнью, которую я предлагал ей, требовала от меня таких выходок, как тогда с бароном! Разве это не возмутительно? Неужели весь мир для нее в этом французе? А мистер Астлей? Но тут уже дело становилось решительно непонятным, а между тем -- боже, как я мучился!

Придя домой, в порыве бешенства, я схватил перо и настрочил ей следующее:

"Полина Александровна, я вижу ясно, что пришла развязка, которая заденет, конечно, и вас. Последний раз повторяю: нужна или нет вам моя голова? Если буду нужен, хоть на что-нибудь, -- располагайте, а я покамест сижу в своей комнате, по крайней мере большею частью, и никуда не уеду. Надо будет, -- то напишите иль позовите".

Я запечатал и отправил эту записку с коридорным лакеем, с приказанием отдать прямо в руки. Ответа я не ждал, но через три минуты лакей воротился с известием, что "приказали кланяться".
Часу в седьмом меня позвали к генералу.

Он был в кабинете, одет как бы собираясь куда-то идти. Шляпа и палка лежали на диване. Мне показалось входя, что он стоял среди комнаты, расставив ноги, опустя голову, и что-то говорил вслух сам с собой. Но только что он завидел меня, как бросился ко мне чуть не с криком, так что я невольно отшатнулся и хотел было убежать; но он схватил меня за обе руки и потащил к дивану; сам сел на диван, меня посадил прямо против себя в кресла и, не выпуская моих рук, с дрожащими губами, со слезами, заблиставшими вдруг на его ресницах, умоляющим голосом проговорил:

-- Алексей Иванович, спасите, спасите, пощадите!

Я долго не мог ничего понять; он всё говорил, говорил, говорил и всё повторял: "Пощадите, пощадите!" Наконец я догадался, что он ожидает от меня чего-то вроде совета; или, лучше сказать, всеми оставленный, в тоске и тревоге, он вспомнил обо мне и позвал меня, чтоб только говорить, говорить, говорить.

Он помешался, по крайней мере в высшей степени потерялся. Он складывал руки и готов был броситься предо мной на колени, чтобы (как вы думаете?) -- чтоб я сейчас же шел к mademoiselle Blanche и упросил, усовестил ее воротиться к нему и выйти за него замуж.

-- Помилуйте, генерал, -- вскричал я, -- да mademoiselle Blanche, может быть, еще и не заметила меня до сих пор? Что могу я сделать?

Но напрасно было и возражать: он не понимал, что ему говорят. Пускался он говорить и о бабушке, но только ужасно бессвязно; он всё еще стоял на мысли послать за полициею.

-- У нас, у нас, -- начинал он, вдруг вскипая негодованием, -- одним словом, у нас, в благоустроенном государстве, где есть начальство, над такими старухами тотчас бы опеку устроили! Да-с, милостивый государь, да-с, -- продолжал он, вдруг впадая в распекательный тон, вскочив с места и расхаживая по комнате; -- вы еще не знали этого, милостивый государь, -- обратился он к какому-то воображаемому милостивому государю в угол, -- так вот и узнаете... да-с... у нас эдаких старух в дугу гнут, в дугу, в дугу-с, да-с... о, черт возьми!

И он бросался опять на диван, а чрез минуту, чуть не всхлипывая, задыхаясь, спешил рассказать мне, что mademoiselle Blanche оттого ведь за него не выходит, что вместо телеграммы приехала бабушка и что теперь уже ясно, что он не получит наследства. Ему казалось, что ничего еще этого я не знаю. Я было заговорил о Де-Грие; он махнул рукою:

-- Уехал! у него всё мое в закладе; я гол как сокол! Те деньги, которые вы привезли... те деньги, -- я не знаю, сколько там, кажется франков семьсот осталось, и -- довольно-с, вот и всё, а дальше -- не знаю-с, не знаю-с!..

-- Как же вы в отеле расплатитесь? -- вскричал я в испуге, -- и... потом что же?

Он задумчиво посмотрел, но, кажется, ничего не понял и даже, может быть, не расслышал меня. Я попробовал было заговорить о Полине Александровне, о детях; он наскоро отвечал:

-- Да! да! -- но тотчас же опять пускался говорить о князе, о том, что теперь уедет с ним Blanche и тогда... и тогда -- что же мне делать, Алексей Иванович? -- обращался он вдруг ко мне. -- Клянусь богом! Что же мне делать, -- скажите, ведь это неблагодарность! Ведь это же неблагодарность?

Наконец он залился в три ручья слезами.

Нечего было делать с таким человеком; оставить его одного тоже было опасно; пожалуй, могло с ним что-нибудь приключиться. Я, впрочем, от него кое-как избавился, но дал знать нянюшке, чтоб та наведывалась почаще, да, кроме того, поговорил с коридорным лакеем, очень толковым малым; тот обещался мне тоже с своей стороны присматривать.

Едва только оставил я генерала, как явился ко мне Потапыч с зовом к бабушке. Было восемь часов, и она только что воротилась из воксала после окончательного проигрыша. Я отправился к ней: старуха сидела в креслах, совсем измученная и видимо больная. Марфа подавала ей чашку чая, которую почти насильно заставила ее выпить. И голос и тон бабушки ярко изменились.

-- Здравствуйте, батюшка Алексей Иванович, -- сказала она медленно и важно склоняя голову, -- извините, что еще раз побеспокоила, простите старому человеку. Я, отец мой, всё там оставила, почти сто тысяч рублей. Прав ты был, что вчера не пошел со мною. Теперь я без денег, гроша нет. Медлить не хочу ни минуты, в девять с половиною и поеду. Послала я к этому твоему англичанину, Астлею, что ли, и хочу у него спросить три тысячи франков на неделю. Так убеди ты его, чтоб он как-нибудь чего не подумал и не отказал. Я еще, отец мой, довольно богата. У меня три деревни и два дома есть. Да и денег еще найдется, не все с собой взяла. Для того я это говорю, чтоб не усомнился он как-нибудь... А, да вот и он! Видно хорошего человека.

Мистер Астлей поспешил по первому зову бабушки. Нимало не думая и много не говоря, он тотчас же отсчитал ей три тысячи франков под вексель, который бабушка и подписала. Кончив дело, он откланялся и поспешил выйти.

-- А теперь ступай и ты, Алексей Иванович. Осталось час с небольшим -- хочу прилечь, кости болят. Не взыщи на мне, старой дуре. Теперь уж не буду молодых обвинять в легкомыслии, да и того несчастного, генерала-то вашего, тоже грешно мне теперь обвинять. Денег я ему все-таки не дам, как он хочет, потому -- уж совсем он, на мой взгляд, глупехонек, только и я, старая дура, не умнее его. Подлинно, бог и на старости взыщет и накажет гордыню. Ну, прощай. Марфуша, подыми меня.

Я, однако, желал проводить бабушку. Кроме того, я был в каком-то ожидании, я всё ждал, что вот-вот сейчас что-то случится. Мне не сиделось у себя. Я выходил в коридор, даже на минутку вышел побродить по аллее. Письмо мое к ней было ясно и решительно, а теперешняя катастрофа -- уж, конечно, окончательная. В отеле я услышал об отъезде Де-Грие. Наконец, если она меня и отвергнет, как друга, то, может быть, как слугу не отвергнет. Ведь нужен же я ей хоть на посылки; да пригожусь, как же иначе!

Ко времени поезда я сбегал на дебаркадер и усадил бабушку. Они все уселись в особый семейный вагон. "Спасибо тебе, батюшка, за твое бескорыстное участие, -- простилась она со мною, -- да передай Прасковье то, о чем я вчера ей говорила, -- я ее буду ждать".

Я пошел домой. Проходя мимо генеральского номера, я встретил нянюшку и осведомился о генерале. "И, батюшка, ничего", -- отвечала та уныло. Я, однако, зашел, но в дверях кабинета остановился в решительном изумлении. Mademoiselle Blanche и генерал хохотали о чем-то взапуски. Veuve Cominges сидела тут же на диване. Генерал был, видимо, без ума от радости, лепетал всякую бессмыслицу и заливался нервным длинным смехом, от которого всё лицо его складывалось в бесчисленное множество морщинок и куда-то прятались глаза. После я узнал от самой же Blanche, что она, прогнав князя и узнав о плаче генерала, вздумала его утешить и зашла к нему на минутку. Но не знал бедный генерал, что в эту минуту участь его была решена и что Blanche уже начала укладываться, чтоб завтра же, с первым утренним поездом, лететь в Париж. Постояв на пороге генеральского кабинета, я раздумал входить и вышел незамеченный. Поднявшись к себе и отворив дверь, я в полутемноте заметил вдруг какую-то фигуру, сидевшую на стуле, в углу, у окна. Она не поднялась при моем появлении. Я быстро подошел, посмотрел и -- дух у меня захватило: это была Полина!

Глава XIV

Я так и вскрикнул.

-- Что же? Что же? -- странно спрашивала она. Она была бледна и смотрела мрачно.

-- Как что же? Вы? здесь, у меня!

-- Если я прихожу, то уж вся прихожу. Это моя привычка. Вы сейчас это увидите; зажгите свечу.

Я зажег свечку. Она встала, подошла к столу и положила предо мной распечатанное письмо.

-- Прочтите, -- велела она.

-- Это, -- это рука Де-Грие! -- вскричал я, схватив письмо. Руки у меня тряслись, и строчки прыгали пред глазами. Я забыл точные выражения письма, но вот оно -- хоть не слово в слово, так, по крайней мере, мысль в мысль.

"Mademoiselle, -- писал Де-Грие, -- неблагоприятные обстоятельства заставляют меня уехать немедленно. Вы, конечно, сами заметили, что я нарочно избегал окончательного объяснения с вами до тех пор, пока не разъяснились все обстоятельства. Приезд старой (de la vieille dame) вашей родственницы и нелепый ее поступок покончили все мои недоумения. Мои собственные расстроенные дела запрещают мне окончательно питать дальнейшие сладостные надежды, которыми я позволял себе упиваться некоторое время. Сожалею о прошедшем, но надеюсь, что в поведении моем вы не отыщете ничего, что недостойно жантилома и честного человека (gentilhomme et honnête homme). Потеряв почти все мои деньги в долгах на отчиме вашем, я нахожусь в крайней необходимости воспользоваться тем, что мне остается: я уже дал знать в Петербург моим друзьям, чтоб немедленно распорядились продажею заложенного мне имущества; зная, однако же, что легкомысленный отчим ваш растратил ваши собственные деньги, я решился простить ему пятьдесят тысяч франков и на эту сумму возвращаю ему часть закладных на его имущество, так что вы поставлены теперь в возможность воротить всё, что потеряли, потребовав с него имение судебным порядком. Надеюсь, mademoiselle, что при теперешнем состоянии дел мой поступок будет для вас весьма выгоден. Надеюсь тоже, что этим поступком я вполне исполняю обязанность человека честного и благородного. Будьте уверены, что память о вас запечатлена навеки в моем сердце".

-- Что же, это всё ясно, -- сказал я, обращаясь к Полине, -- неужели вы могли ожидать чего-нибудь другого, -- прибавил я с негодованием.

-- Я ничего не ожидала, -- отвечала она, по-видимому спокойно, но что-то как бы вздрагивало в ее голосе; -- я давно всё порешила; я читала его мысли и узнала, что он думает. Он думал, что я ищу... что я буду настаивать... (Она остановилась и, не договорив, закусила губу и замолчала). Я нарочно удвоила мое к нему презрение, -- начала она опять, -- я ждала, что от него будет? Если б пришла телеграмма о наследстве, я бы швырнула ему долг этого идиота (отчима) и прогнала его! Он мне был давно, давно ненавистен. О, это был не тот человек прежде, тысячу раз не тот, а теперь, а теперь!.. О, с каким бы счастием я бросила ему теперь, в его подлое лицо, эти пятьдесят тысяч и плюнула бы... и растерла бы плевок!

-- Но бумага, -- эта возвращенная им закладная на пятьдесят тысяч, ведь она у генерала? Возьмите и отдайте Де-Грие.

-- О, не то! Не то!..

-- Да, правда, правда, не то! Да и к чему генерал теперь способен? А бабушка? -- вдруг вскричал я.

Полина как-то рассеянно и нетерпеливо на меня посмотрела.

-- Зачем бабушка? -- с досадой проговорила Полина, -- я не могу идти к ней... Да и ни у кого не хочу прощения просить, -- прибавила она раздражительно.

-- Что же делать! -- вскричал я, -- и как, ну как это вы могли любить Де-Грие! О, подлец, подлец! Ну, хотите, я его убью на дуэли! Где он теперь?

-- Он во Франкфурте и проживет там три дня.

-- Одно ваше слово, и я еду, завтра же, с первым поездом! -- проговорил я в каком-то глупом энтузиазме. Она засмеялась.

-- Что же, он скажет еще, пожалуй: сначала возвратите пятьдесят тысяч франков. Да и за что ему драться?.. Какой это вздор!

-- Ну так где же, где же взять эти пятьдесят тысяч франков, -- повторил я, скрежеща зубами, -- точно так и возможно вдруг их поднять на полу. -- Послушайте: мистер Астлей? -- спросил я, обращаясь к ней с началом какой-то странной идеи.

У ней глаза засверкали.

-- Что же, разве ты сам хочешь, чтоб я от тебя ушла к этому англичанину? -- проговорила она, пронзающим взглядом смотря мне в лицо и горько улыбаясь. Первый раз в жизни сказала она мне ты.

Кажется, у ней в эту минуту закружилась голова от волнения, и вдруг она села на диван, как бы в изнеможении.

Точно молния опалила меня; я стоял и не верил глазам, не верил ушам! Что же, стало быть, она меня любит! Она пришла ко мне, а не к мистеру Астлею! Она, одна, девушка, пришла ко мне в комнату, в отели, -- стало быть, компрометировала себя всенародно, -- и я, я стою перед ней и еще не понимаю!

Одна дикая мысль блеснула в моей голове.

-- Полина! Дай мне только один час! Подожди здесь только час и... я вернусь! Это... это необходимо! Увидишь! Будь здесь, будь здесь!

И я выбежал из комнаты, не отвечая на ее удивленный вопросительный взгляд; она крикнула мне что-то вслед, но я не воротился.

Да, иногда самая дикая мысль, самая с виду невозможная мысль, до того сильно укрепляется в голове, что ее принимаешь наконец за что-то осуществимое... Мало того: если идея соединяется с сильным, страстным желанием, то, пожалуй, иной раз примешь ее наконец за нечто фатальное, необходимое, предназначенное, за нечто такое, что уже не может не быть и не случиться! Может быть, тут есть еще что-нибудь, какая-нибудь комбинация предчувствий, какое-нибудь необыкновенное усилие воли, самоотравление собственной фантазией или еще что-нибудь -- не знаю; но со мною в этот вечер (который я никогда в жизни не позабуду) случилось происшествие чудесное.

Оно хоть и совершенно оправдывается арифметикою, но тем не менее -- для меня еще до сих пор чудесное. И почему, почему эта уверенность так глубоко, крепко засела тогда во мне, и уже с таких давних пор? Уж, верно, я помышлял об этом, -- повторяю вам, -- не как о случае, который может быть в числе прочих (а стало быть, может и не быть), но как о чем-то таком, что никак уж не может не случиться!

Было четверть одиннадцатого; я вошел в воксал в такой твердой надежде и в то же время в таком волнении, какого я еще никогда не испытывал. В игорных залах народу было еще довольно, хоть вдвое менее утрешнего.

В одиннадцатом часу у игорных столов остаются настоящие, отчаянные игроки, для которых на водах существует только одна рулетка, которые и приехали для нее одной, которые плохо замечают, что вокруг них происходит, и ничем не интересуются во весь сезон, а только играют с утра до ночи и готовы были бы играть, пожалуй, и всю ночь до рассвета, если б можно было. И всегда они с досадой расходятся, когда в двенадцать часов закрывают рулетку. И когда старший крупер перед закрытием рулетки, около двенадцати часов, возглашает: "Les trois derniers coups, messieurs!" (Три последних игры (букв.: удара), господа! (франц.), то они готовы проставить иногда на этих трех последних ударах всё, что у них есть в кармане, -- и действительно тут-то наиболее и проигрываются. Я прошел к тому самому столу, где давеча сидела бабушка. Было не очень тесно, так что я очень скоро занял место у стола стоя. Прямо предо мной, на зеленом сукне, начерчено было слово: "Passe". "Passe" -- это ряд цифр от девятнадцати включительно до тридцати шести. Первый же ряд, от первого до восемнадцати включительно, называется "Manque": но какое мне было до этого дело? Я не рассчитывал, я даже не слыхал, на какую цифру лег последний удар, и об этом не справился, начиная игру, как бы сделал всякий чуть-чуть рассчитывающий игрок. Я вытащил все мои двадцать фридрихсдоров и бросил на бывший предо мною "passe".

-- Vingt deux! (Двадцать два! (франц.) -- закричал крупер.

Я выиграл -- и опять поставил всё: и прежнее, и выигрыш.

-- Trente et un, (Тридцать один (франц.). -- прокричал крупер. Опять выигрыш! Всего уж, стало быть, у меня восемьдесят фридрихсдоров! Я двинул все восемьдесят на двенадцать средних цифр (тройной выигрыш, но два шанса против себя) -- колесо завертелось, и вышло двадцать четыре. Мне выложили три свертка по пятидесяти фридрихсдоров и десять золотых монет; всего, с прежним, очутилось у меня двести фридрихсдоров.

Я был как в горячке и двинул всю эту кучу денег на красную -- и вдруг опомнился! И только раз во весь этот вечер, во всю игру, страх прошел по мне холодом и отозвался дрожью в руках и ногах. Я с ужасом ощутил и мгновенно сознал: что для меня теперь значит проиграть! Стояла на ставке вся моя жизнь!

-- Rouge! -- крикнул крупер, -- и я перевел дух, огненные мурашки посыпались по моему телу. Со мною расплатились банковыми билетами; стало быть, все уж четыре тысячи флоринов и восемьдесят фридрихсдоров! (Я еще мог следить тогда за счетом).

Затем, помнится, я поставил две тысячи флоринов опять на двенадцать средних и проиграл; поставил мое золото и восемьдесят фридрихсдоров и проиграл. Бешенство овладело мною: я схватил последние оставшиеся мне две тысячи флоринов и поставил на двенадцать первых -- так, на авось, зря, без расчета! Впрочем, было одно мгновение ожидания, похожее, может быть, впечатлением на впечатление, испытанное madame Blanchard, когда она, в Париже, летела с воздушного шара на землю.

-- Quatre! (етыре! (франц.) -- крикнул крупер. Всего, с прежнею ставкою, опять очутилось шесть тысяч флоринов. Я уже смотрел как победитель, я уже ничего, ничего теперь не боялся и бросил четыре тысячи флоринов на черную. Человек девять бросилось, вслед за мною, тоже ставить на черную. К

руперы переглядывались и переговаривались. Кругом говорили и ждали.

Вышла черная. Не помню я уж тут ни расчета, ни порядка моих ставок. Помню только, как во сне, что я уже выиграл, кажется, тысяч шестнадцать флоринов; вдруг, тремя несчастными ударами, спустил из них двенадцать; потом двинул последние четыре тысячи на "passe" (но уж почти ничего не ощущал при этом; я только ждал, как-то механически, без мысли) -- и опять выиграл; затем, выиграл еще четыре раза сряду. Помню только, что я забирал деньги тысячами; запоминаю я тоже, что чаще всех выходили двенадцать средних, к которым я и привязался. Они появлялись как-то регулярно -- непременно раза три, четыре сряду, потом исчезали на два раза и потом возвращались опять раза на три или на четыре кряду. Эта удивительная регулярность встречается иногда полосами -- и вот это-то и сбивает с толку записных игроков, рассчитывающих с карандашом в руках. И какие здесь случаются иногда ужасные насмешки судьбы!

Я думаю, с моего прибытия времени прошло не более получаса. Вдруг крупер уведомил меня, что я выиграл тридцать тысяч флоринов, а так как банк за один раз больше не отвечает, то, стало быть, рулетку закроют до завтрашнего утра. Я схватил всё мое золото, ссыпал его в карманы, схватил все билеты и тотчас перешел на другой стол, в другую залу, где была другая рулетка; за мною хлынула вся толпа; там тотчас же очистили мне место, и я пустился ставить опять, зря и не считая. Не понимаю, что меня спасло!

Иногда, впрочем, начинал мелькать в голове моей расчет. Я привязывался к иным цифрам и шансам, но скоро оставлял их и ставил опять, почти без сознания. Должно быть, я был очень рассеян; помню, что круперы несколько раз поправляли мою игру. Я делал грубые ошибки. Виски мои были смочены потом и руки дрожали. Подскакивали было и полячки с услугами, но я никого не слушал. Счастье не прерывалось! Вдруг кругом поднялся громкий говор и смех. "Браво, браво!" -- кричали все, иные даже захлопали в ладоши. Я сорвал и тут тридцать тысяч флоринов, и банк опять закрыли до завтра!

-- Уходите, уходите, -- шептал мне чей-то голос справа. Это был какой-то франкфуртский жид; он всё время стоял подле меня и, кажется, помогал мне иногда в игре.

-- Ради бога уходите, -- прошептал другой голос над левым моим ухом. Я мельком взглянул. Это была весьма скромно и прилично одетая дама, лет под тридцать, с каким-то болезненно бледным, усталым лицом, но напоминавшим и теперь ее чудную прежнюю красоту. В эту минуту я набивал карманы билетами, которые так и комкал, и собирал оставшееся на столе золото. Захватив последний сверток в пятьдесят фридрихсдоров, я успел, совсем неприметно, сунуть его в руку бледной даме; мне это ужасно захотелось тогда сделать, и тоненькие, худенькие ее пальчики, помню, крепко сжали мою руку в знак живейшей благодарности. Всё это произошло в одно мгновение.

Собрав всё, я быстро перешел на trente et quarante.

За trente et quarante сидит публика аристократическая. Это не рулетка, это карты. Тут банк отвечает за сто тысяч талеров разом. Наибольшая ставка тоже четыре тысячи флоринов. Я совершенно не знал игры и не знал почти ни одной ставки, кроме красной и черной, которые тут тоже были. К ним-то я и привязался. Весь воксал столпился кругом. Не помню, вздумал ли я в это время хоть раз о Полине. Я тогда ощущал какое-то непреодолимое наслаждение хватать и загребать банковые билеты, нараставшие кучею предо мной.

Действительно, точно судьба толкала меня. На этот раз, как нарочно, случилось одно обстоятельство, довольно, впрочем, часто повторяющееся в игре. Привяжется счастие, например, к красной и не оставляет ее раз десять, даже пятнадцать сряду. Я слышал еще третьего дня, что красная, на прошлой неделе, вышла двадцать два раза сряду; этого даже и не запомнят на рулетке и рассказывали с удивлением. Разумеется, все тотчас же оставляют красную и уже после десяти раз, например, почти никто не решается на нее ставить. Но и на черную, противоположную красной, не ставит тогда никто из опытных игроков. Опытный игрок знает, что значит это "своенравие случая". Например, казалось бы, что после шестнадцати раз красной семнадцатый удар непременно ляжет на черную. На это бросаются новички толпами, удвоивают и утроивают куши, и страшно проигрываются.
Но я, по какому-то странному своенравию, заметив, что красная вышла семь раз сряду, нарочно к ней привязался. Я убежден, что тут наполовину было самолюбия; мне хотелось удивить зрителей безумным риском, и -- о странное ощущение -- я помню отчетливо, что мною вдруг действительно без всякого вызова самолюбия овладела ужасная жажда риску. Может быть, перейдя через столько ощущений, душа не насыщается, а только раздражается ими и требует ощущений еще, и всё сильней и сильней, до окончательного утомления. И, право не лгу, если б устав игры позволял поставить пятьдесят тысяч флоринов разом, я бы поставил их наверно. Кругом кричали, что это безумно, что красная уже выходит четырнадцатый раз!

-- Monsieur a gagné déjà cent mille florins, (Господин выиграл уже сто тысяч флоринов (франц.) -- раздался подле меня чей-то голос.

Я вдруг очнулся. Как? я выиграл в этот вечер сто тысяч флоринов! Да к чему же мне больше? Я бросился на билеты, скомкал их в карман, не считая, загреб всё мое золото, все свертки и побежал из воксала. Кругом все смеялись, когда я проходил по залам, глядя на мои оттопыренные карманы и на неровную походку от тяжести золота. Я думаю, его было гораздо более полупуда. Несколько рук протянулось ко мне; я раздавал горстями, сколько захватывалось. Два жида остановили меня у выхода.

-- Вы смелы! вы очень смелы! -- сказали они мне, -- но уезжайте завтра утром непременно, как можно раньше, не то вы всё-всё проиграете...

Я их не слушал. Аллея была темна, так что руки своей нельзя было различить. До отеля было с полверсты. Я никогда не боялся ни воров, ни разбойников, даже маленький; не думал о них и теперь. Я, впрочем, не помню, о чем я думал дорогою; мысли не было. Ощущал я только какое-то ужасное наслаждение удачи, победы, могущества -- не знаю, как выразиться. Мелькал предо мною и образ Полины; я помнил и сознавал, что иду к ней, сейчас с ней сойдусь и буду ей рассказывать, покажу... но я уже едва вспомнил о том, что она мне давеча говорила, и зачем я пошел, и все те недавние ощущения, бывшие всего полтора часа назад, казались мне уж теперь чем-то давно прошедшим, исправленным, устаревшим -- о чем мы уже не будем более поминать, потому что теперь начнется всё сызнова. Почти уж в конце аллеи вдруг страх напал на меня: "Что, если меня сейчас убьют и ограбят?" С каждым шагом мой страх возрастал вдвое. Я почти бежал. Вдруг в конце аллеи разом блеснул весь наш отель, освещенный бесчисленными огнями, -- слава богу: дома!

Я добежал в свой этаж и быстро растворил дверь. Полина была тут и сидела на моем диване, перед зажженною свечою, скрестя руки. С изумлением она на меня посмотрела, и, уж конечно, в эту минуту я был довольно странен на вид. Я остановился пред нею и стал выбрасывать на стол всю мою груду денег.

Глава XV

Помню, она ужасно пристально смотрела в мое лицо, но не трогаясь с места, не изменяя даже своего положения.

-- Я выиграл двести тысяч франков, -- вскричал я, выбрасывая последний сверток. Огромная груда билетов и свертков золота заняла весь стол, я не мог уж отвести от нее моих глаз; минутами я совсем забывал о Полине. То начинал я приводить в порядок эти кучи банковых билетов, складывал их вместе, то откладывал в одну общую кучу золото; то бросал всё и пускался быстрыми шагами ходить по комнате, задумывался, потом вдруг опять подходил к столу, опять начинал считать деньги. Вдруг, точно опомнившись, я бросился к дверям и поскорее запер их, два раза обернув ключ. Потом остановился в раздумье пред маленьким моим чемоданом.

-- Разве в чемодан положить до завтра? -- спросил я, вдруг обернувшись к Полине, и вдруг вспомнил о ней. Она же всё сидела не шевелясь, на том же месте, но пристально следила за мной. Странно как-то было выражение ее лица; не понравилось мне это выражение! Не ошибусь, если скажу, что в нем была ненависть.

Я быстро подошел к ней.

-- Полина, вот двадцать пять тысяч флоринов -- это пятьдесят тысяч франков, даже больше. Возьмите, бросьте их ему завтра в лицо.

Она не ответила мне.

-- Если хотите, я отвезу сам, рано утром. Так?

Она вдруг засмеялась. Она смеялась долго.

Я с удивлением и с скорбным чувством смотрел на нее. Этот смех очень похож был на недавний, частый, насмешливый смех ее надо мной, всегда приходившийся во время самых страстных моих объяснений. Наконец она перестала и нахмурилась; строго оглядывала она меня исподлобья.

-- Я не возьму ваших денег, -- проговорила она презрительно.

-- Как? Что это? -- закричал я. -- Полина, почему же?

-- Я даром денег не беру.

-- Я предлагаю вам, как друг; я вам жизнь предлагаю. Она посмотрела на меня долгим, пытливым взглядом, как бы пронзить меня им хотела.

-- Вы дорого даете, -- проговорила она усмехаясь, -- любовница Де-Грие не стоит пятидесяти тысяч франков.

-- Полина, как можно так со мною говорить! -- вскричал я с укором, -- разве я Де-Грие?

-- Я вас ненавижу! Да... да!.. я вас не люблю больше, чем Де-Грие, -- вскричала она, вдруг засверкав глазами.

Тут она закрыла вдруг руками лицо, и с нею сделалась истерика. Я бросился к ней.

Я понял, что с нею что-то без меня случилось. Она была совсем как бы не в своем уме.

-- Покупай меня! Хочешь? хочешь? за пятьдесят тысяч франков, как Де-Грие? -- вырывалось у ней с судорожными рыданиями. Я обхватил ее, целовал ее руки, ноги, упал пред нею на колени.

Истерика ее проходила. Она положила обе руки на мои плечи и пристально меня рассматривала; казалось, что-то хотела прочесть на моем лице. Она слушала меня, но, видимо, не слыхала того, что я ей говорил. Какая-то забота и вдумчивость явились в лице ее. Я боялся за нее; мне решительно казалось, что у ней ум мешается. То вдруг начинала она тихо привлекать меня к себе; доверчивая улыбка уже блуждала в ее лице; и вдруг она меня отталкивала и опять омраченным взглядом принималась в меня всматриваться.

Вдруг она бросилась обнимать меня.

-- Ведь ты меня любишь, любишь? -- говорила она, -- ведь ты, ведь ты... за меня с бароном драться хотел! -- И вдруг она расхохоталась, точно что-то смешное и милое мелькнуло вдруг в ее памяти. Она и плакала, и смеялась -- всё вместе. Ну что мне было делать? Я сам был как в лихорадке.

Помню, она начинала мне что-то говорить, но я почти ничего не мог понять. Это был какой-то бред, какой-то лепет, -- точно ей хотелось что-то поскорей мне рассказать, -- бред, прерываемый иногда самым веселым смехом, который начинал пугать меня. "Нет, нет, ты милый, милый! -- повторяла она.

-- Ты мой верный!" -- и опять клала мне руки свои на плечи, опять в меня всматривалась и продолжала повторять: "Ты меня любишь... любишь... будешь любить?" Я не сводил с нее глаз; я еще никогда не видал ее в этих припадках нежности и любви; правда, это, конечно, был бред, но... заметив мой страстный взгляд, она вдруг начинала лукаво улыбаться; ни с того ни с сего она вдруг заговаривала о мистере Астлее.

Впрочем, о мистере Астлее она беспрерывно заговаривала (особенно когда силилась мне что-то давеча рассказать), но что именно, я вполне не мог схватить; кажется, она даже смеялась над ним; повторяла беспрерывно, что он ждет... и что знаю ли я, что он наверное стоит теперь под окном? "Да, да, под окном, -- ну отвори, посмотри, посмотри, он здесь, здесь!" Она толкала меня к окну, но только я делал движение идти, она заливалась смехом, и я оставался при ней, а она бросалась меня обнимать.

-- Мы уедем? Ведь мы завтра уедем? -- приходило ей вдруг беспокойно в голову, -- ну... (и она задумалась) -- ну, а догоним мы бабушку, как ты думаешь? В Берлине, я думаю, догоним. Как ты думаешь, что она скажет, когда мы ее догоним и она нас увидит? А мистер Астлей?.. Ну, этот не соскочит с Шлангенберга, как ты думаешь? (Она захохотала). Ну, послушай: знаешь, куда он будущее лето едет? Он хочет на Северный полюс ехать для ученых исследований и меня звал с собою, ха-ха-ха! Он говорит, что мы, русские, без европейцев ничего не знаем и ни к чему не способны... Но он тоже добрый! Знаешь, он "генерала" извиняет; он говорит, что Blanche... что страсть, -- ну не знаю, не знаю, -- вдруг повторила она, как бы заговорясь и потерявшись. -- Бедные они, как мне их жаль, и бабушку... Ну, послушай, послушай, ну где тебе убить Де-Грие? И неужели, неужели ты думал, что убьешь? О глупый! Неужели ты мог подумать, что я пущу тебя драться с Де-Грие? Да ты и барона-то не убьешь, -- прибавила она, вдруг засмеявшись. -- О, как ты был тогда смешон с бароном; я глядела на вас обоих со скамейки; и как тебе не хотелось тогда идти, когда я тебя посылала. Как я тогда смеялась, как я тогда смеялась, -- прибавила она хохоча.

И вдруг она опять целовала и обнимала меня, опять страстно и нежно прижимала свое лицо к моему. Я уж более ни о чем не думал и ничего не слышал. Голова моя закружилась...

Я думаю, что было около семи часов утра, когда я очнулся; солнце светило в комнату. Полина сидела подле меня и странно осматривалась, как будто выходя из какого-то мрака и собирая воспоминания. Она тоже только что проснулась и пристально смотрела на стол и деньги. Голова моя была тяжела и болела. Я было хотел взять Полину за руку; она вдруг оттолкнула меня и вскочила с дивана. Начинавшийся день был пасмурный; пред рассветом шел дождь. Она подошла к окну, отворила его, выставила голову и грудь и, подпершись руками, а локти положив на косяк окна, пробыла так минуты три, не оборачиваясь ко мне и не слушая того, что я ей говорил. Со страхом приходило мне в голову: что же теперь будет и чем это кончится? Вдруг она поднялась с окна, подошла к столу и, смотря на меня с выражением бесконечной ненависти, с дрожавшими от злости губами, сказала мне:

-- Ну, отдай же мне теперь мои пятьдесят тысяч франков!

-- Полина, опять, опять! -- начал было я.

-- Или ты раздумал? ха-ха-ха! Тебе, может быть, уже и жалко?

Двадцать пять тысяч флоринов, отсчитанные еще вчера, лежали на столе; я взял и подал ей.

-- Ведь они уж теперь мои? Ведь так? Так? -- злобно спрашивала она меня, держа деньги в руках.

-- Да они и всегда были твои, -- сказал я.

-- Ну так вот же твои пятьдесят тысяч франков! -- Она размахнулась и пустила их в меня. Пачка больно ударила мне в лицо и разлетелась по полу. Совершив это, Полина выбежала из комнаты.

Я знаю, она, конечно, в ту минуту была не в своем уме, хоть я и не понимаю этого временного помешательства. Правда, она еще и до сих пор, месяц спустя, еще больна. Что было, однако, причиною этого состояния, а главное, этой выходки? Оскорбленная ли гордость? Отчаяние ли о том, что она решилась даже прийти ко мне? Не показал ли я ей виду, что тщеславлюсь моим счастием и в самом деле точно так же, как и Де-Грие, хочу отделаться от нее, подарив ей пятьдесят тысяч франков? Но ведь этого не было, я знаю по своей совести. Думаю, что виновато было тут отчасти и ее тщеславие: тщеславие подсказало ей не поверить мне и оскорбить меня, хотя всё это представлялось ей, может быть, и самой неясно. В таком случае я, конечно, ответил за Де-Грие и стал виноват, может быть, без большой вины. Правда, всё это был только бред; правда и то, что я знал, что она в бреду, и... не обратил внимания на это обстоятельство. Может быть, она теперь не может мне простить этого? Да, но это теперь; но тогда, тогда? Ведь не так же сильны были ее бред и болезнь, чтобы она уж совершенно забыла, что делает, идя ко мне с письмом Де-Грие? Значит, она знала, что делает.

Я кое-как, наскоро, сунул все мои бумаги и всю мою кучу золота в постель, накрыл ее и вышел минут десять после Полины. Я был уверен, что она побежала домой, и хотел потихоньку пробраться к ним и в передней спросить у няни о здоровье барышни. Каково же было мое изумление, когда от встретившейся мне на лестнице нянюшки я узнал, что Полина домой еще не возвращалась и что няня сама шла ко мне за ней.

-- Сейчас, -- говорил я ей, -- сейчас только ушла от меня, минут десять тому назад, куда же могла она деваться?

Няня с укоризной на меня поглядела.

А между тем вышла целая история, которая уже ходила по отелю. В швейцарской и у обер-кельнера перешептывались, что фрейлейн утром, в шесть часов, выбежала из отеля, в дождь, и побежала по направлению к hôtel d'Angleterre. По их словам и намекам я заметил, что они уже знают, что она провела всю ночь в моей комнате. Впрочем, уже рассказывалось о всем генеральском семействе: стало известно, что генерал вчера сходил с ума и плакал на весь отель. Рассказывали при этом, что приезжавшая бабушка была его мать, которая затем нарочно и появилась из самой России, чтоб воспретить своему сыну брак с mademoiselle de Cominges, а за ослушание лишить его наследства, и так как он действительно не послушался, то графиня, в его же глазах, нарочно и проиграла все свои деньги на рулетке, чтоб так уже ему и недоставалось ничего. "Diese Russen!" (Эти русские! (нем.). -- повторял обер-кельнер с негодованием, качая головой. Другие смеялись. Обер-кельнер готовил счет. Мой выигрыш был уже известен; Карл, мой коридорный лакей, первый поздравил меня. Но мне было не до них. Я бросился в отель d'Angleterre.

Еще было рано; мистер Астлей не принимал никого; узнав же, что это я, вышел ко мне в коридор и остановился предо мной, молча устремив на меня свой оловянный взгляд, и ожидал: что я скажу? Я тотчас спросил о Полине.

-- Она больна, -- отвечал мистер Астлей, по-прежнему смотря на меня в упор и не сводя с меня глаз.

-- Так она в самом деле у вас?

-- О да, у меня.

-- Так как же вы... вы намерены ее держать у себя?

-- О да, я намерен.

-- Мистер Астлей, это произведет скандал; этого нельзя. К тому же она совсем больна; вы, может быть, не заметили?

-- О да, я заметил и уже вам сказал, что она больна. Если б она была не больна, то у вас не провела бы ночь.

-- Так вы и это знаете?

-- Я это знаю. Она шла вчера сюда, и я бы отвел ее к моей родственнице, но так как она была больна, то ошиблась и пришла к вам.

-- Представьте себе! Ну поздравляю вас, мистер Астлей. Кстати, вы мне даете идею: не стояли ли вы всю ночь у нас под окном? Мисс Полина всю ночь заставляла меня открывать окно и смотреть, -- не стоите ли вы под окном, и ужасно смеялась.

-- Неужели? Нет, я под окном не стоял; но я ждал в коридоре и кругом ходил.

-- Но ведь ее надо лечить, мистер Астлей.

-- О да, я уж позвал доктора, и если она умрет, то вы дадите мне отчет в ее смерти. Я изумился:

-- Помилуйте, мистер Астлей, что это вы хотите?

-- А правда ли, что вы вчера выиграли двести тысяч талеров?

-- Всего только сто тысяч флоринов.

-- Ну вот видите! Итак, уезжайте сегодня утром в Париж.

-- Зачем?

-- Все русские, имея деньги, едут в Париж, -- пояснил мистер Астлей голосом и тоном, как будто прочел это по книжке.

-- Что я буду теперь, летом, в Париже делать? Я ее люблю, мистер Астлей! Вы знаете сами.

-- Неужели? Я убежден, что нет. Притом же, оставшись здесь, вы проиграете наверное всё, и вам не на что будет ехать в Париж. Но прощайте, я совершенно убежден, что бы сегодня уедете в Париж.

-- Хорошо, прощайте, только я в Париж не поеду. Подумайте, мистер Астлей, о том, что теперь будет у нас? Одним словом, генерал... и теперь это приключение с мисс Полиной -- ведь это на весь город пойдет.

-- Да, на весь город; генерал же, я думаю, об этом не думает, и ему не до этого. К тому же мисс Полина имеет полное право жить, где ей угодно. Насчет же этого семейства можно правильно сказать, что это семейство уже не существует.

Я шел и посмеивался странной уверенности этого англичанина, что я уеду в Париж. "Однако он хочет меня застрелить на дуэли, -- думал я, -- если mademoiselle Полина умрет, -- вот еще комиссия!" Клянусь, мне было жаль Полину, но странно, -- с самой той минуты, как я дотронулся вчера до игорного стола и стал загребать пачки денег, -- моя любовь отступила как бы на второй план. Это я теперь говорю; но тогда еще я не замечал всего этого ясно. Неужели я и в самом деле игрок, неужели я и в самом деле... так странно любил Полину? Нет, я до сих пор люблю ее, видит бог! А тогда, когда я вышел от мистера Астлея и шел домой, я искренно страдал и винил себя. Но... но тут со мной случилась чрезвычайно странная и глупая история.

Я спешил к генералу, как вдруг невдалеке от их квартиры отворилась дверь и меня кто-то кликнул. Это была madame veuve Cominges и кликнула меня по приказанию mademoiselle Blanche. Я вошел в квартиру mademoiselle Blanche.

У них был небольшой номер, в две комнаты. Слышен был смех и крик mademoiselle Blanche из спальни. Она вставала с постели.

-- А, c'est lui!! Viens donc, bêta! Правда ли, que tu as gagné une montagne d'or et d'argent? J'aimerais mieux l'or. (Это он!! Иди же сюда, дурачок! Правда ли, что ты выиграл гору золота и серебра? Я предпочла бы золото (франц.).

-- Выиграл, -- отвечал я смеясь.

-- Сколько?

-- Сто тысяч флоринов.

-- Bibi, comme tu es bête. Да, войди же сюда, я ничего не слышу. Nous ferons bombance, n'est-ce pas? (Биби, как ты глуп... Мы покутим, не правда ли? (франц.). 

Я вошел к ней. Она валялась под розовым атласным одеялом, из-под которого выставлялись смуглые, здоровые, удивительные плечи, -- плечи, которые разве только увидишь во сне, -- кое-как прикрытые батистовою отороченною белейшими кружевами сорочкою, что удивительно шло к ее смуглой коже.

-- Mon fils, as-tu du coeur? (Сын мой, храбр ли ты? (франц.) -- вскричала она, завидев меня, и захохотала. Смеялась она всегда очень весело и даже иногда искренно.

-- Tout autre... (Всякий другой... (франц.).-- начал было я, парафразируя Корнеля.

-- Вот видишь, vois-tu, -- затараторила она вдруг, -- во-первых, сыщи чулки, помоги обуться, а во-вторых, si tu n'es pas trop bête, je te prends à Paris. (если ты не будешь слишком глуп, я возьму тебя в Париж (франц.). Ты знаешь, я сейчас еду.

-- Сейчас?

-- Чрез полчаса.

Действительно, всё было уложено. Все чемоданы и ее вещи стояли готовые. Кофе был уже давно подан.

-- Eh bien! хочешь, tu verras Paris. Dis donc qu'est ce que c'est qu'un outchitel? Tu étais bien bête, quand tu étais outchitel. (ты увидишь Париж. Скажи-ка, что это такое учитель? Ты был очень глуп, когда ты был учителем (франц.). Где же мои чулки? Обувай же меня, ну!

Она выставила действительно восхитительную ножку, смуглую, маленькую, неисковерканную, как все почти эти ножки, которые смотрят такими миленькими в ботинках. Я засмеялся и начал натягивать на нее шелковый чулочек. Mademoiselle Blanche между тем сидела на постели и тараторила.

-- Eh bien, que feras-tu, si je te prends avec? Во-первых, je veux cinquante mille francs. Ты мне их отдашь во Франкфурте. Nous allons à Paris; там мы живем вместе et je te ferai voir des étoiles en plein jour.(Ну что ты будешь делать, если я тебя возьму с собой?.. я хочу пятьдесят тысяч франков... Мы едем в Париж... и ты у меня увидишь звезды среди бела дня (франц.). Ты увидишь таких женщин, каких ты никогда не видывал. Слушай...

-- Постой, эдак я тебе отдам пятьдесят тысяч франков, а что же мне-то останется?

-- Et cent cinquante mille francs, (А сто пятьдесят тысяч франков (франц.) ты забыл, и, сверх того, я согласна жить на твоей квартире месяц, два, que sais-je! (почем я знаю! (франц.). Мы, конечно, проживем в два месяца эти сто пятьдесят тысяч франков. Видишь, je suis bonne enfant (я добрая девочка (франц.). и тебе вперед говорю, mais tu verras des étoiles. (но ты увидишь звезды (франц.).

-- Как, всё в два месяца?

-- Как! Это тебя ужасает! Ah, vil esclave! (А, низкий раб! (франц.). Да знаешь ли ты, что один месяц этой жизни лучше всего твоего существования. Один месяц -- et après le déluge! Mais tu ne peux comprendre, va! Пошел, пошел, ты этого не стоишь! Ай, que fais-tu? (а потом хоть потоп! Но ты не можешь этого понять, где тебе!.. Что ты делаешь? (франц.).

В эту минуту я обувал другую ножку, но не выдержал и поцеловал ее. Она вырвала и начала меня бить кончиком ноги по лицу. Наконец она прогнала меня совсем. "Eh bien, mon outchitel, je t'attends, si tu veux; (Ну, мой учитель, я тебя жду, если хочешь (франц.). чрез четверть часа я еду!" -- крикнула она мне вдогонку.

Воротясь домой, был я уже как закруженный. Что же, я не виноват, что mademoiselle Полина бросила мне целой пачкой в лицо и еще вчера предпочла мне мистера Астлея. Некоторые из распавшихся банковых билетов еще валялись на полу; я их подобрал. В эту минуту отворилась дверь и явился сам обер-кельнер (который на меня прежде и глядеть не хотел) с приглашением: не угодно ли мне перебраться вниз, в превосходный номер, в котором только что стоял граф В.

Я постоял, подумал.

-- Счет! -- закричал я, -- сейчас еду, чрез десять минут. -- "В Париж так в Париж! -- подумал я про себя, -- знать, на роду написано!"

Чрез четверть часа мы действительно сидели втроем в одном общем семейном вагоне: я, mademoiselle Blanche et madame veuve Cominges. Mademoiselle Blanche хохотала, глядя на меня, до истерики. Veuve Cominges ей вторила; не скажу, чтобы мне было весело. Жизнь переламывалась надвое, но со вчерашнего дня я уж привык всё ставить на карту. Может быть, и действительно правда, что я не вынес денег и закружился. Peut-être, je ne demandais pas mieux.(Может быть, только этого мне и надо было (франц.). Мне казалось, что на время -- но только на время -- переменяются декорации. "Но чрез месяц я буду здесь, и тогда... и тогда мы еще с вами потягаемся, мистер Астлей!" Нет, как припоминаю теперь, мне и тогда было ужасно грустно, хоть я и хохотал взапуски с этой дурочкой Blanche.

-- Да чего тебе! Как ты глуп! О, как ты глуп! -- вскрикивала Blanche, прерывая свой смех и начиная серьезно бранить меня. -- Ну да, ну Да, да, мы проживем твои двести тысяч франков, но зато, mais tu seras heureux, comme un petit roi; (но ты будешь счастлив, как маленький король (франц.). я сама тебе буду повязывать галстук и познакомлю тебя с Hortense. А когда мы проживем все наши деньги, ты приедешь сюда и опять сорвешь банк. Что тебе сказали жиды? Главное -- смелость, а у тебя она есть, и ты мне еще не раз будешь возить деньги в Париж. Quant à moi, je veux cinquante mille francs de rente et alors... (Что до меня, то я хочу пятьдесят тысяч франков ренты и тогда... (франц.) 

-- А генерал? -- спросил я ее.

-- А генерал, ты знаешь сам, каждый день в это время уходит мне за букетом. На этот раз я нарочно велела отыскать самых редких цветов. Бедняжка воротится, а птичка и улетела. Он полетит за нами, увидишь. Ха-ха-ха! Я очень буду рада. В Париже он мне пригодится; за него здесь заплатит мистер Астлей...

И вот таким-то образом я и уехал тогда в Париж.

Глава XVI

Что я скажу о Париже? Всё это было, конечно, и бред, и дурачество. Я прожил в Париже всего только три недели с небольшим, и в этот срок были совершенно покончены мои сто тысяч франков. Я говорю только про сто тысяч; остальные сто тысяч я отдал mademoiselle Blanche чистыми деньгами, -- пятьдесят тысяч во Франкфурте и чрез три дня в Париже, выдал ей же еще пятьдесят тысяч франков, векселем, за который, впрочем, чрез неделю она взяла с меня и деньги, "et les cent mille francs, qui nous restent, tu les mangeras avec moi, mon outchitel" (и сто тысяч франков, которые нам остались, ты их проешь со мной, мой учитель (франц.). Она меня постоянно звала учителем. Трудно представить себе что-нибудь на свете расчетливее, скупее и скалдырнее разряда существ, подобных mademoiselle Blanche. Но это относительно своих денег. Что же касается до моих ста тысяч франков, то она мне прямо объявила потом, что они ей нужны были для первой постановки себя в Париже. "Так что уж я теперь стала на приличную ногу раз навсегда, и теперь уж меня долго никто не собьет, по крайней мере я так распорядилась", -- прибавила она. Впрочем, я почти и не видал этих ста тысяч; деньги во всё время держала она, а в моем кошельке, в который она сама каждый день наведывалась, никогда не скоплялось более ста франков, и всегда почти было менее.

"Ну к чему тебе деньги?" -- говорила она иногда с самым простейшим видом, и я с нею не спорил. Зато она очень и очень недурно отделала на эти деньги свою квартиру, и когда потом перевела меня на новоселье, то, показывая мне комнаты, сказала: "Вот что с расчетом и со вкусом можно сделать с самыми мизерными средствами". Этот мизер стоил, однако, ровно пятьдесят тысяч франков. На остальные пятьдесят тысяч она завела экипаж, лошадей, кроме того, мы задали два бала, то есть две вечеринки, на которых были и Hortense и Lisette и Cléopâtre -- женщины замечательные во многих и во многих отношениях и даже далеко не дурные. На этих двух вечеринках я принужден был играть преглупейшую роль хозяина, встречать и занимать разбогатевших и тупейших купчишек, невозможных по их невежеству и бесстыдству, разных военных поручиков и жалких авторишек и журнальных козявок, которые явились в модных фраках, в палевых перчатках и с самолюбием и чванством в таких размерах, о которых даже у нас в Петербурге немыслимо, -- а уж это много значит сказать. Они даже вздумали надо мной смеяться, но я напился шампанского и провалялся в задней комнате. Всё это было для меня омерзительно в высшей степени. "C'est un outchitel, -- говорила обо мне Blanche, -- il a gagné deux cent mille francs ("Замок цветов" (франц.) и который без меня не знал бы, как их истратить. А после он опять поступит в учителя; -- не знает ли кто-нибудь места? Надобно что-нибудь для него сделать". К шампанскому я стал прибегать весьма часто, потому что мне было постоянно очень грустно и до крайности скучно. Я жил в самой буржуазной, в самой меркантильной среде, где каждый су был рассчитан и вымерен. Blanche очень не любила меня в первые две недели, я это заметил; правда, она одела меня щегольски и сама ежедневно повязывала мне галстук, но в душе искренно презирала меня. Я на это не обращал ни малейшего внимания. Скучный и унылый, я стал уходить обыкновенно в "Château des Fleurs" (и сто тысяч франков, которые нам остались, ты их проешь со мной, мой учитель (франц.)., где регулярно, каждый вечер, напивался и учился канкану (который там прегадко танцуют) и впоследствии приобрел в этом роде даже знаменитость. Наконец Blanche раскусила меня: она как-то заранее составила себе идею, что я, во всё время нашего сожительства, буду ходить за нею с карандашом и бумажкой в руках и всё буду считать, сколько она истратила, сколько украла, сколько истратит и сколько еще украдет? И, уж конечно, была уверена, что у нас из-за каждых десяти франков будет баталия. На всякое нападение мое, предполагаемое ею заранее, она уже заблаговременно заготовила возражения; но, не видя от меня никаких нападений, сперва было пускалась сама возражать. Иной раз начнет горячо-горячо, но, увидя, что я молчу, -- чаще всего валяясь на кушетке и неподвижно смотря в потолок, -- даже, наконец, удивится. Сперва она думала, что я просто глуп, "un outchitel", и просто обрывала свои объяснения, вероятно, думая про себя: "Ведь он глуп; нечего его и наводить, коль сам не понимает". Уйдет, бывало, но минут через десять опять воротится (это случалось во время самых неистовых трат ее, трат совершенно нам не по средствам: например, она переменила лошадей и купила в шестнадцать тысяч франков пару).

-- Ну, так ты, Bibi, не сердишься? -- подходила она ко мне.

-- Не-е-ет! Надо-е-е-ла! -- говорил я, отстраняя ее от себя рукою, но это было для нее так любопытно, что она тотчас же села подле:

-- Видишь, если я решилась столько заплатить, то это потому, что их продавали по случаю. Их можно опять продать за двадцать тысяч франков.

-- Верю, верю; лошади прекрасные; и у тебя теперь славный выезд; пригодится; ну и довольно.

-- Так ты не сердишься?

-- За что же? Ты умно делаешь, что запасаешься некоторыми необходимыми для тебя вещами. Всё это потом тебе пригодится. Я вижу, что тебе действительно нужно поставить себя на такую ногу; иначе миллиона не наживешь. Тут наши сто тысяч франков только начало, капля в море.
Blanche, всего менее ожидавшая от меня таких рассуждений (вместо криков-то да попреков!), точно с неба упала.

-- Так ты... так ты вот какой! Mais tu as de l'esprit pour comprendre! Sais-tu, mon garçon, (Оказывается, ты достаточно умен, чтоб понимать! Знаешь, мой мальчик (франц.) хоть ты и учитель, -- но ты должен был родиться принцем! Так ты не жалеешь, что у нас деньги скоро идут?

-- Ну их, поскорей бы уж!

-- Mais... sais-tu... mais dis donc, разве ты богат? Mais sais-tu, ведь ты уж слишком презираешь деньги. Qu'est ce que tu feras après, dis donc? (Но... знаешь... скажи-ка... Но знаешь... Что же ты будешь делать потом, скажи? (франц.).

-- Après поеду в Гомбург и еще выиграю сто тысяч франков.

-- Oui, oui, c'est ça, c'est magnifique! (Вот-вот, это великолепно (франц.). И я знаю, что ты непременно выиграешь и привезешь сюда. Dis donc, да ты сделаешь, что я тебя и в самом деле полюблю! Eh bien, за то, что ты такой, я тебя буду всё это время любить и не сделаю тебе ни одной неверности. Видишь, в это время я хоть и не любила тебя, parce que je croyais, que tu n'est qu'un outchitel (quelque chose comme un laquais, n'est-ce pas?), но я все-таки была тебе верна, parce que je suis bonne fille. (Потому что я думала, что ты только учитель (что-то вроде лакея, не правда ли?)... потому что я добрая девушка (франц.).

-- Ну, и врешь! А с Альбертом-то, с этим офицеришкой черномазым, разве я не видал прошлый раз?

-- Oh, oh, mais tu es... ( О, но ты... (франц.).

-- Ну, врешь, врешь; да ты что думаешь, что я сержусь? Да наплевать! il faut que jeunesse se passe (надо в молодости перебеситься (франц.). Не прогнать же тебе его, коли он был прежде меня и ты его любишь. Только ты ему денег не давай, слышишь?

-- Так ты и за это не сердишься? Mais tu es un vrai philosophe, sais-tu? Un vrai philosophe! -- вскричала она в восторге. -- Eh bien, je t'aimerai, je t'aimerai -- tu verras, tu sera content! (Но ты настоящий философ, знаешь? Настоящий философ!.. Ну я буду тебя любить, любить -- увидишь, ты будешь доволен! (франц.). 

И действительно, с этих пор она ко мне даже как будто и в самом деле привязалась, даже дружески, и так прошли наши последние десять дней. Обещанных "звезд" я не видал; но в некоторых отношениях она и в самом деле сдержала слово. Сверх того, она познакомила меня с Hortense, которая была слишком даже замечательная в своем роде женщина и в нашем кружке называлась Thérèse-philosophe...

Впрочем, нечего об этом распространяться; всё это могло бы составить особый рассказ, с особым колоритом, который я не хочу вставлять в эту повесть. Дело в том, что я всеми силами желал, чтоб всё это поскорее кончилось. Но наших ста тысяч франков хватило, как я уже сказал, почти на месяц, чему я искренно удивлялся: по крайней мере, на восемьдесят тысяч, из этих денег, Blanche накупила себе вещей, и мы прожили никак не более двадцати тысяч франков, и -- все-таки достало. Blanche, которая под конец была уже почти откровенна со мной (по крайней мере кое в чем не врала мне), призналась, что по крайней мере на меня не падут долги, которые она принуждена была сделать. "Я тебе не давала подписывать счетов и векселей, -- говорила она мне, -- потому что жалела тебя; а другая бы непременно это сделала и уходила бы тебя в тюрьму. Видишь, видишь, как я тебя любила и какая я добрая! Одна эта чертова свадьба чего будет стоить!"

У нас действительно была свадьба. Случилась она уже в самом конце нашего месяца, и надо предположить, что на нее ушли самые последние подонки моих ста тысяч франков; тем дело и кончилось, то есть тем наш месяц и кончился, и я после этого формально вышел в отставку.
Случилось это так: неделю спустя после нашего водворения в Париже приехал генерал. Он прямо приехал к Blanche и с первого же визита почти у нас и остался. Квартирка где-то, правда, у него была своя. Blanche встретила его радостно, с визгами и хохотом и даже бросилась его обнимать; дело обошлось так, что уж она сама его не отпускала, и он всюду должен был следовать за нею: и на бульваре, и на катаньях, и в театре, и по знакомым. На это употребление генерал еще годился; он был довольно сановит и приличен -- росту почти высокого, с крашеными бакенами и усищами (он прежде служил в кирасирах), с лицом видным, хотя несколько и обрюзглым. Манеры его были превосходные, фрак он носил очень ловко. В Париже он начал носить свои ордена. С эдаким пройтись по бульвару было не только возможно, но, если так можно выразиться, даже рекомендательно. Добрый и бестолковый генерал был всем этим ужасно доволен; он совсем не на это рассчитывал, когда к нам явился по приезде в Париж. Он явился тогда, чуть не дрожа от страха; он думал, что Blanche закричит и велит его прогнать; а потому, при таком обороте дела, он пришел в восторг и весь этот месяц пробыл в каком-то бессмысленно-восторженном состоянии; да таким я его и оставил. Уже здесь я узнал в подробности, что после тогдашнего внезапного отъезда нашего из Рулетенбурга с ним случилось, в то же утро, что-то вроде припадка. Он упал без чувств, а потом всю неделю был почти как сумасшедший и заговаривался. Его лечили, но вдруг он всё бросил, сел в вагон и прикатил в Париж. Разумеется, прием Blanche оказался самым лучшим для него лекарством; но признаки болезни оставались долго спустя, несмотря на радостное и восторженное его состояние. Рассуждать или даже только вести кой-как немного серьезный разговор он уж совершенно не мог; в таком случае он только приговаривал ко всякому слову "гм!" и кивал головой -- тем и отделывался. Часто он смеялся, но каким-то нервным, болезненным смехом, точно закатывался; другой раз сидит по целым часам пасмурный, как ночь, нахмурив свои густые брови. Многого он совсем даже и не припоминал; стал до безобразия рассеян и взял привычку говорить сам с собой. Только одна Blanche могла оживлять его; да и припадки пасмурного, угрюмого состояния, когда он забивался в угол, означали только то, что он давно не видел Blanche, или что Blanche куда-нибудь уехала, а его с собой не взяла, или, уезжая, не приласкала его. При этом он сам не сказал бы, чего ему хочется, и сам не знал, что он пасмурен и грустен. Просидев час или два (я замечал это раза два, когда Blanche уезжала на целый день, вероятно, к Альберту), он вдруг начинает озираться, суетиться, оглядывается, припоминает и как будто хочет кого-то сыскать; но, не видя никого и так и не припомнив, о чем хотел спросить, он опять впадал в забытье до тех пор, пока вдруг не являлась Blanche, веселая, резвая, разодетая, с своим звонким хохотом; она подбегала к нему, начинала его тормошить и даже целовала, чем, впрочем, редко его жаловала. Раз генерал до того ей обрадовался, что даже заплакал, -- я даже подивился.

Blanche, с самого его появления у нас, начала тотчас же за него предо мною адвокатствовать. Она пускалась даже в красноречие; напоминала, что она изменила генералу из-за меня, что она была почти уж его невестою, слово дала ему; что из-за нее он бросил семейство, и что, наконец, я служил у него и должен бы это чувствовать, и что -- как мне не стыдно... Я всё молчал, а она ужасно тараторила. Наконец я рассмеялся, и тем дело и кончилось, то есть сперва она подумала, что я дурак, а под конец остановилась на мысли, что я очень хороший и складный человек. Одним словом, я имел счастие решительно заслужить под конец полное благорасположение этой достойной девицы. (Blanche, впрочем, была и в самом деле предобрейшая девушка, -- в своем только роде, разумеется; я ее не так ценил сначала). "Ты умный и добрый человек, -- говаривала она мне под конец, -- и... и... жаль только, что ты такой дурак! Ты ничего, ничего не наживешь!"

"Un vrai russe, un calmouk!"(Настоящий русский, калмык! (франц.). Она несколько раз посылала меня прогуливать по улицам генерала, точь-в-точь с лакеем свою левретку. Я, впрочем, водил его и в театр, и в Bal-Mabile, и в рестораны. На это Blanche выдавала и деньги, хотя у генерала были и свои, и он очень любил вынимать бумажник при людях. Однажды я почти должен был употребить силу, чтобы не дать ему купить брошку в семьсот франков, которою он прельстился в Палерояле и которую во что бы то ни стало хотел подарить Blanche. Ну, что ей была брошка в семьсот франков? У генерала и всех-то денег было не более тысячи франков. Я никогда не мог узнать, откуда они у него явились? Полагаю, что от мистера Астлея, тем более что тот в отеле за них заплатил. Что же касается до того, как генерал всё это время смотрел на меня, то мне кажется, он даже и не догадывался о моих отношениях к Blanche. Он хоть и слышал как-то смутно, что я выиграл капитал, но, наверное, полагал, что я у Blanche вроде какого-нибудь домашнего секретаря или даже, может быть, слуги. По крайней мере говорил он со мной постоянно свысока по-прежнему, по-начальнически, и даже пускался меня иной раз распекать. Однажды он ужасно насмешил меня и Blanche, у нас, утром, за утренним кофе. Человек он был не совсем обидчивый; а тут вдруг обиделся на меня, за что? -- до сих пор не понимаю. Но, конечно, он и сам не понимал. Одним словом, он завел речь без начала и конца, à bâtons-rompus, (через пятое на десятое, бессвязно (франц.) кричал, что я мальчишка, что он научит... что он даст понять... и так далее, и так далее. Но никто ничего не мог понять. Blanche заливалась-хохотала; наконец его кое-как успокоили и увели гулять. Много раз я замечал, впрочем, что ему становилось грустно, кого-то и чего-то было жаль, кого-то недоставало ему, несмотря даже на присутствие Blanche. В эти минуты он сам пускался раза два со мною заговаривать, но никогда толком не мог объясниться, вспоминал про службу, про покойницу жену, про хозяйство, про имение. Нападет на какое-нибудь слово и обрадуется ему, и повторяет его сто раз на дню, хотя оно вовсе не выражает ни его чувств, ни его мыслей. Я пробовал заговаривать с ним о его детях; но он отделывался прежнею скороговоркою и переходил поскорее на другой предмет: "Да-да! дети-дети, вы правы, дети!" Однажды только он расчувствовался -- мы шли с ним в театр: "Это несчастные дети! -- заговорил он вдруг, -- да, сударь, да, это не-с-счастные дети!" И потом несколько раз в этот вечер повторял слова: несчастные дети! Когда я раз заговорил о Полине, он пришел даже в ярость. "Это неблагодарная женщина, -- воскликнул он, -- она зла и неблагодарна! Она осрамила семью! Если б здесь были законы, я бы ее в бараний рог согнул! Да-с, да-с!" Что же касается до Де-Грие, то он даже и имени его слышать не мог. "Он погубил меня, -- говорил он, -- он обокрал меня, он меня зарезал! Это был мой кошмар в продолжение целых двух лет! Он по целым месяцам сряду мне во сне снился! Это -- это, это... О, не говорите мне о нем никогда!"

Я видел, что у них что-то идет на лад, но молчал, по обыкновению. Blanche объявила мне первая: это было ровно за неделю до того, как мы расстались.

-- Il a de la chance,(Ему везет (франц.) -- тараторила она мне, -- babouchka теперь действительно уж больна и непременно умрет. Мистер Астлей прислал телеграмму; согласись, что все-таки он наследник ее. А если б даже и нет, то он ничему не помешает. Во-первых, у него есть свой пенсион, а во-вторых, он будет жить в боковой комнате и будет совершенно счастлив. Я буду "madame la générale". Я войду в хороший круг (Blanche мечтала об этом постоянно), впоследствии буду русской помещицей, j'aurai un château, des moujiks, et puis j'aurai toujours mon million (у меня будет замок, мужики, а потом у меня всё-таки будет мой миллион (франц.).

-- Ну, а если он начнет ревновать, будет требовать... бог знает чего, -- понимаешь?

-- О нет, non, non, non! Как он смеет! Я взяла меры, не беспокойся. Я уж заставила его подписать несколько векселей на имя Альберта. Чуть что -- и он тотчас же будет наказан; да и не посмеет!

-- Ну, выходи...

Свадьбу сделали без особенного торжества, семейно и тихо. Приглашены были Альберт и еще кое-кто из близких. Hortense, Cléopâtre и прочие были решительно отстранены. Жених чрезвычайно интересовался своим положением. Blanche сама повязала ему галстук, сама его напомадила, и в своем фраке и в белом жилете он смотрел très comme il faut. (очень прилично (франц.).

-- Il est pourtant très comme il faut (Он, однако, очень приличен (франц.),-- объявила мне сама Blanche, выходя из комнаты генерала, как будто идея о том, что генерал très comme il faut, даже ее самое поразила. Я так мало вникал в подробности, участвуя во всем в качестве такого ленивого зрителя, что многое и забыл, как это было. Помню только, что Blanche оказалась вовсе не de Cominges, ровно как и мать ее -- вовсе не veuve Cominges, а -- du-Placet. Почему они были обе de Cominges до сих пор -- не знаю. Но генерал и этим остался очень доволен, и du-Placet ему даже больше понравилось, чем de Cominges. В утро свадьбы он, уже совсем одетый, всё ходил взад и вперед по зале и всё повторял про себя, с необыкновенно серьезным и важным видом:

"Mademoiselle Blanche du-Placet! Blanche du-Placet! Du-Placet! Девица Бланка Дю-Пласет!.." И некоторое самодовольствие сияло на его лице. В церкви, у мэра и дома за закуской он был не только радостен и доволен, но даже горд. С ними с обоими что-то случилось. Blanche стала смотреть тоже с каким-то особенным достоинством.

-- Мне теперь нужно совершенно иначе держать себя, -- сказала она мне чрезвычайно серьезно, -- mais vois-tu, я не подумала об одной прегадкой вещи: вообрази, я до сих пор не могу заучить мою теперешнюю фамилию: Загорьянский, Загозианский, madame la générale de Sago-Sago, ces diables des noms russes, enfin madame la générale à quatorze consonnes! comme c'est agréable, n'est-ce pas? (но видишь ли... госпожа генеральша Заго-Заго, эти дьявольские русские имена, словом, госпожа генеральша с четырнадцатью согласными. Как это приятно, не правда ли? (франц.)

Наконец мы расстались, и Blanche, эта глупая Blanche, даже прослезилась, прощаясь со мною. "Tu étais bon enfant, -- говорила она хныча. -- Je te croyais bête es tu en avais l'air, (Ты был добрым малым... Я считала тебя глупым, и ты выглядел дурачком (франц.). но это к тебе идет". И, уж пожав мне руку окончательно, она вдруг воскликнула: "Attends!" (Подожди! (франц.), бросилась в свой будуар и чрез минуту вынесла мне два тысячефранковых билета. Этому я ни за что бы не поверил! "Это тебе пригодится, ты, может быть, очень ученый outchitel, но ты ужасно глупый человек. Больше двух тысяч я тебе ни за что не дам, потому что ты -- всё равно проиграешь. Ну, прощай! Nous serons toujours bons amis, а если опять выиграешь, непременно приезжай ко мне, et tu seras heureux!" (Мы всегда будем друзьями... и ты будешь счастлив! (франц.). 

У меня у самого оставалось еще франков пятьсот; кроме того, есть великолепные часы в тысячу франков, бриллиантовые запонки и прочее, так что можно еще протянуть довольно долгое время, ни о чем не заботясь. Я нарочно засел в этом городишке, чтоб собраться, а главное, жду мистера Астлея. Я узнал наверное, что он будет здесь проезжать и остановится на сутки, по делу. Узнаю обо всем... а потом -- потом прямо в Гомбург. В Рулетенбург не поеду, разве на будущий год. Действительно, говорят, дурная примета пробовать счастья два раза сряду за одним и тем же столом, а в Гомбурге самая настоящая-то игра и есть.

Глава XVII

Вот уже год и восемь месяцев, как я не заглядывал в эти записки, и теперь только, от тоски и горя, вздумал развлечь себя и случайно перечел их. Так на том и оставил тогда, что поеду в Гомбург. Боже! с каким, сравнительно говоря, легким сердцем я написал тогда эти последние строчки! То есть не то чтоб с легким сердцем, а с какою самоуверенностью, с какими непоколебимыми надеждами! Сомневался ли я хоть сколько-нибудь в себе? И вот полтора года с лишком прошли, и я, по-моему, гораздо хуже, чем нищий! Да что нищий! Наплевать на нищенство! Я просто сгубил себя! Впрочем, не с уем почти и сравнивать, да и нечего себе мораль читать! Ничего не может быть нелепее морали в такое время! О самодовольные люди: с каким гордым самодовольством готовы эти болтуны читать свои сентенции! Если б они знали, до какой степени я сам понимаю всю омерзительность теперешнего моего состояния, то, конечно, уж не повернулся бы у них язык учить меня. Ну что, что могут они мне сказать нового, чего я не знаю? И разве в этом дело? Тут дело в том, что -- один оборот колеса и всё изменяется, и эти же самые моралисты первые (я в этом уверен) придут с дружескими шутками поздравлять меня. И не будут от меня все так отворачиваться, как теперь. Да наплевать на них на всех! Что я теперь? Zéro. Чем могу быть завтра? Я завтра могу из мертвых воскреснуть и вновь начать жить! Человека могу обрести в себе, пока еще он не пропал!
Я действительно тогда поехал в Гомбург, но... я был потом и опять в Рулетенбурге, был и в Спа, был даже и в Бадене, куда я ездил камердинером советника Гинце, мерзавца и бывшего моего здешнего барина. Да, я был и в лакеях, целых пять месяцев! Это случилось сейчас после тюрьмы. (Я ведь сидел и в тюрьме в Рулетенбурге за один здешний долг. Неизвестный человек меня выкупил, -- кто такой? Мистер Астлей? Полина? Не знаю, но долг был заплачен, всего двести талеров, и я вышел на волю). Куда мне было деваться? Я и поступил к этому Гинце. Он человек молодой и ветреный, любит полениться, а я умею говорить и писать на трех языках. Я сначала поступил к нему чем-то вроде секретаря, за тридцать гульденов в месяц; но кончил у него настоящим лакейством: держать секретаря ему стало не по средствам, и он мне сбавил жалованье; мне же некуда было идти, я остался -- и таким образом сам собою обратился в лакея. Я недоедал и недопивал на его службе, но зато накопил в пять месяцев семьдесят гульденов. Однажды вечером, в Бадене, я объявил ему, что желаю с ним расстаться; в тот же вечер я отправился на рулетку. О, как стучало мое сердце! Нет, не деньги мне были дороги! Тогда мне только хотелось, чтоб завтра же все эти Гинце, все эти обер-кельнеры, все эти великолепные баденские дамы, чтобы все они говорили обо мне, рассказывали мою историю, удивлялись мне, хвалили меня и преклонялись пред моим новым выигрышем. Всё это детские мечты и заботы, но... кто знает: может быть, я повстречался бы и с Полиной, я бы ей рассказал, и она бы увидела, что я выше всех этих нелепых толчков судьбы... О, не деньги мне дороги! Я уверен, что разбросал бы их опять какой-нибудь Blanche и опять ездил бы в Париже три недели на паре собственных лошадей в шестнадцать тысяч франков. Я ведь наверное знаю, что я не скуп; я даже думаю, что я расточителен, -- а между тем, однако ж, с каким трепетом, с каким замиранием сердца я выслушиваю крик крупера: trente et un, rouge, impaire et passe или: quatre, noir, pair et manque! С какою алчностью смотрю я на игорный стол, по которому разбросаны луидоры, фридрихсдоры и галеры, на столбики золота, когда они от лопатки крупера рассыпаются в горящие, как жар, кучи, или на длинные в аршин столбы серебра, лежащие вокруг колеса. Еще подходя к игорной зале, за две комнаты, только что я заслышу дзеньканье пересыпающихся денег, -- со мною почти делаются судороги.

О, тот вечер, когда я понес мои семьдесят гульденов на игорный стол, тоже был замечателен. Я начал с десяти гульденов и опять с passe. К passe я имею предрассудок. Я проиграл. Оставалось у меня шестьдесят гульденов серебряною монетою; я подумал -- и предпочел zéro. Я стал разом ставить на zéro по пяти гульденов; с третьей ставки вдруг выходит zéro, я чуть не умер от радости, получив сто семьдесят пять гульденов; когда я выиграл сто тысяч гульденов, я не был так рад. Тотчас же я поставил сто гульденов на rouge -- дала; все двести на rouge -- дала; все четыреста на noir -- дала; все восемьсот на manque -- дала; считая с прежним, было тысяча семьсот гульденов, и это -- менее чем в пять минут! Да, в эдакие-то мгновения забываешь и все прежние неудачи! Ведь я добыл это более чем жизнию рискуя, осмелился рискнуть и -- вот я опять в числе человеков!
Я занял номер, заперся и часов до трех сидел и считал свои деньги. Наутро я проснулся уже не лакеем. Я решил в тот же день выехать в Гомбург: там я не служил в лакеях и в тюрьме не сидел. За полчаса до поезда я отправился поставить две ставки, не более, и проиграл полторы тысячи флоринов. Однако же все-таки переехал в Гомбург, и вот уже месяц, как я здесь...

Я, конечно, живу в постоянной тревоге, играю по самой маленькой и чего-то жду, рассчитываю, стою по целым дням у игорного стола и наблюдаю игру, даже во сне вижу игру, но при всем этом мне кажется, что я как будто одеревенел, точно загряз в какой-то тине. Заключаю это по впечатлению при встрече с мистером Астлеем. Мы не видались с того самого времени и встретились нечаянно; вот как это было. Я шел в саду и рассчитывал, что теперь я почти без денег, но что у меня есть пятьдесят гульденов, кроме того, в отеле, где я занимаю каморку, я третьего дня совсем расплатился. Итак, мне остается возможность один только раз пойти теперь на рулетку, -- если выиграю хоть что-нибудь, можно будет продолжать игру; если проиграю -- надо опять идти в лакеи, в случае если не найду сейчас русских, которым бы понадобился учитель. Занятый этой мыслью, я пошел, моею ежедневною прогулкою чрез парк и чрез лес, в соседнее княжество. Иногда я выхаживал таким образом часа по четыре и возвращался в Гомбург усталый и голодный. Только что вышел я из сада в парк, как вдруг на скамейке увидел мистера Астлея. Он первый меня заметил и окликнул меня. Я сел подле него. Заметив же в нем некоторую важность, я тотчас же умерил мою радость; а то я было ужасно обрадовался ему.

-- Итак, вы здесь! Я так и думал, что вас повстречаю, -- сказал он мне. -- Не беспокойтесь рассказывать: я знаю, я всё знаю; вся ваша жизнь в эти год и восемь месяцев мне известна.

-- Ба! вот как вы следите за старыми друзьями! -- ответил я. -- Это делает вам честь, что не забываете... Постойте, однако ж, вы даете мне мысль -- не вы ли выкупили меня из рулетенбургской тюрьмы, где я сидел за долг в двести гульденов? Меня выкупил неизвестный.

-- Нет, о нет; я не выкупал вас из рулетенбургской тюрьмы, где вы сидели за долг в двести гульденов, но я знал, что вы сидели в тюрьме за долг в двести гульденов.

-- Значит, все-таки знаете, кто меня выкупил?

-- О нет, не могу сказать, что знаю, кто вас выкупил.

-- Странно; нашим русским я никому не известен, да русские здесь, пожалуй, и не выкупят; это у нас там, в России, православные выкупают православных. А я так и думал, что какой-нибудь чудак-англичанин, из странности.

Мистер Астлей слушал меня с некоторым удивлением. Он, кажется, думал найти меня унылым и убитым.

-- Однако ж я очень радуюсь, видя вас совершенно сохранившим всю независимость вашего духа и даже веселость, -- произнес он с довольно неприятным видом.

-- То есть внутри себя вы скрыпите от досады, зачем я не убит и не унижен, -- сказал я смеясь. Он не скоро понял, но, поняв, улыбнулся.

-- Мне нравятся ваши замечания. Я узнаю в этих словах моего прежнего, умного, старого, восторженного и вместе с тем цинического друга; одни русские могут в себе совмещать, в одно и то же время, столько противоположностей. Действительно, человек любит видеть лучшего своего друга в унижении пред собою; на унижении основывается большею частью дружба; и это старая, известная всем умным людям истина. Но в настоящем случае, уверяю вас, я искренно рад, что вы не унываете. Скажите, вы не намерены бросить игру?

-- О, черт с ней! Тотчас же брошу, только бы...

-- Только бы теперь отыграться? Так я и думал; не договаривайте -- знаю, -- вы это сказали нечаянно, следственно, сказали правду. Скажите, кроме игры, вы ничем не занимаетесь?

-- Да, ничем...

Он стал меня экзаменовать. Я ничего не знал, я почти не заглядывал в газеты и положительно во всё это время не развертывал ни одной книги.

-- Вы одеревенели, -- заметил он, -- вы не только отказались от жизни, от интересов своих и общественных, от долга гражданина и человека, от друзей своих (а они все-таки у вас были), вы не только отказались от какой бы то ни было цели, кроме выигрыша, вы даже отказались от воспоминаний своих. Я помню вас в горячую и сильную минуту вашей жизни; но я уверен, что вы забыли все лучшие тогдашние впечатления ваши; ваши мечты, ваши теперешние, самые насущные желания не идут дальше pair и impair, rouge, noir, двенадцать средних и так далее, и так далее, я уверен!

-- Довольно, мистер Астлей, пожалуйста, пожалуйста, не напоминайте, -- вскричал я с досадой, чуть не со злобой, -- знайте, что я ровно ничего не забыл; но я только на время выгнал всё это из головы, даже воспоминания, -- до тех пор, покамест не поправлю радикально мои обстоятельства; тогда... тогда вы увидите, я воскресну из мертвых!

-- Вы будете здесь еще чрез десять лет, -- сказал он. -- Предлагаю вам пари, что я напомню вам это, если буду жив, вот на этой же скамейке.

-- Ну довольно, -- прервал я с нетерпением, -- и, чтоб вам доказать, что я не так-то забывчив на прошлое, позвольте узнать: где теперь мисс Полина? Если не вы меня выкупили, то уж, наверно, она. С самого того времени я не имел о ней никакого известия.

-- Нет, о нет! Я не думаю, чтобы она вас выкупила. Она теперь в Швейцарии, и вы мне сделаете большое удовольствие, если перестанете меня спрашивать о мисс Полине, -- сказал он решительно и даже сердито.

-- Это значит, что и вас она уж очень поранила! -- засмеялся я невольно.

-- Мисс Полина -- лучшее существо из всех наиболее достойных уважения существ, но, повторяю вам, вы сделаете мне великое удовольствие, если перестанете меня спрашивать о мисс Полине. Вы ее никогда не знали, и ее имя в устах ваших я считаю оскорблением нравственного моего чувства.

-- Вот как! Впрочем, вы неправы; да о чем же мне и говорить с вами, кроме этого, рассудите? Ведь в этом и состоят все наши воспоминания. Не беспокойтесь, впрочем, мне не нужно никаких внутренних, секретных ваших дел... Я интересуюсь только, так сказать, внешним положением мисс Полины, одною только теперешнею наружною обстановкою ее. Это можно сообщить в двух словах.

-- Извольте, с тем чтоб этими двумя словами было всё покончено. Мисс Полина была долго больна; она и теперь больна; некоторое время она жила с моими матерью и сестрой в северной Англии. Полгода назад ее бабка -- помните, та самая сумасшедшая женщина -- померла и оставила лично ей семь тысяч фунтов состояния. Теперь мисс Полина путешествует вместе с семейством моей сестры, вышедшей замуж. Маленький брат и сестра ее тоже обеспечены завещанием бабки и учатся в Лондоне. Генерал, ее отчим, месяц назад умер в Париже от удара. Mademoiselle Blanche обходилась с ним хорошо, но всё, что он получил от бабки, успела перевести на себя... вот, кажется, и всё.

-- А Де-Грие? Не путешествует ли он тоже в Швейцарии?

-- Нет, Де-Грие не путешествует в Швейцарии, и я не знаю, где Де-Грие; кроме того, раз навсегда предупреждаю вас избегать подобных намеков и неблагородных сопоставлений, иначе вы будете непременно иметь дело со мною.

-- Как! несмотря на наши прежние дружеские отношения?

-- Да, несмотря на наши прежние дружеские отношения.

-- Тысячу раз прошу извинения, мистер Астлей. Но позвольте, однако ж: тут нет ничего обидного и неблагородного; я ведь ни в чем не виню мисс Полину. Кроме того, француз и русская барышня, говоря вообще, -- это такое сопоставление, мистер Астлей, которое не нам с вами разрешить или понять окончательно.

-- Если вы не будете упоминать имя Де-Грие вместе с другим именем, то я попросил бы вас объяснить мне, что вы подразумеваете под выражением: "француз и русская барышня"? Что это за "сопоставление"? Почему тут именно француз и непременно русская барышня?

-- Видите, вы и заинтересовались. Но это длинная материя, мистер Астлей. Тут много надо бы знать предварительно. Впрочем, это вопрос важный -- как ни смешно всё это с первого взгляда. Француз, мистер Астлей, это -- законченная, красивая форма. Вы, как британец, можете с этим быть несогласны; я, как русский, тоже несогласен, ну, пожалуй, хоть из зависти; но наши барышни могут быть другого мнения. Вы можете находить Расина изломанным; исковерканным и парфюмированным; даже читать его, наверное, не станете. Я тоже нахожу его изломанным, исковерканным и парфюмированным, с одной даже точки зрения смешным; но он прелестен, мистер Астлей, и, главное, он великий поэт, хотим или не хотим мы этого с вами. Национальная форма француза, то есть парижанина, стала слагаться в изящную форму, когда мы еще были медведями. Революция наследовала дворянству. Теперь самый пошлейший французишка может иметь манеры, приемы, выражения и даже мысли вполне изящной формы, не участвуя в этой форме ни своею инициативою, ни душою, ни сердцем; всё это досталось ему по наследству. Сами собою, они могут быть пустее пустейшего и подлее подлейшего. Ну-с, мистер Астлей, сообщу вам теперь, что нет существа в мире доверчивее и откровеннее доброй, умненькой и не слишком изломанной русской барышни. Де-Грие, явясь в какой-нибудь роли, явясь замаскированным, может завоевать ее сердце с необыкновенною легкостью; у него есть изящная форма, мистер Астлей, и барышня принимает эту форму за его собственную душу, за натуральную форму его души и сердца, а не за одежду, доставшуюся ему по наследству. К величайшей вашей неприятности, я должен вам признаться, что англичане большею частью угловаты и неизящны, а русские довольно чутко умеют различать красоту и на нее падки. Но, чтобы различать красоту души и оригинальность личности, для этого нужно несравненно более самостоятельности и свободы, чем у наших женщин, тем более барышень, -- и уж во всяком случае больше опыта. Мисс Полине же -- простите, сказанного не воротишь -- нужно очень, очень долгое время решаться, чтобы предпочесть вас мерзавцу Де-Грие. Она вас и оценит, станет вашим другом, откроет вам всё свое сердце; но в этом сердце все-таки будет царить ненавистный мерзавец, скверный и мелкий процентщик Де-Грие. Это даже останется, так сказать, из одного упрямства и самолюбия, потому что этот же самый Де-Грие явился ей когда-то в ореоле изящного маркиза, разочарованного либерала и разорившегося (будто бы?), помогая ее семейству и легкомысленному генералу. Все эти проделки открылись после. Но это ничего, что открылись: все-таки подавайте ей теперь прежнего Де-Грие -- вот чего ей надо! И чем больше ненавидит она теперешнего Де-Грие, тем больше тоскует о прежнем, хоть прежний и существовал только в ее воображении. Вы сахаровар, мистер Астлей?

-- Да, я участвую в компании известного сахарного завода Ловель и Комп.

-- Ну, вот видите, мистер Астлей. С одной стороны -- сахаровар, а с другой -- Аполлон Бельведерский; всё это как-то не связывается. А я даже и не сахаровар; я просто мелкий игрок на рулетке, и даже в лакеях был, что, наверное, уже известно мисс Полине, потому что у ней, кажется, хорошая полиция.

-- Вы озлоблены, а потому и говорите весь этот вздор, -- хладнокровно и подумав сказал мистер Астлей. -- Кроме того, в ваших словах нет оригинальности.

-- Согласен! Но в том-то и ужас, благородный друг мой, что все эти мои обвинения, как ни устарели, как ни пошлы, как ни водевильны -- все-таки истинны! Все-таки мы с вами ничего не добились!

-- Это гнусный вздор... потому, потому... знайте же! -- произнес мистер Астлей дрожащим голосом и сверкая глазами, -- знайте же, неблагодарный и недостойный, мелкий и несчастный человек, что я прибыл в Гомбург нарочно по ее поручению, для того чтобы увидеть вас, говорить с вами долго и сердечно, и передать ей всё, -- ваши чувства, мысли, надежды и... воспоминания!

-- Неужели! Неужели? -- вскричал я, и слезы градом потекли из глаз моих. Я не мог сдержать их, и это, кажется, было в первый раз в моей жизни.

-- Да, несчастный человек, она любила вас, и я могу вам это открыть, потому что вы -- погибший человек! Мало того, если я даже скажу вам, что она до сих пор вас любит, то -- ведь вы всё равно здесь останетесь! Да, вы погубили себя. Вы имели некоторые способности, живой характер и были человек недурной; вы даже могли быть полезны вашему отечеству, которое так нуждается в людях, но -- вы останетесь здесь, и ваша жизнь кончена. Я вас не виню. На мой взгляд, все русские таковы или склонны быть таковыми. Если не рулетка, так другое, подобное ей. Исключения слишком редки. Не первый вы не понимаете, что такое труд (я не о народе вашем говорю). Рулетка -- это игра по преимуществу русская. До сих пор вы были честны и скорее захотели пойти в лакеи, чем воровать... но мне страшно подумать, что может быть в будущем. Довольно, прощайте! Вы, конечно, нуждаетесь в деньгах? Вот от меня вам десять луидоров, больше не дам, потому что вы их всё равно проиграете. Берите и прощайте! Берите же!

-- Нет, мистер Астлей, после всего теперь сказанного...

-- Бе-ри-те! -- вскричал он. -- Я убежден, что вы еще благородны, и даю вам, как может дать друг истинному другу. Если б я мог быть уверен, что вы сейчас же бросите игру, Гомбург и поедете в ваше отечество, -- я бы готов был немедленно дать вам тысячу фунтов для начала новой карьеры. Но я потому именно не даю тысячи фунтов, а даю только десять луидоров, что тысяча ли фунтов, или десять луидоров -- в настоящее время для вас совершенно одно и то же; всё одно -- проиграете. Берите и прощайте.

-- Возьму, если вы позволите себя обнять на прощанье.

-- О, это с удовольствием!

Мы обнялись искренно, и мистер Астлей ушел.

Нет, он не прав! Если я был резок и глуп насчет Полины и Де-Грие, то он резок и скор насчет русских. Про себя я ничего не говорю. Впрочем... впрочем, всё это покамест не то. Всё это слова, слова и слова, а надо дела! Тут теперь главное Швейцария! Завтра же, -- о, если б можно было завтра же отправиться! Вновь возродиться, воскреснуть. Надо им доказать... Пусть знает Полина, что я еще могу быть человеком. Стоит только... теперь уж, впрочем, поздно, -- но завтра... О, у меня предчувствие, и это не может быть иначе! У меня теперь пятнадцать луидоров, а я начинал и с пятнадцатью гульденами! Если начать осторожно... -- и неужели, неужели уж я такой малый ребенок! Неужели я не понимаю, что я сам погибший человек. Но -- почему же я не могу воскреснуть. Да! стоит только хоть раз в жизни быть расчетливым и терпеливым и -- вот и всё! Стоит только хоть раз выдержать характер, и я в один час могу всю судьбу изменить! Главное -- характер. Вспомнить только, что было со мною в этом роде семь месяцев назад в Рулетенбурге, пред окончательным моим проигрышем. О, это был замечательный случай решимости: я проиграл тогда всё, всё... Выхожу из воксала, смотрю -- в жилетном кармане шевелится у меня еще один гульден. "А, стало быть, будет на что пообедать!" -- подумал я, но, пройдя шагов сто, я передумал и воротился. Я поставил этот гульден на manque (тот раз было на manque), и, право, есть что-то особенное в ощущении, когда один, на чужой стороне, далеко от родины, от друзей и не зная, что сегодня будешь есть, ставишь последний гульден, самый, самый последний! Я выиграл и через двадцать минут вышел из воксала, имея сто семьдесят гульденов в кармане. Это факт-с! Вот что может иногда значить последний гульден! А что, если б я тогда упал духом, если б я не посмел решиться?

Завтра, завтра всё кончится!

Игрок : роман

«Игрок» занимает особое место в творчестве Достоевского, ведь сюжет во многом основан на личном опыте писателя, а многие чувства главного героя он, по собственному признанию, испытал сам. Это история духовной гибели и падения человека, на грани безумия увлеченного игрой. Ради своей страсти игрок ставит на карту всё - веру, любовь и даже жизнь...
Примечательна и сама история создания романа: проигравшийся до последнего гроша в Висбадене, отчаянно нуждающийся в деньгах Достоевский заключил с издательством контракт, согласно которому должен был написать роман... за 26 дней. Эти совершенно неправдоподобные сроки вынудили Достоевского, впервые в жизни, воспользоваться услугами секретаря-стенографистки, которой он надиктовывал текст. Так в жизнь гения вошла молодая Анна Сниткина - женщина, которой суждено было стать его женой и музой...

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Вечный муж : рассказ

Повесть «Вечный муж» посвящена классической проблеме любовного треугольника. Книга заставляет удивляться глубине авторского анализа людских поступков и способности автора проникать в самые потаенные уголки человеческой души.

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I

-- Отца моего я не помню. Он умер, когда мне было два года. Мать моя вышла замуж в другой раз. Это второе замужество принесло ей много горя, хотя и было сделано по любви. Мой отчим был музыкант. Судьба его очень замечательна: это был самый странный, самый чудесный человек из всех, которых я знала. Он слишком сильно отразился в первых впечатлениях моего детства, так сильно, что эти впечатления имели влияние на всю мою жизнь. Прежде всего, чтоб был понятен рассказ мой, я приведу здесь его биографию. Всё, что я теперь буду рассказывать, узнала я потом от знаменитого скрипача Б., который был товарищем и коротким приятелем моего отчима в своей молодости.

Фамилия моего отчима была Ефимов. Он родился в селе очень богатого помещика, от одного бедного музыканта, который, после долгих странствований, поселился в имении этого помещика и нанялся в его оркестр. Помещик жил очень пышно и более всего, до страсти, любил музыку. Рассказывали про него, что он, никогда не выезжавший из своей деревни даже в Москву, однажды вдруг решился поехать за границу на какие-то воды, и поехал не более как на несколько недель, единственно для того, чтоб услышать какого-то знаменитого скрипача, который, как уведомляли газеты, собирался дать на водах три концерта. У него был порядочный оркестр музыкантов, на который он тратил почти весь доход свой. В этот оркестр мой отчим поступил кларнетистом. Ему было двадцать два года, когда он познакомился с одним странным человеком. В этом же уезде жил богатый граф, который разорился на содержание домашнего театра. Этот граф отказал от должности капельмейстеру своего оркестра, родом итальянцу, за дурное поведение. Капельмейстер был действительно дурной человек. Когда его выгнали, он совершенно унизился, стал ходить по деревенским трактирам, напивался, иногда просил милостыню, и уже никто в целой губернии не хотел дать ему места. С этим-то человеком подружился мой отчим. Связь эта была необъяснимая и странная, потому что никто не замечал, чтоб он хоть сколько-нибудь изменился в своем поведении из подражания товарищу, и даже сам помещик, который сначала запрещал ему водиться с итальянцем, смотрел потом сквозь пальцы на их дружбу. Наконец, капельмейстер умер скоропостижно. Его нашли поутру крестьяне во рву, у плотины. Нарядили следствие, и вышло, что он умер от апоплексического удара. Имущество его сохранялось у отчима, который тотчас же и представил доказательства, что имел полное право наследовать этим имуществом: покойник оставил собственноручную записку, в которой делал Ефимова своим наследником в случае своей смерти. Наследство состояло из черного фрака, тщательно сберегавшегося покойником, который всё еще надеялся достать себе место, и скрипки, довольно обыкновенной с виду. Никто не оспаривал этого наследства. Но только спустя несколько времени к помещику явился первый скрипач графского оркестра с письмом от графа. В этом письме граф просил, уговаривал Ефимова продать скрипку, оставшуюся после итальянца и которую граф очень желал приобресть для своего оркестра. Он предлагал три тысячи рублей и прибавлял, что уже несколько раз посылал за Егором Ефимовым, чтоб покончить торг лично, но что тот упорно отказывался. Граф заключал тем, что цена скрипки настоящая, что он не сбавляет ничего и в упорстве Ефимова видит для себя обидное подозрение воспользоваться при торге его простотою и незнанием, а потому и просил вразумить его.

Помещик немедленно послал за отчимом.

-- Для чего ж ты не хочешь отдать скрипку? -- спросил он его, -- она тебе не нужна. Тебе дают три тысячи рублей, это цена настоящая, и ты делаешь неразумно, если думаешь, что тебе дадут больше. Граф тебя не станет обманывать.

Ефимов отвечал, что к графу он сам не пойдет, но если его пошлют, то на это будет воля господская; графу он скрипку не продаст, а если у него захотят взять ее насильно, то на это опять будет воля господская.

Ясное дело, что таким ответом он коснулся самой чувствительной струны в характере помещика. Дело в том, что тот всегда с гордостию говорил, что знает, как обращаться со своими музыкантами, потому что все они до одного истинные артисты и что, благодаря им, его оркестр не только лучше графского, но и не хуже столичного.

-- Хорошо! -- отвечал помещик. -- Я уведомлю графа, что ты не хочешь продать скрипку, потому что ты не хочешь, потому что ты в полном праве продать или не продать, понимаешь? Но я сам тебя спрашиваю: зачем тебе скрипка? Твой инструмент кларнет, хоть ты и плохой кларнетист. Уступи ее мне. Я дам три тысячи. (Кто знал, что это такой инструмент!)

Ефимов усмехнулся.

-- Нет, сударь, я вам ее не продам, -- отвечал он, -- конечно, ваша воля...

-- Да разве я тебя притесняю, разве я тебе принуждаю! -- закричал помещик, выведенный из себя, тем более что дело происходило при графском музыканте, который мог заключить по этой сцене очень невыгодно об участи всех музыкантов помещичьего оркестра. -- Ступай же вон, неблагодарный! Чтоб я тебя не видал с этих пор. Куда бы ты делся без меня с твоим кларнетом, на котором ты и играть не умеешь? У меня же ты сыт, одет, получаешь жалованье; ты живешь на благородной ноге, ты артист, но ты этого не хочешь понимать и не чувствуешь. Ступай же вон и не раздражай меня своим присутствием!

Помещик гнал от себя всех, на кого сердился, потому что боялся за себя и за свою горячность. А ни за что бы он не захотел поступить слишком строго с "артистом", как он называл своих музыкантов.

Торг не состоялся, и, казалось, тем дело и кончилось, как вдруг, через месяц, графский скрипач затеял ужасно дело: под своею ответственностью он подал на моего отчима донос, в котором доказывал, что отчим виновен в смерти итальянца и умертвил его с корыстною целью овладеть богатым наследством. Он доказывал, что завещание было выманено насильно, и обещался представить свидетелей своему обвинению. Ни просьбы, ни увещания графа и помещика, вступившегося за моего отчима, -- ничто не могло поколебать доносчика в его намерении. Ему представляли, что медицинское следствие над телом покойного капельмейстера было сделано правильно, что доносчик идет против очевидности, может быть, по личной злобе и по досаде, не успев овладеть драгоценным инструментом, который для него покупали. Музыкант сто на своем, божился, что он прав, доказывал, что апоплексический удар произошел не от пьянства, а от отравы, и требовал следствия в другой раз. С первого взгляда доказательства его показались серьезными. Разумеется, делу дали ход. Ефимова взяли, отослали в городскую тюрьму. Началось дело, которое заинтересовало всю губернию. Оно пошло очень быстро и кончилось тем, что музыкант был уличен в ложном доносе. Его приговорили к справедливому наказанию, но он до конца стоял на своем и уверял, что он прав. Наконец он сознался, что не имеет никаких доказательств, что доказательства, им представленные, выдуманы им самим, но что, выдумывая всё это, он действовал по предположению, по догадке, потому что до сей поры, когда уже было произведено другое следствие, когда уже формально была доказана невинность Ефимова, он всё еще остается в полном убеждении, что причиною смерти несчастного капельмейстера был Ефимов, хотя, может быть, он уморил его не отравой, а другим каким-нибудь образом. Но над ним не успели исполнить приговора: он внезапно заболел воспалением в мозгу, сошел с ума и умер в тюремном лазарете.

В продолжение всего этого дела помещик вел себя самым благородным образом. Он старался о моем отчиме так, как будто тот был его родной сын. Несколько раз он приезжал к нему в тюрьму утешать его, дарил ему денег, привозил к нему лучших сигар, узнав, что Ефимов любил курить, и, когда отчим оправдался, задал праздник всему оркестру. Помещик смотрел на дело Ефимова как на дело, касающееся всего оркестра, потому что хорошим поведением своих музыкантов он дорожил если не более, то по крайней мере наравне с их дарованиями. Прошел целый год, как вдруг по губернии разнесся слух, что в губернский город приехал какой-то известный скрипач, француз, и намерен дать мимоездом несколько концертов. Помещик тотчас же начал стараться каким-нибудь образом залучить его к себе в гости. Дело шло на лад; француз обещался приехать. Уже всё было готово к его приезду, позван был почти целый уезд, но вдруг всё приняло другой оборот.

В одно утро докладывают, что Ефимов исчез неизвестно куда. Начались поиски, но и след простыл. Оркестр был в чрезвычайном положении: недоставало кларнета, как вдруг, дня три спустя после исчезновения Ефимова, помещик получает от француза письмо, в котором тот надменно отказывался от приглашения, прибавляя, конечно обиняками, что впредь будет чрезвычайно осторожен в сношениях с теми господами, которые держат собственный оркестр музыкантов, что неэстетично видеть истинный талант под управлением человека, который не знает ему цены, и что, наконец, пример Ефимова, истинного артиста и лучшего скрипача, которого он только встречал в России, служит достаточным доказательством справедливости слов его.

Прочтя это письмо, помещик был в глубоком изумлении. Он был огорчен до глубины души. Как? Ефимов, тот самый Ефимов, о котором он так заботился, которому он так благодетельствовал, этот Ефимов так беспощадно, бессовестно оклеветал его в глазах европейского артиста, такого человека, мнением которого он высоко дорожил! И наконец, письмо было необъяснимо в другом отношении: уведомляли, что Ефимов артист с истинным талантом, что он скрипач, но что не умели угадать его талант и принуждали его заниматься другим инструментом. Всё это так поразило помещика, что он немедленно собрался ехать в город для свидания с французом, как вдруг получил записку от графа, в которой тот приглашал его немедленно к себе и уведомлял, что ему известно всё дело, что заезжий виртуоз теперь у него, вместе с Ефимовым, что он, будучи изумлен дерзостью и клеветой последнего, приказал задержать его и что, наконец, присутствие помещика необходимо и потому еще, что обвинение Ефимова касается даже самого графа; дело это очень важно, и нужно его разъяснить как можно скорее.

Помещик, немедленно отправившись к графу, тотчас же познакомился с французом и объяснил всю историю моего отчима, прибавив, что он не подозревал в Ефимове такого огромного таланта, что Ефимов был у него, напротив, очень плохим кларнетистом и что он только в первый раз слышит, будто оставивший его музыкант -- скрипач. Он прибавил еще, что Ефимов человек вольный, пользовался полною свободою и всегда, во всякое время, мог бы оставить его, если б действительно был притеснен. Француз был в удивлении. Позвали Ефимова, и его едва можно было узнать: он вел себя заносчиво, отвечал с насмешкою и настаивал в справедливости того, что успел наговорить французу. Всё это до крайности раздражило графа, который прямо сказал моему отчиму, что он негодяй, клеветник и достоин самого постыдного наказания.

-- Не беспокойтесь, ваше сиятельство, я уже довольно с вами знаком и знаю вас хорошо, -- отвечал мой отчим, -- по вашей милости, я едва ушел от уголовного наказания. Знаю, по чьему наущенью Алексей Никифорыч, ваш бывший музыкант, донес на меня.

Граф был вне себя от гнева, услышав такое ужасное обвинение. Он едва мог совладеть с собою; но случившийся в зале чиновник, который заехал к графу по делу, объявил, что он не может оставить всего этого без последствий, что обидная грубость Ефимова заключает в себе злое, несправедливое обвинение, клевету и он покорнейше просит позволять арестовать его сейчас же, в графском доме. Француз изъявил полное негодование и сказал, что не понимает такой черной неблагодарности. Тогда мой отчим ответил с запальчивостью, что лучше наказание, суд и хоть опять уголовное следствие, чем то житье, которое он испытал до сих пор, состоя в помещичьем оркестре и не имея средств оставить его раньше, за своею крайнею бедностью, и с этими словами вышел из залы вместе с арестовавшими его. Его заперли в отдаленную комнату дома и пригрозили, что завтра же отправят его в город.

Около полуночи отворилась дверь в комнату арестанта. Вошел помещик. Он был в халате, в туфлях и держал в руках зажженный фонарь. Казалось, он не мог заснуть и мучительная забота заставила его в такой час оставить постель. Ефимов не спал и с изумлением взглянул на вошедшего. Тот поставил фонарь и в глубоком волнении сел против него на стул.

-- Егор, -- сказал он ему, -- за что ты так обидел меня?

Ефимов не отвечал. Помещик повторил свой вопрос, и какое-то глубокое чувство, какая-то странная тоска звучала в словах его.

-- А бог знает, за что я так обидел вас, сударь! -- отвечал наконец мой отчим, махнув рукою, -- знать, бес попутал меня! И сам не знаю, кто меня на всё это наталкивает! Ну, не житье мне у вас, не житье... Сам дьявол привязался ко мне!

-- Егор! -- начал снова помещик, -- воротись ко мне; я всё позабуду, всё тебе прощу. Слушай: ты будешь первым из моих музыкантов; я положу тебе не в пример другим жалованье...

-- Нет, сударь, нет, и не говорите: не жилец я у вас! Я вам говорю, что дьявол ко мне навязался. Я у вас дом зажгу, коли останусь; на меня находит, и такая тоска подчас, что лучше бы мне на свет не родиться! Теперь я и за себя отвечать не могу: уж вы лучше, сударь, оставьте меня. Это всё с тех пор, как тот дьявол побратался со мною...

-- Кто? -- спросил помещик.

-- А вот, что издох как собака, от которой свет отступился, итальянец.

-- Это он тебя, Егорушка, играть выучил?

-- Да! Многому он меня научил на мою погибель. Лучше б мне никогда его не видать.

-- Разве и он был мастер на скрипке, Егорушка?

-- Нет, он сам мало знал, а учил хорошо. Я сам выучился; он только показывал, -- и легче, чтоб у меня рука отсохла, чем эта наука. Я теперь сам не знаю, чего хочу. Вот спросите, сударь: "Егорка! чего ты хочешь? всё могу тебе дать", -- а я, сударь, ведь ни слова вам в ответ не скажу, затем что сам не знаю, чего хочу. Нет, уж вы лучше, сударь, оставьте меня, в другой раз говорю. Уж я что-нибудь такое над собой сделаю, чтоб меня куда-нибудь подальше спровадили, да и дело с концом!

-- Егор! -- сказал помещик после минутного молчания, -- я тебя так не оставлю. Коли не хочешь служить у меня, ступай; ты же человек вольный, держать тебя я не могу; но я теперь так не уйду от тебя. Сыграй мне что-нибудь, Егор, на твоей скрипке, сыграй! ради бога, сыграй! Я тебе не приказываю, пойми ты меня, я тебя не принуждаю; я тебя прошу слезно: сыграй мне, Егорушка, ради бога, то, что ты французу играл! Отведи душу! Ты упрям, и я упрям; знать, у меня тоже свой норов, Егорушка! Я тебя чувствую, почувствуй и ты, как я. Жив не могу быть, покамест ты мне не сыграешь того, по своей доброй воле и охоте, что французу играл.

-- Ну, быть так! -- сказал Ефимов. -- Дал я, сударь, зарок никогда перед вами не играть, именно перед вами, а теперь сердце мое разрешилось. Сыграю я вам, но только в первый и последний раз, и больше, сударь, вам никогда и нигде меня не услышать, хоть бы тысячу рублей мне посулили.
Тут он взял скрипку и начал играть свои варияции на русские песни. Б. говорил, что эти варияции -- его первая и лучшая пьеса на скрипке и что больше он никогда ничего не играл так хорошо и с таким вдохновением. Помещик, который и без того не мог равнодушно слышать музыку, плакал навзрыд.

Когда игра кончилась, он встал со стула, вынул триста рублей, подал их моему отчиму и сказал:

-- Теперь ступай, Егор. Я тебя выпущу отсюда и сам всё улажу с графом; но слушай: больше уж ты со мной не встречайся. Перед тобой дорога широкая, и коль столкнемся на ней, так и мне и тебе будет обидно. Ну, прощай!.. Подожди! еще один мой совет тебе на дорогу, только один: не пей и учись, всё учись; не зазнавайся! Говорю тебе, как бы отец твой родной сказал тебе. Смотри же, еще раз повторяю: учись и чарки не знай, а хлебнешь раз с горя (а горя-то много будет!) -- пиши пропало, всё к бесу пойдет, и, может, сам где-нибудь во рву, как твой итальянец, издохнешь. Ну, теперь прощай!.. Постой, поцелуй меня!

Они поцеловались, и вслед за тем мой отчим вышел на свободу.

Едва он очутился на свободе, как тотчас же начал тем, что прокутил в ближайшем уездном городе свои триста рублей, побратавшись в то же время с самой черной, грязной компанией каких-то гуляк, и кончил тем, что, оставшись один в нищете и без всякой помощи, вынужден был вступить какой-то жалкий оркестр бродячего провинциального театра в качестве первой и, может быть, единственной скрипки. Всё это не совсем согласовалось с его первоначальными намерениями, которые состояли в том, чтоб как можно скорее идти в Петербург учиться, достать себе хорошее место и вполне образовать из себя артиста. Но житье в маленьком оркестре не сладилось. Мой отчим скоро поссорился с антрепренером странствующего театра и оставил его. Тогда он совершенно упал духом и даже решился на отчаянную меру, глубоко язвившую его гордость. Он написал письмо к известному нам помещику, изобразил ему свое положение и просил денег. Письмо было написано довольно независимо, но ответа на него не последовало. Тогда он написал другое, в котором, в самых унизительных выражениях, называя помещика своим благодетелем и величая его титулом настоящего ценителя искусств, просил его опять о вспоможении. Наконец ответ пришел. Помещик прислал сто рублей и несколько строк, писанных рукою его камердинера, в которых объявлял, чтоб впредь избавить его от всяких просьб. Получив эти деньги, отчим тотчас же хотел отправиться в Петербург, но, по расплате долгов, денег оказалось так мало, что о путешествии нельзя было и думать. Он снова остался в провинции, опять поступил в какой-то провинциальный оркестр, потом опять не ужился в нем и, переходя таким образом с одного места на другое, с вечной идеей попасть в Петербург как-нибудь в скором времени, пробыл в провинции целые шесть лет. Наконец какой-то ужас напал на него. С отчаянием заметил он, сколько потерпел его талант, беспрерывно стесняемый беспорядочною, нищенскою жизнию, и в одно утро он бросил своего антрепренера, взял свою скрипку и пришел в Петербург, почти прося милостыню. Он поселился где-то на чердаке и тут-то в первый раз сошелся с Б., который только что приехал из Германии и тоже замышлял составить себе карьеру. Они скоро подружились, и Б. с глубоким чувством вспоминает даже и теперь об этом знакомстве. Оба были молоды, оба с одинаковыми надеждами, и оба с одною и тою же целью. Но Б. еще был в первой молодости; он перенес еще мало нищеты и горя; сверх того, он был прежде всего немец и стремился к своей цели упрямо, систематически, с совершенным сознанием сил своих и почти рассчитав заранее, что из него выйдет, -- тогда как товарищу его было уже тридцать лет, тогда как уже он устал, утомился, потерял всякое терпение и выбился из первых, здоровых сил своих, принужденный целые семь лет из-за куска хлеба бродяжничать по провинциальным театрам и по оркестрам помещиков. Его поддерживала только одна вечная, неподвижная идея-- выбиться наконец из скверного положения, скопить денег и попасть в Петербург. Но эта идея была темная, неясная; это был какой-то неотразимый внутренний призыв, который наконец с годами потерял свою первую ясность в глазах самого Ефимова, и когда он явился в Петербург, то уже действовал почти бессознательно но, по какой-то вечной, старинной привычке вечного желания и обдумывания этого путешествия и почти уже сам не зная, что придется ему делать в столице. Энтузиазм его был какой-то судорожный, желчный, порывчатый, как будто он сам хотел обмануть себя этим энтузиазмом и увериться через него, что еще не иссякли в нем первая сила, первый жар, первое вдохновение. Этот беспрерывный восторг поразил холодного, методического Б.; он был ослеплен и приветствовал моего отчима как будущего великого музыкального гения. Иначе он не мог и представить себе будущую судьбу своего товарища. Но вскоре Б. открыл глаза и разгадал его совершенно. Он ясно увидел, что вся эта порывчатость, горячка и нетерпение -- не что иное, как бессознательное отчаяние при воспоминании о пропавшем таланте; что даже, наконец, и самый талант, может быть, и в самом-то начале был вовсе не так велик, что много было ослепления, напрасной самоуверенности, первоначального самоудовлетворения и беспрерывной фантазии, беспрерывной мечты о собственном гении. "Но, -- рассказывал Б., -- я не мог не удивляться странной натуре моего товарища. Передо мной совершалась въявь отчаянная, лихорадочная борьба судорожно напряженной воли и внутреннего бессилия. Несчастный целые семь лет до того удовлетворялся одними мечтами о будущей славе своей, что даже не заметил, как потерял самое первоначальное в нашем искусстве, как утратил даже самый первоначальный механизм дела. А между тем в его беспорядочном воображении поминутно создавались самые колоссальные планы для будущего. Мало того, что он хотел быть первоклассным гением, одним из первых скрипачей в мире; мало того, что уже почитал; себя таким гением, -- он, сверх того, думал еще сделаться композитором, не зная ничего о контрапункте. Но всего более изумляло меня, -- прибавлял Б., -- то, что в этом человеке, при его полном бессилии, при самых ничтожных познаниях в технике искусства, -- было такое глубокое, такое ясное и, можно сказать, инстинктивное понимание искусства. Он до того сильно чувствовал его и понимал про себя, что не диво, если заблудился в собственном сознании о самом себе и принял себя, вместо глубокого, инстинктивного критика искусства, за жреца самого искусства, за гения. Порой ему удавалось на своем грубом, простом языке, чуждом всякой науки, говорить мне такие глубокие истины, что я становился в тупик и не мог понять, каким образом он угадал это всё, никогда ничего не читав, никогда ничему не учившись, и я много обязан ему, -- прибавлял Б., -- ему и его советам в собственном усовершенствовании. Что же касается до меня, -- продолжал Б., -- то я был спокоен насчет себя самого. Я тоже страстно любил свое искусство, хотя знал при самом начале моего пути, что большего мне не дано, что я буду, в собственном смысле, чернорабочий в искусстве; но зато я горжусь тем, что не зарыл, как ленивый раб, того, что мне дано было от природы, а, напротив, возрастил сторицею, и если хвалят мою отчетливость в игре, удивляются выработанности механизма, то всем этим я обязан беспрерывному, неусыпному труду, ясному сознанию сил своих, добровольному самоуничтожению и вечной вражде к заносчивости, к раннему самоудовлетворению и к лени как естественному следствию этого самоудовлетворения".

Б. в свою очередь попробовал поделиться советами со своим товарищем, которому так подчинился в самом начале, но только напрасно сердил его. Между ними последовало охлаждение. Вскоре Б. заметил, что товарищем его всё чаще и чаще начинает овладевать апатия, тоска и скука, что порывы энтузиазма его становятся реже и реже и что за всем этим последовало какое-то мрачное, дикое уныние. Наконец, Ефимов начал оставлять свою скрипку и не притрогивался иногда к ней по целым неделям. До совершенного падения было недалеко, и вскоре несчастный впал во все пороки. От чего предостерегал его помещик, то и случилось: он предался неумеренному пьянству. Б. с ужасом смотрел на него; советы его не подействовали, да и, кроме того, он боялся выговорить слово. Мало-помалу Ефимов дошел до самого крайнего цинизма: он нисколько не совестился жить на счет Б. и даже поступал так, как будто имел на то полное право. Между тем средства к жизни истощались; Б. кое-как перебивался уроками или нанимался играть на вечеринках у купцов у немцев, у бедных чиновников, которые хотя понемногу, но что-нибудь платили. Ефимов как будто не хотел и заметить нужды своего товарища: он обращался с ним сурово и по целым неделям не удостоивал его ни одним словом. Однажды Б. заметил ему самым кротким образом, что не худо бы ему было не слишком пренебрегать своей скрипкой, чтоб не отучить от себя совсем инструмента; тогда Ефимов совсем рассердился и объявил, что он нарочно не дотронется никогда до своей скрипки, как будто воображая, что кто-нибудь будет упрашивать его о том на коленях. Другой раз Б. понадобился товарищ, чтоб играть на одной вечеринке, и он пригласил Ефимова. Это приглашение привело Ефимова в ярость. Он с запальчивостью объявил, что он не уличный скрипач и не будет так подл, как Б., чтоб унижать благородное искусство, играя перед подлыми ремесленниками, которые ничего не поймут в его игре и таланте. Б. не ответил на это ни слова, но Ефимов, надумавшись об этом приглашении в отсутствие своего товарища, который ушел играть, вообразил, что всё это было только намеком на то, что он живет на счет Б., и желание дать знать, чтоб он тоже попробовал заработывать деньги. Когда Б. воротился, Ефимов вдруг стал укорять его за подлость его поступка и объявил, что не останется более с ним ни минуты. Он действительно исчез куда-то на два дня, но на третий явился опять, как ни в чем не бывало, и снова начал продолжать свою прежнюю жизнь.

Только прежняя свычка и дружба да еще сострадание, которое чувствовал Б. к погибшему человеку, удерживали его от намерения кончить такое безобразное житье и расстаться навсегда со своим товарищем. Наконец они расстались. Б. улыбнулось счастье: он приобрел чье-то сильное покровительство, и ему удалось дать блестящий концерт. В это время он уже был превосходный артист, и скоро его быстро возрастающая известность доставила ему место в оркестре оперного театра, где он так скоро составил себе вполне заслуженный успех. Расставаясь, он дал Ефимову денег и со слезами умолял его возвратиться на истинный путь. Б. и теперь не может вспомнить об нем без особенного чувства. Знакомство с Ефимовым было одним из самых глубоких впечатлений его молодости. Вместе они начали свое поприще, так горячо привязались друг к другу, и даже самая странность, самые грубые, резкие недостатки Ефимова привязывали к нему Б. еще сильнее. Б. понимал его; он видел его насквозь и предузнавал, чем всё это кончится. При расставанье они обнялись и оба заплакали. Тогда Ефимов, сквозь слезы и рыдания, проговорил, что он погибший, несчастнейший человек, что он давно это знал, но что теперь только усмотрел ясно свою гибель.

-- У меня нет таланта! -- заключил он, побледнев как мертвый.

Б. был сильно тронут.

-- Послушай, Егор Петрович, -- говорил он ему, -- что ты над собою делаешь? Ты ведь только губишь себя своим отчаянием; у тебя нет ни терпения, ни мужества. Теперь ты говоришь в припадке уныния, что у тебя нет таланта. Неправда! У тебя есть талант, я тебя в том уверяю. У тебя он есть. Я вижу это уж по одному тому, как ты чувствуешь и понимаешь искусство. Это я докажу тебе и всею твоею жизнию. Ты же рассказывал мне о своем прежнем житье. И тогда тебя посетило бессознательно то же отчаяние. Тогда твой первый учитель, этот странный человек, о котором ты мне так много рассказывал, впервые пробудил в тебе любовь к искусству и угадал твой талант. Ты так же сильно и тяжело почувствовал это тогда, как и теперь чувствуешь. Но ты не знал сам, что с тобою делается. Тебе не жилось в доме помещика, и ты сам не знал, чего тебе хотелось. Учитель твой умер слишком рано. Он оставил тебя только с одними неясными стремлениями и, главное, не объяснил тебе тебя же самого. Ты чувствовал, что тебе нужна другая дорога, более широкая, что тебе суждены другие цели, но ты не понимал, как это сделается, и в тоске своей возненавидел всё, что тебя окружало тогда. Твои шесть лет бедности и нищеты не погибли даром; ты учился, ты думал, ты сознавал себя и свои силы, ты понимаешь теперь искусство и своё назначение. Друг мой, нужно терпение и мужество. Тебя ждет жребий завиднее моего: ты во сто раз более художник, чем я; но дай бог тебе хоть десятую долю моего терпения. Учись и не пей, как говорил тебе твой добрый помещик, а главное -- начинай сызнова, с азбуки. Что тебя мучит? бедность, нищета? Но бедность и нищета образуют художника. Они неразлучны с началом. Ты еще никому не нужен теперь, никто тебя и знать не хочет; так свет идёт. Подожди, не то еще будет, когда узнают, что в тебе есть дарование. Зависть, мелочная подлость, а пуще всего глупость налягут на тебя сильнее нищеты. Таланту нужно сочувствие, ему нужно, чтоб его понимали, а ты увидишь, какие лица обступят тебя, когда ты хоть немного достигнешь цели. Они будут ставить ни во что и с презрением смотреть на то, что в тебе выработалось тяжким трудом, лишениями, голодом, бессонными ночами. Они не ободрят, не утешат тебя, твои будущие товарищи; они не укажут тебе на то, что в тебе хорошо и истинно, но с злою радостью будут поднимать каждую ошибку твою, будут указывать тебе именно на то, что у тебя дурно, на то, в чем ты ошибаешься, и под наружным видом хладнокровия и презрения к тебе будут как праздник праздновать каждую твою ошибку (будто кто-нибудь был без ошибок!). Ты же заносчив, ты часто некстати горд и можешь оскорбить самолюбивую ничтожность, и тогда беда -- ты будешь один, а их много; они тебя истерзают булавками. Даже я начинаю это испытывать. Ободрись же теперь! Ты еще совсем не так беден, ты можешь жить, не пренебрегай черной работой, руби дрова, как я рубил их на вечеринках у бедных ремесленников. Но ты нетерпелив, ты болен своим нетерпением, у тебя мало простоты, ты слишком хитришь, слишком много думаешь, много даешь работы своей голове; ты дерзок на словах и трусишь, когда придется взять в руки смычок. Ты самолюбив, и в тебе мало смелости. Смелей же, подожди, поучись, и если не надеешься на силы свои, так иди на авось; в тебе есть жар, есть чувство. Авось дойдешь до цели, а если нет, все-таки иди на авось: не потеряешь ни в каком случае, потому что выигрыш слишком велик. Тут, брат, наше авось -- дело великое!
Ефимов слушал своего бывшего товарища с глубоким чувством. Но по мере того как он говорил, бледность сходила со щек его; они оживились румянцем; глаза его сверкали непривычным огнем смелости и надежды. Скоро эта благородная смелость перешла в самоуверенность, потом в обычную дерзость, и, наконец, когда Б. оканчивал свое увещание, Ефимов уже слушал его рассеянно и с нетерпением. Однако ж он горячо сжал ему руку, поблагодарил его и, скорый в своих переходах от глубокого самоуничтожения и уныния до крайней надменности и дерзости, объявил самонадеянно, чтоб друг его не беспокоился об его участи, что он знает, как устроить свою судьбу, что скоро и он надеется достать себе покровительство, даст концерт и тогда разом зазовет себе и славу и деньги. Б. пожал плечами, но не противоречил своему бывшему товарищу, и они расстались, хотя, разумеется, ненадолго. Ефимов тотчас же прожил данные ему деньги и пришел за ними в другой раз, потом в третий, потом в четвертый, потом в десятый, наконец Б. потерял терпение и не сказывался дома. С тех пор он потерял его совсем из виду.

Прошло несколько лет. Один раз Б., возвращаясь с репетиции домой, наткнулся в одном переулке, у входа в грязный трактир, на человека дурно одетого, хмельного, который назвал его по имени. Это был Ефимов. Он очень изменился, пожелтел, отек в лице; видно было, что беспутная жизнь положила на него свое клеймо неизгладимым образом. Б. обрадовался чрезвычайно и, не успев перемолвить с ним двух слов, пошел за ним в трактир, куда тот потащил его. Там, в отдаленной маленькой закопченной комнате, он разглядел поближе своего товарища. Тот был почти в лохмотьях, в худых сапогах; растрепанная манишка его была вся залита вином. Волосы на голове его начали седеть и вылезать.

-- Что с тобою? Где ты теперь? -- спрашивал Б.

Ефимов сконфузился, даже сробел сначала, отвечал бессвязно и отрывисто, так что Б. подумал, что он видит пред собою помешанного. Наконец Ефимов признался, что не может ничего говорить, если не дадут выпить водки, и что в трактире ему уже давно не верят. Говоря это, он краснел, хотя и постарался ободрить себя каким-то бойким жестом; но вышло что-то нахальное, выделанное, назойливое, так что всё было очень жалко и возбудило сострадание в добром Б., который увидел, что опасения его сбылись вполне. Однако ж он приказал подать водки. Ефимов изменился в лице от благодарности и до того потерялся, что со слезами на глазах готов был целовать руки своего благодетеля. За обедом Б. узнал с величайшим удивлением, что несчастный женат. Но еще более изумился он, когда тут же узнал, что жена составила всё его несчастие и горе и что женитьба убила вполне весь талант его.

-- Как так? -- спросил Б.

-- Я, брат, уже два года как не беру в руки скрипку, -- отвечал Ефимов. -- Баба, кухарка, необразованная, грубая женщина. Чтоб ее!.. Только деремся, больше ничего не делаем.

-- Да зачем же ты женился, коли так?

-- Есть было нечего. Я познакомился с ней; у ней было рублей с тысячу: я и женился очертя голову. Она же влюбилась в меня. Сама ко мне повисла на шею. Кто ее наталкивал! Деньги прожиты, пропиты, братец, и -- какой тут талант! Всё пропало!
Б. увидел, что Ефимов как будто спешил в чем-то перед ним оправдаться.

-- Всё бросил, всё бросил, -- прибавил он. Тут он ему объявил, что в последнее время почти достиг совершенства на скрипке, что, пожалуй, хотя Б. и из первых скрипачей в городе, а ему и в подметки не станет, если он захочет того.

-- Так за чем же дело стало? -- сказал удивленный Б. -- Ты бы искал себе места?

-- Не стоит! -- сказал Ефимов, махнув рукою. - Кто из вас там хоть что-нибудь понимает! Что вы знаете? Шиш, ничего, вот что вы знаете! Плясовую какую-нибудь в балетце каком прогудеть -- ваше дело. Скрипачей-то вы хороших и не видали и не слыхали. Чего вас трогать; оставайтесь себе, как хотите!

Тут Ефимов снова махнул рукой и покачнулся на стуле, потому что порядочно охмелел. Затем он стал звать к себе Б.; но тот отказался, взял его адрес и уверил, что завтра же зайдет к нему. Ефимов, который теперь уже был сыт, насмешливо поглядывал на своего бывшего товарища и в чески старался чем-нибудь уколоть его. Когда они уходили, он схватил богатую шубу Б. и подал ее, как низший высшему. Проходя мимо первой комнаты, он остановился и отрекомендовал Б. трактирщикам и публике как первую и единственную скрипку в целой столице. Одним словом, он был чрезвычайно грязен в эту минуту.

Б., однако ж, отыскал его на другое утро на чердаке, где все мы жили тогда в крайней бедности, в одной комнате. Мне было тогда четыре года, и уже два года тому, как матушка моя вышла за Ефимова. Это была несчастная женщина. Прежде она была гувернантка, была прекрасно образована, хороша собой и, по бедности, вышла замуж за старика чиновника, моего отца. Она жила с ним только год. Когда же отец мой умер скоропостижно и скудное наследство было разделено между его наследниками, матушка осталась одна со мною, с ничтожною суммою денег, которая досталась на ее долю. Идти в гувернантки опять, с малолетним ребенком на руках, было трудно. В это время, каким-то случайным образом, она встретилась с Ефимовым и действительно влюбилась в него. Она была энтузиастка, мечтательница, видела в Ефимове какого-то гения, поверила его заносчивым словам о блестящей будущности; воображению ее льстила славная участь быть опорой, руководительницей гениального человека, и она вышла за него замуж. В первый же месяц исчезли все ее мечты и надежды, и перед ней осталась жалкая действительность. Ефимов, который действительно женился, может быть, из-за того, что у матушки моей была какая-нибудь тысяча рублей денег, как только они были прожиты, сложил руки и, как будто радуясь предлогу, немедленно объявил всем и каждому, что женитьба сгубила его талант, что ему нельзя было работать в душной комнате, глаз на глаз с голодным семейством, что тут не пойдут на ум песни да музыка и что, наконец, видно, ему на роду написано было такое несчастие. Кажется, он и сам потом уверился в справедливости своих жалоб и, казалось, обрадовался новой отговорке. Казалось, этот несчастный, погибший талант сам искал внешнего случая, на который бы можно было свалить все неудачи, все бедствия. Увериться же в ужасной мысли, что он уже давно и навсегда погиб для искусства, он не мог. Он судорожно боролся, как с болезненным кошмаром, с этим ужасным убеждением, и, наконец, когда действительность одолевала его, когда минутами открывались его глаза, он чувствовал, что готов был сойти с ума от ужаса. Он не мог так легко разувериться в том, что так долго составляло всю жизнь его, и до последней минуты своей думал, что минута еще не ушла. В часы сомнения он предавался пьянству, которое своим безобразным чадом прогоняло тоску его. Наконец, он, может быть, сам не знал, как необходима была ему жена в это время. Это была живая отговорка, и, действительно, мой отчим чуть не помешался на той идее, что, когда он схоронит жену, которая погубила его, всё пойдет своим чередом. Бедная матушка не понимала его. Как настоящая мечтательница, она не вынесла и первого шага в враждебной действительности: она сделалась вспыльчива, желчна, бранчива, поминутно ссорилась с мужем, который находил какое-то наслаждение мучить ее, и беспрестанно гнала его за работу. Но ослепление, неподвижная идея моего отчима, его сумасбродство сделали его почти бесчеловечным и бесчувственным. Он только смеялся и поклялся не брать в руки скрипки до самой смерти жены, что и объявил ей с жестокой откровенностью. Матушка, которая до самой смерти своей страстно любила его, несмотря ни на что, не могла выносить такой жизни, Она сделалась вечно больною, вечно страждущею, жила в беспрерывных терзаниях, и кроме всего этого горя на нее одну пала вся забота о пропитании семейства. Она начала готовить кушанье и сначала открыла у себя стол для приходящих. Но муж таскал у нее потихоньку все деньги, и она принуждена была часто отсылать вместо обеда пустую посуду тем, для которых работала. Когда Б. посетил нас, она занималась мытьем белья и перекрашиванием старого платья. Таким образом, мы все кое-как перебивались на нашем чердаке.

Нищета нашего семейства поразила Б.

-- Послушай, вздор ты всё говоришь, -- сказал он отчиму, -- где тут убитый талант? Она же тебя кормит, а ты что тут делаешь?

-- А ничего! -- отвечал отчим.

Но Б. еще не знал всех бедствий матушки. Муж часто заводил к себе в дом целые ватаги разных сорванцов и буянов, и тогда чего не было!

Б. долго убеждал своего прежнего товарища; наконец, объявил ему, что если он не захочет исправиться, то ни в чем ему не поможет; сказал без околичностей, что денег ему не даст, потому что он их пропьет, и попросил наконец сыграть ему что-нибудь на скрипке, чтоб посмотреть, что можно будет для него сделать. Когда же отчим пошел за скрипкой, Б. потихоньку стал давать денег моей матери, но та не брала. В первый раз ей приходилось принимать подаяние! Тогда Б. отдал их мне, и бедная женщина залилась слезами. Отчим принес скрипку, но сначала попросил водки, сказав, что без этого не может играть. Послали за водкой. Он выпил и расходился.

-- Я сыграю тебе что-нибудь из моего собственного, по дружбе, -- сказал он Б. и вытащил толстую запыленную тетрадь из-под комода.

-- Всё это я сам написал, -- сказал он, указывая на тетрадь. -- Вот ты увидишь! Это, брат, не ваши балетцы!

Б. молча просмотрел несколько страниц; потом развернул ноты, которые были при нем, и попросил отчима, оставив в стороне собственное сочинение, разыграть что-нибудь из того, что он сам принес.

Отчим немного обиделся, однако ж, боясь потерять новое покровительство, исполнил приказание Б. Тут Б. увидел, что прежний товарищ его действительно много занимался и приобрел во время их разлуки, хотя хвалился, что уже с самой женитьбы не берет в руки инструмента. Надобно было видеть радость моей бедной матери. Она глядела на мужа и снова гордилась им. Искренно обрадовавшись, добрый Б. решился пристроить отчима. Он уже тогда имел большие связи и немедленно стал просить и рекомендовать своего бедного товарища, взяв с него предварительное слово, что он будет вести себя хорошо. А покамест он одел его получше, на свой счет, и повел к некоторым известным лицам, от которых зависело то место, которое он хотел достать для него. Дело в том, что Ефимов чванился только на словах, но, кажется, с величайшею радостью принял предложение своего старого друга. Б. рассказывал, что ему становилось стыдно за всю лесть и за всё униженное поклонение, которыми отчим старался его задобрить, боясь как-нибудь потерять его благорасположение. Он понимал, что его ставят на хорошую дорогу, и даже перестал пить. Наконец ему приискали место в оркестре театра. Он выдержал испытание хорошо, потому что в один месяц прилежания и труда воротил всё, что потерял в полтора года бездействия, обещал и впредь заниматься и быть исправным и точным в своих новых обязанностях. Но положение нашего семейства совсем не улучшилось. Отчим не давал матушке ни копейки из жалованья, всё проживал сам, пропивал и проедал с новыми приятелями, которых тотчас же завел целый кружок. Он водился преимущественно с театральными служителями, хористами, фигурантами -- одним словом, с таким народом, между которым мог первенствовать, и избегал людей истинно талантливых. Он успел им внушить к себе какое-то особенное уважение, тотчас же натолковал им, что он непризнанный человек, что он с великим талантом, что его сгубила жена и что, наконец, их капельмейстер ничего не смыслит в музыке. Он смеялся над всеми артистами оркестра, над выбором пьес, которые ставят на сцену, и, наконец, над самыми авторами игравшихся опер. Наконец, он начал толковать какую-то новую теорию музыки, -- словом, надоел всему оркестру, перессорился с товарищами, с капельмейстером, грубил начальству, приобрел репутацию самого беспокойного, самого вздорного и вместе с тем Самого ничтожного человека и довел до того, что стал для всех невыносимым.

И действительно, было чрезвычайно странно видеть, что такой незначительный человек, такой дурной, бесполезный исполнитель и нерадивый музыкант в то же врем с такими огромными претензиями, с такою хвастливостью, чванством, с таким резким тоном.

Кончилось тем, что отчим поссорился с Б., выдумал самую скверную сплетню, самую гадкую клевету и пустил ее в ход за очевидную истину. Его выжили из оркестра после полугодовой беспорядочной службы за нерадивость в исполнении обязанности и нетрезвое поведение. Но он не покинул так скоро своего места. Скоро его увидели в прежних лохмотьях, потому что порядочное платье всё было снова продано и заложено. Он стал приходить к прежним сослуживцам, рады или не рады были они такому гостю, разносил сплетни, болтал вздор, плакался на свое житье-бытье и звал всех к себе глядеть злодейку жену его Конечно, нашлись слушатели, нашлись такие люди, которые находили удовольствие, напоив выгнанного товарища, заставлять его болтать всякий вздор. К тому же он говорил всегда остро и умно и пересыпал свою речь едкою желчью и разными циническими выходками, которые нравились известного рода слушателям. Его принимали за какого-то сумасбродного шута, которого иногда приятно заставить болтать от безделья. Любили дразнить его, говоря при нем о каком-нибудь новом заезжем скрипаче. Слыша это, Ефимов менялся в лице, робел, разузнавал, кто приехал и кто такой новый талант, и тотчас же начинал ревновать к его славе. Кажется, только с этих пор началось его настоящее систематическое помешательство -- его неподвижная идея о том, что он первейший скрипач, по крайней мере в Петербурге, но что он гоним судьбою, обижен, по разным интригам не понят и находится в неизвестности. Последнее даже льстило ему, потому что есть такие характеры, которые очень любят считать себя обиженными и угнетенными, жаловаться на это вслух или утешать себя втихомолку, поклоняясь своему непризнанному величию. Всех петербургских скрипачей он знал наперечет и, по своим понятиям, ни в ком из них не находил себе соперника. Знатоки и дилетанты, которые знали несчастного сумасброда, любили заговорить при нем о каком-нибудь известном, талантливом скрипаче, чтоб заставить его говорить в свою очередь. Они любили его злость, его едкие замечания, любили дельные и умные вещи, которые он говорил, критикуя игру своих мнимых соперников. Часто не понимали его, но зато были уверены, что никто в свете не умеет так ловко и в такой бойкой карикатуре изобразить современные музыкальные знаменитости. Даже эти самые артисты, над которыми он так насмехался, немного боялись его, потому что знали его едкость, сознавались в дельности нападок его и в справедливости его суждения в том случае, когда нужно было хулить. Его как-то привыкли видеть в коридорах театра и за кулисами. Служители пропускали его беспрепятственно, как необходимое лицо, и он сделался каким-то домашним Ферситом. Такое житье продолжалось года два или три; но наконец он наскучил всем даже и в этой последней роли. Последовало формальное изгнание, и, в последние два года своей жизни, отчим как будто в воду канул, и его уже нигде не видали. Впрочем, Б. встретил его два раза, но в таком жалком виде, что сострадание еще раз взяло в нем верх над отвращением. Он позвал его, но отчим обиделся, сделал вид, будто ничего не слыхал, нахлобучил на глаза свою старую исковерканную шляпу и прошел мимо. Наконец, в какой-то большой праздник Б. доложили поутру, что пришел его поздравить прежний товарищ его, Ефимов. Б. вышел к нему. Ефимов стоял хмельной, начал кланяться чрезвычайно низко, чуть не в ноги, что-то шевелил губами и упорно не хотел идти в комнаты. Смысл его поступка был тот, что где, дескать, нам, бесталанным людям, водиться с такою знатью, как вы; что для нас, маленьких людей, довольно и лакейского места, чтоб с праздником поздравить: поклонимся и уйдем отсюда. Одним словом, всё было сально, глупо и отвратительно гадко. С этих пор Б. очень долго не видал его, ровно до самой катастрофы, которою разрешилась вся эта печальная, болезненная и чадная жизнь. Она разрешилась страшным образом. Эта катастрофа тесно связана не только с первыми впечатлениями моего детства, но даже и со всею моею жизнью. Вот каким образом случилась она... Но прежде я должна объяснить, что такое было мое детство и что такое был для меня этот человек, который так мучительно отразился в первых моих впечатлениях и который был причиною смерти моей бедной матушки.

II

Я начала себя помнить очень поздно, только с девятого года. Не знаю, каким образом всё, что было со мною до этого возраста, не оставило во мне никакого ясного впечатления, о котором бы я могла теперь вспомнить. Но с половины девятого года я помню всё отчетливо, день за днем, непрерывно, как будто всё, что ни было потом, случилось не далее как вчера. Правда, я могу как будто во сне припомнить что-то и раньше: всегда затепленную лампаду в темном углу, у старинного образа; потом как меня однажды сшибла на улице лошадь, отчего, как мне после рассказывали, я пролежала больная три месяца; еще как во время этой болезни, ночью, проснулась я подле матушки, с которою лежала вместе, как я вдруг испугалась моих болезненных сновидений, ночной тишины и скребшихся в углу мышей и дрожала от страха всю ночь, забиваясь под одеяло, но не смея будить матушку, из чего и заключаю, что ее я боялась больше всякого страха. Но с той минуты, когда я вдруг начала сознавать себя, я развилась быстро, неожиданно, и много совершенно не детских впечатлений стали для меня как-то страшно доступны. Всё прояснялось передо мной, всё чрезвычайно скоро становилось понятным. Время, с которого я начинаю себя хорошо помнить, оставило во мне резкое и грустное впечатление; это впечатление повторялось потом каждый день и росло с каждым днем; оно набросило темный странный колорит на всё время житья моего у родителей, а вместе с тем -- и на всё мое детство.

Теперь мне кажется, что я очнулась вдруг, как будто от глубокого сна (хотя тогда это, разумеется, не было для меня так поразительно). Я очутилась в большой комнате с низким потолком, душной и нечистой. Стены были окрашены грязновато-серою краскою; в углу стояла огромная русская печь; окна выходили на улицу или, лучше сказать на кровлю противоположного дома и были низенькие, широкие, словно щели. Подоконники приходились так высоко от полу, что я помню, как мне нужно было подставлять стул, скамейку и потом уже кое-как добираться до окна, на котором я любила сидеть, когда никого не было дома. Из нашей квартиры было видно полгорода; мы жили под самой кровлей в шестиэтажном, огромнейшем доме. Вся наша мебель состояла из какого-то остатка клеенчатого дивана, всего в пыли и в мочалах, простого белого стола, двух стульев, матушкиной постели, шкафика с чем-то в углу, комода, который всегда стоял покачнувшись набок, и разодранных бумажных ширм.

Помню, что были сумерки; всё было в беспорядке и разбросано: щетки, какие-то тряпки, наша деревянная посуда, разбитая бутылка и, не знаю, что-то такое еще. Помню, что матушка была чрезвычайно взволнована и отчего-то плакала. Отчим сидел в углу в своем всегдашнем изодранном сюртуке. Он отвечал ей что-то с усмешкой, что рассердило ее еще более, и тогда опять полетели на пол щетки и посуда. Я заплакала, закричала и бросилась к ним обоим. Я была в ужасном испуге и крепко обняла батюшку, чтоб заслонить его собою. Бог знает отчего показалось мне, что матушка на него напрасно сердится, что он не виноват; мне хотелось просить за него прощения, вынесть за него какое угодно наказание. Я ужасно боялась матушки и предполагала, что и все так же боятся ее. Матушка сначала изумилась, потом схватила меня за руку и оттащила за ширмы. Я ушибла о кровать руку довольно больно; но испуг был сильнее боли, и я даже не поморщилась. Помню еще, что матушка начала что-то горько и горячо говорить отцу, указывая на меня (я буду и вперед в этом рассказе называть его отцом, потому что уже гораздо после узнала, что он мне не родной). Вся эта сцена продолжалась часа два, и я, дрожа от ожидания, старалась всеми силами угадать, чем всё это кончится. Наконец ссора утихла, и матушка куда-то ушла. Тут батюшка позвал меня, поцеловал, погладил по голове, посадил на колени, и я крепко, сладко прижалась к груди его. Это была, может быть, первая ласка родительская, может быть, оттого-то и я начала всё так отчетливо помнить с того времени. Я заметила тоже, что заслужила милость отца за то, что за него заступилась, и тут, кажется, в первый раз, меня поразила идея, что он много терпит и выносит горя от матушки. С тех пор эта идея осталась при мне навсегда и с каждым днем всё более и более возмущала меня.

С этой минуты началась во мне какая-то безграничная любовь к отцу, но чудна́я любовь, как будто вовсе не детская. Я бы сказала, что это было скорее какое-то сострадательное, материнское чувство, если б такое определение любви моей не было немного смешно для дитяти. Он казался мне всегда до того жалким, до того терпящим гонения, до того задавленным, до того страдальцем, что для меня было страшным, неестественным делом не любить его без памяти, не утешать его, не ласкаться к нему, не стараться об нем всеми силами. Но до сих пор не понимаю, почему именно могло войти мне в голову, что отец мой такой страдалец, такой несчастный человек в мире! Кто мне внушил это? Каким образом я, ребенок, могла хоть что-нибудь понять в его личных неудачах? А я их понимала, хотя перетолковав, переделав всё в моем воображении по-своему; но до сих пор не могу представить себе, каким образом составилось во мне такое впечатление. Может быть, матушка была слишком строга ко мне, и я привязалась к отцу как к существу, которое, по моему мнению, страдает вместе со мною, заодно.

Я уже рассказала первое пробуждение мое от младенческого сна, первое движение мое в жизни. Сердце мое было уязвлено с первого мгновения, и с непостижимою, утомляющею быстротой началось мое развитие. Я уже не могла довольствоваться одними внешними впечатлениями. Я начала думать, рассуждать, наблюдать; но это наблюдение произошло так неестественно рано, что воображение мое не могло не переделывать всего по-своему, и я вдруг очутилась в каком-то особенном мире. Всё вокруг меня стало походить на ту волшебную сказку, которую часто рассказывал мне отец и которую я не могла не принять, в то время, за чистую истину. Родились странные понятия. Я очень хорошо узнала, -- но не знаю, как это сделалось, -- что живу в странном семействе и что родители мои как-то вовсе не похожи на тех людей, коте мне случалось встречать в это время. "Отчего, -- думала я, -- отчего я вижу других людей, как-то и с виду непохожих на моих родителей? отчего я замечала смех на других лицах и отчего меня тут же поражало то, что в нашем углу никогда не смеются, никогда не радуются?" Какая сила, какая причина заставила меня, девятилетнего ребенка, так прилежно осматриваться и вслушиваться в каждое слово тех людей, которых мне случалось встречать или на нашей лестнице, или на улице, когда я повечеру, прикрыв свои лохмотья старой матушкиной кацавейкой, шла в лавочку с медными деньгами купить на несколько грошей сахару, чаю или хлеба? Я поняла, и уж не помню как, что в нашем углу -- какое-то вечное, нестерпимое горе. Я ломала голову, стараясь угадать, почему это так, и не знаю, кто мне помог разгадать всё это по-своему: я обвинила матушку, признала ее за злодейку моего отца, и опять говорю: не понимаю, как такое чудовищное понятие могло составиться в моем воображении. И насколько я привязалась к отцу, настолько возненавидела мою бедную мать. До сих пор воспоминание обо всем этом глубоко и горько терзает меня. Но вот другой случай, который еще более, чем первый, способствовал моему странному сближению с отцом. Раз, в десятом часу вечера, матушка послала меня в лавочку за дрожжами, а батюшки не было дома. Возвращаясь, я упала на улице и пролила всю чашку. Первая моя мысль была о том, как рассердится матушка. Между тем я чувствовала ужасную боль в левой руке и не могла встать. Кругом меня остановились прохожие; какая-то старушка начала меня поднимать, а какой-то мальчик; пробежавший мимо, ударил меня ключом в голову. Наконец меня поставили на ноги, я подобрала черепки разбитой чашки и пошла, шатаясь, едва передвигая ноги. Вдруг я увидела батюшку. Он стоял в толпе перед богатым домом, который был против нашего. Этот дом принадлежал каким-то знатным людям и был великолепно освещен; у крыльца съехалось множество карет, и звуки музыки долетали из окон на улицу. Я схватила батюшку за полу сюртука, показала ему разбитую чашку и, заплакав, начала говорить, что боюсь идти к матушке. Я как-то была уверена, что он заступится за меня. Но почему я была уверена, кто подсказал мне, кто научил меня, что он меня любит более, чем матушка? Отчего к нему я подошла без страха? Он взял меня за руку, начал утешать, потом сказал, что хочет мне что-то показать, и приподнял меня на руках. Я ничего не могла видеть, потому что он схватил меня за ушибленную руку и мне стало ужасно больно; но я не закричала, боясь огорчить его. Он всё спрашивал, вижу ли я что-нибудь? Я всеми силами старалась отвечать в угоду ему и отвечала, что вижу красные занавесы. Когда же он хотел перенести меня на другую сторону улицы, ближе к дому, то, не знаю отчего, вдруг начала я плакать, обнимать его и проситься скорее наверх, к матушке. Я помню, что мне тяжелее были тогда ласки батюшки, и я не могла вынести того, что один из тех, кого я так хотела любить, -- ласкает и любит меня и что к другой я не смела и боялась идти. Но матушка почти совсем не сердилась и отослала меня спать. Я помню, что боль в руке, усиливаясь всё более и более, нагнала на меня лихорадку. Однако ж я была как-то особенно счастлива тем, что всё так благополучно кончилось, и всю эту ночь мне снился соседний дом с красными занавесами.

И вот когда я проснулась на другой день, первою мыслию, первою заботою моею был дом с красными занавесами. Только что матушка вышла со двора, я вскарабкалась на окошко и начала смотреть на него. Уже давно этот дом поразил мое детское любопытство. Особенно я любила смотреть на него ввечеру, когда на улице зажигались огни и когда начинали блестеть каким-то кровавым, особенным блеском красные как пурпур гардины за цельными стеклами ярко освещенного дома. К крыльцу почти всегда подъезжали богатые экипажи на прекрасных, гордых лошадях, и всё завлекало мое любопытство: и крик, и суматоха у подъезда, и разноцветные фонари карет, и разряженные женщины, которые приезжали в них. Всё это в моем детском воображении принимало вид чего-то царственно-пышного и сказочно-волшебного. Теперь же, после встречи с отцом у богатого дома, дом сделался для меня вдвое чудеснее и любопытнее. Теперь в моем пораженном воображении начали рождаться какие-то чудные понятия и предположения. И я не удивляюсь, что среди таких странных людей, как отец и мать, я сама сделалась таким странным фантастическим ребенком. Меня как-то особенно поражал контраст их характеров. Меня поражало, например, то, что матушка вечно заботилась и хлопотала о нашем бедном хозяйстве, вечно попрекала отца, что она одна за всех труженица, и я невольно задавала себе вопрос: почему же батюшка совсем не помогает ей, почему же он как будто чужой живет в нашем доме? Несколько матушкиных слов дало мне об этом понятие, и я с каким-то удивлением узнала, что батюшка артист (это слово я удержала в памяти), что батюшка человек с талантом; в моем воображении тотчас же сложилось понятие, что артист -- какой-то особенный человек, непохожий на других людей. Может быть, самое поведение отца навело меня на эту мысль; может быть, слышала что-нибудь, что теперь вышло из моей памяти; но как-то странно понятен был для меня смысл слов отца, когда он сказал их один раз при мне с каким-то особенным чувством. Эти слова были, что "придет время, когда и он не будет в нищете, когда он сам будет барин и богатый человек, и что, наконец, он воскреснет снова, когда умрет матушка". Помню, я сначала испугалась этих слов до крайности. Я не могла оставаться в комнате, выбежала в наши холодные сени и там, облокотясь на окно и закрыв руками лицо, зарыдала. Но потом, когда я поминутно раздумывала об этом, когда я свыклась с этим ужасным желанием отца, -- фантазия вдруг пришла мне на помощь. Да и я сама не могла долго мучиться неизвестностью и должна была непременно остановиться на каком-нибудь предположении. И вот, -- не знаю, как началось это всё сначала, -- но под конец я остановилась на том, что, когда умрет матушка, батюшка оставит эту скучную квартиру и уйдет куда-то вместе со мною. Но куда? -- я до самого последнего времени не могла себе ясно представить. Помню только, что всё, чем могла я украсить то место, куда мы пойдем с ним (а я непременно решила, что мы пойдем вместе), всё, что только могло создаться блестящего, пышного и великолепного в моей фантазии, --всё было приведено в действие в этих мечтаниях. Мне казалось, что мы тотчас же станем богаты; я не буду ходить на посылках в лавочку, что было очень тяжело для меня, потому что меня всегда обижали дети соседнего дома, когда я выходила из дому, и этого я ужасно боялась, особенно когда несла молоко или масло, зная, что если пролью, то с меня строго взыщется; потом я порешила, мечтая, что батюшка тотчас сошьет себе хорошее платье, что мы поселимся в блестящем доме, и вот теперь -- этот богатый дом с красными занавесами и встреча возле него с батюшкою, который хотел мне что-то показать в нем, пришли на помощь моему воображению. И тотчас же сложилось в моих догадках, что мы переселимся именно в этот дом и будем в нем жить в каком-то вечном празднике и вечном блаженстве. С этих пор, по вечерам, я с напряженным любопытством смотрела из окна на этот волшебный для меня дом, припоминала съезд, припоминала гостей, таких нарядных, каких я никогда еще не видала; мне чудились эти звуки сладкой музыки, вылетавшие из окон; я всматривалась в тени людей, мелькавшие на занавесах окон, и всё старалась угадать, что такое там делается, -- и всё казалось мне, что там рай и всегдашний праздник. Я возненавидела наше бедное жилище, лохмотья, в которых сама ходила, и когда однажды матушка закричала на меня и приказала сойти с окна, на которое я забралась по обыкновению, то мне тотчас же пришло на ум, что она хочет, чтоб я не смотрела именно на этот дом, чтоб я не думала об нем, что ей неприятно наше счастие, ч она хочет помешать ему и в этот раз... Целый вечер я внимательно и подозрительно смотрела на матушку.

И как могла родиться во мне такая ожесточенность к такому вечно страдавшему существу, как матушка? Только теперь понимаю я ее страдальческую жизнь и без боли в сердце не могу вспомнить об этой мученице. Даже и тогда, в темную эпоху моего чудного детства, в эпоху такого неестественного развития моей первой жизни, часто сжималось мое сердце от боли и жалости, -- и тревога, смущение и сомнение западали в мою душу. Уже и тогда совесть восставала во мне, и часто, с мучением и страданием, я чувствовала несправедливость свою к матушке. Но мы как-то чуждались друг друга, и не помню, чтоб я хоть раз приласкалась к ней. Теперь часто самые ничтожные воспоминания язвят и потрясают мою душу. Раз, помню (конечно, что я расскажу теперь, ничтожно, мелочно, грубо, но именно такие воспоминания как-то особенно терзают меня и мучительнее всего напечатлелись в моей памяти), -- раз, в один вечер, когда отца не было дома, матушка стала посылать меня в лавочку купить ей чаю и сахару. Но она всё раздумывала и всё не решалась и вслух считала медные деньги, -- жалкую сумму, которою могла располагать. Она считала, я думаю, с полчаса и всё не могла окончить расчетов. К тому же в иные минуты, вероятно, от горя, она впадала в какое-то бессмыслие. Как теперь помню, она всё что-то приговаривала, считая тихо, размеренно, как будто роняя слова ненарочно; губ и щеки ее были бледны, руки всегда дрожали, и она всегда качала головою, когда рассуждала наедине.

-- Нет, не нужно, -- сказала она, поглядев на меня, -- я лучше спать лягу. А? хочешь ты спать, Неточка?

Я молчала; тут она приподняла мою голову и посмотрела на меня так тихо, так ласково, лицо ее прояснело и озарилось такою материнскою улыбкой, что всё сердце заныло во мне и крепко забилось. К тому же она меня назвала Неточкой, что значило, что в эту минуту она особенно любит меня. Это название она изобрела сама, любовно переделав мое имя, Анна, в уменьшительное Неточка, и когда она называла меня так, то значило, что ей хотелось приласкать меня. Я была тронута; мне хотелось обнять ее, прижаться к ней и заплакать с нею вместе.

Она, бедная, долго гладила меня потом по голове, -- может быть, уже машинально и позабыв, что ласкает меня, и всё приговаривала: "Дитя мое, Аннета, Неточка!" Слезы рвались из глаз моих, но я крепилась и удерживалась. Я как-то упорствовала, не выказывая перед ней моего чувства, хотя сама мучилась. Да, это не могло быть естественным ожесточением во мне. Она не могла так возбудить меня против себя единственно только строгостью своею со мною. Нет! меня испортила фантастическая, исключительная любовь моя к отцу. Иногда я просыпалась по ночам, в углу, на своей коротенькой подстилке, под холодным одеялом, и мне всегда становилось чего-то страшно. Впросонках я вспоминала о том, как еще недавно, когда я была поменьше, спала вместе с матушкой и меньше боялась проснуться ночью: стоило только прижаться к ней, зажмурить глаза и крепче обнять ее -- и тотчас, бывало, заснешь. Я всё еще чувствовала, что как-то не могла не любить ее потихоньку. Я заметила потом, что и многие дети часто бывают уродливо бесчувственны и если полюбят кого, то любят исключительно. Так было и со мною.

Иногда в нашем углу наступала мертвая тишина на целые недели. Отец и мать уставали ссориться, и я жила между ними по-прежнему, всё молча, всё думая, всё тоскуя и всё чего-то добиваясь в мечтах моих. Приглядываясь к ним обоим, я поняла вполне их взаимные отношения друг к другу: я поняла эту глухую, вечную вражду их, поняла всё это горе и весь этот чад беспорядочной жизни, которая угнездилась в нашем углу, -- конечно, поняла без причин и следствий, поняла настолько, насколько понять могла. Бывало, в длинные зимние вечера. забившись куда-нибудь в угол, я по целым часам жадно следила за ними, всматривалась в лицо отца и всё старалась догадаться, о чем он думает, что так занимает его. Потом меня поражала и пугала матушка. Она всё ходила, не уставая, взад и вперед по комнате по целым часам, часто даже и ночью, во время бессонницы, которою мучилась, ходила, что-то шепча про себя. как будто была одна в комнате, то разводя руками, то скрестив их у себя на груди, то ломая их в какой-то страшной, неистощимой тоске. Иногда слезы струились у ней по лицу, слезы, которых она часто и сама, может быть, не понимала, потому что по временам впадала в забытье. У ней была какая-то очень трудная болезнь, которою она совершенно пренебрегала.

Я помню, что мне всё тягостнее и тягостнее становилось мое одиночество и молчание, которого я не смела прервать. Уже целый год жила я сознательною жизнию, всё думая, мечтая и мучась потихоньку неведомыми, неясными стремлениями, которые зарождались во мне. Я дичала, как будто в лесу. Наконец батюшка первый заметил меня, подозвал к себе и спросил, зачем я так пристально гляжу на него. Не помню, что я ему отвечала: помню, что он об чем-то задумался и наконец сказал, поглядев на меня, что завтра же принесет азбуку и начнет учить меня читать. Я с нетерпением ожидала этой азбуки и промечтала всю ночь, неясно понимая, что такое эта азбука. Наконец, на другой день, отец действительно начал учить меня. Поняв с двух слов, чего от меня требовали, я выучила скоро и быстро, ибо знала, что этим угожу ему. Это было самое счастливое время моей тогдашней жизни. Когда он хвалил меня за понятливость, гладил по голове и целовал, я тотчас же начинала плакать от восторга. Мало-помалу отец полюбил меня; я уже осмеливалась заговаривать с ним, и часто мы говорили с ним целые часы, не уставая, хотя я иногда не понимала ни слова из того, что он мне говорил. Но я как-то боялась его, боялась, чтоб он не подумал, что мне с ним скучно, и потому всеми силами старалась показать ему, что всё понимаю. Сидеть со мною по вечерам обратилось у него наконец в привычку. Как только начинало смеркаться и он возвращался домой, я тотчас же подходила к нему с азбукой. Он сажал мен против себя на скамейку и после урока начинал читать какую-то книжку. Я ничего не понимала, но хохотала без умолку, думая доставить ему этим большое удовольствие. Действительно, я занимала его и ему было весело смотреть на мой смех. В это же время он однажды после урока начал мне рассказывать сказку. Это была первая сказка, которую мне пришлось слышать. Я сидела как зачарованная, горела в нетерпении, следя за рассказом, переносилась в какой-то рай, слушая его, и к концу рассказа была в полном восторге. Не то чтоб так действовала на меня сказка, -- нет, но я всё брала за истину, тут же давала волю своей богатой фантазии и тотчас же смешивала с вымыслом действительность. Тотчас являлся в воображении моем и дом с красными занавесами; тут же, неизвестно каким образом, являлся как действующее лицо и отец, который сам же мне рассказывал эту сказку, и матушка мешавшая нам обоим идти неизвестно куда, наконец, -- или, лучше сказать, прежде всего -- я, с своими чудными мечтами, с своей фантастической головой, полной дикими, невозможными призраками, -- всё это до того перемешалось в уме моем, что вскоре составило самый безобразный хаос, и я некоторое время потеряла всякий такт, всякое чутье настоящего, действительного и жила бог знает где. В это время я умирала от нетерпения заговорить с отцом о том, что ожидает нас впереди, чего такого он сам ожидает а дуда поведет меня вместе с собою, когда мы оставим наконец наш чердак. Я была уверена, с своей стороны, что все это как-то скоро совершится, но как и в каком виде всё это будет -- не знала и только мучила себя, ломая над этим голову. Порой -- и случалось это особенно по вечерам -- мне казалось, что батюшка вот-вот тотчас мигнет мне украдкой, вызовет меня в сени; я, мимоходом, потихоньку от матушки, захвачу свою азбуку и еще нашу картину, какую-то дрянную литографию, которая с незапамятных времен висела без рамки на стене и которую я решила непременно взять с собою, и мы куда-нибудь убежим потихоньку, так что уж никогда более не воротимся домой к матушке. Однажды, когда матушки не было дома, я выбрала минуту, когда отец был особенно весел, -- а это случалось с ним, когда он чуть-чуть выпьет вина, -- подошла к нему и заговорила о чем-то в намерении тотчас свернуть разговор на мою заветную тему. Наконец я добилась, что он засмеялся, и я, крепко обняв его, с трепещущим сердцем, совсем испугавшись, как будто приготовлялась говорить о чем-то таинственном и страшном, начала, бессвязно и путаясь на каждом шагу, расспрашивать его: куда мы пойдем, скоро ли, что возьмем с собою, как будем жить и, наконец, пойдем ли мы в дом с красными занавесами?

-- Дом? красные занавесы? что такое? О чем ты бредишь, глупая?

Тогда я, испугавшись больше прежнего, начала ему объяснять, что когда умрет матушка, то мы уже не будем больше жить на чердаке, что он куда-то поведет меня, что мы оба будем богаты и счастливы, и уверяла его, наконец, что он сам мне обещал всё это. Уверяя его, я была совершенно уверена, что действительно отец мой говорил об этом прежде, по крайней мере мне это так казалось.

-- Мать? Умерла? Когда умрет мать? -- повторял он, смотря на меня в изумлении, нахмуря свои густые с проседью брови и немного изменившись в лице. -- Что ты это ты говоришь, бедная, глупая...

Тут он начал бранить меня и долго говорил мне, что я глупый ребенок, что я ничего не понимаю... и не помню что еще, но только он был очень огорчен.

Я не поняла ни слова из его упреков, не поняла, как больно было ему, что я вслушалась в его слова, сказанные матушке в гневе и глубокой тоске, заучила их и уже много думала о них про себя. Каков он ни был тогда, как ни было сильно его собственное сумасбродство, но всё это, естественно, должно было поразить его. Однако ж, хоть я совсем не понимала, за что он сердит, мне стало ужасно горько и грустно; я заплакала; мне показалось, что всё нас ожидавшее, было так важно, что я, глупый ребенок, не смела ни говорить, ни думать об этом. Кроме того, хоть я и не поняла его с первого слова, однако почувствовала, хотя и темным образом, что я обидела матушку. На меня напал страх и ужас, и сомнения закрались в душу. Тогда он, видя, что я плачу и мучусь, начал утешать меня, отер мне рукавом слезы и велел мне не плакать. Однако мы оба просидели несколько времени молча; он нахмурился и, казалось, о чем-то раздумывал; потом снова начал мне говорить; но как я ни напрягала внимание -- всё, что он ни говорил, казалось мне чрезвычайно неясным. По некоторым словам этого разговора, которые я до сих пор упомнила, заключаю, что он объяснял мне, кто он такой, какой он великий артист, как его никто не понимает и что он человек с большим талантом. Помню еще, что, спросив, поняла ли я, и, разумеется, получив ответ удовлетворительный, он заставил меня повторить, с талантом ли он? Я отвечала: "с талантом", на что он слегка усмехнулся, потому что, может быть, к концу ему самому стало смешно, что он заговорил о таком серьезном для него предмете со мною. Разговор наш прервал своим приходом Карл Федорыч и я засмеялась и развеселилась совсем, когда батюшка, указав на него, сказал мне:

-- А вот так у Карла Федорыча нет ни на копейку таланта.

Этот Карл Федорович был презанимательное лицо. Я так мало видела людей в ту пору моей жизни, что никак не могла позабыть его. Как теперь представляю его себе: он был немец, по фамилии Мейер, родом из Германии и приехал в Россию с чрезвычайным желанием поступить в петербургскую балетную труппу. Но танцор он был очень плохой, так что его даже не могли принять в фигуранты и употребляли в театре для выходов. Он играл разные безмолвные роди в свите Фортинбраса или был один из тех рыцарей Вероны, которые все разом, в числе двадцати человек, поднимают кверху картонные кинжалы и кричат: "Умрем за короля!" Но. уж верно, не было ни одного актера на свете, так страстно преданного своим ролям, как этот Карл Федорыч. Самым же страшным несчастием и горем всей его жизни было то, что он не попал в балет. Балетное искусство он ставил выше всякого искусства на свете и в своем роде был столько же привязан к нему, как батюшка к скрипке. Они сошлись с батюшкой, когда еще служили в театре, и с тех пор отставной фигурант не оставлял его. Оба виделись очень часто, и оба оплакивали свой пагубный жребий и то, что они не узнаны людьми. Немец был самый чувствительный, самый нежный человек в мире и питал к моему отчиму самую пламенную, бескорыстную дружбу; но батюшка, кажется, не имел к нему никакой особенной привязанности и только терпел его в числе знакомых, за неимением кого другого. Сверх того, батюшка никак не мог понять в своей исключительности, что балетное искусство -- тоже искусство, чем обижал бедного немца до слез. Зная его слабую струнку, он всегда задевал ее и смеялся над несчастным Карлом Федоровичем, когда тот горячился и выходил из себя, доказывая противное. Многое я слышала потом об этом Карле Федоровиче от Б., который называл его июренбергским щелкуном. Б. рассказал очень многое о дружбе его с отцом; между прочим, что они не раз сходились вместе и, выпив немного, начинали вместе плакать о своей судьбе, о том, что они не узнаны. Я помню эти сходки, помню тоже, что и я, смотря на обоих чудаков, тоже, бывало, расхныкаюсь, сама не зная о чем. Это случалось всегда, когда матушки не бывало дома: немец ужасно боялся ее и всегда, бывало, постоит наперед в сенях, дождется, покамест кто-нибудь выйдет, а если узнает, что матушка дома, тотчас же побежит вниз по лестнице. Он всегда приносил с собой какие-то немецкие стихи, воспламенялся, читая их вслух нам обоим, и потом декламировал их, переводя ломаным языком по-русски для нашего уразумения. Это очень веселило батюшку, а я, бывало, хохотала до слез. Но раз они оба достали какое-то русское сочинение, которое чрезвычайно воспламенило их обоих, так что потом они уже почти всегда, сходясь вместе, читали его.

Помню, что это была драма в стихах какого-то знаменитого русского сочинителя. Я так хорошо затвердила первые строки этой книги, что потом, уже через несколько лет, когда она случайно попалась мне в руки, узнала его без труда. В этой драме толковалось о несчастиях одного великого художника, какого-то Дженаро или Джакобо, который на одной странице кричал: "Я не признан!", а на другой: "Я признан!", или: "Я бесталантен!", и потом, через несколько строк: "Я с талантом!" Всё оканчивалось очень плачевно. Эта драма была, конечно, чрезвычайно пошлое сочинение; но вот чудо -- она самым наивным и трагическим образом действовала на обоих читателей, которые находили в главном герое много сходства с собою. Помню, что Карл Федорович иногда до того воспламенялся, что вскакивал с места, отбегал в противоположны угол комнаты и просил батюшку и меня, которую называл "мадмуазель", неотступно, убедительно, со слезами на глазах, тут же на месте рассудить его с судьбой и с публикой. Тут он немедленно принимался танцевать и, выделывая разные па, кричал нам, чтоб мы ему немедленно сказали, что он такое -- артист или нет, и что можно ли сказать противное, то есть что он без таланта? Батюшка тотчас ж развеселялся, мигал мне исподтишка, как будто предупреждая, что вот он сейчас презабавно посмеется над немцем. Мне становилось ужасно смешно, но батюшка грозил рукою, и я крепилась, задыхаясь от смеху. Я даже и теперь, при одном воспоминании, не могу не смеяться. Как теперь вижу этого бедного Карла Федоровича. Он был премаленького роста, чрезвычайно тоненький, уже седой, с горбатым красным носом, запачканным табаком, и с преуродливыми кривыми ногами; но, несмотря на то, он как будто хвалился устройством их и носил панталоны в обтяжку. Когда он останавливался, с последним прыжком, в позицию, простирая к нам руки и улыбаясь нам, как улыбаются на сцене танцовщики по окончании па, батюшка несколько мгновений хранил молчание, как бы не решаясь произнести суждение, и нарочно оставлял непризнанного танцовщика в позиции, так что тот колыхался из стороны в сторону на одной ноге, всеми силами стараясь сохранить равновесие. Наконец батюшка с пресерьезною миною взглядывал на меня, как бы приглашая быть беспристрастною свидетельницей суждения, а вместе с тем устремлялись на меня и робкие, молящие взгляды танцовщика.

-- Нет, Карл Федорыч, никак не потрафишь! -- говорил наконец батюшка, притворясь, что ему самому неприятно высказывать горькую истину. Тогда из груди Карла Федорыча вырывалось настоящее стенание; но вмиг он ободрялся, ускоренными жестами снова просил внимания, уверял, что танцевал не по той системе, и умолял нас рассудить еще раз. Потом он снова отбегал в другой угол и иногда прыгал так усердно, что головой касался потолка и, больно ушибался, но, как спартанец, геройски выдерживал боль, снова останавливался в позитуре, снова с улыбкою простирал к нам дрожащие руки и снова просил судьбы своей. Но батюшка был неумолим и по-прежнему угрюмо отвечал:

-- Нет, Карл Федорыч, видно -- судьба твоя: никак не потрафишь!

Тут уж я более не выдерживала и покатывалась со смеху, а за мною батюшка. Карл Федорыч замечал наконец насмешку, краснел от негодования и, со слезами на глазах, с глубоким, хотя и комическим чувством, но которое заставляло меня потом мучиться за него, несчастного, говорил батюшке:

-- Ты виролёмный друк!

Потом он схватывал шляпу и выбегал от нас, клянясь всем на свете не приходить никогда. Но ссоры эти были непродолжительны; через несколько дней он снова являлся у нас, снова начиналось чтение знаменитой драмы, снова проливались слезы, и потом снова наивный Карл Федорыч просил нас рассудить его с людьми и с судьбою, только умоляя на этот раз уже судить серьезно, как следует истинным друзьям, а не смеяться над ним.

Раз матушка послала меня в лавочку за какой-то покупкой, и я возвращалась, бережно неся мелкую серебряную монету, которую мне сдали. Всходя на лестницу, я повстречалась с отцом, который выходил со двора. Я засмеялась ему, потому что не могла удержать своего чувства, когда его видела, и он, нагибаясь поцеловать меня, заметил в моей руке серебряную монету... Я позабыла сказать, что я так приучилась к выражению лица его, что тотчас же, с первого взгляда, узнавала почти всякое его желание. Когда он был грустен, я разрывалась от тоски. Всего же чаще и сильнее скучал он, когда у него совершенно не было денег и когда он не мог поэтому выпить ни капли вина, к которому сделал привычку. Но в эту минуту, когда я с ним повстречалась на лестнице, мне показалось, что в нем происходит что-то особенное. Помутившиеся глаза его блуждали; с первого раза он не заметил меня; но когда он увидел в моих руках блеснувшую монету, то вдруг покраснел, потом побледнел, протянул было руку, чтоб взять у меня деньги, и тотчас же отдернул ее назад. Очевидно, в нем происходила борьба. Наконец он как будто осилил себя, приказал мне идти наверх, сошел несколько ступеней вниз, но вдруг остановился и торопливо кликнул меня.

Он был очень смущен.

-- Послушай, Неточка, -- сказал он, -- дай мне эти деньги, я тебе их назад принесу. А? ты ведь дашь их папе? ты ведь добренькая, Неточка?

Я как будто предчувствовала это. Но в первое мгновение мысль о том, как рассердится матушка, робость и болев всего инстинктивный стыд за себя и за отца удерживали меня отдать деньги. Он мигом заметил это и поспешно сказал:

-- Ну, не нужно, не нужно!..

-- Нет, нет, папа, возьми; я скажу, что потеряла, что у меня отняли соседские дети.

-- Ну, хорошо, хорошо; ведь я знал, что ты умная девочка, -- сказал он, улыбаясь дрожащими губами и не скрывая более своего восторга, когда почувствовал деньги в руках. -- Ты добрая девочка, ты ангельчик мой! Вот дай тебе я ручку поцелую!

Тут он схватил мою руку и хотел поцеловать, но я быстро отдернула ее. Какая-то жалость овладела мною, и стыд всё больше начинал меня мучить. Я побежала наверх в каком-то испуге, бросив отца и не простившись с ним. Когда я вошла в комнату, щеки мои разгорелись и сердце билось от какого-то томительного и мне неведомого доселе ощущения. Однако я смело сказала матушке, что уронила деньги в снег и не могла их сыскать. Я ожидала по крайней мере побои, но этого не случилось. Матушка действительно была сначала вне себя от огорчения, потому что мы были ужасно бедны. Она закричала на меня, но тотчас же как будто одумалась и перестала бранить меня, заметив только, что я неловкая, нерадивая девочка и что я, видно, мало люблю ее, когда так худо смотрю за ее добром. Это замечание огорчило меня более, нежели когда бы я вынесла побои. Но матушка уже знала меня. Она уже заметила мою чувствительность, доходившую часто до болезненной раздражительности, и горькими упреками в нелюбви думала сильнее поразить меня и заставить быть осторожнее на будущее время.

В сумерки, когда должно было воротиться батюшке, я, по обыкновению, дожидалась его в сенях. В этот раз я была в большом смущении. Чувства мои были возмущены чем-то болезненно терзавшим совесть мою. Наконец отец воротился, и я очень обрадовалась его приходу, как будто думала, что от этого мне станет легче. Он был уже навеселе, но, увидев меня, тотчас же принял таинственный, смущенный вид и, отведя меня в угол, робко взглядывая на нашу дверь, вынул из кармана купленный им пряник и начал шепотом наказывать мне, чтоб я более никогда не смела брать денег и таить их от матушки, что это дурно и стыдно и очень нехорошо; теперь это сделалось потому, что деньги очень понадобились папе, но он отдаст, и я могу сказать потом, что нашла деньги, а у мамы брать стыдно, и чтоб я вперед отнюдь не думала, а он мне за это, если я вперед буду слушаться, еще пряников купит; наконец, он даже прибавил, чтоб я пожалела маму, что мама такая больная, бедная, что она одна на нас всех работает. Я слушала в страхе, дрожа всем телом, и слезы теснились из глаз моих. Я была так поражена, что не могла слова сказать, не могла двинуться с места. Наконец он вошел в комнату, приказал мне не плакать и не рассказывать ничего об этом матушке. Я заметила, что он и сам был ужасно смущен. Весь вечер была я в каком-то ужасе и первый раз не смела глядеть на отца и не подходила к нему. Он тоже видимо избегал моих взглядов. Матушка ходила взад и вперед по комнате и говорила что-то про себя, как бы в забытьи, по своему обыкновению. В этот день ей было хуже и с ней сделался какой-то припадок. Наконец, от внутреннего страдания, у меня началась лихорадка. Когда настала ночь, я не могла заснуть. Болезненные сновидения мучили меня. Наконец я не могла вынести и начала горько плакать. Рыдания мои разбудили матушку; она окликнула меня и спросила, что со мною. Я не отвечала, но еще горче заплакала. Тогда она засветила свечку, подошла ко мне и начала меня успокоивать, думая, что я испугалась чего-нибудь во сне. "Эх ты, глупенькая девушка! -- сказала она, -- до сих пор еще плачешь, когда тебе что-нибудь приснится. Ну, полно же!" И тут она поцеловала меня, сказав, чтоб я шла спать к ней. Но я не хотела, я не смела обнять ее и идти к ней. Я терзалась в невообразимых мучениях. Мне хотелось ей всё рассказать. Я уже было начала, но мысль о батюшке и его запрете остановила меня. "Экая ты бедненькая, Неточка! -- сказала матушка, укладывая меня на постель укутывая своим старым салопом, ибо заметила, что я вся дрожу в лихорадочном ознобе, -- ты, верно, будешь такая же больная, как я!" Тут она так грустно посмотрела на меня, что я не могла вынести ее взгляда, зажмурилась и отворотилась. Не помню, как я заснула, но еще впросонках долго слышала, как бедная матушка уговаривала меня на грядущий сон. Никогда еще я не выносила более тяжкой муки. Сердце у меня стеснялось до боли. На другой день поутру мне стало легче. Я заговорила с батюшкой, напоминая о вчерашнем, ибо догадывалась заранее, что это будет ему очень приятно. Он тотчас же развеселился, потому что и сам всё хмурился, когда глядел на меня. Теперь же какая-то радость, какое-то почти детское довольство овладело им при моем веселом виде. Скоро матушка пошла со двора, и он уже более не удерживался. Он начал меня целовать так, что я была в каком-то истерическом восторге, смеялась и плакала вместе. Наконец, он сказал, что хочет показать мне что-то очень хорошее и что я буду очень рада видеть, за то, что я такая умненькая и добренькая девочка. Тут он расстегнул жилетку и вынул ключ, который у него висел на шее, на черном снурке. Потом, таинственно взглядывая на меня, как будто желая прочитать в глазах моих всё удовольствие, которое я, по его мнению, должна была ощущать, отворил сундук и бережно вынул из него странной формы черный ящик, которого я до сих пор никогда у него не видала. Он взял этот ящик с какою-то робостью и весь изменился: смех исчез с лица его, которое вдруг приняло какое-то торжественное выражение. Наконец, он отворил таинственный ящик ключиком и вынул из него какую-то вещь, которой я до тех пор никогда не видывала, -- вещь. на взгляд, очень странной формы. Он бережно и с благоговением взял ее в руки и сказал, что это его скрипка, его инструмент. Тут он начал мне что-то много говорить тихим, торжественным голосом но я не понимала его и только удержала в памяти уже известное мне выражение, -- что он артист, что он с талантом, -- что потом он когда-нибудь будет играть на скрипке и что, наконец, мы все будем богаты и добьемся какого-то большого счастия. Слезы навернулись на глазах его и потекли по щекам. Я была очень растрогана. Наконец, он поцеловал скрипку и дал ее поцеловать мне. Видя, что мне хочется осмотреть ее ближе, он повел меня к матушкиной постели и дал мне скрипку в руки; но я видела, как он весь дрожал от страха, чтоб я как-нибудь не разбила ее. Я взяла скрипку в руки и дотронулась до струн, которые издали слабый звук.

-- Это музыка! -- сказала я, поглядев на батюшку.

-- Да, да, музыка, -- повторил он, радостно потирая руки, --ты умное дитя, ты доброе дитя! -- Но, несмотря на похвалы и восторг его, я видела, что он боялся за свою скрипку, и меня тоже взял страх, -- я поскорей отдала ее. Скрипка с теми же предосторожностями была уложена в ящик, ящик был заперт и положен в сундук; батюшка же, погладив меня снова по голове, обещал мне всякий раз показывать скрипку, когда я буду, как и теперь, умна, добра и послушна. Таким образом, скрипка разогнала наше общее горе. Только вечером батюшка, уходя со двора, шепнул мне, чтоб я помнила, что он мне вчера говорил.

Таким образом я росла в нашем углу, и мало-помалу любовь моя, -- нет, лучше я скажу страсть, потому что не знаю такого сильного слова, которое бы могло передать вполне мое неудержимое, мучительное для меня самой чувство к отцу, -- дошла даже до какой-то болезненной раздражительности. У меня было только одно наслаждение -- думать и мечтать о нем; только одна воля -- делать всё, что могло доставить ему хоть малейшее удовольствие. Сколько раз, бывало, я дожидалась его прихода на лестнице, часто дрожа и посинев от холода, только для того, чтоб хоть одним мгновением раньше узнать о его прибытии и поскорее взглянуть на него. Я была как безумная от радости, когда он, бывало, хоть немножко приласкает меня. А между тем часто мне было до боли мучительно, что я так упорно холодна с бедной матушкой; были минуты, когда я надрывалась от тоски и жалости, глядя на нее. В их вечной вражде я не могла быть равнодушной и должна была выбирать между ними, должна была взять чью-нибудь сторону, и взяла сторону этого полусумасшедшего человека, единственно оттого, что он был так жалок, унижен в глазах моих и в самом начале так непостижимо поразил мою фантазию. Но, кто рассудит? -- может быть, я привязалась к нему именно оттого, что он был очень странен, даже с виду, и не так серьезен и угрюм, как матушка, что он был почти сумасшедший, что часто в нем проявлялось какое-то фиглярство, какие-то детские замашки и что, наконец, я меньше боялась его и даже меньше уважала его, чем матушку. Он как-то был мне более ровня. Мало-помалу я чувствовала, что даже верх на моей стороне, что я понемногу подчиняла его себе, что я уже была необходима ему. Я внутренно гордилась этим, внутренно торжествовала и, понимая свою необходимо для него, даже иногда с ним кокетничала. Действительно, эта чудная привязанность моя походила несколько на роман... Но этому роману суждено было продолжаться недолго: я вскоре лишилась отца и матери. Их жизнь разрешилась страшной катастрофой, которая тяжело и мучительно запечатлелась в моем воспоминании. Вот как это случилось.

III

В это время весь Петербург был взволнован чрезвычайною новостью. Разнесся слух о приезде знаменитого С-ца. Всё, что было музыкального в Петербурге, зашевелилось. Певцы, артисты, поэты, художники, меломаны и даже те, которые никогда не были меломанами и с скромною гордостью уверяли, что ни одной ноты не смыслят в музыке, бросились с жадным увлечением за билетами. Зала не могла вместить и десятой доли энтузиастов, имевших возможность дать двадцать пять рублей за вход; но европейское имя С-ца, его увенчанная лаврами старость, неувядаемая свежесть таланта, слухи, что в последнее время он уже редко брал в руки смычок в угоду публике, уверение, что он уже в последний раз объезжает Европу и потом совсем перестанет играть, произвели свой эффект. Одним словом, впечатление было полное и глубокое.

Я уже говорила, что приезд каждого нового скрипача, каждой хоть сколько-нибудь прославленной знаменитости производил на моего отчима самое неприятное действие. Он всегда из первых спешил услышать приезжего артиста, чтоб поскорее узнать всю степень его искусства. Часто он бывал даже болен от похвал, которые раздавались кругом его новоприбывшему, и только тогда успокоивался, когда мог отыскать недостатки в игре нового скрипача и с едкостью распространить свое мнение всюду, где мог. Бедный помешанный человек считал во всем мире только один талант, только одного артиста, и этот артист был, конечно, он сам. Но молва о приезде С-ца, гения музыкального, произвела на него какое-то потрясающее действие. Нужно заметить, что в последние десять лет Петербург не слыхал ни одного знаменитого дарования, хотя бы даже и неравносильного с С-цом; следственно, отец мой и не имел понятия об игре первоклассных артистов в Европе.

Мне рассказывали, что, при первых слухах о приезде С-ца, отца моего тотчас же увидели снова за кулисами театра. Говорили, что он явился чрезвычайно взволнованный и с беспокойством осведомлялся о С-це и предстоящем концерте. Его долго уже не видали за кулисами, и появление его произвело даже эффект. Кто-то захотел подразнить его и с вызывающим видом сказал: "Теперь вы, батюшка, Егор Петрович, услышите не балетную музыку, а такую, от которой вам, уж верно, житья не будет на свете!" Говорят, что он побледнел, услышав эту насмешку; однако отвечал, истерически улыбаясь: "Посмотрим; славны бубны за горами; ведь С-ц только разве в Париже был, так это французы про него накричали, а уж известно, что такое французы!" и т. д. Кругом раздался хохот; бедняк обиделся, но, сдержав себя, прибавил, что, впрочем, он не говорит ничего, а что вот увидим, посмотрим, что до послезавтра недолго и что скоро все чудеса разрешатся.

Б. рассказывает, что в этот же вечер, перед сумерками, он встретился с князем Х-м, известным дилетантом, человеком глубоко понимавшим и любившим искусство. Они шли вместе, толкуя о новоприбывшем артисте, как вдруг, на повороте одной улицы, Б. увидел моего отца, который стоял перед окном магазина и пристально всматривался в афишку, на которой крупными литерами объявлено было о концерте С-ца и которая лежала на окне магазина.

-- Видите ли вы этого человека? -- сказал Б., указывая на моего отца.

-- Кто такой? -- спросил князь.

-- Вы о нем уже слышали. Это тот самый Ефимов, о котором я с вами не раз говорил и которому вы даже оказали когда-то покровительство.

-- Ах, это любопытно! -- сказал князь. -- Вы о нем много наговорили. Сказывают, он очень занимателен. Я бы желал его слышать.

-- Это не стоит, -- отвечал Б., -- да и тяжело. Я не знаю, как вам, а мне он всегда надрывает сердце. Его жизнь -- страшная, безобразная трагедия. Я его глубоко чувствую, и как ни грязен он, но во мне все-таки не заглохла к нему симпатия. Вы говорите, князь, что он должен быть любопытен. Это правда, но он производит слишком тяжелое впечатление. Во-первых, он сумасшедший; во-вторых, на этом сумасшедшем три преступления, потому что, кроме себя, он загубил еще два существования: своей жены и дочери. Я его знаю: он умер бы на месте, если б уверился в своем преступлении. Но весь ужас в том, что вот уже восемь лет, как он почти уверен в нем, и восемь лет борется со своею совестью, чтоб сознаться в том не почти, а вполне.

-- Вы говорили, он беден? -- сказал князь.

-- Да; но бедность теперь для него почти счастие, потому что она его отговорка. Он может теперь уверять всех, что ему мешает только бедность и что, будь он богат, у него было бы время, не было бы заботы и тотчас увидели бы, какой он артист. Он женился в странной надежде, что тысяча рублей, которые были у его жены, помогут ему стать на ноги. Он поступил как фантазер, как поэт, да так он и всегда поступал в жизни. Знаете ли, что он говорит целые восемь лет без умолку? Он утверждает, что виновница его бедствий -- жена, что она мешает ему. Он сложил руки и не хочет работать. А отнимите у него жену -- и он будет самое несчастное существо в мире. Вот уже несколько лет, как он не брал в руки скрипки, -- знаете ли почему? Потому что каждый раз, как он берет в руки смычок, он сам внутренне принужден убедиться, что он ничто, нуль, а не артист. Теперь же, когда смычок лежит в стороне, у него есть хотя отдаленная надежда, что это неправда. Он мечтатель; он думает, что вдруг, каким-то чудом, за один раз, станет знаменитейшим человеком мире. Его девиз: aut Caesar, aut nihil, (или Цезарь, или ничто (лат.) как будто Цезарем можно сделаться так, вдруг, в один миг. Его жажда -- слава. А если такое чувство сделается главным и единственным двигателем артиста, то этот артист уж не артист, потому что он уже потерял главный художественный инстинкт, то есть любовь к искусству, единственно потому, что оно искусство, а не что другое, не слава. Но С-ц, напротив: когда он берет смычок, для него не существует ничего в мире, кроме его музыки. После смычка первое дело у него деньги, а уж третье, кажется, слава. Но он об ней мало заботился... Знаете ли, что теперь занимает этого несчастного? -- прибавил Б., указывая на Ефимова. -- Его занимает самая глупая, самая ничтожнейшая, самая жалкая и самая смешная забота в мире, то есть: выше ли он С-ца, или С-ц выше его, -- больше ничего, потому что он все-таки уверен, что он первый музыкант во всем мире. Уверьте его, что он не артист, и я вам говорю, что он умрет на месте как пораженный громом, потому что страшно расставаться с неподвижной идеей, которой отдал на жертву всю жизнь и которой основание все-таки глубоко и серьезно, ибо призвание его вначале было истинное.

-- А любопытно, что будет с ним, когда он услышит С-ца, -- заметил князь.

-- Да, -- сказал Б. задумчиво. -- Но нет: он очнется тотчас же; его сумасшествие сильнее истины, и он тут же выдумает какую-нибудь отговорку.

-- Вы думаете? -- заметил князь.

В это время они поравнялись с отцом. Он было хотел пройти незамеченным, но Б. остановил его и заговорил с ним. Б. спросил, будет ли он у С-ца. Отец отвечал равнодушно, что не знает, что у него есть одно дело поважнее концертов и всех заезжих виртуозов, но, впрочем, посмотрит, увидит, и если выдастся свободный часок, отчего же нет? когда-нибудь сходит. Тут он быстро и беспокойно посмотрел на Б. и на князя и недоверчиво улыбнулся, потом схватился за шляпу, кивнул головой и прошел мимо, отговорившись, что некогда.
Но я уже за день знала о заботе отца. Я не знала, что именно его мучит, но видела, что он был в страшном беспокойстве; даже матушка это заметила. Она была в это время как-то очень больна и едва передвигала ноги. Отец поминутно то входил домой, то выходил из дома. Утром пришли к нему трое или четверо гостей, старых его товарищей, чему я очень изумилась, потому что, кроме Карла Федорыча, посторонних людей у нас почти никогда не видала и с нами все раззнакомились с тех пор, как батюшка совсем оставил театр. Наконец, прибежал, запыхавшись, Карл Федорыч и принес афишку. Я внимательно прислушивалась и приглядывалась, и всё это меня беспокоило так, как будто я одна была виновата во всей этой тревоге и в беспокойстве, которое читала на лице батюшки. Мне очень хотелось понять то, о чем они говорят, и я в первый раз услышала имя С-ца. Потом я поняла, что нужно по крайней мере пятнадцать рублей, чтоб увидеть этого С-ца. Помню тоже, что батюшка как-то не удержался и, махнув рукою, сказал, что знает он эти чуда заморские, таланты неслыханные, знает и С-ца, что это всё жиды, за русскими деньгами лезут, потому что русские спроста всякому вздору верят, а уж и подавно тому, о чем француз прокричал. Я уже понимала, что значило слово: нет таланта. Гости стали смеяться и вскоре ушли все, оставя батюшку совершенно не в духе. Я поняла, что он за что-то сердит на этого С-ца, и, чтоб подслужиться к нему и рассеять тоску его, подошла к столу, взяла афишку, начала разбирать ее и вслух прочла имя С-ца. Потом, засмеявшись и посмотрев на батюшку, который задумчиво сидел на стуле, сказала: "Это, верно, такой же, как и Карл Федорыч: он, верно, тоже никак не потрафит". Батюшка вздрогнул, как будто испугавшись, вырвал из рук моих афишку, закричал и затопал ногами, схватил шляпу и вышел было из комнаты, но тотчас же воротился, вызвал меня в сени, поцеловал и с каким-то беспокойством, с каким-то затаенным страхом начал мне говорить, что я умное, что я доброе дитя, что я, верно, не захочу огорчить его, что он ждет от меня какой-то большой услуги, но чего именно, он не сказал. К тому же мне было тяжело его слушать; я видела, что слова его и ласки были неискренни, и всё это как-то потрясло меня. Я мучительно начала за него беспокоиться.

На другой день, за обедом, -- это было уже накануне концерта -- батюшка был совсем как убитый. Он ужасно переменился и беспрерывно взглядывал на меня и на матушку. Наконец, я изумилась, когда он даже заговорил чем-то с матушкой, -- я изумилась, потому что он с ней почти никогда не говорил. После обеда он стал что-то особенно за мной ухаживать; поминутно, под разными предлогами, вызывал меня в сени и, оглядываясь кругом, как будто боясь, чтоб его не застали, всё гладил он меня по голове, всё целовал меня, всё говорил мне, что я доброе дитя, что я послушное дитя, что, верно, я люблю своего папу и что, верно, сделаю то, о чем он меня попросит. Всё это довело меня до невыносимой тоски. Наконец, когда он в десятый раз вызвал меня на лестницу, дело объяснилось. С тоскливым, измученным видом, беспокойно оглядываясь по сторонам, он спросил меня: знаю ли я, где лежат у матушки те двадцать пять рублей, которые она вчера поутру принесла? Я обмерла от испуга, услышав такой вопрос. Но в эту минуту кто-то зашумел на лестнице, и батюшка, испугавшись, бросил меня и побежал со двора. Он воротился уже ввечеру, смущенный, грустный, озабоченный, сед молчаливо на стул и начал с какою-то робостью на меня поглядывать. На меня напал какой-то страх, и я намеренно избегала его взглядов. Наконец матушка, которая весь день пролежала в постели, подозвала меня, дала мне медных денег и послала в лавочку купить ей чаю и сахару. Чай пили у нас очень редко: матушка дозволяла себе эту, по нашим средствам, прихоть только тогда, когда чувствовала себя нездоровой и в лихорадке. Я взяла деньги и, вышед в сени, тотчас же пустилась бежать, как будто боясь, чтоб меня не догнали. Но то, что я предчувствовала, случилось: батюшка догнал меня уже на улице и воротил назад на лестницу.

-- Неточка! -- начал он дрожащим голосом, -- голубчик мой! Послушай: дай-ка мне эти деньги, а я завтра же...

-- Папочка! папочка! -- закричала я, бросаясь на колени и умоляя его, -- папочка! не могу! нельзя! Маме нужно чай кушать... Нельзя у мамы брать, никак нельзя! Я другой раз унесу...

-- Так ты не хочешь? ты не хочешь? -- шептал он мне в каком-то исступлении, -- так ты, стало быть, не хочешь любить меня? Ну, хорошо же! теперь я тебя брошу. Оставайся с мамой, а я от вас уйду и тебя с собой не возьму. Слышишь ли ты, злая девчонка? слышишь ли ты?

-- Папочка! -- закричала я в полном ужасе, -- возьми деньги, на! Что мне делать теперь? -- говорила я, ломая руки и ухватившись за полы его сюртука, -- мамочка плакать будет, мамочка опять бранить меня будет!

Он, кажется, не ожидал такого сопротивления, но деньги взял; наконец, не будучи в силах вынести мои жалобы и рыдания, оставил меня на лестнице и сбежал вниз. Я пошла наверх, но силы оставили меня у дверей нашей квартиры; я не смела войти, не могла войти; всё, насколько было во мне сердца, было возмущено и потрясено. Я закрыла лицо руками и бросилась на окно, как тогда, когда в первый раз услышала от отца его желание смерти матушки. Я была в каком-то забытьи, в оцепенении и вздрагивала, прислушиваясь к малейшему шороху на лестнице. Наконец я услышала, что кто-то поспешно всходил наверх. Это был он; я отличила его походку.

-- Ты здесь? -- сказал он шепотом.

Я бросилась к нему.

-- На! -- закричал он, всовывая мне в руки деньги; -- на! возьми их назад! Я тебе теперь не отец, слышишь ли ты? Я не хочу быть теперь твоим папой! Ты любишь маму больше меня! так и ступай к маме! А я тебя знать не хочу! -- Сказав это, он оттолкнул меня и опять побежал по лестнице. Я, плача, бросилась догонять его.

-- Папочка! добренький папочка! я буду слушаться! -- кричала я, -- я тебя люблю больше мамы! Возьми деньги назад, возьми!

Но он уже не слыхал меня; он исчез. Весь этот вечер я была как убитая и дрожала в лихорадочном ознобе. Помню, что матушка что-то мне говорила, подзывала меня к себе; я была как без памяти, ничего не слыхала и не видала. Наконец всё разрешилось припадком: я начала плакать, кричать; матушка испугалась и не знала, что делать. Она взяла меня к себе на постель, и я не помнила, как заснула, обхватив ее шею, вздрагивая и пугаясь чего-то каждую минуту. Так прошла целая ночь. Наутро я проснулась очень поздно, когда матушки уже не было дома. Она в это время всегда уходила за своими делами. У батюшки кто-то был посторонний, и они оба о чем-то громко разговаривали. Я насилу дождалась, пока ушел гость, и, когда мы остались одни, бросилась к отцу и, рыдая, стала просить, чтоб он простил меня за вчерашнее.

-- А будешь ли ты умным дитятей, как прежде? -- сурово спросил он меня.

-- Буду, папочка, буду! -- отвечала я. -- Я скажу тебе, где у мамы деньги лежат. Они у ней в этом ящике, в шкатулке, вчера лежали.

-- Лежали? Где? -- закричал он, встрепенувшись, встал со стула. -- Где они лежали?

-- Они заперты, папаша! -- говорила я. -- Подожди: вечером, когда мама пошлет менять, потому что медные деньги, я видела, все вышли.

-- Мне нужно пятнадцать рублей, Неточка! Слышишь ли? Только пятнадцать рублей! Достань мне сегодня; я тебе завтра же всё принесу. А я тебе сейчас пойду леденцов куплю, орехов куплю... куклу тоже тебе куплю... и завтра тоже... и каждый день гостинцев буду приносить, если будешь умная девочка!

-- Не нужно, папа, не нужно! я не хочу гостинцев; я не буду их есть; я тебе их назад отдам! -- закричала я, разрываясь от слез, потому что всё сердце изныло у меня в одно мгновение. Я почувствовала в эту минуту, что ему не жалко меня и что он не любит меня, потому что не видит, как я его люблю, и думает, что я за гостинцы готова служить ему. В эту минуту я, ребенок, понимала его насквозь и уже чувствовала, что меня навсегда уязвило это сознание, что я уже не могла любить его, что я потеряла моего прежнего папочку. Он же был в каком-то восторге от моих обещаний; он видел, что я готова была решиться на все для него, что я всё для него сделаю, и бог видит, как много было это "всё" для меня тогда. Я понимала, что значили эти деньги для бедной матушки; знала, что она могла заболеть от огорчения, потеряв их, и во мне мучительно кричало раскаяние. Но он ничего не видал; он меня считал трехлетним ребенком, тогда как я всё понимала. Восторг его не знал пределов; он целовал меня, уговаривал, чтоб я не плакала, сулил мне, что сегодня же мы уйдем куда-то от матушки, -- вероятно, льстя моей всегдашней фантазии, -- и, наконец, вынув из кармана афишу, начал уверять меня, что этот человек, к которому он идет сегодня, ему враг, смертельный враг его, но что врагам его не удастся. Он решительно сам походил на ребенка, заговорив со мною о врагах своих. Заметив же, что я не улыбаюсь, как бывало, когда он говорил со мной, и слушаю его молча, взял шляпу и вышел из комнаты, потому что куда-то спешил; но, уходя, еще раз поцеловал меня и кивнул мне головою с усмешкою, словно не уверенный во мне и как будто стараясь, чтоб я не раздумала.

Я уже сказала, что он был как помешанный; но еще и накануне было это видно. Деньги ему нужны были для билета в концерт, который для него должен был решить всё. Он как будто заранее предчувствовал, что этот концерт должен был разрешить всю судьбу его, но он так потерялся, что накануне хотел отнять у меня медные деньги, как будто мог за них достать себе билет. Странности его еще сильнее обнаруживались за обедом. Он решительно не мог усидеть на месте и не притрогивался ни к какому кушанью, поминутно вставал с места и опять садился, словно одумавшись; то хватался за шляпу, как будто сбираясь куда-то идти, то вдруг делался как-то странно рассеянным, всё что-то шептал про себя, потом вдруг взглядывал на меня, мигал мне глазами, делал мне какие-то знаки, как будто в нетерпении поскорей добиться денег и как будто сердясь, что я до сих пор не взяла их у матушки. Даже матушка заметила все эти странности и глядела на него с изумлением. Я же была точно приговоренная к смерти. Кончился обед; я забилась в угол и, дрожа как в лихорадке, считала каждую минуту до того времени, когда матушка обыкновенно посылала меня за покупками. В жизнь свою я не проводила более мучительных часов; они навеки останутся в моем воспоминании. Чего я не перечувствовала в эти мгновения! Есть минуты, в которые переживаешь сознанием гораздо более, чем в целые годы. Я чувствовала, что делаю дурной поступок: он же сам помог моим добрым инстинктам, когда в первый раз малодушно натолкнул меня на зло и, испугавшись его, объяснил мне, что я поступила очень дурно. Неужели же он не мог понять, как трудно обмануть натуру, жадную к с знанию впечатлений и уже прочувствовавшую, осмыслившую много злого и доброго? Я ведь понимала, что, видно, была ужасная крайность, которая заставила его решиться другой раз натолкнуть меня на порок и пожертвовать, таким образом, моим бедным, беззащитным детством, рискнуть еще раз поколебать мою неустоявшую совесть. И теперь, забившись в угол, я раздумывала про себя зачем же он обещал награду за то, что уже я решилась сделать своей собственной волей? Новые ощущения, новые стремления, доселе неведомые, новые вопросы толпою восставали во мне, и я мучилась этими вопросами. Потом я вдруг начинала думать о матушке; я представляла себе горесть ее при потере последнего трудового. Наконец матушка положила работу, которую делала через силу. и подозвала меня. Я задрожала и пошла к ней. Она вынула из комода деньги и, давая мне. сказала: "Ступай, Неточка; только, ради бога, чтоб тебя не обсчитали, как намедни, да не потеряй как-нибудь". Я с умоляющим видом взглянула на отца, но он кивал головою, ободрительно улыбался мне и потирал руки от нетерпения. Часы пробили шесть, а концерт назначен был в семь часов. Он тоже многое вынес в этом ожидании.

Я остановилась на лестнице, поджидая его. Он был так взволнован и нетерпелив, что без всякой предосторожности тотчас же выбежал вслед за мной. Я отдала ему деньги; на лестнице было темно, и я не могла видеть лица его; но я чувствовала, что он весь дрожал, принимая деньги. Я стояла, как будто остолбенев и не двигаясь с места; наконец очнулась, когда он стал посылать меня наверх вынести ему его шляпу. Он не хотел и входить.

-- Папа! разве... ты не пойдешь вместе со мною? -- спросила я прерывающимся голосом, думая о последней надежде моей -- его заступничестве.

-- Нет... ты уже поди одна... а? Подожди, подожди! -- закричал он, спохватившись, -- подожди, вот я тебе гостинцу сейчас принесу; а ты только сходи сперва да принеси сюда мою шляпу.

Как будто ледяная рука сжала вдруг мое сердце. Я вскрикнула, оттолкнула его и бросилась наверх. Когда я вошла в комнату, на мне лица не было, и если б теперь я захотела сказать, что у меня отняли деньги, то матушка поверила бы мне. Но я ничего не могла говорить в эту минуту. В припадке судорожного отчаяния бросилась я поперек матушкиной постели и закрыла лицо руками. Через минуту дверь робко скрипнула и вошел батюшка. Он пришел за своей шляпой.

-- Где деньги? -- закричала вдруг матушка, разом догадавшись, что произошло что-нибудь необыкновенное. -- Где деньги? говори! говори! -- Тут она схватила меня с постели и поставила среди комнаты.

Я молчала, опустя глаза в землю; я едва понимала, что со мною делается и что со мной делают.

-- Где деньги? -- закричала она опять, бросая меня и вдруг повернувшись к батюшке, который хватался за шляпу. -- Где деньги? -- повторила она. -- А! она тебе отдала их? Безбожник! губитель мой! злодей мой! Так ты ее тоже губишь! Ребенка! ее, ее?! Нет же! ты так не уйдешь!

И в один миг она бросилась к дверям, заперла их изнутри и взяла ключ к себе.

-- Говори! признавайся! -- начала она мне голосом, едва слышным от волнения, -- признавайся во всем! Говори же, говори! или... я не знаю, что я с тобой сделаю!

Она схватила мои руки и ломала их, допрашивая меня. Она была в исступлении. В это мгновение я поклялась молчать и не сказать ни слова про батюшку, но робко подняла на него в последний раз глаза... Один его взгляд, одно его слово, что-нибудь такое, чего я ожидала и о чем молила про себя, -- и я была бы счастлива, несмотря ни на какие мучения, ни на какую пытку... Но, боже мой! бесчувственным, угрожающим жестом он приказывал мне молчать, будто я могла бояться чьей-нибудь другой угрозы в эту минуту. Мне сдавило горло, захватило дух, подкосило ноги, и я упала без чувств на пол... Со мной повторился вчерашний нервный припадок.

Я очнулась, когда вдруг раздался стук в дверь нашей квартиры. Матушка отперла, и я увидела человека в ливрее, который, войдя в комнату и с удивлением озираясь кругом на всех нас, спросил музыканта Ефимова. Отчим назвался. Тогда лакей подал записку и уведомил, что он от Б., который в эту минуту находился у князя. В пакете лежал пригласительный билет к С-цу.

Появление лакея в богатой ливрее, назвавшего имя князя, своего господина, который посылал нарочного к бедному музыканту Ефимову, -- всё это произвело на миг сильное впечатление на матушку. Я сказала в самом начале рассказа о ее характере, что бедная женщина всё еще любила отца. И теперь, несмотря на целые восемь лет беспрерывной тоски и страданий, ее сердце всё еще не изменилось: она всё еще могла любить его! Бог знает, может быть, она вдруг увидела теперь перемену в судьбе его. На нее даже и тень какой-нибудь надежды имела влияние. Почему знать, -- может быть, она тоже была несколько заражена непоколебимою самоуверенностью своего сумасбродного мужа! Да и невозможно, чтоб эта самоуверенность на нее, слабую женщину, не имела хоть какого-нибудь влияния, и на внимании князя она вмиг могла построить для него тысячу планов. В один миг она готова была опять обратиться к нему, она могла простить ему за всю жизнь свою, даже взвесив его последнее преступление -- пожертвование ее единственным дитятей, в порыве заново вспыхнувшего энтузиазма, в порыве новой надежды низвесть это преступление до простого проступка, до малодушия, вынужденного нищенством, грязною жизнию, отчаянным положением. В ней всё было увлечение, и в этот миг у ней уже были снова готовы прощение и сострадание без конца для своего погибшего мужа.

Отец засуетился; его тоже поразила внимательность князя и Б. Он прямо обратился к матушке, что-то шепнул ей, и она вышла из комнаты. Она воротилась чрез две минуты, принеся размененные деньги, и батюшка тотчас же дал рубль серебром посланному, который ушел с вежливым поклоном. Между тем матушка, выходившая на минуту, принесла утюг, достала лучшую мужнину манишку и начала ее гладить. Она сама повязала ему на шею белый батистовый галстух, сохранявшийся на всякий случай с незапамятных пор в его гардеробе вместе с черным, хотя уже и очень поношенным фраком, который был сшит еще при поступлении его в должность при театре. Кончив туалет, отец взял шляпу, но, выходя, попросил стакан воды; он был бледен и в изнеможении присел на стул. Воду подала уже я; может быть, неприязненное чувство снова прокралось в сердце матушки и охладило ее первое увлечение.

Батюшка вышел; мы остались одни. Я забилась в угол и долго молча смотрела на матушку. Я никогда не видала ее в таком волнении: губы ее дрожали, бледные щеки вдруг разгорелись, и она по временам вздрагивала всеми членами. Наконец тоска ее начала изливаться в жалобах, в глухих рыданиях и сетованиях.

-- Это я, -- это всё я виновата, несчастная! -- говорила она сама с собою. -- Что ж с нею будет? что ж с нею будет, когда я умру? -- продолжала она, остановясь посреди комнаты, словно пораженная молниею от одной этой мысли,. -- Неточка! дитя мое! бедная ты моя! несчастная! -- сказала она, взяв меня за руки и судорожно обнимая меня. -- На кого ты останешься, когда и при жизни-то я не могу воспитать тебя, ходить и глядеть за тобою? Ох, ты не понимаешь меня! Понимаешь ли? запомнишь ли, что я теперь говорила, Неточка? будешь ли помнить вперед?

-- Буду, буду, маменька! -- говорила я, складывая руки и умоляя ее.

Она долго, крепко держала меня в объятиях, как будто трепеща одной мысли, что разлучится со мною. Сердце мое разрывалось.

-- Мамочка! мама! -- сказала я, всхлипывая, -- за что ты... за что ты не любишь папу? -- И рыдания не дали мне досказать.

Стенание вырвалось из груди ее. Потом, в новой, ужасной тоске, она стала ходить взад и вперед по комнате.

-- Бедная, бедная моя! А я и не заметила, как она выросла; она знает, всё знает! Боже мой! какое впечатление, какой пример! -- И она опять ломала руки в отчаянии.

Потом она подходила ко мне и с безумною любовью целовала меня, целовала мои руки, обливала их слезами, умоляла о прощении Я никогда не видывала таких страданий Наконец она как будто измучилась и впала в забытье Так прошел целый час Потом она встала, утомленная и усталая, и сказала мне, чтоб я легла спать. Я ушла в свой угол, завернулась в одеяло, но заснуть не могла. Меня мучила она, мучил и батюшка. Я с нетерпением ждала его возвращения. Какой-то ужас овладевал мною при мысли о нем. Через полчаса матушка взяла свечку и подошла ко мне посмотреть, заснула ли я. Чтоб успокоить ее, я зажмурила глаза и притворилась, что сплю. Оглядев меня, она тихонько подошла к шкафу, отворила его и налила себе стакан вина. Она выпила его и легла спать, оставив зажженную свечку на столе и дверь отпертою, как всегда делалось на случай позднего прихода батюшки.

Я лежала как будто в забытьи, но сон не смыкал глаз моих. Едва я заводила их, как тотчас же просыпалась и вздрагивала от каких-то ужасных видений. Тоска моя возрастала всё более и более. Мне хотелось кричать, но крик замирал в груди моей. Наконец, уже поздно ночью, я услышала, как отворилась наша дверь. Не помню, сколько прошло времени, но когда я вдруг совсем открыла глаза, я увидела батюшку. Мне показалось, что он был страшно бледен. Он сидел на стуле возле самой двери и как будто о чем-то задумался. В комнате была мертвая тишина. Оплывшая сальная свечка грустно освещала наше жилище.

Я долго смотрела, но батюшка всё еще не двигался с места; он сидел неподвижно, всё в том же положении, опустив голову и судорожно опершись руками о колени. Я несколько раз пыталась окликнуть его, но не могла. Оцепенение мое продолжалось. Наконец он вдруг очнулся, поднял голову и встал со стула. Он стоял несколько мин посреди комнаты, как будто решаясь на что-нибудь; потом вдруг подошел к постели матушки, прислушался и, уверившись, что она спит, отправился к сундуку, в котором лежала его скрипка. Он отпер сундук, вынул черный футляр и поставил на стол; потом снова огляделся кругом; взгляд его был мутный и беглый, -- такой, какого я у него никогда еще не замечала.

Он было взялся за скрипку, но, тотчас же оставив ее, воротился и запер двери. Потом, заметив отворенный шкаф, тихонько подошел к нему, увидел стакан и вино, налил и выпил. Тут он в третий раз взялся за скрипку, но в третий раз оставил ее и подошел к постели матушки. Цепенея от страха, я ждала, что будет.

Он что-то очень долго прислушивался, потом вдруг откинул одеяло с лица и начал ощупывать его рукою. Я вздрогнула. Он нагнулся еще раз и почти приложил к ней голову; но когда он приподнялся в последний то как будто улыбка мелькнула на его страшно побледневшем лице. Он тихо и бережно накрыл одеялом спящую, закрыл ей голову, ноги... и я начала дрожать от неведомого страха: мне стало страшно за матушку, мне стало страшно за ее глубокий сон, и с беспокойством вглядывалась я в эту неподвижную линию, которая угловато обрисовала на одеяле члены ее тела... Как молния, пробежала страшная мысль в уме моем.

Кончив все приготовления, он снова подошел к шкафу и выпил остатки вина. Он весь дрожал, подходя к столу. Его узнать нельзя было -- так он был бледен. Тут он опять взял скрипку. Я видела эту скрипку и знала, что она такое, но теперь ожидала чего-то ужасного, страшного, чудесного... и вздрогнула от первых ее звуков. Батюшка начал играть. Но звуки шли как-то прерывисто; он поминутно останавливался, как будто припоминал что-то; наконец с растерзанным, мучительным видом положил свой смычок и как-то странно поглядел на постель. Там его что-то всё беспокоило. Он опять пошел к постели... Я не пропускала ни одного движения его и, замирая от ужасного чувства, следила за ним.

Вдруг он поспешно начал чего-то искать под руками -- и опять та же страшная мысль, как молния, обожгла меня. Мне пришло в голову: отчего же так крепко спит матушка? отчего же она не проснулась, когда он рукою ощупывал ее лицо? Наконец я увидела, что он стаскивал всё, что мог найти из нашего платья, взял салоп матушкин, свой старый сюртук, халат, даже мое платье, которое я скинула, так что закрыл матушку совершенно и спрятал под набросанной грудой; она лежала всё неподвижно, не шевелясь ни одним членом.

Она спала глубоким сном!

Он как будто вздохнул свободнее, когда кончил свою работу. В этот раз уже ничто не мешало ему, но всё еще что-то его беспокоило. Он переставил свечу и стал лицом к дверям, чтоб даже и не поглядеть на постель. Наконец он взял скрипку и с каким-то отчаянным жестом ударил смычком... Музыка началась.

Но это была не музыка... Я помню всё отчетливо, до последнего мгновения; помню всё, что поразило тогда мое внимание. Нет, это была не такая музыка, которую мне потом удавалось слышать! Это были не звуки скрипки, а как будто чей-то ужасный голос загремел в первый раз в нашем темном жилище. Или неправильны, болезненны были мои впечатления, или чувства мои были потрясены всем, чему я была свидетельницей, подготовлены были на впечатления страшные, неисходимо мучительные, -- но я твердо уверена, что слышала стоны, крик человеческий, плач; целое отчаяние выливалось в этих звуках, и наконец, когда загремел ужасный финальный аккорд, в котором было всё, что есть ужасного в плаче, мучительного в муках и тоскливого в безнадежной тоске, -- всё это как будто соединилось разом... я не могла выдержать, -- я задрожала, слезы брызнули из глаз моих, и, с страшным, отчаянным криком бросившись к батюшке, я обхватила его руками. Он вскрикнул и опустил свою скрипку.

С минуту стоял он как потерянный. Наконец глаза его запрыгали и забегали по сторонам; он как будто искал чего-то, вдруг схватил скрипку, взмахнул ею надо мною еще минута, и он, может быть, убил бы меня на месте.

-- Папочка! -- закричала я ему, -- папочка!

Он задрожал как лист, когда услышал мой голос, отступил на два шага.

-- Ах! так еще ты осталась! Так еще не всё кончилось! Так еще ты осталась со мной! -- закричал он, подняв меня за плеча на воздух.

-- Папочка! -- закричала я снова, -- не пугай меня, ради бога! мне страшно! ай!

Мой плач поразил его. Он тихо опустил меня на пол и с минуту безмолвно смотрел на меня, как будто узнавая и припоминая что-то. Наконец, вдруг, как будто что-нибудь перевернуло его, как будто его поразила какая-то ужасная мысль, -- из помутившихся глаз его брызнули слезы; он нагнулся ко мне и начал пристально смотреть мне в лицо.

-- Папочка! -- говорила я ему, терзаясь от страха, -- не смотри так, папочка! Уйдем отсюда! уйдем скорее! уйдем, убежим!

-- Да, убежим, убежим! пора! пойдем, Неточка! скорее, скорее! -- И он засуетился, как будто только теперь догадался, что ему делать. Торопливо озирался он кругом и, увидя на полу матушкин платок, поднял его и положил в карман, потом увидел чепчик-и его тоже поднял и спрятал на себе, как будто снаряжаясь в дальнюю дорогу и захватывая всё, что было ему нужно.

Я мигом надела свое платье и, тоже торопясь, начала захватывать всё, что мне казалось нужным для дороги.

-- Всё ли, всё ли? -- спрашивал отец, -- всё ли готово? скорей! скорей!

Я наскоро навязала узел, накинула на голову платок, и уже мы оба стали было выходить, когда мне вдруг пришло в голову, что надо взять и картинку, которая висела на стене. Батюшка тотчас же согласился с этим. Теперь он был тих, говорил шепотом и только торопил меня поскорее идти. Картина висела очень высоко; мы вдвоем принесли стул, потом приладили на него скамейку и, взгромоздившись на нее, наконец, после долгих трудов, сняли. Тогда всё было готово к нашему путешествию. Он взял меня за руку, и мы было уже пошли, но вдруг батюшка остановил меня. Он долго тер себе лоб, как будто вспоминая что-то, что еще не было сделано. Наконец он как будто нашел, что ему было надо, отыскал ключи, которые лежали у матушки под подушкой, и торопливо начал искать чего-то в комоде. Наконец он воротился ко мне и принес несколько денег, отысканных в ящике.

-- Вот, на, возьми это, береги, -- прошептал он мне, -- не теряй же, помни, помни!

Он мне положил сначала деньги в руку, потом взял их опять и сунул мне за пазуху. Помню, что я вздрогнула, когда к моему телу прикоснулось это серебро, и я как будто только теперь поняла, что такое деньги. Теперь мы опять были готовы, но он вдруг опять остановил меня.

-- Неточка! -- сказал он мне, как будто размышляя с усилием, -- деточка моя, я позабыл... что такое?.. Что это надо?.. Я не помню... Да, да, нашел, вспомнил!.. Поди сюда, Неточка!

Он подвел меня к углу, где был образ, и сказал, чтоб я стала на колени.

-- Молись, дитя мое, помолись! тебе лучше будет!.. Да, право, будет лучше, -- шептал он мне, указывая на образ и как-то странно смотря на меня. -- Помолись, помолись! -- говорил он каким-то просящим, умоляющим голосом.

Я бросилась на колени, сложила руки и, полная ужаса, отчаяния, которое уже совсем овладело мною, упала на пол и пролежала несколько минут как бездыханная. Я напрягала все свои мысли, все свои чувства в молитве, но страх преодолевал меня. Я приподнялась, измученная тоскою. Я уже не хотела идти с ним, боялась его; мне хотелось остаться. Наконец то, что томило и мучило меня, вырвалось из груди моей.

-- Папа, -- сказала я, обливаясь слезами, -- а мама?.. Что с мамой? где она? где моя мама?..

Я не могла продолжать и залилась слезами.

Он тоже со слезами смотрел на меня. Наконец он взял меня за руку, подвел к постели, разметал набросанную груду платья и открыл одеяло. Боже мой! Она лежала мертвая, уже похолодевшая и посиневшая. Я как бесчувственная бросилась на нее и обняла ее труп. Отец поставил меня на колени.

-- Поклонись ей, дитя! -- сказал он, -- простись с нею...

Я поклонилась. Отец поклонился вместе со мною... Он был ужасно бледен; губы его двигались и что-то шептали.

-- Это не я, Неточка, не я, -- говорил он мне, указывая дрожащею рукою на труп. -- Слышишь, не я; я не виноват в этом. Помни, Неточка!

-- Папа, пойдем, -- прошептала я в страхе. -- Пора!

-- Да, теперь пора, давно пора! -- сказал он, схватив меня крепко за руку и торопясь выйти из комнаты. -- Ну, теперь в путь! слава богу, слава богу, теперь всё кончено!

Мы сошли с лестницы; полусонный дворник отворил нам ворота, подозрительно поглядывая на нас, и батюшка, словно боясь его вопроса, выбежал из ворот первый, так что я едва догнала его. Мы прошли нашу улицу и вышли на набережную канала. За ночь на камнях мостовой выпал снег и шел теперь мелкими хлопьями. Было холодно; я дрогла до костей и бежала за батюшкой, судорожно уцепившись за полы его фрака. Скрипка была у него под мышкой, и он поминутно останавливался, чтоб придержать под мышкой футляр.

Мы шли с четверть часа; наконец он повернул по скату тротуара на самую канаву и сел на последней тумбе. В двух шагах от нас была прорубь. Кругом не было ни души. Боже! как теперь помню я то страшное ощущение, которое вдруг овладело мною! Наконец совершилось всё, о чем я мечтала уже целый год. Мы ушли из нашего бедного жилища... Но того ли я ожидала, о том ли я мечтала, то ли создалось в моей детской фантазии, когда я загадывала о счастии того, которого я так не детски любила? Всего более мучила меня в это мгновение матушка. "Зачем мы ее оставили, -- думала я, -- одну? покинули ее тело, как ненужную вещь?" И помню, что это более всего меня терзало и мучило.

-- Папочка! -- начала я, не в силах будучи выдержать мучительной заботы своей, -- папочка!

-- Что такое? -- сказал он сурово.

-- Зачем мы, папочка, оставили там маму? Зачем мы бросили ее? -- спросила я заплакав. -- Папочка! воротимся домой! Позовем к ней кого-нибудь.

-- Да, да! -- закричал он вдруг, встрепенувшись и приподымаясь с тумбы, как будто что-то новое пришло ему в голову, разрешавшее все сомнения его. -- Да, Неточка, так нельзя; нужно пойти к маме; ей там холодно! Поди к ней, Неточка, поди; там не темно, там есть свечка; не бойся, позови к ней кого-нибудь и потом приходи ко мне; под одна, а я тебя здесь подожду... Я ведь никуда не уйду.

Я тотчас же пошла, но едва только взошла на тротуар, как вдруг будто что-то кольнуло меня в сердце... Я обернулась и увидела, что он уже сбежал с другой стороны и бежит от меня, оставив меня одну, покидая меня в эту минуту! Я закричала сколько во мне было силы и в страшном испуге бросилась догонять его. Я задыхалась: он бежал всё скорее и скорее... я его уже теряла из виду. На дороге мне попалась его шляпа, которую он потерял в бегстве; я подняла ее и пустилась снова бежать. Дух во мне замирал, и ноги подкашивались. Я чувствовала, как что-то безобразное совершалось со мною: мне всё казалось, что это сон, и порой во мне рождалось такое же ощущение, как и во сне, когда мне снилось, что я бегу от кого-нибудь, но что ноги мои подкашиваются, погоня настигает меня и я падаю без чувств. Мучительное ощущение разрывало меня: мне было жалко его, сердце мое ныло и болело, когда я представляла, как он бежит, без шинели, без шляпы, от меня, от своего любимого дитяти... Мне хотелось догнать его только для того, чтоб еще раз крепко поцеловать, сказать ему, чтоб он меня не боялся, уверить, успокоить, что я не побегу за ним, коли он не хочет того, а ворочусь одна к матушке. Я разглядела наконец, что он поворотил в какую-то улицу. Добежав до нее и тоже повернув за ним, я еще различала его впереди себя... Тут силы меня оставили: я начала плакать, кричать. Помню, что на побеге я столкнулась с двумя прохожими, которые остановились посреди тротуара и с изумлением смотрели на нас обоих.

-- Папочка! папочка! -- закричала я в последний раз, но вдруг поскользнулась на тротуаре и упала у ворот дома. Я почувствовала, как всё лицо мое облилось кровью. Мгновение спустя я лишилась чувств...

Очнулась я на теплой, мягкой постели и увидела возле себя приветливые, ласковые лица, которые с радостию встретили мое пробуждение. Я разглядела старушку, с очками на носу, высокого господина, который смотрел на меня с глубоким состраданием; потом прекрасную молодую даму и, наконец, седого старика, который держал меня за руку и смотрел на часы. Я пробудилась для новой жизни. Один из тех, которых я встретила во время бегства, был князь Х-ий, и я упала у ворот его дома. Когда, после долгих изысканий, узнали, кто я такова, князь, который послал моему отцу билет в концерт С-ца, пораженный странностью случая, решился принять меня в свой дом воспитать со своими детьми. Стали отыскивать, что сделалось с батюшкой, и узнали, что он был задержан кем-то уже вне города в припадке исступленного помешательства. Его свезли в больницу, где он и умер через два дня.

Он умер, потому что такая смерть его была необходимостью, естественным следствием всей его жизни. Он должен был так умереть, когда всё, поддерживавшее его в жизни, разом рухнуло, рассеялось как призрак, как бесплотная, пустая мечта. Он умер, когда исчезла последняя надежда его, когда в одно мгновение разрешилось перед ним самим и вошло в ясное сознание всё, чем обманывал он себя и поддерживал всю свою жизнь. Истина ослепила его своим нестерпимым блеском, и что было ложь, стало ложью и для него самого. В последний час свой он услышал чудного гения, который рассказал ему его же самого и осудил его навсегда. С последним звуком, слетевшим со струн скрипки гениального С-ца, перед ним разрешилась вся тайна искусства, и гений, вечно юный, могучий и истинный, раздавил его своею истинностью. Казалось, всё, что только в таинственных, неосязаемых мучениях тяготило его во всю жизнь, всё, что до сих пор только грезилось ему и мучило его только в сновидениях, неощутительно, неуловимо, что хотя сказывалось ему по временам, но отчего он с ужасом бежал, заслонясь ложью всей своей жизни, всё, что предчувствовал он, но чего боялся доселе, -- всё это вдруг, разом засияло перед ним, открылось глазам его, которые упрямо не хотели признать до сих пор свет за свет, тьму за тьму. Но истина была невыносима для глаз его, прозревших в первый раз во всё, что было, что есть и в то, что ожидает его; она ослепила и сожгла его разум. Она ударила в него вдруг неизбежно, как молния. Совершилось вдруг то, что он ожидал всю жизнь с замиранием и трепетом. Казалось, всю жизнь секира висела над его головой, всю жизнь он ждал каждое мгновение в невыразимых мучениях, что она ударит в него, и -- наконец секира ударила! Удар был смертелен. Он хотел бежать от суда над собою, но бежать было некуда: последняя надежда исчезла, последняя отговорка пропала. Та, которой жизнь Тяготела над ним столько лет, которая не давала ему жить, та, со смертию которой, по своему ослепленному верованию, он должен был вдруг, разом воскреснуть, -- умерла. Наконец он был один, его не стесняло ничто: он был наконец свободен! В последний раз, в судорожном отчаянии, хотел он судить себя сам, осудить неумолимо и строго, как беспристрастный, бескорыстный судья; но ослабевший смычок его мог только слабо повторить последнюю музыкальную фразу гения... В это мгновение безумие, сторожившее его уже десять лет, неизбежно поразило его.

IV

Я выздоравливала медленно; но когда уже совсем встала с постели, ум мой всё еще был в каком-то оцепенении, и долгое время я не могла понять, что именно случилось со мною. Были мгновения, когда мне казалось, что я вижу сон, и, помню, мне хотелось, чтобы всё случившееся и впрямь обратилось в сон! Засыпая на ночь, я надеялась, что вдруг как-нибудь проснусь опять в нашей бедной комнате и увижу отца и мать... Но наконец передо мной прояснело мое положение, и я мало-помалу поняла, что осталась одна совершенно и живу у чужих людей. Тогда в первый раз почувствовала я, что я сирота.

Я начала жадно присматриваться ко всему новому, так внезапно меня окружившему. Сначала мне всё казалось странным и чудным, всё меня смущало: и новые лица, и новые обычаи, и комнаты старого княжеского дома -- как теперь вижу, большие, высокие, богатые, но такие угрюмые, мрачные, что, помню, я серьезно боялась пуститься через какую-нибудь длинную-длинную залу, в которой, мне казалось, совсем пропаду. Болезнь моя еще не прошла, и впечатления мои были мрачные, тягостные, совершенно под лад этого торжественно-угрюмого жилища. К тому же какая-то, еще неясная мне самой, тоска всё более и более нарастала в моем маленьком сердце. С недоумением останавливалась я перед какой-нибудь картиной, зеркалом, камином затейливой работы или статуей, которая как будто нарочно спряталась в глубокую нишу, чтоб оттуда лучше подсмотреть за мной и как-нибудь испугать меня, останавливалась и потом вдруг забывала, зачем я остановилась, чего хочу, о чем начала думать, и только когда очнусь, бывало, страх и смятение нападали на меня и крепко билось мое сердце.

Из тех, кто изредка приходили навестить меня, когда я еще лежала больная, кроме старичка доктора, всего более поразило меня лицо одного мужчины, уже довольно пожилого, такого серьезного, но такого доброго, смотревшего на меня с таким глубоким состраданием! Его лицо я полюбила более всех других. Мне очень хотелось заговорить с ним, но я боялась: он был с виду всегда очень уныл, говорил отрывисто, мало, и никогда улыбка не являлась на губах его. Это был сам князь Х-ий, нашедший меня и призревший в своем доме. Когда я стала выздоравливать, посещения его становились реже и реже. Наконец, в последний раз, он принес мне конфетов, какую-то детскую книжку с картинками, поцеловал меня, перекрестил и просил, чтоб я была веселее. Утешая меня, он прибавил, что скоро у меня будет подруга, такая же девочка, как и я, его дочь Катя, которая теперь в Москве. Потом, поговорив что-то с пожилой француженкой, нянькой детей его, и с ухаживавшей за мной девушкой, он указал им на меня, вышел, и с тех пор я ровно три недели не видала его. Князь жил в своем доме чрезвычайно уединенно. Большую половину дома занимала княгиня; она тоже не видалась с князем иногда по целым неделям. Впоследствии я заметила, что даже все домашние мало говорили об нем, как будто его и не было в доме. Все его уважали, и даже, видно было, любили его, а между тем смотрели на него как на какого-то чудного и странного человека. Казалось, и он сам понимал, что он очень странен, как-то непохож на других, и потому старался как можно реже казаться всем на глаза... В свое время мне придется очень много и гораздо подробнее говорить о нем.

В одно утро меня одели в чистое тонкое белье, надели на меня черное шерстяное платье, с белыми плерезами, на которое я посмотрела с каким-то унылым недоумением, причесали мне голову и повели с верхних комнат вниз, в комнаты княгини. Я остановилась как вкопанная, когда меня привели к ней: никогда я еще не видала кругом себя такого богатства и великолепия. Но это впечатление было мгновенное и я побледнела, когда услышала голос княгини, которая велела подвести меня ближе. Я, и одеваясь, думала, что готовлюсь на какое-то мучение, хотя бог знает отчего вселилась в меня подобная мысль. Вообще я вступила в новую жизнь с какою-то странною недоверчивостью ко всему меня окружавшему. Но княгиня была со мной очень приветлива и поцеловала меня. Я взглянула на нее посмелее. Это была та самая прекрасная дама, которую я видела, когда очнулась после своего беспамятства. Но я вся дрожала, когда целовала ее руку, и никак не могла собраться с силами ответить что-нибудь на ее вопросы. Она приказала мне сесть возле себя на низеньком табурете. Кажется, это место уже предназначено было для меня заранее. Видно было, что княгиня и не желала ничего более, как привязаться ко мне всею душою, обласкать меня и вполне заменить мне мать. Но я никак не могла понять, что попала в случай, и ничего не выиграла в ее мнении. Мне дали прекрасную книжку с картинками и приказали рассматривать. Сама княгиня писала к кому-то письмо, изредка оставляла перо и опять со мной заговаривала; но я сбивалась, путалась и ничего не сказала путного. Одним словом, хотя моя история была очень необыкновенная и в ней большую часть играла судьба, разные, положим, даже таинственные пути, и вообще было много интересного, неизъяснимого, даже чего-то фантастического, но я сама выходила, как будто назло всей этой мелодраматической обстановке, самым обыкновенным ребенком, запуганным, как будто забитым и даже глупеньким. Особенно последнее княгине вовсе не нравилось, и я, кажется, довольно скоро ей совсем надоела, в чем виню одну себя, разумеется. Часу в третьем начались визиты. и княгиня стала ко мне вдруг внимательнее и ласковее. На расспросы приезжавших обо мне она отвечала, что это чрезвычайно интересная история, и потом начинала рассказывать по-французски. Во время ее рассказов на меня глядели, качали головами, восклицали. Один молодой человек навел на меня лорнет, один пахучий седой старичок хотел было поцеловать меня, а я бледнела, краснела и сидела потупив глаза, боясь шевельнуться, дрожа всеми членами. Сердце ныло и болело во мне. Я уносилась в прошедшее, на наш чердак, вспоминала отца, наши длинные, молчаливые вечера, матушку, и когда вспоминала о матушке -- в глазах моих накипали слезы, мне сдавливало горло и я так хотела убежать, исчезнуть, остаться одной...

Потом, когда кончились визиты, лицо княгини стало приметно суровее. Она уже смотрела на меня угрюмее, говорила отрывистее, и в особенности меня пугали ее пронзительные черные глаза, иногда целую четверть часа устремленные на меня, и крепко сжатые тонкие губы. Вечером меня отвели наверх. Я заснула в лихорадке, просыпалась ночью, тоскуя и плача от болезненных сновидений; а наутро началась та же история, и меня опять повели к княгине. Наконец ей как будто самой наскучило рассказывать своим гостям мои приключения, а гостям соболезновать обо мне. К тому же я была такой обыкновенный ребенок "без всякой наивности", как, помню, выразилась сама княгиня, говоря глаз на глаз с одной пожилой дамой, которая спросила: "Неужели ей не скучно со мной?" -- и вот, в один вечер, меня увели совсем, с тем чтоб не приводить уж более. Таким образом кончилось мое фаворитство; впрочем, мне позволено было ходить везде и всюду, сколько мне было угодно. Я же не могла сидеть на одном месте от глубокой, болезненной тоски своей и рада-рада была, когда уйду наконец от всех вниз, в большие комнаты. Помню, что мне очень хотелось разговориться с домашними; но я так боялась рассердить их, что предпочитала оставаться одной. Моим любимым препровождением времени было забиться куда-нибудь в угол, где неприметнее. стать за какую-нибудь мебель и там тотчас же начать припоминать и соображать обо всем, что случилось со мною. Но, чудное дело? я как будто забыла окончание того, что со мною случилось у родителей, и всю эту ужасную историю. Передо мной мелькали одни картины, выставлялись факты. Я, правда, всё помнила -- и ночь, и скрипку, и батюшку, помнила, как доставала ему деньги; но осмыслить, выяснить себе все эти происшествия как-то не могла... Только тяжеле мне становилось на сердце, и когда я доходила воспоминанием до той минуты, когда молилась возле мертвой матушки, то мороз вдруг пробегал по моим членам; я дрожала, слегка вскрикивала, и потом так тяжело становилось дышать, так ныла вся грудь моя, так колотилось сердце, что в испуге выбегала я из угла. Впрочем, я неправду сказала, говоря, что меня оставляли одну: за мной неусыпно и усердно присматривали и с точностию исполняли приказания князя, который велел дать мне полную свободу, не стеснять ничем, но ни на минуту не терять меня из виду. Я замечала, что по временам кто-нибудь из домашних и из прислуги заглядывал в ту комнату, в которой я находилась, и опять уходил, не сказав мне ни слова. Меня очень удивляла и отчасти беспокоила такая внимательность. Я не могла понять, для чего это делается. Мне всё казалось, что меня для чего-то берегут и что-нибудь хотят потом со мной сделать. Помню, я всё старалась зайти куда-нибудь подальше, чтоб в случае нужды знать, куда спрятаться. Раз я забрела на парадную лестницу. Она была вся из мрамора, широкая, устланная коврами, уставленная цветами и прекрасными вазами. На каждой площадке безмолвно сидело по два высоких человека, чрезвычайно пестро одетых, в перчатках и в самых белых галстухах. Я посмотрела на них в недоумении и никак не могла взять в толк, зачем они тут сидят, молчат и только смотрят друг на друга, а ничего не делают.

Эти уединенные прогулки нравились мне более и более. К тому же была другая причина, по которой я убегала сверху; Наверху жила старая тетка князя, почти безвыходно и безвыездно. Эта старушка резко отразилась в моем воспоминании. Она была чуть ли не важнейшим лицом в доме. В сношениях с нею все наблюдали какой-то торжественный этикет, и даже сама княгиня, которая смотрела так гордо и самовластно, ровно два раза в неделю, по положенным дням, должна была всходить наверх и делать личный визит своей тетке. Она обыкновенно приходила утром; начинался сухой разговор, зачастую прерываемый торжественным молчанием, в продолжение которого старушка или шептала молитвы, или перебирала четки. Визит кончался не прежде, как того хотела сама тетушка, которая вставала с места, целовала княгиню в губы и тем давала знать, что свидание кончилось. Прежде княгиня должна была каждый день посещать свою родственницу; но впоследствии, по желанию старушки, последовало облегчение, и княгиня только обязана была в остальные пять дней недели каждое утро присылать узнать о ее здоровье. Вообще житье престарелой княжны было почти келейное. Она была девушка и, когда ей минуло тридцать пять лет, заключилась в монастырь, где и выжила лет семнадцать. но не постриглась; потом оставила монастырь и приехала в Москву, чтоб жить с сестрою, вдовой, графиней Л., здоровье которой становилось с каждым годом хуже, и примириться со второй сестрой, тоже княжной Х-ю, с которой с лишком двадцать лет была в ссоре. Но старушки, говорят, ни одного дня не провели в согласии, тысячу раз хотели разъехаться и не могли этого сделать, потому что наконец заметили, как каждая из них необходима двум остальным для предохранения от скуки и от припадков старости. Но, несмотря на непривлекательность их житья-бытья и самую торжественную скуку, господствовавшую в их московском тереме, весь город поставлял долгом не прерывать своих визитов трем затворницам. На них смотрели как на хранительниц всех аристократических заветов и преданий, как на живую летопись коренного боярства. Графиня оставила после себя много прекрасных воспоминаний и была превосходная женщина. Заезжие из Петербурга делали к ним свои первые визиты. Кто принимался в их доме, того принимали везде. Но графиня умерла, и сестры разъехались: старшая, княжна Х-я, осталась в Москве, наследовав свою часть после графини, умершей бездетною, а младшая, монастырка, переселилась к племяннику, князю Х-му, в Петербург. Зато двое детей князя, княжна Катя и Александр, остались гостить в Москве у бабушки, для развлечения и утешения ее в одиночестве. Княгиня, страстно любившая своих детей, не смела слова пикнуть, расставаясь на всё время положенного траура. Я забыла сказать, что траур еще продолжался во всем доме князя, когда я поселилась в нем; но срок истекал в коротком времени.

Старушка княжна одевалась вся в черное, всегда в платье из простой шерстяной материи, и носила накрахмаленные, собранные в мелкие складки белые воротнички, которые придавали ей вид богаделенки. Она не покидала четок, торжественно выезжала к обедне, постилась по всем дням, принимала визиты разных духовных лиц и степенных людей, читала священные книги и вообще вела жизнь самую монашескую. Тишина наверху была страшная; невозможно было скрипнуть дверью: старушка была чутка, как пятнадцатилетняя девушка, и тотчас же посылала исследовать причину стука или даже простого скрипа. Все говорили шепотом, все ходили на цыпочках, и бедная француженка, тоже старушка, принуждена была наконец отказаться от любимой своей обуви -- башмаков с каблуками. Каблуки были изгнаны. Две недели спустя после моего появления старушка княжна прислала обо мне спросить: кто я такая, что я, как попала в дом и проч. Ее немедленно и почтительно удовлетворили. Тогда прислан был второй нарочный, к француженке, с запросом, отчего княжна до сих пор не видала меня? Тотчас же поднялась суматоха: мне начали чесать голову, умывать лицо, руки, которые и без того были очень чисты, учили меня подходить, кланяться, глядеть веселее и приветливее, говорить, -- одним словом, меня всю затормошили. Потом отправилась посланница уже с нашей стороны с предложением: не пожелают ли видеть сиротку? Последовал ответ отрицательный, но назначен был срок на завтра после обедни. Я не спала всю ночь, и рассказывали потом, что я всю ночь бредила, подходила к княжне и в чем-то просила у нее прощения. Наконец последовало мое представление. Я увидела маленькую, худощавую старушку, сидевшую в огромных креслах. Она закивала мне головою и надела очки, чтоб разглядеть меня ближе. Помню, что я ей совсем не понравилась. Замечено было, что я совсем дикая, не умею ни присесть, ни поцеловать руки. Начались расспросы, и я едва отвечала; но когда дошло дело до отца и матушки, я заплакала. Старушке было очень неприятно, что я расчувствовалась; впрочем, она начала утешать меня и велела возложить мои надежды на бога; потом спросила, когда я была последний раз в церкви, и так как я едва поняла ее вопрос, потому что моим воспитанием очень неглижировали, то княжна пришла в ужас. Послали за княгиней. Последовал совет, и положено было отвезти меня в церковь в первое же воскресенье. До тех пор княжна обещала молиться за меня, но приказала меня вывесть, потому что я, по ее словам, оставила в ней очень тягостное впечатление. Ничего мудреного, так и должно было быть. Но уж видно было, что я совсем не понравилась; в тот же день прислали сказать, что я слишком резвлюсь и что меня слышно на весь дом, тогда как я сидела весь день не шелохнувшись: ясно, что старушке так показалось. Однако и назавтра последовало то же замечание. Случись же, что я в это время уронила чашку и разбила ее. Француженка и все девушки пришли в отчаяние, и меня в ту же минуту переселили в самую отдаленную комнату, куда все последовали за мной в припадке глубокого ужаса.
Но я уж не знаю, чем кончилось потом это дело. Вот почему я рада была уходить вниз и бродить одна по большим комнатам, зная, что уж там никого не обеспокою.

Помню, я раз сидела в одной зале внизу. Я закрыла Руками лицо, наклонила голову и так просидела не помню сколько часов. Я всё думала, думала; мой несозревший ум не в силах был разрешить всей тоски моей, и всё тяжелее, тошней становилось у меня в душе. Вдруг надо мной раздался чей-то тихий голос:

-- Что с тобой, моя бедная?

Я подняла голову: это был князь; его лицо выражало глубокое участие и сострадание; но я поглядела на него с таким убитым, с таким несчастным видом, что слеза набежала в больших голубых глазах его.

-- Бедная сиротка! -- проговорил он, погладив меня по голове.

-- Нет, нет, не сиротка! нет! -- проговорила я, и стон вырвался из груди моей, и всё поднялось и взволновалось во мне. Я встала с места, схватила его руку и, целуя обливая слезами, повторяла умоляющим голосом:

-- Нет, нет, не сиротка! нет!

-- Дитя мое, что с тобой, моя милая, бедная Неточка что с тобой?

-- Где моя мама? где моя мама? -- закричала я, громко рыдая, не в силах более скрывать тоску свою и в бессилии упав перед ним на колени, -- где моя мама? голубчик мой, скажи, где моя мама?

-- Прости меня, дитя мое!.. Ах, бедная моя, я напомнил ей... Что я наделал! Поди, пойдем со мной, Неточка, пойдем со мною.

Он схватил меня за руку и быстро повел за собою. Он был потрясен до глубины души. Наконец мы пришли в одну комнату, которой еще я не видала.

Это была образная. Были сумерки. Лампады ярко сверкали своими огнями на золотых ризах и драгоценных каменьях образов. Из-под блестящих окладов тускло выглядывали лики святых. Всё здесь так не походило на другие комнаты, так было таинственно и угрюмо, что была поражена и какой-то испуг овладел моим сердцем. К тому же я была так болезненно настроена! Князь торопливо поставил меня на колени перед образом божией матери и сам стал возле меня...

-- Молись, дитя, помолись; будем оба молиться! -- сказал он тихим, порывистым голосом.

Но молиться я не могла; я была поражена, даже испугана; я вспомнила слова отца в ту последнюю ночь, у тела моей матери, и со мной сделался нервный припадок. Я слегла в постель больная, и в этот вторичный период моей болезни едва не умерла; вот как был этот случай.

В одно утро чье-то знакомое имя раздалось в ушах моих. Я услышала имя С-ца. Кто-то из домашних произнес его возле моей постели. Я вздрогнула; воспоминания нахлынули ко мне, и, припоминая, мечтая и мучась, я пролежала уж не помню сколько часов в настоящем бреду. Проснулась я уже очень поздно; кругом меня было темно; ночник погас, и девушки, которая сидела в моей комнате, не было. Вдруг я услышала звуки отдаленной музыки. Порой звуки затихали совершенно, порой раздавались слышнее и слышнее, как будто приближались. Не помню, какое чувство овладело мною, какое намерение вдруг родилось в моей больной голове. Я встала с постели и, не знаю, где сыскала я сил, наскоро оделась в мой траур и пошла ощупью из комнаты. Ни в другой, ни в третьей комнате я не встретила ни души. Наконец я пробралась в коридор. Звуки становились всё слышнее и слышнее. На средине коридора была лестница вниз; этим путем я всегда сходила в большие комнаты. Лестница была ярко освещена; внизу ходили; я притаилась в углу, чтоб меня не видали, и, только что стало возможно, спустилась вниз, во второй коридор. Музыка гремела из смежной залы; там было шумно, говорливо, как будто собрались тысячи людей. Одна из дверей в залу, прямо из коридора, была завешена огромными двойными портьерами из пунцового бархата. Я подняла первую из них и стала между обоими занавесами. Сердце мое билось так, что я едва могла стоять на ногах. Но через несколько минут, осилив свое волнение, я осмелилась наконец отвернуть немного, с края, второй занавес... Боже мой! эта огромная мрачная зала, в которую я так боялась входить, сверкала теперь тысячью огней. Как будто море света хлынуло на меня, и глаза мои, привыкшие к темноте, были в первое мгновение ослеплены до боли. Ароматический воздух, как горячий ветер, пахнул мне в лицо. Бездна людей ходили взад и вперед; казалось, все с радостными, веселыми лицами. Женщины были в таких богатых, в таких светлых платьях; всюду я встречала сверкающий от удовольствия взгляд. Я стояла как зачарованная. Мне казалось, что я всё это видела когда-то, где-то, во сне... Мне припомнились сумерки, я припомнила наш чердак, высокое окошко, улицу глубоко внизу с сверкающими фонарями, окна противоположного дома с красными гардинами, кареты, столпившиеся у подъезда, топот и храп гордых коней, крики, шум, тени в окнах и слабую, отдаленную музыку... Так вот, вот где был этот рай! --пронеслось в моей голове, -- вот куда я хотела идти с бедным отцом... Стало быть, это была не мечта!.. Да, я видела всё так и прежде в моих мечтах, в сновидениях! Разгоряченная болезнию фантазия вспыхнула в моей голове, и слезы какого-то необъяснимого восторга хлынули из глаз моих. Я искала глазами отца: "Он должен быть здесь, он здесь", -- думала я, и сердце мое билось от ожидания... дух во мне занимался. Но музыка умолкла, раздался гул, и по всей зале пронесся какой-то шепот. Я жадно всматривалась в мелькавшие передо мной лица, старалась узнать кого-то. Вдруг какое-то необыкновенное волнение обнаружилось в зале. Я увидела на возвышении высокого худощавого старика. Его бледное лицо улыбалось, он угловато сгибался и кланялся на все стороны; в руках его была скрипка. Наступило глубокое молчание, как будто все эти люди затаили дух. Все лица были устремлены на старика,. всё ожидало. Он взял скрипку и дотронулся смычком до струн. Началась музыка, и я чувствовала, как что-то вдруг сдавило мое сердце. В неистощимой тоске, затаив дыхание, я вслушивалась в эти звуки: что-то знакомое раздавалось в ушах моих, как будто я где-то слышала это; какое-то предчувствие жило в этих звуках, предчувствие чего-то ужасного, страшного, что разрешалось и в моем сердце. Наконец, скрипка зазвенела сильнее; быстрее и пронзительнее раздавались звуки. Вот послышался как будто чей-то отчаянный вопль, жалобный плач, как будто чья-то мольба вотще раздалась во всей этой толпе и заныла, замолкла в отчаянии. Всё знакомее и знакомее сказывалось что-то моему сердцу. Но сердце отказывалось верить. Я стиснула зубы, чтоб не застонать от боли, я уцепилась за занавесы, чтоб не упасть... Порой я закрывала глаза и вдруг открывала их, ожидая, что это сон, что я проснусь в какую-то страшную, мне знакомую минуту, и мне снилась та последняя ночь, я слышала те же звуки. Открыв глаза, я хотела увериться, жадно смотрела в толпу, -- нет, это были другие люди, другие лица... Мне показалось, что все, как и я, ожидали чего-то, все, как и я, мучились глубокой тоской; казалось, что они все хотели крикнуть этим страшным стонам и воплям, чтоб они замолчали, не терзали их душ, но вопли и стоны лились всё тоскливее, жалобнее, продолжительнее. Вдруг раздался последний, страшный, долгий крик, и всё во мне потряслось... Сомненья нет! это тот самый, тот крик! Я узнала его, я уже слышала его, он, так же как и тогда, в ту ночь. пронзил мне душу. "Отец! отец! -- пронеслось, как молния, в голове моей. -- Он здесь, это он, он зовет меня, это его скрипка!" Как будто стон вырвался из всей этой толпы, и страшные рукоплескания потрясли залу. Отчаянный, пронзительный плач вырвался из груди моей. Я не вытерпела более, откинула занавес и бросилась в залу.

-- Папа, папа! это ты! где ты? -- закричала я, почти не помня себя.

Не знаю, как добежала я до высокого старика: мне давали дорогу, расступались передо мной. Я бросилась к нему с мучительным криком; я думала, что обнимаю отца... Вдруг увидела, что меня схватывают чьи-то длинные, костлявые руки и подымают на воздух. Чьи-то черные глаза устремились на меня и, казалось, хотели сжечь меня своим огнем. Я смотрела на старика: "Нет! это был не отец; это его убийца!" -- мелькнуло в уме моем. Какое-то исступление овладело мной, и вдруг мне показалось, что надо мной раздался его хохот, что этот хохот отдался в зале дружным, всеобщим криком; я лишилась чувств.

V

Это был второй и последний период моей болезни.

Вновь открыв глаза, я увидела склонившееся надо мною лицо ребенка, девочки одних лет со мною, и первым движением моим было протянуть к ней руки. С первого взгляда на нее, -- каким-то счастьем, будто сладким предчувствием наполнилась вся душа моя. Представьте себе идеально прелестное личико, поражающую, сверкающую красоту, одну из таких, перед которыми вдруг останавливаешься как пронзенный, в сладостном смущении, вздрогнув от восторга, и которой благодарен за то, что она есть, за то, что на нее упал ваш взгляд, за то, что она прошла возле вас. Это была дочь князя, Катя, которая только что воротилась из Москвы. Она улыбнулась моему движению, и слабые нервы мои заныли от сладостного восторга.
Княжна позвала отца, который был в двух шагах и говорил с доктором.

-- Ну, слава богу! слава богу, -- сказал князь, взяв меня за руку, и лицо его засияло неподдельным чувством. -- Рад, рад, очень рад, -- продолжал он скороговоркой, по всегдашней привычке. -- А вот, Катя, моя девочка: познакомьтесь, -- вот тебе и подруга. Выздоравливай скорее, Неточка. Злая этакая, как она меня напугала!..

Выздоровление мое пошло очень скоро. Через несколько дней я уже ходила. Каждое утро Катя подходила к моей постели, всегда с улыбкой, со смехом, который не сходил с ее губ. Ее появления ждала я как счастья; мне так хотелось поцеловать ее! Но шаловливая девочка приходила едва на несколько минут; посидеть смирно она не могла. Вечно двигаться, бегать, скакать, шуметь и греметь на весь дом было в ней непременной потребностью. И потому она же с первого раза объявила мне, что ей ужасно скучно сидеть у меня и что потому она будет приходить очень редко, да и то затем, что ей жалко меня, -- так уж нечего делать, нельзя не прийти; а что вот когда я выздоровею, так у нас пойдет лучше. И каждое утро первым словом ее было:

-- Ну, выздоровела?

И так как я всё еще была худа и бледна и улыбка как-то боязливо проглядывала на моем грустном лице, то княжна тотчас же хмурила брови, качала головой и в досаде топала ножкой.

-- А ведь я ж тебе сказала вчера, чтоб ты была лучше! Что? тебе, верно, есть не дают?

-- Да, мало, -- отвечала я робко, потому что уже робела перед ней. Мне из всех сил хотелось ей как можно понравиться, а потому я боялась за каждое свое слово, за каждое движение. Появление ее всегда более и более приводило меня в восторг. Я не спускала с нее глаз, и когда она уйдет, бывало, я всё еще смотрю как зачарованная в ту сторону, где она стояла. Она мне стала сниться во сне. А наяву, когда ее не было, я сочиняла целые разговоры с ней, была ее другом, шалила, проказила, плакала вместе с ней, когда нас журили за что-нибудь, -- одним словом, мечтала об ней, как влюбленная. Мне ужасно хотелось выздороветь и поскорей пополнеть, как она мне советовала.

Когда, бывало, Катя вбежит ко мне утром и с первого слова крикнет: "Не выздоровела? опять такая же худая!", -- то я трусила, как виноватая. Но ничего не могло быть серьезнее удивления Кати, что я не могу поправиться в одни сутки; так что она, наконец, начинала и в самом деле сердиться.

-- Ну, так хочешь, я тебе сегодня пирог принесу? -- сказала она мне однажды. -- Кушай, от этого скоро растолстеешь.

-- Принеси, -- отвечала я в восторге, что увижу ее еще раз.

Осведомившись о моем здоровье, княжна садилась обыкновенно против меня на стул и начинала рассматривать меня своими черными глазами. И сначала, как знакомилась со мной, она поминутно так осматривала меня с головы до ног с самым наивным удивлением. Но наш разговор не клеился. Я робела перед Катей и перед ее крутыми выходками, тогда как умирала от желания говорить с ней.

-- Что ж ты молчишь? -- начала Катя после некоторого молчания.

-- Что делает папа? -- спросила я, обрадовавшись, что есть фраза, с которой можно начинать разговор каждый раз.

-- Ничего. Папе хорошо. Я сегодня выпила две чашки чаю, а не одну. А ты сколько?

-- Одну.

Опять молчание.

-- Сегодня Фальстаф меня хотел укусить.

-- Это собака?

-- Да, собака. Ты разве не видала?

-- Нет, видела.

-- А почему ж ты спросила?

И так как я не знала, что отвечать, то княжна опять посмотрела на меня с удивлением.

-- Что? тебе весело, когда я с тобой говорю?

-- Да, очень весело; приходи чаще.

-- Мне так и сказали, что тебе будет весело, когда я буду к тебе приходить, да ты вставай скорее; уж я тебе сегодня принесу пирог... Да что ты всё молчишь?

-- Так.

-- Ты всё думаешь, верно?

-- Да, много думаю.

-- А мне говорят, что я много говорю и мало думаю. Разве говорить худо?

-- Нет. Я рада, когда ты говоришь.

-- Гм, спрошу у мадам Леотар, она всё знает. А о чем ты думаешь?

-- Я о тебе думаю, -- отвечала я помолчав.

-- Это тебе весело?

-- Да.

-- Стало быть, ты меня любишь?

-- Да.

-- А я тебя еще не люблю. Ты такая худая! Вот я тебе пирог принесу. Ну, прощай!

И княжна, поцеловав меня почти на лету, исчезла из комнаты.

Но после обеда действительно явился пирог. Она вбежала как исступленная, хохоча от радости, что принес таки мне кушанье, которое мне запрещали.

-- Ешь больше, ешь хорошенько, это мой пирог, я сама не ела. Ну, прощай! -- И только я ее и видела.

Другой раз она вдруг влетела ко мне, тоже не в урочный час, после обеда; черные локоны ее были словно вихрем разметаны, щечки горели как пурпур, глаза сверкали; значит, что она уже бегала и прыгала час или два.

-- Ты умеешь в воланы играть? -- закричала она запыхавшись, скороговоркой, торопясь куда-то.

-- Нет, -- отвечала я, ужасно жалея, что не могу сказать: да!

-- Экая! Ну, выздоровеешь, выучу. Я только за тем. Я теперь играю с мадам Леотар. Прощай; меня ждут.

Наконец я совсем встала с постели, хотя всё еще была слаба и бессильна. Первая идея моя была уж не разлучаться более с Катей. Что-то неудержимо влекло меня к ней. Я едва могла на нее насмотреться, и это удивило Катю. Влечение к ней было так сильно, я шла вперед в новом чувстве моем так горячо, что она не могла этого не заметить, и сначала ей показалось это неслыханной странностью. Помню, что раз, во время какой-то игры, я не выдержала, бросилась ей на шею и начала ее целовать. Она высвободилась из моих объятий, схватила меня за руки и, нахмурив брови, как будто я чем ее обидела, спросила меня:

-- Что ты? зачем ты меня целуешь?

Я смутилась, как виноватая, вздрогнула от ее быстрого вопроса и не отвечала ни слова, княжна вскинула плечиками, в знак неразрешенного недоуменья (жест, обратившийся у ней в привычку), пресерьезно сжала свои пухленькие губки, бросила игру и уселась в угол на диване, откуда рассматривала меня очень долго и о чем-то про себя раздумывала, как будто разрешая новый вопрос, внезапно возникший в уме ее. Это тоже была ее привычка во всех затруднительных случаях. В свою очередь и я очень долго не могла привыкнуть к этим резким, крутым проявлениям ее характера.
Сначала я обвиняла себя и подумала, что во мне действительно очень много странного. Но хотя это было и верно, а все-таки я мучилась недоумением: отчего я не могу с первого раза подружиться к Катей и понравиться ей раз навсегда. Неудачи мои оскорбляли меня до боли, и я готова была плакать от каждого скорого слова Кати, от каждого недоверчивого взгляда ее. Но горе мое усиливалось не по дням, а по часам, потому что с Катей всякое дело шло очень быстро. Через несколько дней я заметила, что она совсем невзлюбила меня и даже начинала чувствовать ко мне отвращение. Всё в этой девочке делалось скоро, резко, -- иной бы сказал -- грубо, если б в этих быстрых как молния движениях характера прямого, наивно-откровенного не было истинной, благородной грации. Началось тем, что она почувствовала ко мне сначала сомнение, а лотом даже презрение, кажется, сначала за то, что я решительно не умела играть ни в какую игру. Княжна любила резвиться, бегать, была сильна, жива, ловка: я -- совершенно напротив. Я была слаба еще от болезни, тиха, задумчива; игра не веселила меня; одним словом, во мне решительно недоставало способностей понравиться Кате. Кроме того, я не могла вынести, когда мною чем-нибудь недовольны: тотчас же становилась грустна, упадала духом, так что уж и сил недоставало загладить свою ошибку и переделать в свою пользу невыгодное обо мне впечатление, -- одним словом, погибала вполне. Этого Катя никак не могла понять. Сначала она даже пугалась меня, рассматривала меня с удивлением, по своему обыкновению, после того как, бывало, целый час бьется со мной, показывая, как играют в воланы, и не добьется толку. А так как я тотчас же становилась грустна, так что слезы готовы были хлынуть из глаз моих, то она, подумав надо мной раза три и не добившись толку ни от меня, ни от размышлений своих, бросала меня наконец совершенно и начинала играть одна, уж более не приглашая меня, даже не говоря со мной в целые дни ни слова. Это меня так поражало, что я едва выносила ее пренебрежение. Новое одиночество стало для меня чуть ли не тяжеле прежнего, и я опять начала грустить, задумываться, и опять черные мысли облегли мое сердце.

Мадам Леотар, надзиравшая за нами, заметила наконец эту перемену в наших сношениях. И так как прежде всего я бросилась ей на глаза и мое вынужденное одиночество поразило ее, то она и обратилась прямо к княжне, журя ее за то, что она не умеет обходиться со мною. Княжна нахмурила бровки, вскинула плечиками и объявила, что ей со мной нечего делать, что я не умею играть, что я о чем-то всё думаю и что лучше она подождет брата Сашу, который приедет из Москвы, и тогда им обоим будет гораздо веселее.
Но мадам Леотар не удовольствовалась таким ответом и заметила ей, что она меня оставляет одну, тогда как я еще больна, что я не могу быть такой же веселой и резвой, как Катя, что это, впрочем, и лучше, потому что Катя слишком резва, что она то-то сделала, это-то сделала, что третьего дня ее чуть было бульдог не заел, -- одним словом, мадам Леотар побранила ее не жалея; кончила же тем, что послала ее ко мне с приказанием помириться немедленно.

Катя слушала мадам Леотар с большим вниманием, как будто действительно поняла что-то новое и справедливое в резонах ее. Бросив обруч, который она гоняла по зале, она подошла ко мне и, серьезно посмотрев на меня, спросила с удивлением:

-- Вы разве хотите играть?

-- Нет, -- отвечала я, испугавшись за себя и за Катю, когда ее бранила мадам Леотар.

-- Чего ж вы хотите?

-- Я посижу; мне тяжело бегать; а только вы не сердитесь на меня, Катя, потому что я вас очень люблю.

-- Ну, так я и буду играть одна, -- тихо и с расстановкой отвечала Катя, как бы с удивлением замечая, что, выходит, она не виновата. -- Ну, прощайте, я на вас не буду сердиться.

-- Прощайте, -- отвечала я, привстав и подавая ей руку.

-- Может быть, вы хотите поцеловаться? -- спросила она, немного подумав, вероятно припомнив нашу недавнюю сцену и желая сделать мне как можно более приятного, чтоб поскорее и согласно кончить со мною.

-- Как вы хотите, -- отвечала я с робкой надеждой.

Она подошла ко мне и пресерьезно, не улыбнувшись, поцеловала меня. Таким образом кончив всё, что от нее требовали, даже сделав больше, чем было нужно, чтоб доставить полное удовольствие бедной девочке, к которой ее посылали, она побежала от меня довольная и веселая, и скоро по всем комнатам снова раздавался ее смех и крик, до тех пор пока, утомленная, едва переводя дух, бросилась она на диван отдыхать и собираться с свежими силами. Во весь вечер посматривала она на меня подозрительно: вероятно, я казалась ей очень чудной и странной. Видно было, что ей хотелось о чем-то заговорить со мной, разъяснить себе какое-то недоуменье, возникшее насчет меня; но в этот раз, я не знаю почему, она удержалась. Обыкновенно по утрам начинались уроки Кати. Мадам Леотар учила ее французскому языку. Всё ученье состояло в повторении грамматики и в чтении Лафонтена. Ее не учили слишком многому, потому что едва добились от нее согласия просидеть в день за книгой два часа времени. На этот уговор она наконец согласилась по просьбе отца, по приказанью матери и исполняла его очень совестливо, потому что сама дала слово. У ней были редкие способности; она понимала быстро и скоро. Но и тут в ней были маленькие странности: если она не понимала чего, то тотчас же начинала думать об этом сама и терпеть не могла идти за объяснениями, -- она как-то стыдилась этого. Рассказывали, что она по целым дням иногда билась над каким-нибудь вопросом, который не могла решить, сердилась, что не могла одолеть его сама, без чужой помощи, и только в последних случаях, уже совсем выбившись из сил, приходила к мадам Леотар с просьбою помочь ей разрешить вопрос, который ей не давался. То же было в каждом ее поступке. Она уж много думала, хотя это вовсе не казалось так с первого взгляда. Но вместе с тем она была не по летам наивна: иной раз ей случалось спросить какую-нибудь совершенную глупость; другой раз в ее ответах являлись самая дальновидная тонкость и хитрость.
Так как я тоже могла наконец чем-нибудь заниматься, то мадам Леотар, проэкзаменовав меня в моих познаниях и найдя, что я читаю очень хорошо, пишу очень худо, признала за немедленную и крайнюю необходимость учить меня по-французски.

Я не возражала, и мы в одно утро засели, вместе с Катей, за учебный стол. Случись же, что в этот раз Катя, как нарочно, была чрезвычайно тупа и до крайности рассеянна, так что мадам Леотар не узнавала ее. Я же, почти в один сеанс, знала уже всю французскую азбуку, как можно желая угодить мадам Леотар своим прилежанием. К концу урока мадам Леотар совсем рассердилась на Катю.

-- Смотрите на нее, -- сказала она, указывая на меня, -- больной ребенок, учится в первый раз и вдесятеро больше вас сделала. Вам это не стыдно?

-- Она знает больше меня?-спросила в изумлении Катя. -- Да она еще азбуку учит!

-- Вы во сколько времени азбуку выучили?

-- В три урока.

-- А она в один. Стало быть, она втрое скорее вас понимает и мигом вас перегонит. Так ли?

Катя подумала немного и вдруг покраснела как полымя, уверясь, что замечание мадам Леотар справедливо. Покраснеть, сгореть от стыда -- было ее первым движением почти при каждой неудаче, в досаде ли, от гордости ли, когда ее уличали за шалости, -- одним словом, почти во всех случаях. В этот раз почти слезы выступили на глазах ее, но она смолчала и только так посмотрела на меня, как будто желала сжечь меня взглядом. Я тотчас догадалась, в чем дело. Бедняжка была горда и самолюбива до крайности. Когда мы пошли от мадам Леотар, я было заговорила, чтоб рассеять поскорей ее досаду и показать, что я вовсе не виновата в словах француженки, но Катя промолчала, как будто не слыхала меня.

Через час она вошла в ту комнату, где я сидела за книгой, всё раздумывая о Кате, пораженная и испуганная тем, что она опять не хочет со мной говорить. Она посмотрела на меня исподлобья, уселась, по обыкновению на диване и полчаса не спускала с меня глаз. Наконец я не выдержала и взглянула на нее вопросительно.

-- Вы умеете танцевать? -- спросила Катя.

-- Нет, не умею.

-- А я умею.

Молчание.

-- А на фортепьяно играете?

-- Тоже нет.

-- А я играю. Этому очень трудно выучиться.

Я смолчала,

-- Мадам Леотар говорит, что вы умнее меня.

-- Мадам Леотар на вас рассердилась, -- отвечала я.

-- А разве папа будет тоже сердиться?

-- Не знаю, -- отвечала я.

Опять молчание; княжна в нетерпении била по полу своей маленькой ножкой.

-- Так вы надо мной будете смеяться, оттого что лучше меня понимаете? -- спросила она наконец, не выдержав более своей досады.

-- Ох, нет, нет! -- закричала я и вскочила с места, чтоб броситься к ней и обнять ее.

-- И вам не стыдно так думать и спрашивать об этом, княжна? -- раздался вдруг голос мадам Леотар, которая уже пять минут наблюдала за нами и слышала наш говор. -- Стыдитесь! вы стали завидовать бедному ребенку и хвалиться перед ней, что умеете танцевать и играть на фортепьяно. Стыдно; я всё расскажу князю.

Щеки княжны загорелись как зарево.

-- Это дурное чувство. Вы ее обидели своими вопросами. Родители ее были бедные люди и не могли ей нанять учителей; она сама училась, потому что у ней хорошее, доброе сердце. Вы бы должны были любить ее, а вы хотите с ней ссориться. Стыдитесь, стыдитесь! Ведь она -- сиротка. У ней нет никого. Еще бы вы похвалились перед ней, что вы княжна, а она нет. Я вас оставляю одну. Подумайте о том, что я вам говорила, исправьтесь.

Княжна думала ровно два дня! Два дня не было слышно ее смеха и крика. Проснувшись ночью, я подслушала, что она даже во сне продолжает рассуждать с мадам Леотар. Она даже похудела немного в эти два дня, и румянец не так живо играл на ее светленьком личике. Наконец, на третий день, мы обе сошлись внизу, в больших комнатах. Княжна шла от матери, но, увидев меня, остановилась и села недалеко, напротив. Я со страхом ожидала, что будет, дрожала всеми членами.

-- Неточка, за что меня бранили за вас? -- спросила она наконец.

-- Это не за меня, Катенька, -- отвечала я, спеша оправдаться.

-- А мадам Леотар говорит, что я вас обидела.

-- Нет, Катенька, нет, вы меня не обидели.

Княжна вскинула плечиками в знак недоуменья.

-- Отчего ж вы всё плачете? -- спросила она после некоторого молчания.

-- Я не буду плакать, если вы хотите, -- отвечала я сквозь слезы.

Она опять пожала плечами.

-- Вы и прежде всё плакали?

Я не отвечала.

-- Зачем вы у нас живете? -- спросила вдруг княжна помолчав.

Я посмотрела на нее в изумлении, и как будто что-то кольнуло меня в сердце.

-- Оттого, что я сиротка, -- ответила я наконец, собравшись с духом.

-- У вас были папа и мама?

-- Были.

-- Что они, вас не любили?

-- Нет... любили, -- отвечала я через силу.

-- Они были бедные?

-- Да.

-- Очень бедные?

-- Да.

-- Они вас ничему не учили?

-- Читать учили.

-- У вас были игрушки?

-- Нет.

-- Пирожное было?

-- Нет.

-- У вас было сколько комнат?

-- Одна.

-- Одна комната?

-- Одна.

-- А слуги были?

-- Нет, не было слуг.

-- А кто ж вам служил?

-- Я сама покупать ходила.

Вопросы княжны всё больше и больше растравляли мне сердце. И воспоминания, и мое одиночество, и удивление княжны -- всё это поражало, обижало мое сердце, которое обливалось кровью. Я вся дрожала от волнения и задыхалась от слез.

-- Вы, стало быть, рады, что у нас живете?

Я молчала.

-- У вас было платье хорошее?

-- Нет.

-- Дурное?

-- Да.

-- Я видела ваше платье, мне его показывали.

-- Зачем же вы меня спрашиваете? -- сказала я, вся задрожав от какого-то нового, неведомого для меня смущения и подымаясь с места. -- Зачем же вы меня спрашиваете? -- продолжала я, покраснев от негодования. -- Зачем вы надо мной смеетесь?

Княжна вспыхнула и тоже встала с места, но мигом преодолела свое волнение.

-- Нет... я не смеюсь, -- отвечала она. -- Я только хотела знать, правда ли, что папа и мама у вас были бедны?

-- Зачем вы спрашиваете меня про папу и маму? -- сказала я, заплакав от душевной боли. -- Зачем вы так про них спрашиваете? Что они вам сделали, Катя?

Катя стояла в смущении и не знала, что отвечать. В эту минуту вошел князь.

-- Что с тобой? Неточка? -- спросил он, взглянув на меня и увидев мои слезы, -- что с тобой? -- продолжал он, взглянув на Катю, которая была красна как огонь, -- о чем вы говорили? За что вы поссорились? Неточка, за что вы поссорились?

Но я не могла отвечать. Я схватила руку князя и со слезами целовала ее.

-- Катя, не лги. Что здесь было?

Катя лгать не умела.

-- Я сказала, что видела, какое у нее было дурное платье, когда еще она жила с папой и мамой.

-- Кто тебе показывал? Кто смел показать?

-- Я сама видела, -- отвечала Катя решительно.

-- Ну, хорошо! Ты не скажешь на других, я тебя знаю. Что ж дальше?

-- А она заплакала и сказала: зачем я смеюсь над папой и над мамой.

-- Стало быть, ты смеялась над ними?

Хоть Катя и не смеялась, но, знать, в ней было такое намерение, когда я с первого разу так поняла. Она не отвечала ни слова: значит, тоже соглашалась в проступке.

-- Сейчас же подойди к ней и проси у нее прощения, -- сказал князь, указав на меня.

Княжна стояла бледная как платок и не двигаясь с места.

-- Ну! -- сказал князь.

-- Я не хочу, -- проговорила наконец Катя вполголоса и с самым решительным видом.

-- Катя!

-- Нет, не хочу, не хочу! -- закричала она вдруг, засверкав глазками и затопав ногами. -- Не хочу, папа, прощения просить. Я не люблю ее. Я не буду с нею вместе жить... Я не виновата, что она целый день плачет. Не хочу, не хочу!

-- Пойдем со мной, -- сказал князь, схватил ее за руку и повел к себе в кабинет. -- Неточка, ступай наверх.

Я хотела броситься к князю, хотела просить за Катю, но князь строго повторил свое приказание, и я пошла наверх, похолодев от испуга как мертвая. Придя в нашу комнату, я упала на диван и закрыла руками голову. Я считала минуты, ждала Катю с нетерпением, хотела броситься к ногам ее. Наконец она воротилась, не сказав мне ни слова, прошла мимо меня и села в угол. Глаза ее были красны, Щеки опухли от слез. Вся решимость моя исчезла. Я смотрела на нее в страхе и от страха не могла двинуть места.

Я всеми силами обвиняла себя, всеми силами старалась доказать себе, что я во всем виновата. Тысячу раз хотела я подойти к Кате и тысячу раз останавливалась, не зная, как она меня примет. Так прошел день, другой. К вечеру другого дня Катя сделалась веселей и погнала было свой обруч по комнатам, но скоро бросила свою забаву и села одна в угол. Перед тем как ложиться спать, она вдруг оборотилась было ко мне, даже сделала ко мне два шага, и губки ее раскрылись сказать мне что-то такое, но она остановилась, воротилась и легла в постель. За тем днем прошел еще день, и удивленная мадам Леотар начала наконец допрашивать Катю: что с ней сделалось? не больна ли она, что вдруг затихла? Катя отвечала что-то, взялась было за волан, но только что отворотилась мадам Леотар, -- покраснела и заплакала. Она выбежала из комнаты, чтоб я не видала ее. И наконец всё разрешилось: ровно через три дня после нашей ссоры она вдруг после обеда вошла в мою комнату и робко приблизилась ко мне.

-- Папа приказал, чтоб я у вас прощенья просила, -- проговорила она, -- вы меня простите?

Я быстро схватила Катю за обе руки и, задыхаясь от волнения, сказала:

-- Да! да!

-- Папа приказал поцеловаться с вами, -- вы меня поцелуете?

В ответ я начала целовать ее руки, обливая их слезами. Взглянув на Катю, я увидала в ней какое-то необыкновенное движение. Губки ее слегка потрогивались, подбородок вздрагивал, глазки повлажнели, но она мигом преодолела свое волнение, и улыбка на миг проглянула на губах ее.

-- Пойду скажу папе, что я вас поцеловала и просила прощения, -- сказал она потихоньку, как бы размышляя сама с собою. -- Я уже его три дня не видала; он не велел и входить к себе без того, -- прибавила она помолчав.

И, проговорив это, она робко и задумчиво сошла вниз, как будто еще не уверилась: каков будет прием отца.

Но через час наверху раздался крик, шум, смех, лай Фальстафа, что-то опрокинулось и разбилось, несколько книг полетело на пол, обруч загудел и запрыгал по всем комнатам, -- одним словом, я узнала, что Катя помирилась с отцом, и сердце мое задрожало от радости.

Но ко мне она не подходила и видимо избегала разговоров со мною. Взамен того я имела честь в высшей степени возбудить ее любопытство. Садилась она напротив меня, чтоб удобнее меня рассмотреть, всё чаще и чаще. Наблюдения ее надо мной делались наивнее; одним словом, избалованная, самовластная девочка, которую все баловали и лелеяли в доме, как сокровище, не могла понять, каким образом я уже несколько раз встречалась на ее пути, когда она вовсе не хотела встречать меня. Но это было прекрасное, доброе маленькое сердце, которое всегда умело сыскать себе добрую дорогу уже одним инстинктом. Всего более влияния имел на нее отец, которого она обожала. Мать безумно любила ее, но была с нею ужасно строга, и у ней переняла Катя упрямство, гордость и твердость характера, но переносила на себе все прихоти матери, доходившие даже до нравственной тирании. Княгиня как-то странно понимала, что такое воспитание, и воспитание Кати было странным контрастом беспутного баловства и неумолимой строгости. Что вчера позволялось, то вдруг, без всякой причины, запрещалось сегодня, и чувство справедливости оскорблялось в ребенке... Но впереди еще эта история. Замечу только, что ребенок уже умел определить свои отношения к матери и отцу. С последним она была как есть, вся наружу, без утайки, открыта. С матерью, совершенно напротив, -- замкнута, недоверчива и беспрекословно послушна. Но послушание ее было не по искренности и убеждению, а по необходимой системе. Я объяснюсь впоследствии. Впрочем, к особенной чести моей Кати скажу, что она поняла наконец свою мать, и когда подчинилась ей, то уже вполне осмыслив всю безграничность любви ее, доходившей иногда до болезненного исступления, -- и княжна великодушно ввела в свой расчет последнее обстоятельство. Увы! этот расчет мало помог потом ее горячей головке!

Но я почти не понимала, что со мной делается. Всё во мне волновалось от какого-то нового, необъяснимого ощущения, и я не преувеличу, если скажу, что страдала, терзалась от этого нового чувства. Короче -- и пусть простят мне мое слово -- я была влюблена в мою Катю. Да, это была любовь, настоящая любовь, любовь со слезами и радостями, любовь страстная. Что влекло меня к ней? отчего родилась такая любовь? Она началась с первого взгляда на нее, когда все чувства мои были сладко поражены видом прелестного как ангел ребенка. Всё в ней было прекрасно; ни один из пороков ее не родился вместе с нею, -- все были привиты и все находились в состоянии борьбы. Всюду видно было прекрасное начало, принявшее на время ложную форму; но всё в ней, начиная с этой борьбы, сияло отрадною надеждой, всё предвещало прекрасное будущее. Все любовались ею, все любили ее, не я одна. Когда, бывало, нас выводили часа в три гулять, все прохожие останавливались как пораженные, едва только взглядывали на нее, и нередко крик изумления раздавался вслед счастливому ребенку. Она родилась на счастие, она должна была родиться для счастия -- вот было первое впечатление при встрече с нею. Может быть, во мне первый раз поражено было эстетическое чувство, чувство изящного, первый раз сказалось оно, пробужденное красотой, и -- вот вся причина зарождения любви моей.

Главным пороком княжны или, лучше сказать, главным началом ее характера, которое неудержимо старалось воплотиться в свою натуральную форму и, естественно, находилось в состоянии уклоненном, в состоянии борьбы, -- была гордость. Эта гордость доходила до наивных мелочей и впадала в самолюбие до того, что, например, противоречие, каково бы оно ни было, не обижало, не сердило ее, но только удивляло. Она не могла постигнуть, как может быть что-нибудь иначе, нежели как бы она захотела. Но чувство справедливости всегда брало верх в ее сердце. Если убеждалась она, что она несправедлива, то тотчас же подчинялась приговору безропотно и неколебимо. И если до сих пор в отношениях со мною изменяла она себе, то я объясняю всё это непостижимой антипатией ко мне, помутившей на время стройность и гармонию всего ее существа; так и должно было быть: она слишком страстно шла в своих увлечениях, и всегда только пример, опыт выводил ее на истинный путь. Результаты всех ее начинаний были прекрасны и истинны, но покупались беспрерывными уклонениями и заблуждениями.

Катя очень скоро удовлетворила свои наблюдения надо мною и наконец решилась оставить меня в покое. Она сделала так, как будто меня и не было в доме; мне -- ни слова лишнего, даже почти необходимого; я устранена от игр и устранена не насильно, но так ловко, как будто бы я сама на то согласилась. Уроки шли своим чередом, и если меня ставили ей в пример за понятливость и тихость характера, то я уже не имела чести оскорблять ее самолюбия, которое было чрезвычайно щекотливо, до того, что его мог оскорбить даже бульдог наш, сэр Джон Фальстаф. Фальстаф был хладнокровен и флегматик, но зол как тигр, когда его раздражали, зол даже до отрицания власти хозяина. Еще черта: он решительно никого не любил; но самым сильным, натуральным врагом его была, бесспорно, старушка княжна... Но эта история еще впереди. Самолюбивая Катя всеми средствами старалась победить нелюбезность Фальстафа; ей было неприятно, что есть хоть одно животное в доме, единственное, которое не признает ее авторитета, ее силы, не склоняется переднею, не любит ее. И вот княжна порешила атаковать Фальстафа сама. Ей хотелось над всеми повелевать и властвовать; как же мог Фальстаф избежать своей участи? Но непреклонный бульдог не сдавался.

Раз, после обеда, когда мы обе сидели внизу, в большой зале, бульдог расположился среди комнаты и лениво наслаждался своим послеобеденным кейфом. В эту самую минуту княжне вздумалось завоевать его в свою власть. И вот она бросила свою игру и на цыпочках, лаская и приголубливая Фальстафа самыми нежными именами, приветливо маня его рукой, начала осторожно приближаться к нему. Но Фальстаф еще издали оскалил свои страшные зубы; княжна остановилась. Всё намерение ее состояло в том, чтоб, подойдя к Фальстафу, погладить его, чего он решительно не позволял никому, кроме княгини, у которой был фаворитом, и заставить его идти за собой: подвиг трудный, сопряженный с серьезной опасностью, потому что Фальстаф никак не затруднился бы отгрызть у ней руку или растерзать ее, если б нашел это нужным. Он был силен как медведь, и я с беспокойством, со страхом следила издали за проделками Кати. Но ее нелегко было переубедить с первого раза, и даже зубы Фальстафа, которые он пренеучтиво показывал, были решительно недостаточным к тому средством. Убедясь, что подойти нельзя с первого раза, княжна в недоумении обошла кругом своего неприятеля. Фальстаф не двинулся с места. Катя сделала второй круг. значительно уменьшив его поперечник, потом третий, но когда дошла до того места, которое казалось Фальстафу заветной чертой, он снова оскалил зубы. Княжна топнула ножкой, отошла в досаде и раздумье и уселась на диван.

Минут через десять она выдумала новое обольщение, тотчас же вышла и воротилась с запасом кренделей, пирожков, -- одним словом, переменила оружие. Но Фальстаф был хладнокровен, потому, вероятно, что был слишком сыт. Он даже и не взглянул на кусок кренделя, который ему бросили; когда же княжна снова очутилась у заветной черты, которую Фальстаф считал своей границей, последовала оппозиция, в этот раз позначительнее первой. Фальстаф поднял голову, оскалил зубы, слегка заворчал и сделал легкое движение, как будто собирался рвануться с места. Княжна покраснела от гнева, бросила пирожки и снова уселась на место.

Она сидела вся в решительном волнении. Ее ножка била ковер, щечки краснели как зарево, а в глазах даже выступили слезы досады. Случись же, что она взглянула на меня, -- вся кровь бросилась ей в голову. Она решительно но вскочила с места и самою твердою поступью пошла прямо к страшной собаке.

Может быть, в этот раз изумление подействовало на Фальстафа слишком сильно. Он пустил врага за черту и только уже в двух шагах приветствовал безрассудную Катю самым зловещим рычанием. Катя остановилась было на минуту, но только на минуту, и решительно ступила вперед. Я обомлела от испуга. Княжна была воодушевлена, как я еще никогда ее не видала; глаза ее блистали победой, торжеством. С нее можно было рисовать чудную картинку. Она смело вынесла грозный взгляд взбешенного бульдога и не дрогнула перед его страшною пастью; он привстал. Из мохнатой груди его раздалось ужасное рыкание; еще минута, и он бы растерзал ее. Но княжна гордо положила на него свою маленькую ручку и три раза с торжеством погладила его по спине. Мгновение бульдог был в нерешимости. Это мгновение было самое ужасное; но вдруг он тяжело поднялся с места, потянулся и, вероятно, взяв в соображение, что с детьми не стоило связываться, преспокойно вышел из комнаты. Княжна с торжеством стала на завоеванном месте и бросила на меня неизъяснимый взгляд, взгляд пресыщенный, упоенный победою. Но я была бледна как платок; она замети улыбнулась. Однако смертная бледность уже покрыв ее щеки. Она едва могла дойти до дивана и упала на него чуть не в обмороке.

Но влечение мое к ней уже не знало пределов. С этого дня, как я вытерпела за нее столько страха, я уже не могла владеть собою. Я изнывала в тоске, тысячу раз готова была броситься к ней на шею, но страх приковывал меня, без движения, на месте. Помню, я старалась убегать ее, чтоб она не видала моего волнения, но когда она нечаянно входила в ту комнату, в которую я спрячусь, я вздрагивала и сердце начинало стучать так, что голова кружилась. Мне кажется, моя проказница это заметила и дня два была сама в каком-то смущении. Но скоро она привыкла и к этому порядку вещей. Так прошел целый месяц, который я весь прострадала втихомолку. Чувства мои обладают какою-то необъяснимою растяжимостью, если можно так выразиться; моя натура терпелива до последней степени, так что взрыв, внезапное проявление чувств бывает только уж в крайности. Нужно знать, что во всё это время мы сказали с Катей не более пяти слов; но я мало-помалу заметила, по некоторым неуловимым признакам, что всё это происходило в ней не от забвения, не от равнодушия ко мне, а от какого-то намеренного уклонения, как будто она дала себе слово держать меня в известных пределах. Но я уже не спала по ночам, а днем не могла скрыть своего смущения даже от мадам Леотар. Любовь моя к Кате доходила даже до странностей. Один раз я украдкою взяла у ней платок, в другой раз ленточку, которую она вплетала в волосы, и по целым ночам целовала их, обливаясь слезами. Сначала меня мучило до обиды равнодушие Кати; но теперь всё во мне помутилось, и я сама не могла дать себе отчета в своих ощущениях. Таким образом, новые впечатления мало-помалу вытесняли старые, и воспоминания о моем грустном прошедшем потеряли свою болезненную силу и сменились во мне новой жизнию.

Помню, я иногда просыпалась ночью, вставала с постели и на цыпочках подходила к княжне. Я заглядывалась по целым часам на спящую Катю при слабом свете ночной нашей лампы; иногда садилась к ней на кровать, нагибалась к лицу ее, и на меня веяло ее горячим дыханием. Тихонько, дрожа от страха, целовала я ее ручки, плечики, волосы, ножку, если ножка выглядывала из-под одеяла. Мало-помалу я заметила, -- так как я уже не спускала с нее глаз целый месяц, -- что Катя становится со дня на день задумчивее; характер ее стал терять свою ровность: иногда целый день не слышишь ее шума, другой раз подымается такой гам, какого еще никогда не было. Она стала раздражительна, взыскательна, краснела и сердилась очень часто и даже со мной доходила до маленьких жестокостей: то вдруг не захочет обедать возле меня, близко сидеть от меня, как будто чувствует ко мне отвращение; то вдруг уходит к матери и сидит там по целым дням, может быть, зная, что я иссыхаю без нее с тоски; то вдруг начнет смотреть на меня по целым часам, так что я не знаю, куда деваться от убийственного смущения, краснею, бледнею, а между тем не смею выйти из комнаты. Два раза уже Катя жаловалась на лихорадку, тогда как прежде не помнили за ней никакой болезни. Наконец вдруг в одно утро последовало особое распоряжение: по непременному желанию княжны, она переселилась вниз, к маменьке, которая чуть не умерла от страха, когда Катя пожаловалась на лихорадку. Нужно сказать, что княгиня была очень недовольна мною и всю перемену в Кате, которую и она замечала, приписывала мне и влиянию моего угрюмого характера, как она выражалась, на характер своей дочери. Она уже давно разлучила бы нас, но откладывала до времени, зная, что придется выдержать серьезный спор с князем, который хотя и уступал ей во всем, но иногда становился неуступчив и упрям до непоколебимости. Она же понимала князя вполне.

Я была поражена переселением княжны и целую неделю провела в самом болезненном напряжении духа. Я мучилась тоскою, ломая голову над причинами отвращения Кати ко мне. Грусть разрывала мою душу, и чувство справедливости и негодования начало восставать в моем оскорбленном сердце. Какая-то гордость вдруг родилась во мне, и когда мы сходились с Катей в тот час, когда нас уводили гулять, я смотрела на нее так независимо, так серьезно, так непохоже на прежнее, что это даже поразило ее. Конечно, такие перемены происходили во мне только порывами потом сердце опять начинало болеть сильнее и сильнее, и я становилась еще слабее, еще малодушнее, чем прежде. Наконец в одно утро, к величайшему моему недоумению и радостному смущению, княжна воротилась наверх. Сначала она с безумным смехом бросилась на шею к мадам Леотар и объявила, что опять к нам переезжает, потом кивнула и мне головой, выпросила позволение ничему не учиться в это утро и всё утро прорезвилась и пробегала. Я никогда не видала ее живее и радостнее. Но к вечеру она сделалась тиха, задумчива и снова какая-то грусть отенила ее прелестное личико. Когда княгиня пришла вечером посмотреть на нее, я видела, что Катя делает неестественные усилия казаться веселою. Но, вслед за уходом матери, оставшись одна, она вдруг ударилась в слезы. Я была поражена. Княжна заметила мое внимание и вышла. Одним словом, в ней приготовлялся какой-то неожиданный кризис. Княгиня советовалась с докторами, каждый день призывала к себе мадам Леотар для самых мелких расспросов о Кате; велено было наблюдать за каждым движением ее. Одна только я предчувствовала истину, и сильно забилось мое сердце надеждою.

Словом, маленький роман разрешался и приходил к концу. На третий день после возвращения Кати к нам наверх я заметила, что она всё утро глядит на меня такими чудными глазками, такими долгими взглядами... Несколько раз я встречала эти взгляды, и каждый раз мы обе краснели и потуплялись, как будто стыдились друг друга. Наконец княжна засмеялась и пошла от меня прочь. Ударило три часа, и нас стали одевать для прогулки. Вдруг Катя подошла ко мне.

-- У вас башмак развязался, -- сказала она мне, -- давайте я завяжу.

Я было нагнулась сама, покраснев как вишня оттого, что наконец-то Катя заговорила со мной.

-- Давай! -- сказала она мне нетерпеливо и засмеявшись. Туг она нагнулась, взяла насильно мою ногу, поставила к себе на колено и завязала. Я задыхалась; я не знала, что делать от какого-то сладостного испуга. Кончив завязывать башмак, она встала и оглядела меня с ног до головы.

-- Вот и горло открыто, -- сказала она, дотронувшись пальчиком до обнаженного тела на моей шее. -- Да уж давай я сама завяжу.

Я не противоречила. Она развязала мой шейный платочек и повязала по-своему.

-- А то можно кашель нажить, -- сказала она, прелукаво улыбнувшись и сверкнув на меня своими черными влажными глазками.

Я была вне себя; я не знала, что со мной делается и что сделалось с Катей. Но, слава богу, скоро кончилась наша прогулка, а то я бы не выдержала и бросилась бы целовать ее на улице. Всходя на лестницу, мне удалось, однако ж, поцеловать ее украдкой в плечо. Она заметила, вздрогнула, но не сказала ни слова. Вечером ее нарядили и повели вниз. У княгини были гости. Но в этот вечер в доме произошла страшная суматоха.

С Катей сделался нервный припадок. Княгиня была вне себя от испуга. Приехал доктор и не знал, что сказать. Разумеется, всё свалили на детские болезни, на возраст Кати, но я подумала иное. Наутро Катя явилась к нам такая же, как всегда, румяная, веселая, с неистощимым здоровьем, но с такими причудами и капризами, каких с ней никогда не бывало.

Во-первых, она всё утро не слушалась мадам Леотар Потом вдруг ей захотелось идти к старушке княжне. Против обыкновения, старушка, которая терпеть не могла свою племянницу, была с нею в постоянной ссоре и не хотела видеть ее, -- на этот раз как-то разрешила принять ее. Сначала всё пошло хорошо, и первый час они жили согласно. Плутовка Катя вздумала просить прощения за все свои проступки, за резвость, за крик, за то, что княжне она не давала покою. Княжна торжественно и со слезами простила ее. Но шалунье вздумалось зайти далеко. Ей пришло на ум рассказать такие шалости, которые были еще только в одних замыслах и проектах. Катя прикинулась смиренницей, постницей и вполне раскаивающейся; одним словом, ханжа была в восторге и много льстила ее самолюбию предстоявшая победа над Катей -- сокровищем, идолом всего дома, которая умела заставить даже свою мать исполнять свои прихоти.

И вот проказница призналась, во-первых, что у нее было намерение приклеить к платью княжны визитную карточку; потом засадить Фальстафа к ней под кровать; потом сломать ее очки, унесть все ее книги и принесть вместо них от мамы французских романов; потом достать хлопушек и разбросать по полу; потом спрятать ей в карман колоду карт и т. д. и т. д. Одним словом, шли шалости одна хуже другой. Старуха выходила из себя, бледнела, краснела от злости; наконец Катя не выдержала, захохотала и убежала от тетки. Старуха немедленно послала за княгиней. Началось целое дело, и княгиня два часа, со слезами на глазах, умоляла свою родственницу простить Катю и позволить ее не наказывать, взяв в соображение, что она больна. Княжна слушать не хотела сначала; она объявила, что завтра же выедет из дому, и смягчилась тогда только, когда княгиня дала слово, что отложит наказание до выздоровления дочери, а потом удовлетворит справедливому негодованию престарелой княжны. Однако ж Катя выдержала строгий выговор. Ее увели вниз, к княгине.

Но проказница вырвалась-таки после обеда. Пробираясь вниз, сама я встретила ее уже на лестнице. Она приотворила дверь и звала Фальстафа. Я мигом догадалась, что она замышляет страшное мщение. Дело было вот в чем.

Не было врага у старушки княжны непримиримее Фальстафа. Он не ласкался ни к кому, не любил никого, но был спесив, горд и амбициозен до крайности. Он не любил никого, но видимо требовал от всех должного уважения. Все и питали его к нему. примешивая к уважению надлежащий страх. Но вдруг, с приездом старушки княжны, всё переменилось: Фальстафа страшно обидели, -- именно: ему был формально запрещен вход наверх.

Сначала Фальстаф был вне себя от оскорбления и целую неделю скреб лапами дверь, которою оканчивалась лестница, ведущая сверху в нижнюю комнату; но скоро он догадался о причине изгнания, и в первое же воскресенье, когда старушка княжна выходила в церковь, Фальстаф с визгом и лаем бросился на бедную. Насилу спасли ее от лютого мщенья оскорбленного пса, ибо он выгнан был по приказанию княжны, которая объявила, что не может видеть его. С тех пор вход наверх запрещен был Фальстафу самым строжайшим образом, и когда княжна сходила вниз, то его угоняли в самую отдаленную комнату. Строжайшая ответственность лежала на слугах. Но мстительное животное нашло-таки средство раза три ворваться наверх. Лишь только он врывался на лестницу, как мигом бежал через всю анфиладу комнат до самой опочивальни старушки. Ничто не могло удержать его. По счастию, дверь к старушке была всегда заперта, и Фальстаф ограничивался тем, что завывал перед нею ужасно, до тех пор пока не прибегали люди и не сгоняли его вниз. Княжна же, во всё время визита неукротимого бульдога, кричала, как будто бы ее уж съели, и серьезно каждый раз делалась больна от страха. Несколько раз она предлагала свой ultimatum княгине и даже доходила до того, что раз, забывшись, сказала, что или она, или Фальстаф выйдут из дома, но княгиня не согласилась на разлуку с Фальстафом.

Княгиня мало кого любила, но Фальстафа, после детей, более всех на свете, и вот почему. Однажды, лет шесть назад, князь воротился с прогулки, приведя за собою щенка грязного, больного, самой жалкой наружности, но который, однако ж, был бульдог самой чистой крови. Князь как-то спас его от смерти. Но так как новый жилец вел себя примерно неучтиво и грубо, то, по настоянию княгини, был Удален на задний двор И посажен на веревку. Князь не прекословил. Два года спустя, когда весь дом жил на даче, маленький Саша, младший брат Кати, упал в Неву. Княгиня вскрикнула, и первым движением ее было кинуться в воду за сыном. Ее насилу спасли от верной смерти. Между тем ребенка уносило быстро течением, и только одежда его всплывала наверх. Наскоро стали отвязывать лодку, но спасение было бы чудом. Вдруг огромный, исполинский бульдог бросается в воду наперерез утопающему мальчику, схватывает его в зубы и победоносно выплывает с ним на берег. Княгиня бросилась целовать грязную, мокрую собаку. Но Фальстаф, который еще носил тогда прозаическое и в высшей степени плебейское наименование Фриксы, терпеть не мог ничьих ласк и отвечал на объятия и поцелуи княгини тем, что прокусил ей плечо во сколько хватило зубов. Княгиня всю жизнь страдала от этой раны, но благодарность ее была беспредельна. Фальстаф был взят во внутренние покои, вычищен, вымыт и получил серебряный ошейник высокой отделки. Он поселился в кабинете княгини, на великолепной медвежьей шкуре, и скоро княгиня дошла до того, что могла его гладить, не опасаясь немедленного и скорого наказания. Узнав, что любимца ее зовут Фриксой, она пришла в ужас, и немедленно стали приискивать новое имя, по возможности древнее. Но имена Гектор, Цербер и проч. были уже слишком опошлены; требовалось название, вполне приличное фавориту дома, Наконец князь, взяв в соображение феноменальную прожорливость Фриксы, предложил назвать бульдога Фальстафом. Кличка была принята с восторгом и осталась навсегда за бульдогом. Фальстаф повел себя хорошо: как истый англичанин, был молчалив, угрюм и ни на кого не бросался первый, только требовал, чтоб почтительно обходили его место на медвежьей шкуре и вообще оказывали должное уважение. Иногда на него находил как будто родимец, как будто сплин одолевал его, и в эти минуты Фальстаф с горестию припоминал, что враг его, непримиримый его враг, посягнувший на его права, был еще не наказан. Тогда он потихоньку пробирался к лестнице, ведущей наверх, и, найдя, по обыкновению, дверь всегда запертою, ложился где-нибудь неподалеку, прятался в угол и коварно поджидал, когда кто-нибудь оплошает и оставит дверь наверх отпертою. Иногда мстительное животное выжидало по три дня. Но отданы были строгие приказания наблюдать за дверью, и вот уже два месяца Фальстаф не являлся наверх.

-- Фальстаф! Фальстаф! -- звала княжна, отворив дверь и приветливо заманивая Фальстафа к нам на лестницу.

В это время Фальстаф, почуяв, что дверь отворяют, уже приготовился скакнуть за свой Рубикон. Но призыв княжны показался ему так невозможным, что он некоторое время решительно отказывался верить ушам своим. Он был лукав как кошка, и чтоб не показать вида, что заметил оплошность отворявшего дверь, подошел к окну, положил на подоконник свои могучие лапы и начал рассматривать противоположное здание, -- словом, вел себя как совершенно посторонний человек, который шел прогуливаться и остановился на минуту полюбоваться прекрасной архитектурой соседнего здания. Между тем в сладостном ожидании билось и нежилось его сердце. Каково же было его изумление, радость, исступление радости, когда дверь отворили перед ним всю настежь и, мало того, еще звали, приглашали, умоляли его вступить наверх и немедленно удовлетворить свое справедливое мщение! Он, взвизгнув от радости, оскалил зубы и, страшный, победоносный, бросился наверх как стрела.

Напор его был так силен, что встретившийся на его дороге стул, задетый им на лету, отскочил на сажень и перевернулся на месте. Фальстаф летел как ядро, вырвавшееся из пушки. Мадам Леотар вскрикнула от ужаса, но Фальстаф уж домчался до заветной двери, ударился в нее обеими лапами, однако ж не отворил ее и завыл как погибший. В ответ ему раздался страшный крик престарелой девы. Но уже со всех сторон бежали целые легионы врагов, целый дом переселился наверх, и Фальстаф, свирепый Фальстаф, с намордником, ловко наброшенным на его пасть, спутанный по всем четырем ногам, бесславно воротился с поля битвы, влекомый вниз на аркане.

Послан был посол за княгиней.

В этот раз княгиня не расположена была прощать и миловать; но кого наказывать? Она догадалась с первого раза, мигом; ее глаза упали на Катю... Так и есть: Катя стоит бледная, дрожа от страха. Она только теперь догадалась, бедненькая, о последствиях своей шалости. Подозрение могло упасть на слуг, на невинных, и Катя уже готова была сказать всю правду.

-- Ты виновата? -- строго спросила княгиня.

Я видела смертельную бледность Кати и, ступив вперед, твердым голосом произнесла:

-- Я пустила Фальстафа... нечаянно, -- прибавила я, потому что вся моя храбрость исчезла перед грозным взглядом княгини.

-- Мадам Леотар, накажите примерно! -- сказала княгиня и вышла из комнаты.

Я взглянула на Катю: она стояла как ошеломленная; руки ее повисли по бокам; побледневшее личико глядело в землю.

Единственное наказание, употреблявшееся для детей князя, было заключение в пустую комнату. Просидеть в пустой комнате часа два -- ничего. Но когда ребенка сажали насильно, против его воли, и объявляли, что он лишен свободы, то наказание было довольно значительно. Обыкновенно сажали Катю или брата ее на два часа. Меня посадили на четыре, взяв в соображение всю чудовищность моего преступления. Изнывая от радости, вступила я в свою темницу. Я думала о княжне. Я знала, что победила. Но, вместо четырех часов, я просидела до четырех утра. Вот как это случилось.
Через два часа после моего заключения мадам Леотар узнала, что приехала ее дочь из Москвы, вдруг заболела и желает ее видеть. Мадам Леотар уехала, позабыв обо мне. Девушка, ходившая за нами, вероятно, предположила, что я уже выпущена. Катя была отозвана вниз и принуждена была просидеть у матери до одиннадцати часов вечера. Воротясь, она чрезвычайно изумилась, что меня нет на постели. Девушка раздела ее, уложила, но княжна имела свои причины не спрашивать обо мне. Она легла, поджидая меня, зная наверно, что я арестована на четыре часа, и полагая, что меня приведет наша няня. Но Настя забыла про меня совершенно, тем более что я раздевалась всегда сама. Таким образом, я осталась ночевать под арестом.

В четыре часа ночи услышала я, что стучат и ломятся в мою комнату. Я спала, улегшись кое-как на полу, проснулась и закричала от страха, но тотчас же отличил голос Кати, который раздавался громче всех, потом голос мадам Леотар, потом испуганной Насти, потом ключницы. Наконец отворили дверь, и мадам Леотар обняла меня со слезами на глазах, прося простить ее за то, что она обо мне позабыла. Я бросилась к ней на шею, вся в слезах. Я продрогла от холода, и все кости болели у меня от лежанья на голом полу. Я искала глазами Катю, но она побежала в нашу спальню, прыгнула в постель, и когда я вошла, она уже спала или притворялась спящею. Поджидая меня с вечера, она невзначай заснула и проспала до четырех часов утра. Когда же проснулась, подняла шум, целый содом, разбудила воротившуюся мадам Леотар, няню, всех девушек и освободила меня.
Наутро все в доме узнали о моем приключении; даже княгиня сказала, что со мной поступили слишком строго. Что же касается до князя, то в этот день я его видела, в первый раз в жизни, рассерженным Он вошел наверх в десять часов утра в сильном волнении.

-- Помилуйте, -- начал он к мадам Леотар, -- что вы делаете? Как вы поступили с бедным ребенком? Это варварство, чистое варварство, скифство! Больной, слабый ребенок, такая мечтательная, пугливая девочка, фантазерка, и посадить ее в темную комнату, на целую ночь! Но это значит губить ее! Разве вы не знаете ее истории? Это варварство, это бесчеловечно, я вам говорю, сударыня! И как можно такое наказание? кто изобрел, кто мог изобресть такое наказание?

Бедная мадам Леотар, со слезами на глазах, в смущении начала объяснять ему всё дело, сказала, что она забыла обо мне, что к ней приехала дочь, но что наказание само в себе хорошее, если продолжается недолго, и что даже Жан-Жак Руссо говорит нечто подобное.

-- Жан-Жак Руссо, сударыня! Но Жан-Жак не мог говорить этого: Жан-Жак не авторитет, Жан-Жак Руссо не смел говорить о воспитании, не имел права на то. Жан-Жак Руссо отказался от собственных детей, сударыня! Жан-Жак дурной человек, сударыня!

-- Жан-Жак Руссо! Жан-Жак дурной человек! Князь! князь! что вы говорите?

И мадам Леотар вся вспыхнула.

Мадам Леотар была чудесная женщина и прежде всего не любила обижаться; но затронуть кого-нибудь из любимцев ее, потревожить классическую тень Корнеля, Расина, оскорбить Вольтера, назвать Жан-Жака Руссо дурным человеком, назвать его варваром, -- боже мой! Слезы выступили из глаз мадам Леотар; старушка дрожала от волнения.

-- Вы забываетесь, князь! -- проговорила она наконец вне себя от волнения.

Князь тотчас же спохватился и попросил прощения, потом подошел ко мне, поцеловал меня с глубоким чувством, перекрестил и вышел из комнаты.

-- Pauvre prince! (Бедный князь! (франц.) -- сказала мадам Леотар, расчувствовавшись в свою очередь. Потом мы сели за классный стол.

Но княжна училась очень рассеянно. Перед тем как идти к обеду, она подошла ко мне, вся разгоревшись, со смехом на губах, остановилась против меня, схватила меня за плечи и сказала торопливо, как будто чего-то стыдясь:

-- Что? насиделась вчера за меня? После обеда пойдем играть в залу.

Кто-то прошел мимо нас, и княжна мигом отвернулась от меня.

После обеда, в сумерки, мы обе сошли вниз в большую залу, схватившись за руки. Княжна была в глубоком волнении и тяжело переводила дух. Я была радостна и счастлива, как никогда не бывала.

-- Хочешь в мяч играть? -- сказала она мне. -- Становись здесь!

Она поставила меня в одном углу залы, но сама, вместо того чтоб отойти и бросить мне мяч, остановилась в трех шагах от меня, взглянула на меня, покраснела и упала на диван, закрыв лицо обеими руками. Я сделала движение к ней; она думала, что я хочу уйти.

-- Не ходи, Неточка, побудь со мной, -- сказала она, -- это сейчас пройдет.

Но мигом она вскочила с места и, вся раскрасневшись, вся в слезах, бросилась мне на шею. Щеки ее были влажны, губки вспухли, как вишенки, локоны рассыпались в беспорядке. Она целовала меня как безумная, целовала мне лицо, глаза, губы, шею, руки; она рыдала как в истерике; я крепко прижалась к ней, и мы сладко, радостно обнялись, как друзья, Как любовники, которые свиделись после долгой разлуки. Сердце Кати билось так сильно, что я слышала каждый удар.

Но в соседней комнате раздался голос. Звали Катю к княгине.

-- Ах, Неточка! Ну! до вечера, до ночи! Ступай теперь наверх, жди меня.

Она поцеловала меня последний раз тихо, неслышно, крепко и бросилась от меня на зов Насти. Я прибежала наверх как воскресшая, бросилась на диван, спрятала в подушки голову и зарыдала от восторга. Сердце колотилось, как будто грудь хотело пробить. Не помню, как дожила я до ночи. Наконец пробило одиннадцать, и я легла спать. Княжна воротилась только в двенадцать часов; она издали улыбнулась мне, но не сказала ни слова. Настя стала ее раздевать и как будто нарочно медлила.

-- Скорее, скорее, Настя! -- бормотала Катя.

-- Что это вы, княжна, верно, бежали по лестнице, что у вас так сердце колотится?.. -- спросила Настя.

-- Ах, боже мой, Настя! какая скучная! Скорее, скорее! -- И княжна в досаде ударила ножкой об пол.

-- Ух, какое сердечко! -- сказала Настя, поцеловав ножку княжны, которую разувала.

Наконец всё было кончено, княжна легла, и Настя вышла из комнаты. Вмиг Катя вскочила с постели и бросилась ко мне. Я вскрикнула, встречая ее.

-- Пойдем ко мне, ложись ко мне! -- заговорила она, подняв меня с постели. Мгновенье спустя я была в ее постели, мы обнялись и жадно прижались друг к другу. Княжна зацеловала меня в пух.

-- А ведь я помню, как ты меня ночью целовала! -- сказала она, покраснев как мак.

Я рыдала.

-- Неточка! -- прошептала Катя сквозь слезы, -- ангел ты мой, я ведь тебя так давно, так давно уж люблю! Знаешь, с которых пор?

-- Когда?

-- Как папа приказал у тебя прощения просить, тогда как ты за своего папу заступилась, Неточка... Си-ро-точка ты моя! -- протянула она, снова осыпая меня поцелуями. Она плакала и смеялась вместе.

-- Ах, Катя!

-- Ну, что? ну, что?

-- Зачем мы так долго... так долго... -- и я не договорила. Мы обнялись и минуты три не говорили ни слова.

-- Послушай, ты что, думала про меня? -- спросила княжна.

-- Ах, как много думала, Катя! всё думала, и день и ночь думала.

-- И ночью про меня говорила, я слышала.

-- Неужели?

-- Плакала сколько раз.

-- Видишь! Что ж ты всё была такая гордая?

-- Я ведь была глупа, Неточка. Это на меня так придет, и кончено. Я всё зла была на тебя.

-- За что?

-- За то, что сама дурная была. Прежде за то, что ты лучше меня; потом за то, что тебя папа больше любит. А папа добрый человек, Неточка! да?

-- Ах, да! -- отвечала я со слезами, вспомнив про князя.

-- Хороший человек, -- серьезно сказала Катя, -- да что мне с ним делать? он всё такой... Ну, а потом стала у тебя прощенья просить и чуть не заплакала, и за это опять рассердилась.

-- А я-то видела, а я-то видела, что ты плакать хотела.

-- Ну, молчи ты, дурочка, плакса такая сама! -- крикнула на меня Катя, зажав мне рот рукою. -- Слушай, мне очень хотелось любить тебя, а потом вдруг ненавидеть захочется, и так ненавижу, так ненавижу!..

-- За что же?

-- Да уж я сердита на тебя была. Не знаю за что! А потом я и увидела, что ты без меня жить не можешь, и думаю: вот уж замучу я ее, скверную!

-- Ах, Катя!

-- Душка моя! -- сказала Катя, целуя мне руку. -- Ну, а потом я с тобой говорить не хотела, никак не хотела. А помнишь, Фальстафку я гладила?

-- Ах ты, бесстрашная!

-- Как я тру...си...ла-то, -- протянула княжна. -- Ты знаешь ли, почему я к нему пошла?

-- Почему?

-- Да ты смотрела. Когда увидела, что ты смотришь... ах! будь что будет, да и пошла. Испугала я тебя, а? Боялась ты за меня?

-- Ужасть!

-- Я видела. А уж я-то как рада была, что Фальстафка ушел! Господи, как я трусила потом, как он ушел, чу...до...вище этакое!

И княжна захохотала нервическим смехом; потом вдруг приподняла свою горячую голову и начала пристально глядеть на меня. Слезинки, как жемчужинки, дрожали на ее длинных ресницах.

-- Ну, что в тебе есть, что я тебя так полюбила? Ишь, бледненькая, волосы белокуренькие, сама глупенькая, плакса такая, глаза голубенькие, си...ро...точка ты моя!!!

И Катя нагнулась опять без счету целовать меня. Несколько капель ее слез упали на мои щеки. Она была глубоко растрогана.

-- Ведь как любила-то тебя, а всё думаю -- нет да нет! не скажу ей! И ведь как упрямилась! Чего я боялась, чего я стыдилась тебя! Ведь смотри, как нам теперь хорошо!

-- Катя! больно мне как! -- сказала я, вся в исступлении от радости. -- Душу ломит!

-- Да, Неточка! Слушай дальше... да, слушай, кто тебя Неточкой прозвал?

-- Мама.

-- Ты мне всё про маму расскажешь?

-- Всё, всё, -- отвечала я с восторгом.

-- А куда ты два платка мои дела, с кружевами? а ленту зачем унесла? Ах ты, бесстыдница! Я ведь это знаю.

Я засмеялась и покраснела до слез.

-- Нет, думаю: помучу ее, подождет. А иной раз думаю: да я ее вовсе не люблю, я ее терпеть не могу. А ты всё такая кроткая, такая овечка ты моя! А ведь как я боялась, что ты думаешь про меня, что я глупа! Ты умна, Неточка, ведь ты очень умна? а?

-- Ну, что ты. Катя! -- отвечала я, чуть не обидевшись.

-- Нет, ты умна, -- сказала Катя решительно и серьезно, -- это я знаю. Только раз я утром встала и так тебя полюбила, что ужас! Ты мне во всю ночь снилась. Думаю, я к маме буду проситься и там буду жить. Не хочу я ее любить, не хочу! А на следующую ночь засыпаю и думаю: кабы она пришла, как и в прошлую ночь, а ты и пришла! Ах, как я притворялась, что сплю... Ах, какие мы бесстыдницы, Неточка!

-- Да за что ж ты меня всё любить не хотела?

-- Так... да что я говорю! ведь я тебя всё любила! всё любила! Уж потом и терпеть не могла; думаю, зацелую я ее когда-нибудь или исщиплю всю до смерти. Вот тебе, глупенькая ты этакая!

И княжна ущипнула меня.

-- А помнишь, я тебе башмак подвязывала?

-- Помню.

-- Помню; хорошо тебе было? Смотрю я на тебя: экая милочка, думаю: дай я ей башмак подвяжу, что она будет думать! Да так мне самой хорошо стало. И ведь, право, хотела поцеловаться с тобою... да и не поцеловала. А потом так смешно стало, так смешно! И всю дорогу, как гуляли вместе, так вот вдруг и хочу захохотать. На тебя смотреть не могу, так смешно. А ведь как я рада была, что ты за меня в темницу пошла!

Пустая комната называлась "темницей".

-- А ты струсила?

-- Ужас как струсила.

-- Да не тому еще рада, что ты на себя сказала, а рада тому была, что ты за меня посидишь! Думаю: плачет она теперь, а я-то ее как люблю! Завтра буду ее так целовать, так целовать! И ведь не жалко, ей-богу, не жалко было тебя, хоть я и поплакала.

-- А я-то вот и не плакала, нарочно рада была!

-- Не плакала? ах ты злая! -- закричала княжна, всасываясь в меня своими губками.

-- Катя, Катя! Боже мой, какая ты хорошенькая!

-- Не правда ли? Ну, теперь что хочешь со мной, то и делай! Тирань меня, щипли меня! Пожалуйста, ущипни меня! Голубчик мой, ущипни!

-- Шалунья!

-- Ну, еще что?

-- Дурочка...

-- А еще?

-- А еще поцелуй меня.

И мы целовались, плакали, хохотали; у нас губы распухли от поцелуев.

-- Неточка! во-первых, ты всегда будешь ко мне спать приходить. Ты целоваться любишь? И целоваться будем. Потом я не хочу, чтоб ты была такая скучная. Отчего тебе скучно было? Ты мне расскажешь, а?

-- Всё расскажу; но мне теперь не скучно, а весело!

-- Нет, уж будут у тебя румяные щеки, как у меня! Ах, кабы завтра поскорей пришло! Тебе хочется спать, Неточка?

-- Нет.

-- Ну, так давай говорить.

И часа два мы еще проболтали. Бог знает, чего мы не переговорили. Во-первых, княжна сообщила мне все свои планы для будущего и настоящее положение вещей. И вот я узнала, что папу она любит больше всех, почти больше меня. Потом мы порешили обе, что мадам Леотар прекрасная женщина и что она вовсе не строгая. Далее, мы тут же выдумали, что мы будем делать завтра, послезавтра, и вообще рассчитали жизнь чуть ли не на двадцать лет. Катя выдумала, что мы будем так жить: она мне будет один день приказывать, а я всё исполнять, а другой день наоборот -- я приказывать, а она беспрекословно слушаться; а потом мы обе будем поровну друг другу приказывать; а там кто-нибудь нарочно не послушается, так мы сначала поссоримся, так, для виду, а потом как-нибудь поскорее помиримся. Одним словом, нас ожидало бесконечное счастие. Наконец мы утомились болтать, у меня закрывались глаза. Катя смеялась надо мной, что я соня, и сама заснула прежде меня. Наутро мы проснулись разом, поцеловались наскоро, потому что к нам входили, и я успела добежать до своей кровати.

Весь день мы не знали, что делать друг с другом от радости. Мы всё прятались и бегали от всех, более всего опасаясь чужого глаза. Наконец я начала ей свою историю. Катя потрясена была до слез моим рассказом.

-- Злая, злая ты этакая! Для чего ты мне раньше всего не сказала? Я бы тебя так любила, так любила! И больно тебя мальчики били на улице?

-- Больно. Я так боялась их!

-- Ух, злые! Знаешь, Неточка, я сама видела, как один мальчик другого на улице бил. Завтра я тихонько возьму Фальстафкину плетку, и уж если один встретится такой, я его так прибью, так прибью!

Глазки ее сверкали от негодования.

Мы пугались, когда кто-нибудь входил. Мы боялись, чтоб нас не застали, когда мы целуемся. А целовались мы в этот день по крайней мере сто раз. Так прошел этот день и следующий. Я боялась умереть от восторга, задыхалась от счастья. Но счастье наше продолжалось недолго.
Мадам Леотар должна была доносить о каждом движении княжны. Она наблюдала за нами целые три дня, и в эти три дня у ней накопилось много чего рассказать. Наконец она пошла к княгине и объявила ей всё, что подметила, -- что мы обе в каком-то исступлении, уже целых три дня не разлучаемся друг с другом, поминутно целуемся, плачем, хохочем как безумные, -- как безумные без умолку болтаем, тогда как этого прежде не было, что она не знает, чему приписать это всё, но ей кажется, что княжна в каком-нибудь болезненном кризисе, и, наконец, ей кажется, что нам лучше видеться пореже.

-- Я давно это думала, -- отвечала княгиня, -- уж я знала, что эта странная сиротка наделает нам хлопот. Что мне рассказали про нее, про прежнюю жизнь ее, -- ужас, настоящий ужас! Она имеет очевидное влияние на Катю. Вы говорите, Катя очень любит ее?

-- Без памяти.

Княгиня покраснела от досады. Она уже ревновала ко мне свою дочь.

-- Это ненатурально, -- сказала она. -- Прежде они были так чужды друг другу, и, признаюсь, я этому радовалась. Как бы ни была мала эта сиротка, но я ни за что не ручаюсь. Вы меня понимаете? Она уже с молоком всосала свое воспитание, свои привычки и, может быть, правила. И не понимаю, что находит в ней князь? Я тысячу раз предлагала отдать ее в пансион.

Мадам Леотар вздумала было за меня заступиться, но княгиня уже решила нашу разлуку. Тотчас прислали за Катей и уж внизу объявили ей, что она со мной не увидится до следующего воскресенья, то есть ровно неделю.

Я узнала про всё поздно вечером и была поражена ужасом; я думала о Кате, и мне казалось, что она не перенесет нашей разлуки. Я приходила в исступление от тоски, от горя и в ночь заболела; наутро пришел ко мне князь и шепнул, чтоб я надеялась. Князь употребил все свои усилия, но всё было тщетно: княгиня не изменяла намерения. Мало-помалу я стала приходить в отчаяние, у меня дух захватывало от горя.

На третий день, утром, Настя принесла мне записку от Кати. Катя писала карандашом, страшными каракулями, следующее:

"Я тебя очень люблю. Сижу с maman и всё думаю, как к тебе убежать. Но я убегу -- я сказала, и потому не плачь. Напиши мне, как ты меня любишь. А я тебя обнимала всю ночь во сне, ужасно страдала, Неточка. Посылаю тебе конфет. Прощай".

Я отвечала в этом же роде. Весь день проплакала я над запиской Кати. Мадам Леотар замучила меня своими ласками. Вечером я узнала, она пошла к князю и сказала, что я непременно буду больна в третий раз, если не увижусь с Катей, и что она раскаивается, что сказала княгине. Я расспрашивала Настю: что с Катей? Она отвечала мне, что Катя не плачет, но ужасно бледна.

Наутро Настя шепнула мне:

-- Ступайте в кабинет к его сиятельству. Спуститесь по лестнице, которая справа.

Всё во мне оживилось предчувствием. Задыхаясь от ожидания, я сбежала вниз и отворила дверь в кабинет. Ее не было. Вдруг Катя обхватила меня сзади и горячо поцеловала. Смех, слезы... Мигом Катя вырвалась из моих объятий, вскарабкалась на отца, вскочила на его плечи, как белка, но, не удержавшись, прыгнула с них на диван. За нею упал и князь. Княжна плакала от восторга.

-- Папа́, какой ты хороший человек, папа́!

-- Шалуньи вы! что с вами сделалось? что за дружба? что за любовь?

-- Молчи, папа, ты наших дел не знаешь.

И мы снова бросились в объятия друг к другу. Я начала рассматривать ее ближе. Она похудела в три дня. Румянец слинял с ее личика, и бледность прокрадывалась на его место. Я заплакала с горя.

Наконец постучалась Настя. Знак, что схватились Кати и спрашивают. Катя побледнела как смерть.

-- Полно, дети. Мы каждый день будем сходиться. Прощайте, и да благословит вас господь! -- сказал князь.

Он был растроган, на нас глядя; но рассчитал очень худо. Вечером из Москвы пришло известие, что маленький Саша внезапно заболел и при последнем издыхании. Княгиня положила отправиться завтра же. Это случилось так скоро, что я ничего и не знала до самого прощания с княжной. На прощанье настоял сам князь, и княгиня едва согласилась. Княжна была как убитая. Я сбежала вниз не помня себя и бросилась к ней на шею. Дорожная карета уж ждала у подъезда. Катя вскрикнула, глядя на меня, и упала без чувств. Я бросилась целовать ее. Княгиня стала приводить ее в память.

Наконец она очнулась и обняла меня снова.

-- Прощай, Неточка! -- сказала она мне, вдруг засмеявшись, с неизъяснимым движением в лице. -- Ты не смотри на меня; это так; я не больна, я приеду через месяц опять. Тогда мы не разойдемся.

-- Довольно, -- сказала княгиня спокойно, -- едем!

Но княжна воротилась еще раз. Она судорожно сжала меня в объятиях.

-- Жизнь моя! -- успела она прошептать, обнимая меня. -- До свиданья!

Мы поцеловались в последний раз, и княжна исчезла -- надолго, очень надолго. Прошло восемь лет до нашего свиданья!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Я нарочно рассказала так подробно этот эпизод моего детства, первого появления Кати в моей жизни. Но наши истории нераздельны. Ее роман -- мой роман. Как будто суждено мне было встретить ее; как будто суждено ей было найти меня. Да и я не могла отказать себе в удовольствии перенестись еще раз воспоминанием в мое детство... Теперь рассказ мой пойдет быстрее. Жизнь моя вдруг впала в какое-то затишье, и я как будто очнулась вновь, когда мне уж минуло шестнадцать лет...

Но -- несколько слов о том, что сталось со мною под отъезде княжеского семейства в Москву.

Мы остались с мадам Леотар.

Через две недели приехал нарочный и объявил, что поездка в Петербург отлагается на неопределенное время. Так как мадам Леотар, по семейным обстоятельствам, не могла ехать в Москву, то должность ее в доме князя кончилась; но она осталась в том же семействе и перешла к старшей дочери княгини, Александре Михайловне.

Я еще ничего не сказала про Александру Михайловну, да и видела я ее всего один раз. Она была дочь княгини еще от первого мужа. Происхождение и родство княгини было какое-то темное; первый муж ее был откупщик. Когда княгиня вышла замуж вторично, то решительно не знала, что ей делать со старшею дочерью. На блестящую партию она надеяться не могла. Приданое же давали за нею умеренное; наконец, четыре года назад, сумели выдать ее за человека богатого и в значительных чинах. Александра Михайловна поступила в другое общество и увидела кругом себя другой свет. Княгиня посещала ее в год по два раза; князь, вотчим ее, посещал ее каждую неделю вместе с Катей. Но в последнее время княгиня не любила пускать Катю к сестре, и князь возил ее потихоньку. Катя обожала сестру. Но они составляли целый контраст характеров. Александра Михайловна была женщина лет двадцати двух, тихая, нежная, любящая; словно какая-то затаенная грусть, какая-то скрытая сердечная боль сурово отеняли прекрасные черты ее. Серьезность и суровость как-то не шли к ее ангельски ясным чертам, словно траур к ребенку. Нельзя было взглянуть на нее, не почувствовав к ней глубокой симпатии. Она была бледна и, говорили, склонна к чахотке, когда я ее первый раз видела. Жила она очень уединенно и не любила ни съездов у себя, ни выездов в люди, -- словно монастырка. Детей у нее не было. Помню, она приехала к мадам Леотар, подошла ко мне и с глубоким чувством поцеловала меня. С ней был один худощавый довольно Пожилой мужчина. Он прослезился, на меня глядя. Это был скрипач Б. Александра Михайловна обняла меня и спросила, хочу ли я жить у нее и быть ее дочерью. Посмотрев ей в лицо, я узнала сестру моей Кати и обняла ее с глухою болью в сердце, от которой заныла вся грудь моя... как будто кто-то еще раз произнес надо мною: "Сиротка!" Тогда Александра Михайловна показала мне письмо от князя. В нем было несколько строк ко мне, и я прочла их с глухими рыданиями. Князь благословлял меня на долгую жизнь и --на счастье и просил любить другую дочь его. Катя приписала мне тоже несколько строк. Она писала, что не разлучается теперь с матерью!

И вот вечером я вошла в другую семью, в другой дом, к новым людям, в другой раз оторвав сердце от всего, что мне стало так мило, что было уже для меня родное. Я приехала вся измученная" истерзанная от душевной тоски... Теперь начинается новая история.

VI

Новая жизнь моя пошла так безмятежно и тихо, как будто я поселилась среди затворников... Я прожила у моих воспитателей с лишком восемь лет и не помню, чтоб во всё это время, кроме каких-нибудь нескольких раз, в доме был званый вечер, обед или как бы нибудь собралися родные, друзья и знакомые. Исключая двух-трех лиц, которые езжали изредка, музыканта Б., который был другом дома, да тех, которые бывали у мужа Александры Михайловны, почти всегда по делам, в наш дом более никто не являлся. Муж Александры Михайловны постоянно был занят делами и службою и только изредка мог выгадывать хоть сколько-нибудь свободного времени, которое и делилось поровну между семейством и светскою жизнью. Значительные связи, которыми пренебрегать было невозможно, заставляли его довольно часто напоминать о себе в обществе. Почти всюду носилась молва о его неограниченном честолюбии; но так как он пользовался репутацией человека делового, серьезного, так как он занимал весьма видное место, а счастье и удача как будто сами ловили его на дороге, то общественное мнение далеко не отнимало у него своей симпатии. Даже было и более. К нему все постоянно чувствовали какое-то особенное участие, в котором, обратно, совершенно отказывали жене его. Александра Михайловна жила в полном одиночестве; но она как будто и рада была тому. Ее тихий характер как будто создан был для затворничества.

Она привязана была ко мне всей душой, полюбила меня, как родное дитя свое, и я, еще с неостывшими слезами от разлуки с Катей, еще с болевшим сердцем, жадно бросилась в материнские объятия моей благодетельницы.

С тех пор горячая моя любовь к ней не прерывалась Она была мне мать, сестра, друг, заменила мне всё на свете и взлелеяла мою юность. К тому же я скоро заметила инстинктом, предчувствием, что судьба ее вовсе не так красна, как о том можно было судить с первого взгляда по ее тихой, казавшейся спокойною, жизни, по видимой свободе, по безмятежно-ясной улыбке, которая так часто светлела на лице ее, и потому каждый день моего развития объяснял мне что-нибудь новое в судьбе моей благодетельницы, что-то такое, что мучительно и медленно угадывалось сердцем моим, и вместе с грустным сознанием всё более и более росла и крепла моя к ней привязанность.

Характер ее был робок, слаб. Смотря на ясные, спокойные черты лица ее, нельзя было предположить с первого раза, чтоб какая-нибудь тревога могла смутить ее праведное сердце. Помыслить нельзя было, чтоб она могла не любить хоть кого-нибудь; сострадание всегда брало в ее душе верх даже над самим отвращением, -- а между тем она привязана была к немногим друзьям и жила в полном уединении... Она была страстна и впечатлительна по натуре своей, но в то же время как будто сама боялась своих впечатлений, как будто каждую минуту стерегла свое сердце, не давая ему забыться, хотя бы в мечтанье Иногда вдруг, среди самой светлой минуты, я замечала слезы в глазах ее: словно внезапное тягостное воспоминание чего-то мучительно терзавшего ее совесть вспыхивало в ее душе; как будто что-то стерегло ее счастье и враждебно смущало его. И чем, казалось, счастливее была она, чем покойнее, яснее была минута ее жизни, тем ближе была тоска, тем вероятнее была внезапная грусть, слезы: как будто на нее находил припадок. Я не запомню ни одного спокойного месяца в целые восемь лет. Муж, по-видимому, очень любил ее; она обожала его. Но с первого взгляда казалось, как будто что-то было недосказано между ними. Какая-то тайна была в судьбе ее; по крайней мере я начала подозревать с первой минуты...

Муж Александры Михайловны с первого раза произвел на меня угрюмое впечатление. Это впечатление зародилось в детстве и уже никогда не изглаживалось. С виду это был человек высокий, худой и как будто с намерением скрывавший свой взгляд под большими зелеными очками. Он был несообщителен, сух и даже глаз на глаз с женой как будто не находил темы для разговора. Он видимо тяготился людьми. На меня он не обращал никакого внимания, а между тем я каждый раз, когда, бывало, вечером все трое сойдемся в гостиной Александры Михайловны пить чай, была сама не своя во время его присутствия. Украдкой взглядывала я на Александру Михайловну и с тоскою замечала, что и она вся как будто трепещет пред ним, как будто обдумывает каждое свое движение, бледнеет, если замечает, что муж становится особенно суров и угрюм, или внезапно вся покраснеет, как будто услышав или угадав какой-нибудь намек в каком-нибудь слове мужа. Я чувствовала, что ей тяжело быть с ним вместе, а между тем она, по-видимому, жить не могла без него ни минуты. Меня поражало ее необыкновенное внимание к нему, к каждому его слову, к каждому движению; как будто бы ей хотелось всеми силами в чем-то угодить ему, как будто она чувствовала, что ей не удавалось исполнить своего желания. Она как будто вымаливала у него одобрения: малейшая улыбка на его лице, полслова ласкового -- и она была счастлива; точно как будто это были первые минуты еще робкой, еще безнадежной любви. Она за мужем ухаживала как за трудным больным. Когда же он уходил к себе в кабинет, пожав руку Александры Михайловны, на которую, как мне казалось, смотрел всегда с каким-то тягостным для нее состраданием, она вся переменялась. Движения, разговор ее тотчас же становились веселее, свободнее. Но какое-то смущение еще надолго оставалось в ней после каждого свидания с мужем. Она тотчас же начинала припоминать каждое слово, им сказанное, как будто взвешивая все слова его. Нередко обращалась она ко мне с вопросом: так ли она слышала и так ли именно выразился Петр Александрович? -- как будто ища какого-то другого смысла в том, что он говорил, и только, может быть, целый час спустя, совершенно ободрялась, как будто убедившись, что он совершенно доволен ею и что она напрасно тревожится. Тогда она вдруг становилась добра, весела, радостна, целовала меня, смеялась со мной или подходила к фортепьяно и импровизировала на них часа два. Но нередко радость ее вдруг прерывалась: она начинала плакать, и когда я смотрела на нее, вся в тревоге, в смущении, в испуге, она тотчас уверяла меня шепотом, как будто боясь, чтоб нас не услышали, что слезы ее так, ничего, что ей весело и чтоб я об ней не мучилась. Случалось, что в отсутствие мужа она вдруг начинала тревожиться, расспрашивать о нем, беспокоиться: посылала узнать, что он делает, разузнавала от своей девушки, зачем приказано подавать лошадей и куда он хочет ехать, не болен ли он, весел или скучен, что говорил и т. д. О делах и занятиях его она как будто не смела с ним сама заговаривать. Когда он советовал ей что-нибудь или просил о чем, она выслушивала его так покорно, так робела за себя, как будто была его раба. Она очень любила, чтоб он похвалил что-нибудь у ней, какую-нибудь вещь, книгу, какое-нибудь ее рукоделье. Она как будто тщеславилась этим и тотчас делалась счастлива. Но радостям ее не было конца, когда он невзначай (что было очень редко) вздумает приласкать малюток детей, которых было двое. Лицо ее преображалось, сияло счастием, и в эти минуты ей случалось даже слишком увлечься своею радостью перед мужем. Она, например, даже до того простирала смелость, что вдруг сама, без его вызова, предлагала ему, конечно, с робостью и трепещущим голосом, чтоб он или выслушал новую музыку, которую она получила, или сказал свое мнение о какой-нибудь книге, или даже позволил ей прочесть себе страницу-другую какого-нибудь автора, который в тот день произвел на нее особенное впечатление. Иногда муж благосклонно исполнял все желания ее и даже снисходительно ей улыбался, как улыбаются баловнику дитяти, которому не хотят отказать в иной странной прихоти, боясь преждевременно и враждебно смутить его наивность. Но, не знаю почему, меня до глубины души возмущали эта улыбка, это высокомерное снисхождение, это неравенство между ними; я молчала, удерживалась и только прилежно следила за ними с ребяческим любопытством, но с преждевременно суровой думой. В другой раз я замечала, что он вдруг как будто невольно спохватится, как будто опомнится; как будто он внезапно, через силу и против воли, вспомнит о чем-то тяжелом, ужасном, неизбежном; мигом снисходительная улыбка исчезает с лица его и глаза его вдруг устремляются на оторопевшую жену с таким состраданием, от которого я вздрагивала, которое, как теперь сознаю, если б было ко мне, то я бы измучилась. В ту же минуту радость исчезала с лица Александры Михайловны. Музыка или чтение прерывались. Она бледнела, но крепилась и молчала. Наступала неприятная минута, тоскливая минута, которая иногда долго длилась. Наконец муж прерывал ее. Он подымался с места, как будто через силу подавляя в себе досаду и волнение, и, пройдя несколько раз по комнате в угрюмом молчании, жал руку жене, глубоко вздыхал и, в очевидном смущении, сказав несколько отрывистых слов, в которых как бы проглядывало желание утешить жену, выходил из комнаты, а Александра Михайловна ударялась в слезы или впадала в страшную, долгую грусть. Часто он благословлял и крестил ее, как ребенка, прощаясь с ней с вечера, и она принимала его благословение со слезами благодарности и с благоговением. Но не могу забыть нескольких вечеров в нашем доме (в целые восемь лет -- двух-трех, не более), когда Александра Михайловна как будто вдруг вся переменялась. Какой-то гнев, какое-то негодование отражались на обыкновенно тихом лице ее вместо всегдашнего самоуничижения и благоговения к мужу. Иногда целый час приготовлялась гроза; муж становился молчаливее, суровее и угрюмее обыкновенного. Наконец больное сердце бедной женщины как будто не выносило. Она начинала прерывающимся от волнения голосом разговор, сначала отрывистый, бессвязный, полный каких-то намеков и горьких недомолвок; потом, как будто не вынося тоски своей, вдруг разрешалась слезами, рыданиями, а затем следовал взрыв негодования, укоров, жалоб, отчаяния, -- словно она впадала в болезненный кризис. И тогда нужно было видеть, с каким терпением выносил это муж, с каким участием склонял ее успокоиться, целовал ее руки и даже, наконец, начинал плакать вместе с нею; тогда вдруг она как будто опомнится, как будто совесть крикнет на нее и уличит в преступлении. Слезы мужа потрясали ее, и она, ломая руки, в отчаянии, с судорожными рыданиями, у ног его вымаливала о прощении, которое тотчас же получала. Но еще надолго продолжались мучения ее совести, слезы и моления простить ее, и еще робче, еще трепетнее становилась она перед ним на целые месяцы. Я ничего не могла понять в этих укорах и упреках; меня же и высылали в это время из комнаты, и всегда очень неловко. Но скрыться совершенно от меня не могли. Я наблюдала, замечала, угадывала, и с самого начала вселилось в меня темное подозрение, что какая-то тайна лежит на всем этом, что эти внезапные взрывы уязвленного сердца не простой нервный кризис, что недаром же всегда хмурен муж, что недаром это как будто двусмысленное сострадание его к бедной, больной жене, что недаром всегдашняя робость и трепет ее перед ним и эта смиренная, странная любовь, которую она даже не смела проявить пред мужем, что недаром это уединение, эта монастырская жизнь, эта краска и эта внезапная смертная бледность на лице ее в присутствии мужа.
Но так как подобные сцены с мужем были очень редки так как жизнь наша была очень однообразна и я уже слишком близко к ней присмотрелась; так как, наконец, я развивалась и росла очень быстро и много уж начало пробуждаться во мне нового, хотя бессознательного, отвлекавшего меня от моих наблюдений, то я и привыкла наконец к этой жизни, к этим обычаям и к характерам, которые меня окружали. Я, конечно, не могла не задумываться подчас, глядя на Александру Михайловну, но думы мои покамест не разрешались ничем. Я же крепко любила ее, уважала ее тоску и потому боялась смущать ее подымчивое сердце своим любопытством. Она понимала меня и сколько раз готова была благодарить меня за мою к ней привязанность! То, заметив заботу мою, улыбалась нередко сквозь слезы и сама шутила над частыми слезам своими; то вдруг начнет рассказывать мне, что она очень довольна, очень счастлива, что к ней все так добры, что все те, которых она знала, до сих пор так любили ее, что ее очень мучит то, что Петр Александрович вечно тоскует о ней, о ее душевном спокойствии, тогда как она, напротив, так счастлива, так счастлива!.. И тут она обнимала меня с таким глубоким чувством, такою любовью светилось лицо ее, что сердце мое, если можно сказать, как-то болело сочувствием к ней.

Черты лица ее никогда не изгладятся из моей памяти. Они были правильны, а худоба и бледность, казалось, еще более возвышали строгую прелесть ее красоты. Густейшие черные волосы, зачесанные гладко книзу, бросали суровую, резкую тень на окраины щек; но, казалось, тем любовнее поражал вас контраст ее нежного взгляда, больших детски ясных голубых глаз, робкой улыбки и всего этого кроткого, бледного лица, на котором отражалось подчас так много наивного, несмелого, как бы незащищенного, как будто боявшегося за каждое ощущение, за каждый порыв сердца -- и за мгновенную радость, и за частую тихую грусть. Но в иную счастливую, нетревожную минуту в этом взгляде, проницавшем в сердце, было столько ясного, светлого, как день, столько праведно-спокойного; эти глаза, голубые как небо, сияли такою любовью, смотрели так сладко, в них отражалось всегда такое глубокое чувство симпатии ко всему, что было благородно, ко всему, что просило любви, молило о сострадании, -- что вся душа покорялась ей, невольно стремилась к ней и, казалось, О нее же принимала и эту ясность, и это спокойствие духа и примирение, и любовь. Так в иной раз засмотришься на голубое небо и чувствуешь, что готов пробыть целые часы в сладостном созерцании и что свободнее, спокойнее становится в эти минуты душа, точно в ней, как будто в тихой пелене воды, отразился величавый купол небесный. Когда же -- и это так часто случалось -- одушевление нагоняло краску на ее лицо и грудь ее колыхалась от волнения, тогда глаза ее блестели как молния, как будто метали искры, как будто вся ее душа, целомудренно сохранившая чистый пламень прекрасного, теперь ее воодушевившего, переселялась в них. В эти минуты она была как вдохновенная. И в таких внезапных порывах увлечения, в таких переходах от тихого, робкого настроения духа к просветленному, высокому одушевлению, к чистому, строгому энтузиазму вместе с тем было столько наивного, детски скорого, столько младенческого верования, что художник, кажется, полжизни бы отдал, чтоб подметить такую минуту светлого восторга и перенесть это вдохновенное лицо на полотно.

С первых дней моих в этом доме я увидела, что она даже обрадовалась мне в своем уединении. Тогда еще у ней было только одно дитя и только год как она была матерью. Но я вполне была ее дочерью, и различий между мной и своими она делать не могла. С каким жаром она принялась за мое воспитание! Она так заторопилась вначале, что мадам Леотар невольно улыбалась, на нее глядя. В самом деле, мы было взялись вдруг за всё, так что и не поняли было друг друга. Например, она взялась учить меня сама и вдруг очень многому, но так многому, что выходило с ее стороны больше горячки, больше жара, более любовного нетерпения, чем истинной пользы для меня. Сначала она была огорчена своим неуменьем; но, рассмеявшись, мы принялись сызнова, хотя Александра Михайловна, несмотря на первую неудачу, смело объявила себя против системы мадам Леотар. Они спорили смеясь, но новая воспитательница моя наотрез объявила себя против всякой системы, утверждая, что мы с нею ощупью найдем настоящую дорогу, что нечего мне набивать голову сухими познаниями и что весь успех зависит от уразумения моих инстинктов и от уменья возбудить во мне добрую волю, -- и она была права, потому что вполне одерживала победу. Во-первых, с самого начала совершенно исчезли роли ученицы и наставницы. Мы учились, как две подруги, и иногда делалось так, что как будто я учила Александру Михайловну, не замечая хитрости. Так, между нами часто рождались споры, и я из всех сил горячилась, чтоб доказать дело, как я его понимаю, и незаметно Александра Михайловна выводила меня на настоящий путь. Но кончалось тем, что, когда мы доберемся до истины, я тотчас догадывалась, изобличала уловку Александры Михайловны, взвесив все ее старания со мной, нередко целые часы, пожертвованные таким образом для моей пользы, я бросалась к ней на шею и крепко обнимала ее после каждого урока. Моя чувствительность изумляла и трогала ее даже до недоумения. Она с любопытством начинала расспрашивать о моем прошедшем, желая услышать его от меня, и каждый раз после моих рассказов становилась со мной нежнее и серьезнее, -- серьезнее, потому что я, с моим несчастным детством, внушала ей, вместе с состраданием как будто какое-то уважение. После моих признаний мы пускались обыкновенно в долгие разговоры, которыми она мне же объясняла мое прошлое, так что я действительно как будто вновь переживала его и многому вновь научалась. Мадам Леотар часто находила эти разговоры слишком серьезными и, видя мои невольные слезы, считала их совсем не у места. Я же думала совершенно напротив, потому что после этих уроков мне становилось так легко и сладко, как будто и не было в моей судьбе ничего несчастного. Сверх того, я была слишком благодарна Александре Михайловне за то, что с каждым днем она всё более и более заставляла так любить себя. Мадам Леотар и невдомек было, что таким образом, мало-помалу, уравнивалось и приходило в стройную гармонию всё, что прежде поднималось из души неправильно, преждевременно-бурно и до чего доходило мое детское сердце, всё изъязвленное, с мучительною болью, так что несправедливо ожесточалось оно и плакалось на эту боль, не понимая, откуда удары.

День начинался тем, что мы обе сходились в детской у ее ребенка, будили его, одевали, убирали, кормили его, забавляли, учили его говорить. Наконец мы оставляли ребенка и садились за дело. Учились мы многому, но бог знает, какая это была наука. Тут было всё, и вместе с тем ничего определенного. Мы читали, рассказывали друг другу свои впечатления, бросали книгу для музыки, и целые часы летели незаметно. По вечерам часто приходил Б., друг Александры Михайловны, приходила мадам Леотар; нередко начинался разговор самый жаркий, горячий об искусстве, о жизни (которую мы в нашем кружке знали только понаслышке), о действительности, об идеалах, о прошедшем и будущем, и мы засиживались за полночь. Я слушала из всех сил, воспламенялась вместе с другими, смеялась или была растрогана, и тут-то узнала я в подробности всё то, что касалось до моего отца и до моего первого детства. Между тем я росла; мне нанимали учителей, от которых, без Александры Михайловны, я бы ничему не научилась. С учителем географии я бы только ослепла, отыскивая на карте города и реки. С Александрой Михайловной мы пускались в такие путешествия, перебывали в таких странах, видели столько диковин, пережили столько восторженных, столько фантастических часов и так сильно было обоюдное рвение, что книг, прочитанных ею, наконец решительно недостало: мы принуждены были приняться за новые книги. Скоро я могла сама показывать моему учителю географии, хотя все-таки, нужно отдать ему справедливость, он до конца сохранил передо мной превосходство в полном и совершенно определительном познании градусов, под которыми лежал какой-нибудь городок, и тысяч, сотен и даже тех десятков жителей, которые в нем заключались. Учителю истории платились деньги тоже чрезвычайно исправно; но, по уходе его, мы с Александрой Михайловной историю учили по-своему: брались за книги и зачитывались иногда до глубокой ночи, или, лучше сказать, читала Александра Михайловна, потому что она же и держала цензуру. Никогда я не испытывала более восторга, как после этого чтения. Мы одушевлялись обе, как будто сами были героями. Конечно, между строчками читалось больше, чем в строчках; Александра же Михайловна, кроме того, прекрасно рассказывала, так, как будто при ней случилось всё, о чем мы читали. Но пусть будет, пожалуй, смешно, что мы так воспламенялись и просиживали за полночь, я -- ребенок, она -- уязвленное сердце, так тяжело переносившее жизнь! Я знала, что она как будто отдыхала подле меня. Припоминаю, что подчас я странно задумывалась, на нее глядя, я угадывала, и, прежде чем я начала жить, я уже угадала многое в жизни.

Наконец мне минуло тринадцать лет. Между тем здоровье Александры Михайловны становилось всё хуже и хуже. Она делалась раздражительнее, припадки ее безвыходной грусти ожесточеннее, визиты мужа начались чаще, и просиживал он с нею, разумеется, как и прежде, почти молча, суровый и хмурый, всё больше и больше времени. Ее судьба стала сильнее занимать меня. Я выходила из детства, во мне уж сформировалось много новых впечатлений, наблюдений, увлечений, догадок; ясно, что загадка, бывшая в этом семействе, всё более и более стала мучить меня. Были минуты, в которые мне казалось, что я что-то понимаю в этой загадке. В другое время я впадала в равнодушие, в апатию, даже в досаду, и забывала свое любопытство, не находя ни на один вопрос разрешения. Порой -- и это случалось всё чаще и чаще -- я испытывала странную потребность оставаться одной и думать, всё думать: моя настоящая минута похожа была на то время, когда еще я жила у родителей и когда вначале, прежде чем сошлась с отцом, целый год думала, соображала, приглядывалась из своего угла на свет божий, так что наконец совсем одичала среди фантастических призраков, мною же созданных. Разница была в том, что теперь было больше нетерпения, больше тоски, более новых, бессознательных порывов, более жажды к движению, к подымчивости, так что сосредоточиться на одном, как было прежде, я не могла. С своей стороны, Александра Михайловна как будто сама стала более удаляться меня. В этом возрасте я уже почти не могла ей быть подругой. Я была не ребенок, я слишком о многом спрашивала и подчас смотрела на нее так, что она должна была потуплять глаза предо мною. Были странные минуты. Я не могла видеть ее слез, и часто слезы накипали в моих глазах, глядя на нее. Я бросалась к ней на шею и горячо обнимала ее. Что она могла отвечать мне? Я чувствовала, что была ей в тягость. Но в другое время -- и это было тяжелое, грустное время -- она сама, как будто в каком-то отчаянии, судорожно обнимала меня, как будто искала моего участия, как будто не могла выносить своего одиночества, как будто я уж понимала ее, как будто мы страдали с ней вместе. Но между нами все-таки оставалась тайна, это было очевидно, и я уж сама начала удаляться от нее в эти минуты. Мне тяжело было с ней. Кроме того, нас уж мало что соединяло, одна музыка. Но музыку стали ей запрещать доктора. Книги? Но здесь было всего труднее. Она решительно не знала, как читать со мною. Мы, конечно, остановились бы на первой странице: каждое слово могло быть намеком, каждая незначащая фраза -- загадкой. От разговора вдвоем, горячего, задушевного, мы обе бежали.

И вот в это время судьба внезапно и неожиданно повернула мою жизнь чрезвычайно-странным образом.
Мое внимание, мои чувства, сердце, голова -- всё разом, с напряженною силою, доходившею даже до энтузиазма, обратилось вдруг к другой, совсем неожиданной деятельности, и я сама, не заметив того, вся перенеслась в новый мир; мне некогда было обернуться, Осмотреться, одуматься; я могла погибнуть, даже чувствовала это; но соблазн был сильнее страха, и я пошла наудачу, закрывши глаза. И надолго отвлеклась я от той действительности, которая так начинала тяготить меня и в которой я так жадно и бесполезно искала выхода. Вот что такое это было и вот как оно случилось.
Из столовой было три выхода: один в большие комнаты, другой в мою и в детские, а третий вел в библиотеку. Из библиотеки был еще другой ход, отделявшийся от моей комнаты только одним рабочим кабинетом, в котором обыкновенно помещался помощник Петра Александровича в делах, его переписчик, его сподручник, бывший в одно и то же время его секретарем и фактором. Ключ от шкафов и библиотеки хранился у него. Однажды, после обеда, когда его не было дома, я нашла этот ключ на полу. Меня взяло любопытство, и, вооружась своей находкой, я вошла в библиотеку. Это была довольно большая комната, очень светлая, уставленная кругом восемью большими шкафами, полными книг. Книг было очень много, и из них большая часть досталась Петру Александровичу как-то по наследству. Другая часть книг собрана была Александрой Михайловной, которая покупала их беспрестанно. До сих пор мне давали читать с большою осмотрительностию, так что я без труда догадалась, что мне многое запрещают и что многое для меня тайна. Вот почему я с неудержимым любопытством, в припадке страха и радости и какого-то особенного, безотчетного чувства, отворила первый шкаф и вынула первую книгу. В этом шкафе были романы. Я взяла один из них, затворила шкаф и унесла к себе книгу с таким странным ощущением, с таким биением и замиранием сердца, как будто я предчувствовала, что в моей жизни совершается большой переворот. Войдя к себе в комнату, я заперлась и раскрыла роман. Но читать я не могла; у меня была другая забота: мне сначала нужно было уладить прочно и окончательно свое обладание библиотекой, так чтоб никто того не знал и чтоб возможность иметь всякую книгу во всякое время осталась при мне. И потому я отложила свое наслаждение до более удобной минуты, книгу отнесла назад, а ключ утаила у себя. Я утаила его, и -- это был первый дурной поступок в моей жизни. Я ждала последствий; они уладились чрезвычайно благоприятно: секретарь и помощник Петра Александровича, проискав ключа целый вечер и часть ночи со свечою на полу, решился наутро призвать слесаря, который из связки принесенных им ключей прибрал новый. Тем дело и кончилось, а о пропаже ключа никто более ничего не слыхал; я же повела дело так осторожно и хитро, что пошла в библиотеку только через неделю, совершенно уверившись в полной безопасности насчет всех подозрений. Сначала я выбирала время, когда секретаря не было дома; потом же стала заходить из столовой, потому что письмоводитель Петра Александровича имел у себя только ключ в кармане, а в дальнейшие сношения с книгами никогда не вступал и потому даже не входил в комнату, в которой они находились.

Я начала читать с жадностью, и скоро чтение увлекло меня совершенно. Все новые потребности мои, все недавние стремления, все еще неясные порывы моего отроческого возраста, так беспокойно и мятежно восставшие было в душе моей, нетерпеливо вызванные моим слишком ранним развитием, -- всё это вдруг уклонилось в другой, неожиданно представший исход надолго, как будто вполне удовлетворившись новою пищею, как будто найдя себе правильный путь. Скоро сердце и голова моя были так очарованы, скоро фантазия моя развилась так широко, что я как будто забыла весь мир, который доселе окружал меня. Казалось, сама судьба остановила меня на пороге в новую жизнь, в которую я так порывалась, о которой гадала день и ночь, и, прежде чем пустить меня в неведомый путь, взвела меня на высоту, показав мне будущее в волшебной панораме, в заманчивой, блестящей перспективе. Мне суждено было пережить всю эту будущность, вычитав ее сначала из книг, пережить в мечтах, в надеждах, в страстных порывах, в сладостном волнении юного духа. Я начала чтение без разбора, с первой попавшейся мне под руку книги, но судьба хранила меня: то, что я узнала и выжила до сих пор, было так благородно, так строго, что теперь меня не могла уже соблазнить какая-нибудь лукавая, нечистая страница. Меня хранил мой детский инстинкт, мой ранний возраст и всё мое прошедшее. Теперь же сознание как будто вдруг осветило для меня всю прошлую жизнь мою. Действительно, почти каждая страница, прочитанная мною, была мне уж как будто знакома, как будто уже давно прожита; как будто все эти страсти, вся эта жизнь, представшая передо мною в таких неожиданных формах, в таких волшебных картинах, уже была мною испытана. И как не завлечься было мне до забвения настоящего, почти до отчуждения от действительности, когда передо мной в каждой книге, прочитанной мною, воплощались законы той же судьбы, тот же дух приключений, который царил над жизнию человека, но истекая из какого-то главного закона жизни человеческой, который был условием спасения, охранения и счастия. Этот-то закон, подозреваемый мною, я и старалась угадать всеми силами, всеми своими инстинктами, возбужденными во мне почти каким-то чувством самосохранения. Меня как будто предуведомляли вперед, как будто предостерегал кто-нибудь. Как будто что-то пророчески теснилось мне в душу, и с каждым днем всё более и более крепла надежда в душе моей, хотя вместе с тем всё сильнее и сильнее были мои порывы в эту будущность, в эту жизнь, которая каждодневно поражала меня в прочитанном мною со всей силой, свойственной искусству, со всеми обольщениями поэзии. Но, как я уже сказала, фантазия моя слишком владычествовала над моим нетерпением, и я, по правде, была смела лишь в мечтах, а на деле инстинктивно робела перед будущим. И потому, будто предварительно согласясь с собой, я бессознательно положила довольствоваться покуда миром фантазии, миром мечтательности, в котором уже я одна была владычицей, в котором были только одни обольщения, одни радости, и самое несчастье, если и было допускаемо, то играло роль пассивную, роль переходную, роль необходимую для сладких контрастов и для внезапного поворота судьбы к счастливой развязке моих головных восторженных романов. Так понимаю я теперь тогдашнее мое настроение.

И такая жизнь, жизнь фантазии, жизнь резкого отчуждения от всего меня окружавшего, могла продолжаться целые три года!

Эта жизнь была моя тайна, и после целых трех лет я еще не знала, бояться ли мне ее внезапного оглашения или нет. То, что я пережила в эти три года, было слишком мне родное, близкое. Во всех этих фантазиях слишком сильно отразилась я сама, до того, что, наконец, могла смутиться и испугаться чужого взгляда, чей бы он ни был, который бы неосторожно заглянул в мою душу. К тому же мы все, весь дом наш, жили так уединенно, так вне общества, в такой монастырской тиши, что невольно в каждом из нас должна была развиться сосредоточенность в себе самом, какая-то потребность самозаключения. То же и со мною случилось. В эти три года кругом меня ничего не преобразилось, всё осталось по-прежнему. По-прежнему цари, между нами унылое однообразие, которое, -- как теперь думаю, если б я не была увлечена своей тайной, скрытной деятельностью, -- истерзало бы мою душу и бросило бы меня в неизвестный мятежный исход из этого вялого, тоскливого круга, в исход, может быть, гибельный. Мадам Леотар постарела и почти совсем заключилась в своей комнате; дети были еще слишком малы; Б. был слишком однообразен, а муж Александры Михайловны -- такой же суровый, такой же недоступный, такой же заключенный в себя, как и прежде. Между ним и женой по-прежнему была та же таинственность отношений, которая мне начала представляться всё более и более в грозном, суровом виде, я всё более и более пугалась за Александру Михайловну. Жизнь ее, безотрадная, бесцветная, видимо гасла в глазах моих. Здоровье ее становилось почти с каждым днем хуже и хуже. Как будто какое-то отчаяние вступило, наконец, в ее душу; она видимо была под гнетом чего-то неведомого, неопределенного, в чем и сама она не могла дать отчета, чего-то ужасного и вместе с тем ей самой непонятного, но которое она приняла как неизбежный крест своей осужденной жизни. Сердце ее ожесточалось, наконец, в этой глухой муке; даже ум ее принял другое направление, темное, грустное. Особенно поразило меня одно наблюдение: мне казалось, что чем более я входила в лета, тем более она как бы удалялась от меня, так что скрытность ее со мной обращалась даже в какую-то нетерпеливую досаду. Казалось, она даже не любила меня в иные минуты; как будто я ей мешала. Я сказала, что стала нарочно удаляться ее, и, удалившись раз, как будто заразилась таинственностью ее же характера. Вот почему всё, что я прожила в эти три года, всё, что сформировалось в душе моей, в мечтах, в познаниях, в надеждах и в страстных восторгах, -- всё это упрямо осталось при мне. Раз затаившись друг от друга, мы уже потом никогда не сошлись, хотя, кажется мне, я любила ее с каждым днем еще более прежнего. Без слез не могу вспомнить теперь о том, до какой степени она была привязана ко мне, до какой степени она обязалась в своем сердце расточать на меня всё сокровище любви, которое в нем заключалось, и исполнить обет свой до конца -- быть мне матерью. Правда, собственное горе иногда надолго отвлекало ее от меня, она как будто забывала обо мне, тем более что и я старалась не напоминать ей о себе, так что мои шестнадцать лет подошли, как будто никто того не заметил. Но в минуты сознания и более ясного взгляда кругом Александра Михайловна как бы вдруг начинала обо мне тревожиться; она с нетерпением вызывала меня к себе из моей комнаты, из-за моих уроков и занятий, закидывала меня вопросами, как будто испытывая, разузнавая меня, не разлучалась со мной по целым дням, угадывала все побуждения мои, все желания, очевидно заботясь о моем возрасте, о моей настоящей минуте, о будущности, и с неистощимою любовью, с каким-то благоговением готовила мне свою помощь. Но она уже очень отвыкла от меня и потому поступала иногда слишком наивно, так что всё это было мне слишком понятно и заметно. Например, и это случилось, когда уже мне был шестнадцатый год, она, перерыв мои книги, расспросив о том, что я читаю, и найдя, что я не вышла еще из детских сочинений для двенадцатилетнего возраста, как будто вдруг испугалась. Я догадалась, в чем дело, и следила за нею внимательно. Целые две недели она как будто приготовляла меня, испытывала меня, разузнавала степень моего развития и степень моих потребностей. Наконец она решилась начать, и на столе нашем явился "Ивангое" Вальтер-Скотта, которого я уже давно прочитала, и по крайней мере раза три. Сначала она с робким ожиданием следила за моими впечатлениями, как будто взвешивала их, словно боялась за них; наконец эта натянутость между нами, которая была мне слишком приметна, исчезла; мы воспламенились обе, и я так рада, так рада была, что могла уже перед ней не скрываться! Когда мы кончили роман, она была от меня в восторге. Каждое замечание мое во время нашего чтения было верно, каждое впечатление правильно. В глазах ее, я уже развилась слишком далеко. Пораженная этим, в восторге от меня, она радостно принялась было опять следить за моим воспитанием, -- она уж более не хотела разлучаться со мной; но это было не в ее воле. Судьба скоро опять разлучила нас и помешала нашему сближению. Для этого достаточно было первого припадка болезни, припадка ее всегдашнего горя, а затем опять отчуждения, тайны, недоверчивости и, может быть, даже Ожесточения.

Но и в такое время иногда минута была вне нашей власти. Чтение, несколько симпатичных слов, перемолвленных между нами, музыка -- и мы забывались, высказывались, высказывались иногда через меру, и после того нам становилось тяжело друг перед другом. Одумавшись, мы смотрели друг на друга как испуганные, с подозрительным любопытством и с недоверчивостью. У каждой из нас был свой предел, до которого могло идти наше сближение; за него мы переступить не смели, хотя бы и хотели.

Однажды вечером, перед сумерками, я рассеянно читала книгу в кабинете Александры Михайловны. Она сидела за фортепьяно, импровизируя на тему одного любимейшего ею мотива итальянской музыки. Когда она перешла наконец в чистую мелодию арии, я, увлекшись музыкою, которая проникла мне в сердце, начала робко, вполголоса, напевать этот мотив про себя. Скоро увлекшись совсем, я встала с места и подошла к фортепьяно; Александра Михайловна, как бы угадав меня, перешла в аккомпанемент и с любовью следила за каждой нотой моего голоса. Казалось, она была поражена богатством его. До сих пор я никогда при ней не пела, да и сама едва знала, есть ли у меня какие-нибудь средства. Теперь мы вдруг одушевились обе. Я всё более и более возвышала голос; во мне возбуждалась энергия, страсть, разжигаемая еще более радостным изумлением Александры Михайловны, которое я угадывала в каждом такте ее аккомпанемента. Наконец пение кончилось так удачно, с таким одушевлением, с такою силою, что она в восторге схватила мои руки и радостно взглянула на меня.

-- Аннета! да у тебя чудный голос, -- сказала она. -- Боже мой! Как же это я не заметила!

-- Я сама только сейчас заметила, -- отвечала я вне себя от радости.

-- Да благословит же тебя бог, мое милое, бесценное дитя! Благодари его за этот дар. Кто знает... Ах, боже мой, боже мой!

Она была так растрогана неожиданностью, в таком исступлении от радости, что не знала, что мне сказать, как приголубить меня. Это была одна из тех минут откровения, взаимной симпатии, сближения, которых уже давно не было с нами. Через час как будто праздник настал в доме. Немедленно послали за Б. В ожидании его мы наудачу раскрыли другую музыку, которая мне была знакомее, и начали новую арию. В этот раз я дрожала от робости. Мне не хотелось неудачей разрушить первое впечатление. Но скоро мой же голос ободрил и поддержал меня. Я сама всё более и более изумлялась его силе, и в этот вторичный опыт рассеяно было всякое сомнение. В припадке своей нетерпеливой радости Александра Михайловна послала за детьми, даже за няней детей своих и, наконец, увлекшись совсем, пошла к мужу и вызвала его из кабинета, о чем в другое время едва бы помыслить осмелилась. Петр Александрович выслушал новость благосклонно, поздравил меня и сам первый объявил, что нужно меня учить. Александра Михайловна, счастливая от благодарности, как будто бог знает что для нее было сделано, бросилась целовать его руки. Наконец явился Б. Старик был обрадован. Он меня очень любил, вспомнил о моем отце, о прошедшем, и когда я спела перед ним два-три раза, он с серьезным, с озабоченным видом, даже с какою-то таинственностью, объявил, что средства есть несомненные, может быть даже и талант, и что не учить меня невозможно. Потом тут же, как бы одумавшись, они оба положили с Александрой Михайловной, что опасно слишком захваливать меня в самом начале, и я заметила, как тут же они перемигнулись и сговорились украдкой, так что весь их заговор против меня вышел очень наивен и неловок. Я смеялась про себя целый вечер, видя, как потом, после нового пения, они старались удерживаться и даже нарочно замечать вслух мои недостатки. Но они крепились недолго, и первый же изменил себе Б., снова расчувствовавшись от радости. Я никогда не подозревала, чтоб он так любил меня. Во весь вечер шел самый дружеский, самый теплый разговор. Б. рассказал несколько биографий известных певцов и артистов, и рассказывал с восторгом художника, с благоговением, растроганный. Затем, коснувшись отца моего, разговор перешел на меня, на мое детство, на князя, на всё семейство князя, о котором я так мало слышала с самой разлуки. Но Александра Михайловна и сама не много знала о нем. Всего более знал Б., потому что не раз ездил в Москву. Но здесь разговор принял какое-то таинственное, загадочное для меня направление, и два-три обстоятельства, в особенности касавшиеся князя, были для меня совсем непонятны. Александра Михайловна заговорила о Кате, но Б. ничего не мог сказать о ней особенного и тоже как будто с намерением желал умолчать о ней. Это поразило меня. Я не только не позабыла Кати, не только не замолкла во мне моя прежняя любовь к ней, но даже напротив: я и не подумала ни разу, что в Кате могла быть какая-нибудь перемена. От внимания моего ускользнули доселе и разлука, и эти долгие годы, прожитые розно, в которые мы не подали друг другу никакой вести о себе, и разность воспитания, и разность характеров наших. Наконец, Катя мысленно никогда не покидала меня: она как будто всё еще жила со мною; особенно во всех мои мечтах, во всех моих романах и фантастических приключениях мы всегда шли вместе с ней рука в руку. Вообразив себя героиней каждого прочитанного мною романа, тотчас же помещала возле себя свою подругу-княжну раздвоивала роман на две части, из которых одна, конечно, была создана мною, хотя я обкрадывала беспощадно моих любимых авторов. Наконец в нашем семейном совете положено было пригласить мне учителя пения. Б. рекомендовал известнейшего и наилучшего. На другой же день к нам приехал итальянец Д., выслушал меня, повторил мнение Б., своего приятеля, но тут же объявил, что мне будет гораздо более пользы ходить учиться к нему, вместе с другими его ученицами, что тут помогут развитию моего голоса и соревнование, и переимчивость, и богатство всех средств, которые будут у меня под руками. Александра Михайловна согласилась; и с этих пор я ровно по три раза в неделю отправлялась по утрам, в восемь часов, в сопровождении служанки в консерваторию.

Теперь я расскажу одно странное приключение, имевшее на меня слишком сильное влияние и резким переломом начавшее во мне новый возраст. Мне минуло тогда шестнадцать лет, и, вместе с тем, в душе моей вдруг настала какая-то непонятная апатия; какое-то нестерпимое, тоскливое затишье, непонятное мне самой, посетило меня. Все мои грезы, все мои порывы вдруг умолкли, даже самая мечтательность исчезла как бы от бессилия. Холодное равнодушие заменило место прежнего неопытного душевного жара. Даже дарование мое, принятое всеми, кого я любила, с таким восторгом, лишилось моей симпатии, и я бесчувственно пренебрегала им. Ничто не развлекало меня, до того, что даже к Александре Михайловне я чувствовала какое-то холодное равнодушие, в котором сама себя обвиняла, потому что не могла не сознаться в том. Моя апатия прерывалась безотчетною грустью, внезапными слезами. Я искала уединения. В эту странную минуту странный случай потряс до основания всю мою душу и обратил это затишье в настоящую бурю. Сердце мое было уязвлено... Вот как это случилось.

VII

Я вошла в библиотеку (это будет навсегда памятная для меня минута) и взяла роман Вальтер-Скотта "Сен-Ронанские воды", единственный, который еще не прочитала. Помню, что язвительная беспредметная тоска терзала меня как будто каким-то предчувствием. Мне хотелось плакать. В комнате было ярко-светло от последних, косых лучей заходящего солнца, которые густо лились в высокие окна на сверкающий паркет пола; было тихо; кругом, в соседних комнатах, тоже не было ни души. Петра Александровича не было дома, а Александра Михайловна была больна и лежала в постели. Я, действительно, плакала и, раскрыв вторую часть, беспредметно перелистывала ее, стараясь отыскать какой-нибудь смысл в отрывочных фразах, мелькавших у меня перед глазами. Я как будто гадала, как гадают, раскрывая книгу наудачу. Бывают такие минуты, когда все умственные и душевные силы, болезненно напрягаясь, как бы вдруг вспыхнут ярким пламенем сознания, и в это мгновение что-то пророческое снится потрясенной душе, как бы томящейся предчувствием будущего, предвкушающей его. И так хочется жить, так просится жить весь ваш состав, и, воспламеняясь самой горячей, самой слепой надеждой, сердце как будто вызывает будущее, со всей его тайной, со всей неизвестностью, хотя бы с бурями, с грозами, но только бы с жизнию. Моя минута именно была такова.

Припоминаю, что я именно закрыла книгу, чтоб потом раскрыть наудачу и, загадав о моем будущем, прочесть выпавшую мне страницу. Но, раскрыв ее, я увидела исписанный лист почтовой бумаги, сложенный вчетверо и так приплюснутый, так слежавшийся, как будто уже он несколько лет был заложен в книгу и забыт в ней. С крайним любопытством начала я осматривать свою находку. Это было письмо, без адреса, с подписью двух начальных букв С. О. Мое внимание удвоилось; я развернула чуть не слипшуюся бумагу, которая от. долгого лежания между страницами оставила на них во весь размер свой светлое место. Складки письма были истерты, выношены: видно было, что когда-то его часто перечитывали, берегли как драгоценность. Чернила посинели, выцвели, -- уж слишком давно как оно написано! Несколько слов бросилось мне случайно в глаза, и сердце мое забилось от ожидания. Я в смущении вертела письмо в руках, как бы нарочно отдаляя от себя минуту чтения. Случайно я поднесла его к свету: да! капли слез засохли на этих строчках; пятна оставались на бумаге; кое-где целые буквы были смыты слезами. Чьи это слезы? Наконец, замирая от ожидания, я прочла половину первой страницы, и крик изумления вырвался из груди моей. Я заперла шкаф, поставила книгу на место и, спрятав письмо под косынку, побежала к себе, заперлась и начала перечитывать опять сначала. Но сердце мое так колотилось, что слова и буквы мелькали и прыгали перед глазами моими. Долгое время я ничего не понимала. В письме было открытие, начало тайны; оно поразило меня, как молния, потому что я узнала, к кому оно было писано. Я знала, что я почти преступление сделаю, прочитав это письмо; но минута была сильнее меня! Письмо было к Александре Михайловне.

Вот это письмо; я привожу его здесь. Смутно поняла я, что в нем было, и потом долго не оставляли меня разгадка и тяжелая дума. С этой минуты как будто переломилась моя жизнь. Сердце мое было потрясено и возмущено надолго, почти навсегда, потому что много вызвало это письмо за собою. Я верно загадала о будущем.

Это письмо было прощальное, последнее, страшное; когда я прочла его, то почувствовала такое болезненное сжатие сердца, как будто я сама всё потеряла, как будто всё навсегда отнялось от меня, даже мечты и надежды, как будто ничего более не осталось при мне, кроме ненужной более жизни. Кто же он, писавший это письмо? Какова была потом ее жизнь? В письме было так много намеков, так много данных, что нельзя было ошибиться, так много и загадок, что нельзя было не потеряться в предположениях. Но я почти не ошиблась; к тому же и слог письма, подсказывающий многое, подсказывал весь характер этой связи, от которой разбились два сердца. Мысли, чувства писавшего были наружу. Они были слишком особенны и, как я уже сказала, слишком много подсказывали догадке. Но вот это письмо; выписываю его от слова до слова:

"Ты не забудешь меня, ты сказала -- я верю, и вот отныне вся жизнь моя в этих словах твоих. Нам нужно расстаться, пробил наш час! Я давно это знал, моя тихая, моя грустная красавица, но только теперь понял. Во всё наше время, во всё время, как ты любила меня, у меня болело и ныло сердце за любовь нашу, и поверишь ли? теперь мне легче! Я давно знал, что этому будет такой конец, и так было прежде нас суждено! Это судьба! Выслушай меня, Александра: мы были неровня; я всегда, всегда это чувствовал! Я был недостоин тебя, и я, один я, должен был нести наказание за прожитое счастье мое! Скажи: что я был перед тобою до той поры, как ты узнала меня? Боже! вот уже два года прошло, и я до сих пор как будто без памяти; я до сих пор не могу понять, что ты меня полюбила! Я не понимаю, как дошло у нас до того, с чего началось. Помнишь ли, что я был в сравнении с тобою? Достоин ли я был тебя, чем я взял, чем я особенно был отличен! До тебя я был груб и прост, вид мой был уныл и угрюм. Жизни другой я не желал, не помышлял о ней, не звал ее и призывать не хотел. Всё во мне было как-то придавлено, и я не знал ничего на свете важнее моей обыденной срочной работы. Одна забота была у меня -- завтрашний день; да и к той я был равнодушен. Прежде, уж давно это было, мне снилось что-то такое, и я мечтал как глупец. Но с тех пор ушло много-много времени, и я стал жить одиноко, сурово, спокойно, даже и не чувствуя холода, который леденил мое сердце. И оно заснуло. Я ведь знал и решил, что для меня никогда не взойдет другого солнца, и верил тому, и не роптал ни на что, потому что знал, что так должно было быть. Когда ты проходила мимо меня, ведь я не понимал, что мне можно сметь поднять на тебя глаза. Я был как раб перед тобою. Мое сердце не дрожало возле тебя, не ныло, не вещало мне про тебя: оно было покойно. Моя душа не узнавала твоей, хотя и светло ей было возле своей прекрасной сестры. Я это знаю; я глухо чувствовал это. Это я мог чувствовать, затем что и на последнюю былинку проливается свет божией денницы и пригревает и нежит ее так же, как и роскошный цветок, возле которого смиренно прозябает она. Когда же я узнал всё, -- помнишь, после того вечера, после тех слов, которые потрясли до основания душу мою, -- я был ослеплен, поражен, всё во мне помутилось, и знаешь ли? я так был поражен, так не поверил себе, что не понял тебя! Про это я тебе никогда не говорил. Ты ничего не знала; не таков я был прежде, каким ты застала меня. Если б я мог, если б я смел говорить, я бы давно во всем признался тебе. Но я молчал, а теперь всё скажу, затем чтоб ты знала, кого теперь оставляешь, с каким человеком расстаешься! Знаешь ли, как я сначала понял тебя? Страсть, как огонь, охватила меня, как яд, пролилась в мою кровь; она смутила все мои мысли и чувства, я был опьянен, я был как в чаду и отвечал на чистую, сострадательную любовь твою не как равный ровне, не как достойный чистой любви твоей, а без сознания, без сердца. Я не узнал тебя. Я отвечал тебе как той, которая, в глазах моих, забылась до меня, а не как той, которая хотела возвысить меня до себя. Знаешь ли, в чем я подозревал тебя, что значило это: забылась до меня? Но нет, я не оскорблю тебя своим признанием; одно скажу тебе: ты горько во мне ошиблась! Никогда, никогда я не мог до тебя возвыситься. Я мог только недоступно созерцать тебя в беспредельной любви своей, когда понял тебя, но тем я не загладил вины своей. Страсть моя, возвышенная тобою, была не любовь, -- любви я боялся: я не смел тебя полюбить; в любви -- взаимность, равенство, а их я был недостоин... Я и не знаю, что было со мною! О! как мне рассказать тебе это, как быть понятным!.. Я не верил сначала... О! помнишь ли, когда утихло первое волнение мое, когда прояснился мой взор, когда осталось одно чистейшее, непорочное чувство, -- тогда первым движением моим было удивленье, смущенье, страх, и помнишь, как я вдруг, рыдая, бросился к ногам твоим; помнишь ли, как ты, смущенная, испуганная, со слезами спрашивала: что со мною? Я молчал, я не мог отвечать тебе; но душа моя разрывалась на части; мое счастье давило меня как невыносимое бремя, и рыдания мои говорили во мне: "За что мне это? чем я заслужил это? чем я заслужил блаженство?" Сестра моя, сестра моя! О! сколько раз -- ты не знала того -- сколько раз, украдкой, я целовал твое платье, украдкой, потому что я знал, что недостоин тебя, -- и дух во мне занимался тогда, и сердце мое билось медленно и крепко, словно хотело остановиться и замереть навсегда. Когда я брал твою руку, я весь бледнел и дрожал; ты смущала меня чистотою души твоей. О, я не умею высказать тебе всего, что накопилось в душе моей и что так хочет высказаться! Знаешь ли, что мне тяжела, мучительна была подчас твоя сострадательная всегдашняя нежность со мною? Когда ты поцеловала меня (это случилось один раз, и я никогда того не забуду), -- туман стал в глазах моих и весь дух мой изныл во мгновение. Зачем я не умер в эту минуту у ног твоих? Вот я пишу тебе ты в первый раз, хотя ты давно мне так приказала. Поймешь ли ты, что я хочу сказать? Я хочу тебе сказать всё, и скажу это: да, ты много любишь меня, ты любила меня, как сестра любит брата; ты любила меня как свое создание, потому что воскресила мое сердце, разбудила мой ум от усыпления и влила мне в грудь сладкую надежду; я же не мог, не смел; я никогда доселе не называл тебя сестрою моею, затем что не мог быть братом твоим, затем что мы были неровня, затем что ты во мне обманулась!
Но ты видишь, я всё пишу о себе, даже теперь, в эту минуту страшного бедствия, я только об одном себе думаю, хотя и знаю, что ты мучишься за меня. О, не мучься за меня, друг мой милый! Знаешь ли, как я унижен теперь в собственных глазах своих! Всё это открылось, столько шуму пошло! Тебя за меня отвергнут, в тебя бросят презреньем, насмешкой, потому что я так низко стою в их глазах! О, как я виновен, что был недостоин тебя! Хотя бы я имел важность, личную оценку в их мнении, внушал больше уважения, на их глаза, они бы простили тебе! Но я низок, я ничтожен, я смешон, а ниже смешного ничего быть не может. Ведь кто кричит? Ведь вот оттого, что эти уже стали кричать, я и упал духом; я всегда был слаб. Знаешь ли, в каком я теперь положении: я сам смеюсь над собой, и мне кажется, они правду говорят, потому что я даже и себе смешон и ненавистен. Я это чувствую; я ненавижу даже лицо, фигуру свою, все привычки, все неблагородные ухватки свои; я их всегда ненавидел! О, прости мне мое грубое отчаяние! Ты сама приучила меня говорить тебе всё. Я погубил тебя, я навлек на тебя злобу и смех, потому что был тебя недостоин.
И вот эта-то мысль меня мучит; она стучит у меня в голове беспрерывно и терзает и язвит мое сердце. И всё кажется мне, что ты любила не того человека, которого думала во мне найти, что ты обманулась во мне. Вот что мне больно, вот что теперь меня мучит, и замучит до смерти, или я с ума сойду!

Прощай же, прощай! Теперь, когда всё открылось, когда раздались их крики, их пересуды (я слышал их!), когда я умалился, унизился в собственных глазах своих, устыдясь за себя, устыдясь даже за тебя, за твой выбор, когда я проклял себя, теперь мне нужно бежать, исчезнуть для твоего покоя. Так требуют, и ты никогда, никогда меня не увидишь! Так нужно, так суждено! Мне слишком много было дано; судьба ошиблась; теперь она поправляет ошибку и всё отнимает назад. Мы сошлись, узнали друг друга, и вот расходимся до другого свидания! Где оно будет, когда оно будет? О, скажи мне, родная моя, где мы встретимся, где найти мне тебя, как узнать мне тебя, узнаешь ли ты меня тогда? Вся душа моя полна тобою. О, за что же, за что это нам? Зачем расстаемся мы? Научи -- ведь я не понимаю, не пойму этого, никак не пойму -- научи, как разорвать жизнь пополам, как вырвать сердце из груди и быть без него? О, как я вспомню, что более никогда тебя не увижу, никогда, никогда!..

Боже, какой они подняли крик! Как мне страшно теперь за тебя! Я только что встретил твоего мужа: мы оба недостойны его, хотя оба безгрешны пред ним. Ему всё известно; он нас видит; он понимает всё, и прежде всё ему было ясно как день. Он геройски стал за тебя; он спасет тебя; он защитит тебя от этих пересудов и криков; он любит и уважает тебя беспредельно; он твой спаситель, тогда как я бегу!.. Я бросился к нему, я хотел целовать его руку!.. Он сказал мне, чтоб я ехал немедленно. Решено! Говорят, что он поссорился из-за тебя с ними со всеми; там все против тебя! Его упрекают в потворстве и слабости. Боже мой! что там еще говорят о тебе? Они не знают, они не могут, не в силах понять! Прости, прости им, бедная моя, как я им прощаю; а они взяли у меня больше, чем у тебя!

Я не помню себя, я не знаю, что пишу тебе. О чем я говорил тебе вчера при прощанье? Я ведь всё позабыл. Я был вне себя, ты плакала... Прости мне эти слезы! Я так слаб, так малодушен!

Мне еще что-то хотелось сказать тебе... Ох! еще бы только раз облить твои руки слезами, как теперь я обливаю слезами письмо мое! Еще бы раз быть у ног твоих! Если б они только знали, как прекрасно было твое чувство! Но они слепы; их сердца горды и надменны; они не видят и вовек не увидят того. Им нечем увидеть! Они не поверят, что ты невинна, даже перед их судом, хотя бы всё на земле им в том поклялось. Им ли это понять! Какой же камень поднимут они на тебя? чья первая рука поднимет его? О, они не смутятся, они поднимут тысячи камней! Они осмелятся поднять их, затем что знают, как это сделать. Они поднимут все разом и скажут, что они сами безгрешны, и грех возьмут на себя! О, если б знали они, что делают! Если б только можно было рассказать им всё, без утайки, чтоб видели, слышали, поняли и уверились! Но нет, они не так злы... Я теперь в отчаянии, я, может быть, клевещу на них! Я, может быть, пугаю тебя своим страхом! Не бойся, не бойся их, родная моя! тебя поймут; наконец, тебя уже понял один: надейся -- это муж твой!
Прощай, прощай! Я не благодарю тебя! Прощай навсегда!

С. О.".

Смущение мое было так велико, что я долгое время не могла понять, что со мной сделалось. Я была потрясена и испугана. Действительность поразила меня врасплох среди легкой жизни мечтаний, в которых я провела уж три года. Я со страхом чувствовала, что в руках моих большая тайна и что эта тайна уж связывает всё существование мое... как? я еще и сама не знала того. Я чувствовала, что только с этой минуты для меня начинается новая будущность. Теперь я невольно стала слишком близкой участницей в жизни и в отношениях тех людей, которые доселе заключали весь мир, меня окружавший, и я боялась за себя. Чем войду я в их жизнь, я, непрошеная, я, чужая им? Что принесу я им? Чем разрешатся эти путы, которые так внезапно приковали меня к чужой тайне? Почем знать? может быть, новая роль моя будет мучительна и для меня, и для них. Я же не могла молчать, не принять этой роли и безвыходно заключить то, что узнала, в сердце моем. Но как и что будет со мною? что сделаю я? И что такое, наконец, я узнала? Тысячи вопросов, еще смутных, еще неясных, вставали предо мною и уже нестерпимо теснили мне сердце. Я была как потерянная.
Потом, помню, приходили другие минуты, с новыми, странными, доселе не испытанными мною впечатлениями. Я чувствовала, как будто что-то разрешилось в груди моей, что прежняя тоска вдруг разом отпала от сердца и что-то новое начало наполнять его, что-то такое, о чем я не знала еще, -- горевать ли о нем или радоваться ему. Настоящее мгновение мое похоже было на то, когда человек покидает навсегда свой дом, жизнь доселе покойную, безмятежную для далекого неведомого пути и в последний раз оглядывается кругом себя, мысленно прощаясь с своим прошедшим, а между тем горько сердцу от тоскливого предчувствия всего неизвестного будущего, может быть, сурового, враждебного, которое ждет его на новой дороге. Наконец судорожные рыдания вырвались из груди моей и болезненным припадком разрешили мое сердце. Мне нужно было видеть, слышать кого-нибудь, обнять крепче, крепче. Я уж не могла, не хотела теперь оставаться одна; я бросилась к Александре Михайловне и провела с ней весь вечер. Мы были одни. Я просила ее не играть и отказалась петь, несмотря на просьбы ее. Всё мне стало вдруг тяжело, и ни на чем я не могла остановиться. Кажется, мы с ней плакали. Помню только, что я ее совсем перепугала. Она уговаривала меня успокоиться, не тревожиться. Она со страхом следила за мной, уверяя меня, что я больна и что я не берегу себя. Наконец я ушла от нее, вся измученная, истерзанная; я была словно в бреду и легла в постель в лихорадке.

Прошло несколько дней, пока я могла прийти в себя и яснее осмыслить свое положение. В это время мы обе, я и Александра Михайловна, жили в полном уединении. Петра Александровича не было в Петербурге. Он поехал за какими-то делами в Москву и пробыл там три недели. Несмотря на короткий срок разлуки, Александра Михайловна впала в ужасную тоску. Порой она становилась покойнее, но затворялась одна, так что и я была ей в тягость. К тому же я сама искала уединения. Голова моя работала в каком-то болезненном напряжении; я была как в чаду. Порой на меня находили часы долгой, мучительно-безотвязной думы; мне снилось тогда, что кто-то словно смеется надо мной потихоньку, как будто что-то такое поселилось во мне, что смущает и отравляет каждую мысль мою. Я не могла отвязаться от мучительных образов, являвшихся предо мной поминутно и не дававших мне покоя. Мне представлялось долгое, безвыходное страдание, мученичество, жертва, приносимая покорно, безропотно и напрасно. Мне казалось, что тот, кому принесена эта жертва, презирает ее и смеется над ней. Мне казалось, что я видела преступника, который прощает грехи праведнику, и мое сердце разрывалось на части! В то же время мне хотелось всеми силами отвязаться от моего подозрения; я проклинала его, я ненавидела себя за то, что все мои убеждения были не убеждения, а только предчувствия, за то, что я не могла оправдать своих впечатлений сама пред собою.

Потом перебирала я в уме эти фразы, эти последние крики страшного прощания. Я представляла себе этого человека -- неровню; я старалась угадать весь мучительный смысл этого слова: "неровня". Мучительно поражало меня это отчаянное прощанье: "Я смешон и сам стыжусь за твой выбор". Что это было? Какие это люди? О чем они тоскуют, о чем мучатся, что потеряли они? Преодолев себя, я напряженно перечитывала опять это письмо, в котором было столько терзающего душу отчаяния, но смысл которого был так странен, так неразрешим для меня. Но письмо выпадало из рук моих, и мятежное волнение всё более и более охватывало мое сердце... Наконец всё это должно же было чем-нибудь разрешиться, а я не видела выхода или боялась его!
Я была почти совсем больна, когда, в один день, на нашем дворе загремел экипаж Петра Александровича, воротившегося из Москвы. Александра Михайловна с радостным криком бросилась навстречу мужа, но я остановилась на месте как прикованная. Помню, что я сама была поражена до испуга внезапным волнением своим. Я не выдержала и бросилась к себе в комнату. Я не понимала, чего я так вдруг испугалась, но боялась за этот испуг. Через четверть часа меня позвали и передали мне письмо от князя. В гостиной я встретила какого-то незнакомого, который приехал с Петром Александровичем из Москвы, и, по некоторым словам, удержанным мною, я узнала, что он располагается у нас на долгое житье. Это был уполномоченный князя, приехавший в Петербург хлопотать по каким-то важным делам княжеского семейства, уже давно находившимся в заведовании Петра Александровича. Он подал мне письмо от князя и прибавил, что княжна тоже хотела писать ко мне, до последней минуты уверяла, что письмо будет непременно написано, но отпустила его с пустыми руками и с просьбою передать мне, что писать ей ко мне решительно нечего, что в письме ничего не напишешь, что она испортила целых пять листов и потом изорвала всё в клочки, что, наконец, нужно вновь подружиться, чтоб писать друг к другу. Затем она поручила уверить меня в скором свидании с нею. Незнакомый господин отвечал на нетерпеливый вопрос мой, что весть о скором свидании действительно справедлива и что всё семейство очень скоро собирается прибыть в Петербург. При этом известии я не знала, как быть от радости, поскорее ушла в свою комнату, заперлась в ней и, обливаясь слезами, раскрыла письмо князя. Князь обещал мне скорое свидание с ним и с Катей и с глубоким чувством поздравлял меня с моим талантом; наконец, он благословлял меня на мое будущее и обещался устроить его. Я плакала, читая это письмо; но к сладким слезам моим примешивалась такая невыносимая грусть, что, помню, я за себя пугалась; я сама не знала, что со мной делается.

Прошло несколько дней. В комнате, которая была рядом с моею, где прежде помещался письмоводитель Петра Александровича, работал теперь каждое утро, и часто по вечерам за полночь, новый приезжий. Часто они запирались в кабинете Петра Александровича и работали вместе. Однажды, после обеда, Александра Михайловна попросила меня сходить в кабинет мужа и спросить его, будет ли он с нами пить чай. Не найдя никого в кабинете и полагая, что Петр Александрович скоро войдет, я остановилась ждать. На стене висел его портрет. Помню, что я вдруг вздрогнула, увидев этот портрет, и с непонятным мне самой волнением начала пристально его рассматривать. Он висел довольно высоко; к тому же было довольно темно, и я, чтоб удобнее рассматривать, придвинула стул и стала на него. Мне хотелось что-то сыскать, как будто я надеялась найти разрешение сомнений моих, и, помню, прежде всего меня поразили глаза портрета. Меня поразило тут же, что я почти никогда не видала глаз этого человека: он всегда прятал их под очки.

Я еще в детстве не любила его взгляда по непонятному, странному предубеждению, но как будто это предубеждение теперь оправдалось. Воображение мое было настроено. Мне вдруг показалось, что глаза портрета с смущением отворачиваются от моего пронзительно-испытующего взгляда, что они силятся избегнуть его, что ложь и обман в этих глазах; мне показалось, что я угадала, и не понимаю, какая тайная радость откликнулась во мне на мою догадку. Легкий крик вырвался из груди моей. В это время я услышала сзади меня шорох. Я оглянулась: передо мной стоял Петр Александрович и внимательно смотрел на меня. Мне показалось, что он вдруг покраснел;

Я вспыхнула и соскочила со стула.

-- Что вы тут делаете? -- спросил он строгим голосом. -- Зачем вы здесь?

Я не знала, что отвечать. Немного оправившись, я передала ему кое-как приглашение Александры Михайловны. Не помню, что он отвечал мне, не помню, как я вышла из кабинета; но, придя к Александре Михайловне, я совершенно забыла ответ, которого она ожидала, и наугад сказала, что будет.

-- Но что с тобой, Неточка? -- спросила она. -- Ты вся раскраснелась; посмотри на себя. Что с тобой?

-- Я не знаю... я скоро шла... -- отвечала я.

-- Тебе что же сказал Петр Александрович? -- перебила она с смущением.

Я не отвечала. В это время послышались шаги Петра Александровича, и я тотчас же вышла из комнаты. Я ждала целые два часа в большой тоске. Наконец пришли звать меня к Александре Михайловне. Александра Михайловна была молчалива и озабочена. Когда я вошла, она быстро и пытливо посмотрела на меня, но тотчас же опустила глаза. Мне показалось, что какое-то смущение отразилось на лице ее. Скоро я заметила, что она была в дурном расположении духа, говорила мало, на меня не глядела совсем и, в ответ на заботливые вопросы Б., жаловалась на головную боль. Петр Александрович был разговорчивее всегдашнего, но говорил только с Б.

Александра Михайловна рассеянно подошла к фортепьяно.

-- Спойте нам что-нибудь, -- сказал Б., обращаясь ко мне.

-- Да, Аннета, спой твою новую арию, -- подхватила Александра Михайловна, как будто обрадовавшись предлогу.

Я взглянула на нее: она смотрела на меня в беспокойном ожидании.

Но я не умела преодолеть себя. Вместо того чтоб подойти к фортепьяно и пропеть хоть как-нибудь, я смутилась, запуталась, не знала, как отговориться; наконец досада одолела меня, и я отказалась наотрез.

-- Отчего же ты не хочешь петь? -- сказала Александра Михайловна, значительно взглянув на меня и, в то же время мимолетом, на мужа.

Эти два взгляда вывели меня из терпения. Я встала из-за стола в крайнем замешательстве, но, уже не скрывая его и дрожа от какого-то нетерпеливого и досадного ощущения, повторила с горячностью, что не хочу, не могу, нездорова. Говоря это, я глядела всем в глаза, но бог знает, как бы желала быть в своей комнате в ту минуту и затаиться от всех.

Б. был удивлен, Александра Михайловна была в приметной тоске и не говорила ни слова. Но Петр Александрович вдруг встал со стула и сказал, что он забыл одно дело, и, по-видимому в досаде, что упустил нужное время, поспешно вышел из комнаты, предуведомив, что, может быть, зайдет позже, а впрочем, на всякий случай пожал руку Б. в знак прощания.

-- Что с вами, наконец, такое? -- спросил Б. -- По лицу вы в самом деле больны.

-- Да, я нездорова, очень нездорова, -- отвечала я с нетерпением.

-- Действительно, ты бледна, а давеча была такая красная, -- заметила Александра Михайловна и вдруг остановилась.

-- Полноте! -- сказала я, прямо подходя к ней и пристально посмотрев ей в глаза. Бедная не выдержала моего взгляда, опустила глаза, как виноватая, и легкая краска облила ее бледные щеки. Я взяла ее руку и поцеловала ее. Александра Михайловна посмотрела на меня с непритворною, наивною радостию. -- Простите меня, что я была такой злой, такой дурной ребенок сегодня, -- сказала я ей с чувством, -- но право, я больна. Не сердитесь же и отпустите меня...

-- Мы все дети, -- сказала она с робкой улыбкой, -- да и я ребенок, хуже, гораздо хуже тебя, -- прибавила она мне на ухо. -- Прощай, будь здорова. Только, ради бога, не сердись на меня.

-- За что? -- спросила я, -- так поразило меня такое наивное признание.

-- За что? -- повторила она в ужасном смущении, даже как будто испугавшись за себя, -- за что? Ну, видишь, какая я, Неточка. Что это я тебе сказала? Прощай! Ты умнее меня... А я хуже, чем ребенок.

-- Ну, довольно, -- отвечала я, вся растроганная, не зная, что ей сказать. Поцеловав ее еще раз, я поспешно вышла из комнаты.

Мне было ужасно досадно и грустно. К тому же я злилась на себя, чувствуя, что я неосторожна и не умею вести себя. Мне было чего-то стыдно до слез, и я заснула в глубокой тоске. Когда же я проснулась наутро, первою мыслью моею было, что весь вчерашний вечер -- чистый призрак, мираж, что мы только мистифировали друг друга, заторопились, дали вид целого приключения пустякам и что всё произошло от неопытности, от непривычки нашей принимать внешние впечатления. Я чувствовала, что всему виновато это письмо, что оно меня слишком беспокоит, что воображение мое расстроено, и решила, что лучше я вперед не буду ни о чем думать. Разрешив так необыкновенно легко всю тоску свою и в полном убеждении, что я так же легко и исполню, что порешила, я стала спокойнее и отправилась на урок пения, совсем развеселившись, Утренний воздух окончательно освежил мою голову. Я очень любила свои утренние путешествия к моему учителю. Так весело было проходить город, который к девятому часу уже совсем оживлялся и заботливо начинал обыденную жизнь. Мы обыкновенно проходили по самым живучим, по самым кропотливым улицам, и мне так нравилась такая обстановка начала моей артистической жизни, контраст между этой повседневной мелочью, маленькой, но живой заботой и искусством, которое ожидало меня в двух шагах от этой жизни, в третьем этаже огромного дома, набитого сверху донизу жильцами, которым, как мне казалось, ровно нет никакого дела ни до какого искусства. Я между этими деловыми, сердитыми прохожими, с тетрадью нот под мышкой; старуха Наталья, провожавшая меня и каждый раз задававшая мне, себе неведомо, разрешить задачу: о чем она всего более думает? -- наконец, мой учитель, полуитальянец, полуфранцуз, чудак, минутами настоящий энтузиаст, гораздо чаще педант и всего больше скряга, -- всё это развлекало меня, заставляло меня смеяться или задумываться. К тому же я хоть и робко, но с страстной надеждой любила свое искусство, строила воздушные замки, выкраивала себе самое чудесное будущее и нередко, возвращаясь, была будто в огне от своих фантазий. Одним словом, в эти часы я была почти счастлива.

Именно такая минута посетила меня и в этот раз, когда я в десять часов воротилась с урока домой. Я забыла про всё и, помню, так радостно размечталась о чем-то. Но вдруг, всходя на лестницу, я вздрогнула, как будто меня обожгли. Надо мной раздался голос Петра Александровича, который в эту минуту сходил с лестницы. Неприятное чувство, овладевшее мной, было так велико, воспоминание о вчерашнем так враждебно поразило меня, что я никак не могла скрыть своей тоски. Я слегка поклонилась ему, но, вероятно, лицо мое было так выразительно в эту минуту, что он остановился передо мной в удивлении. Заметив движение его, я покраснела и быстро пошла наверх. Он пробормотал что-то мне вслед и пошел своею дорогою.

Я готова была плакать с досады и не могла понять, что это такое делалось. Всё утро я была сама не своя и не знала, на что решиться, чтоб кончить и разделаться со всем поскорее. Тысячу раз я давала себе слово быть благоразумнее, и тысячу раз страх за себя овладевал мною. Я чувствовала, что ненавидела мужа Александры Михайловны, и в то же время была в отчаянии за себя. В этот раз, от беспрерывного волнения, я сделалась серьезно нездоровой и уже никак не могла совладать с собою. Мне стало досадно на всех; я всё утро просидела у себя и даже не пошла к Александре Михайловне. Она пришла сама. Взглянув на меня, она чуть не вскрикнула. Я была так бледна, что, посмотрев в зеркало, сама себя испугалась. Александра Михайловна сидела со мною целый час, ухаживая за мной, как за ребенком.

Но мне стало так грустно от ее внимания, так тяжело от ее ласок, так мучительно было смотреть на нее, что я попросила наконец оставить меня одну. Она ушла в большом беспокойстве за меня. Наконец тоска моя разрешилась слезами и припадком, К вечеру мне сделалось легче...

Легче, потому что я решилась идти к ней. Я решилась броситься перед ней на колени, отдать ей письмо, которое она потеряла, и признаться ей во всем: признаться во всех мучениях, перенесенных мною, во всех сомнениях своих, обнять ее со всей бесконечною любовью, которая пылала во мне к ней, к моей страдалице, сказать ей, что я дитя ее, друг ее, что мое сердце перед ней открыто, чтоб она взглянула на него и увидела, сколько в нем самого пламенного, самого непоколебимого чувства к ней. Боже мой! Я знала, я чувствовала, что я последняя, перед которой она могла открыть свое сердце, но тем вернее, казалось мне, было спасение, тем могущественнее было бы слово мое... Хотя темно, неясно, но я понимала тоску ее, и сердце мое кипело негодованием при мысли, что она может краснеть передо мною, перед моим судом... Бедная, бедная моя, ты ли та грешница? вот что скажу я ей, заплакав у ног ее. Чувство справедливости возмутилось во мне, я была в исступлении. Не знаю, что бы я сделала; но уже потом только я опомнилась, когда неожиданный случай спас меня и ее от погибели, остановив меня почти на первом шагу. Ужас нашел на меня. Ее ли замученному сердцу воскреснуть для надежды? Я бы одним ударом убила ее!

Вот что случилось: я уже была за две комнаты до ее кабинета, когда из боковых дверей вышел Петр Александрович и, не заметив меня, пошел передо мною. Он тоже шел к ней. Я остановилась как вкопанная; он был последний человек, которого я бы должна была встретить в такую минуту. Я было хотела уйти, но любопытство внезапно приковало меня к месту.

Он на минуту остановился перед зеркалом, поправил волосы, и, к величайшему изумлению, я вдруг услышала, что он напевает какую-то песню. Мигом одно темное, далекое воспоминание детства моего воскресло в моей памяти. Чтоб понятно было то странное ощущение, которое я почувствовала в эту минуту, я расскажу это воспоминание. Еще в первый год моего в этом доме пребывания меня глубоко поразил один случай, только теперь озаривший мое сознание, потому что только теперь, только в эту минуту осмыслила я начало своей необъяснимой антипатии к этому человеку! Я упоминала уже, что еще в то время мне всегда было при нем тяжело. Я уже говорила, какое тоскливое впечатление производил на меня его нахмуренный, озабоченный вид, выражение лица, нередко грустное и убитое; как тяжело было мне после тех часов, которые проводили мы вместе за чайным столиком Александры Михайловны, и, наконец, какая мучительная тоска надрывала сердце мое, когда мне приходилось быть раза два или три чуть не свидетельницей тех угрюмых, темных сцен, о которых я уже упоминала вначале. Случилось, что тогда я встретилась с ним, так же как и теперь, в этой же комнате, в этот же час, когда он, так же как и я, шел к Александре Михайловне. Я чувствовала чисто детскую робость, встречаясь с ним одна, и потому притаилась в углу как виноватая, моля судьбу, чтоб он меня не заметил. Точно так же, как теперь, он остановился перед зеркалом, и я вздрогнула от какого-то неопределенного, недетского чувства. Мне показалось, что он как будто переделывает свое лицо. По крайней мере я видела ясно улыбку на лице его перед тем, как он подходил к зеркалу; я видела смех, чего прежде никогда от него не видала, потому что (помню, это всего более поразило меня) он никогда не смеялся перед Александрой Михайловной. Вдруг, едва только он успел взглянуть в зеркало, лицо его совсем изменилось. Улыбка исчезла как по приказу, и на место ее какое-то горькое чувство, как будто невольно, через силу пробивавшееся из сердца, чувство, которого не в человеческих силах было скрыть, несмотря ни на какое великодушное усилие, искривило его губы, какая-то судорожная боль нагнала морщины на лоб его и сдавила ему брови. Взгляд мрачно спрятался под очки, -- словом, он в один миг, как будто по команде, стал совсем другим человеком. Помню, что я, ребенок, задрожала от страха, от боязни понять то, что я видела, и с тех пор тяжелое, неприятное впечатление безвыходно заключилось в сердце моем. Посмотревшись с минуту в зеркало, он понурил голову, сгорбился, как обыкновенно являлся перед Александрой Михайловной, и на цыпочках пошел в ее кабинет. Вот это-то воспоминание поразило меня.

И тогда, как и теперь, он думал, что он один, и остановился перед этим же зеркалом. Как и тогда, я с враждебным, неприятным чувством очутилась с ним вместе. Но когда я услышала это пенье (пенье от него, от которого так невозможно было ожидать чего-нибудь подобного), которое поразило меня такой неожиданностью, что я осталась на месте как прикованная, когда в ту же минуту; сходство напомнило мне почти такое же мгновение моего детства, -- тогда, не могу передать, какое язвительное впечатление кольнуло мне сердце. Все нервы мои вздрогнули, и в ответ на эту несчастную песню я разразилась таким смехом, что бедный певец вскрикнул, отскочил два шага от зеркала и, бледный как смерть, как бесславно пойманный с поличным, глядел на меня в исступлении от ужаса, от удивления и бешенства. Его взгляд болезненно подействовал на меня. Я отвечала ему нервным, истерическим смехом прямо в глаза, прошла смеясь мимо него и вошла, не переставая хохотать, к Александре Михайловне. Я знала, что он стоит за портьерами, что, может быть, он колеблется, не зная, войти или нет, что бешенство и трусость приковали его к месту, -- и с каким-то раздраженным, вызывающим нетерпением я ожидала, на что он решится; я готова была побиться об заклад, что он не войдет, и я выиграла. Он вошел только через полчаса. Александра Михайловна долгое время смотрела на меня в крайнем изумлении. Но тщетно допрашивала она, что со мною? Я не могла отвечать, я задыхалась. Наконец она поняла, что я в нервном припадке, и с беспокойством смотрела за мною. Отдохнув, я взяла ее руки и начала целовать их. Только теперь я одумалась, и только теперь пришло мне в голову, что я бы убила ее, если б не встреча с ее мужем. Я смотрела на нее как на воскресшую.

Вошел Петр Александрович.

Я взглянула на него мельком: он смотрел так, как будто между нами ничего не случилось, то есть был суров и угрюм по-всегдашнему. Но по бледному лицу и слегка вздрагивавшим краям губ его я догадалась, что он едва скрывает свое волнение. Он поздоровался с Александрой Михайловной холодно и молча сел на место. Рука его дрожала, когда он брал чашку чая. Я ожидала взрыва, и на меня напал какой-то безотчетный страх. Я уже хотела было уйти, но не решалась оставить Александру Михайловну, которая изменилась в лице, глядя на мужа. Она тоже предчувствовала что-то недоброе. Наконец то, чего я ожидала с таким страхом, случилось.

Среди глубокого молчания я подняла глаза и встретила очки Петра Александровича, направленные прямо на меня. Это было так неожиданно, что я вздрогнула, чуть не вскрикнула и потупилась. Александра Михайловна заметила мое движение.

-- Что с вами? Отчего вы покраснели? -- раздался резкий и грубый голос Петра Александровича.

Я молчала; сердце мое колотилось так, что я не могла вымолвить слова.

-- Отчего она покраснела? Отчего она всё краснеет? -- спросил он, обращаясь к Александре Михайловне, нагло указывая ей на меня.

Негодование захватило мне дух. Я бросила умоляющий взгляд на Александру Михайловну. Она поняла меня. Бледные щеки ее вспыхнули.

-- Аннета, -- сказала она мне твердым голосом, которого я никак не ожидала от нее, -- поди к себе, я через минуту к тебе приду: мы проведем вечер вместе...

-- Я вас спрашиваю, слышали ли меня или нет? -- прервал Петр Александрович, еще более возвышая голос и как будто не слыхав, что сказала жена. -- Отчего вы краснеете, когда встречаетесь со мной? Отвечайте!

-- Оттого, что вы заставляете ее краснеть и меня также, -- отвечала Александра Михайловна прерывающимся от волнения голосом.

Я с удивлением взглянула на Александру Михайловну. Пылкость ее возражения с первого раза была мне совсем непонятна.

-- Я заставляю вас краснеть, я?? -- отвечал ей Петр Александрович, казалось тоже вне себя от изумления и сильно ударяя на слово я. -- За меня вы краснели? Да разве я? могу вас заставить краснеть за меня? Вам, а не мне краснеть, как вы думаете?

Эта фраза была так понятна для меня, сказана с такой ожесточенной, язвительной насмешкой, что я вскрикнула от ужаса и бросилась к Александре Михайловне. Изумление, боль, укор и ужас изображались на смертельно побледневшем лице ее. Я взглянула на Петра Александровича, сложив с умоляющим видом руки. Казалось, он сам спохватился; но бешенство, вырвавшее у него эту фразу, еще не прошло. Однако ж, заметив безмолвную мольбу мою, он смутился. Мой жест говорил ясно, что я про многое знаю из того, что между ними до сих пор было тайной, и что я хорошо поняла слова его.

-- Аннета, идите к себе, -- повторила Александра Михайловна слабым, но твердым голосом, встав со стула, -- мне очень нужно говорить с Петром Александровичем...

Она была, по-видимому, спокойна; но за это спокойствие я боялась больше, чем за всякое волнение. Я как будто не слыхала слов ее и оставалась на месте как вкопанная. Все силы мои напрягла я, чтоб прочесть на ее лице, что происходило в это мгновение в душе ее. Мне показалось, что она не поняла ни моего жеста, ни моего восклицания.

-- Вот что вы наделали, сударыня! -- проговорил Петр Александрович, взяв меня за руки и указав на жену.

Боже мой! Я никогда не видала такого отчаяния, которое прочла теперь на этом убитом, помертвевшем лице. Он взял меня за руку и вывел из комнаты. Я взглянула на них в последний раз. Александра Михайловна стояла, облокотясь на камин и крепко сжав обеими руками голову. Всё положение ее тела изображало нестерпимую муку. Я схватила руку Петра Александровича и горячо сжала ее.

-- Ради бога! ради бога! -- проговорила я прерывающимся голосом, -- пощадите!

-- Не бойтесь, не бойтесь! -- сказал он, как-то странно смотря на меня, -- это ничего, это припадок. Ступайте же, ступайте.

Войдя в свою комнату, я бросилась на диван и закрыла руками лицо. Целые три часа пробыла я в таком положении и в это мгновение прожила целый ад. Наконец я не выдержала и послала спросить, можно ли мне прийти к Александре Михайловне. С ответом пришла мадам Леотар. Петр Александрович прислал сказать, что припадок прошел, опасности нет, но что Александре Михайловне нужен покой. Я не ложилась спать до трех часов утра и всё думала, ходя взад и вперед по комнате. Положение мое было загадочнее, чем когда-нибудь, но я чувствовала себя как-то покойнее, -- может быть, потому, что чувствовала себя всех виновнее. Я легла спать, с нетерпением ожидая завтрашнего утра.

Но на другой день я, к горестному изумлению, заметила какую-то необъяснимую холодность в Александре Михайловне. Сначала мне показалось, что этому чистому, благородному сердцу тяжело быть со мною после вчерашней сцены с мужем, которой я поневоле была свидетельницей. Я знала, что это дитя способно покраснеть передо мною и просить у меня же прощения за то, что несчастная сцена, может быть, оскорбила вчера мое сердце. Но вскоре я заметила в ней какую-то другую заботу и досаду, проявлявшуюся чрезвычайно неловко: то она ответит мне сухо и холодно, то слышится в словах ее какой-то особенный смысл; то, наконец, она вдруг сделается со мной очень нежна, как будто раскаиваясь в этой суровости, которой не могло быть в ее сердце, и ласковые, тихие слова ее как будто звучат каким-то укором. Наконец я прямо спросила ее, что с ней и нет ли у ней чего мне сказать? На быстрый вопрос мой она немного смутилась, но тотчас же, подняв на меня свои большие тихие глаза и смотря на меня с нежной улыбкой, сказала:

-- Ничего, Неточка; только знаешь что: когда ты меня так быстро спросила, я немного смутилась. Это оттого, что ты спросила так скоро... уверяю тебя. Но, слушай, -- отвечай мне правду, дитя мое: есть что-нибудь у тебя на сердце такое, от чего бы ты также смутилась, если б тебя о том спросили так же быстро и неожиданно?

-- Нет, -- отвечала я, посмотрев на нее ясными глазами.

-- Ну, вот и хорошо! Если б ты знала, друг мой, как я тебе благодарна за этот прекрасный ответ. Не то чтоб я тебя могла подозревать в чем-нибудь дурном, -- никогда! Я не прощу себе и мысли об этом. Но слушай: взяла я тебя дитятей, а теперь тебе семнадцать лет. Ты видела сама: я больная, я сама как ребенок, за мной еще нужно ухаживать. Я не могла заменить тебе вполне родную мать, несмотря на то что любви к тебе слишком достало бы на то в моем сердце. Если ж теперь меня так мучит забота, то, разумеется, не ты виновата, а я. Прости ж мне и за вопрос и за то, что я, может быть, невольно не исполнила всех моих обещаний, которые дала тебе и батюшке, когда взяла тебя из его дома. Меня это очень беспокоит и часто беспокоило, друг мой.

Я обняла ее и заплакала.

-- О, благодарю, благодарю вас за всё! -- сказала я, обливая ее руки слезами. -- Не говорите мне так, не разрывайте моего сердца. Вы были мне больше чем мать; да благословит вас бог за всё, что вы сделали оба, вы и князь, мне, бедной, оставленной! Бедная моя, родная моя!

-- Полно, Неточка, полно! Обними меня лучше; так, крепче, крепче! Знаешь что? Бог знает отчего мне кажется, что ты в последний раз меня обнимаешь.

-- Нет, нет, -- говорила я, разрыдавшись как ребенок, -- нет, этого не будет! Вы будете счастливы!.. Еще впереди много дней. Верьте, мы будем счастливы.

-- Спасибо тебе, спасибо, что ты так любишь меня. Теперь около меня мало людей; меня все оставили!

-- Кто же оставили? кто они?

-- Прежде были и другие кругом меня, ты не знаешь, Неточка. Они меня все оставили, все ушли, точно призраки были. А я их так ждала, всю жизнь ждала; бог с ними! Смотри, Неточка: видишь, какая глубокая осень; скоро пойдет снег: с первым снегом я и умру, --да; но я и не тужу. Прощайте!

Лицо ее было бледно и худо; на каждой щеке горело зловещее, кровавое пятно; губы ее дрожали и запеклись от внутреннего жара.

Она подошла к фортепьяно и взяла несколько аккордов; в это мгновение с треском лопнула струна и заныла в длинном дребезжащем звуке...

-- Слышишь, Неточка, слышишь?-сказала она вдруг каким-то вдохновенным голосом, указывая на фортепьяно. -- Эту струну слишком, слишком натянули: она не вынесла и умерла. Слышишь, как жалобно умирает звук!

Она говорила с трудом. Глухая душевная боль отразилась на лице ее, и глаза ее наполнились слезами.

-- Ну, полно об этом, Неточка, друг мой; довольно; приведи детей.

Я привела их. Она как будто отдохнула, на них глядя, и через час отпустила их.

-- Когда я умру, ты не оставишь их, Аннета? Да? -- сказала она мне шепотом, как будто боясь, чтоб нас кто-нибудь не подслушал.

-- Полноте, вы убьете меня! -- могла только я проговорить ей в ответ.

-- Я ведь шутила, -- сказала она, помолчав и улыбнувшись. -- А ты и поверила? Я ведь иногда бог знает что говорю. Я теперь как дитя; мне нужно всё прощать.

Тут она робко посмотрела на меня, как будто боясь что-то выговорить. Я ожидала.

-- Смотри не пугай его, -- проговорила она наконец, потупив глаза, с легкой краской в лице и так тихо, что я едва расслышала.

-- Кого? -- спросила я с удивлением.

-- Мужа. Ты, пожалуй, расскажешь ему всё потихоньку.

-- Зачем же, зачем? -- повторяла я всё более и более в удивлении.

-- Ну, может быть, и не расскажешь, как знать! -- отвечала она, стараясь как можно хитрее взглянуть на меня, хотя всё та же простодушная улыбка блестела на губах ее и краска всё более и более вступала ей в лицо. -- Полно об этом; я ведь всё шучу.

Сердце мое сжималось всё больнее и больнее.

-- Только послушай, ты их будешь любить, когда я умру, -- да? -- прибавила она серьезно и опять как будто с таинственным видом, -- так, как бы родных детей своих любила, -- да? Припомни: я тебя всегда за родную считала и от своих не рознила.

-- Да, да, -- отвечала я, не зная, что говорю, и задыхаясь от слез и смущения.

Горячий поцелуй зажегся на руке моей, прежде чем я успела отнять ее. Изумление сковало мне язык.

"Что с ней? что она думает? что вчера у них было такое"? -- пронеслось в моей голове.

Через минуту она стала жаловаться на усталость.

-- Я уже давно больна, только не хотела пугать вас обоих, -- сказала она. -- Ведь вы меня оба любите, -- да?.. До свидания, Неточка; оставь меня, а только вечером приди ко мне непременно. Придешь?

Я дала слово; но рада была уйти. Я не могла более вынести.

Бедная, бедная! Какое подозрение провожает тебя в могилу? -- восклицала я рыдая, -- какое новое горе язвит и точит твое сердце, и о котором ты едва смеешь вымолвить слово? Боже мой! Это долгое страдание, которое я уже знала теперь всё наизусть, эта жизнь без просвета, эта любовь робкая, ничего не требующая, и даже теперь, теперь, почти на смертном одре своем, когда сердце рвется пополам от боли, она, как преступная, боится малейшего ропота, жалобы, -- и вообразив, выдумав новое горе, она уже покорилась ему, помирилась с ним!..

Вечером, в сумерки, я, воспользовавшись отсутствием Оврова (приезжего из Москвы), прошла в библиотеку, отперла шкаф и начала рыться в книгах, чтоб выбрать какую-нибудь для чтения вслух Александре Михайловне. Мне хотелось отвлечь ее от черных мыслей и выбрать что-нибудь веселое, легкое... Я разбирала долго и рассеянно. Сумерки сгущались; а вместе с ними росла и тоска моя. В руках моих очутилась опять эта книга, развернутая на той же странице, на которой и теперь я увидала следы письма, с тех пор не сходившего с груди моей, -- тайны, с которой как будто переломилось и вновь началось мое существование и повеяло на меня так много холодного, неизвестного, таинственного, неприветливого, уже и теперь издали так сурово грозившего мне... "Что с нами будет, --думала я, --угол, в котором мне было так тепло, так привольно, -- пустеет! Чистый, светлый дух, охранявший юность мою, оставляет меня. Что впереди?" Я стояла в каком-то забытьи над своим прошедшим, так теперь милым сердцу, как будто силясь прозреть вперед, в неизвестное, грозившее мне... Я припоминаю эту минуту, как будто теперь вновь переживаю ее: так сильно врезалась она в моей памяти.

Я держала в руках письмо и развернутую книгу; лицо мое было омочено слезами. Вдруг я вздрогнула от испуга: надо мной раздался знакомый мне голос. В то же время я почувствовала, что письмо вырвали из рук моих. Я вскрикнула и оглянулась: передо мной стоял Петр Александрович. Он схватил меня за руку и крепко удерживал на месте; правой рукой подносил он к свету письмо и силился разобрать первые строки... Я закричала; я скорей готова была умереть, чем оставить это письмо в руках его. По торжествующей улыбке я видела, что ему удалось разобрать первые строки. Я теряла голову...

Мгновение спустя я бросилась к нему, почти не помня себя, и вырвала письмо из рук его. Всё это случилось так скоро, что я еще сама не понимала, каким образом письмо очутилось у меня опять. Но, заметив, что он снова хочет вырвать его из рук моих, я поспешно спрятала письмо на груди и отступила на три шага.

Мы с полминуты смотрели друг на друга молча. Я еще содрогалась от испуга; он -- бледный, с дрожащими, посинелыми от гнева губами, первый прервал молчание.

-- Довольно! -- сказал он слабым от волнения голосом. -- Вы, верно, не хотите, чтоб я употребил силу; отдайте же мне письмо добровольно.

Только теперь я одумалась, и оскорбление, стыд, негодование против грубого насилия захватили мне дух. Горячие слезы потекли по разгоревшимся щекам моим. Я вся дрожала от волнения и некоторое время была не в силах вымолвить слова.

-- Вы слышали? -- сказал он, подойдя ко мне на два шага...

-- Оставьте меня, оставьте! -- закричала я, отодвигаясь от него. -- Вы поступили низко, неблагородно. Вы забылись!.. Пропустите меня!..

-- Как? что это значит? И вы еще смеете принимать такой тон... после того, что вы... Отдайте, говорю вам!

Он еще раз шагнул ко мне, но, взглянув на меня, увидел в глазах моих столько решимости, что остановился, как будто в раздумье.

-- Хорошо! -- сказал он наконец сухо, как будто остановившись на одном решении, но всё еще через силу подавляя себя. -- Это своим чередом, а сперва...

Тут он осмотрелся кругом.

-- Вы... кто вас пустил в библиотеку? почему этот шкаф отворен? где взяли ключ?

-- Я не буду вам отвечать, -- сказала я, -- я не могу с вами говорить. Пустите меня, пустите! Я пошла к дверям.

-- Позвольте, -- сказал он, остановив меня за руку, -- вы так не уйдете!

Я молча вырвала у него свою руку и снова сделала движение к дверям.

-- Хорошо же. Но я не могу вам позволить, в самом деле, получать письма от ваших любовников, в моем доме...

Я вскрикнула от испуга и взглянула на него как потерянная...

-- И потому...

-- Остановитесь! -- закричала я. -- Как вы можете? как вы могли мне сказать?.. Боже мой! боже мой!..

-- Что? что! вы еще угрожаете мне?

Но я смотрела на него бледная, убитая отчаянием. Сцена между нами дошла до последней степени ожесточения, которого я не могла понять. Я молила его взглядом не продолжать далее. Я готова была простить за оскорбление, с тем чтоб он остановился. Он смотрел на меня пристально и видимо колебался.

-- Не доводите меня до крайности, -- прошептала я в ужасе.

-- Нет-с, это нужно кончить! -- сказал он наконец, как будто одумавшись. -- Признаюсь вам, я было колебался от этого взгляда, -- прибавил он с странной улыбкой. -- Но, к несчастию, дело само за себя говорит. Я успел прочитать начало письма. Это письмо любовное. Вы меня не разуверите! нет, выкиньте это из головы! И если я усомнился на минуту, то это доказывает только, что ко всем вашим прекрасным качествам я должен присоединить способность отлично лгать, а потому повторяю...

По мере того как он говорил, его лицо всё более и более искажалось от злобы. Он бледнел; губы его кривились и дрожали, так что он, наконец, с трудом произнес последние слова. Становилось темно. Я стояла без защиты, одна, перед человеком, который в состояний оскорблять женщину. Наконец, все видимости были против меня; я терзалась от стыда, терялась, не могла понять злобы этого человека. Не отвечая ему, вне себя от ужаса я бросилась вон из комнаты и очнулась, уж стоя при входе в кабинет Александры Михайловны. В это мгновение послышались и его шаги; я уже хотела войти в комнату, как вдруг остановилась как бы пораженная громом.

"Что с нею будет? -- мелькнуло в моей голове. -- Это письмо!.. Нет, лучше всё на свете, чем этот последний удар в ее сердце", -- и я бросилась назад. Но уж было поздно: он стоял подле меня.

-- Куда хотите пойдемте, -- только не здесь, не здесь! -- шепнула я, схватив его руку. -- Пощадите ее! Я приду опять в библиотеку или... куда хотите! Вы убьете ее!

-- Это вы убьете ее! -- отвечал он, отстраняя меня.

Все надежды мои исчезли. Я чувствовала, что ему именно хотелось перенесть всю сцену к Александре Михайловне.

-- Ради бога! -- говорила я, удерживая его всеми силами. Но в это мгновение поднялась портьера, и Александра Михайловна очутилась перед нами. Она смотрела на нас в удивлении. Лицо ее было бледнее всегдашнего. Она с трудом держалась на ногах. Видно было, что ей больших усилий стоило дойти до нас, когда она заслышала наши голоса.

-- Кто здесь? о чем вы здесь говорили? -- спросила она, смотря на нас в крайнем изумлении.

Несколько мгновений длилось молчание, и она побледнела как полотно. Я бросилась к ней, крепко обняла ее и увлекла назад в кабинет. Петр Александрович вошел вслед за мною. Я спрятала лицо свое на груди ее и всё крепче, крепче обнимала ее, замирая от ожидания.

-- Что с тобою, что с вами? -- спросила в другой раз Александра Михайловна.

-- Спросите ее. Вы еще вчера так ее защищали, -- сказал Петр Александрович, тяжело опускаясь в кресла.

Я всё крепче и крепче сжимала ее в своих объятиях.

-- Но, боже мой, что ж это такое? -- проговорила Александра Михайловна в страшном испуге. -- Вы так раздражены, она испугана, в слезах. Аннета, говори мне всё, что было между вами.

-- Нет, позвольте мне сперва, -- сказал Петр Александрович, подходя к нам, взяв меня за руку и оттащив от Александры Михайловны. -- Стойте тут, -- сказал он, указав на средину комнаты. -- Я вас хочу судить перед той, которая заменила вам мать. А вы успокойтесь, сядьте, -- прибавил он, усаживая Александру Михайловну на кресла. -- Мне горько, что я не мог вас избавить от этого неприятного объяснения; но оно необходимо.

-- Боже мой! что ж это будет? -- проговорила Александра Михайловна, в глубокой тоске перенося свой взгляд поочередно на меня и на мужа. Я ломала руки, предчувствуя роковую минуту. От него я уж не ожидала пощады.

-- Одним словом, -- продолжал Петр Александрович, -- я хотел, чтоб вы рассудили вместе со мною. Вы всегда (и не понимаю отчего, это одна из ваших фантазий), вы всегда -- еще вчера, например, -- думали, говорили... но не знаю, как сказать; я краснею от предположений... Одним словом, вы защищали ее, вы нападали на меня, вы уличали меня в неуместной строгости; вы намекали еще на какое-то другое чувство, будто бы вызывающее меня на эту неуместную строгость; вы... но я не понимаю, отчего я не могу подавить своего смущения, эту краску в лице при мысли о ваших предположениях; отчего я не могу сказать о них гласно, открыто, при ней... Одним словом, вы...

-- О, вы этого не сделаете! нет, вы не скажете этого! -- вскрикнула Александра Михайловна, вся в волнении, сгорев от стыда, -- нет, вы пощадите ее. Это я, я всё выдумала! Во мне нет теперь никаких подозрений. Простите меня за них, простите. Я больна, мне нужно простить, но только не говорите ей, нет... Аннета, -- сказала она, подходя ко мне, -- Аннета, уйди отсюда, скорее, скорее! Он шутил; это я всему виновата; это неуместная шутка...

-- Одним словом, вы ревновали меня к ней, -- сказал Петр Александрович, без жалости бросив эти слова в ответ ее тоскливому ожиданию. Она вскрикнула, побледнела и оперлась на кресло, едва удерживаясь на ногах.

-- Бог вам простит! -- проговорила она наконец слабым голосом. -- Прости меня за него, Неточка, прости; я была всему виновата. Я была больна, я...

-- Но это тиранство, бесстыдство, низость! -- закричала я в исступлении, поняв наконец всё, поняв, зачем ему хотелось осудить меня в глазах жены. -- Это достойно презрения; вы...

-- Аннета! -- закричала Александра Михайловна, в ужасе схватив меня за руки.

-- Комедия! комедия, и больше ничего! -- проговорил Петр Александрович, подступая к нам в неизобразимом волнении. -- Комедия, говорю я вам, -- продолжал он, пристально и с зловещей улыбкой смотря на жену, -- и обманутая во всей этой комедии одна -- вы. Поверьте, что мы, -- произнес он, задыхаясь и указывая на меня, -- не боимся таких объяснений; поверьте, что мы уж не так целомудренны, чтоб оскорбляться, краснеть и затыкать уши, когда нам заговорят о подобных делах. Извините, я выражаюсь просто, прямо, грубо, может быть, но -- так должно. Уверены ли вы, сударыня, в порядочном поведении этой... девицы?

-- Боже! что с вами? Вы забылись! -- проговорила Александра Михайловна, остолбенев, помертвев от испуга.

-- Пожалуйста, без громких слов! -- презрительно перебил Петр Александрович. -- Я не люблю этого. Здесь дело простое, прямое, пошлое до последней пошлости. Я вас спрашиваю о ее поведении; знаете ли вы...

Но я не дала ему договорить и, схватив его за руки, с силою оттащила в сторону. Еще минута -- и всё могло быть потеряно.

-- Не говорите о письме! -- сказала я быстро, шепотом. -- Вы убьете ее на месте. Упрек мне будет упреком ей в то же время. Она не может судить меня, потому что я всё знаю... понимаете, я всё знаю!

Он пристально, с диким любопытством посмотрел на меня -- и смешался; кровь выступила ему на лицо.

-- Я всё знаю, всё! -- повторила я. Он еще колебался. На губах его шевелился вопрос. Я предупредила:

-- Вот что было, -- сказала я вслух, наскоро, обращаясь к Александре Михайловне, которая глядела на нас в робком, тоскливом изумлении. -- Я виновата во всем. Уж четыре года тому, как я вас обманывала. Я унесла ключ от библиотеки и уж четыре года потихоньку читаю книги. Петр Александрович застал меня над такой книгой, которая... не могла, не должна была быть в руках моих. Испугавшись за меня, он преувеличил опасность в глазах ваших!.. Но я не оправдываюсь (поспешила я, заметив насмешливую улыбку на губах его): я во всем виновата. Соблазн был сильнее меня, и, согрешив раз, я уж стыдилась признаться в своем проступке... Вот всё, почти всё, что было между нами...

-- О-го, как бойко! -- прошептал подле меня Петр Александрович.

Александра Михайловна выслушала меня с глубоким вниманием; но в лице ее видимо отражалась недоверчивость. Она попеременно взглядывала то на меня, то на мужа. Наступило молчание. Я едва переводила дух. Она опустила голову на грудь и закрыла рукою глаза, соображая что-то и, очевидно, взвешивая каждое слово, которое я произнесла. Наконец она подняла голову и пристально посмотрела на меня.

-- Неточка, дитя мое, я знаю, ты не умеешь лгать, -- проговорила она. -- Это всё, что случилось, решительно всё?

-- Всё, -- отвечала я.

-- Всё ли? -- спросила она, обращаясь к мужу.

-- Да, всё, -- отвечал он с усилием, -- всё!

Я отдохнула.

-- Ты даешь мне слово, Неточка?

-- Да, -- отвечала я не запинаясь.

Но я не утерпела и взглянула на Петра Александровича. Он смеялся, выслушав, как я дала слово. Я вспыхнула, и мое смущение не укрылось от бедной Александры Михайловны. Подавляющая, мучительная тоска отразилась на лице ее.

-- Довольно, -- сказала она грустно. -- Я вам верю. Я не могу вам не верить.

-- Я думаю, что такого признания достаточно, -- проговорил Петр Александрович. -- Вы слышали? Что прикажете думать?

Александра Михайловна не отвечала. Сцена становилась всё тягостнее и тягостнее.

-- Я завтра же пересмотрю все книги, -- продолжал Петр Александрович. -- Я не знаю, что там еще было; но...

-- А какую книгу читала она? -- спросила Александра Михайловна.

-- Книгу? Отвечайте вы, -- сказал он, обращаясь ко мне. -- Вы умеете лучше меня объяснять дело, -- прибавил он с затаенной насмешкой.

Я смутилась и не могла выговорить ни слова. Александра Михайловна покраснела и опустила глаза. Наступила долгая пауза. Петр Александрович в досаде ходил взад и вперед по комнате.

-- Я не знаю, что между вами было, -- начала наконец Александра Михайловна, робко выговаривая каждое слово, -- но если это только было, -- продолжала она, силясь дать особенный смысл словам своим, уже смутившаяся от неподвижного взгляда своего мужа, хотя она и старалась не глядеть на него, -- если только это было, то я не знаю, из-за чего нам всем горевать и так отчаиваться. Виноватее всех я, я одна, и это меня очень мучит. Я пренебрегла ее воспитанием, я и должна отвечать за всё. Она должна простить мне, и я ее осудить не могу и не смею. Но, опять, из-за чего ж нам отчаиваться? Опасность прошла. Взгляните на нее, -- сказала она, одушевляясь всё более и более и бросая пытливый взгляд на своего мужа, -- взгляните на нее: неужели ее неосторожный поступок оставил хоть какие-нибудь последствия? Неужели я не знаю ее, дитяти моего, моей дочери милой? Неужели я не знаю, что ее сердце чисто и благородно, что в этой хорошенькой головке, -- продолжала она, лаская меня и привлекая к себе, -- ум ясен и светел, а совесть боится обмана... Полноте, мои милые! Перестанем! Верно, другое что-нибудь затаилось в нашей тоске; может быть, на нас только мимолетом легла враждебная тень. Но мы разгоним ее любовью, добрым согласием и рассеем недоумение наше. Может быть, много недоговорено между нами, и я винюсь первая. Я первая таилась от вас, у меня у первой родились бог знает какие подозрения, в которых виновата больная голова моя. Но... но если уж мы отчасти и высказались, то вы должны оба простить меня, потому... потому, наконец, что нет большого греха в том, что я подозревала...

Сказав это, она робко и краснея взглянула на мужа и с тоскою ожидала слов его. По мере того как он ее слушал, насмешливая улыбка показывалась на его губах. Он перестал ходить и остановился прямо перед нею, закинув назад руки. Он, казалось, рассматривал ее смущение, наблюдал его, любовался им; чувствуя над собой его пристальный взгляд, она смешалась. Он переждал мгновение, как будто ожидая чего-нибудь далее. Смущение ее удвоилось. Наконец он прервал тягостную сцену тихим долгим язвительным смехом:

-- Мне жаль вас, бедная женщина! -- сказал он наконец горько и серьезно, перестав смеяться. -- Вы взяли на себя роль, которая вам не по силам. Чего вам хотелось? Вам хотелось поднять меня на ответ, поджечь меня новыми подозрениями или, лучше сказать, старым подозрением, которое вы плохо скрыли в словах ваших? Смысл ваших слов, что сердиться на нее нечего, что она хороша и после чтения безнравственных книг, мораль которых, -- говорю от себя, -- кажется, уже принесла кой-какие успехи, что вы, наконец, за нее отвечаете сами; так ли? Ну-с, объяснив это, вы намекаете на что-то другое; вам кажется, что подозрительность и гонения мои выходят из какого-то другого чувства. Вы даже намекали мне вчера -- пожалуйста, не останавливайте меня, я люблю говорить прямо -- вы даже намекали вчера, что у некоторых людей (помню, что, по вашему замечанию, эти люди всего чаще бывают степенные, суровые, прямые, умные, сильные, и бог знает каких вы еще не давали определений в припадке великодушия!), что у некоторых людей, повторяю, любовь (и бог знает почему вы это выдумали!) и проявляться не может иначе как сурово, горячо, круто, часто подозрениями, гонениями. Я уж не помню хорошо, так ли именно вы говорили вчера... Пожалуйста, не останавливайте меня; я знаю хорошо вашу воспитанницу; ей всё можно слышать, всё, повторяю вам в сотый раз, -- всё. Вы обмануты. Но не знаю, отчего вам угодно так настаивать на том, что я-то именно и есть такой человек! Бог знает зачем вам хочется нарядить меня в этот шутовской кафтан. Не в летах моих любовь к этой девице; да наконец, поверьте мне, сударыня, я знаю свои обязанности, и, как бы великодушно вы ни извиняли меня, я буду говорить прежнее, что преступление всегда останется преступлением, что грех всегда будет грехом, постыдным, гнусным, неблагородным. на какую бы степень величия вы ни вознесли порочное чувство! Но довольно! довольно! и чтоб я не слыхал более об этих гадостях!

Александра Михайловна плакала.

-- Ну, пусть я несу это, пусть это мне! -- проговорила она наконец, рыдая и обнимая меня, -- пусть постыдны были мои подозрения, пусть вы насмеялись так сурово над ними! Но ты, моя бедная, за что ты осуждена слушать такие оскорбления? И я не могу защитить тебя! Я безгласна! Боже мой! я не могу молчать, сударь! Я не вынесу... Ваше поведение безумно!..

-- Полноте, полноте! -- шептала я, стараясь утишить ее волнение, боясь, чтоб жестокие укоры не вывели его из терпения. Я всё еще трепетала от страха за нее.

-- Но, слепая женщина! -- закричал он, -- но вы не знаете, вы не видите...

Он остановился на минуту.

-- Прочь от нее! -- сказал он, обращаясь ко мне и вырывая мою руку из рук Александры Михайловны. -- Я вам не позволю прикасаться к жене моей; вы мараете ее;
вы оскорбляете ее своим присутствием! Но... но что же заставляет меня молчать, когда нужно, когда необходимо говорить? -- закричал он, топнув ногою. -- И я скажу, я всё скажу. Я не знаю, что вы там знаете, сударыня, и чем вы хотели пригрозить мне, да и знать не хочу. Слушайте! -- продолжал он, обращаясь к Александре Михайловне, -- слушайте же.

-- Молчите! -- закричала я, бросаясь вперед, -- молчите, ни слова!

-- Слушайте...

-- Молчите во имя...

-- Во имя чего, сударыня? -- перебил он, быстро и пронзительно взглянув мне в глаза, -- во имя чего? Знайте же, я вырвал из рук ее письмо от любовника! Вот что делается в нашем доме! вот что делается подле вас! вот чего вы не видали, не заметили!

Я едва устояла на месте. Александра Михайловна побледнела как смерть.

-- Этого быть не может, -- прошептала она едва слышным голосом.

-- Я видел это письмо, сударыня; оно было в руках моих; я прочел первые строки и не ошибся: письмо было от любовника. Она вырвала его у меня из рук. Оно теперь у нее, -- это ясно, это так, в этом нет сомнения; а если вы еще сомневаетесь, то взгляните на нее и попробуйте потом надеяться хоть на тень сомнения.

-- Неточка! -- закричала Александра Михайловна, бросаясь ко мне. -- Но нет, не говори, не говори! Я не знаю, что это было, как это было... боже мой, боже мой!

И она зарыдала, закрыв лицо руками.

-- Но нет! этого быть не может! -- закричала она опять. -- Вы ошиблись. Это... это я знаю, что значит! -- проговорила она, пристально смотря на мужа. -- Вы... я... не могла, ты меня не обманешь, ты меня не можешь обманывать! Расскажи мне всё, всё без утайки: он ошибся? да, не правда ли, он ошибся? Он видел другое, он ослеплен?, да, не правда ли? не правда ли? Послушай: отчего же мне не сказать всего, Аннета, дитя мое, родное дитя мое?

-- Отвечайте, отвечайте скорее! -- послышался надо мною голос Петра Александровича. -- Отвечайте: видел или нет я письмо в руках ваших?..

-- Да! -- отвечала я, задыхаясь от волнения.

-- Это письмо от вашего любовника?

-- Да! -- отвечала я.

-- С которым вы и теперь имеете связь?

-- Да, да, да! -- говорила я, уже не помня себя, отвечая утвердительно на все вопросы, чтоб добиться конца нашей муке.

-- Вы слышали ее. Ну, что вы теперь скажете? Поверьте, доброе, слишком доверчивое сердце, -- прибавил он, взяв руку жены, -- поверьте мне и разуверьтесь во всем, что породило больное воображение ваше. Вы видите теперь, кто такая эта... девица. Я хотел только поставить невозможность рядом с подозрениями вашими. Я давно всё это заметил и рад, что наконец изобличил ее пред вами. Мне было тяжело видеть ее подле вас, в ваших объятиях, за одним столом вместе с нами, в доме моем, наконец. Меня возмущала слепота ваша. Вот почему, и только поэтому, я обращал на нее внимание, следил за нею; это-то внимание бросилось вам в глаза, и, взяв бог знает какое подозрение за исходную точку, вы бог знает что заплели по этой канве. Но теперь положение разрешено, кончено всякое сомнение, и завтра же, сударыня, завтра же вы не будете в доме моем! -- кончил он, обращаясь ко мне.

-- Остановитесь! -- сказала Александра Михайловна, приподымаясь со стула. -- Я не верю всей этой сцене. Не смотрите на меня так страшно, не смейтесь надо мной. Я вас же и призову на суд моего мнения. Аннета, дитя мое, подойди ко мне, дай твою руку, так. Мы все грешны! -- сказала она дрожащим от слез голосом и со смирением взглянула на мужа, -- и кто из нас может отвергнуть хоть чью-либо руку? Дай же мне свою руку, Аннета, милое дитя мое; я не достойнее, не лучше тебя; ты не можешь оскорблять меня своим присутствием, потому что я тоже, тоже грешница.

-- Сударыня! -- закричал Петр Александрович в изумлении, -- сударыня! удержитесь! не забывайте!..

-- Я ничего не забываю. Не прерывайте же меня я дайте мне досказать. Вы видели в ее руках письмо; вы даже читали его; вы говорите, и она... призналась, что это письмо от того, кого она любит. Но разве это доказывает, что она преступна? разве это позволяет вам так обходиться с нею, так обижать ее в глазах жены вашей? Да, сударь, в глазах жены вашей? Разве вы рассудили это дело? Разве вы знаете, как это было?

-- Но мне остается бежать, прощения просить у нее. Этого ли вы хотели? -- закричал Петр Александрович. -- Я потерял терпение, вас слушая! Вы вспомните, о чем вы говорите! Знаете ли вы, о чем вы говорите? Знаете ли, что и кого вы защищаете? Но ведь я всё насквозь вижу...

-- И самого первого дела не видите, потому что гнев и гордость мешают вам видеть. Вы не видите того, что я защищаю и о чем хочу говорить. Я не порок защищаю. Но рассудили ли вы, -- а вы ясно увидите, коли рассудите, -- рассудили ли вы, что, может быть -- она как ребенок невинна! Да, я не защищаю порока! Я спешу оговориться, если это вам будет очень приятно. Да; если б она была супруга, мать и забыла свои обязанности, о, тогда бы я согласилась с вами... Видите, я оговорилась. Заметьте же это и не корите меня! Но если она получила это письмо, не ведая зла? Если она увлеклась неопытным чувством и некому было удержать ее? если я первая виноватее всех, потому что не уследила за сердцем ее? если это письмо первое? если вы оскорбили вашими грубыми подозрениями ее девственное, благоуханное чувство? если вы загрязнили ее воображение своими циническими толками об этом письме? если вы не видали этого целомудренного, девственного стыда, который сияет на лице ее, чистый, как невинность, который я вижу теперь, который я видела, когда она, потерянная, измученная, не зная, что говорить, и разрываясь от тоски, отвечала признанием на все ваши бесчеловечные вопросы? Да, да! это бесчеловечно, это жестоко; я не узнаю вас; я вам не прощу этого никогда, никогда!

-- Да, пощадите, пощадите меня! -- закричала я, сжимая ее в объятиях. -- Пощадите, верьте, не отталкивайте меня...

Я упала перед нею на колени.

-- Если, наконец, -- продолжала она задыхающимся голосом, -- если б, наконец, не было меня подле нее, и если б вы запугали ее словами своими, и если б бедная сама уверилась, что она виновата, если б вы смутили ее совесть, душу и разбили покой ее сердца... боже мой! Вы хотели выгнать ее из дома! Но знаете ли, с кем это делают? Вы знаете, что если ее выгоните, то выгоните нас вместе, нас обеих, -- и меня тоже. Вы слышали меня, сударь?

Глаза ее сверкали; грудь волновалась; болезненное напряжение ее дошло до последнего кризиса.

-- Так довольно же я слушал, сударыня! -- закричал наконец Петр Александрович, -- довольно этого! Я знаю, что есть страсти платонические, -- и на мою пагубу знаю это, сударыня, слышите? на мою пагубу. Но не ужиться мне, сударыня, с озолоченным пороком! Я не понимаю его. Прочь мишуру! И если вы чувствуете себя виноватою, если знаете за собою что-нибудь (не мне напоминать вам, сударыня), если вам нравится, наконец, мысль оставить мой дом... то мне остается только сказать, напомнить вам, что напрасно вы позабыли исполнить ваше намерение, когда была настоящая пора, настоящее время, лет назад тому... если вы позабыли, то я вам напомню...

Я взглянула на Александру Михайловну. Она судорожно опиралась на меня, изнемогая от душевной скорби, полузакрыв глаза, в неистощимой муке. Еще минута, и она готова была упасть.

-- О, ради бога, хоть в этот раз пощадите ее! Не выговаривайте последнего слова, -- закричала я, бросаясь на колени перед Петром Александровичем и забыв, что изменяла себе. Но было поздно. Слабый крик раздался в ответ словам моим, и бедная упала без чувств на пол.

-- Кончено! вы убили ее! -- сказала я. -- Зовите людей, спасайте ее! Я вас жду у вас в кабинете. Мне нужно с вами говорить; я вам всё расскажу...

-- Но что? но что?

-- После!

Обморок и припадки продолжались два часа. Весь дом был в страхе. Доктор сомнительно качал головою. Через два часа я вошла в кабинет Петра Александровича. Он только что воротился от жены и ходил взад и вперед по комнате, кусая ногти в кровь, бледный, расстроенный. Я никогда не видала его в таком виде.

-- Что же вам угодно сказать мне? -- проговорил он суровым, грубым голосом. -- Вы что-то хотели сказать?

-- Вот письмо, которое вы перехватили у меня. Вы его узнаете?

-- Да.

-- Возьмите его.

Он взял письмо и поднес к свету. Я внимательно следила за ним. Через несколько минут он быстро обернул на четвертую страницу и прочел подпись. Я видела, как кровь бросилась ему в голову.

-- Что это? -- спросил он у меня, остолбенев от изумления.

-- Три года тому, как я нашла это письмо в одной книге. Я догадалась, что оно было забыто, прочла его и -- узнала всё. С тех пор оно оставалось при мне, потому что мне некому было отдать его. Ей я отдать его не могла. Вам? Но вы не могли не знать содержания этого письма, а в нем вся эта грустная повесть... Для чего ваше притворство -- не знаю. Это, покамест, темно для меня. Я еще не могу ясно вникнуть в вашу темную душу. Вы хотели удержать над ней первенство и удержали. Но для чего? для того, чтоб восторжествовать над призраком, над расстроенным воображением больной, для того, чтоб доказать ей, что она заблуждалась и что вы безгрешнее ее! И вы достигли цели, потому что это подозрение ее -- неподвижная идея угасающего ума, может быть, последняя жалоба разбитого сердца на несправедливость приговора людского, с которым вы были заодно. "Что ж за беда, что вы меня полюбили?" Вот что она говорила, вот что хотелось ей доказать вам. Ваше тщеславие, ваш ревнивый эгоизм были безжалостны. Прощайте! Объяснений не нужно! Но, смотрите, я вас знаю всего, вижу насквозь, не забывайте же этого!

Я вошла в свою комнату, едва помня, что со мной сделалось. У дверей меня остановил Овров, помощник в делах Петра Александровича.

-- Мне бы хотелось поговорить с вами, -- сказал он с учтивым поклоном.

Я смотрела на него, едва понимая то, что он мне сказал.

-- После, извините меня, я нездорова, -- отвечала я наконец, проходя мимо него.

-- Итак, завтра, -- сказал он, откланиваясь, с какою-то двусмысленною улыбкой.

Но, может быть, это мне так показалось. Всё это как будто мелькнуло у меня перед глазами.